PAR P. L. GINGUENÉ,
Reading edition
DE L'INSTITUT DE FRANCE.
SECONDE ÉDITION,
REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR, ORNÉE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE PAR M. DAUNOU.
TOME TROISIÈME.
À PARIS, CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR, PLACE DES VICTOIRES, N°. 3. M. DCCC. XXIV.
PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE XV.
BOCCACE.
Notice sur sa Vie; Coup-d'œil général sur ses différents ouvrages, autres que le Décameron; en latin, Traités mythologiques, historiques, etc.; seize Églogues; en italien, Poëmes; Romans en prose; la Vie du Dante; Commentaire sur la Divina Commedia.
L'effort que la nature fit en Italie au quatorzième siècle, en y produisant presque à la fois trois grands hommes, fut d'autant plus heureux qu'ils reçurent d'elle tous trois un génie différent. Ils prirent, pour monter sur le Parnasse, trois routes si diverses, qu'ils arrivèrent au sommet sans se rencontrer ni se nuire; et l'on jouit aujourd'hui de leurs productions, sans que celles de l'un puissent ni donner l'idée de celles de l'autre, ni y être préférées ou même comparées, ni, par conséquent en tenir lieu. Celui qui vint le dernier des trois parut s'élever moins haut que les deux autres; mais c'est le genre où il excella qui n'a pas la même élévation. La manière dont il le traita n'est pas moins parfaite; et il est, comme eux, au premier rang, puisque, comme eux, il n'a pu encore être surpassé.
Le père de Boccace, qui était un bonhomme, le voyant si invinciblement passionné pour les lettres, lui permit enfin de s'y livrer: il exigea seulement qu'il étudiât aussi le droit canon. Boccace essaya de lui obéir; mais il fit comme Pétrarque et comme tant d'autres hommes célèbres, il ne put prendre aucun goût pour tout ce fatras des Décrétales, et revint avec une nouvelle ardeur à la poésie et aux lettres. Il approfondit plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors l'étude de la bonne latinité; il apprit les éléments de la langue grecque, soit en Calabre, où elle était assez commune, soit à Naples, où il s'était intimement lié avec Paul de Pérouse, grammairien très-versé dans cette langue, et bibliothécaire du roi Robert. Il s'éleva même à de plus hautes études, et cultiva les mathématiques, l'astronomie ou plutôt l'astrologie, où il eut pour maître un Génois alors célèbre, nommé Andalone del Nero, qui avait beaucoup voyagé. Il étudia aussi la philosophie sacrée ou la théologie, mais il ne paraît pas qu'il y eût fait de grands progrès.
Ce séjour de Boccace à Milan fait époque dans l'histoire de la littérature grecque en Italie. Parmi les différents objets dont les deux amis s'entretinrent, Pétrarque parla de la rencontre qu'il avait faite, quelque temps auparavant, à Padoue, d'un petit Calabrois nommé Léonce Pilate, qui, ayant passé presque toute sa vie en Grèce, se donnait pour Grec, et l'était du moins par la connaissance la plus étendue et l'habitude la plus familière de la langue. Pétrarque lui avait fait traduire en latin quelques morceaux d'Homère, qui lui avaient donné le plus vif désir d'en avoir une traduction complète. L'imagination de Boccace s'échauffe à ce récit; Léonce Pilate était alors à Venise, d'où il comptait se rendre à la cour d'Avignon: il conçoit le dessein de l'attirer à Florence, et de l'y fixer par un enseignement public. Il part de Milan, va proposer au sénat de Florence de créer dans cette ville une chaire de langue grecque, en obtient avec beaucoup de peine le décret, part pour Venise, porte lui-même ce décret au Calabrois, qu'il persuade par son éloquence, qu'il emmène comme en triomphe, et qu'il loge dans sa propre maison.
Ce n'était pas toujours de littérature et de philosophie qu'il était question entre ces deux fidèles amis. La vie que menait Boccace, et la licence de ses premiers écrits, ne plaisaient point à Pétrarque, qui lui parlait et lui écrivait là dessus avec toute la tendresse et toute l'autorité d'un père.
Au milieu de ce travail que la destruction presque entière de ses forces lui rendait très-pénible, et qu'il était même forcé d'interrompre de temps en temps, le coup le plus terrible qu'il pût recevoir vint le frapper. Il apprit, d'abord par la voix publique, la mort de celui qu'il appelait son père et son maître: François de Brossano, gendre de Pétrarque, lui confirma ensuite cette triste nouvelle, en lui envoyant, de Venise, les cinquante florins que Pétrarque lui avait légués par son testament.
Cette lettre est beaucoup plus longue, mais ceci suffit pour faire voir combien Boccace fut affecté de cette perte. Son imagination est émue comme son cœur. On aime à retrouver ces traces du sentiment qui unissait deux hommes célèbres. Elles deviendraient surtout précieuses, et pourraient n'être pas sans utilité, dans des temps où les gens de lettres s'isoleraient entièrement les uns des autres, se concentreraient chacun dans leur intérêt particulier, n'auraient même plus pour intérêt commun celui de la gloire et du progrès des lettres, et sembleraient ignorer quel charme prêtent à l'exercice des facultés de l'esprit les communications, les conseils et les doux épanchements de l'amitié.--Boccace ne put en effet se rétablir ni par le séjour de la campagne, ni par les secours de l'art, ni par le ralentissement qu'il mit, mais trop tard, dans l'activité de ses travaux. Il languit encore jusqu'à la fin de 1375, et mourut à Certaldo le 21 décembre, âgé de soixante-deux ans.
Patria Certaldum, studium fuit alma poësis.
Boccace fut généralement regretté à Florence; où il n'avait cependant pas trouvé dans sa pauvreté beaucoup de secours. Plusieurs poëtes, et surtout Franco Sacchetti, firent des vers à sa louange. Il fut frappé deux médailles en son honneur; et la république voulant, vingt ans après, rendre un hommage plus solennel à sa mémoire, délibéra de lui ériger un tombeau magnifique, ainsi qu'à Dante et à Pétrarque, dans l'église de Sancta-Maria del Fiore; mais ce projet ne fut exécuté pour aucun de ces trois grands hommes.
Le goût dominant de Boccace, dans l'âge des passions, avait été l'amour du plaisir, tempéré par celui de l'étude. Dans son âge avancé, l'amour de l'étude resta seul, et l'occupa tout entier. Il ne s'y joignit aucune ambition de rang ni de fortune. Les emplois qui lui furent confiés vinrent le chercher, et dès qu'il put en déposer le fardeau, il le fit. Il avait la même aversion pour les affaires domestiques que pour les autres, et ne voulut jamais se charger ni de tutelles, ni d'aucune de ces fonctions privées qui engagent dans des discussions d'intérêts avec les hommes. Son caractère était franc et ouvert; il n'était pourtant pas exempt d'un fierté dont on peut blâmer l'excès, mais qui, surtout dans la mauvaise fortune, garantit des condescendances viles, et sert de sauve-garde à l'honneur et à la vertu. Sa figure était belle; son visage rond et plein; ses traits en général un peu gros, mais réguliers; sa taille haute et forte; ses manières libres et engageantes; sa conversation gaie, spirituelle et pleine d'agrément. La philosophie, l'érudition et la poésie en étaient les sujets les plus familiers, et il ne contribua peut-être pas moins par ses entretiens que par ses écrits à répandre dans sa patrie l'amour de l'étude et le goût des lettres.
Le poëme est divisé en douze livres. Thésée, qui lui donne son nom, n'en est cependant pas le héros. Ses exploits n'y forment qu'un grand épisode; mais c'est en quelque sorte dans cet épisode qu'est contenue l'action principale. Le sujet de cette action est l'amour de deux jeunes Thébains, Arcitas et Palémon, pour Émilie, l'une des amazones. Ces femmes guerrières paraissent les premières sur la scène. Leurs combats contre Thésée, la victoire de ce héros, son amour pour leur reine Hippolyte, son mariage avec elle, et les fêtes de ce mariage, célébrées en Scythie, remplissent le premier livre. Pendant ce temps, une autre guerre celle de Thèbes, s'est terminée. Créon a refusé la sépulture aux guerriers tués pendant le siége. Thésée étant revenu de Scythie à Athènes, avec son épouse Hippolyte, les veuves et les mères des guerriers à qui Créon refuse les derniers devoirs, viennent l'implorer contre ce tyran. Thésée marche vers Thèbes, défait Créon en bataille rangée, et le tue de sa main. Les morts sont ensevelis; les blessés faits prisonniers, mais traités avec humanité. Parmi la foule de ces derniers se trouvent, Arcitas et Palémon, deux jeunes guerriers du sang royal de Thèbes. Thésée instruit de leur naissance, fait prendre d'eux le plus grand soin; mais il les retient prisonniers comme les autres, et les destine à orner son triomphe. Les deux amis sont enfermés dans une prison à Athènes, auprès des jardins de Thésée. Une jeune amazone de la suite de la reine, vient le matin dans ces jardins et chante en cueillant des fleurs. Arcitas et Palémon l'aperçoivent, en deviennent amoureux, et c'est leur rivalité et leur amitié, ce sont vicissitudes de leur passion pour Emilie qui font le véritable sujet du poëme.
Après diverses aventures, Thésée, qui est instruit de leur amour, se donne un plaisir dont l'idée appartient aux siècles chevaleresques, et point du tout aux siècles héroïques. Il leur ordonne de combattre l'un contre l'autre, chacun à la tête de cent guerriers, et promet au vainqueur la main d'Emilie. Arcitas remporte la victoire; mais une Furie échappée de l'enfer fait tomber son cheval; et il est blessé mortellement dans cette chute. Quoiqu'il sente sa fin prochaine, il veut recevoir le prix qui lui avait été promis, et mourir époux d'Emilie. Il expire après avoir reçu sa main; Emilie, qui aimait Arcitas, et Palémon, qui n'avait point cessé d'être son ami, le pleurent. Tous deux paraissent inconsolables, mais tous deux ont recours à la même consolation. Thésée veut qu'ils soient unis, ils le sent; et c'est ainsi que finit le poëme. La narration en est facile et naturelle; les événements, assez bien conduits, ne sont pas enchaînés sans art les uns aux autres: il y a de l'abondance et de la facilité dans les descriptions et dans les discours, de l'imagination dans les détails, mais non dans le style, qui est faible, terne et sans couleur. L'octave y a la même forme qu'elle a toujours conservée depuis; mais elle n'a point encore la noblesses, la grâce, les chutes heureuses et l'harmonie soutenue que Politien le premier, et l'Arioste ensuite, devaient lui donner.
Le Filostrato poëme en dix parties, aussi en ottava rima, est à peu près du même temps. Boccace l'adresse de même à Fiammetta, ou à la princesse Marie, qui était alors absente de Naples, et obligée de suivre la cour à Baies. Le sujet en est encore pris de l'histoire des temps héroïques accommodée à la moderne. Filostrato n'est point le nom du héros, c'est Troïle, fils de Priam, roi sérénissime de Troie, comme notre auteur; et il intitule son poëme Philostrate, nom composé, selon sa mauvaise méthode étymologique, d'un mot grec et d'un mot latin qui signifient ensemble vaincu, ou abattu par l'amour, parce que le malheur qui arrive à Troïle est d'être ainsi vaincu, et de l'être si bien qu'il en perd la vie. Ce jeune prince devient amoureux de Chryséis, qui n'est pas ici, comme dans Homère, fille de Chrysès, grand-prêtre d'Apollon, mais fille de Calchas, évêque de Troie; c'est ainsi qu'il est qualifié dans l'argument du premier livre. Troïle fait confidence de son amour à Pandarus, cousin de Chryséis, qui lui rend de très-bons offices auprès de sa cousine. Chryséis hésite quelque temps à se rendre; mais elle cède à l'amour, aux soins empressés de Troïle, et aux conseils de Pandarus. Les deux amants sont heureux. On reconnaît l'auteur du Décaméron dans la description un peu vive de leur bonheur. Cette description, au reste, est mêlée d'anachronismes qui n'avaient alors rien de choquant, mais à qui l'on ne ferait pas aujourd'hui la même grâce. Un fils de roi ne pouvait se dispenser d'aimer beaucoup la guerre et la chasse: aussi Troïle pendant le siége, s'arrachait-il souvent des bras de Chryséis, soit pour aller combattre les Grecs, soit, lorsqu'il y avait quelque trêve, pour aller chasser dans les forêts, tenant sur le poing un faucon ou quelque autre oiseau de chasse.
Mais cette douce vie ne dure pas. Chalchas était passé dans le camp des Grecs, et avait laissé sa fille à Troie. Les Troyens, vaincus dans plusieurs combats, demandent une trêve; entr'autres conditions, les Grecs exigent que Chryséis soit rendue à son père. Les deux amants sont séparés. Troïle est au désespoir. Chryséis est reçue au camp des Grecs avec des acclamations de joie. Elle y reste quelque temps accablée de tristesse, et ne pensant qu'a son cher Troïle. Diomède entreprend de la consoler; le guerrier qui blessa Vénus ne peut pas être aussi aimable que Troïle; mais Troïle est absent; Diomède devient plus pressant de jour en jour; le cœur de Chryséis est faible. Il cède enfin, et le malheureux Troïle est oublié. Il ne cesse, pendant ce temps-là, de penser à elle et de la pleurer. Il la voit en songe, et croit la voir infidèle; il veut se tuer; Pandarus l'en empêche, ses frères et ses sœurs s'empressent autour de lui, et cherchent à le distraire de sa douleur. Sa sœur Cassandre, à qui l'infidélité de Chryséis est révélée, tâche de le dégoûter d'elle. Si du moins, lui dit-elle, tu étais amoureux d'une femme de noble origine! mais tu te consumes d'amour pour la fille d'un prêtre scélérat qui a lâchement abandonné sa patrie. Troïle se fâche contre sa sœur, dont le talent, comme on sait, n'était pas de se faire croire: il lui soutient que Chryséis est une honnête personne et incapable de lui manquer de foi. Cependant la trêve est rompue; les Grecs continuent d'être vainqueurs. Achille tue Hector. La famille de Priam est plongée dans le deuil. Rien ne distrait Troïle de son amour. Il combat à la tête des phalanges troyennes. Il revient couvert de sang et de poussière, et recommence à pleurer Chryséis. Mais il est enfin instruit de son infidélité: il en a des preuves qui ne lui permettent plus aucun doute; il veut mourir. Les combats sanglants qui se donnent tous les jours sous les murs de Troie lui en offrent les moyens. Il se précipite avec fureur, et est enfin tué par Achille.
On remarque dans ce poëme les mêmes qualités et à peu près les mêmes défauts que dans la Théséide. Peut-être a-t-il cependant plus d'intérêt; peut-être aussi le style en a-t-il un peu plus d'élégance, et les sentiments plus de chaleur et de vérité. Des critiques habiles, tels que Salvini et Apostolo Zeno, en ont fait de grands éloges; enfin il est mis, par MM. de la Crusca, au nombre des ouvrages qui font autorité, ou texte de langue. Il fut imprimé à Paris en 1789, et l'éditeur l'annonça comme paraissant au jour pour la première fois; mais on connaît quatre éditions plus anciennes, dont la première est de 1498.
L'Amorosa visione est un poëme d'un genre tout différent. C'est une vision, selon l'usage alors très-commun, et comme son titre l'annonce. Le poëte rêve qu'il est introduit dans un temple par une femme que l'on croit d'abord être la Sagesse; mais ce temple est divisé en cinq parties; il voit dans l'une le triomphe de la Sagesse, dans l'autre celui de la Gloire, dans la troisième celui de la Richesse; enfin, dans les deux dernières parties, le triomphe de l'Amour et celui de la Fortune. On ne sait donc plus quelle est sa conductrice. Peut-être est-ce sa maîtresse, à qui son poëme est adressé sans qu'il la nomme, et qu'il a fallu découvrir comme nous l'allons voir, sous le voile singulier qui la couvre. Toutes ces divinités sont assisses sur des trônes, ornés de tous leurs attributs, et environnés des personnages fameux dans l'histoire que leurs faveurs ont rendus célèbres. On croit voir ici une imitation évidente des Triomphes de Pétrarque; mais ce qui va suivre prouve que c'est une fausse apparence.
Ce poëme est en tercets ou terza rima, et partagé en cinquante chants ou chapitres assez courts, comme ceux du poëme du Dante. Une bizarrerie qui lui appartient, et dont Boccace n'avait trouvé l'idée ni dans le Dante ni dans Pétrarque, mais dans les poëtes provençaux, c'est que l'ouvrage, dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la première lettre du premier vers de chaque tercet, depuis le commencement du poëme jusqu'à la fin, on en compose deux sonnets et une canzone, en vers très-réguliers, que le poëte adresse à sa maîtresse, et dans lesquels se trouvent cachés leurs deux noms. Celui de Madama Maria y est tout entier, ainsi que celui du poëte, tel qu'il le signait toujours: Giovanni di Boccaccio da Certaldo, et ce nom forme le dernier vers d'un tercet ajouté au premier des deux sonnets. On voit par l'autre nom que ce poëme est encore un ouvrage de sa jeunesse, fait dans le temps de ses amours avec Fiammetta, ou la princesse Marie. Or, Pétrarque ne fit ses Triomphes que dans les dernières années de sa vie, et n'eut même pas le temps d'y mettre la dernière main. Si l'un des deux poëtes avait imité l'autre, ce qu'il n'est nullement nécessaire de supposer, ce serait donc ici Pétrarque qui serait l'imitateur.
L'action commence à Rome: mais en quel temps? il serait difficile de le deviner. Jupiter, Junon, Pluton et Vulcain, y figurent d'abord; puis Rome est désignée comme la ville où règne le successeur de Céphas. Le pape se trouve même être le vicaire de Junon. Elle lui envoie Iris; sa messagère, vient ensuite le trouver elle-même, et lui donne ses ordres. Les noms des principaux personnages sont anciens comme ceux des dieux. Quitus Lælius Africanus et Julia Topazia, son épouse depuis cinq ans, n'ont point d'enfants. Pour en obtenir, Lælius fait vœu d'aller en pélerinage au temple du Dieu qu'on adore en Ibérie; et c'est tout simplement Saint-Jacques en Gallice. Julia devient enceinte; le mari et la femme partent pour accomplir leur vœu, après avoir fait leur prière au souverain Jupiter, al sommo Giove. Le Dieu de l'Achéron est fâché de ce voyage, et entreprend de le traverser. Il prend la figure d'un chevalier, et va se jeter aux pieds de Félix, roi mahométan d'une partie de l'Espagne. Il lui fait un faux rapport de l'arrivée de guerriers romains dans ses états, qui ont déjà brûlé une de ses villes, et l'engage à les chasser et à les poursuivre avec ses troupes. Le roi marche à la tête de son armée. Lælius arrive avec sa suite. Le roi les prend pour l'armée ennemie. La bataille se donne, si l'on peut appeler ainsi la lutte d'une poignée d'hommes avec une armée entière. Lælius et ses compagnons d'armes se font tuer jusqu'au dernier. Julia vient sur le champ de bataille chercher le corps de son époux. Elle se précipite sur lui, se roule sur ses blessures, se baigne dans son sang, et remplit l'air de ses cris. Le roi vainqueur la traite avec humanité, et apprend d'elle que Lælius et ses amis, elle et ses compagnes, loin de venir avec des intentions hostiles, allaient en Gallice, accomplir un vœu que son mari avait fait au Dieu qu'on y adore, pour en obtenir un enfant. Le roi, fâché de la méprise, s'en retourne à Séville, et y emmène avec lui l'inconsolable veuve. Il la présente à la reine; ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour adoucir sa douleur. La reine était enceinte comme Julia, et au même terme qu'elle. Toutes deux accouchent le même jour; la reine d'un garçon, Julia d'une fille; la première très-heureusement, la seconde avec des douleurs qui la conduisent au tombeau. La reine lui fait faire des obsèques magnifiques, prend sous sa protection la fille qu'elle laisse orpheline, et la garde dans son palais, où elle la fait élever avec son fils.
La Fiammetta, autre roman divisé en sept livres, beaucoup moins long que le premier, est écrit d'un style plus naturel, ou, si l'on veut, moins ampoulé. L'héroïne y raconte elle-même l'histoire de ses amours avec Pamphile. Si Boccace a voulu, comme on le croit, se désigner sous ce nom, il donne une haute idée de la passion qu'il avait inspirée à Fiammetta, et du bonheur dont il avait joui avec elle. Mais ce bonheur ne dure pas long-temps. Pamphile est obligé de la quitter. Ce qu'elle souffre pendant son absence, les alternatives d'espérance et de crainte, selon les nouvelles qu'elle en reçoit, sa tristesse quand elle le croit infidèle, sa joie aux moindres apparences de retour, remplissent le reste de ce triste ouvrage, auquel on a donné, dans quelques éditions, le titre d'Élégie, et qui souvent est moins un récit qu'une complainte.
Sous prétexte d'expliquer Dante, on voit que le commentateur dit tout ce qu'il sait, et souvent ce qu'il importe peu de savoir. Mais de toutes ces explications qui furent sans doute alors très-admirées, parce que tel était l'esprit du temps, il en est peu qui puissent servir aujourd'hui pour la simple intelligence du texte; et il faut quelque patience pour les chercher dans ces deux gros volumes, où elles sont comme ensevelies.
CHAPITRE XVI.
Des Cent Nouvelles, ou du DÉCAMÉRON de Boccace.
Nous parcourons depuis long-temps les productions de l'un des hommes qui ont dans la littérature moderne la réputation la plus grande et la plus universellement répandu. Nous avons vu en lui un savant littérateur, un érudit, autant qu'on pouvait l'être de son temps; un poëte qui cherchait des routes nouvelles, qui tâchait de ressusciter l'Épopée, inventait des formes poétiques, et les appropriait dans sa langue à ce genre de poésie; enfin, un conteur abondant, mais prolixe d'événements romanesques où les lois de la vraisemblance étaient peu consultées, et qui ne rachetait même pas toujours, par les agréments de la narration, le vide et le peu d'intérêt des faits. Enfin, nous avons vu passer sous nos yeux environ quinze ouvrages de différents genres et d'inégale étendue, mais dont la destinée est à peu près la même, et qui, s'ils étaient seuls, auraient probablement entraîné le nom de leur auteur dans l'oubli presque total où ils sont plongés.
L'occasion qui donna naissance à cet ouvrage, ou du moins l'événement auquel il eut l'art de l'attacher, ne paraissait pas devoir fournir matière à des contes plaisants. J'ai parlé plusieurs fois, surtout dans la Vie de Pétrarque, d'une peste terrible qui dévasta l'Europe entière, et particulièrement l'Italie, en 1348. Florence, plus qu'aucune autre ville, en avait éprouvé les ravages. Elle était presque dépeuplée; les places et les rues étaient désertes, les maisons vides, les temples presque abandonnés. C'est dans cette situation déplorable que sept jeunes femmes, belles, sages et bien nées, se rencontrent dans l'église de Sainte-Marie-Nouvelle. Après s'être quelque temps entretenues du triste sujet des calamités publiques, l'une d'elles propose à ses compagnes de se distraire de tant de malheurs et de fuir la contagion, en se retirant ensemble pendant quelques jours à la campagne dans un lieu délicieux, où elles iront respirer un meilleur air, jouir des agréments de la belle saison, et des plaisirs d'une société libre, honnête et choisie. Mais des femmes ne peuvent aller seules et sans quelques hommes qui les accompagnent. Trois jeunes gens de la ville, amants des unes, parents ou amis des autres, vont avec elles. Les préparatifs sont bientôt faits. Dès le lendemain matin, la troupe aimable se rend à deux milles de Florence, dans une maison de campagne agréablement située, décorée de beaux jardins et d'appartements nombreux et commodes. Là, il ne pensent qu'à faire bonne chère, à chanter, danser, jouer des instruments, se promener dans les jardins, s'égayer par des conversations joyeuses et galantes, s'asseoir à l'ombre sur les gazons, pendant la plus grande ardeur du jour, et raconter des nouvelles tristes ou gaies, satiriques ou touchantes, libres et même quelque chose de plus, selon qu'elles leur viennent dans la tête; mais en gardant un ordre qui prévient la confusion et qui assure, pour ainsi dire, à chaque jour sa provision de récits.
Le premier y réussit par le récit de deux aventures; mais la belle et méchante femme toujours présente, en conte une à son tour qui détruit l'effet des premières. Le lendemain, le second philosophe raconte au roi des faits qui font encore révoquer l'arrêt de mort; mais il est porté de nouveau quand le roi a entendu un nouveau conte de sa maîtresse. Cette alternative de récits et de résolutions contradictoires qui s'entre-détruisent pendant sept jours, fait tout le fond du roman. Le roi reconnaît enfin l'innocence de son fils, et veut punir de mort sa maîtresse. Le jeune prince a la générosité de prouver, par un apologue, qu'elle ne doit pas être mise à mort. Le roi veut au moins qu'on la mutile: elle raconte elle-même un autre apologue qui prouve qu'elle ne doit pas être mutilée. Enfin, son arrêt est changé en une punition humiliante et publique.
Le plus redoutable des fléaux qui affligent cette malheureuse terre,
La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
Celui de Thucydide est peint d'une grande manière. L'historien décrit les symptômes du mal plus soigneusement qu'Hippocrate lui-même: ils sont vrais, circonstanciés, effrayants; mais, c'est la peinture qu'il fait de ses effets moraux, ce sont surtout les traits suivants que nous devons observer: on en verra bientôt la raison. «L'affluence des gens de la campagne, qui venaient se réfugier dans la ville, aggrava les maux des Athéniens et les leurs mêmes; il n'y avait pas de maisons pour eux; ils vivaient pressés dans des huttes étouffées pendant les plus grandes chaleurs; ils périssaient confusément; et les mourants étaient entassés sur les morts. Des malheureux dévorés de soif, se roulaient dans les rues, et venaient expirer près des fontaines. Les lieux sacrés où l'on avait dressé des tentes, étaient comblés de corps que la mort y avait frappés.
«Bientôt personne ne sachant plus que devenir, on perdit tout respect pour les choses divines et humaines; toutes les cérémonies des funérailles furent violées. Chacun ensevelit ses morts comme il put. Pressés par la rareté des choses nécessaires, les uns se hâtaient de les poser et de les brûler sur un bûcher qui ne leur appartenait pas, prévenant ceux qui l'avaient dressé: d'autres, au moment où on brûlait un mort, jetaient sur lui le corps qu'ils apportaient eux-mêmes, et se retiraient aussitôt. La peste introduisit bien d'autres désordres. En voyant chaque jour de promptes révolutions dans les fortunes, des riches frappés de mort, des pauvres succédant à leurs biens, on osa s'abandonner ouvertement à des plaisirs dont auparavant on se serait caché. On cherchait des jouissances promptes, et l'on ne s'occupa plus que de voluptés, quand on crut ne posséder que pour un jour et ses biens et sa vie. Personne ne daigna plus se donner la moindre peine pour des choses honnêtes, dans l'incertitude où l'on était de finir ce qu'on aurait commencé. Le plaisir, et tous les moyens de se le procurer, voilà ce qui devint utile et beau. On n'était plus retenu ni par la crainte des dieux, ni par les lois humaines: il semblait égal de révérer ou de négliger les dieux quand on voyait périr indifféremment tout le monde.»
Le philosophe se montre ici dans l'exposition des suites morales d'un mal physique. Lucrèce était aussi un philosophe; mais il parle en poëte, et c'est surtout des objets sensibles qu'il lui faut pour les peindre. Aussi ne laisse-t-il passer aucun des effets physiques décrits par Thucydide sans l'exprimer en beaux vers. Il y ajoute même quelquefois; mais il ne touche des effets moraux que ce qui pouvait être rendu en images, tel que cette violation des funérailles, et ces bûchers envahis par des cadavres auxquels ils n'étaient pas destinés. C'est même par les rixes qu'occasionent ces violences qu'il termine sa description, son sixième livre et son poëme.
Boccace décrit la peste de Florence en philosophe, en historien et en poëte. Il l'a fait venir d'Orient, non parce que Thucydide en a fait venir celle d'Athènes, mais parce que celle de Florence en vint aussi. Dans la description des symptômes, il s'accorde quelquefois avec l'auteur grec, et quelquefois il s'en écarte, selon que la vérité l'exige. Il s'étend beaucoup plus que lui sur la plupart des circonstances; sur la communication contagieuse du mal entre les hommes, et des hommes aux animaux; sur les terreurs qui en étaient la suite, le soin que chacun prenait de fuir le mal et l'abandon où restaient les malades. Mais il s'attache surtout à peindre les suites de la contagion, et son influence sur le régime de vie et sur les mœurs.
«Les uns croyant que la tempérance et la modération en toutes choses étaient le meilleur préservatif, se retiraient, vivaient à part, se renfermaient en petit nombre dans des maisons où il n'y avait aucun malade, n'y vivaient que de mets choisis et de vins exquis dont ils buvaient modérément; fuyaient toute sorte d'excès, ne parlaient point et ne permettaient à personne de venir leur parler de mort ni de maladie, enfin passaient leurs jours à entendre de la musique, ou à goûter tous les autres plaisirs tranquilles qu'ils pouvaient se procurer. D'autres, au contraire, tenaient pour certain que le meilleur remède d'un si grand mal était de boire beaucoup, de jouir de toutes manières, de chanter et de s'amuser sans cesse, de satisfaire, autant qu'on le pouvait, toutes ses fantaisies, et quoi qu'il pût arriver, de rire et de se moquer de tout. Ils vivaient conformément à ce système; passaient les jours et les nuits à aller d'une taverne à l'autre, et à boire sans fin et sans mesure. Ils en faisaient autant, et plus volontiers encore, dans les maisons de leur connaissance, dès qu'ils y savaient quelque chose qui fût à leur convenance, ou pût leur faire plaisir; ce qui leur était d'autant plus facile, que chacun, comme s'il ne devait plus vivre, abandonnait le soin de ce qui lui appartenait, et le soin de lui-même. La plupart des maisons étaient devenues communes; l'étranger y entrait et usait de tout comme le maître. Ils n'étaient attentifs à éviter que les malades.
«Cet abandon était général. Les citoyens s'entr'évitaient: presque aucun voisin ne prenait soin de l'autre; les parents cessaient de se voir, ou ne se voyaient que rarement et de loin: la terreur alla même au point qu'un frère ou une sœur abandonnait son frère, l'oncle son neveu, la femme son mari, et, ce qui est plus fort encore et presque impossible à croire, les pères et les mères craignaient de visiter et de soigner leurs enfants, comme s'ils leur fussent devenus étrangers. Les malades, dont la multitude était presque innombrable, ne recevaient donc de secours que de la tendresse d'un petit nombre d'amis, ou de l'avarice des domestiques qui ne les servaient que dans l'espoir d'un gros salaire: encore étaient-ils rares, presque tous gens bornés, peu au fait d'un pareil service, seulement bons pour donner aux malades ce qu'ils demandaient, ou pour observer l'instant de leur mort, et qui souvent en servant ainsi se perdaient, eux et le gain qu'ils avaient fait. De cette désertion des voisins, des parents, des amis et de la rareté des domestiques, vint un usage presque inouï jusqu'alors; aucune femme, quelque jolie, ou même quelque belle et de quelque naissance qu'elle fût, ne fît difficulté, lorsqu'elle était malade, d'avoir à son service un homme, ou jeune ou vieux, de se découvrir sans honte devant lui, comme elle l'eût fait devant une femme, dès que sa maladie l'exigeait. Il en résulta que celles qui guérirent, eurent dans la suite moins d'honnêteté peut-être, ou certainement moins de pudeur. De cette cause et de plusieurs autres naquirent parmi ceux qui survécurent des habitudes toutes contraires aux anciennes mœurs des Florentins.»
Ici, comme l'auteur grec, mais avec les différences apportées par les temps, les pays, les religions et les rites, Boccace décrit fort au long les changements occasionnés par la peste dans la célébration des funérailles. «On ne mourait plus entouré de femmes, de parentes et de voisines qui venaient pleurer autour du lit; les voisins, les proches, la foule des citoyens, et selon la qualité du mort, le clergé ne l'attendaient plus au sortir de sa maison; des hommes de son état ne le portaient plus sur leurs épaules, avec des chants funèbres, et précédés de cierges funéraires, jusqu'à l'église qu'il avait désignée lui-même. Plusieurs sortaient de la vie sans témoins; et ce n'était qu'à un très-petit nombre qu'étaient accordés les gémissements et les larmes de leurs proches et de leurs amis. À la place de ces signes de douleur, on entendait le plus souvent des éclats de rire, des plaisanteries et des bons mots, usage que les femmes, dépouillant la pitié naturelle à leur sexe, et le croyant plus sain pour elles, avaient trop facilement appris. Il était rare que les corps fussent accompagnés à l'église de plus de dix ou douze voisins. Ce n'était point eux, mais des enterreurs à gages qui venaient enlever la bière, et la portaient à grands pas à l'église la plus voisine, précédés de cinq ou six prêtres qui, sans se fatiguer par de trop longues prières, la faisaient jeter au plus vite dans la première fosse vacante. Le sort du petit peuple, et même de la classe moyenne, était encore plus misérable. On trouvait le matin leurs corps aux portes des maisons où ils avaient expiré pendant la nuit. On les entassait deux ou trois dans une seule bière; il arriva même plus d'une fois que le même cercueil emporta la femme et le mari, le père et le fils, les deux ou même les trois frères. Très-souvent lorsque deux prêtres allaient avec la croix chercher un mort, ils rencontraient trois ou quatre bières, dont les porteurs se mettaient à la suite des premiers, et au lieu d'un seul corps qu'ils croyaient enterrer, ils en avaient six, huit, et quelquefois davantage. Ni luminaire, ni larmes, ni cortége ne les accompagnaient, et les choses en vinrent au point qu'on ne tenait pas plus de compte d'un homme mort qu'on en tient aujourd'hui du plus vil bétail.
«La condition des campagnes environnantes n'était pas meilleure que celle de la ville. Dans les fermes, dans les chaumières, dans les chemins, au milieu des champs, le jour, la nuit, les pauvres et malheureux cultivateurs, sans secours du médecin, sans l'aide d'aucun domestique, périssaient avec leur famille. Bientôt leurs mœurs se relâchèrent comme celles des citadins. Leurs propriétés, leurs affaires ne les intéressèrent plus. Tous regardant chaque jour, comme celui de leur mort, ne songeaient ni à faire travailler, ni à travailler eux-mêmes, ni à retirer le fruit de leurs travaux passés, mais s'efforçaient de consommer ce qu'ils avaient devant eux, par tous les moyens qu'ils pouvaient imaginer. Les bestiaux, les troupeaux, les animaux de basse-cour, les chiens mêmes, ces fidèles compagnons de l'homme, erraient dans la campagne, dans les terres labourées, à travers les moissons, sans guides et sans maîtres. Enfin, pour en revenir à la ville, la violence du mal y fut telle, que, dans le cours de quatre ou cinq mois, plus de cent mille créatures humaines y périrent, nombre, ajoute l'auteur, auquel on n'aurait pas cru, avant cette maladie terrible, que dut s'élever celui de ses habitants.
«Ô combien, s'écrie-t-il, en terminant ce triste tableau, combien de grands palais, de belles maisons, de nobles demeures, auparavant remplies de familles nombreuses, restèrent vides de maîtres et de serviteurs! Ô combien de races illustres, combien d'opulents héritages, combien d'amples richesses demeurèrent sans successeurs! Combien d'hommes de mérite, de belles femmes, de jeunes gens aimables, que Galien, Hippocrate, ou Esculape lui-même auraient jugé dans l'état de santé la plus parfaite, dînèrent le matin avec leurs parents, leurs compagnons, leurs amis, et soupèrent le lendemain au soir dans l'autre monde avec leurs ancêtres!» Cette dernière phrase se ressent du commerce que l'auteur entretenait avec les anciens: elle est empreinte de leurs opinions sur l'autre monde, et tout-à-fait étrangère aux opinions modernes; mais dans la description qu'elle termine et que j'ai infiniment réduite pour n'en prendre que les traits les plus frappants, quoiqu'il y en ait quelques-uns que l'on peut prendre pour des imitations, on voit que le tout ensemble est conçu et dessiné d'après nature. Tel était donc le relâchement des mœurs, occasioné par la peste même, lorsque Boccace écrivit son Décaméron; et cette cause de désordres est d'autant plus remarquable, qu'abstraction faite des temps et des croyances religieuses, elle fut la même à Athènes et à Florence, et qu'elle est également développée dans Thucydide et dans Boccace.
L'auteur florentin écrivait sous les yeux de la génération même qui avait vu cet affreux spectacle, et qui était, pour ainsi dire, un débris de cette grande ruine. Nous ne pouvons apprécier aujourd'hui que le talent du peintre; mais, ce qui frappa le plus alors, fut la ressemblance et la fidélité du tableau. Les couleurs en étaient bien sombres, et paraîtraient au premier coup-d'œil assez mal assorties avec les peintures gaies dont on croit communément que la collection entière est remplie; mais, en passant condamnation sur la gaîté trop libre d'un grand nombre de ces peintures, on ne doit pas oublier qu'elles ne sont pas, à beaucoup près, toutes de ce genre, et qu'il y en a d'intéressantes, de tristes, de tragiques même, et de purement comiques, encore plus que de licentieuses. Boccace répandit cette variété dans son ouvrage, comme le plus sûr moyen d'intéresser et de plaire; et ce qui est admirable, c'est que, dans tous ces genres si divers, il raconte toujours avec la même facilité, la même vérité, la même élégance, la même fidélité à prêter aux personnages les discours qui leur conviennent, à représenter au naturel leurs actions, leurs gestes, à faire de chaque Nouvelle un petit drame qui a son exposition, son nœud, son dénouement, dont le dialogue est aussi parfait que la conduite, et dans lequel chacun des acteurs garde jusqu'à la fin sa physionomie et son caractère.
Les prêtres fourbes et libertins, comme ils l'étaient alors; les moines livrés au luxe, à la gourmandise et à la débauche; les maris dupes et crédules, les femmes coquettes et rusées, les jeunes gens ne songeant qu'au plaisir, les vieillards et les vieilles qu'à l'argent; des seigneurs oppresseurs et cruels, des chevaliers francs et courtois, des dames, les unes galantes et faibles, les autres nobles et fières, souvent victimes de leur faiblesse, et tyrannisées par des maris jaloux; des corsaires, des malandrins, des ermites, des faiseurs de faux miracles et de tours de gibecière, des gens enfin de toute condition, de tout pays, de tout âge, tous avec leurs passions, leurs habitudes, leur langage: voilà ce qui remplit ce cadre immense, et ce que les hommes du goût le plus sévère ne se lassent point d'admirer.
Aussi notre grand Molière, qui prenait partout et à toutes mains des matériaux qu'il se rendait propres par l'art de les employer et par son génie, Molière, qui emprunta de Boccace le sujet entier de deux de ses petites pièces, l'École des Maris, et Georges Dandin, qui est encore une école des maris, faisait-il du Décaméron un cas particulier. Ce n'était pas seulement dans Plaute, dans Térence et dans quelques comiques italiens et espagnols, qu'il puisait pour augmenter nos richesses, et qu'il étudiait les secrets de l'art du dialogue, et même les secrets plus profonds des caractères, c'était aussi dans Rabelais et surtout dans Boccace.
Bien d'autres que Molière ont puisé dans cette source féconde. Lafontaine et d'autres conteurs après lui n'y ont pris que des sujets d'un seul genre, et en cela d'abord ils ont marqué une prédilection dont une morale austère est en droit de les blâmer: mais, de plus, ils se sont privés du plus grand charme de l'ouvrage de Boccace, je veux dire de cette riche et inépuisable variété. On voit, et l'on ne peut leur en savoir gré, que c'est par choix qu'ils ont tiré du Décaméron tout ce qui pouvait irriter les sens, exciter les passions, enflammer les imaginations et les corrompre; tandis que Boccace au contraire semble n'avoir traité ces mêmes sujets que parce qu'ils entraient dans la composition générale du grand tableau qu'il voulait tracer, et ne leur a donné en quelque sorte d'autre place dans son ouvrage que celle qu'ils tenaient dans les mœurs.
Sans se donner la peine de feuilleter, on n'a qu'à ouvrir la première Journée, et en lire de suite les trois premières Nouvelles; on verra dans la première un coquin de Ser Ciappelletto, scélérat impénitent et endurci, qui se moque, au lit de mort, d'un pauvre imbécille de confesseur, lui fait, dans le plus grand détail, une confession niaise, et, après la vie la plus scandaleusement débordée, qu'il couronne par ce dernier acte, meurt en odeur de sainteté, au moyen de cette confession hypocrite, est révéré comme un saint après sa mort, a plus de dévots, plus de neuvaines, et fuit autant de miracles qu'aucun autre. Dans la seconde, un marchand juif, très-honnête homme, mais entêté de ses rêveries hébraïques, tiraillé par un ami pour se faire chrétien, prend le parti d'aller à Rome, afin d'observer de près celui qu'on appelle le Vicaire de Dieu sur terre, et les cardinaux, et toute cette cour. S'ils sont tels qu'il en puisse conclure que la foi du Christ vaut mieux que celle de Moïse, il se fera baptiser; sinon, il restera juif. Son ami craint les suites d'un tel examen, et veut le détourner de ce voyage; mais il n'en peut venir à bout. Le juif, arrivé à Rome, y voit, depuis le pape, les cardinaux et les prélats, jusqu'au dernier des courtisans, un train de vie dont on doit s'attendre qu'il va éprouver un grand scandale, et qui paraît devoir le rendre inébranlable dans sa foi; tout au contraire; de retour à Paris, et interrogé par son ami: Je me rends, dit-il, je ne puis résister à une preuve si forte. Le pasteur et tous les autres, qui devraient être les fondements et les soutiens de votre religion, semblent employer tous leurs soins, tout leur art, tout leur génie pour la détruire. Ils n'en peuvent venir à bout; elle croît sans cesse, et devient chaque jour plus florissante, plus brillante et plus respectée. J'en conclus que c'est Dieu lui-même qui en est le fondement et le soutien. Ma résolution est donc prise; qu'on me baptise et n'en parlons plus.
Enfin, dans la troisième Nouvelle, le sultan Saladin veut éprouver un autre juif, et le prendre par ses paroles pour tirer de lui de l'argent. Il lui demande quelle est celle des trois religions, juive, musulmane, ou chrétienne, qu'il croit être la véritable. Le juif, qui devine l'intention du sultan, se tire ainsi d'affaire. Un homme riche, lui dit-il, avait dans son trésor, entre beaucoup d'autres bijoux, une bague du plus grand prix. Il voulut en perpétuer la propriété dans sa famille, et régla, par son testament, que celui de ses fils, à qui il aurait laissé cette bague ou cet anneau, serait reconnu son héritier, respecté et honoré par ses frères comme leur aîné. Le premier qui en hérita fit de même, le second encore, et ainsi des autres, jusqu'à ce que l'anneau parvint à un homme qui avait trois fils également beaux, également vertueux, également obéissants à leur père, et qu'en récompense il aimait tous également. Ne voulant donner à aucun des trois la préférence, il fit faire par un ouvrier habile, deux autres anneaux si parfaitement semblables au premier, que, ni lui ni l'ouvrier lui-même, ne pouvaient plus les reconnaître. Il donna en mourant à chacun de ses fils, en cachette des deux autres, un de ces trois anneaux. Le père mort, chacun des frères réclama l'hérédité, et présenta son anneau pour preuve. La ressemblance totale des trois anneaux occasiona un procès qui embarrassa tellement les juges, quand ils voulurent décider quel serait le véritable héritier du père, que la cause fut appointée, et qu'elle l'est encore. J'en dis autant, ajouta le juif, des trois lois données aux trois peuples par Dieu leur père. Chacun croit voir son héritage, sa loi, ses commandements; mais lequel les a véritablement? Cette question est encore indécise comme celle des trois anneaux.
La mère en prescrira la lecture à sa fille,
est une entreprise folle, et l'on a bien fait d'y renoncer.
Après ce jugement d'un esprit sage et aussi instruit des lois du goût que de celles de la décence, on ne doit pas cesser de regretter que Boccace ait gâté un si délicieux ouvrage par des détails qui défendent de le laisser entre les mains de la jeunesse; mais à l'âge où il est permis de tout lire, on peut faire du Décaméron une de ses lectures favorites, une étude utile pour la langue, pour la connaissance des mœurs d'un siècle, et des hommes de tous les siècles: on peut, à l'exemple du sage Molière, y apprendre à représenter au naturel les vices, les ridicules et les travers: on en peut tirer des sujets de tragédies touchantes, de comédies gaies, de satires piquantes, d'histoires agréables et utiles, de discours éloquents et persuasifs: on peut enfin, en passant quelques endroits qui n'offrent plus aucun aurait à ceux pour qui ils n'ont plus aucun danger, jouir d'une production variée, amusante, attachante même, entremêlée de descriptions, de narrations, de dialogues; pleine de verve, d'imagination d'originalité, de naturel, et d'une élégance de style qui, si l'on en excepte un petit nombre d'expressions et de tours que le temps a fait vieillir, est à l'abri de toutes les critiques, comme au-dessus de tous les éloges.
CHAPITRE XVII.
État général des lettres en Italie pendant la dernière moitié du quatorzième siècle. Universités; suite des études publiques; études particulières; histoire, poésies latines et italiennes; Nouvelles dans le genre du Décaméron; grands poëmes à l'imitation de celui du Dante; dernières observations sur le quatorzième siècle.
On l'a dit avec vérité,
Quand un roi veut le crime, il est trop obéi.
Un art moins conjectural que la médecine, avait eu, dès le commencement de ce siècle, un écrivain qui a joui et jouit encore d'une grande réputation. Pierre Crezcenzio écrivit, dans un âge fort avancé, sur le premier des arts, l'agriculture. Sa vie active appartient plus au treizième siècle qu'au quatorzième. Né à Bologne d'une famille honnête et aisée, après y avoir fait ses premières études en philosophie, en médecine et dans les sciences naturelles, il se livra plus particulièrement à l'étude des lois. Il ne prit cependant point le degré de docteur et se borna au titre de juge, qui était alors celui des simples jurisconsultes. Ils avaient le pouvoir de traiter, de débattre et de défendre les causes; mais ils ne pouvaient pas occuper les chaires publiques et y donner des leçons, privilége réservé aux seuls docteurs.
C'est une triste consolation d'avoir des semblables. J'aimerais mieux être malade tout seul. Je suis tourmenté par mes maux et par ceux des autres. On ne me laisse pas respirer. Tous les jours des vers, des épîtres viennent pleuvoir sur moi de tous les coins de notre patrie: mais ce n'est pas assez; il m'en vient de France, d'Allemagne, d'Angleterre, de Grèce. Je ne puis me juger moi-même et l'on me prend pour juge de tous les esprits. Si je réponds à toutes les lettres que je reçois, il n'y a point de mortel plus occupé que moi: si je ne réponds pas, on dira que je suis un homme insolent et dédaigneux. Si je blâme, je suis un censeur odieux: si je loue, un fade adulateur. Ce ne serait encore rien, si cette contagion n'avait pas gagné la cour romaine. Que pensez-vous que font nos jurisconsultes et nos médecins. Ils ne connaissent plus ni Justinien, ni Hippocrate. Sourds aux cris des plaideurs et des malades, ils ne veulent entendre parler que de Virgile et d'Homère. Mais que dis-je? les laboureurs, les charpentiers, les maçons abandonnent les outils de leur profession, pour ne s'occuper que d'Apollon et des Muses. Je ne puis vous dire combien cette peste, autrefois si rare, est commune à présent, etc.»
Corona porto per la patria degna Acciocchè liberta ciascun mantegna.
Malheureux! si je pense encore Au peu qu'a gagné par ses vers Le grand Pétrarque auprès de Laure, Aux longs tourments qu'il a soufferts... Je frémis, je me sens de glace: J'écris pourtant, et le temps passe.
Il les écrivit pour son amusement, lorsqu'il était podestat ou premier magistrat d'une petite ville, que l'on croit être Bibbiena. Elles étaient au nombre de trois cents. On n'en a retrouvé et publié que deux cent cinquante-huit. Sacchetti ne les a point encadrées, comme Boccace, dans une fiction générale, ni entremêlé d'entretiens, de descriptions et de vers. C'est lui qui raconte, en son nom, des faits dont souvent il a été témoin lui-même. Le style en est extrêmement pur, et fait autorité dans la langue. Il est plus familier et descend plus habituellement au langage commun que celui du Décaméron; et c'est surtout dans les sujets gais et populaires qu'il peut être utile de l'étudier. On y acquiert l'intelligence d'un grand nombre de mots et de proverbes toscans, qui y sont employés dans leur vrai sens et dans toute leur force. Quand aux aventures, aux bons mots et aux faits plaisants, il y en a moins de libres et d'indécents que dans Boccace, mais trop encore pour que ce recueil puisse être mis entre les mains de tout le monde. La plupart de ces traits servent à faire connaître le caractère et les mœurs des Florentins de ce temps-là. Plusieurs ont pour acteurs des hommes connus dans l'histoire politique et dans celle des lettres, et offrent des particularités de leur vie, que l'on ne trouve point ailleurs. Comparés avec des passages des anciens historiens de Florence, ces traits servent quelquefois à les éclaircir.
Sacchetti ne se donne pas moins carrière que Boccace sur les moines, les hypocrites, les caffards; il a, dans ce genre, un assez grand nombre de contes naïfs et piquants; et remarquons bien que l'Inquisition n'a jamais proscrit ces Nouvelles, qu'elles n'ont été mises sur aucun index, ni soumises à aucune correction apostolique, et qu'elles ont toujours été lues et réimprimées librement.
Le même siècle fournit un autre conteur qui n'a pas moins de mérite que Franco Sacchetti, et que plusieurs même lui préfèrent. C'est l'auteur d'un Recueil qui porte le singulier titre de Pecorone. Cet augmentatif de pecora signifie en italien la même chose qu'en français, une pécore, un imbécille. Il plut à un homme d'esprit de se donner ce titre par bizarrerie; mais personne en le lisant n'est tenté de le prendre au mot. En tête de son recueil est un sonnet qui n'est pas plus bête que le reste. En voici à peu près le sens:
S'il y a doute et partage sur l'état de l'auteur du Pecorone, il n'y en a point sur son mérite. Les philologues toscans le placent fort peu au dessous de Boccace, quant à la pureté du langage, aux agréments du style et aux termes propres de la langue, dans laquelle il fait autorité. Il voulut, comme Boccace, lier ensemble ses Nouvelles, et les placer dans un cadre qui leur donnât de l'intérêt et de l'unité. Pour de l'unité, il y en a sans doute, mais ce cadre est froid et mesquin, et n'a rien de l'intérêt, de la grâce et de la variété de son modèle.
Il y avait à Forli, dans un monastère de femmes, une prieure et plusieurs religieuses qui menaient toutes la vie la plus sainte et la plus exemplaire du monde. Entre elles, on distinguait une sœur Saturnine, jeune, belle, sage, et de mœurs si pures et si angéliques, que la prieure et les autres sœurs étaient remplies d'amour et de vénération pour elle. La réputation de sa beauté et de sa vertu était répandue dans tout le pays. Il se trouvait alors à Florence un jeune homme nommé Auretto, plein de sagesse, de sensibilité, de bonnes mœurs et de talents, qui avait dépensé en galanteries une grande partie de son bien. Il entendit parler de l'aimable Saturnine, en devint éperduement amoureux, sans l'avoir vue, et imagina de se faire moine, d'aller à Forli, et de se présenter pour chapelain à la prieure, afin de voir la jeune sœur tout à son aise. Il exécuta ce projet et suivit sa vocation de point en point; il arrangea ses affaires, prit le froc, se rendit à Forli, et, par l'entremise d'une personne adroite, devint peu de temps après le chapelain du couvent. Il se comporta si bien dans cette place, qu'il mérita bientôt par sa conduite l'amitié de la prieure, celle des sœurs, et surtout de sœur Saturnine. Or il advint, dit naïvement l'auteur, que ledit frère Auretto, regardant honnêtement plusieurs fois ladite sœur Saturnine, et elle le regardant de même, et leurs regards se rencontrant, ils s'entendirent si bien, que, du plus loin qu'ils s'appercevaient, ils se saluaient en souriant. Leur amour faisant des progrès, plusieurs fois ils se prirent la main, et ils se parlèrent, et ils s'écrivirent souvent. Enfin ils prirent le parti de se trouver à une certaine heure au parloir, qui était dans un endroit retiré et solitaire. Ils y vinrent, et trouvèrent tant de plaisir à causer ensemble, qu'ils résolurent d'y revenir une fois par jour. Ils s'imposèrent pour règle, de se raconter tous les jours l'un à l'autre une Nouvelle, pour s'amuser et passer agréablement leur temps. C'est ce qu'ils font pendant vingt-cinq jours, et ce qui produit une suite de cinquante Nouvelles, beaucoup mieux racontées qu'elles ne sont liées avec adresse: car ce frère Auretto et cette sœur Saturnine, qui ne font chaque jour que revenir au parloir, se saluer, se prendre la main, s'asseoir, conter chacun son histoire, chanter une chanson ou ballade (car cette imitation du Décaméron ne manque point à ce recueil), se lever, se remercier du plaisir qu'ils se sont fait, et se quitter pour revenir de même, ne sont pas de l'invention la plus heureuse, et finissent même, à parler franchement, par être mortellement ennuyeux.
Les choses se passent, comme on voit, le plus honnêtement du monde entre ces deux amants, qui seulement, à la fin de trois ou quatre de leurs visites, ajoutent à leurs autres politesses un baiser d'amour. Cela n'empêche pas que M. le chapelain et madame Saturnine ne s'émancipent quelquefois dans leurs récits, plus que ne le devraient faire de si sages personnes. Dans les deux premières Journées, toutes les Nouvelles sont assez semblables, pour le fond, à celles de Boccace; mais les détails ne sont jamais licencieux, et l'expression est aussi plus décente. Dans la troisième, malgré son attachement pour la cour de Rome, l'auteur s'égaie aux dépens d'un cardinal que sa maîtresse va rejoindre à Avignon, déguisée en jeune moine. Il est vrai qu'il faut prendre garde à ce lieu où résidait alors la cour romaine. Tous les Italiens, guelfes ou non, semblent s'être accordés alors pour regarder comme de bonne guerre tout le mal qu'ils pouvaient dire des mœurs de la Babylone de l'Occident. Ce n'est pas non plus, dans la Journée suivante, marquer un trop grand respect pour le consistoire papal, que de le montrer embarrassé tout entier par un misérable sophiste, et sur le point de tomber dans l'hérésie, faute de pouvoir lui répondre, si un étranger pauvre et modeste ne venait les tirer tous de peine. C'est pourtant à Rome que ce joue cette espèce de farce théologique, précédée même de quelques traits où le pape et le sacré collége ne sont pas plus ménagés que s'ils étaient encore à Avignon. Nous qui ne sommes ni Guelfes ni Gibelins, nous pouvons, puisque cette Nouvelle n'a rien de contraire aux mœurs, avantage que toutes sont loin d'avoir, y jeter les yeux, pour faire connaissance avec la manière de l'auteur.
Cependant ses domestiques, après l'avoir attendu plusieurs jours, croyant que leur maître avait été volé et tué, avaient regagné la France. Arrivés à Paris, ils y répandent le faux bruit de sa mort. On le regrette universellement. Il n'y a que son rival Jean-Pierre qui en ait de la joie. À présent, dit-il, je pourrai faire ce que je désire depuis si long-temps. Il part à son tour pour Rome, va proposer en plein consistoire une question contraire à la foi, et tâche, par ses subtilités, d'introduire une hérésie dans l'Église. Le pape assemble tout le collége des cardinaux, et ne trouvant rien à répondre, ils délibèrent avec eux d'appeler de toutes les parties de l'Italie les plus savants décrétalistes, évêques, abbés, et prélats, de les réunir dans un consistoire où l'on examinera la question proposée par maître Jean-Pierre. L'appel est fait. L'abbé du couvent où s'est retiré maître Alain est convoqué comme les autres. Alain apprenant de quoi il s'agit, le prie en grâce de le mener avec lui. L'abbé, qui le croit un homme simple, ignorant, et sachant à peine lire, le refuse d'abord. Alain insiste; l'abbé cède; ils arrivent à Rome. Alain veut que son abbé le mène au consistoire. L'abbé le croit devenu fou. Alain le suit, et comme beaucoup de monde se trouve à l'entrée du palais, il se glisse dans cette presse, se cache sous la chape de l'abbé, et entre avec la foule. L'abbé, forcé de le laisser faire, va s'asseoir avec les autres abbés; Alain s'assied entre ses jambes, et regarde par l'ouverture du devant de la chape, pour voir ce qu'on va faire et entendre ce qu'on va dire.
Un instant après, Jean-Pierre arrive, monte à la tribune en présence du pape, des cardinaux et de tous les docteurs, énonce hardiment sa proposition, et la prouve par les raisons les plus astucieuses et les plus subtiles. Maître Alain démêle sur-le-champ le sophisme; et voyant que personne n'ose se lever pour y répondre, il met la tête hors de la chape, et crie d'une voix forte le mot jube. C'était la forme pour obtenir la permission de parler, ou, comme on dit aujourd'hui, pour demander la parole. L'abbé lève la main, lui donne un grand coup sur la tête, et lui ordonne de se taire. On regarde; on ne sait d'où est venue cette voix. Alain remet la tête à l'ouverture, et crie plus fort que la première fois; chacun regarde encore, et demande à l'abbé ce qu'il a sous lui. C'est, répondit-il, un frère convers qui est fou.--Et pourquoi amenez-vous des fous au consistoire? Voilà une grande querelle et un grand bruit. Les massiers s'avancent avec leurs masses pour mettre le fou dehors. Alain s'élance de dessous la chape, prend sa course, et va se jeter aux pieds du pape. Il lui demande avec instance la permission de répondre à la question proposée. Le pape la lui accorde. Alors il monte posément à la tribune, reprend avec ordre la proposition et les preuves, répond à tout, met dans sa discussion tant de clarté, dans sa réfutation tant de force, que Jean-Pierre reste confondu. Ou tu es, lui dit-il, l'esprit de maître Alain, ou tu es quelque malin esprit. Alain se fait enfin connaître. Le pape, enchanté de lui, veut le faire cardinal, et reconnaît que sans lui l'Église de Dieu allait tomber dans une grande erreur. Alain refuse cette haute fortune; et, quoi que dise le pape, quoi que fasse l'abbé lui-même, il retourne humblement à l'abbaye reprendre ses fonctions de frère convers. Cela est très-édifiant sans doute dans maître Alain; mais quelle farce ridicule que celle de ce consistoire, et quel respect est-ce avoir pour la croyance qu'il est chargé de maintenir, que de faire dire gravement par le pape, que, sans un moyen si extraordinaire, l'Église entière, vaincue par un sophiste, allait errer dans sa foi! Il en est pourtant du Pecorone comme du Recueil de Franco Sacchetti, il n'a jamais été prohibé ni mis à l'index.
Le poëte était dans la saison de notre âge qui partage l'année, lorsque le soleil passe au front de la Vierge et quitte le Lion, ce qui signifie, si je ne me trompe, la même chose que Dante a dite en un seul vers, qui est le premier de son poëme! «Au milieu du chemin de cette vie humaine.» Il s'apperçoit que dans la vie tout est vanité, excepté de contempler Dieu, ou de faire quelque chose qui ait du prix après la mort. Cela fait naître en lui le désir de se donner de la peine pour laisser après lui quelques bons fruits. En pensant à ce qu'il pourra faire, il se décide à voyager, à voir le monde et les peuples qui l'habitent, à écouter, à s'instruire des lieux, des faits et du nom des hommes qui se sont le plus distingués par leurs vertus. Il se met aussitôt en chemin, et va cherchant la bonne route. Il était encore engagé dans la mauvaise, où il s'était égaré jusqu'alors, il sentait encore les mêmes épines qui le piquaient dans sa marche en se cachant parmi des fleurs, lorsqu'il est forcé de s'arrêter, au déclin du jour, accablé de fatigue et de sommeil; il se couche sur le côté gauche, s'endort, et voit en songe des choses qui l'encouragent dans son dessein.
Il voit venir à lui une femme avec des ailes étendues, et un air si noble et si honnête qu'il n'a jamais rien vu de pareil. Elle était vêtue d'une robe aussi blanche que la neige, et portait une couronne sur laquelle on lisait ces mots: «Je suis la Vertu; c'est par moi que la race humaine s'élève au-dessus de tous les autres animaux. Je suis cette lumière qui guérit l'ame et embellit le corps.» Plusieurs femmes, avec des ailes de diverses couleurs, paraissaient tranquillement plongées dans les rayons de sa lumière, comme les poissons, pendant l'été, dans une onde claire et limpide. Cette femme s'approche de lui au milieu de ces belles fleurs, et parait lui-dire: «Lève-toi, répare le temps que tu as ainsi perdu; ne reste plus enfermé dans ce bois; ne cherche plus à cueillir la rose sur sa dangereuse épine. Songe que celui qui a le plus voyagé ici bas, lorsqu'il arrive au but, trouve que la somme entière de ses jours est moins qu'une matinée. La faim, la soif, les veilles, ton corps doit apprendre à tout souffrir, si tu veux acquérir de l'honneur, de vrais biens et me suivre.» Elle lui recommande d'éviter désormais les fausses routes, de ne se plus égarer comme les compagnons d'Ulysse avec Circé, comme César avec Cléopâtre; d'être patient comme Job et Jacob. Après quelques autres exhortations, elle souffle dans sa poitrine une ardeur inconnue. Elle ne le quitte point; mais il s'éveille en sentant cette force nouvelle pénétrer jusqu'à son cœur.
A son réveil, il entend raisonner, parmi les rameaux verts, la douce mélodie du printemps. Il se tourne vers ces doux chants, se souvenant du plaisir qu'il avait eu à les entendre. Il éprouve que lorsque l'amour s'est introduit dans un cœur on a beau l'en arracher, on a bien de la peine à faire qu'il n'en germe encore quelque fleur. Il résiste cependant à cette amorce, reprend son généreux dessein, et se sent devenu un autre homme, puisqu'il peut résister à la douceur de ces chants, et à celle des rêveries qui déjà s'étaient emparées de son esprit. Il lève les yeux, voit le soleil fort élevé sur l'horizon, et le reporte vers la terre, pour se rappeler ce qu'il a vu en songe et les discours qu'il a entendus. Enfin il se lève, et monte sur un tertre, pour tâcher de découvrir son chemin, mais il ne voit de tous côtés que les halliers et les bois. Alors, de même qu'un voyageur égaré, qui ne trouve personne à qui demander sa route et ne peut la deviner lui-même, a recours à l'objet de sa croyance et lui demande conseil et secours, de même il se jette à genoux, joint les mains, et adresse à Dieu une fervente prière.
Elle est à peine achevée, qu'il voit une clarté subite briller comme un éclair et disparaître. Au même instant, il croit entendre une voix qui lui dit d'écarter la peur, la vanité, la négligence, et d'espérer en celui qu'il prie. Il sent alors se dissiper les ténèbres de son intelligence, et, au lieu d'un bois épais et sombre, il voit devant lui une route libre et ouverte. Il s'y avançait avec joie et marchait avec légèreté, lorsqu'au pied d'un rocher il aperçoit un ermite. Sa pâleur et sa faiblesse annonçaient son grand âge. Une barbe blanche descendait jusque sur sa poitrine, et ses sourcils tombaient si bas qu'ils lui ôtaient presque la vue. Le poëte le prie de se faire connaître à lui. L'ermite écarte avec sa main ses longs sourcils, découvre ses yeux, le regarde tranquillement, et lui dit qu'il se nomme Paul et qu'il n'a pas besoin de lui en dire davantage. Il demande à son tour au poëte qui il est, et ce qu'il cherche dans ces déserts. Satisfait de ses réponses, il l'invite à passer la nuit auprès de lui.
Libre désormais de suivre sa route, il voit à quelque distance un homme d'un aspect agréable et qui annonce un génie élevé, tenant un livre dans sa main gauche et dans sa droite un compas. C'est Ptolémée; il l'aborde, lui fait part de son projet, et reçoit de lui des conseils pleins de sagesse. Ptolémée, pour le préparer à voyager avec fruit, lui apprend à connaître la structure générale du monde, la division de la terre en ses principales parties, les deux hémisphères, les deux pôles, les différentes zones, les mers, et les précautions à prendre pour y voguer avec sûreté. Après cette leçon de cosmographie, Ptolémée quitte le voyageur. Celui-ci, resté seul, repassant dans son esprit tout ce qu'il vient d'entendre, est effrayé de nouveau des périls et des fatigues qui l'attendent. Il restait en suspens, quand cette belle femme, qui lui avait apparu la première, et qui ne s'était point éloignée de lui, l'interroge, lui demande ce qui l'arrête, et, par des exhortations nouvelles, lui rend toutes ses résolutions et toute sa force.
Cependant il s'adresse encore à ce Dieu qu'il a déjà prie, et c'est avec le même fruit; car il voit aussitôt paraître et s'approcher de lui un sage qui l'accueille et l'écoute, à qui il expose son dessein, ce qu'il a déjà tenté pour l'exécuter, et le besoin qu'il a de secours. Ce sage est enfin celui qu'il cherche; c'est Solin qui s'offre à lui servir de guide, et lui promet de le conduire dans toutes les parties de la terre. Le poëte s'abandonne entièrement à lui; Solin commence par le faire voyager sur une carte. Il lui montre d'abord les trois parties du monde, seules connues alors, les différents pays et les grands états qu'elles renferment, les montagnes qui s'y élèvent, les principaux fleuves qui les arrosent. Le voyageur interrompt cette longue leçon de géographie pour demander à son maître où était le paradis terrestre. Solin lui apprend ce qu'il en sait, et ce qui se réduit à peu près à rien. Ensuite ils se mettent en marche, et, après un peu de chemin, ils arrivent au bord d'un fleuve qui coulait dans une belle vallée.
Ici se trouve encore une vision ou apparition, mais la plus grande et la plus poétique de toutes. Une femme se présente à eux, vieille, affligée, baignée de larmes, en habits de deuil tout déchirés et souillés de poussière, et, malgré ce triste appareil et ce vêtement misérable, ayant un air si noble et si rempli de dignité, qu'on voit dans toute sa personne l'habitude du commandement, et les traces d'une ancienne puissance. C'est Rome qui déplore ses malheurs, et qui, interrogée par le poëte, en raconte toute l'histoire. Elle remonte jusqu'aux premiers habitants de l'antique Italie, et redescend jusqu'aux temps modernes, et jusqu'à l'époque même où l'on était alors; cet abrégé de l'histoire romaine, mis dans la bouche de Rome personnifiée, n'est pas une idée commune, ni dépourvue de grandeur; l'exécution n'est pas non plus sans mérite. Elle a du moins celui de la rapidité, de la concision, du choix des faits, et d'un ordre clair et facile, dans une suite d'événements qui ne contient pas moins de vingt-quatre ou vingt-cinq siècles, et qui est ici renfermée dans quarante-huit chapitres.
C'est Rome elle-même qui conduit les voyageurs dans sa ville, et qui leur en fait admirer les plus beaux monuments. Ils la quittent pour aller à Naples, vont jusqu'à la pointe de l'Italie, reviennent par la marche d'Ancône et la Romagne; visitent Venise, d'où ils remontent dans la Lombardie, en parcourent tous les états, vont à Florence, redescendent à Gênes, enfin voyagent dans l'Italie entière. Solin expliquant toujours au poëte tout ce qui l'embarrasse, ou dans la connaissance des lieux ou dans celle des faits. Ils montent sur un vaisseau, et parcourent les îles de la Méditerranée, la Corse, la Sardaigne et la Sicile; puis les voilà débarqués dans la Grèce, où il serait trop long de les suivre, car il n'y aurait alors aucune raison pour s'arrêter aux limites de l'Europe, et pour ne point passer avec eux en Afrique et en Asie.
Il blesse en effet pour lui une nymphe de Junon, que cette déesse avait donnée à Diane; mais à peine est-elle devenue sensible, que Junon l'apprend, la rappelle, la fait battre par ses autres nymphes, et l'envoie captive sur le mont Olympe. Nouveau désespoir du poëte, qui veut aller trouver Junon et obtenir la liberté de celle dont il a causé la disgrâce. Mais Junon, reine et habitante de l'air, est inaccessible. Il est obligé de renoncer à ce dessein. Vénus lui apparaît, assise sur l'arc d'Iris, et lui promet la nymphe Ilbine. Cette Ilbine s'est promise à Minerve, qui a promis aussi de la choisir entre toutes ses compagnes. La déesse descend, environnée d'un nombreux cortége, fait le choix qu'elle avait annoncé et emmène avec elle sa nouvelle sujette, que le poëte appelle en vain. Minerve veut l'engager à la suivre et à venir habiter sa cour, mais enchaîné par la puissance de l'Amour et de sa mère, il y reste soumis et Minerve l'abandonne.
En lisant pour titre du second livre de ce poëme, il Regno di Satanasso, le règne de Satan, on ne devine pas quel peut être le conducteur du poëte dans les états de cet ennemi du salut des hommes. C'est Minerve; il va la trouver de la part du seigneur de Trinci, qui est très-bien avec elle; et quand il lui a donné sa parole qu'il est entièrement brouillé avec l'Amour, elle consent à lui servir de guide vers le séjour de la Vertu, qui est le but de son voyage; mais il doit encore trouver bien des obstacles et combattre bien des ennemis. Le premier de tous est Satan; c'est lui qui gouverne le monde. Depuis long-temps il est sorti de l'enfer, et, dans sa fureur contre les hommes, il s'est établi au milieu d'eux; il y règne avec ses géants, menace le ciel, et se dit roi de l'univers. Il s'est fait une demeure tout-à-fait semblable au véritable enfer; il y rassemble les Vices, la Mort et toutes les misères humaines. Pour bien connaître cette constitution infernale, il faudra descendre d'abord au fond de l'abîme, d'où vient tout ce qu'il y a de mal sur la terre. Après en avoir vu tous les cercles et les ames qui y sont tourmentées, ils remonteront aux lieux où Satan a établi son trône et le siége de son empire. Telle est en effet la marche de l'action du poëme dans ce livre, où l'on trouve beaucoup de choses imitées du Dante, les cercles ou Bolge, Juda, Caïn, Cerbère, la cité de Pluton, les limbes, les divers supplices, Titye, Phlégias, Sisyphe, les Centaures, Circé, les trois Furies; enfin, Satan au milieu de sa cour; et parmi tout cela des allusions fréquentes à l'histoire de ce temps-là, et des prédictions en bien ou en mal de choses arrivées dans les divers états d'Italie.
Ayant vu Satan et tout examiné dans ses états, il s'agit de le combattre corps à corps et de le vaincre pour pénétrer dans l'enceinte où sont les Vices, non plus déguisés et cachés sous des dehors attrayants, mais avec leurs véritables formes et sous leurs propres couleurs. Satan a des proportions et des forces qui pourraient effrayer les athlètes les plus vigoureux; mais elles sont peu redoutables pour un homme conduit par Minerve. C'est elle qui instruit le poëte à lutter contre ce terrible adversaire. Il profite de ses leçons, et au moment où Satan croit l'avoir terrassé, il le prend par un pied et le renverse. Alors plus d'obstacle pour lui. Il parcourt avec sa conductrice les sept enceintes des péchés que l'on nomme mortels. Il les examine à loisir; elle les définit, les décrit avec leurs attributs; explique l'origine, les effets, les modifications différentes et comme les ramifications de chacun. C'est encore, sous une autre forme, l'idée de Brunetto Latini, dans le Tesoretto, et de Cecco d'Ascoli, dans l'Acerba, mais plus approfondie et plus étendue que dans l'un et dans l'autre.
Ses deux nouveaux guides lui font connaître toutes les merveilles du lieu où il les a trouvés; ils le font ensuite entrer dans le séjour dont ce n'est en quelque sorte que l'avenue. Chaque Vertu y a son temple et sa cour particulière. Les explications que l'auteur reçoit tantôt des Vertus elles-mêmes, et tantôt d'Énoc ou d'Élie, remplissent le quatrième livre. Elles sont très-théologiques, très-orthodoxes, et rien n'empêche de croire que tout ce dernier livre, et même le second et le troisième aient été l'ouvrage d'un bon dominicain et d'un saint évêque. C'est aussi, à beaucoup d'égards, celui d'un poëte. Le style, quoique moins hardi, moins figuré, moins neuf que celui du Dante, a quelque chose de toutes ces qualités, et l'on voit aisément que l'auteur en avait fait sa principale étude. Ce ne sont pas seulement ses inventions et ses idées qu'il emprunte; il imite aussi ses expressions et ses tours. Il est tout aussi bon théologien que lui; et s'il ne l'est que suffisamment pour l'état qu'il avait dans le monde, il l'est beaucoup trop pour le rang qu'il pourrait avoir sur le Parnasse. Il a fallu tout le génie du Dante pour le maintenir dans celui qu'il occupe; et si, des trois parties de son poëme, la première n'eût frappé l'imagination par tant d'objets nouveaux et terribles; si la seconde ne l'eût souvent enchantée par des tableaux riants, par des descriptions angéliques et par tous les charmes de l'espérance; si la troisième enfin, avec sa théologie et sa doctrine, toute poétique qu'elle est par l'expression, fût restée seule, ou si elle eût communiqué aux deux premières son ton scholastique et doctoral, on admirerait peut-être encore l'auteur de la Divina Commedia, à cause de ce génie créateur qui tira du chaos une langue, mais depuis long-temps on ne lirait plus.
Hélas! le temps, l'heure et les cloches, Dont tous mes sens sont étourdis, Me répètent souvent l'avis De la mort et de ses approches.
Nous voici enfin arrivés à la fin de ce quatorzième siècle qui nous occupe depuis si long-temps. L'importance dont il est dans l'histoire des lettres me servira d'excuse pour les détails où j'ai cru devoir entrer. Trois grands hommes le remplissent presque tout entier de leur nom et de leurs ouvrages; mais ils n'y méritent pas seuls l'attention; elle doit toujours se porter sur le mouvement général des esprits. Ce mouvement était devenu presque universel, et se communiquait de l'Italie aux autres nations de l'Europe. Il allait toujours croissant depuis trois siècles, et commençait à se diriger mieux, à s'écarter des fausses routes, à se porter sur de plus dignes objets. Si l'on en considère un instant les progrès dans le cours de ces trois siècles, on peut partager en deux classes la somme de connaissances qui était en circulation. La première embrasse les études publiques, et l'autre les études particulières. Les Universités, avec leurs lois, leurs méthodes, leurs professeurs, et les ouvrages qu'elles ont produits remplissent l'une de ces classes: la littérature, toujours séparée jusqu'alors de l'enseignement public, occupe l'autre.
Quant aux études particulières, elles ne faisaient que de naître, et déjà leur influence était sensible. Dante, Pétrarque et Boccace en furent les fondateurs. L'antiquité avait en quelque sorte disparu toute entière de la mémoire des hommes. L'étude assidue que le Dante fit de Virgile, la passion constante de Pétrarque pour Virgile et pour Cicéron, celle de Boccace pour toute l'antiquité grecque et latine sont les premiers traits de cette nature qui brillent parmi les modernes. Les heureux fruits de cette passion qu'on apperçoit dans leurs ouvrages font plus vivement sentir quel retardement funeste dans les progrès de l'esprit humain avait résulté de l'obstination à les écarter des études, depuis qu'avait commencé ce qu'on appelait la renaissance.
Elle a été surtout sensible en Italie, de l'aveu des Italiens les plus éclairés: c'est un mal presque inévitablement attaché à un grand bien, celui de la culture de l'esprit, de la multiplication des talents et de la propagation des lumières; ces deux derniers bienfaits ne vont pas toujours ensemble. Les talents se multiplient quelquefois sans que les lumières se répandent en même proportion. Le quatorzième siècle en Italie fut surtout remarquable par les grands talents qu'il produisit. Le siècle suivant n'eut point de pareils phénomènes, mais de grandes découvertes y firent faire à l'esprit humain en général des pas immenses; et ce qui est principalement remarquable, elles le portèrent rapidement à un point d'où il pouvait s'élancer dans des espaces presque sans bornes, et d'où il ne pouvait plus rétrograder.
CHAPITRE XVIII.
Coup-d'œil général sur l'état politique et littéraire de l'Italie pendant la première moitié du quinzième siècle. Grand schisme d'Occident. Protection accordée aux Lettres par les papes; autres puissances d'Italie amies des Lettres; à Milan, le dernier Visconti; la maison d'Este à Ferrare; les Gonzague à Mantoue; les Médicis à Florence; Alphonse Ier. à Naples; Cosme de Médicis, sa vie, son pouvoir, ses richesses, ses bienfaits envers les Lettres et les Arts.
Le quinzième siècle s'ouvrit en Italie sous d'heureux auspices. Le siècle précédent lui avait légué les chefs-d'œuvre et les exemples de trois hommes de génie, une langue créée par eux et fixée, enfin la connaissance et l'admiration renaissante des anciens, source de toute bonne littérature. Les trois sources d'erreurs, de faux esprit et de mauvais goût, qui avaient été long-temps les seuls objets d'étude, la théologie scolastique, la dialectique de l'école et le chaos embrouillé des deux jurisprudences, reléguées dans les Universités, n'empêchaient pas que les études particulières ne se portassent avec ardeur vers cette lumière de l'antiquité qui sortait de dessous des ruines et qui brillait d'un nouvel éclat. Les républiques qui existaient encore, et les princes qui s'étaient élevés et agrandis sur des républiques éphémères, rivalisaient de magnificence dans les édifices, de luxe dans l'appareil et le cortège du pouvoir, de zèle à encourager tout ce qui pouvait accroître la prospérité des états, et par conséquent les sciences et les lettres, déjà reconnues pour l'un des moyens de prospérité le plus noble et le plus puissant. La protection qu'ils leur accordèrent à cette époque était d'autant plus importante que si l'on apercevait de toutes parts une grande émulation pour les lettres, et si un grand nombre d'esprits distingués se montrait avide de recherches et de travaux, il n'y eut point durant ce siècle, de ces génies extraordinaires et transcendants qui sont tout par eux-mêmes et qui n'ont besoin ni d'encouragement ni d'appui. On ne voit, quand on l'examine attentivement, presque nul moyen possible d'empêcher Dante, Pétrarque et Boccace d'être ce qu'ils ont été. Il n'est presque aucun des hommes célèbres du quinzième siècle dont on en puisse dire autant. Animés et encouragés comme ils le furent, ils firent de grandes choses, augmentèrent la masse des connaissances, et firent faire à leurs contemporains des progrès dans la culture des lettres; mais on ne voit pas aussi bien ce qu'ils auraient été sans les circonstances heureuses que rassemblèrent autour d'eux la faveur et la protection des gouvernements et des princes, et sans les rivalités mêmes qu'excitaient entre eux cette protection et cette faveur.
Il est donc ici plus nécessaire que jamais de connaître la situation politique des différents états de l'Italie, et ce qui fut fait dans chacun pour accélérer et pour diriger ce mouvement d'émulation générale qui entraînait tous les esprits. Deux des grands événements qui signalent ce siècle, la découverte de l'imprimerie et la chute de l'empire grec, arrivèrent presque ensemble au milieu de son cours. Alors le sort des lettres éprouva une révolution qui forme une grande époque dans l'histoire morale des peuples. La littérature du quinzième siècle se partage donc en deux moitiés comme le siècle même. On pourrait dire en général que l'influence de l'un de ces deux événements a été si forte, qu'elle forme non seulement une époque, mais une ère; et que, dans la chronologie de l'esprit humain, l'on devrait dater les années avant la découverte de l'imprimerie ou après.
La Puissance qui, depuis plusieurs siècles, semblait dominer sur toutes les autres, et qui, par sa prépondérance politique et religieuse, pouvait en exercer le plus sur ce mouvement universel, la puissance pontificale se trouvait alors dans une position critique et singulière qui la neutralisait en quelque sorte et rendait presque nulle son influence. Déjà pendant vingt-deux ans le grand schisme d'Occident avait déchiré l'Église. Depuis le pape Urbain VI et l'anti-pape Clément VII, les papes et les antipapes se succédaient, s'excommuniaient réciproquement. Les cardinaux qui nommaient les uns et les autres se prétendaient également inspirés de l'Esprit saint. Les gouvernements de l'Italie et de l'Europe se partageaient entre eux par des considérations purement temporelles. Le sang coulait pour des querelles de conclave; et les peuples, sans rien entendre à ces querelles, servaient le parti qu'avaient épousé leurs maîtres, et se laissaient ruiner ou se faisaient tuer en sûreté de conscience, pour l'un ou pour l'autre également. Les cardinaux se lassèrent enfin de ce partage. Ils se réunirent, en 1409, au concile de Pise. Chacun des deux conclaves fit le sacrifice de son pape; et ils s'accordèrent tous pour en nommer un troisième qui devait être l'unique. Mais si Alexandre V, qu'ils nommèrent alors, eut des partisans parmi les puissances de l'Europe, Grégoire XII, l'un des deux papes destitués, en eut aussi: l'Espagnol Benoît XIII, dont le nom était Pierre-de-Luna, ne perdit point les siens; et au lieu de deux papes on en eut trois.
Si l'état de l'Église était agité, comme nous venons de le voir, au commencement de ce siècle, l'état civil de l'Italie n'était pas beaucoup plus tranquille. Jean Galéas Visconti, duc de Milan, le plus puissant des princes qui s'y étaient formé des souverainetés indépendantes, partagea en mourant, en 1402, ses immenses domaines entre Jean-Marie et Philippe-Marie, ses deux fils légitimes, et Gabriel son fils légitimé. Mais la jeunesse de ces princes, confiée à un conseil de régence mal assorti et bientôt divisé, sous le gouvernement d'une mère violente et cruelle, fit que ce grand héritage dépérit promptement entre leurs mains. Plusieurs villes s'affranchirent, ou reconnurent pour maîtres des hommes puissants parmi leurs concitoyens; les princes voisins et les républiques de Florence et de Venise s'agrandirent aux dépens des trois frères. Jean-Marie se rendit odieux par ses cruautés, et fut massacré après environ dix ans de règne. Philippe-Marie, héritier de ses états, éprouva pendant trente-cinq ans toutes les vicissitudes de la fortune, tantôt porté au comble du bonheur et de la puissance, tantôt tout-à-fait abattu. Les dernières années de sa vie furent les plus malheureuses. Il vit plusieurs fois les troupes vénitiennes s'avancer jusque sous les murs de Milan, et piller toutes les campagnes. Le chagrin abrégea ses jours. Il mourut, en 1447, ne laissant aucun enfant mâle pour lui succéder, mais seulement Blanche, sa fille naturelle, mariée avec François Sforce, fils du célèbre capitaine de ce nom, grand capitaine lui-même, et que ce mariage, sa bravoure et son adresse élevèrent bientôt après au souverain pouvoir.
Cosme, resté maître de cette immense fortune et de ce grand pouvoir, ajouta encore à l'une et à l'autre. Les orages qui s'élevèrent contre lui, son exil, son rappel; l'accroissement de puissance qui en fut la suite, et qui lui donna pour toute sa vie, une espèce de magistrature suprême sans titre, et une autorité presque sans bornes, n'appartiennent point à cet ouvrage. La conduite politique des Médicis, leur usurpation adroite, et la substitution faite par eux du gouvernement ducal à la constitution républicaine de Florence, doivent être renvoyés de même à l'histoire de cette République; ici, nous ne devons considérer dans Cosme de Médicis que le généreux protecteur des sciences, des lettres et des beaux-arts.
Parmi les savants grecs venus au concile de Florence, on distinguait le vieux Gemistus Plethon, qui avait été le maître d'Emmanuel Chrysoloras. Sa longue vie avait été consacrée à l'étude de la philosophie platonicienne, encore nouvelle pour la plupart des savants d'Italie, chez qui la philosophie d'Aristote était presque seule en crédit. Dès que les devoirs publics de Gemistus le lui permettaient, il s'attachait à répandre ses opinions, et il ne négligea point cette occasion de les propager à Florence. Cosme, qui l'allait entendre assiduement, fut si frappé de ses discours, qu'il résolut d'établir une académie, dont l'unique objet fut de cultiver cette philosophie si nouvelle et d'un genre si élevé. Il choisit pour la former et la diriger, Marcile Ficin, jeune encore, mais déjà très-versé dans la philosophie platonicienne, et qui répondit parfaitement au choix que Cosme avait fait de lui. L'académie platonicienne de Florence acquit dans peu d'années une grande célébrité. Ce fut, en Europe, la première institution consacrée à la science, où l'on s'écartât de la méthode des scholastiques, alors universellement adoptée, et quoique ce ne soit qu'après la mort de Cosme qu'elle prit son plus grand accroissement, c'est à lui qu'appartient la gloire de l'avoir fondée.
Cosme avançait en âge au milieu de ces grandes occupations et de ces douces jouissances. Sa considération au dehors égalait le pouvoir dont il jouissait dans sa patrie, et s'augmentait par la nature même de ce pouvoir, qui faisait attribuer toute sa force aux qualités morales de celui qui l'exerçait. Il traitait d'égal à égal avec les puissances de l'Europe, et trouvait quelquefois ailleurs que dans sa politique et dans ses richesses les moyens de traiter avantageusement. Celui qu'il employa avec Alphonse, roi de Naples, mérite d'être remarqué; et cet Alphonse lui-même, que les Espagnols appellent le Sage et le Magnanime, doit, malgré ses vices, beaucoup plus grands que ses vertus, occuper une place dans l'histoire des lettres.
Jeanne II, sa sœur, qui lui succéda, n'est connue que par ses faiblesses, ses fautes et ses malheurs. Dans les embarras où elle s'était jetée, elle adopta imprudemment Alphonse, qui la secourut d'abord, l'opprima ensuite, l'assiégea, la força d'invoquer contre lui d'autres secours, comme elle avait invoqué le sien. Délivrée par François Sforce, encore jeune, et dont cette délivrance fut le premier exploit, elle adopta Louis III d'Anjou, qui mourut peu de temps après, et à sa place René d'Anjou son frère. Ce René fit, après la mort de Jeanne, des efforts inutiles pour hériter d'elle; Alphonse était maître de la succession, et s'y maintint. La France appuya les prétentions de René; l'Espagne, la possession d'Alphonse. Deux grands états se firent long-temps la guerre pour soutenir l'une contre l'autre deux adoptions de la même reine.
Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi?
CHAPITRE XIX.
Philologues et Grammairiens célèbres du quinzième siècle; Guarino de Vérone, Jean Aurispa, Ambrogio Traversari, Leonardo Bruni d'Arezzo, Gasparino Barzizza, Poggio Bracciolini, Filelfo, Laurent Valla; etc.
L'érudition imprima son cachet sur le quinzième siècle, comme le génie avait imprimé le sien sur le quatorzième; mais une érudition substantielle, conservatrice, vraiment profitable aux lettres, sans laquelle même la plupart des anciens auteurs, quoique recouvrés alors, n'auraient point existé pour nous; et non point cette érudition aussi vaine que fatigante, qui redit encore aujourd'hui ce qui fut dit alors, et ce qui a été redit cent fois depuis; qui met un soin minutieux à expliquer toujours ce que personne ne s'est jamais soucié de savoir, entasse des pages sur un mot, des volumes sur quelques phrases, multiplie les gloses, comme pour empêcher d'entendre les textes, et parviendrait à rendre l'Antiquité ennuyeuse, si l'on n'avait pas toujours la ressource de lire les textes sans les gloses.
À voir la direction générale que prirent alors les esprits, on dirait qu'ils agirent d'accord et d'après une délibération aussi unanime qu'elle était sage: il semblerait que, certains désormais de l'existence d'une langue à qui toutes les beautés de la poésie et de l'éloquence étaient assurées, ils reconnurent de concert que, si l'on voulait que l'emploi de cette langue fût aussi heureux qu'il l'avait été dans les trois grands écrivains de l'autre siècle, il fallait exploiter et fouiller, comme eux, la riche mine des anciens, se familiariser, comme ils l'avaient fait, avec les muses grecques et latines, rapprendre, sous la dictée de Cicéron, de Térence et de Virgile, le vrai génie et les tours propres de l'idiome latin, dont on se servait toujours, mais vicié, corrompu par le mauvais latin de l'école; chercher enfin, dans les langues savantes, le secret que Dante, Pétrarque et Boccace y avaient trouvé, de donner à une langue, basse et populaire jusqu'à eux, l'élévation, l'énergie et la délicatesse qui la rendaient propre à examiner toutes les nuances des combinaisons de l'esprit et des inspirations du génie.
Gasparino Barzizza, autre célèbre professeur et orateur de ce temps, prit son nom du village de Barzizza, près de Bergame, où il était né en 1370. On croit qu'il fit ses études à Bergame, et qu'il y tint même ensuite une école particulière. Il professa ensuite publiquement les belles-lettres à Pavie, à Venise, à Padoue et à Milan. Il était dans cette dernière ville en 1418, lorsque le Pape Martin V y passa, en revenant du concile de Constance. Barzizza fut choisi pour le complimenter, et les deux Universités de Pavie et de Padoue ayant envoyé des orateurs auprès de ce pontife, ce fut encore lui qui fut chargé de rédiger les deux harangues. Il jouit le reste de sa vie de la faveur du duc Philippe-Marie Visconti et de la considération due à ses talents et à son savoir: il mourut à Milan vers la fin de 1430.
Envoyé par le pape Eugène IV au concile de Constance, Ambrogio le fut ensuite auprès de l'empereur Sigismond, revint à Venise pour y recevoir, au nom du pape, l'empereur et le patriarche des Grecs, les conduisit à Ferrare, assista au grand concile, dont la réunion des deux Églises était le principal objet, et mourut, en 1439, âgé de cinquante-trois ans seulement, peu de temps après l'heureuse issue de ce concile, à laquelle il contribua par son esprit conciliant, sa science théologique, et sa connaissance égale des deux langues. Ambrogio le Camaldule ne professa point, mais il fut sans cesse occupé d'entretenir par ses relations, ses correspondances et ses travaux, ce goût pour les bonnes études, que de célèbres professeurs, qui étaient tous ses amis, répandaient par leurs leçons. Il ne se fit, pour ainsi dire, à Florence, aucun bien aux lettres pendant la vie, auquel il n'ait activement et puissamment contribué.
Encouragé par ses illustres amis, Leonardo Bruni, Ambrogio Traversari, Niccolo Niccoli, Francesco Barbaro, noble vénitien, l'un des plus zélés promoteurs de tout ce qui pouvait être avantageux aux lettres, Poggio continua de voyager en Allemagne et en France, recherchant les anciens manuscrits dans les réduits secrets des couvents de ces deux contrées. Dans l'un de ces voyages, il découvrit à Langres, chez les moines de Clugny, l'Oraison de Cicéron pour Cæcina, qu'il se hâta de transcrire et d'envoyer à ses amis. L'Orateur romain lui eut d'autres obligations: c'est lui qui, dans différentes courses et à diverses époques de sa vie, retrouva les deux Discours sur la Loi Agraire contre Rullus, le Discours au peuple contre cette loi, le Discours contre Lucius Pison, et plusieurs autres. C'est encore à son activité infatigable qu'on doit le poëme de Silius Italicus, celui de Manilius, la plus grande partie de Lucrèce, les Bucoliques de Calpurnius, un livre de Pétrone, Ammien Marcellin, Végèce, Julius Frontin sur les Aqueducs, huit livres des Mathématiques de Firmicus, qui étaient ensevelis et ignorés dans les archives des moines du Mont-Cassin, Nonius Marcellus, Columelle, et quelques auteurs moins importants, mais dont il est cependant heureux qu'il ait pu prévenir la perte. On ne possédait alors que huit comédies de Plaute: un certain Nicolas de Trêves, que Poggio employait à ces recherches dans les lieux où il ne pouvait aller en personne, fit l'heureuse découverte des douze autres.
Aucune vie aussi longue ne fut peut-être jamais plus remplie et ne le fut autant jusqu'à la fin que celle de Filelfo; aucune n'aurait été plus heureuse si les vices de son caractère n'avaient mis obstacle à son bonheur; ceux qui lui firent peut-être le plus de tort furent la vanité et l'orgueil. L'une lui fit un besoin de l'éclat, de la magnificence, d'un état de maison, d'un train de gens et de chevaux, d'une dépense de table qui ne vont qu'aux grands seigneurs, et qui souvent les ruinent. Il lui fallut, pour soutenir ce luxe, s'avilir sans cesse par des éloges outrés et par des demandes indiscrètes; et le produit de ses bassesses ne suffisait pas toujours à satisfaire les besoins de sa vanité. L'autre vice le portait à se regarder non seulement comme le premier, le plus savant, le plus éloquent de son siècle, mais de tous les siècles. Les preuves qu'on en voit, je ne dis pas dans ses poésies, où on les pardonnerait peut-être, mais dans ses lettres, devaient le rendre en même temps ridicule et odieux. De là ce peu d'égards et même ce mépris qu'il marquait pour les savants et les hommes de lettres les plus distingués de son temps; de là aussi ces dures représailles auxquelles il fut exposé, et ces querelles bruyantes qu'il eut si souvent à soutenir.
Le style de Filelfo, dans ses vers latins comme dans sa prose, ne vaut pas celui de Poggio; il approche moins de l'élégance et de la pureté des bons modèles; mais il a peut-être plus de force et plus de chaleur. Il méprisa comme lui, et comme tous ces savants du quinzième siècle, la langue italienne, la langue du Dante, de Pétrarque, de Boccace et de Villani. Mais de tout ce qu'il essaya d'écrire en cette langue, si inculte sous sa plume, quoique déjà si cultivée, son Commentaire sur Pétrarque est ce qui prouve le mieux que s'il la méprisait, c'est qu'il ne la connaissait pas.
Au milieu de ces orages, qui semblaient être son élément, Valla ne discontinuait point les travaux entrepris par l'ordre du pontife. Il termina la traduction de Thucydide, pour laquelle il reçut cinq cents écus d'or, un canonicat de Saint-Jean-de-Latran, et le titre de secrétaire apostolique. Il choisit ce moment, qui devait être celui de la reconnaissance, pour finir un ouvrage, nécessairement désagréable à la cour de Rome, et dont la seule annonce l'avait précédemment soulevée contre lui; je veux dire son Traité de la Donation de Constantin. Mais cette cour n'était plus la même sous un pape tolérant, et ami de la liberté d'écrire.
Il fit aussi des notes sur le Nouveau-Testament, mais comme helléniste, et non comme théologien. Enfin, il contribua autant qu'aucun autre savant de ce siècle, par son enseignement et par ses travaux, à ce mouvement vers l'érudition grecque et latine, qui ralentit et arrêta, pour ainsi dire, les progrès de la littérature italienne, mais qui rouvrit à l'Europe les sources de l'éloquence antique, de la philosophie, de la poésie et du goût.
J'ai parlé précédemment d'un professeur qui y contribua peut-être plus encore, et dont la carrière fut plus paisible. Le sage Victorin de Feltro, qui dirigeait à Mantoue ce gymnase intéressant, nommé la Maison joyeuse, où il élevait les princes de Gonzague, y tenait de plus une école publique, la première où l'on ait donné une éducation, que l'on a depuis appelée encyclopédique, telle qu'on la reçoit à peine aujourd'hui dans les pensions ou dans les collèges les plus célèbres. On y trouvait réunis les meilleurs maîtres de grammaire, de dialectique, d'arithmétique, d'écriture grecque et latine, de dessin, de danse, de musique en général, de musique instrumentale, de chant, d'équitation; et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que, par amitié pour cet excellent homme, tous ces maîtres enseignaient gratuitement. Un nombre prodigieux d'excellents élèves sortit de cette école: plusieurs ont laissé un nom dans les lettres, et se sont plu dans leurs ouvrages à rendre hommage à leur maître. Il était né en 1379, et mourut dans un âge avancé.