Par P.L. GINGUENÉ,
Reading edition
DE L'INSTITUT DE FRANCE.
SECONDE ÉDITION,
REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR, ORNÉE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE PAR M. DAUNOU.
TOME SECOND.
A PARIS, CHEZ L.G. MICHAUD, LIBRAIRE-EDITEUR, PLACE DES VICTOIRES, N°. 3. M. DCCC. XXIV.
PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE VIII.
SUITE DU DANTE.
Analyse de la Divina Commedia.
SECTION PREMIÈRE.
Plan général du poëme; Invention; Sources où le Dante a pu puiser.
C'est aussi ce que fit Dante; mais avec quelle différence dans les temps, dans les événements publics, dans les croyances, dans les maximes de la morale! Une barbarie plus féroce que celle des premiers siècles de la Grèce, avait couvert l'Europe; on en sortait à peine, ou plutôt elle régnait encore. Il n'y avait point eu, entre elle et le poëte, des siècles héroïques qui laissassent de grands souvenirs, qui pussent fournir à la poésie des peintures de mœurs touchantes, des récits d'exploits et de travaux entrepris pour le bonheur des hommes, ou de grands actes de dévouement et de vertu. Ceux de ces événements qui pouvaient, à certains égards, avoir ce caractère n'avaient point encore acquis par l'éloignement l'espèce d'optique qui efface les petits détails et ne fait briller que les grands objets. Les querelles entre le Sacerdoce et l'Empire, les Gibelins et les Guelfes, les Blancs et les Noirs, c'était là tout ce qui, en Italie, occupait les esprits, parce que c'était ce qui touchait à tous les intérêts, disposait des fortunes et presque de l'existence de tous. Dante, plus qu'aucun autre, personnellement compromis dans ces troubles, devenu Gibelin passionné, en devenant victime d'une faction formée dans le parti des Guelfes, ne pouvait, lorsqu'il conçut et surtout lorsqu'il exécuta le plan de son poëme, voir d'autres faits publics à y placer que ceux de ces querelles et de ces guerres.
Des croyances abstraites, et peu faites pour frapper l'imagination et les sens; tristes, et qui, selon l'expression très-juste de Boileau,
D'ornements égayés ne sont point susceptibles;
terribles, comme il le dit encore, et qui tenaient les esprits fixés presque toujours sur des images de supplices, d'épouvante et de désespoir, avaient pris la place des ingénieuses et poétiques fictions de la Mythologie. Ces croyances étaient devenues l'objet d'une science subtile et compliquée, où notre poëte avait le malheur d'être si habile, qu'il y avait obtenu la palme dans l'université même qui l'emportait sur toutes les autres. La morale des premiers siècles de la philosophie, ni celle des premiers siècles du christianisme, la morale d'Homère, ni celle de l'Evangile n'existaient plus; des pratiques superstitieuses, de vétilleuses momeries, qui ne pouvaient être ni la source ni l'expression d'aucune vertu grande et utile, et qui par l'abus des pardons et des indulgences s'accordaient avec tous les vices, tenaient lieu de toutes les vertus.
C'est dans de telles circonstances, c'est avec ces matériaux si différents de ceux qu'avait employés le prince des poëtes, que Dante conçut le dessein d'élever un monument qui frappe l'imagination par sa hardiesse, et l'étonne par sa grandeur. Des terreurs qui redoublaient surtout à la fin de chaque siècle, comme s'il pouvait y avoir des siècles et des divisions de temps dans la pensée de l'Éternel, présageaient au monde une fin prochaine et un dernier jugement. Les missionnaires intéressés qui prêchaient cette catastrophe la représentaient comme imminente, pour accélérer et pour grossir les dons qui pouvaient la rendre moins redoutable aux donataires. Au milieu des révolutions et des agitations de la vie présente, les esprits se portaient avec frayeur vers cette vie future dont on ne cessait de les entretenir. C'est cette vie future que le poëte entreprit de peindre: sûr de remuer toutes les âmes par des tableaux dont l'original était empreint dans toutes les imaginations, il voulut les frapper par des formes variées et terribles de supplices sans fin et sans espérance, par des peines non moins douloureuses, mais que l'espoir pouvait adoucir; enfin par les jouissances d'un bonheur au-dessus de toute expression, comme à l'abri de tout revers. L'Enfer, le Purgatoire et le Paradis s'offrirent à lui comme trois grands théâtres où il pouvait exposer et en quelque sorte personnifier tous les dogmes, faire agir tous les vices et toutes les vertus, punir les uns, récompenser les autres, placer au gré de ses passions ses amis et ses ennemis, et distribuer au gré de son génie tous les êtres surnaturels et tous les objets de la nature.
A mesure que dans cette tête forte un si vaste plan se développe, les richesses de la poésie viennent s'y placer comme d'elles-mêmes; les beautés qui naissent du sujet l'enflamment, et les difficultés l'irritent sans l'arrêter; il s'en offre cependant une qui dut sembler d'abord invincible. Comment ces trois parties si différentes formeront-elles un seul tout! Comment dans un seul édifice les ordonner toutes trois ensemble? Comment passer de l'une à l'autre? Aura-t-il trois visions? Et s'il n'en a qu'une, comme la raison et cet instinct naturel du goût qui en précède les règles paraissent l'exiger, comment, dans un seul voyage, parcourra-t-il l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis? Comment d'ailleurs, dans ces trois enceintes de douleurs et de félicités, pourra-t-il graduer sans confusion, selon les mérites, et l'infortune et le bonheur? Ces obstacles étaient grands, et tels peut-être qu'il les faut au génie pour qu'il exerce toute sa force. Celui du Dante y trouva l'idée de la machine poétique la plus extraordinaire et de l'ordonnance la plus neuve et la plus hardie.
Après des fictions, des allégories et des descriptions préparatoires, il arrive avec son guide à l'entrée d'un cercle immense, où déjà commencent les supplices; de ce cercle ils descendent dans un second plus petit, de celui-ci dans un troisième, et ainsi jusqu'à neuf cercles, dont le dernier est le plus étroit. Chaque cercle est partagé en plusieurs divisions, que le poëte appelle bolge, cavités, ou fosses, où les tourments varient comme les crimes, et augmentent d'intensité à proportion que le diamètre du cercle se rétrécit. Parvenus au dernier cercle, et comme au fond de cet immense et terrible entonnoir, ils rencontrent Lucifer, qui est enchaîné là, au centre de la terre et comme à la base de l'Enfer. Ils se servent de lui pour en sortir. A l'instant où ils arrivent au point central de la terre, ils tournent sur eux-mêmes; leur tête s'élève vers un autre hémisphère, et ils continuent de monter jusqu'à ce qu'ils voient paraître d'autres cieux.
Ils arrivent au pied d'une montagne qu'ils commencent à gravir; ils montent jusqu'à une certaine hauteur, où se trouve l'entrée du Purgatoire, divisé en degrés ascendants comme l'Enfer en degrés contraires. Dans chacun, ils voient des pécheurs qui expient leurs fautes et qui attendent leur délivrance. Chaque cercle ou degré est le lieu d'expiation d'un pêché mortel; et comme on compte sept de ces péchés, il y a sept cercles qui leur correspondent. Au-delà du septième, la montagne s'élève encore jusqu'à ce que, sur son sommet, on trouve le Paradis terrestre. C'est là que Virgile est obligé de quitter son élève et de le livrer à lui-même. Dante n'y reste pas long-temps. Béatrix descend du ciel, vient au-devant de lui, et lui ayant fait subir quelques épreuves expiatoires, l'introduit dans le séjour céleste. Elle parcourt avec lui les cieux des sept planètes, s'élève jusqu'à l'empirée, et le conduit au pied du trône de l'Éternel, après avoir, dans chaque degré, répondu à ses questions, éclairci ses doutes, et lui avoir expliqué les difficultés les plus embarassantes de la théologie et ses plus secrets mystères, avec toute la clarté que ces matières peuvent permettre, avec une poésie de style qui se soutient toujours, et une orthodoxie à laquelle les docteurs les plus difficiles n'ont jamais rien pu reprocher.
Virgile, en empruntant à Homère, cet épisode, y ajouta ce que la fable avait acquis depuis ces anciens temps, ce que la philosophie platonicienne y pouvait mêler de séduisant pour l'imagination, et ce qui pouvait intéresser les Romains et flatter Auguste. Énée conduit par la Sybille pénètre avec elle dans les Enfers. Des monstres, des fantômes horribles semblent en défendre l'entrée; le deuil, les soucis vengeurs, les pâles maladies, la triste vieillesse, la crainte, la faim qui conseille le crime, la pauvreté honteuse, la mort, le travail, le sommeil, frère de la mort, les joies criminelles, la guerre meurtrière, les Euménides sur leurs lits de fer, la Discorde aux crins de couleuvres, et d'autres monstres encore, forment cette garde terrible; mais ce ne sont que des fantômes. Énée, sans en être effrayé, parvint aux bords du Styx. Les ombres des morts qui n'ont point reçu la sépulture y errent en foule et ne peuvent le passer. Le vieux nocher Caron prend dans sa barque Énée et la Sybille, et les conduit à l'autre bord.
Les âmes des enfants, morts à l'entrée même de la vie, et celles des hommes injustement condamnés au supplice, se présentent à eux les premières. Minos juge les morts cités devant son tribunal. Ceux qui se sont tués eux-mêmes voudraient remonter à la vie; ceux dont un amour malheureux a causé la mort errent tristement dans une forêt de myrtes. Énée y aperçoit Didon; il voit sa blessure récente; il lui parle en versant des larmes; mais elle garde devant lui le même silence qu'Ajax devant Ulysse. C'est ainsi que le génie imite, et qu'il sait s'approprier les inventions du génie. Les héros viennent après les héroïnes. L'ombre sanglante et horriblement mutilée de Déiphobus, fils de Priam, arrête Énée quelques instants; mais la Sybille le presse de marcher vers l'Elysée. En passant devant l'entrée du Tartare elle lui en dévoile les affreux secrets, et lui explique les supplices des grands coupables, de l'impie Salmonée, de Titye, dont un vautour déchire le cœur, des Lapithes, d'Ixion, de Pirithoüs, qui voient un énorme rocher toujours suspendu sur leur tête; les mauvais frères, les parricides, les patrons qui ont trompé leurs clients, les avares, les adultères, ceux qui ont porté les armes contre leur patrie, ceux qui l'ont vendue, ou qui ont porté et rapporté des lois à prix d'argent, les pères qui ont souillé le lit de leur fille, subissent différentes peines, roulent des rochers, ou sont attachés à des roues. Thésée, ravisseur de Proserpine, sera éternellement assis; Phlégyas, qui brûla le temple de Delphes, instruit les hommes par son supplice à ne pas mépriser les dieux.
SECTION DEUXIÈME.
L'Enfer.
Après quelques moments de repos, il commence à gravir la colline: une panthère à peau tigrée vient lui barrer le chemin. Un lion paraît ensuite, et accourt vers lui la tête haute, comme prêt à le dévorer. Une louve maigre et affamée se joint à eux, et lui cause tant d'effroi qu'il perd l'espérance d'arriver au haut de la montagne. Il reculait vers le soleil couchant, et redescendait malgré lui, lorsqu'une figure d'homme se présente, d'abord muette, et la voix affaiblie par un long silence. Dante l'interroge; c'est Virgile. Dès qu'il s'est fait connaître: «Es-tu donc, s'écrie le poëte, en rougissant devant lui, es-tu ce Virgile, cette source qui répand un si vaste fleuve d'éloquence? Ô toi! l'honneur et le flambeau des autres poëtes, puisse la longue étude et l'ardent amour qui m'ont fait rechercher ton livre, me servir auprès de toi! Tu es mon maître et mon modèle, c'est à toi seul que je dois ce beau style qui m'a fait tant d'honneur». Je ne puis me résoudre à altérer, par des périphrases, cette simplicité naïve. C'est ce que nos traducteurs n'ont pas vu; ils se sont cru obligés de donner de l'esprit à de si beaux vers:
Or se' tu quel Virgilio, e quella fonte, Che spande di parlar si largo fiume? Risposi lui con vergognosa fronte. O degli altri poeti onore e lume, Vagliami'l lungo studio e'l grand' amore Che m'han fatto cerrar lo tuo volume. Tu se' lo mio maestro, e'l mio autore: Tu se' solo colui, da cu'io tolsi Lo bello stile, che m' ha fatto onore.
Oui certes, voilà un beau style, et le plus beau qu'ait employé aucun poëte, depuis que Virgile lui-même avait cessé de se faire entendre.
Le maître avertit son disciple qu'il a pris une fausse route; qu'il est impossible de parvenir au haut de la colline malgré le monstre qui lui a causé tant de frayeur, monstre si dévorant et si terrible, que rien ne le peut assouvir; il va le conduire par une voie plus sûre, quoique dangereuse et pénible. Il lui fera voir le séjour des supplices éternels, et celui des tourments qui sont adoucis par l'espérance. S'il veut s'élever ensuite jusqu'à la demeure des bienheureux, c'est un autre que lui qui sera son guide. Dante consent à se laisser conduire, et Virgile marche devant lui. De quelque manière qu'on entende cette allégorie, c'en est une incontestablement, et ce n'est pas chercher des explications trop raffinées, que d'y voir que le poëte, parvenu au milieu de sa carrière, après s'être égaré dans les sentiers de l'ambition et des passions humaines, veut enfin s'élever jusqu'aux hauteurs qu'habite la vertu. L'amour des plaisirs s'oppose d'abord à son dessein; l'orgueil, ou l'amour des distinctions vient ensuite; l'avarice, ou l'amour des richesses est l'ennemi le plus redoutable. Le sage, qui vient à son secours, lui apprend qu'on ne peut vaincre de front tous ces obstacles; que ce n'est pas en quittant le chemin du vice, qu'on peut arriver immédiatement à la vertu; que pour y parvenir, il faut s'en rendre digne par la méditation des leçons de la sagesse. Or, en ce temps-là, ces leçons consistaient dans la contemplation des destinées de l'homme après sa mort, et dans la connaissance qu'on croyait pouvoir acquérir de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis. C'est là sans doute le sens et le but de cette vision; elle n'a rien d'étrange, d'après l'esprit qui régnait dans ce siècle; mais ce qui surprend toujours davantage, c'est que l'auteur ait pu tirer d'un pareil fonds un si grand nombre de beautés.
Per me si va nella citta dolente: Per me si va nell' eterno dolore: Per me si va tra la perduta gente, Giustizia mosse'l mia alto fattore: Fece mi la divina potestate, La somma sapienza, e'l primo amore. Dinanzi a me non fur cose create Se non eterne, ed io eterno dura: Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.
Il est à peine besoin de les traduire, tant l'harmonie même des vers est expressive, tant leur beauté mille fois citée les a rendus en quelque sorte communs à toutes les langues. On n'y peut regretter qu'une chose, c'est que Dante, trop souvent théologien, lors même qu'il est grand poëte, ait cru devoir exprimer en détail l'opération des trois personnes de la Trinité dans la création des portes de l'Enfer. Cela peut s'allier avec l'idée de la divine Puissance et de la suprême Sagesse, telles du moins que l'homme aussi présomptueux que borné ose les figurer dans sa pensée; mais on ne peut sans répugnance, y voir coopérer explicitement le premier Amour. Si l'on en excepte ce seul trait, quelle sublime inscription! quelle éloquente prosopopée que celle de cette porte qui se présente d'elle-même, et qui prononce, pour ainsi dire, ces sombres et menaçantes paroles:
Toute cette fiction a un ton de noblesse et de dignité simple, qui frappe l'imagination et y laisse une grande image. Ceux qui ne pardonnent pas au génie de se sentir lui-même et de se mettre à sa place, comme l'ont fait presque tous les grands poëtes, y trouveront peut-être trop d'amour-propre, mais ceux qui lui accordent ce privilége, et qui savent qu'en ne le donnant qu'au génie, on ne risque jamais de le voir devenir commun, aimeront cette noble franchise, assaisonnée d'ailleurs d'une modestie qui, dans la distribution des rangs, du moins à l'égard de l'un de ces anciens poëtes, est peut-être ici plus sévère que la justice.
Des héroïnes et d'antiques héros sont mêlés avec les sages. On y voit Électre, non la sœur d'Oreste, mais la mère de Dardanus; Hector, Énée, Camille, Pentésilée, le roi Latinus et Lavinie sa fille, Brutus qui chassa les Tarquins, et César, à qui le poëte donne les yeux d'un oiseau de proie, Con gli occhi grifagni; Lucrèce, Julie, Marcia, Cornélie, et le grand Saladin, seul à part; trait d'indépendance remarquable, d'avoir osé placer dans l'Élysée ce terrible ennemi des Chrétiens! Dante lève un peu plus les yeux, et il voit le maître de toute science, Aristote, il maestro di color che sanno, assis au milieu de sa famille philosophique; tous l'admirent et l'honorent. Socrate et Platon sont placés le plus près de lui; ensuite Démocrite, Diogène, Anaxagore, Thalès, Empédocle, Héraclite, Zénon et plusieurs autres, tant grecs que latins, jusqu'à l'arabe Averroès. Virgile et Dante se séparent ensuite des quatre autres poëtes; ils passent de ce séjour paisible dans un lieu bruyant, plein de trouble, et privé de la clarté du jour.
Les premières qui se présentent sont celles de Sémiramis, de Didon, de Cléopâtre, d'Hélène; puis les ombres d'Achille, de Pâris, et de Tristan. D'autres suivent par milliers, et Virgile les nomme à mesure que le vent les fait passer sous leurs yeux; mais il en est deux qui attirent plus particulièrement les regards de notre poëte, et qui lui inspirent plus de pitié. Nous voici arrivés à ce touchant épisode de Francesca da Rimini, l'un des deux que l'on cite toujours quand on parle de l'Enfer du Dante, qui est en effet au-dessus de tout le reste, et que les Italiens comparent avec raison aux beautés les plus exquises de tous les poëmes anciens et modernes. Malgré sa grande réputation, il est assez mal connu en France. Ceux qui ont essayé de le traduire dans notre langue, ont fait disparaître son plus grand charme, qui est celui d'une tendresse et d'une simplicité naïves; peut-être ne serai-je pas plus heureux; mais je ne puis résister au désir de le tenter.
L'histoire amoureuse et tragique qui en est le sujet avait dû faire beaucoup de bruit; elle touchait de près la famille dans laquelle Dante avait trouvé son dernier asyle. Guido da Polento avait une fille charmante nommée Françoise. Elle était tendrement aimée de Paul, son jeune cousin; mais des arrangements de fortune engagèrent Guido à la marier avec Lanciotto, fils de Malatesta, seigneur de Rimini. Ce Lanciotto était contrefait et peu aimable. Paul continua de voir sa cousine. L'amour reprit tous les droits que lui avait enlevés ce mariage; mais le mari jaloux surprit les deux jeunes amants, et les sacrifia tous deux à sa vengeance. Ce sont leurs ombres qui passent en ce moment devant le poëte, et qu'il regarde avec autant de curiosité que de tristesse. Il poursuit en ces mots son récit:
C'est peut-être la millième fois que j'ai relu dans l'original cet épisode justement célèbre, et l'impression qu'il me fait est toujours la même, et je comprends moins que jamais comment dans ce siècle, dans cette disposition d'esprit, dans un pareil sujet, au milieu de tous ces tableaux sombres et terribles, Dante put trouver pour celui-ci des couleurs si harmonieuses et si douces, comment il les créa, puisqu'elles n'existaient pas avant lui, et comment il sut les approprier à une langue rude encore et presque naissante. Ce ne fut ni dans la force ni dans l'élévation de son génie, ni dans l'étendue de son savoir qu'il trouva le secret de ces couleurs si neuves et si vraies, c'est dans son âme sensible et passionnée, c'est dans le souvenir de ses tendres émotions, de ses innocentes amours. Ce n'était point le philosophe profond, l'imperturbable théologien, ni même le poëte sublime qui pouvait peindre et inventer ainsi: c'était l'amant de Béatrix.
Si l'on a d'abord peine à comprendre comment il a pu placer dans l'Enfer ce couple aimable, pour une si passagère et si pardonnable erreur, on voit ensuite qu'il a été comme au-devant de ce reproche, en mettant Paul et Françoise dans le cercle où les peines sont le moins cruelles, en ne les condamnant qu'a être agités par un vent impétueux, image allégorique du tumulte des passions, et surtout en ne les séparant pas l'un de l'autre. Ce sont des infortunés sans doute, mais ce ne sont pas des damnés, puisqu'ils sont et puisqu'ils seront toujours ensemble.
On ne trouve dans aucun poëte un plus beau portrait de la fortune, peut-être pas même dans cette belle ode d'Horace (ô Diva gratum quœ regis Antium), au-dessus de laquelle il n'y a rien, sur le même sujet, dans la poésie antique. Dante a profité d'une idée de l'ancienne philosophie, adoptée par le christianisme, de cette idée d'une intelligence secondaire chargée de présider à chacune des sphères célestes; et il a en quelque sorte ressuscité et rajeuni la déesse de la Fortune, en plaçant une de ces intelligences à la direction de la sphère des biens de ce monde. C'est un de ces morceaux du Dante qui sont rarement cités, mais que relisent souvent ceux qui ont une fois vaincu les difficultés et goûté les beautés sévères de ce poëte inégal et sublime.
Argenti avait été un Florentin riche, puissant, d'une force extraordinaire, et qui était d'une violence égale à sa force. On ne sait pour quel motif particulier, parmi tant de Florentins qui, dans ce temps de factions, devaient s'être livrés à des fureurs et à des emportements coupables, Dante a choisi celui-ci, qui figura peu dans les affaires; ni pourquoi de l'incendiaire Phlégias qui, dans l'enfer de Virgile, apprend aux hommes à ne pas mépriser les Dieux, il a fait dans le sien un conducteur de barque et un second Caron. Cependant, c'est à la cité même du prince des Enfers que Phlégias passe les âmes; il les passe de la partie des supplices les plus doux à celle des plus terribles: en un mot, il les dépose à l'entrée de cette horrible cité, qui s'étend depuis le sixième cercle jusqu'au fond, où est enchaîné Lucifer. C'est là que sont punis les incrédules, les hérésiarques, et tous ceux dont les crimes attaquent plus directement la Divinité. Phlégias semble donc dans cet Enfer, comme dans l'autre, apprendre aux âmes, non plus par son propre supplice, mais par ceux auxquels il les conduit, à respecter les dieux.
Les furies veulent lui montrer la tête de Méduse, la terrible Gorgone. Virgile lui crie de fermer les yeux, et les lui couvre de ses deux mains. Le poëte s'interrompt ici; il avertit les hommes qui ont un entendement sain d'admirer la doctrine secrète cachée sous le voile étrange de ses vers. Cet avis ne convient peut-être pas plus à cet endroit de son poëme qu'à beaucoup d'autres, où il voulait en effet que l'on cherchât toujours quelque sens caché, intention que les commentateurs ont plus que remplie; mais ces trois vers sont très-beaux; tous les Italiens les savent et les citent souvent:
O voi ch'avete gl'intelletti sani, Mirate la dottrina che s'asconde Sotto'l velame degli versi strani.
Avant de sortir de cette enceinte, Dante apprend de Farinata que l'empereur Frédéric II et le cardinal Ubaldini sont dans deux tombeaux voisins. Frédéric ne fut cependant point hérésiarque, mais en querelle ouverte avec les papes, et excommunié par eux; ce qui n'est pas tout-à-fait la même chose. Quant au cardinal, c'était, dit Landino dans son commentaire sur ce vers, un homme d'un grand mérite et d'un grand courage, mais qui avait les mœurs d'un tyran plutôt que d'un prêtre; il était Gibelin, et ne se faisait point scrupule d'aider ce parti aux dépens de l'autorité pontificale. Les Gibelins l'ayant payé d'ingratitude, il dit naïvement que cependant s'il avait une âme, il l'avait perdue pour eux. Ce propos marquait sur la nature de l'âme une opinion peu canonique, et qu'il n'est pas séant d'avouer en habit de cardinal.
La fraude s'exerce ou contre l'homme qui se fie à nous, ou contre celui qui n'a pas cette confiance. Les hypocrites, les faussaires, les simoniaques, etc. sont tous dans cette dernière classe de criminels, et sont punis dans différentes divisions du second cercle. Les traîtres ou ceux qui ont trahi la confiance et l'amitié occupent seuls le troisième cercle, qui est le neuvième et dernier de tout l'enfer. Tel est le formidable espace qui leur reste à franchir.
Or, l'usurier tient une route contraire; il méprise et la Nature et l'Art, puisqu'il met ailleurs toute son espérance.
Là sont tourmentés ceux qui ont été violents contre Dieu. Au milieu d'eux est Capanée, qui dans son attitude et dans ses discours conserve son caractère indomptable, et ne paraît s'apercevoir ni du sable brûlant ni de la pluie enflammée. Un ruisseau de sang sort de la forêt, et se perd dans la plaine de sable; les flammes qui y tombent s'amortissent. Virgile interrogé par le Dante donne à ce ruisseau une explication mystérieuse. Au milieu de l'île de Crète, dans les flancs du mont Ida, est l'immense statue d'un vieillard. Sa tête est d'or pur, sa poitrine et ses bras d'argent; le reste du tronc est d'airain, et les extrémités sont de fer, à l'exception du pied sur lequel il s'appuie, et qui est d'argile. Ce vieillard est le Temps. Toutes les parties de son corps, excepté la tête, ont des ouvertures, d'où coulent des larmes qui filtrent jusqu'au centre de la terre, forment les fleuves des Enfers, l'Achéron, le Styx, le Phlégéton et, jusqu'au plus profond du gouffre, se réunissent dans le Cocyte, le plus terrible de tous. Cette grande image, poétiquement rendue, couvre des allégories que tous les commentateurs depuis Boccace ont très-amplement expliquées, mais où il vaut peut-être mieux ne voir que ce qui y est, c'est-à-dire, une idée un peu gigantesque, mais poétique du Temps, des quatre âges du monde et des maux qui ont fait pleurer la race humaine dans chacun de ces âges, excepté dans le premier, à qui la poésie de tous les autres siècles et les regrets de tous les hommes ont donné le nom d'âge d'or. Cette idée des fleuves de l'Enfer nés des larmes de tous les hommes porte à l'âme une émotion mélancolique où se combinent les deux grands ressorts de la tragédie, la terreur et la pitié.
Tandis que Virgile parle au monstre dont il veut se servir pour descendre, Dante visite les dernières extrémités du cercle. Les avares y sont tourmentés, ils s'agitent sur le sable brûlant comme s'ils étaient mordus par des insectes. Chacun d'eux porte un sac ou une poche pendue au cou. Dante ne reconnaît la figure d'aucun d'eux; mais, par un trait de satyre ingénieux, les armoiries peintes sur quelques-uns de ces sacs, lui font distinguer parmi les ombres qui les portent celles de plusieurs nobles de Florence. L'orgueil sert donc ici d'enseigne et comme de dénonciateur à l'avarice. On ne pouvait tirer plus heureusement sur deux vices à la fois. Cependant Virgile était déjà monté sur la croupe du monstre, qui se nomme Geryon, quoi qu'il n'ait rien de commun avec le Geryon de la fable. Dante, saisi de frayeur, monte pourtant aussi, et se place devant son maître, qui le soutient dans ses bras. Geryon commence par reculer lentement comme une barque qui se détache du rivage, puis se sentant comme à flot dans l'air épais, il se retourne et descend dans le vide en nageant au milieu des ténèbres. Le poëte compare la crainte dont il est saisi en se sentant descendre environné d'air de toutes parts, et ne voyant plus rien que le monstre qui le porte, à celle qu'éprouva Phaëton quand il abandonna les rênes; ou Icare lorsqu'il sentit fondre ses ailes. Geryon suit sa route en nageant avec lenteur; il tourne et descend. Dante ne s'aperçoit d'abord de l'espace qu'il traverse que par le vent qui souffle sur son visage et au-dessous de lui. Ensuite il est frappé du bruit que fait le torrent en tombant au fond du gouffre; bientôt il entend des plaintes et il aperçoit des feux qui lui annoncent qu'il approche d'un nouveau séjour de tourments. Enfin Geryon arrive au bas des rochers, les y dépose, et disparaît comme un trait. Cette descente extraordinaire est peinte avec une effrayante vérité. On partage les terreurs du poëte ainsi suspendu sur l'abîme, et l'on se sent, pour ainsi dire, la tête tourner en le regardant descendre.
Si cette virulente sortie scandalise des âmes timorées, dont tout le monde connaît le zèle aussi désintéressé et surtout aussi charitable que sincère, il faut leur rappeler qu'il y a eu des papes plus traitables à cet égard, et de meilleure composition que les papistes, puisqu'ils ont accepté la dédicace de plusieurs éditions de la Divine Comédie, sans exiger qu'on en retranchât un seul vers.
Trois ombres s'élèvent à la fois du fond de la fosse. Deux serpents énormes et d'une forme extraordinaire s'attachent successivement à chacune d'elles, se collent tout entiers à leurs corps, enlacent leurs pattes à leurs bras, à leurs flancs, à leurs jambes. Par une métamorphose étrange et par trois procédés différents, décrits tous les trois avec une variété prodigieuse, les membres et le corps des serpents, les membres et le corps des deux ombres se fondent les uns dans les autres; ce ne sont plus ni des serpents, ni des figures d'hommes, ce sont des monstres informes qui participent de l'homme et du serpent, et tels qu'on n'en a jamais vu. Ce morceau, qui a environ cent vers dans l'original, riche de comparaisons, d'images, d'harmonie imitative, perdrait trop à être abrégé ou même traduit. Il est plein de verve, d'inspiration, de nouveauté. C'est peut-être un de ceux où l'on peut le plus admirer le talent poétique du Dante, cet art de peindre par les mots, de représenter des objets fantastiques, des êtres ou des faits hors de la nature et de toute possibilité, avec tant de vérité, de naturel et de force qu'on croit les voir en les lisant, et que les ayant lus une fois, on croit toute sa vie les avoir vus.
Elle est remplie de flammes étincelantes, divisées en groupes enflammés et mobiles, dont chacun contient une âme criminelle qu'on ne voit pas. Un spectacle si nouveau que le poëte se crée à lui-même, lui inspire deux comparaisons très-différentes entre elles; l'une tirée des objets champêtres, auxquels on doit observer qu'il revient souvent, comme tous les grands poëtes, l'autre des traditions de l'Écriture et de l'Histoire des Prophètes. Ces flammes sont en aussi grand nombre, que le villageois, qui se repose sur la colline dans la saison des plus longs jours, voit pendant la nuit de vers luisants dans la vallée, peut-être à l'endroit même où sont ses vignes et ses champs; et les damnés sont enveloppés et cachés dans ces flammes, de même qu'Elysée vit disparaître le char d'Elie qui montait au ciel, et que, voulant le suivre des yeux, il n'aperçut plus que la flamme qui s'élevait contre un léger nuage.
Dante détournait les yeux de ce spectacle, lorsqu'il aperçut deux ombres plongées dans la même fosse et acharnées l'une sur l'autre.... Oserai-je le suivre? Entreprendrai-je de retracer ici ce tableau si célèbre, et qui est peut-être encore au-dessus de sa renommée? Trouverai-je dans une langue qui passe pour timide, et dans une froide prose, d'assez fortes couleurs pour rendre cette horreur sublime? Je l'oserai, je l'essaierai du moins. Ce qui fait la difficulté de l'entreprise y donne de l'attrait. D'autres l'ont essayé avant moi; mais ils semblent avoir craint d'être simples, et je tâcherai surtout de conserver à cette peinture son effroyable simplicité.
Loin d'être fatiguée par un récit aussi énergique, la voix du Dante s'élève encore avec une force nouvelle, pour lancer des imprécations contre Pise, qui avait souffert dans ses murs cette action barbare. Si le comte Ugolin passait pour l'avoir trahie, il ne fallait pas du moins envelopper dans son supplice ses fils, dont un âge si tendre attestait l'innocence. Il appelle cette ville nouvelle Thèbes et la honte de l'Italie. Puisque les peuples voisins n'en font pas justice, il désire que les petites îles de Capraia et de la Gorgone, situées près l'embouchure de l'Arno, se détachent, ferment le cours du fleuve, et en fassent remonter les eaux, pour aller dans Pise même submerger tous ses habitants.
CHAPITRE IX.
Suite de l'Analyse de la Divina Commedia.
Le Purgatoire.
Des objections théologiques ont été faites à notre poëte, sur la place qu'il assigne à Caton dans les avenues du Purgatoire, et sur l'espérance qu'il lui donne d'un sort heureux au jour du jugement. Le dernier commentateur du Dante, le P. Lombardi, répond à ces objections comme il peut, mais cela n'importe guère à ceux qui, comme nous, ne considèrent ce poëme que du côté poétique.
L'ombre de Mainfroy assure que cela fut inutile, que ce cardinal perdit sa peine, que la miséricorde de Dieu est infinie, et que l'excommunication d'un pape n'ôte pas tout moyen de rentrer en grâce auprès de l'Éternel, pourvu que l'on ait une ferme espérance; seulement, si l'on meurt contumace, on doit rester en dehors du Purgatoire, trente fois autant de temps qu'on a persisté dans son obstination, à moins que ce temps ne soit abrégé par de bonnes prières. Je ne sais si les papes admettaient alors cette espèce de tarif: depuis long-temps leur prudence l'a rendu à peu près inutile; ils ont excommunié beaucoup moins, et n'envoient plus de cardinaux déterrer les cendres des rois.
Quella fonte Che spande di parlar si largo fiume.
A la vue du supplice des orgueilleux, qui est de marcher tellement courbés sous d'énormes fardeaux, qu'ils conservent à peine la forme humaine, il s'élève contre l'orgueil des chrétiens qui contraste avec la misère et les infirmités de l'âme. C'est là que se trouve cette image emblématique de l'âme humaine, dont le texte est souvent cité, mais qui, dans une traduction, ne conserve peut-être pas le même éclat et la même grâce:
Non v'accorgete voi che noi siam vermi Nati a formar l'angelica farfalla Che vola alla giustizia senza schermi?
La vostra nominanza è colar d'erba, Che viene e va, e quei la discolora Per cui ell'esce della terra acerba.
Quelle comparaison juste et mélancolique! quel beau langage et quels vers! Homère lui-même, n'est pas au-dessus de notre poëte, lorsqu'il compare les générations des hommes aux générations des feuilles qui jonchent la terre en automne.
A l'heure de la nuit où ce qui restait de la chaleur du jour ne peut plus résister au froid de la lune, de la terre, et peut-être, ajoute-t-il, de Saturne, une femme bègue, boiteuse et difforme lui apparaît, et devient à ses yeux une sirène qui le charme par sa beauté et par son chant. Mais une autre femme belle et sévère paraît, s'élance sur la sirène, déchire ses vêtemens, et ne fait voir dans ce qu'elle découvre qu'un objet hideux et si infect que le poëte se réveille; emblême énergique, mais peut-être un peu crûment exprimé, des trois vices expiés dans les trois cercles supérieurs.
Une voix bien différente appelle Dante pour le conduire au premier de ces trois cercles, qui est le cinquième du Purgatoire: c'est la voix d'un ange dont le parler est si doux qu'on n'entend rien de semblable dans ce séjour mortel. Ses deux ailes étendues ressemblaient à celles du cygne. Il planait au-dessus des deux voyageurs, et agitait doucement l'air en promettant le bonheur à ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. Cette image douce et d'une suavité céleste contraste admirablement avec la première; et cet ange qui promet des consolations en apporte, pour ainsi dire, au lecteur par son apparition même. Les avares, qui sont punis dans ce cercle, rampent sur le ventre, les pieds et les mains liés, forcés de regarder la terre où ils eurent toujours les yeux attachés pendant leur vie. L'un d'eux est le pape Adrien V, de la maison de Fiesque; il ne régna qu'un mois et quelques jours, mais ce peu de temps lui suffit pour reconnaître que le manteau pontifical est si pesant pour qui veut le porter sans tache, que tout autre fardeau paraît léger comme la plume.
Figliuol d'un beccaio di Parigi.
Couché sur ces marches pendant une belle nuit, il regarde briller les étoiles qui lui paraissent plus éclatantes et plus grandes qu'à l'ordinaire; il s'endort enfin à l'heure où l'astre de Vénus paraît vers l'orient. Voici encore un songe, une vision, mais qui n'a plus rien d'incohérent et de funeste. Il voit dans une riche campagne la belle et jeune Lia qui va chantant et cueillant des fleurs pour se faire une guirlande. «Ma sœur Rachel, dit-elle dans son chant, ne peut se détacher de son miroir; elle y est assise tout le jour. Elle se plaît à contempler la beauté de ses yeux, comme je me plais à voir l'ouvrage de mes mains; voir est pour elle un plaisir, comme agir en est un pour moi.» Sous l'emblême de ces deux filles de Laban, les interprètes reconnaissent tous ici l'image de la vie active et de la vie contemplative; et cette allégorie du moins est pleine de mouvement et de grâce.
Le sommeil du Dante se dissipe en même temps que les ténèbres de la nuit. Virgile lui annonce qu'il touche au terme de son voyage; que ce jour même le doux fruit que les mortels recherchent avec tant de soins et de peines, apaisera la faim qui le dévore. Ils arrivent ensemble au haut de ces degrés rapides; Virgile lui dit alors: «Mon fils, tu as vu le feu qui doit s'éteindre et le feu éternel; tu es arrivé au point au-delà duquel ma vue ne peut plus s'étendre. J'ai employé à t'y conduire mon génie et mon art. Prends désormais ton plaisir pour guide. Tu es hors des routes difficiles, et des voies étroites. Vois ce soleil qui rayonne sur ton visage, vois l'herbe tendre, les fleurs et les arbrisseaux que cette terre produit sans culture: tu peux t'y asseoir; tu peux y marcher à ton gré, en attendant l'arrivée de celle dont les beaux yeux m'ont engagé par leurs larmes à venir à toi. N'attends plus de moi ni discours ni conseils. En toi le libre arbitre est maintenant droit et sain, et ce serait une erreur que de ne pas agir d'après lui: je te couronne donc roi et souverain de toi même.» En effet, depuis ce moment, ou l'allégorie générale du poëme se fait si clairement sentir, Virgile reste encore auprès du Dante jusqu'à l'arrivée de Béatrix, mais il ne lui parle plus: il n'est plus là que pour remettre en quelque sorte à Béatrix elle-même celui qu'elle lui avait recommandé.
Mais Virgile nous avait quittés, Virgile, ce tendre père, Virgile à qui elle avait remis le soin de me guider et de me défendre! L'aspect de ce séjour délicieux ne put empêcher que mes joues ne se couvrissent de larmes. «Dante, quoique Virgile t'abandonne, ne pleure pas, ne pleure pas encore; tu en auras bientôt d'autres sujets.» C'est Béatrix qui lui parle ainsi, et bientôt en effet, de ce char où elle est assise, et d'un bord de la rivière à l'autre, elle lui fait entendre des reproches qui lui arrachent des larmes de regret et de repentir. Comment a-t-il enfin daigné approcher de cette montagne? Ne savait-il pas que l'homme y est souverainement heureux? Elle l'accuse enfin devant les anges qui, par leurs chants, semblent demander son pardon. Mais il espère en vain qu'à leur prière elle se laissera fléchir. Elle poursuit du ton le plus solennel l'accusation qu'elle a commencée.
Malgré la sévérité de ses réprimandes, Béatrix renouvelle par sa beauté, dans le cœur du poëte, toutes les douces impressions que sa présence y faisait naître autrefois. Sous son voile, et au-delà de cette rivière verdoyante, elle lui paraît surpasser l'ancienne Béatrix elle-même, plus encore qu'elle ne surpassait les autres femmes quand elle était ici bas. Le moment des dernières épreuves est arrivé; Mathilde le prend par la main, le dirige vers le fleuve, l'y plonge tout entier, l'en retire et le conduit, plein d'espérance et de joie, sur l'autre bord. L'allégorie devient de plus en plus sensible: quatre nymphes, qui dansaient sur la prairie, et qui sont dans le ciel les quatre étoiles qu'il a vu briller au commencement de sa vision, le conduisent auprès du char. Trois autres nymphes supérieures aux premières, s'avancent, intercèdent pour lui par leurs chants auprès de Béatrix, et la prient de tourner enfin ses regards vers son adorateur fidèle, qui a fait tant de pas pour la voir. Conduit par les quatre vertus cardinales, recommandé par les trois vertus théologales, il ne peut plus manquer de tout obtenir.
CHAPITRE X.
Fin de l'Analyse de la Divina Commedia.
Le Paradis.
Après une course aussi longue et aussi pénible, après avoir descendu tous les degrés de l'Enfer et remonté tous ceux du Purgatoire, Dante arrive enfin au séjour des félicités éternelles et nous y fait arriver avec lui. Mais pourrons-nous le suivre pas à pas dans le bonheur, comme nous l'avons fait au milieu des peines? C'est ce dont, en examinant bien cette dernière partie de son poëme, on reconnaît l'impossibilité.
Dans l'Enfer, le spectacle des supplices frappe de terreur. L'imagination forte, sombre et mélancolique du poëte émeut l'âme la plus froide et fixe l'attention la plus distraite. Dans le Purgatoire, l'espérance est partout. Ses riantes couleurs parent tous les objets, adoucissent le sentiment de toutes les douleurs. Dans l'un et dans l'autre, des aventures touchantes et terribles, de fidèles tableaux des choses humaines, ou des peintures fantastiques, mais que l'on croit réelles et palpables, parce qu'elles donnent aux beautés idéales des traits qui tombent sous les sens; enfin des satyres piquantes et variées, réveillent à chaque instant la sensibilité, l'imagination ou la malignité.
Le Paradis n'offre presque aucune de ces ressources. Tout y est éclat et lumière. Une contemplation intellectuelle y est la seule jouissance. Des solutions de difficultés et des explications de mystères remplissent presque tous les degrés par où l'on arrive à la connaissance intime et à l'intuition éternelle et fixe du souverain bien. Cela peut être admirable sans doute, mais cela est trop disproportionné avec la faiblesse de l'entendement, trop étranger à ces affections humaines qui constituent éminemment la nature de l'homme, peut-être enfin trop purement céleste pour la poésie, qui dans les premiers âges du monde fut, il est vrai, presque uniquement consacrée aux choses du ciel, mais qui, depuis long-temps, ne peut plus les traiter avec succès, si elle ne prend soin d'y mêler des objets, des intérêts et des passions terrestres.
C'est un soin qu'elle prend beaucoup trop peu, dans cette partie de la Divina Commedia qui nous reste à connaître. Dante a voulu s'y montrer philosophe et surtout grand théologien. Il s'y est entouré de tout l'appareil de cette science, et a mis sa gloire à l'embellir des fleurs de la poésie. On peut le louer; l'admirer même d'y avoir réussi; mais sans être théologien soi-même, on ne peut que difficilement se plaire à ce tour de force continuel. On suit encore avec curiosité la marche de son génie; mais on ne s'arrête plus aussi volontiers avec lui; on n'aime plus autant à écouter ses personnages, trop savants pour ne pas fatiguer notre ignorance; et quelque importante que soit l'affaire du salut, on ne peut trouver de plaisir à s'en occuper pendant trente-trois chants entiers, quand on ne cherche qu'un exercice agréable de l'attention et un utile amusement de l'esprit. Suivons donc rapidement le poëte et sa conductrice, et ne choisissons d'autres détails dans leur dernier voyage, que ce qui s'accorde avec l'objet purement littéraire qui nous l'a fait entreprendre avec eux.
C'est par un moyen extraordinaire, et qui porte bien le caractère de l'inspiration, que Béatrix, avec qui il est encore sur la montagne, l'enlève au haut des cieux. Il la voit regarder le soleil plus fixement que fit jamais un aigle; il puise dans ses regards une force qui lui permet d'arrêter lui-même ses yeux sur cet astre, plus qu'il n'appartient à un mortel. A l'instant, il le voit étinceler de toutes parts, comme le fer qui sort bouillant de la fournaise: il lui semble qu'un nouveau jour se joint au jour, comme si celui qui en a le pouvoir avait orné les cieux d'un second soleil. Béatrix restait l'œil attaché sur les sphères éternelles; et lui, cessant de regarder le soleil, fixait les yeux sur ceux de Béatrix. En les regardant, il se sent élever au-dessus de la nature humaine: il n'existe plus en lui de lui-même, que ce qui vient d'y créer le divin amour, qui l'enlève aux cieux par sa lumière. En approchant des sphères célestes, il entend leur immortelle harmonie, et il croit voir une partie du ciel, plus étendue qu'un lac immense, enflammée par les feux du soleil.
Béatrix regardant toujours le ciel, et lui toujours les yeux de Béatrix, ils arrivent enfin au globe de la lune, qui s'agrandissait à sa vue, à mesure qu'il en approchait. Les cercles que décrivent les planètes forment autant de cieux où il va s'élever successivement jusqu'à l'Empyrée, dont ses yeux auront appris par degrés à soutenir l'éclat. En arrivant dans cette première planète, il se fait expliquer par Béatrix la cause des taches que l'on voit à la surface de la lune; elle entre à ce sujet dans l'explication d'un système astronomique où les influences célestes jouent un grand rôle. C'était l'astronomie de son siècle, un peu différente de celle du siècle des Herschels, des Laplaces et des Delambres.
Justinien répond enfin à la seconde question du Dante. Les âmes qui habitent cette petite planète, ont suivi la vertu, mais pour en retirer de l'honneur et de la renommée. Ce but, en diminuant leur mérite, leur a interdit un plus vaste séjour de gloire; mais elles sont contentes de leur partage. La lumière dont brille Roméo le console de ses disgrâces, et de l'ingratitude qui paya ses grands services. Ce Roméo était un personnage alors célèbre, qui avait été dans sa vie pélerin et ministre: en revenant de St.-Jacques en Galice, il était arrivé a la cour de Raimond Bérenger, comte de Provence, qui lui confia la conduite de ses affaires. Il les conduisit si bien, que Bérenger maria ses quatre filles avec quatre rois. Au lieu de l'en récompenser, il écouta ses flatteurs, ennemis de Roméo, qui fut obligé de s'en aller pauvre et déjà vieux, et de reprendre son bourdon et ses pélerinages.
Au milieu des jouissances du luxe, des arts et d'une société toute à la fois perfectionnée et corrompue, qui ne se sent pas attendri par la peinture de ces antiques mœurs, et qui ne tournerait pas les yeux avec un regret amer vers ces temps de simplicité, s'ils n'avaient été aussi des temps de barbarie; si les douceurs de la vie domestique n'y avaient été sans cesse altérées et troublées par les désordres civils et religieux, par une horrible et presque continuelle effusion de sang humain, par l'oppression des puissants, la souffrance ou la révolte des faibles, et les chocs désordonnés des factions et des partis?
Ce qui te pèsera le plus sera la société d'hommes méchants et bornés, avec laquelle tu seras tombé dans l'infortune. Leur ingratitude, leur folie, leur impiété éclateront contre toi; mais bientôt après ce seront eux et non toi, qui auront sujet de rougir....» Il lui prédit que son premier refuge sera chez les deux illustres frères Alboin et Can de la Scala, qui le combleront de bienfaits. Il ajoute à ces prédictions, des conseils que Dante lui promet de suivre. «Je vois, lui dit-il, ô mon père, que je dois m'armer de prévoyance, afin que si j'ai perdu l'asyle qui m'était le plus cher, mes vers ne me fassent pas perdre aussi les autres. J'ai visité le monde où les tourments seront sans fin, et la montagne du sommet de laquelle les yeux de Béatrix m'ont enlevé; transporté ensuite dans les cieux, j'ai appris, en parcourant les flambeaux qui y brillent, des choses qui, si je les redis, doivent paraître désagréables à beaucoup de gens; et cependant si je ne suis qu'un timide ami du vrai, je crains de ne pas vivre dans la mémoire de ceux qui appelleront ancien le temps où nous vivons.»
Il met dans la bouche de son trisaïeul la réponse que lui dictait son courage. «Une conscience troublée, ou par sa propre honte, ou par celle des siens, sera seule sensible à la dureté de tes paroles. Evite donc tout mensonge, révèle ta vision toute entière, et laisse se plaindre ceux qui en seront blessés. Si ce que tu diras paraît amer au premier moment, il deviendra ensuite un aliment sain quand il sera bien digéré. Le cri que tu jetteras, sera comme le vent qui frappe avec plus de force les plus hauts sommets; et ce ne sera pas là ta moindre gloire. C'est pour cela qu'on t'a fait voir dans les cercles célestes, sur la montagne et dans la vallée des pleurs, les âmes de ceux qui ont eu le plus de renommée; l'esprit des hommes se fixe mieux par des exemples que par de simples discours, et s'arrête, par préférence, sur les exemples les plus connus.»
Le poëte, arrêté long-temps dans le ciel de Mars, s'aperçoit qu'il est monté dans une planète supérieure par le nouveau degré de feu divin qui brille dans les yeux de Béatrix. Il est arrivé avec elle dans Jupiter. Les âmes des saints y paraissent sous une forme tout-à-fait extraordinaire. Elles y voltigent en chantant chacune dans sa lumière; et de même que des oiseaux qui s'élèvent des bords d'une rivière, comme pour se féliciter de leur pâture, volent tantôt en rond, tantôt rangés en longues files, de même ces âmes célestes s'arrêtent de temps en temps dans leur vol, interrompent leurs chants et forment, en se réunissant dans l'air, différentes figures de lettres. Ici, Dante invoque de nouveau sa muse, pour pouvoir expliquer ces figures, telles qu'elles sont gravées dans son esprit.
Quand cette dernière âme a cessé de parler, elle va se réunir à la troupe d'où elle était sortie. La troupe se resserre, et toutes ces âmes remontent l'échelle d'or aussi rapidement qu'elles l'avaient descendue. Dante, sur un seul signe que Béatrix lui fait de les suivre, y monte avec la même rapidité, tant la vertu de celle qui le conduit a vaincu sa propre nature. En un instant, il se trouve transporté dans le signe des Gémeaux: cette constellation avait présidé à sa naissance; il espère que son âme y puisera la force nécessaire pour le passage difficile qui lui reste à franchir. Avant qu'il s'élève plus haut, sa conductrice lui dit de baisser ses regards vers la terre: il obéit, jette les yeux sur les sept planètes qu'il a parcourues, et ne peut s'empêcher de sourire de la chétive figure que fait la terre.
Mais elle l'avertit de porter ses regards sur un autre objet. Sous les rayons de ce soleil où Jésus-Christ réside, fleurit un jardin émaillé de mille couleurs, et, au milieu, la rose où le verbe divin prit une chair mortelle.... On connaît ce mystérieux emblème. Dante décrit avec l'enthousiasme de la poésie et de la piété, le triomphe de la Vierge Marie, entourée de tous les bienheureux, qui chantent des hymnes à sa gloire, et qui, revêtus de flammes brillantes, en étendent vers elle les cimes, comme l'enfant tend les bras vers sa mère, quand il s'est nourri de son lait.
C'est ainsi que se termine ce grand drame, qui, après avoir, pendant plusieurs actes, mis sous les yeux du spectateur des événements variés et de grands coups de théâtre, paraît manquer un peu par le dénoûment. Mais ce dénoûment, dans sa simplicité, n'est-il pas, quand on l'examine de plus près, le meilleur, et peut-être le seul que comportait le sujet du poëme? C'est sur quoi je me permettrai quelques réflexions rapides.
Dernières Observations.
Le désir de connaître, ou plutôt celui de communiquer ses connaissances à son siècle, d'éclairer les hommes sur le sort qui les attendait dans cette vie future dont tout le monde s'occupait alors, sans que la vie présente en fût meilleure, et de revêtir des couleurs de la poésie, les profondeurs théologiques où il s'était enfoncé toute sa vie; ce désir, joint à celui de satisfaire ses passions politiques et de se venger de ses oppresseurs, fut ce qui inspira au poëte l'idée de cet ouvrage, auquel on donnera maintenant le titre qu'on voudra, mais qu'on ne peut se dispenser, après l'avoir examiné dans toutes ses parties, de ranger parmi les plus étonnantes productions de l'esprit humain. Il s'y représente lui-même, avec toutes les faiblesses de l'humanité, sujet à la crainte, à la pitié; flottant dans le doute, mais toujours avide de savoir, et s'élevant du gouffre des Enfers jusqu'au-dessus de l'Empyrée, avec la soif ardente de s'instruire, et l'espérance d'apprendre enfin par tant de moyens surnaturels, ce qu'il n'est pas donné aux autres hommes de connaître.
L'objet le plus éloigné de la portée de leur faible intelligence, et celui que, dans tous les temps, ils se sont le plus obstinés à définir, est ce régulateur universel, cet auteur de la première impulsion donnée au mouvement général de la nature, cet être, en un mot, par qui on explique ce qui est incompréhensible sans lui, mais plus incompréhensible lui-même que tout ce qui sert à expliquer. Toutes les religions le reconnaissent; chacune le représente à sa manière. Le christianisme a des mystères qui lui sont propres; il en a aussi qui lui sont communs avec des religions plus anciennes: le mystère fondamental qui sert de base à tous les autres, celui qui a pour objet l'essence divine, est de ce nombre. La foi se soumet et s'humilie devant ses obscurités, mais elle ne les dissipe pas. En voyant Dante s'élever toujours de lumière en lumière, escorté de différents guides successivement chargés d'éclaircir ses doutes, et de ne laisser aucun voile impénétrable à ses yeux, on ne doit pas s'attendre que celui qui couvre le premier anneau de la chaîne mystérieuse soit entièrement levé; mais à l'aspect des grandes machines qu'il employe pour expliquer des mystères du second ordre, on sent naître et s'accroître de plus en plus l'espérance de le voir créer, pour le premier de tous, une machine plus grande et plus imposante encore, qui laissera dans l'esprit, au défaut des éclaircissements qu'il n'est pas en son pouvoir de donner, une image au-dessus de toutes les proportions connues, dont l'apparition terrassera pour ainsi dire à la fois, et l'incrédulité rebelle, et l'insatiable curiosité.
Mais quelque grande, quelque prodigieuse qu'eût été cette image, n'eût-elle pas encore été plus démesurément au-dessous de ce qu'elle eût voulu rendre, qu'au-dessus de ce que l'esprit humain peut concevoir? Supposons que le poëte eût voulu tirer un autre parti de l'emblême ingénieux des trois cercles, dont l'un est empreint de l'effigie humaine; que doué du talent de faire parler, quand il le veut, tous les objets de la nature et tous ceux que crée son génie, il eût essayé de donner une voix surnaturelle à cet emblême de la Divinité une et triple, l'abîme de lumière où il est placé comme dans un sanctuaire, aurait tremblé: tous les saints et tous les anges dont est peuplé l'Empyrée auraient tressailli de respect et seraient restés en silence; la la triple voix, fondue en une seule harmonie, se serait fait entendre; elle aurait énoncé ce que l'Éternel permet que l'on connaisse de sa nature, et reproché à l'homme, avec la véhémence que l'Écriture donne souvent à Jéhovah, sa curiosité sur ce que cette nature a d'obscurités impénétrables. Voilà sans doute un dénoûment dans le goût moderne, et qui, rendu en vers dignes du Dante, aurait fait beaucoup de fracas; mais tout ce fracas n'eût-il pas été en pure perte? N'eût-il pas été froid et mesquin par cette affectation même de grandeur, par cette ambition déplacée de donner un langage à celui que notre oreille ne peut entendre, et d'oser faire parler l'homme par la voix de Dieu? Dante a donc fait sagement de finir avec cette brièveté religieuse, et de nous donner une dernière leçon en trompant, pour ainsi dire, l'attente où il nous avait mis lui-même d'une chose impossible et hors de la portée du génie humain. Un rayon de la grâce l'illumine et lui montre tout à coup le fond de l'inexplicable mystère. Cette faveur est pour lui seul: il ne peut trouver dans son imagination ni dans sa mémoire aucune image pour la rendre sensible; l'Être éternel ne lui permet pas, et il se soumet à sa volonté. Ce dénoûment est tout ce qu'il devait, tout ce qu'il pouvait être: le poëte n'a plus rien à nous dire, et l'objet de son poëme, comme celui de son voyage est rempli.
Après l'avoir suivi dans ce voyage, d'aussi près que nous l'avons fait, nous sommes plus en état qu'on ne l'est d'ordinaire d'en apprécier la marche hardie et l'étonnante conception. Le poëme du Dante a cela de particulier, que seul de son espèce, n'ayant point eu de modèle, et ne pouvant en servir, ses beautés sont toutes au profit de l'art, et ses défauts n'y sont d'aucun danger. Quel poëte aujourd'hui, ayant à peindre un Enfer, y mettrait des objets ou dégoûtants, ou ridicules, ou d'une exagération gigantesque, tels que ceux que nous y avons vus, et surtout tels que ceux que je n'ai osé y faire voir? Quel poëte, voulant représenter le séjour céleste, figurerait en croix ou en aigle, sur toute la surface d'une planète, d'innombrables légions d'âmes heureuses, ou les ferait couler en torrent? Quel autre préférerait d'expliquer sans cesse des dogmes, plutôt que de peindre des jouissances et d'inaltérables félicités? Il en est ainsi des autres vices de composition que l'on aperçoit aisément dans la Divina Commedia, et sur lesquels il est par conséquent inutile de s'appesantir.
La distribution faite par le poëte, dans les différentes parties de son ouvrage, des matériaux poétiques qui existaient de son temps, et la manière dont il a su les y employer, peuvent donner lieu à d'autres observations.
Le génie du mal et le génie du bien, personnifiés dans les plus anciennes mythologies de l'orient, et toujours aux prises l'un avec l'autre, devinrent dans le christianisme, les anges de lumière et les anges de ténèbres, ou, populairement parlant, les anges et les diables. On se servit surtout des derniers pour effrayer le peuple: on représenta ces mauvais génies sous les traits les plus hideux; lorsqu'on les fit paraître dans des farces grossières, destinées à exalter l'esprit de la multitude par la peur, on voulut aussi que ces spectacles ne fussent pas assez tristes pour qu'elle ne pût s'y plaire; les diables furent chargés de l'égayer par des bouffonneries; on ajouta des traits ridicules à leurs attributs effrayants; on leur donna des queues et des cornes; on les arma de fourches; on en fit à la fois des monstres horribles et de mauvais plaisants. Il eût été difficile que Dante écartât de son Enfer, ces honteuses caricatures. Il était réservé à un autre grand poëte de concevoir et de peindre le génie du mal sous de plus nobles traits; de le représenter sous ceux d'un ange, dont le front porte encore la cicatrice des foudres de l'Éternel, et qui n'est en quelque sorte dépouillé que de l'excès de sa splendeur. Mais il ne faut pas oublier que Milton, qui a beaucoup profité du Dante, écrivit trois cent cinquante ans après lui.
Le christianisme n'attribue à son Enfer, que deux genres de supplices; le feu et la damnation éternelle, c'est-à-dire l'éternelle privation du souverain bien. Dante emprunta de l'Enfer des anciens, l'idée d'une variété de tourments assortie à la diversité des crimes; et cette idée, qui le sauva d'une uniformité fatigante, lui fournit des tableaux nombreux, des contrastes et des gradations de terreur. Les vents, la pluie, la grêle, des insectes dévorants et rongeurs, des tombeaux embrasés, des sables brûlants, des serpents monstrueux, des flammes, des plaines glacées, et enfin un océan de glace transparente, sous laquelle les damnés souffrent et se taisent éternellement, telles sont les terribles ressources qu'il trouva dans cette idée féconde; nous avons vu le parti qu'il en sut tirer, et les couleurs aussi fidèles qu'énergiques, qu'il répandit sur ces tableaux lugubres et douloureux.
Ce sont encore des tortures que présente le Purgatoire; mais elles ne sont plus aussi tristes, aussi pénibles pour le lecteur. Un mot, ou plutôt le sentiment qu'il exprime, fait seul ce changement; c'est l'espérance. On eut ordre de la laisser aux portes de l'Enfer; aux portes du Purgatoire on la retrouve toute entière. Elle y est; elle en pénètre toutes les parties. Elle anime les sites variés et champêtres que le poëte nous fait parcourir; elle est dans les airs, dans les rayons de la lumière, dans les souffrances mêmes, ou du moins dans les chants de ceux qui souffrent; elle est enfin comme personnifiée dans ces beaux anges, dans ces légers et brillants messagers du ciel, préposés à la garde de chaque cercle, et dont la vue rappelle sans cesse qu'on n'y est que pour en sortir.
Le Paradis ne pouvait offrir qu'un bonheur pur, sans gradation et sans mélange. C'était un écueil dangereux pour le poëte, et il n'a pas su l'éviter. Les saints, placés dans différentes sphères, n'ont à décrire que la même félicité. Le seul moyen de variété, à quelques digressions près, qui ne sont pas toutes également heureuses, est dans l'explication des difficultés que la théologie se charge de résoudre; et ce moyen, très-satisfaisant sans doute pour ceux qui sont par état livrés à ces sortes d'études, l'est très-peu pour les autres lecteurs. Aussi, dans le pays même de l'auteur, où ces études sont toujours, par de bonnes raisons, les premières et les plus importantes de toutes, le Paradis est ce qu'on lit le moins, quoique Dante n'y ait pas répandu moins de poésie de style que dans les deux autres parties, et que peut-être même, parce qu'il avait des choses plus difficiles à exprimer, il ait mis dans son expression poétique une élévation plus continue, plus d'invention et de nouveauté. Que n'a-t-il pris, pour le bonheur des élus, la même licence que pour les tourments des damnés! Que n'a-t-il gradué l'un comme il a fait les autres! Il avait pour modèle les occupations diverses des héros dans l'Élysée antique, comme il avait eu les supplices variés du Tartare; et sans doute on lui aurait aussi volontiers pardonné cette seconde innovation que la première.
Dans les trois parties de son poëme, il eut pour fonds inépuisable son imagination vaste, féconde, élevée, sensible, habituellement portée à la mélancolie, susceptible pourtant des impressions les plus agréables et les plus douces, comme des plus douloureuses et des plus terribles. Mais il donna pour aliment à cette faculté créatrice, dans l'Enfer, les tristes et menaçantes superstitions des légendes; dans le Purgatoire, les visions quelquefois brillantes de l'Apocalypse et des Prophètes; dans le Paradis, les graves autorités des théologiens et des Pères. Il en résulte dans le premier, des impressions lugubres, mais souvent profondes; dans le second, des émotions agréables et consolantes; dans le troisième, de l'admiration pour la science, pour le génie d'expression, pour la difficulté vaincue; mais, ce qui est toujours fâcheux dans un poëme, tout cela mêlé d'un peu d'ennui.
Mais il ne faut pas oublier que Dante créait sa langue; il choisissait entre les différents dialectes nés à la fois en Italie, et dont aucun n'était encore décidément la langue italienne; il tirait du latin, du grec, du français, du provençal, des mots nouveaux; il empruntait surtout de la langue de Virgile, ces tours nobles, serrés et poétiques qui manquaient entièrement à un idiome borné jusqu'alors à rendre les choses vulgaires de la vie, ou tout au plus, des pensées et des sentiments de galanterie et d'amour. Il faut se rappeler encore qu'en donnant à son poëme le nom de Commedia par des motifs que j'ai précédemment expliqués, il se réserva la privilége d'écrire dans ce style moyen et même souvent familier qui est en effet celui de la comédie, et que ce fut pour ainsi dire à son insu, ou du moins sans projet comme sans effort, qu'il s'éleva si souvent jusqu'au sublime.
Dans un siècle si reculé, après une si longue barbarie et de si faibles commencements, on est surpris de voir la poésie et la langue prendre une démarche si ferme et un vol si élevé. Dans ses vers on voit agir et se mouvoir chaque personne, chaque objet qu'il a voulu peindre. L'énergie de ses expressions frappe et ravit; leur pathétique touche; quelquefois leur fraîcheur enchante; leur originalité donne à chaque instant le plaisir de la surprise. Ses comparaisons fréquentes et ordinairement très-courtes, quelquefois pourtant de longue haleine et arrondies, comme celles d'Homère, tantôt nobles et relevées, tantôt communes et prises même des objets les plus bas, toujours pittoresques et poétiquement exprimées, présentent un nombre infini d'images vives et naturelles, et les peignent avec tant de vérité qu'on croit les avoir sous les yeux. Enfin si l'on excepte la pureté continue du style, que l'époque et les circonstances où il écrivait ne lui permettait pas d'avoir, il posséda au plus haut degré toutes les qualités du poëte, et partout où il est pur, ce qui est beaucoup plus fréquent qu'on ne pense, il est resté le premier et fort au-dessus de tous les autres.
La sculpture faisait ses premiers essais sous le ciseau de Nicolas et de Jean de Pise, et l'on regardait comme des prodiges les chaires et les autres ornements dont ils décoraient les églises de Pise, leur patrie, de Sienne, de Pistoia; ils ne faisaient pourtant qu'ouvrir la route à un Donatello, à un Ghiberti, à un Cellini; et ceux-ci ne parurent plus rien auprès du grand Michel-Ange. Dans l'architecture, Arnolpho di Lapo avait élevé à Florence le grand palais de la république; son style, qu'on appelait sublime, ne fut plus que du vieux style quand on vit l'Orcagna élever, à côté de ce palais, sa loge des Lanzi. L'Orcagna devint petit auprès de Brunelleschi. Et que devint à son tour le style tourmenté de cet architecte célèbre devant le caractère imposant et grandiose de ce Michel-Ange Buonarotti, qu'on retrouve au premier rang dans tous les arts, et devant la pureté exquise des Peruzzi et des Palladio?
Dans la poésie, au contraire, Dante s'élève tout-à-coup comme un géant parmi des pygmées; non seulement il efface tout ce qui l'avait précédé, mais il se fait une place qu'aucun de ceux qui lui succèdent ne peut lui ôter. Pétrarque lui-même, le tendre, l'élégant, le divin Pétrarque, ne le surpasse point dans le genre gracieux, et n'a rien qui en approche dans le grand ni dans le terrible. Sans doute le caractère principal du Dante n'est pas cette mélodie pure qu'on admire avec tant de raison dans Pétrarque; sans doute la dureté, l'âpreté de son style choque souvent les oreilles sensibles à l'harmonie, et blesse cet organe superbe que Pétrarque flatte toujours; mais, dans ses tableaux énergiques, où il prend son style de maître, il ne conserve de cette âpreté que ce qui est imitatif, et dans les peintures plus douces elle fait place à tout ce que la grâce et la fraîcheur du coloris ont de plus suave et de plus délicieux. Le peintre terrible d'Ugolin est aussi le peintre touchant de Françoise de Rimini. Mais, de plus, combien dans toutes les parties de son poëme n'admire-t-on pas de comparaisons, d'images, de représentations naïves des objets les plus familiers, et surtout des objets champêtres, où la douceur, l'harmonie, le charme poétique sont au-dessus de tout ce qu'on peut se figurer, si on ne les lit pas dans la langue originale! Et ce qui lui donne encore dans ce genre un grand et précieux avantage, c'est qu'il est toujours simple et vrai; jamais un trait d'esprit ne vient refroidir une expression de sentiment ou un tableau de nature. Il est naïf comme la nature elle-même, et comme les anciens, ses fidèles imitateurs.
Deux siècles entiers après lui, l'Arioste et ensuite le Tasse, dans des sujets moins abstraits et plus attachants, dégagés de cette obscurité qui naît ou des allusions ignorées, ou des mots que Dante créait et que la nation ne conserva point, ou des tours anciens qui n'ont pu rester dans la langue, composèrent deux poëmes très-supérieurs à celui du Dante, par l'intérêt qu'ils inspirent et le plaisir continu qu'ils procurent: mais on ne peut pas dire pour cela qu'ils soient au-dessus de lui, puisque partout où il est beau, ses beautés sont rivales des leurs, et le plus souvent même les surpassent. On sent moins d'attrait à le relire, mais quand il s'agit de le juger, ou n'ose plus le mettre au-dessous de personne.
Alfieri avait entrepris d'extraire de la Divina Commedia tous les vers remarquables par l'harmonie, par l'expression, ou par la pensée. Cet extrait, tout entier de sa main, a 200 pages in-4°. de sa petite écriture, et n'est pas fini. Il en est resté au 19e. chant du Paradis; j'ai lu ce cahier précieux, et j'ai remarqué au haut de la première page ces propres mots, écrits en 1790: Se avessi il coraggio di rifare questa fatica, tutto ricopierei, senza lasciarne un' iota, convinto per esperienza che più s'impara negli errori di questo, che nelle bellezze degli altri. «Si j'avais le courage de recommencer ce travail, je recopierais tout, sans en laisser une syllabe, convaincu par expérience qu'on apprend plus dans les fautes de celui-ci que dans les beautés des autres.»
Mais il est temps de quitter le Dante. Nous nous sommes arrêtés plus long-temps avec lui que nous ne le ferons avec aucun autre poëte italien. On le lit peu; on lira peut-être plus volontiers cette analyse: peut-être fera-t-elle trouver de l'attrait et de la facilité à étudier l'original même; et alors on aura beaucoup gagné. Séparons-nous donc de lui, mais ne l'oublions pas; et avant de nous occuper d'un autre grand poëte qui tient après lui, ou si l'on veut, avec lui le premier rang, revenons sur toute la partie de ce siècle où nous n'avons jusqu'ici vu que le Dante, et où d'autres objets méritent de fixer notre attention.
CHAPITRE XI.
Coup-d'œil général sur la situation politique et littéraire de l'Italie au commencement du quatorzième siècle. Renaissance des arts, en même temps que des lettres, universités, études théologiques; philosophie, astrologie, médecine, alchimie; droit civil et droit canon; histoire; poésie; poëtes italiens avant Pétrarque.
Cette ardeur pour l'indépendance et pour la liberté, qui avait armé les villes d'Italie, et en avait fait presque autant de républiques, avait eu pour la plupart un effet tout contraire à leurs désirs. Presque toutes rivales entre elles, il avait fallu que chacune remit à l'un de ses citoyens les plus puissants le soin de son gouvernement et de sa défense. Une fois maîtres du pouvoir, ils ne voulaient plus s'en dessaisir; pour les y forcer, il fallait choisir quelqu'autre chef capable de les combattre et de les vaincre; et il en résultait souvent qu'au lieu d'un maître, la même ville en avait deux, ne sachant auquel obéir, et divisée en deux factions contraires. Dans la Lombardie et dans la Romagne, tel était, au quatorzième siècle, l'état de la plupart des villes. Celles de Toscane, et surtout Florence, étaient plus que jamais déchirées par les trop fameuses querelles des Blancs et des Noirs. Il n'y avait, en un mot, presque aucun point dans toute l'Italie qui ne fût bouleversé par les factions et par la guerre.
Au lieu que Giotto et Cimabué ont été célébrés par le Dante, par Boccace et par d'autres poëtes toscans.
L'autorité du siége pontifical en souffrit. Les Gibelins, toujours opposés aux papes, profitèrent de leur absence pour les décréditer et pour s'agrandir. Rome respecta moins leurs décrets, les traita même avec mépris; l'Europe entière craignit et révéra moins les papes d'Avignon que les papes de Rome. Que pouvaient-ils dans cet éloignement? traiter d'hérésies les révoltes, faire jouer avec plus d'activité, tendre outre mesure le ressort de l'Inquisition: ils le firent; mais les confiscations et les bûchers ne leur rendirent ni l'autorité ni la vénération des peuples; remplacer par mille inventions fiscales de la chancellerie apostolique les revenus que les factions et les séditions leur enlevaient en Italie? ils le firent encore: ils devinrent plus riches, mais aussi plus odieux.
C'est entre le pape Jean XXII et l'empereur Louis de Bavière, qu'éclatèrent des différents non moins scandaleux que ceux de Boniface VIII et du roi Philippe-le-Bel. Le pape commença par déposer Louis comme hérétique et contumace; Louis n'en marcha pas moins vers Rome, où il se fit couronner solennellement trois mois après avec plus de solennité, il y fit déposer publiquement le prêtre Jacques de Cahors, évêque de Rome, qui se nommait le pape Jean, le livra au bras séculier pour être brûlé comme hérétique, et lui donna pour successeur un cordelier napolitain: mais il ne put soutenir son anti-pape; et Jean XXII, avant de mourir, eut la consolation de le voir remis entre ses mains, et de lui faire faire une abjuration en bonne forme.
On voudrait en vain dissimuler tous ces scandales. L'histoire les dénonce: elle veut qu'ils soient indiqués, si l'on s'abstient de les décrire. Ceux qui nous en feraient un crime devaient au moins nous apprendre comment on pourrait parler de la littérature italienne sans parler de l'Italie, ou de l'Italie sans parler des papes, ou des papes autrement que l'Histoire.
Robert ne se plaisait que dans la conversation des savants; il aimait à les entendre lire leurs ouvrages, et leur donnait des applaudissements et des récompenses. Il invitait à venir à sa cour tous ceux qui avaient quelque renommée, et ceux même qu'il n'appelait pas s'y rendaient, certains d'y recevoir l'accueil qui leur était dû. Enfin il avait rassemblé à grands frais une riche bibliothèque dont il confia la garde à Paul de Pérouse, l'un des plus savants hommes de son temps.
Les Visconti à Milan, les Carrara à Padoue, les Gonzague à Mantoue, les princes d'Est à Ferrare, n'étaient pas moins favorables aux lettres; l'exemple des chefs étant presque partout imité par les plus simples citoyens, l'enthousiasme devint si général, qu'il n'y a peut-être aucun autre siècle où les savants aient reçu plus d'encouragements et d'honneurs. C'était eux que l'on chargeait des ambassades les plus importantes. Dans toutes les villes où ils passaient, on allait au-devant d'eux; on leur prodiguait tous les témoignages d'admiration et de respect; et, à leur mort, les seigneurs des villes où ils avaient cessé de vivre se faisaient honneur d'assister à leurs funérailles. Les universités et les écoles déjà fondées prenaient plus de consistance et d'activité. Le tumulte des armes, qui ne les empêchait point de fleurir, n'empêchait pas non plus qu'il ne s'en élevât de nouvelles. Ce même esprit de rivalité qui armait l'un contre l'autre les princes et les peuples, les portait à chercher à l'envi tous les moyens de donner chacun à leurs petits états plus de réputation et plus de grandeur. Quelquefois on voyait des professeurs occuper tranquillement leurs chaires, tandis qu'on se battait sous les murs d'une ville, ou même sur les places et dans les rues. Quelquefois aussi les chaires étaient renversées, les professeurs chassés, les écoliers mis en fuite; mais ils revenaient bientôt, soit sous le même gouvernement, soit sous celui qui en avait pris la place; et les études reprenaient leur cours.
Mais s'il n'était pas magicien, il était du moins plus entêté que personne des rêveries astrologiques. Il voulut persuader aux habitants de Padoue de rebâtir leur ville sous une certaine conjonction de planètes qui parut de son temps, et qu'il jugeait la plus heureuse du monde; ils trouvèrent l'expérience un peu trop chère, et laissèrent Padoue telle qu'elle était. Il l'embellit pourtant d'un monument de sa science favorite; il fit peindre sur les murs du palais un grand nombre de figures représentant les planètes, les étoiles et les diverses actions qui dépendaient de leur influence.
Lors même qu'il opérait comme médecin, il n'oubliait pas qu'il était astrologue, et il rapportait au cours des astres les périodes de la fièvre. A cela près, ce fut un des plus savants médecins de son siècle. On croit qu'il fut le premier à professer publiquement la médecine dans l'Université de Padoue. Il y acquit une grande réputation et une grande fortune; mais il attira aussi l'envie, qui renouvela plusieurs fois contre lui les accusations d'hérésie et de sortilége. Comme magicien, il avait, prétendait-on, sept esprits familiers renfermés dans un vase de cristal, et toujours prêts à exécuter ses ordres; comme hérétique, une des erreurs dont on l'accusait était de ne pas croire au diable; et il lui fallut se justifier de ces deux accusations à la fois. Le dernier procès de cette espèce qu'il eut à soutenir ne fut point achevé. Il mourut en 1315, avant le jugement, et ôta ainsi aux charitables inquisiteurs l'espérance de le purifier de ses erreurs dans les bûchers du Saint-Office.
Cecco n'était pas médecin, comme quelques auteurs l'ont prétendu; mais plusieurs médecins donnaient alors dans les mêmes folies que lui, et, suivant l'exemple de Pierre d'Abano, ils jugeaient de la fièvre par les astres, et traitaient les maladies par la méthode des influences et des conjonctions. La médecine, quoique cultivée avec beaucoup d'émulation dès le siècle précédent, était pour ainsi dire encore naissante. Elle se traînait toujours sur les pas des Arabes, et n'avait aucun de ces principes fixes que l'expérience a dictés, mais dont les applications sont encore si incertaines. On l'enseignait dans les universités, on la pratiquait avec un grand appareil d'érudition et d'orgueil doctoral; on écrivait d'énormes volumes de commentaires sur Hippocrate et sur Galien, tels qu'on les connaissait par les Arabes; mais rien ne devait rester de tout cela, que les noms très-inutiles de quelques docteurs; et l'art était toujours dans son enfance.
Le fonds déjà si riche de la jurisprudence canonique s'accrut à cette époque, du recueil des Clémentines, c'est-à-dire, des Décrétales de Clément V, publiées par Jean XXII. Ce dernier pape, dans le cours de son long pontificat, eut le temps d'ajouter lui-même à toutes les collections précédentes un grand nombre de décrétales. Mais comme elles ne furent point revêtues de l'approbation d'un autre pape, ou de celle de l'Église, ni envoyées aux écoles avec les femmes proscrites, elles restèrent simplement annexées au corps des ecclésiastiques, sous le titre singulier d'Extravagantes, que personne ne s'est avisé de leur ôter.
Il serait trop long de faire mention de tous les auteurs qui, dans toutes les parties de l'Italie, écrivirent alors en latin des histoires, soit particulières, soit générales. Quoique l'usage presque universel fût encore d'écrire dans cette langue, la langue vulgaire prenait cependant chaque jour de nouveaux accroissements; et parvenus comme nous le sommes à la littérature italienne, nous devons passer légèrement sur tout le reste, pour nous occuper plus à loisir des auteurs qui en ont fait l'éclat et la gloire.
Ce n'est pas tout-à-fait dans ce rang qu'on doit placer l'auteur de certains cantiques spirituels, où l'on reconnaît pourtant de la verve et une sorte de génie parmi beaucoup de duretés, de grossièretés et d'incorrections de toute espèce. C'était un moine de l'ordre de St.-François, ou plutôt un frère convers, et qui ne voulut jamais être autre chose; nommé Iacopone ou Iacopo da Todi, parce qu'il était né dans cette ville. Il appartient au treizième siècle plus qu'au suivant, puisqu'il mourut en 1306. C'est un oubli qu'il est encore temps de réparer. Iacopo, par un esprit de sainteté fort extraordinaire, imagina de passer pour fou. On le prit au mot; les petits enfants couraient après lui, en l'appelant par dérision Iacopone: c'est ce nom qui lui est resté. Ses supérieurs contribuèrent encore à sa sanctification en le jetant en prison dans l'endroit le plus infect du couvent, pour je ne sais quelle faute, que, de l'humeur dont il était, il fit peut-être exprès. Il y composa un cantique, où il ne parle que de joie et d'amour.
Tandis que le pape Boniface VIII assiégeait Palestrine, Iacopone, qui s'y trouvait alors, fit contre lui quelques cantiques, entr'autres celui qui commence par ces mots:
Un autre poëte, dont la vie fut partagée entre les deux siècles, mais qui poussa sa longue carrière jusqu'au milieu du quatorzième, est Francesco da Barberino. Il était né en 1264, au château de Barberino en Toscane, et fut, à Florence, un des disciples de Brunetto Latini. Il suivit avec distinction la carrière des lois, à Bologne, à Padoue, à Florence même, et devint un jurisconsulte célèbre. Mais ses graves études ne l'empêchèrent point de cultiver la poésie; son principal ouvrage, intitulé les Documents d'Amour (i Documenti d'Amore), est en vers de différentes mesures. Son style manque souvent de facilité, d'élégance, et se sent un peu trop des tours et des expressions de la langue provençale que l'auteur cultivait autant que sa propre langue. Cependant les Académiciens de la Crusca l'ont aussi rangé parmi les auteurs classiques; mais ils n'offrent de lui pour exemple que ce qui est d'un toscan pur, attention qu'ils ont eue de même pour Iacopone da Todi. Nous ne devons donc pas, nous autres Français, croire que ce qui est jargon dans ces deux vieux poëtes, fasse autorité. Au reste l'ouvrage de Francesco da Barberino n'est pas, comme le titre paraît l'annoncer, un livre d'amour, mais un traité de philosophie morale, divisé en douze parties, dans chacune desquelles l'auteur parle de quelque vertu et des récompenses qui y sont destinées. Ce poëme, resté long-temps manuscrit, parut pour la première fois à Rome, en 1640, avec de fort belles gravures, précédé de la vie de l'auteur, écrite par Ubaldini, et suivi de tables alphabétiques très-utiles, vu le grand nombre de locutions et de mots étrangers que ce poëte a employés dans ses vers. Il mourut à Florence, à quatre-vingt-quatre ans; et fut encore une des victimes de cette peste terrible de 1348, qui frappa indistinctement tous les âges.
C'est un Traité en cinq livres, divisés chacun en un assez grand nombre de chapitres. Le premier livre traite du ciel, des éléments, et des phénomènes célestes; le second, des vertus et des vices; le troisième, de l'amour, et ensuite de la nature des animaux et de celle des pierres précieuses; le quatrième, contient des questions ou problèmes sur divers points d'histoire naturelle; enfin le cinquième, qui n'a qu'un seul chapitre, traite de la religion et de la foi. Le tout est écrit en sixains, d'un style sec, dur, dépourvu d'harmonie, d'élégance et de grâce; et de plus tout rempli de ces rêveries astrologiques, qui étaient la passion favorite de l'auteur, et le conduisirent à sa perte.
Quelquefois on croit entendre, ou à peu près; on voit un sentiment personnifié qui agit et qui parle; on est même touché par le mouvement du style, par la vivacité des tours, et par l'harmonie des vers; mais le fait est qu'on n'a rien lu de clair, d'intelligible et de naturel, que l'esprit et le cœur n'ont, pour ainsi dire, vu et embrassé qu'un fantôme. Je citerai pour exemple, ces deux sonnets qui se suivent, et dont l'un est le complément nécessaire de l'autre. Ce sont à peu près les plus agréables et les moins alambiques de cette partie du Recueil.
La pitié que le poëte charge de porter ses vers, de les présenter aux belles, amies de sa maîtresse, et ces vers jetés à leurs pieds, qui parlent et intercèdent pour lui, voila ce que l'on croit saisir dans ces deux sonnets, qui ne manquent au reste ni de grâce, ni d'harmonie; mais au fond, qu'est-ce que tout cela veut dire? et qu'y a-t-il de vraiment amoureux dans de pareils vers d'amour? C'est cependant presque toujours ainsi que ce poëte s'exprime quand il se plaint ou quand il cherche à plaire; mais quand il se fâche, il parle plus clairement, et son dépit s'énonce avec plus de naturel que son amour. Je pourrais citer pour preuve, un sonnet qui commence par ce vers:
Ces mêmes recueils contiennent encore des vers de quelques autres poëtes du même âge, qui eurent plus ou moins de réputation; un Benuccio Salimbeni, un Bindo Bonichi, un Antonio da Ferrara, un Franscesco degli Albizzi, un Sennuccio del Bene, intime ami de Pétrarque, avec qui tous les autres eurent aussi des liaisons d'amitié. Ce qui reste d'eux nous les fait voir tous occupés du même sujet, qui est l'amour, et l'on pourrait en quelque sorte les croire tous amoureux du même objet, puisqu'aucun d'eux ne dit le nom de sa maîtresse, aucun ne la peint sous des traits particuliers et sensibles; tous parlent de même de leurs peines, de leurs soupirs, de leur vie languissante, de la mort qu'ils implorent, de la pitié qu'on leur refuse, du feu qui les brûle et du froid qui les glace. Ils suivent obstinément les fausses routes que les premiers poëtes leur avaient ouvertes dans le treizième siècle. Ils s'y engagent plus avant: ils défigurent de plus en plus l'expression d'un sentiment dont ils parlent sans cesse et qu'ils ne peignent jamais: ils s'écartent de plus en plus de la nature.
Un grand poëte qui les surpassa tous, fut entraîné trop souvent par leur exemple; mais lors même qu'il n'écouta comme eux que son esprit, il y joignit ce qu'ils n'avaient pas, le génie. Il eut ce qui ne leur manquait pas moins, un sentiment profond dont son esprit; son imagination et son cœur furent pénétrés toute sa vie; partout où il fut vrai, touchant, mélancolique, il le fut avec un charme que personne, excepté Dante, n'avait donné avant lui aux affections douces et tristes. C'est là ce qui fait aujourd'hui la gloire poétique de Pétrarque, mais il s'en faut bien que ce soit là tout ce que nous devons considérer en lui. Le poëte le plus aimable de son siècle, fut à la fois un personnage politique, un philosophe supérieur aux vaines arguties de l'école, un orateur éloquent, un érudit zélé pour la gloire des anciens, mais surtout curieux de tout ce qui pouvait servir à celle de son pays, de son siècle, et à l'instruction des hommes de tous les pays et de tous les temps.
CHAPITRE XII.
PÉTRARQUE.
SECTION Ire.
Depuis sa naissance jusqu'à l'an 1348.
La vie de la plupart des hommes célèbres dans les lettres et dans les arts est peu fertile en événements. Le biographe, qui veut y donner quelque étendue, est obligé de suppléer à la sécheresse du sujet par les accessoires dont il l'embellit. Leurs études et leurs travaux littéraires en font presque le seul fond; et l'Histoire ne peut pas en tirer un grand parti, si ces études et ces travaux n'ont pas exercé une grande influence sur les lumières de leur siècle. Les sentiments et les passions qui les ont agités ont peu d'intérêt, quand ils n'en ont pas fait le sujet de leurs ouvrages, quand il n'y a pas eu chez eux un rapport immédiat entre les affections du cœur et les créations du génie: ces affections sont mises au rang des faiblesses peu dignes d'occuper une place dans le souvenir des hommes, lorsque ce n'est pas par l'expression de ces faiblesses mêmes que ceux qui les ont eues s'y sont placés.
Il en est tout autrement de la vie de Pétrarque. Evénements, travaux, passions, tout y intéresse; la carrière d'un homme, qui joua un rôle sur le théâtre du monde, est en même temps celle d'un savant, littérateur et philosophe; et les agitations d'une âme tendre et d'un cœur passionné, quittent en lui le caractère du roman et prennent celui de l'histoire, parce que ses longues et constantes amours furent l'éternel objet de ses chants, et par ceux-ci la source même de sa gloire. L'embarras que je dois éprouver en traitant un sujet si riche est donc de le resserrer dans de justes bornes; je dois l'assortir à la nature de cet ouvrage plus qu'à celle du sujet, et ne pas demander à l'attention tout ce qu'elle m'accorderait sans doute, mais aux dépens des autres objets qui nous appellent. Vouloir tout dire en trop peu d'espace m'exposerait à une sécheresse de faits et de style que le nom même de Pétrarque rendrait plus sensible; je choisirai donc, et je traiterai légèrement ce qui n'influa ni sur les progrès de son siècle, ni sur les productions de son génie, pour développer davantage ce qui, sous ces deux rapports, appartient à l'histoire du cœur humain ou à celle des lettres.
La famille de Pétrarque était ancienne et considérée à Florence, non par les titres, les grands emplois ou les richesses, mais par une grande réputation d'honneur et de probité, qui est aussi une illustration et un patrimoine. Son père était notaire, comme l'avaient été ses aïeux; et cette fonction était alors relevée par tout ce que la confiance publique peut avoir de plus honorable. Il se nommait Pietro; les Florentins qui aiment à modifier les noms, pour leur donner une signification augmentative ou diminutive, l'appelèrent Petracco, Petraccolo, parce qu'il était petit.
C'était avec cette même ardeur qu'il suivait ses études. Il eut bientôt devancé tous ses camarades. Mais des études purement littéraires ne pouvaient lui procurer un état. Son père voulut qu'il y joignit celle du droit, et surtout du droit canon qui était alors le chemin de la fortune. Il l'envoya d'abord à l'Université de Montpellier, où le jeune Pétrarque resta quatre ans sans pouvoir prendre de goût pour cette science, et sentant augmenter de plus en plus celui qu'il avait pour les lettres, surtout pour Cicéron, à qui, dès ses premières années, il avait voué une sorte de culte. Cicéron, Virgile et quelques autres auteurs anciens, dont il s'était fait une petite bibliothèque, le charmaient plus que les Décrétales; Petracco l'apprend, part pour Montpellier, découvre l'endroit où son fils les avait cachés dès qu'il avait appris son arrivée, les prend et les jette au feu; mais le désespoir et les cris affreux de son fils le touchent; il retire du feu, et lui rend à demi-brûlés, Cicéron et Virgile. Pétrarque ne les en aima que mieux et n'en conçut que plus d'horreur pour le jargon barbare et le fatras des canonistes.
Jean XXII occupait alors à Avignon la chaire pontificale. Sa cour était horriblement corrompue; et la ville, comme il arrive toujours, s'était réglée sur ce modèle. Dans cette dépravation des mœurs publiques, Pétrarque, à vingt-deux ans, livré à lui-même, sans parens et sans guide, avec un cœur sensible et un tempérament plein de feu, sut conserver les siennes; mais il ne put échapper aux dissipations qui étaient l'occupation générale de la cour et de la ville. Il fut distingué dans les sociétés les plus brillantes, par sa figure, par le soin qu'il prenait de plaire, par les grâces de son esprit, et par son talent poétique, dont les premiers essais lui avaient déjà fait une réputation dans le monde. Ils étaient pourtant en langue latine; mais bientôt, à l'exemple du Dante, de Cino et des autres poëtes qui l'avaient précédé, il préféra la langue vulgaire, plus connue des gens du monde, et seule entendue des femmes. Des études plus graves remplissaient une partie de son temps. Il le partageait entre les mathématiques, qu'il ne poussa cependant pas très-loin, les antiquités, l'histoire, l'analyse des systèmes de toutes les sectes de philosophie, et surtout de philosophie morale. La poésie, et la société, où il jouissait de ses succès, occupaient tout le reste.
Lombès, petite ville mal bâtie, et non moins mal située, eût été pour lui une triste prison, sans la société du jeune prélat et de deux hommes du plus haut mérite qu'il y avait menés avec lui. L'un était un gentilhomme romain nommé Lello; l'autre, né sur les bords du Rhin, près Bois-le-Duc, s'appelait Louis. Pétrarque en fit ses amis les plus intimes. Ce sont eux qu'il désigne si souvent dans ses lettres, l'un sous le nom de Lœlius, et l'autre sous celui de Socrate. Après un été aussi agréable qu'il pouvait l'être dans une telle ville, et loin de Laure, il revint à Avignon avec l'évêque, qui le présenta comme son meilleur ami à son frère aîné, le cardinal Jean Colonne.
Cependant son amour pour Laure prenait chaque jour plus de forces. A la ville, à la campagne, dans le monde et dans la solitude, il ne paraissait plus occupé d'autre chose. Tout lui en retraçait l'image; et confondant cet amour avec celui de la gloire poétique, le nom de Laure lui rappelait la laurier qui en est l'emblême; la vue ou l'idée même d'un laurier le transportait comme celle de Laure. Ses vers, où il retraçait toutes les petites scènes d'un amour dont ils étaient les seuls interprètes, jouent trop souvent sur cette équivoque; mais, comme beaucoup d'autres jeux de son esprit, celui-ci trouve une sorte d'excuse dans cette préoccupation continuelle du même sentiment et du même objet.
Le roi fut curieux de connaître le poëme de l'Afrique. Pétrarque lui en lut quelques livres, dont il fut si enchanté, qu'il témoigna le désir d'en recevoir la dédicace. Le poëte promit, et il tint parole au prince, même après sa mort. Robert ne se lassait point d'avoir avec lui, soit des conférences publiques sur la poésie ou sur l'histoire, soit des entretiens particuliers. Il en remportait chaque jour plus d'estime. Voulant donner à ce sentiment un grand éclat, et répondre au vœu que Pétrarque lui-même avait formé, il lui fit subir publiquement un examen sur toutes sortes de matières de littérature, d'histoire et de philosophie. Cet examen dura trois jours, depuis midi jusqu'au soir. Le troisième jour il le déclara solennellement digne de la couronne poétique, et consigna dans des lettres-patentes son examen et son jugement. Dans son audience de congé, après lui avoir fait promettre qu'il reviendrait bientôt le voir, le roi se dépouilla de la robe qu'il portait ce jour-là, et la lui donna, en disant qu'il voulait qu'il en fût revêtu le jour de son couronnement au Capitole: enfin, pour se l'attacher au moins par un titre, il lui fit expédier un brevet de son aumônier ordinaire.
Empressé de reparaître à Avignon avec sa couronne, Pétrarque en reprit la route peu de jours après, mais par terre, et en traversant la Lombardie. Il se détourna un peu pour aller voir à Parme son ami Azon de Corrége et sa famille. C'était le moment où, après avoir commandé dans cette principauté pour son neveu, Mastino della Scala, Azon venait de s'en rendre maître sous prétexte de l'affranchir. Il retint Pétrarque auprès de lui par tous les témoignages d'amitié, de confiance; il le consultait sur son gouvernement, sur ses opérations, sur toutes ses affaires; il ne lui parlait que du bonheur qu'il voulait répandre, que de suppression d'impôts, de bonne administration, de libéralités, de liberté; mais rien ne pouvait changer dans Pétrarque son goût pour le recueillement, la méditation, la solitude. Dès qu'il pouvait disposer de lui, il errait dans les environs de Parme avec ses deux compagnes inséparables, la poésie et l'image de Laure. Il choisit dans la ville même une petite maison avec un jardin et un ruisseau; il la loua d'abord, l'acheta ensuite, et la fit rebâtir selon son goût. C'est là qu'il termina son poëme de l'Afrique; c'est là qu'il aurait passé l'année peut-être la plus heureuse de sa vie s'il n'y avait été troublé presque coup sur coup par la perte de ses meilleurs amis.
L'accueil que lui fit Clément VI, fut proportionné à la crainte qu'il avait eue de le perdre, et aux progrès de sa renommée qui allait toujours croissant. Il voulut le fixer par une faveur plus solide. La charge de secrétaire apostolique était vacante, il la lui offrit. C'était une place d'intime confiance et de grand crédit, mais laborieuse et assujétissante; Pétrarque, qui ne voulait point de chaînes, même dorées, la refusa. Ses autres chaînes, celles que son cœur ne pouvait briser, devinrent plus légères au moment de son retour. Laure, charmée de le revoir, le traita mieux; mais bientôt elle reprit ses rigueurs accoutumées, et la lyre de Pétrarque ses chants plaintifs.
Transporté de joie à ces nouvelles, il écrivit à Rienzi, une lettre éloquente, pour le féliciter de ses succès, et l'encourager dans son entreprise. Il le défendit avec toute la chaleur et l'énergie de la persuasion et de l'amitié à la cour du pape. La première impression y avait été celle d'une terreur panique, et malgré les moyens adroits que le Tribun avait employés pour se rendre cette cour favorable, il s'en fallait beaucoup qu'il obtînt une approbation aussi générale que l'avait été la terreur. Bientôt les folies de Rienzi diminuèrent encore le nombre de ses partisans, et redonnèrent à ses ennemis plus d'audace. Pétrarque les ignorait ou refusait d'y croire, et continuait de correspondre avec lui sur le ton de l'amitié, de l'approbation et du conseil. Il voulut aller lui-même le diriger et le soutenir. Tous ses anciens motifs pour s'établir définitivement en Italie, se présentèrent de nouveau à son esprit. Ses amis de Lombardie et de Toscane, renouvelèrent leurs instances. Il dit encore une fois adieu à ceux d'Avignon, à son Parnasse de Vaucluse, au pape, au cardinal Colonne, à sa chère Laure. Il la vit dans un cercle de femmes où elle allait ordinairement; elle était sans parure, sérieuse et pensive. Son air était plus triste encore qu'à leurs premiers adieux. Son amant ému jusqu'aux larmes, se retira sans rien dire, en s'efforçant de les cacher. Laure le suivit avec un regard si pénétrant et si tendre, qu'il fut toujours gravé dans sa mémoire et dans son cœur. De tristes présentiments semblaient dire à l'un et à l'autre qu'ils ne se verraient plus.