Par P.L. GINGUENÉ, (continued 2)
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Pendant les premiers mois de cette fatale année, lorsque la peste n'avait fait encore que peu de progrès, Pétrarque fit de petits voyages à Parme, à Padoue, partout accueilli par l'admiration et par l'amitié. De retour à Vérone, il perd plusieurs de ses amis; il apprend que la contagion a gagné le Comtat; il se rappelle dans quel état il a laissé ce qu'il a de plus cher au monde. Des pressentiments funestes, des songes lugubres, de continuelles terreurs l'agitent. L'esprit toujours tendu sur Avignon, l'âme élancée, pour ainsi dire, vers son malheur, il voudrait hâter les courriers; mais les communications sont rompues, les courriers n'arrivent qu'avec d'insupportables lenteurs. Le 19 mai, il espérait encore; et depuis plus de quarante jours l'objet de tant d'espérances et de tant de craintes n'était plus. Laure était morte, le 6 avril, environnée à ses derniers moments de ses parentes, de ses amies, qui bravaient, pour lui rendre ces tristes devoirs, l'effrayante contagion dont elle mourait victime, tant elle était bonne et aimable pour elles, tant elle avait su s'en faire aimer! Par une fatalité singulière, elle mourut dans le même mois, le même jour et à la même heure que Pétrarque l'avait vue pour la première fois. Que devint-il à cette affreuse nouvelle? Personne n'a entrepris de le peindre; mais le reste de sa vie prouve quelle fut sa douleur; il ne cessa, jusqu'à la fin, de s'occuper de Laure. Ses souvenirs, ses regrets, ses chants s'en nourrirent sans cesse. Il perdit avec elle ce qui lui restait de goût dans le monde; il en prit un plus vif pour la retraite et pour la solitude, où il pouvait ne s'entretenir que d'elle, et où il la retrouvait toujours.
On voudrait connaître l'objet d'une passion si constante; on désirerait pouvoir se le représenter sous des traits sensibles, et il n'est point d'imagination qui n'essaie de s'en tracer le portrait; mais l'imagination peut s'en épargner les frais. Ce portrait est répandu dans des poésies où il est à l'abri du temps et des siècles. En le dépouillant de ses ornemens, ou, si l'on veut, de ses exagérations poétiques, et ne laissant que ce qui paraît être l'exacte vérité, on voit que Laure était une des plus aimables et des plus belles femmes de son temps. Ses yeux étaient à-la-fois brillants et tendres, ses sourcils noirs et ses cheveux blonds; son teint blanc et animé, sa taille fine, souple et légère: sa démarche, son air avaient quelque chose de céleste. Une grâce noble et facile régnait dans toute sa personne. Ses regards étaient pleins de gaîté, d'honnêteté, de douceur. Rien de si expressif que sa physionomie, de si modeste que son maintien, de si angélique et de si touchant que le son de sa voix. Sa modestie ne l'empêchait pas de prendre soin de sa parure, de se mettre avec goût, et lorsqu'il le fallait avec magnificence. Souvent l'éclat de sa belle chevelure était relevé d'or ou de perles; plus souvent elle n'y mêlait que des fleurs. Dans les fêtes et dans le grand monde, elle portait une robe verte parsemée d'étoiles d'or, ou une robe couleur de pourpre, bordée d'azur semé de roses, ou enrichie d'or et de pierreries. Chez elle, et avec ses compagnes, délivrée de ce luxe, dont on faisait une loi dans des cercles de cardinaux, de prélats et à la cour d'un pape, elle préférait, dans ses habits, une élégante simplicité.
Avec tout ce qui inspire les désirs, Laure avait ce qui les contient et ce qui imprime le respect. Ses yeux semblaient purifier l'air autour d'elle, et rien que de chaste comme elle n'aurait osé l'approcher. Elle n'était pourtant pas insensible. Sa pâleur, sa tristesse quand son amant s'éloignait d'elle, quelques mots, quelques doux reproches dont on voit les traces dans les vers de Pétrarque, et quelques particularités que l'on peut recueillir dans ses autres ouvrages, le prouvent assez; mais jamais l'impression qu'un si long amour, des soins si soutenus et si tendres, firent sur son cœur, ne coûtèrent rien à sa sagesse. Tout l'esprit naturel que peut avoir une femme, toute l'adresse qu'elle peut employer pour retenir en même temps qu'elle enflamme, pour alimenter l'espérance sans donner des droits, elle sut en faire usage; et c'est ainsi qu'elle parvint à captiver, pendant vingt ans, le plus grand génie et l'homme le plus passionné de son siècle.
J'ai déjà dit que la pureté de ce sentiment a trouvé un grand nombre d'incrédules. Ajoutons que malheureusement elle en doit trouver plus que jamais. Les preuves en sont pourtant irrécusables; mais pour les connaître il faut lire, ce qui fatigue beaucoup d'esprits; et pour les admettre il faut avoir en soi l'amour du beau et de l'honnête, devenu plus rare encore que le goût de la lecture et de l'étude. On avait cru que la corruption des mœurs était au comble quand on parvint à jeter du ridicule sur la vertu; il était cependant encore un degré de plus à atteindre: on ne prend la peine de se moquer que de ce qui existe, et la vertu a cessé d'être un ridicule aux yeux du monde, en devenant pour lui un être de raison. Il est vrai qu'il ne s'agit pas seulement ici de croire à une affection vertueuse et délicate, mais au sacrifice absolu des penchants que la nature donne, que l'on peut combattre sans doute, mais que l'on est plus sûr de vaincre dans l'absence des passions et dans le silence du cœur, que dans cette fermentation des sens, source première et compagne presque toujours inséparable de l'amour. Ce ne serait pas faire injure à la noblesse de cette passion et à sa pureté, que d'examiner ce qui put la maintenir si long-temps dans des bornes si aisées à franchir; on pourrait rechercher ce qui la rend vraisemblable, sans l'admirer, sans la respecter moins, et l'expliquer ne serait pas l'avilir; mais ces explications pourraient nous mener loin, et conviendraient d'ailleurs moins ici que dans un cours de philosophie morale. Tenons-nous-en donc à deux faits, qui peut-être font disparaître de cet amour une partie de ce qu'il y a de romanesque et de merveilleux, mais qui, en le ramenant au vrai, le rendent aussi plus croyable.
Laure avait un mari dont son cœur n'avait pas fait choix; mais cette union lui imposait des devoirs: non-seulement elle était mère, mais, par une fécondité peu commune, elle le fut onze fois, et neuf de ses enfants lui survécurent. Il ne manquait à la prospérité de son hymen que l'amour; et si celui de Pétrarque toucha son cœur, il est aisé de concevoir comment, parmi tant de soins domestiques, et de si fréquentes épreuves pour sa santé, elle ne permit à ce sentiment de lui offrir que les seules consolations dont elle eût besoin. Pétrarque était libre; la licence des mœurs de ce siècle ne faisait pas regarder comme un obstacle aux jouissances les fonctions ecclésiastiques dont il était revêtu. Son tempérament le portait aux plaisirs de l'amour, comme la sensibilité de son âme le rendait susceptible de ses plus douces émotions. Quelque délicate que soit dans toutes ses poésies l'expression de son amour, on voit que si Laure lui eût permis quelques espérances, il les eût portées très-loin: un sentiment purement platonique ne donne point les agitations et le trouble où on le voit sans cesse plongé. Si l'on peut croire que, dans ses vers, c'était plutôt la chaleur de l'imagination que le désordre des sens et les tourmentes du cœur qui lui dictaient des expressions si passionnées, qu'on lise ses lettres et ses autres œuvres latines; on y verra que partout et à tout propos, du ton le plus sérieux et le plus sincère, il se plaint de ces combats qu'il éprouve, de ces mouvements impétueux qui le bouleversent, et de ces feux qui le consument.
Enfin, il le faut avouer, il chercha, sinon un remède, au moins une diversion à cette passion si impérieuse et si violente, dans quelques liaisons passagères dont il rougissait sans doute, puisque nulle part il n'en a nommé les objets, quoiqu'il parle, dans plusieurs endroits de ses lettres, de deux enfants naturels qui en avaient été le fruit. Je sais ce qu'en lisant ceci on en peut tirer d'avantages, et contre Pétrarque, et en général contre les hommes; je ne défendrai ni sa cause ni la nôtre; et c'est encore une question à renvoyer au cours de philosophie morale. Mais que conclure de ces faits? que Laure ne lui permit jamais, qu'il ne se permit jamais avec elle que l'expression d'un amour pur; que cet amour fit quelquefois le tourment, mais encore plus le bonheur comme la gloire de sa vie; que ce fut, comme il l'avoue cent fois, ce qui le retira des sentiers du vice, et ce qui le maintint dans le chemin de la vertu; que s'il eut la faiblesse de céder à l'entraînement des sens, à celui de l'exemple, et peut-être à d'autres séductions, il se releva toujours, soutenu comme il l'était, par un sentiment qui ne pouvait admettre long-temps ce bas et impur alliage; qu'enfin si l'on refusait de croire à une passion de vingt années, exempte d'erreurs et de désirs vulgaires, ces erreurs et ces désirs dirigés vers un autre objet, doivent lui concilier plus de croyance; mais que dans un amour si constant, exprimé avec tant d'élévation et tant de charme, avec des couleurs si vives, si fort au-dessus des conceptions ordinaires, si dignes d'un objet céleste et presque divin, il reste encore, malgré ces faiblesses, un phénomène du génie et du cœur qui dut remplir d'un noble orgueil l'âme de Laure, et que lui envieront sans doute à jamais toutes les femmes aimables, fières et sensibles.
SECTION DEUXIÈME.
Depuis 1348 jusqu'à la mort de Pétrarque. Son influence sur l'esprit de son siècle et sur la renaissance des lettres.
Un grand mouvement, non pas politique, mais religieux, se dirigeait alors vers Rome. Le jubilé de 1350 y était ouvert. Pétrarque y voulut aller, soit pour gagner les indulgences, soit pour revoir le théâtre de son triomphe poétique, ou simplement pour obéir à cette inquiétude naturelle que le portait sans cesse à changer de lieu. Il partit de Parme, et se dirigea par la Toscane: il entra pour la première fois à Florence, où le temps de la justice n'était pas encore venu pour lui, mais où il avait à voir ce qui partout l'intéressait le plus, des amis. Un homme presque aussi célèbre que lui dans la littérature de ce siècle, Jean Boccace était du nombre. Il était plus jeune de neuf ans. Ils s'étaient connus à Naples, où des rapports de goûts, d'objets d'étude et de caractère les avaient liés. Ils resserrèrent à Florence les nœuds de leur amitié, qui dura autant que leur vie.
Pour ajouter la grâce à la justice, on avait chargé l'amitié de ce message. C'était Boccace qu'on avait député vers Pétrarque, et qui venait reconquérir un citoyen et féliciter un ami. Le sénat désirait de plus, qu'il voulût être directeur de l'Université qu'on venait de fonder à Florence. Le désir de réparer par tous les moyens reproductifs, les ravages affreux de la peste, avait fait imaginer cette fondation. Celui de l'illustrer dès sa naissance, avait fixé les esprits sur Pétrarque, et c'est ce qui avait fait prononcer son rappel. Son message et son objet le remplirent de joie: maïs il ne voulut point accepter l'honneur qu'on lui offrait, et au lieu de s'aller engager dans des soins si peu compatibles avec ses habitudes et ses goûts, il tourna toutes ses pensées vers sa douce et libre retraite de Vaucluse, où ses livres, écrivait-il, l'attendaient depuis quatre ans. Il y arriva vers la fin de juin. C'était le temps où les beautés de la nature l'invitaient le plus à s'y fixer; mais le devoir l'appelait à la cour pontificale, et, après un mois de repos, il quitta pour le tumulte et les scandales d'Avignon, l'innocente paix de Vaucluse.
Plusieurs cardinaux qui aimaient Pétrarque, et surtout ceux de Boulogne et de Taillerand, conspirèrent contre sa liberté en s'occupant de sa fortune. Ils firent tous leurs efforts pour qu'il acceptât la place de secrétaire apostolique que Clément VI lui offrait pour la seconde fois. Après avoir épuisé toutes ses défenses, il saisit celle que lui fournissait le seul défaut que ses puissants amis prétendissent trouver en lui; c'était l'élévation de son style qui ne s'accordait pas, avouaient-ils, avec l'humilité de l'église romaine. Rien de plus aisé, selon eux, que de se corriger de ce défaut, et de s'abaisser jusqu'au style des bulles et de la chancellerie. Il consentit à un essai; mais au lieu de s'abaisser, il déploya les ailes de son génie, et prit un vol si haut qu'il échappa, pour ainsi dire, aux regards de ceux qui voulaient le rendre esclave, et qu'ils renoncèrent au projet de l'asservir.
Il allait donc revoir sa chère Italie; mais où devait-il se fixer? Nicolas Acciajuoli l'appelait à Naples, André Dandolo à Venise, son inclination particulière à Rome; mais différents motifs l'éloignaient de chacune de ces villes: en France aussi, le roi Jean, plein d'admiration pour lui sans le connaître, avait inutilement essayé de l'attirer à Paris. Descendu en Italie par le mont Genèvre, il était encore incertain entre le séjour de Parme, de Vérone et de Padoue. Il ne voulait que passer à Milan; mais il y fut arrêté par Jean Visconti, qui en était alors maître, qui aimait les lettres, et qui regardait les savants comme un des ornemens de sa cour. Il était archevêque de Milan, lorsque son frère, Luchino Visconti, mourut: il réunit, en lui succédant, la puissance temporelle au pouvoir spirituel. L'Italie et le pape lui-même virent cette réunion avec effroi. Clément VI lui fit ordonner par un nonce de choisir entre les deux pouvoirs. Visconti renvoya le nonce au dimanche suivant, après la messe. Il la célébra pontificalement, fit ensuite avancer l'envoyé du pape, et prenant d'une main sa croix, de l'autre son épée nue: voilà, lui dit-il, mon spirituel, et voilà mon temporel; dites au S. Père qu'avec l'un je défendrai l'autre. Tel était ce Jean Visconti, dont l'ambition démesurée aspirait à régner sur l'Italie entière, et qui avait, pour y réussir, autant d'adresse dans l'esprit que de puissance et de courage. Il employa, pour retenir Pétrarque, tout ce qu'a de séduisant un grand pouvoir quand il est caressant et affable. Il répondit à toutes ses objections, prévint toutes ses demandes, et le réduisit enfin à l'impossibilité d'un refus.
Pour goûter le repos dont il se sentait plus de besoin que jamais, et pour fuir les grandes chaleurs, il s'alla établir à trois milles de Milan, dans une jolie maison de campagne, au village de Garignano, près de l'Adda; il lui donna le nom de Linterno, en mémoire du Linternum de Scipion l'Africain. Ses projets de travaux étaient immenses, et, comme il le dit lui-même, effrayants pour l'espace de temps qu'il lui restait peut-être à vivre. Sa santé était bonne et robuste; elle l'était même trop pour certaines résolutions que nous l'avons vu prendre; il s'en plaignait à ses amis; mais il mettait sa confiance dans la grâce, et l'on ne voit en effet dans aucune de ses lettres qu'elle lui ait manqué. Il a plu cependant à quelques historiens de sa vie, de lui attribuer avec une demoiselle des environs de Garignano et de l'illustre nom de Beccaria, une intrigue dont sa fille Françoise fut le fruit, mais c'est un anachronisme et une fable. Françoise sa fille, comme Jean son fils, étaient nés à Avignon, sans doute de la même femme et dans le temps de ces distractions par lesquelles il donnait le change à sa passion pour Laure.
Un orfèvre de Bergame, nommé Capra, homme d'un esprit cultivé, riche, et le premier dans son art, devint presque fou d'enthousiasme: il obtint à force de prières, que Pétrarque le vînt voir à Bergame. Le gouverneur, le commandant, la ville entière lui firent une réception de prince, et se disputèrent l'honneur de le loger. Il donna la préférence à son orfèvre, qui faillit en mourir de joie, le reçut avec une magnificence que les plus grands seigneurs auraient pu à peine égaler, et lui prouva, par le nombre et le choix des livres qui composaient sa bibliothèque, par sa conversation, par la chaleur et l'empressement délicat de ses soins, qu'il méritait cette préférence.
Outre son amitié pour Galéas qui le rendait sensible à ses dangers, il était effrayé de voir l'Italie en proie à des troupes étrangères et féroces. Le pape faisait marcher à sa solde des Espagnols, des Napolitains, des Bretons, des Provençaux; l'empereur, des Bohémiens, des Esclavons, des Polonais, des Suisses; Barnabé, outre les Italiens, des Anglais, des Allemands, des Bourguignons, des Hongrois. Quelques maux que Barnabé eût faits à l'Italie, qu'étaient-ils auprès de ceux qu'un ministre de paix avait préparés pour l'en punir? Mais Barnabé n'était pas moins adroit que méchant et intrépide. Il parvint à conjurer l'orage. Il connaissait le faible de Charles IV. L'or qu'il lui prodigua paralysa tous les mouvements de la ligue; et l'empereur, qui en était chef, borna ses triomphes à mener à Rome le cheval du pape par la bride, à y faire couronner Elisabeth, sa quatrième femme, et à remplir les fonctions de diacre à la messe du couronnement.
Peu de jours après, il se mit en route, encore faible, et seulement soutenu par son courage. Mais il ne put aller que jusqu'à Ferrare. Il y tomba comme mort, et resta plus de trente heures sans connaissance, ne sentant pas plus, comme il l'écrivait quelque temps après, les remèdes violents qu'on lui administrait qu'une statue de Phidias ou de Polyclète l'aurait pu faire. Revenu enfin de cet état par les soins des seigneurs d'Est, qui le reçurent dans leur palais, il voulut inutilement continuer sa route; il fut obligé de revenir à Padoue, couché dans un bateau. Dès qu'il eut pris quelques forces, il chercha, pour se rétablir, une demeure champêtre aux environs de cette ville. Son choix se fixa sur Arqua, gros village à quatre lieues de Padoue, situé sur le penchant d'une colline dans les monts Euganéens, pays fameux par la salubrité de l'air, par sa position riante et la beauté de ses vergers.
La lettre dont il l'accompagna est peut-être la dernière qu'il ait écrite. Peu de temps après, ses domestiques le trouvèrent dans sa bibliothèque, courbé sur un livre et sans mouvement. Comme ils le voyaient souvent passer des jours entiers dans cette attitude, ils n'en furent point d'abord effrayés: mais ils reconnurent bientôt qu'il ne donnait aucun signe de vie; la maison retentit de leurs cris: il n'était plus. Il mourut d'apoplexie, le 18 juillet 1374, âgé de soixante-dix ans.
Le bruit de sa mort, qui se répandit aussitôt, causa une aussi grande consternation que si elle eût été imprévue. François de Carrare et toute la noblesse de Padoue, l'évêque, son chapitre, le clergé, le peuple même se rendirent à Arqua pour assister à ses obsèques; elles furent magnifiques, et cependant accompagnées de larmes. Peu de temps après, François de Brossano, qui avait épousé sa fille, fit élever un tombeau de marbre sur quatre colonnes, vis-à-vis l'église d'Arqua, y fit transporter le corps et graver une épitaphe fort simple en trois assez mauvais vers latins. On y voit encore ce monument, que visitent tous les amis de la poésie, de la vertu et des lettre, assez heureux pour voyager dans ces belles contrées, et dont ils n'approchent qu'avec une émotion profonde et un saint respect.
Les honneurs qui furent rendus à Pétrarque après sa mort, dans presque toute l'Italie, et ceux qu'il avait reçus de son vivant, l'exemple que la faveur dont il avait joui auprès des Grands offrait de la considération où les lettres pouvaient prétendre, et l'idée que son caractère avait donnée aux Grands du prix et de la dignité des lettres contribuèrent puissamment à en répandre le goût. Ses ouvrages et le soin qu'il prit constamment de ramener les gens de lettres et les gens du monde à l'étude et à l'admiration des anciens, y contribuèrent encore davantage. Supérieur à tous les préjugés nuisibles qui subjuguaient alors les esprits, il combattit sans relâche dans ses Traités philosophiques, dans ses lettres, dans ses entretiens, l'astrologie, l'alchimie, la philosophie scholastique, la foi aveugle dans Aristote et dans l'autorité d'Averroës. Sa compassion et son mépris pour les erreurs de son temps le remplissaient d'admiration pour la saine vénérable antiquité. Il se réfugiait parmi les anciens pour se consoler de tout ce qui blessait ses yeux chez les modernes.
Il apprit à ses contemporains, le prix qu'on devait attacher aux monuments des arts et des lettres que le temps n'avait pas détruits. Ce fut lui qui eut le premier l'idée d'une collection chronologique de médailles impériales, secours indispensable pour l'étude de l'histoire. Il mit à former cette collection, le zèle qui l'animait pour tout ce qui intéressait les lettres. Lorsqu'il alla trouver l'empereur Charles IV, à Mantoue, il lui offrit plusieurs de ces belles médailles d'or et d'argent dont il faisait ses délices. Il y en avait surtout une d'Auguste, si bien conservée, qu'il y paraissait vivant. «Voilà, dit Pétrarque, à l'empereur, les grands hommes dont vous occupez maintenant la place, et qui doivent être vos modèles.» Ce présent était un grand sacrifice dont Charles sentit vraisemblablement très-peu le prix, et ce mot une leçon qu'il se soucia fort peu de suivre.
Ses livres et ses amis, à qui il en parlait sans cesse, étaient devenus les deux objets de ses plus fortes affections. Ses lettres familières, qui forment la partie la plus précieuse comme la plus considérable de ses Œuvres, réveillaient ou entretenaient d'un bout de l'Italie à l'autre, en France et dans d'autres parties de l'Europe, l'amour des anciens. Elles pourraient le rallumer encore. Il y parle aux souverains, aux grands, aux savants, aux jeunes gens, aux vieillards le même langage; il prêche à tous l'amour et l'admiration des anciens. Ce n'est pas là, il s'en faut beaucoup, leur seul mérite, mais c'est celui que nous devons considérer ici. C'est par tous ces moyens réunis, non moins que par son exemple, qu'il exerça une si puissante influence sur l'esprit de son siècle, et sur la renaissance des lettres.
Je n'ai rien dit de sa figure et des avantages extérieurs dont la nature l'avait doué; ils étaient très-remarquables dans sa jeunesse. Une taille élégante, de beaux yeux, un teint fleuri, des traits nobles et réguliers le distinguaient parmi ses compagnons d'âge et de galanterie. Le soin recherché qu'il avait pris de sa parure, et les succès dont il avait joui dans le monde, lui faisaient pitié dans un âge mûr. Il les avouait comme des faiblesses; mais peut-être par une autre faiblesse en parlait-il trop en détail, et trop souvent. Les agréments de son esprit, sa conversation confiante et animée, ses manières ouvertes et polies lui donnaient un attrait particulier, et la sûreté de son commerce, sa disposition à aimer et sa fidélité inviolable dans les liaisons d'amitié, lui attachaient invinciblement ceux que ce premier attrait avait une fois approchés de lui.
«Laure, illustre par ses propres vertus, et long-temps célébrée par mes vers, parut pour la première fois à mes yeux au premier temps de mon adolescence, l'an 1327, le 6 du mois d'avril, à la première heure du jour (c'est-à-dire six heures du matin), dans l'église de Sainte-Claire d'Avignon; et dans la même ville, au même mois d'avril, le même jour 6, et à la même heure, l'an 1348, cette lumière fut enlevée au monde, lorsque j'étais à Vérone: hélas! ignorant mon triste sort. La malheureuse nouvelle m'en fut apportée par une lettre de mon ami Louis. Elle me trouva à Parme la même année, le 19 mai au matin. Ce corps, si chaste, et si beau, fut déposé dans l'église des Frères mineurs, le soir du même jour de sa mort. Son âme, je n'en doute pas, est retournée, comme Sénèque le dit de Scipion l'Africain, au ciel, d'où elle était venue. Pour conserver la mémoire douloureuse de cette perte, je trouve une certaine douceur mêlée d'amertume à écrire ceci, et je l'écris préférablement sur ce livre qui revient souvent sous mes yeux, afin qu'il n'y ait plus rien qui me plaise dans cette vie, et que mon lien le plus fort étant rompu, je sois averti, par la vue fréquente de ces paroles, et par la juste appréciation d'une vie fugitive, qu'il est temps de sortir de Babylone; ce qui, avec le secours de la grâce divine, me deviendra facile par la contemplation mâle et courageuse des soins superflus, des vaines espérances, et des événements inattendus qui m'ont agité pendant le temps que j'ai passé sur la terre.»
Il y a de bien beaux sonnets dans Pétrarque, il y en a de bien touchants; mais je n'en connais point qui le soient autant que ces lignes d'un grand homme studieux et sensible, sur ce qui était sans cesse l'objet de son étude, de ses méditations, de ses tristes et doux souvenirs.
CHAPITRE XIII.
Œuvres latines de Pétrarque; Traités de philosophie morale; Ouvrages historiques; Dialogues qu'il appelait son Secret; ses douze Églogues; son Poëme de l'Afrique; trois livres d'Épitres en vers.
Il ne faut pas croire cependant que ces ouvrages latins, si complètement oubliés, soient sans mérite; ils en ont un très-grand au contraire, surtout si l'on n'oublie pas le temps où ils furent écrits, et si l'on a quelquefois lu d'autres ouvrages latins du même temps. Pétrarque sentit le premier que, pour écrire véritablement en latin, il fallait oublier le langage barbare de l'école, et remonter du style de la dialectique, de la théologie et du droit, jusqu'à celui de l'éloquence et de la poésie, de Cicéron et de Virgile. Ce furent les deux modèles qu'il se proposa dans sa prose et dans ses vers. Sa plume y est partout libre et facile, quelquefois élégante; quelquefois ses pensées y paraissent revêtues des couleurs de ces deux grands maîtres: enfin, quel que soit aujourd'hui le sort de ces compositions, elles rendirent alors un grand service aux lettres; elles montrèrent la route qu'il fallait prendre pour revenir à la bonne latinité; et si les grands écrivains qui fixèrent entièrement au seizième siècle les destinées de la langue italienne, et qui ne purent ni surpasser Pétrarque, ni même l'égaler dans la poésie vulgaire, le laissèrent loin d'eux dans la poésie latine, ainsi que dans la prose, il lui reste cependant la gloire d'avoir, le premier de tous les modernes, retrouvé les traces des anciens, et de les avoir indiquées à ceux qui devaient le suivre.
Le Traité est divisé en deux parties, dont la forme est moins heureuse que le fond. Ce sont des dialogues entre des êtres moraux personnifiés. Dans la première partie, la Joie et l'Espérance vantent les biens, les agréments, les plaisirs de la vie. La Raison démontre que tous ces biens sont faux, frivoles et périssables. Dans la seconde, la Douleur et la Crainte passent en revue les malheurs, les chagrins, les maladies, les calamités de toute espèce, dont la vie est empoisonnée. La Raison fait voir que ce ne sont point là de vrais maux, qu'ils ne sont point sans remède, et qu'on en peut même tirer quelques biens. Les dialogues sont secs et dépourvus d'art. Il y en a autant dans chaque partie, qu'il y a de circonstances dans la bonne et dans la mauvaise fortune, qui contribuent à l'une et à l'autre. La fleur de la jeunesse, la beauté du corps, la santé florissante, la force, la vitesse, l'esprit, l'éloquence, la vertu même, la liberté, la richesse et tous les autres avantages physiques et moraux, qui constituent le bonheur, sont dans la première partie, chacun le sujet d'un dialogue particulier. Il n'y en a pas moins de cent vingt-deux. La Joie ou l'Espérance, et, quelquefois toutes deux ensemble, vantent l'avantage annoncé au titre de chaque dialogue, et la Raison fait voir par une maxime, une sentence, que cet avantage est faux ou insuffisant, ou fragile. La Joie et l'Espérance insistent; la Raison est inflexible, et cela va ainsi jusqu'à la fin. La laideur, la faiblesse, la mauvaise santé, la naissance obscure, la pauvreté, les pertes d'argent, celle du temps, celle d'une femme, son infidélité, sa mauvaise humeur, le déshonneur, l'infamie et tout ce qui, au moral comme au physique, peut contribuer au malheur, sont les sujets d'autant de dialogues de la seconde partie, et il y en a dix de plus que dans la première. La Douleur et la Crainte exposent de même chacun des maux et les circonstances qui les aggravent. La Raison les atténue ou prouve même qu'ils ne sont pas des maux, et que quelquefois ils peuvent être des biens. Les deux interlocutrices allèguent en vain tout ce qui justifie, l'une ses appréhensions, l'autre ses plaintes; la Raison tient ferme, et prouve par des maximes, des raisonnements ou des exemples, qu'il y a du bien dans les maux, comme elle a prouvé dans la première partie, qu'il y a du mal dans tous les biens.
Cette marche est imperturbablement la même depuis le commencement jusqu'à la fin. On conçoit aisément qu'il en doit résulter de la fatigue et de l'ennui, malgré les traits d'esprit, l'érudition, la philosophie et les maximes vraies, puisées dans l'expérience et dans les écrits des philosophes, surtout de Sénèque et de Cicéron, que l'auteur y a su répandre, et les traits nombreux de l'histoire ancienne et moderne qui lui servent à approfondir et quelquefois à égayer son sujet. L'ouvrage fit beaucoup de bruit quand il parut, non seulement en Italie, mais en France. Le roi Charles V, qui avait connu Pétrarque à la cour de son père, et qui avait fait tous ses efforts pour l'y retenir, voulut avoir ce Traité dans sa bibliothèque. Il le fit traduire en français par Nicolas Oresme, l'un des savants que Pétrarque avait le plus goûtés pendant son ambassade auprès du roi Jean; et cette traduction, beaucoup plus fatigante à lire que l'original, a même été imprimée à Paris, en 1534.
Dans le second livre il met à la suite l'un de l'autre les exemples de tous les hommes connus pour avoir aimé la solitude, à commencer depuis Adam, Abraham, Isaac et les autres patriarches, jusqu'aux Pères et aux principaux personnages du christianisme. Les philosophes et les poëtes anciens qui ont aimé la solitude lui servent ensuite à démontrer qu'elle est aussi convenable à ce qu'on appelle sagesse, selon le monde, qu'à ce qui l'est aux yeux de la religion. En retranchant ou modérant dans cet ouvrage ce qui s'y trouve d'excessif, il resterait d'excellentes choses en faveur de la retraite, préférable en effet au tumulte du monde. L'érudition y est prodiguée comme dans le premier. On y voit toujours un esprit nourri des maximes de la philosophie antique, et souvent une éloquence plus persuasive et plus ornée que dans l'autre, parce que l'auteur n'y a pas été gêné par la coupe brisée du dialogue et par l'emploi d'êtres allégoriques, qu'on ne sait le plus souvent comment faire parler.
Voici quel est le dessein de l'ouvrage. Pétrarque méditait profondément sur sa destinée, lorsqu'une femme d'une beauté que les hommes ne connaissent pas assez, et environnée d'un éclat extraordinaire, lui apparaît. Il est d'abord ébloui des rayons qui sortent de ses yeux, et n'ose lever les siens sur elle. Mais elle l'enhardit et se fait connaître à lui. C'est la Vérité qu'il a si bien peinte dans son poëme de l'Afrique. Un homme d'un aspect vénérable l'accompagne. Pétrarque croit reconnaître en lui S.-Augustin: c'était lui en effet, à qui la Vérité adresse la parole. «Voila, lui dit-elle, ton disciple le plus dévoué: tu n'ignores pas de quelle dangereuse et longue maladie il est atteint: il est d'autant plus près de sa perte qu'il est plus éloigné de connaître son mal: c'est à toi de le guérir: tu y réussiras mieux que personne: il t'a toujours aimé, et tu fus toi-même sujet à des infirmités pareilles, quand tu étais captif dans un corps mortel. Essaie donc si ta voix persuasive pourra le tirer de sa langueur et remédier à ses maux. Saint-Augustin promet d'obéir par respect pour elle et par amitié pour le malade. Il le tire à l'écart, et commence avec lui, en présence de la Vérité, une conférence qui dure trois jours, et qui forme les trois dialogues dont tout l'ouvrage est composé.
Le premier est une sorte de préliminaire ou de prolégomènes. Saint-Augustin établit d'abord pour maximes, que nul n'est misérable s'il ne veut l'être; qu'une parfaite connaissance de nos misères produit le désir d'en être délivré; que ce désir n'est sincère et efficace que dans le cœur de ceux qui ont éteint tout autre désir: enfin qu'il n'y a que la pensée de la mort qui puisse produire cet effet, en détachant entièrement l'âme de toutes les vanités du monde. Doctrine fausse, triste et nuisible, qu'on est toujours fâché de trouver dans une philosophie, d'ailleurs si élevée et si pure, et qui, rangeant parmi les vanités à peu près tout ce qui se trouve dans le monde et constitue la société humaine, tend toujours à rendre ceux qui la professent au moins inutiles à la société et au monde. Pétrarque assure qu'il connaît son état, qu'il en veut sortir; mais que les efforts qu'il a faits jusqu'à présent ont été inutiles. Saint-Augustin le fait convenir qu'il ne l'a jamais bien voulu. Il analyse tous les symptômes de cette volonté douteuse, et ceux d'une volonté plus constante et plus ferme, la seule qui, dans une entreprise si difficile, puisse garantir le succès.
La gourmandise et la colère ont leur tour, mais ne font pas l'objet d'un reproche très-grave, parce qu'au fond cela se borne à quelques vivacités passagères, et dans une vie habituellement sobre, à quelques parties de plaisir et de bonne chère avec ses amis. Saint Augustin se hâte d'arriver à un article plus important et plus délicat, sur lequel Pétrarque se rend d'abord justice, et qui fait, de son aveu, la honte et le malheur de sa vie, c'est celui de l'incontinence. Il exprime avec beaucoup de force, et la révolte de ses sens, et ses inutiles efforts pour les dompter. La prière fréquente, humble, fervente et accompagnée de larmes, est le seul remède que saint Augustin, qui doit s'y connaître, lui indique contre ce mal. Mais j'ai prié, répond Pétrarque, et si souvent que je crains que Dieu n'en ait été importuné. Augustin lui soutient qu'il n'a pas bien prié, qu'il a prié pour un temps trop éloigné, qu'il a voulu se réserver les plaisirs de la jeunesse, et remettre à un âge plus avancé l'effet de ses prières. C'est ce qui lui était arrivé à lui-même; mais prier ainsi, c'est vouloir une chose et en demander une autre. Il l'exhorte à être plus sincère avec Dieu et avec lui même, et lui promet qu'il obtiendra sur ce chapitre difficile, comme sur tous les autres, ce qu'il aura demandé de bonne foi.
Il le trouve de meilleure composition sur la gloire que sur l'amour. Il lui reproche le temps qu'il consume à rassembler des paroles sonores uniquement pour flatter les oreilles de ce monde qu'il méprise, et même celui qu'il donne à des entreprises plus graves, telles que l'Histoire romaine depuis Romulus jusqu'à Titus, telles encore que son Poëme de l'Afrique, sans compter d'autres petits ouvrages qu'on le voit produire tous les jours. Quelle perte d'un temps qu'il pourrait employer à apprendre à bien vivre! Et cette gloire même qu'il espère, l'obtiendra-t-il? sera-t-elle durable? vaut-elle tous les sacrifices qu'elle lui coûte? «Vous qui, surtout à l'âge où vous êtes, vous consumez de travail pour faire des livres, vous êtes dans une grande erreur. Vous négligez vos propres affaires pour vous occuper de celles des autres, et sous une vaine espérance de gloire vous laissez, sans vous en apercevoir, s'écouler ce temps si court de la vie. Que ferai-je? répond Pétrarque. Abandonnerai-je des travaux commencés? Ne vaut-il pas mieux que je me hâte de les finir pour m'occuper ensuite de choses plus sérieuses? car enfin ces ouvrages sont trop importants pour les laisser imparfaits.--Je vois ce qui vous tient, réplique Augustin; vous aimez mieux vous abandonner vous-même que vos livres. Eh! laissez-là toutes ces histoires; les exploits des Romains sont assez célèbres et par leur propre renommée et par les travaux de bien d'autres génies. Laissez l'Afrique à ceux qui en sont en possession; vous n'ajouterez rien à la gloire de votre Scipion ni à la vôtre. Rendez-vous à vous-même; songez à la mort; ayez toujours vos pensées et vos regards fixés sur elle, puisque tout vous y conduit.» Pétrarque le remercie de ses conseils et fait des vœux pour obtenir la force de les suivre.
Cet écrit est curieux, comme le sont tous ceux où les hommes célèbres ont parlé d'eux-mêmes. Il est étonnant que depuis sa publication tant de choses vagues et conjecturales aient été dites et écrites sur Pétrarque, sur Laure et sur sa passion pour elle. La manière aussi positive qu'intéressante dont il en parle ici, dans un ouvrage étranger aux fictions de la poésie, devait suffire pour lever toutes les incertitudes. La première édition en est pourtant de 1496, et les incertitudes ont duré depuis, pendant près de trois siècles; et pour beaucoup de gens qui restent toujours au même point, parce qu'ils ne lisent ni écoutent, elles durent même encore.
Pétrarque ne gagna pas moins, dans sa poésie latine, à son commerce continuel avec Virgile, que dans sa prose à celui qu'il entretenait avec Cicéron. Si l'on compare ses vers avec tous ceux qui avaient été faits depuis les siècles de décadence, on y voit une différence telle, qu'il semble avoir retrouvé, du moins en partie, la langue qui paraissait totalement perdue. Les formes, les tours, les expressions, tout semble renaître. Il n'y manque qu'un degré de plus d'élégance et de poésie de style; mais ce degré est si considérable, qu'il le sépare presque autant de Virgile, que lui-même est séparé des versificateurs du moyen âge. Il ne se contenta pas de composer, à l'exemple du Cygne de Mantoue, douze églogues qu'il appela aussi ses Bucoliques; la palme de l'épopée le tenta; il entreprit et termina un poëme épique, dont le héros est ce grand Scipion, qui se couvrit de tant de gloire dans sa guerre d'Afrique, que, le premier de tous les Romains, il obtint de joindre à son nom celui du peuple qu'il avait vaincu.
Pétrarque n'intitula point son poëme Scipion, mais l'Afrique. Si l'essence de l'épopée est l'invention, si elle doit offrir à l'imagination une grande machine poétique, en même temps qu'une grande action historique à la mémoire, l'Afrique n'est point une épopée, mais un simple récit en vers. Ce qu'elle a de merveilleux occupe les deux premiers livres; et ce merveilleux se réduit à un songe, dans lequel le héros du poëme voit Publius Scipion son père; et encore l'idée de ce songe et plusieurs des traits dont il est rempli, sont-ils pris du fragment de Cicéron, si connu sous le titre de Songe de Scipion. Dans le premier livre, Publius Scipion raconte à son fils l'origine et les principaux faits de la première guerre punique, sans oublier la bataille où il fut tué en Espagne avec son frère Cnéus. Dans le second, il lui prédit l'heureux événement de la guerre qu'il va soutenir contre Carthage, son triomphe et l'abaissement de cette orgueilleuse rivale, et les effets qu'aura cette victoire sur les mœurs et la destinée de Rome. Il donne au jeune Scipion d'excellents avis sur les moyens de délivrer sa patrie des dangers extérieurs et intérieurs qui la menacent; mais quoiqu'il y ait dans tous ces discours de fort belles choses, souvent même très-heureusemeut exprimées, comme sur neuf livres que contient le poëme, ce songe en remplit deux entiers, on ne peut se dispenser, en le lisant, de trouver que le héros rêve beaucoup trop long-temps.
Scipion, encouragé par les conseils de son père, commence par envoyer son ami Lélius auprès de Syphax, pour l'engager à une alliance avec Rome. La description magnifique de la cour de ce roi maure, la réception qu'il fait à Lélius, le repas splendide qu'il lui donne, l'origine de Carthage chantée par un jeune musicien pendant ce repas, le récit que Lélius fait à Syphax de celle de Rome, des belles actions des anciens Romains, et de la mort de Lucrèce, qui fut la source de leur liberté, mort qui est ici racontée dans un morceau très-étendu, très-soigné, et où le poëte paraît avoir fait tous ses efforts pour se surpasser lui-même, tout cela remplit le troisième livre, sans que l'action du poëme soit, pour ainsi dire, encore entamée. Elle fait un pas au quatrième; mais c'est encore par un récit. Lélius, interrogé par Syphax, lui raconte la vie de Scipion, qu'il représente aussi grand à Rome que dans les camps, et dans la paix que dans la guerre. Il s'étend surtout avec complaisance sur le siége et la prise de Carthagène, où Scipion traita avec une bonté délicate et généreuse de jeunes et belles captives, et rendit la plus belle de toutes à un jeune prince son amant.
Mais cette dernière partie de l'action n'est point finie: il y a ici une lacune considérable, qu'aucun auteur italien n'a remarquée, tant ce poëme de l'Afrique, si souvent nommé dans les écrits dont Pétrarque est le sujet, est peu connu et peu lu. Le quatrième livre finit au moment où Lélius raconte à Syphax que, dans un appartement du palais, on entendait les cris des princesses et des jeunes femmes de leur suite, et que Scipion, sachant le danger qu'elles pouvaient courir si elles paraissaient aux yeux de son armée, défendit que l'on entrât dans leur asyle, et les fit conduire en sûreté loin du théâtre de la guerre. Au commencement du cinquième, ce n'est plus Lélius qui parle: on n'est plus à la cour de Syphax, pour assister à un festin et entendre des récits: l'alliance a été refusée: la guerre a éclaté: Syphax est vaincu; Scipion entre dans Cyrthe, capitale de ses états; et au lieu de l'histoire de la jeune princesse espagnole qui fut rendue à son amant, c'est celle de Sophonisbe, épouse de Syphax, que la ruine de ce roi, l'amour de Massinissa et l'horreur de la servitude forcent à se donner la mort. Ce poëme, que Pétrarque termina, mais auquel il ne mit jamais la dernière main, éprouva, après sa mort, quelques vicissitudes, dans lesquelles il est vraisemblable qu'il se sera perdu un livre entier. Ce livre devait contenir la fin du récit de Lélius, le refus de Syphax de s'allier avec les Romains, sa résolution subite de les attaquer lui-même, la marche de Scipion contre lui, le siége de Cyrthe et la prise de cette ville. Cette perte est peu regrettable, puisque le poëme a excité si peu d'intérêt qu'on ne s'est pas aperçu de la lacune qu'elle y a laissée.
Cette nymphe Epy, dont Mition adore les charmes, est la ville d'Avignon que Clément VI ne pouvait se résoudre à quitter. Dans la seconde de ces deux Eglogues, il est mis en scène avec elle. Il lui parle de la querelle qu'il vient d'avoir avec Pamphile, et de la menace que celui-ci lui a faite de l'arrivée du maître. Ils font ensemble le dénombrement du troupeau pour en pouvoir rendre compte. C'est là que la nymphe faisant passer en revue les cardinaux l'un après l'autre, déguisés sous des emblêmes tirés des troupeaux et de la vie pastorale, après avoir dit du bien de quelques uns en petit nombre, peint les autres sous les traits les plus hideux et les couleurs les plus noires. Il ne serait pas impossible, à l'aide de l'histoire et d'une liste des cardinaux de ce temps-là, de mettre les noms au bas de ces portraits. Ce travail d'érudition en vaudrait peut-être bien d'autres: mais peut-être aussi ne serait-il pas sans scandale; il est fâcheux pour une bergerie qu'on ne puisse, à de trop fréquentes époques, dévoiler la vie de ses bergers sans scandaliser le troupeau.
Le sujet de l'Eglogue suivante, qui est la huitième, est très-différent, et pourtant on y trouve encore des traits assez vifs contre Avignon et contre la cour. Pétrarque y a voulu consacrer l'explication orageuse qu'il eut avec le cardinal Colonne, lorsqu'à l'âge de quarante ans il prit la résolution de briser tous ses liens et d'aller se fixer en Italie. Il fait parler ce cardinal sous le nom de Ganymède, sans que l'on puisse deviner le motif ou l'à-propos de ce nom; il parle lui-même sous celui d'Amyclas, et il intitule cette Eglogue Divortium, la séparation, le divorce. Ganymède lui demande quelle est la cause de cette résolution subite, et pourquoi il veut quitter des lieux où autrefois il paraissait tant se plaire. «Mon père, répond Amyclas, le sage varie à propos dans ses desseins, c'est l'insensé qui s'y attache.... Que voulez-vous que je fasse? Je ne trouve ici ni des eaux pures, ni des pâturages salutaires; l'air même me fait craindre de le respirer. Pardonnez cette fuite nécessaire, et plaignez-moi d'y être forcé. Je suis entré pauvre dans votre bergerie; je retourne plus pauvre chez moi. Je ne possède ni plus de lait ni plus d'agneaux; je n'ai acquis que plus d'envieux et plus d'années. J'ai plus de peine à supporter l'orgueil; je le souffrais patiemment autrefois; l'âge avancé s'en irrite davantage. Il est honteux de vieillir dans la servitude. Que ma vieillesse au moins soit indépendante, et qu'une mort libre termine une vie esclave.»
Ganymède a beau lui reprocher son ingratitude: il continue à peindre sous des images pastorales les dégoûts qu'il éprouve, la vie plus douce et plus faite pour son âge que lui promet la voix de la patrie et qu'il veut désormais goûter. «Vous méprisez donc, reprend Ganymède, tout ce que vous aimiez autrefois, les entretiens de vos amis, les amusements champêtres, le doux repos?.... Je ne méprise, répond Amyclas, que cette forêt sauvage, ce pasteur licencieux, ce terrain fertile en poisons, ce triste vent du midi, ces sources que le plomb enferme et rend malsaines, ces tourbillons de poussière, cette ombre nuisible et cette grêle bruyante.--Mais ne connaissiez-vous pas auparavant tous les désagréments de ce séjour?--Je les connaissais, je l'avoue; l'habitude, votre amitié, et peut-être plus encore les charmes d'une bergère me les faisaient supporter; mais tout change avec le temps; ce qui plaît au jeune âge déplaît à la vieillesse, et nos inclinations varient avec la couleur de nos cheveux, etc.»
Ce mélange de philosophie, d'imagination et de sentiment règne en général dans toutes ses épîtres latines. S'il n'y a pas atteint l'élégance et la pureté d'Horace, il a cependant cette abondance et cette facilité qui prouvent qu'on est tout-à-fait maître de l'idiome qu'on emploie. Les formes et les tours de la langue latine lui sont aussi familiers que ceux de sa langue naturelle: il ne paraît lui manquer que quelques unes de ses grâces. Elles existaient dans les modèles anciens, et sans doute il les sentait, quoiqu'il ne put entièrement les atteindre. Ces grâces manquaient encore en partie à une autre langue, nouvellement née de la première. C'est lui qui contribua le plus à les y fixer, et qui lui en donna de nouvelles, que d'autres poëtes purent sentir à leur tour, mais que personne encore n'est parvenu à égaler. Ses poésies italiennes, qui ne furent pour la plupart que l'expression de son amour, et les jeux de sa plume, sont à la fois ce qu'il y a de plus agréable dans sa langue, de plus solide et de plus brillant dans sa gloire.
CHAPITRE XIV.
Poésies italiennes de Pétrarque, ou son CANZONIERE. De la Poésie érotique chez les anciens Grecs et Latins: Ovide, Properce, Tibulle. Éléments dont se composa la Poésie érotique de Pétrarque; caractère de cette poésie, ses beautés, ses défauts. Poésies lyriques de Pétrarque sur d'autres sujets que l'Amour.
Les poëtes qui ont peint la passion la plus forte et le sentiment le plus doux, les poëtes érotiques, forment dans la littérature une classe intéressante que l'on croirait d'abord ne devoir l'être que pour la jeunesse; mais on reconnaît ensuite que c'est pour les âmes sensibles qu'à tout âge ces poëtes ont de l'intérêt; dans la jeunesse, parce qu'ils peignent ce qu'elles éprouvent; dans la suite de la vie, parce qu'ils leur rappellent de touchants souvenirs. Les âmes froides, celles qui s'occupent trop du matériel de la vie pour s'ouvrir aux affections qui en font le charme, n'aiment à aucun âge l'expression d'un sentiment qu'elles ignorent; à aucun âge un poëte sentimental n'est pour elles autre chose qu'un diseur de vaines paroles et de phrases vides de sens. Plus il se dégage de la matière, moins elles le goûtent et se soucient de le lire ou de l'entendre. Si enfin c'est une passion tout-à-fait libre du joug des sens, si c'est le pur idéal de l'amour que ce poëte a peint dans ses vers, parce que c'est là qu'il aspirait et qu'il s'élevait sans cesse, à quel petit nombre d'admirateurs et même de lecteurs est-il réduit? ou quel mérite ne lui faut-il pas pour vaincre cette défaveur de son sujet, née de sa sublimité même?
De toutes les preuves qui attestent le mérite extraordinaire de Pétrarque, c'est peut-être ici la plus frappante. Aucun poëte n'a exprimé de sentiments aussi épurés, disons-le franchement, aussi hors de la portée de la plupart des hommes, et aucun, depuis les temps modernes, n'a été plus généralement lu et admiré. Il parut dans un siècle où la corruption était aussi forte que l'ignorance était générale: il a traversé d'autres siècles où les connaissances, sans épurer les mœurs, les avaient du moins raffinées, pour arriver jusqu'à nos jours, où les connaissances de l'esprit et le raffinement des mœurs ont encore fait des progrès, sans que nous nous soyons pour cela rapprochés de la vertu; il n'a chanté que pour elle, et cependant il n'est jamais déchu du rang où il était une fois monté. On ne se lasse point de relire ses poésies, qui sont un hymme perpétuel à cette déesse dont le culte a si peu de sectateurs, à peu près comme on lit dans d'autres poëtes des hymnes à Diane et à Pallas, sans adorer ces divinités et sans y croire.
Tous trois vivaient à la même époque, dans le plus beau siècle de la littérature latine, dans le siècle d'Auguste. Ils parlent la même langue et peignent les mêmes mœurs. Leurs maîtresses sont des beautés coquettes, infidèles et vénales. Ils ne cherchent avec elles que le plaisir; ils ont la fougue et l'emportement de la jeunesse. Le brillant esprit d'Ovide, l'imagination riche de Properce, l'ame sensible de Tibulle, s'expriment avec les diverses nuances qui doivent résulter, dans le style, de la différence de ces trois sources; mais tous les trois aiment à peu près de la même manière des objets à peu près de même espèce. Ils désirent; ils possèdent; ils ont des rivaux heureux. Ils sont jaloux; ils se brouillent et se raccommodent. Ils sont infidèles à leur tour; on leur fait grâce, et ils retrouvent un bonheur qui est bientôt troublé de même.
Corinne est mariée. La première leçon que lui donne Ovide est pour lui apprendre par quelle adresse elle doit tromper son mari, quels signes ils doivent se faire devant lui, devant tout le monde, pour s'entendre et n'être entendus que d'eux seuls. La jouissance suit de près, bientôt les querelles, et ce qu'on n'attendrait pas d'un homme aussi galant qu'Ovide, des injures et des coups; puis des excuses, des larmes et le pardon. Il s'adresse quelquefois à des subalternes, à des domestiques, au portier de son amie pour qu'il lui ouvre la nuit, à une maudite vieille qui la corrompt et lui apprend à se donner à prix d'or, à un vieil eunuque qui la garde, à une jeune esclave pour qu'elle lui remette des tablettes où il demande un rendez-vous. Le rendez-vous est refusé; il maudit ses tablettes qui ont eu un si mauvais succès. Il en obtient un plus heureux; il s'adresse à l'Aurore pour qu'elle ne vienne pas interrompre son bonheur.
Bientôt il s'accuse de ses nombreuses infidélités, de son goût pour toutes les femmes. Un instant après, Corinne aussi est infidèle; il ne peut supporter l'idée qu'il lui a donné des leçons dont elle profite avec un autre. Corinne à son tour est jalouse; elle s'emporte en femme plus colère que tendre. Elle l'accuse d'aimer une jeune esclave. Il lui jure qu'il n'en est rien; et il écrit à cette esclave; et tout ce qui avait fâché Corinne était vrai. Comment l'a-t-elle pu savoir? Quels indices les ont trahis! Il demande à la jeune esclave un nouveau rendez-vous. Si elle lui refuse, il menace de tout révéler, de tout avouer à Corinne. Il plaisante avec un ami de ses deux amours, de la peine et des plaisirs qu'ils lui donnent. Peu après, c'est Corinne seule qui l'occupe. Elle est toute à lui. Il chante son triomphe comme si c'était sa première victoire. Après quelques incidents que, pour plus d'une raison, il faut laisser dans Ovide, et d'autres qu'il serait trop long de rappeler, il se trouve que le mari de Corinne est devenu trop facile. Il n'est plus jaloux: cela déplaît à l'amant, qui le menace de quitter sa femme s'il ne reprend sa jalousie. Le mari lui obéit trop; il fait si bien surveiller Corinne, qu'Ovide ne peut plus en approcher. Il se plaint de cette surveillance qu'il a provoquée; mais il saura bien la tromper. Par malheur, il n'est pas le seul à y parvenir. Les infidélités de Corinne recommencent et se multiplient; ses intrigues deviennent si publiques que la seule grâce qu'Ovide lui demande c'est qu'elle prenne quelque peine pour le tromper, et qu'elle se montre un peu moins évidemment ce qu'elle est.--Telles sont les mœurs d'Ovide et de sa maîtresse; tel est le caractère de leurs amours.
Cinthie est le premier amour de Properce, et ce sera le dernier. Dès qu'il est heureux, il est jaloux. Cinthie aime trop la parure; il lui recommande de fuir le luxe et d'aimer la simplicité. Il est livré lui-même à plus d'un genre de débauche. Cinthie l'attend; il ne se rend qu'au matin auprès d'elle, sortant de table et pris de vin. Il la trouve endormie; elle est long-temps sans que tout le bruit qu'il fait, sans que ses caresses mêmes la réveillent: elle ouvre enfin les yeux, et lui fait les reproches qu'il mérite. Un ami veut le détacher de Cinthie, il fait à cet ami l'éloge de sa beauté, de ses talents. Il est menacé de la perdre: elle part avec un militaire: elle va suivre les camps, elle s'expose à tout pour suivre son soldat. Properce ne s'emporte point; il pleure: il fait des vœux pour qu'elle soit heureuse. Il ne sortira point de la maison qu'elle a quittée; il ira au-devant des étrangers qui l'auront vue: il ne cessera de les interroger sur Cinthie. Elle est touchée de tant d'amour. Elle abandonne le soldat, et reste avec poëte. Il remercie Apollon et les muses; il est ivre de son bonheur. Ce bonheur est bientôt troublé par de nouveaux accès de jalousie, interrompu par l'éloignement et par l'absence. Loin de Cinthie, il ne s'occupe que d'elle. Ses infidélités passées lui en font craindre de nouvelles. La mort ne l'effraye point, il ne craint que de perdre Cinthie, qu'il soit sûr qu'elle lui sera fidèle, il descendra sans regret au tombeau.
Après de nouvelles trahisons, il s'est cru délivré de son amour, mais bientôt il reprend ses fers. Il fait le portrait le plus ravissant de sa maîtresse, de sa beauté, de l'élégance de sa parure, de ses talents pour le chant, la poésie et la danse; tout redouble et justifie son amour. Mais Cinthie, aussi perverse qu'elle est aimable, se déshonore dans toute la ville par des aventures d'un tel éclat, que Properce ne peut plus l'aimer sans honte. Il en rougit; mais il ne peut se détacher d'elle. Il sera son amant, son époux, jamais il n'aimera que Cinthie. Ils se quittent et se reprennent encore. Cinthie est jalouse: il la rassure. Jamais il n'aimera une autre femme. Ce n'est point en effet une seule femme qu'il aime: ce sont toutes les femmes. Il n'en possède jamais assez. Il est insatiable de plaisirs. Il faut, pour le rappeler à lui-même, que Cinthie l'abandonne encore. Ses plaintes alors sont aussi vives que si jamais il n'eût été infidèle lui-même. Il veut fuir. Il se distrait par la débauche. Il s'était enivré comme à son ordinaire. Il feint qu'une troupe d'amours le rencontre, et le ramène aux pieds de Cinthie. Leur raccommodement est suivi de nouveaux orages. Cinthie, dans un de leurs soupers, s'échauffe de vin comme lui, renverse la table, lui jette les coupes à la tête; il trouve cela charmant. De nouvelles perfidies le forcent enfin à rompre sa chaîne; il veut partir; il va voyager dans la Grèce; il fait tout le plan de son voyage: mais il renonce à ce projet, et c'est pour se voir encore l'objet de nouveaux outrages. Cinthie ne se borne plus à le trahir, elle le rend la risée de ses rivaux; mais une maladie imprévue vient la saisir: elle meurt. Elle lui apparaît en songe; il la voit, il l'entend. Elle lui reproche ses infidélités, ses caprices, l'abandon où il l'a laissée à ses derniers moments, et jure qu'elle-même, malgré les apparences, lui fut toujours fidèle.--Telles sont les mœurs et les aventures de Properce et de sa maîtresse; telle est en abrégé l'histoire de leurs amours.
Ovide et Properce furent souvent infidèles, mais ne furent point inconstants. Ce sont deux libertins fixés qui portent souvent çà et là leurs hommages, mais qui reviennent toujours reprendre la même chaîne. Corinne et Cinthie ont toutes les femmes pour rivales; elles n'en ont particulièrement aucune. La Muse de ces deux poëtes est fidèle, si leur amour ne l'est pas, et aucun autre nom que ceux de Corinne et de Cinthie ne figurent dans leurs vers. Tibulle, amant et poëte plus tendre, moins vif et moins emporté qu'eux dans ses goûts, n'a pas la même constance. Trois beautés sont l'une après l'autre les objets de son amour et de ses vers. Délie est la première, la plus célèbre et aussi la plus aimée. Tibulle a perdu sa fortune; mais il lui reste la campagne et Délie; qu'il la possède dans la paix des champs; qu'il puisse, en expirant, presser la main de Délie dans la sienne; qu'elle suive, en pleurant, sa pompe funèbre, il ne forme point d'autres vœux. Délie est enfermée par un mari jaloux; il pénétrera dans sa prison malgré les Argus et les triples verroux. Il oubliera dans ses bras toutes ses peines. Il tombe malade, et Délie seule l'occupe. Il l'engage à être toujours chaste, à mépriser l'or, à n'accorder qu'à lui ce qu'il a obtenu d'elle. Mais Délie ne suit point ce conseil. Il a cru pouvoir supporter son infidélité; il y succombe, et demande grâce à Délie et à Vénus. Il cherche dans le vin un remède qu'il n'y trouve pas; il ne peut ni adoucir ses regrets, ni se guérir de son amour. Il s'adresse au mari de Délie trompé comme lui; il lui révèle toutes les ruses dont elle se sert pour attirer et pour voir ses amants. Si ce mari ne sait pas la garder, qu'il la lui confie; il saura bien les écarter et garantir de leurs piéges celle qui les outrage tous deux. Il s'apaise; il revient à elle; il se souvient de la mère de Délie qui protégeait leurs amours. Le souvenir de cette bonne vieille rouvre son cœur à des sentiments tendres, et tous les torts de Délie sont oubliés. Mais elle en a bientôt de plus graves. Elle s'est laissée corrompre par l'or et les présents; elle est à un autre, à d'autres. Tibulle rompt enfin une chaîne honteuse; il lui dit adieu pour toujours.
Il passe sous les lois de Némésis, et n'en est pas plus heureux. Elle n'aime que l'or, et se soucie peu des vers et des dons du génie. Némésis est une femme avare qui se donne au plus offrant; il maudit son avarice, mais il l'aime et ne peut vivre s'il n'en est aimé. Il tâche de la fléchir par des images touchantes. Elle a perdu sa jeune sœur; il ira pleurer sur son tombeau, et confier ses chagrins à cette cendre muette. Les mânes de la sœur de Némésis s'offenseront des larmes que Némésis fait répandre. Qu'elle n'aille pas mépriser leur colère. La triste image de sa sœur viendrait la nuit troubler son sommeil.... Mais ces tristes souvenirs arrachent des pleurs à Némésis. Il ne veut point à ce prix acheter même le bonheur.--Nééra est sa troisième maîtresse. Il a joui long-temps de son amour. Il ne demande aux dieux que de vivre et de mourir avec elle. Mais elle part; elle est absente; il ne peut s'occuper que d'elle, il ne redemande qu'elle aux dieux. Il a vu en songe Apollon, qui lui a annoncé que Nééra l'abandonne. Il refuse de croire à ce songe; il ne pourrait survivre à ce malheur, et pourtant ce malheur existe. Nééra est infidèle; il est encore une fois abandonné.--Tel fut le caractère et le sort de Tibulle; tel est le triple et assez triste roman de ses amours.
Il sauve par le charme des détails le peu d'intérêt du fond. C'est en lui surtout qu'une douce mélancolie domine, qu'elle donne même au plaisir une teinte de rêverie et de tristesse qui en fait le charme. S'il y eut un poëte ancien qui mit du moral dans l'amour, ce fut Tibulle; mais ces nuances de sentiment qu'il exprime si bien sont en lui: il ne songe pas plus que les deux autres à les chercher ou à les faire naître dans ses maîtresses. Leurs grâces, leur beauté sont tout ce qui l'enflamme; leurs faveurs, ce qu'il désire ou ce qu'il regrette; leur perfidie, leur vénalité, leur abandon, ce qui le tourmente. De toutes ces femmes, devenues célèbres par les vers de trois grands poëtes, Cinthie paraît la plus aimable. L'attrait des talents se joint en elle à tous les autres; elle cultive le chant, la poésie; mais pour tous ces talents, qui étaient souvent ceux des courtisannes d'un certain ordre, elle n'en vaut pas mieux: le plaisir, l'or et le vin n'en sont pas moins ce qui la gouverne; et Properce, qui vante, une ou deux fois seulement, en elle ce goût pour les arts, n'en est pas moins, dans sa passion pour elle, maîtrisé par une toute autre puissance.
Le style de ces trois poëtes est très-différent: le fond de leurs idées diffère autant que leur génie et leur style; mais les idées accessoires qu'ils emploient sont assez semblables. Ils n'ont à peu près que les mêmes éloges à donner à leurs belles, les mêmes reproches à leur faire. Ils invoquent les dieux et les déesses, comme témoins des serments ou comme vengeurs du parjure. Les exemples de fidélité ou de perfidie pris dans la mythologie et dans l'histoire, ne leur manquent pas au besoin. L'abondance en va jusqu'à l'excès dans Properce, comme celle des traits d'esprit dans Ovide. Il croient tous ou feignent de croire à la magie; et les évocations et ses filtres reviennent souvent dans leurs vers. Mais aux dieux et à la magie près, tout est matériel et physique dans les accessoires, comme dans le fond de leurs amours et de leur poésie. L'accord des esprits, l'union des âmes, le besoin d'épanchement, la confiance mutuelle, les doux entretiens, l'élan de deux cœurs l'un vers l'autre, ou leur élan mutuel vers ce qui est délicat, beau et honnête, rien de tout cela ne se trouve ni chez eux, ni en général chez aucun des poëtes anciens; et cela n'est point dans leur poésie, parce que cela n'était point dans les mœurs.
A la renaissance des lettres, après les siècles de barbarie, il y avait dans les mœurs, avec beaucoup de corruption et de férocité, une exaltation et un penchant à l'exagération des sentiments, qui se portèrent principalement sur l'amour. L'empire que les femmes eurent de tout temps chez la plupart des peuples du Nord, tandis qu'à l'Orient et au Midi, elles étaient presque partout esclaves, s'étendit de proche en proche avec les conquêtes des Francs, des Germains et des Goths. La chevalerie fit de cet empire une espèce de religion. La religion, proprement dite, y influa beaucoup elle-même. Le platonisme, se combinant avec la doctrine des chrétiens, lui donna un caractère de ferveur contemplative et d'amour extratique qui, ressemblant quelquefois par l'expression à l'amour terrestre, habitua insensiblement cet amour à s'exprimer lui-même dans un langage mystique et religieux. Ce fut celui que parlèrent quelquefois les Troubadours. Les questions débattues dans les cours d'amour le subtilisèrent encore. Les premiers poëtes italiens, plus raffinés que les provençaux, parce qu'ils étaient presque tous instruits dans les écoles naissantes du platonisme, s'éloignèrent tellement, dans leurs poésies amoureuses, de tout ce qui est vulgaire et terrestre, qu'ils s'écartèrent même souvent de tout ce qui est intelligible et humain. Les femmes, qui étaient l'objet de leurs chants, étaient flattées de cette élévation du style, comme de celle des sentiments. Les mœurs publiques étaient corrompues; mais les mœurs domestiques étaient chastes. Les hommes qui ne pouvaient obtenir des beautés les plus brillantes, que la permission de les aimer, de le leur dire, d'afficher en quelque sorte le nom de ces beautés sur leurs armes ou dans leurs vers, s'honoraient de la publicité de cet hommage; et les femmes qui y voyaient un témoignage public, qu'il n'en coûtait rien à leur sagesse, s'en tenaient aussi fières et honorées. La plupart avaient, dans les devoirs et dans les douceurs de l'hymen, des motifs et à la fois des dédommagements des rigueurs que leurs amants éprouvaient d'elles; et eux, de leur côté, satisfaits de voir dans la maîtresse de leur cœur, dans la dame de leurs pensées, l'objet d'une espèce de culte, ne se faisaient pas scrupule de chercher auprès des femmes plus faciles des distractions et des amusements.
C'est là ce qu'il faut bien se rappeler en lisant les poésies du Cygne de Vaucluse. Des mœurs de son siècle et des siennes en particulier, il doit résulter un roman qui n'aura rien de commun avec ceux de Tibulle, de Properce et d'Ovide, et un style particulier, composé d'expressions platoniques, religieuses, ascétiques, d'images pures, délicates, et souvent même trop subtiles: mais cependant ces images, soit par la vérité du sentiment, soit par la force du génie poétique, seront vivantes et sensibles. Il y aura cette différence immense entre lui et les premiers poëtes qui ont bagayé dans sa langue: on ne sait jamais ni où ils sont, ni ce qu'ils font, ni de qui ils parlent: on verra au contraire dans presque chacune de ces pièces de vers le portrait de celle qu'il aime, le tableau des lieux qui les environnent et celui des petits événemens de leurs amours. Les yeux de l'objet aimé seront deux astres qui lanceront des feux célestes; sa voix sera celle des anges; sa démarche et l'ensemble de sa personne auront quelque chose de surnaturel, de saint et de sacré. Elle paraîtra souvent environnée de femmes qu'elle surpassera toutes, comme une déesse est au-dessus des mortelles; elle sera entourée de ses rivales comme d'une cour. A défaut d'une action véritable, ce roman sans incidents, sans progrès, se composera de tous les actes les plus simples, et les plus indifférents pour tout autre qu'un amant poëte. Un geste, un sourire, un regard, une pâleur, une promenade champêtre, la campagne où se font ces promenades, les arbres, les eaux, les fleurs, le ciel, les oiseaux, les vents, la nature entière, seront les sujets de ses chants. Tout se revêtira des couleurs de la poésie, et s'animera des feux de l'amour. Son cœur, habitué à séparer sa cause de celle des sens, parlera seul, et deviendra pour lui un être indépendant, qui agira, s'élancera hors de lui, reviendra, se montrera dans ses yeux, sur son visage, sera éternellement agité par l'espérance et par la crainte. Enfin s'il se plaint de ses souffrances, ce ne sera qu'en s'enorgueillissant de leur cause, en bénissant ses chaînes, et le lieu et l'heure où il fut jugé digne de les porter.
Je vais seul et pensif, des champs les plus déserts, A pas tardifs et lents, mesurant l'étendue, Prêt à fuir, sur le sable aussitôt qu'à ma vue De vestiges humains quelques traits sont offerts. Je n'ai que cet abri pour y cacher mes fers, Pour brûler d'une flamme aux mortels inconnue; On lit trop dans mes yeux, de tristesse couverts, Quelle est en moi l'ardeur de ce feu qui me tue. Ainsi, tandis que l'onde et les sombres forêts, Et la plaine, et les monts, savent quelle est ma peine, Je dérobe ma vie aux regards indiscrets; Mais je ne puis trouver de route si lointaine Où l'amour, qui de moi ne s'éloigne jamais, Ne fasse ouïr sa voix et n'entende la mienne.
Lorsqu'il fut revenu auprès d'elle, et pendant le séjour de quelques années qu'il fit encore à Avignon et à Vaucluse, sa veine poétique et amoureuse n'eut pas moins de fécondité, ni ses productions moins de sensibilité, d'esprit et de grâce. On pourrait former, pour cette dernière époque, une seconde chaîne de petits incidents qui furent le sujet de ses vers; mais elle paraîtrait quelquefois une répétition de la première, et les mêmes petites choses n'auraient peut-être pas le même intérêt, si l'on se rappelait l'âge qu'avait Pétrarque, et les dix-huit ou vingt ans qu'avait alors son amour. Il est temps d'ailleurs de choisir parmi ses compositions plus étendues que les sonnets, parmi ses canzoni, quelques pièces qui puissent donner une plus grande idée de son génie poétique, de son talent de peindre la nature, et d'en ramener tous les objets à l'objet éternel de ses rêveries et de ses pensées.
Claire fontaine, onde aimable, onde pure, Où la beauté qui consume mon cœur, Seule beauté qui soit dans la nature, Des feux du jour évitait la chaleur Arbre heureux, dont le feuillage, Agité par les zéphyrs, La couvrit de son ombrage, Qui rappelle mes soupirs En rappelant son image; Ornements de ces bords et filles du matin, Vous dont je suis jaloux, vous moins brillantes qu'elle, Fleurs qu'elle embellissait quand vous touchiez son sein, Rossignol dont la voix est moins douce et moins belle, Air devenu plus pur, adorable séjour Immortalisé par ses charmes, Lieux dangereux et chers, où de ses tendres armes L'Amour a blessé tous mes sens, Ecoutez mes derniers accents, Recevez mes dernières larmes.
Ces dix-neuf vers sont admirables pour le but que Voltaire s'était proposé. Ce n'est point une copie, c'est un second portrait du même modèle, qu'on peut mettre à côté du premier; mais enfin ce n'est pas le premier. En voici une image moins brillante et moins vive; mais une copie plus fidèle. Dans l'original, chaque strophe est de treize vers, non pas libres comme ceux de Voltaire: mais soumis, pour la mesure et pour la rime, à des entrelacemens réguliers, difficultés dont le poëte se joue, et dont il ne semble même pas s'être aperçu.
La seconde et la troisième strophes sont remplies d'images tristes et lugubres, qui contrastent avec les tableaux riants de la première strophe et des suivantes. Leur couleur sombre fait mieux ressortir la grâce et la fraîcheur des autres. C'était un des secrets de l'art des anciens; et Pétrarque l'avait emprunté d'eux, ou l'avait comme eux trouvé dans son génie.
«Claires, fraîches et douces ondes, où celle qui me paraît la seule femme qui soit sur la terre, a plongé ses membres délicats; heureux rameau (je me le rappelle en soupirant), dont il lui plut de se faire un appui; herbes et fleurs que sa robe élégante renferma dans son sein pur comme celui des anges, air serein et sacré, où planait l'amour quand il ouvrit mon cœur d'un trait de ses beaux yeux, écoutez tous ensemble mes plaintifs et derniers accents.
«S'il est de ma destinée, si c'est un ordre du ciel que l'amour ferme mes yeux et les éteigne dans les larmes, que du moins mon corps malheureux soit enseveli parmi vous, et que mon âme, libre de sa dépouille, retourne à sa première demeure. La mort me sera moins cruelle, si j'emporte, à ce passage douteux, une si douce espérance. Mon âme fatiguée ne pourrait déposer dans un port plus sûr ni dans un plus paisible asyle, cette chair et ces os éprouvés par de si longs tourments.
«Un temps viendra peut-être où cette beauté douce et cruelle reviendra visiter ce séjour. Elle reverra ce lieu où, dans un jour heureux à jamais, elle jeta sur moi les yeux. Ses regards curieux s'y porteront avec joie; mais, ô douleur! elle ne verra plus qu'un peu de terre entre les rochers. Alors, inspirée par l'amour, elle soupirera si doucement qu'elle obtiendra mon pardon, et, qu'essuyant ses yeux avec son beau voile, elle fera violence au ciel même.
«De ces rameaux (j'en garde le délicieux souvenir) tombait une pluie de fleurs qui descendait sur son sein. Elle était assise, humble au milieu de tant de gloire, et couverte de cet amoureux nuage. Des fleurs volaient sur les pans de sa robe, d'autres sur ses tresses blondes, qui ressemblaient alors à de l'or poli, garni de perles. Les unes jonchaient la terre, et les autres flottaient sur les ondes; d'autres, en voltigeant légèrement dans les airs, semblaient dire: Ici règne l'amour.
«Combien de fois alors, frappé d'étonnement, ne répétai-je pas: Sans doute elle est née dans les cieux! Son port divin, son visage, ses paroles et son doux sourire m'avaient fait oublier tout ce qui n'est pas elle: ils m'avaient tellement séparé de moi-même, que je disais en soupirant: Comment suis-je ici, et quand y suis-je venu? Je croyais être au ciel, et non où j'étais en effet. Depuis ce jour, je me plais tant sur cette herbe fleurie que partout ailleurs je ne puis rester en paix.»
De pensers en pensers, de montagne en montagne, L'amour guide mes pas; tout chemin fréquenté Troublerait la tranquillité D'un cœur que l'amour accompagne. Dans un lieu retiré s'il est de clairs ruisseaux, Si de sombres vallons séparent deux côteaux, J'y cherche quelque trêve à mon inquiétude. Au gré de mon amour, dans cette solitude, Je puis ou sourire ou pleurer, Je puis craindre ou me rassurer. Mon visage, où se peint la même incertitude, Tour à tour est triste ou serein; Mon teint de chaque jour change le lendemain; Tout homme initié dans les secrets de l'âme Dirait en me voyant: C'est l'amour qui l'enflâme, Et lui rend douteux son destin. Sur des monts escarpés, dans un bois solitaire, Je trouve du repos; l'aspect des plus beaux lieux, S'ils sont peuplés, blesse mes yeux; C'est un désert que je préfère. Chaque pas m'y rappelle un nouveau souvenir De celle à qui les maux qu'elle me fait souffrir N'inspirent trop souvent qu'une joie inhumaine. Doux et cruel état, dont je voudrais à peine, Changer pour un état meilleur Et l'amertume et la douceur. Je me dis: Souffre encor; le dieu d'Amour, ton maître, Te promet de plus heureux temps. Vil à tes yeux, ailleurs on te chérit peut-être: Tu peux voir à l'hiver succéder le printemps. Je rêve, je soupire: eh! comment pourront naître, Quand viendront-ils ces doux instants? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Souvent, qui le croirait? vivante, je l'ai vue Sur le vert des gazons, dans le cristal des eaux, Sur le tronc noueux des ormeaux, Dans le sein brillant de la nue, Quand elle y vient montrer son visage riant, Léda verrait pâlir la beauté de sa fille, Comme, lorsque Phébus paraît à l'Orient, Pâlissent devant lui les feux dont le ciel brille. Plus les déserts où je la vois Sont reculés au fond des bois, Parmi d'âpres rochers, sur un triste rivage, Plus belle est sa divine image; Et quand ma douce erreur fuit loin de mes esprits, Je demeure immobile; en ce lieu même assis, En pierre transformé, sur la pierre sauvage Je pense, et je pleure, et j'écris, etc.
Dans les deux dernières strophes, il peint encore cette douleur qu'éprouve son âme, et le pouvoir qu'ont ces deux beaux yeux d'en chasser les tristes pensées. Si ce bien était durable, aucun bonheur ne serait égal au sien; mais il exciterait l'envie dans les autres, et dans lui-même l'orgueil. Il vaut mieux qu'il réprime cette chaleur de ses esprits, qu'il rentre en lui-même, et qu'il y ramène ses pensées. Celles de Laure lui sont connues. Elles font toute sa joie. C'est pour se rendre digne d'en être l'objet, qu'il parle, qu'il écrit, qu'il désire de se rendre immortel. S'il produit quelques heureux fruits, c'est elle seule qui les fait naître. «Je suis, dit-il, comme un terrain sec et aride, cultivé par vous, et dont le prix vous appartient tout entier.»
«De même, continue-t-il, que le rocher battu par les vents pendant la nuit, lève la tête vers ces deux astres qui brillent toujours à notre pôle, de même, dans la tempête qu'amour excite contre moi, ces deux yeux brillants sont mes astres et mon seul recours.» Mais ce qu'il peut leur dérober en suivant les conseils que l'amour lui donne, est beaucoup plus que ce qu'il lui accordent volontairement. Persuadé du peu qu'il vaut, il les prend toujours pour règle; et, depuis qu'il les a vus, il n'a point fait de pas dans la route du bien, sans suivre leurs traces. Il revient aussi à leurs effets moraux. Il reparle ensuite de la douceur qu'il éprouve en les voyant. Le sourire amoureux dont ils brillent lui donne l'idée de cette paix éternelle qui règne dans les cieux. Il voudrait, seulement pendant un jour entier, les regarder de près et étudier comment l'amour les fait mouvoir si doucement, sans que les cercles célestes continuassent de tourner, sans qu'il pensât ni à rien autre chose, ni à lui même, et en suspendant le battement de ses propres yeux. Mais ce sont là des vœux qui ne peuvent être exaucés, et des désirs sans espérance. Il se borne donc à demander que l'amour délie le nœud dont il enchaîne sa langue. Il oserait alors dire des paroles si nouvelles, qu'elles arracheraient des larmes à tous ceux qui pourraient l'entendre. Le reste est si alambiqué et si obscur, qu'on n'entend réellement pas ce qu'il veut dire. Ses blessures sont si profondes, qu'elles forcent son cœur à se détourner de sa route. Il reste presque sans vie: son sang se cache, il ne sait où. Il ne demeure pas tel qu'il était, et il s'aperçoit enfin que c'est de ce coup que l'amour le tue.
«Elle se présente à mes yeux plus belle et plus charmante que jamais; elle y vient comme aux lieux où sa vue peut répandre le plus de bonheur. C'est l'un des seuls soutiens de ma vie. L'autre est son nom, qui résonne si doucement dans mon cœur; mais quand je me rappelle que toute mon espérance est morte lorsqu'elle était dans toute sa fleur, l'amour sait ce que je deviens et ce que j'espère; elle le voit aussi, elle qui est maintenant auprès de l'éternelle vérité. Vous, femmes, qui connûtes sa beauté, sa vie pure et angélique, et sa conduite céleste sur la terre, plaignez-moi et laissez-vous toucher de pitié, non pour elle, qui est allée dans le séjour de paix, mais pour moi qu'elle laisse au milieu d'une horrible guerre. Si je tarde encore à la suivre, à briser mes liens mortels, je ne suis retenu que par l'amour. Il me parle; il se fait entendre ainsi dans mon cœur.--«Mets un frein à la douleur qui t'égare. On perd par l'excès des désirs ce ciel où ton cœur aspire, où est vivante à jamais celle qui paraît morte aux yeux des hommes, celle qui sourit en elle-même de la perte de sa belle dépouille, et qui ne s'afflige que pour toi. Sa renommée vit encore en cent lieux dans tes vers; elle te prie de ne la pas laisser s'éteindre, mais de rendre son nom encore plus célèbre par tes chants, s'il est vrai que tu aies chéri le doux empire de ses yeux.»
La finale même de cette canzone, ce que les Italiens appelent la chiusa, qui est ordinairement un envoi ou une adresse si insignifiante que je n'ai point parlé de celle qui termine les autres canzoni que j'ai citées, est ici du même ton que le reste, et porte l'empreinte de l'émotion et de la douleur. «Fuis, lui dit le poëte, les couleurs gaies et riantes; ne t'approche point des lieux où sont les ris et les concerts. Tu n'es pas un chant, mais une plainte. Tu serais déplacée au milieu des troupes joyeuses, toi veuve inconsolable et vêtue de deuil.»
C'est sur ce ton que continue le dialogue. Elle lui explique le double emblême de la palme et du laurier, qui lui rappellent, l'une la victoire qu'elle a remportée sur elle-même, et l'autre l'arbre que Pétrarque a tant honoré par ses chants. Il veut lui parler de ces tresses blondes qui l'enchaînaient, de ces beaux yeux qui étaient son soleil, et qu'il croit voir encore. Elle lui dit de laisser ces vains discours aux insensés; elle est un pur esprit qui jouit du séjour céleste; elle ne paraît sous ces dehors qui le charmaient autrefois que pour se prêter à sa faiblesse. Un jour elle sera pour lui plus belle encore et plus chère, quand elle aura obtenu qu'il la rejoigne dans les cieux. Alors je pleurai, dit le poëte; de ses mains elle essuya mon visage, puis elle soupira doucement, puis elle fit entendre quelques plaintes qui auraient fendu les rochers. Elle disparut enfin, et mon songe partit avec elle. «Et l'on a pu mettre en doute si Pétrarque aimait véritablement Laure, et de quel amour il l'avait aimée, et même s'il y avait eu une Laure au monde! Et dans quel autre fond que dans un amour qui avait pénétré toutes les facultés de son âme, aurait-il pris ces visions mélancoliques et touchantes? Il faudrait donc croire qu'il était fou (mais de quelle heureuse et sublime folie!) pour s'occuper ainsi de Laure dans ses songes, plus de dix ans après l'époque de sa mort, ou plus fou encore pour imaginer tout éveillé de pareils rêves.
«Mon adversaire prit alors la parole: O reine, dit-il, écoute l'autre partie: elle te dira la vérité que cet ingrat te cache. Il s'adonna dans son premier âge à l'art de vendre des paroles ou plutôt des mensonges; et lorsque je lui ai fait quitter tant d'ennui pour mes plaisirs, il n'a pas honte de se plaindre de moi, et d'appeler misérable une vie honorable et douce! C'est moi qui ai purifié ses désirs; s'il a obtenu quelque renommée, il ne l'a due qu'à moi, qui ai élevé son esprit à une hauteur où il n'aurait jamais atteint de lui-même. Il connaît quelle fut autrefois la destinée d'Atride, d'Achille, d'Annibal et d'autres héros aussi célèbres; il sait que je les laissai s'avilir par l'amour de quelques esclaves: et pour lui, entre mille femmes choisies, j'en ai encore choisi une, telle qu'on n'en reverra jamais sur la terre. Je lui ai donné un parler si suave et un chant si doux, qu'aucune pensée basse ou triste ne put exister devant elle. Tels furent avec lui mes artifices, tels furent les dégoûts et les amertumes dont je l'abreuvai; telle est la récompense qu'on obtient en servant un ingrat. Je l'élevai si haut sur mes ailes, que les dames et les chevaliers se plaisaient à l'entendre, et que son nom brille parmi ceux des plus grands génies, tandis qu'il n'eût peut-être été sans moi qu'un vil flatteur de cour et un homme vulgaire. Il ne s'est élevé et rendu célèbre que parce qu'il a appris de moi et de celle qui n'eut point d'égale au monde. Pour tout dire enfin, je l'ai fait renoncer, pour un si noble esclavage, à mille actions déshonnêtes: rien de vil ne peut plus lui plaire. Jeune encore, la délicatesse et la pudeur dirigèrent et sa conduite et ses pensées, depuis qu'il appartient à celle qui s'était gravée dans son cœur en nobles caractères, et qui le rendait semblable à elle. C'est de nous qu'il tient tout ce qu'il a de rare et de distingué, et c'est de nous qu'il ose se plaindre! Enfin je lui avais, à lui-même, donné des ailes pour s'élever par la connaissance des choses mortelles jusqu'à celle du Créateur. Il pouvait, en contemplant les vertus de celle qui faisait son espérance, remonter jusqu'à la cause première: mais il m'a mis en oubli, moi et cette beauté que je lui avais donnée pour être l'appui de sa vie fragile. A ces mots, je jetai un cri plaintif. Oui, m'écriai-je, il me l'a donnée; mais il me l'a bientôt ravie. Ce n'est pas moi, répondit-il, mais celui qui la voulait pour lui-même. Nous nous tournâmes enfin tous les deux vers le siége de notre juge, moi tout tremblant, et lui en prononçant des paroles dures et hautaines. Nous la priâmes à la fois de prononcer la sentence; elle nous dit en souriant: je suis charmée d'avoir entendu vos raisons; mais il faut plus de temps, pour juger un si grand procès.»
Après deux autres strophes qui ne sont pas tout-à-fait de la même force, quoiqu'il y ait encore de beaux sentiments et de beaux vers, il met dans la bouche des Italiens eux-mêmes des paroles qui doivent émouvoir les princes auxquels il s'adresse; et c'est avec un mouvement si rapide que les interprètes s'y sont trompés, et qu'ils ont cru qu'il parlait de lui-même, de sa patrie et de la sépulture de ses ancêtres. Ils ont oublié qu'il était natif d'Arezzo, que ses parents étaient morts à Avignon, et qu'il était alors à Parme. «N'est-ce pas là cette terre que je foulai dans mes premiers ans? N'est-ce pas dans cet asyle que je fus nourri si doucement? N'est-ce pas cette patrie, mère tendre et indulgente, qui couvre de son sein mes deux parents? Au nom de Dieu! que ces paroles touchent votre âme, et regardez en pitié ces plaintes d'un peuple baigné de larmes qui, après Dieu, n'attend son repos que de vous. Pour peu que vous vous montriez sensibles à ses maux, le courage s'armera contre la fureur et le combat ne sera pas long; car l'antique valeur n'est pas encore éteinte dans les cœurs italiens.
Che l'antico valore Negli italici cor non è ancor morto.
Voilà de ces traits nationaux que tout un peuple répète avec orgueil, et qui l'attachent au nom d'un poëte par d'autres sentiments que ceux qu'on a pour de beaux vers.
Il ne reste plus à parler que d'un genre dont il s'occupa surtout dans sa vieillesse, c'est celui de ces poëmes auxquels il donna le titre de Triomphes, et dans lesquels on retrouve encore des beautés dignes de son meilleur temps. Ce sont des visions qu'il y raconte. Elles étaient alors à la mode; les Provençaux les y avaient mises. Après eux, Brunetto Latini, et surtout le Dante, avaient fondé sur des visions le merveilleux de leurs poëmes. Fazio degli Uberti, comme nous le verrons bientôt, suivit leur exemple. Pétrarque voulut aussi traiter ce genre de poésie. Comme le Dante, et sans doute à son imitation, car ce fut plusieurs années après en avoir reçu de Boccace un exemplaire, il composa ces Triomphes en terza rima ou tercets; peut-être même se flatta-t-il de pouvoir lutter avec l'auteur de la Divina Commedia, après s'être élevé, dans le lyrique, au-dessus de lui et de tous les autres. Quoiqu'il en soit, ces Triomphes sont au nombre de cinq, divisés chacun en plusieurs capitoli ou chapitres. Le premier est le Triomphe de l'Amour. Le poëte feint qu'il voit, comme dans un songe, l'Amour sur son char, avec tous ses attributs, entouré du nombreux cortége de tous les personnages anciens des deux sexes, tant de l'histoire que de la fable, et même de quelques personnages modernes, célèbres par des aventures d'amour, ou par une mort tragique dont l'amour a été la cause. La liste en est si considérable qu'elle remplit presque tous les quatre capitoli du poëme, et que ce n'est en effet, à peu près, qu'une liste assez dépourvue de poësie et d'intérêt. Le Triomphe de la Chasteté n'a qu'un chapitre et n'est qu'une suite de celui de l'Amour. Ce dieu, dans sa marche victorieuse, rencontre Laure. Il l'attaque et veut triompher d'elle; mais il est vaincu, fait prisonnier et chargé de chaînes. Laure jouit de sa victoire, entourée des vierges et des matrones de l'antiquité que leur chasteté a rendues célèbres.
Le Triomphe de la Mort est le troisième. C'est le meilleur, le plus poétique et le plus intéressant de tous. Dans le premier des deux capitoli qui le composent, Laure, environnée de ses compagnes, revient avec honneur de ce combat où elle a vaincu l'Amour. Tout à coup une enseigne noire paraît: une femme la suit, vêtue de noir elle-même, dans une attitude et avec une voix terrible. Elle arrête cette troupe aimable, menace celle qui la conduit, et la frappe. Pétrarque place ici tous les détails des derniers moments de Laure, tels qu'il les avait appris, et peut-être embellis par son imagination et par les illusions de son cœur. On la voit entourée de ses compagnes qui la pleurent et l'admirent: elle expire enfin et paraît s'endormir d'un doux sommeil. Elle ne perd rien de sa beauté; la mort est belle sur son visage. Dans le second chapitre, le poëte raconte que la nuit même qui suit cette perte cruelle, Laure lui apparaît, lui tend la main, d'un air pensif, modeste et sage, et le fait asseoir avec elle, au bord d'un ruisseau, à l'ombre d'un laurier et d'un hêtre. Leur entretien roule quelque temps sur la mort, qu'elle lui apprend à ne point craindre, qui n'est redoutable que pour les méchants, et qui a eu pour elle des douceurs auxquelles on ne peut rien comparer de ce qu'on éprouve de plus doux dans la vie. Pétrarque ose ensuite lui demander si jamais, sans renoncer aux lois de l'honneur, elle ne fut disposée à payer, par un égal amour, celui qu'il avait eu pour elle. Elle sourit, et lui répond que son cœur fut toujours d'accord avec le sien, qu'une mère n'aima peut-être jamais plus tendrement, mais que, voyant les dangers qu'ils pouvaient courir, c'était elle qui s'était chargée de le contenir dans de justes bornes, et de réprimer ses désirs. Elle lui retrace alors toutes les petites ruses qu'elle employait, tantôt pour l'empêcher, de se livrer à trop d'espérance, tantôt pour ne la lui pas ôter tout entière, surtout lorsqu'elle le voyait triste et pâle de douleur ou de crainte. Elle avoue qu'elle l'a vu avec plaisir uniquement occupé d'elle, rendre son nom célèbre par ses vers, que même elle l'a véritablement aimé; qu'ils brûlaient tous deux à peu près du même feu, mais que l'un osait le déclarer et l'autre était forcée de se taire. Toute la conduite de Laure pendant sa vie, prouve la vérité de ce que dit ici son fantôme ou son ombre; et l'on est vraiment touché de voir que, dans un âge avancé, Pétrarque ne se consolait encore de l'avoir perdue qu'en se rappelant et en retraçant dans ses vers tout ce qui lui faisait croire que Laure en effet l'avait aimé. Le jour est prêt à paraître: elle est forcée de le quitter. Il lui dit, en peu de mots, combien ses discours ont porté de consolation dans son âme. Mais il ne peut vivre sans elle: ne pourra-t-il obtenir bientôt la permission de la suivre? Elle lui prédit, en le quittant, qu'il sera encore long-temps séparé d'elle.
Telle est l'idée de ce petit poëme, où l'on chercherait en vain la même richesse et la même perfection de style que dans les poésies lyriques de Pétrarque; mais qui a de l'intérêt par le sujet même, par le ton de vérité qui y règne, et parce qu'il contient comme le complément de cette histoire, des amours de notre poëte, dont il fixe tout-à-fait la réalité, la nature et le caractère. Les Triomphes de la Renommée, du Temps et de la Divinité, qui viennent ensuite et qui terminent le recueil, n'ont pas, à beaucoup près, le même mérite. D'ailleurs, lorsque, prêt à finir l'examen de ces poésies qui sont remplies du nom de Laure, comme la vie du poëte fut remplie de son amour, on l'a retrouvée encore une fois, lorsqu'on a encore entendu sa douce voix, appris d'elle-même son secret, et recueilli ses consolantes paroles, c'est là qu'il faut s'arrêter, c'est par-là que l'esprit et le cœur sont d'accord pour nous ordonner de finir.
Elles peuvent même servir comme de pierre de touche pour juger et les autres et soi-même. Sans aspirer à la sublimité de ces sentiments, trop supérieurs à l'imperfection humaine, il est sûr que plus on aimera les poésies de Pétrarque, plus on aura en soi, si jamais ces passions pures revenaient à la mode, ce qui rendrait capable de les sentir.
Il faut au reste être aussi insensible aux beautés poétiques qu'aux beautés morales pour n'y pas apercevoir un caractère original et, pour ainsi dire, primitif, un pathétique d'un genre particulier, mais cependant réel, et qui naît de la persuasion intime et des affections profondes du poëte; une richesse d'images qui va quelquefois jusqu'à la profusion, mais qui, même avec ses excès, vaut toujours mieux que l'indigence; une grande dignité de pensées philosophiques et morales, une érudition choisie et sagement employée, et surtout un style si pur, si harmonieux et si doux, que parmi un grand nombre de morceaux dont il est aisé de faire choix, il en est peu qui, comme les vers d'Horace, de Virgile, de Racine et de La Fontaine, ne se gravent dans la mémoire sans effort et comme d'eux-mêmes.
Dante avait paru; mais il était loin de la célébrité qu'il acquit ensuite; l'imprimerie manquait encore à la publication rapide et générale d'un poëme aussi long que le sien. Nous avons vu que Pétrarque ne le connaissait pas dans sa jeunesse. Ce fut de son propre génie qu'il tira toutes ses forces, et l'on pourrait dire qu'il vint le second presque sans avoir de premier. Il prit et garda le premier rang parmi les poëtes lyriques. Il parla, disons mieux, il créa, dans le quatorzième siècle, et idiome poétique et une langue du cœur qu'on n'a pu surpasser depuis, et qui ont conservé jusqu'à nos jours tout leur éclat et tout leur charme.
Dante et Pétrarque avaient donné à la poésie italienne le vol le plus rapide et le plus haut. Il restait à en faire prendre un pareil à la prose. C'est à un écrivain que nous avons compté parmi les plus intimes amis de Pétrarque, c'est à Boccace qu'était réservé cet honneur; c'est lui qui vint compléter le Triumvirat littéraire dont ce grand siècle s'enorgueillit.
NOTES AJOUTÉES.
Page 43, ligne 15--La nécessité d'abréger cet extrait de la Divina Commédia, m'a fait retrancher ce que dit ici Minos, et la réponse de Virgile. Cette réponse a pourtant un caractère qu'il est bon de remarquer. «O toi qui viens dans ces douloureuses demeures, dit Minos en s'adressant au Dante, garde-toi d'y entrer témérairement et sans un guide à qui tu puisses te fier; ne te laisse pas tromper à la largeur de cette entrée (allusion sensible au facilis descensus Averni, etc. de Virgile; Æneid., l. VI.)» Virgile prend la parole et lui répond: «Pourquoi ces cris? ne t'oppose point à son voyage ordonné par les destins. On le veut ainsi, là où l'on peut tout ce qu'on veut: ne demande rien de plus.» Cette réponse est mot pour mot la même que Virgile a déjà faite à Caron (c. 3. Voy. ci-dessus pag. 38). Cette répétition des mêmes mots leur donne l'air d'une espèce de formule, et a quelque chose d'imposant. Ni avec Caron, ni avec Minos, Virgile ne daigne employer le raisonnement ou la prière. Le maître de toutes choses a voulu ce voyage; il n'appartient à aucune puissance de s'y opposer. Cette répétition paraît d'ailleurs imitée d'Homère, qui ne manque presque jamais de faire redire par un envoyé les propres paroles dont s'est servi celui qui l'envoie. On s'est très-injustement moqué de cette sorte de formule; elle donne aux messages, dans Homère, comme ici à cette réponse de Virgile, de l'autorité et de la dignité.