Note (retour) — Par P.L. GINGUENÉ,
Reading edition
Le ruisseau, ou plutôt le fleuve du Phlégéton; qu'il côtoie toujours, tombe dans le huitième cercle par une cascade si bruyante que l'oreille en est assourdie, et par une pente si rapide qu'il est impossible de la suivre 95. Le poëte était ceint d'une corde, soit que ce fût la mode de son temps, où l'on était vêtu d'une longue robe, soit qu'il y ait ici quelque sens allégorique sur lequel les interprètes ne sont pas d'accord. Virgile la lui demande; il la détache, et la lui donne roulée en peloton. Virgile la jette par un bout dans le précipice, et ils attendent ainsi quelques instants. Ils voient enfin paraître quelque chose de si prodigieux, que Dante s'adresse au lecteur, et jure par les destinées de son poëme 96 qu'il a réellement vu cette figure sortir du noir abîme. Elle nageait dans les ténèbres, et montait à l'aide de la corde, comme un marin qui a plongé dans la mer pour dégager une ancre embarrassée dans les rochers, et qui remonte en étendant les bras et s'accrochant avec les pieds. «Voici, s'écrie Virgile 97, voici le monstre à la queue acérée qui passe les monts, brise les murs et les armes; voici celle qui empoisonne tout l'Univers». C'est la Fraude personnifiée qui est annoncée ainsi, et qui sort du huitième cercle, où tous les genres de fraude sont punis. Le monstre lève hors du précipice sa tête et son buste, mais il y laisse pendre sa queue. Sa figure est celle d'un homme juste et bon; son corps est celui d'un serpent; ses deux bras, terminés en griffes, sont velus jusqu'aux aisselles. Son dos, sa poitrine et ses flancs sont couverts de nœuds et de taches rondes, d'autant de diverses couleurs que les tapis des Turcs et des Tartares, et tissus avec tout l'art d'Arachné. «Comme les barques sont quelquefois tirées en partie sur le rivage et encore en partie dans l'eau, ou comme sur les bords du Danube, les castors se tiennent prêts à faire la guerre aux poissons, ainsi cette bête exécrable se tenait sur les rochers qui terminent la plaine de sable; sa queue entière s'agitait dans le vide, et recourbait en haut la fourche venimeuse qui en arme la pointe comme celle du scorpion».