PAR P. L. GINGUENÉ, (continued 2)
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Plusieurs autres professeurs rendirent, à cette même époque, des services signalés à la littérature ancienne, d'où la littérature moderne devait naître. Il serait impossible de les nommer tous, et c'est assez pour nous de connaître cette élite des bienfaiteurs de l'esprit humain. Nous connaîtrons bientôt les autres par quelques détails sur les ouvrages de chacun d'eux: cette justice leur est due. Leurs travaux furent arides, et restent obscurs. Leurs noms, consacrés dans les archives de l'érudition, retentissent peu dans le monde, même parmi les amis des lettres; et sans eux cependant, sans leurs recherches courageuses, sans leur patience à déchiffrer, à expliquer et à traduire, on ignorerait peut-être encore tout ce qui fait les délices de l'esprit; une grande partie des auteurs anciens aurait péri dans ces habitations monacales, qu'on dit avoir été leur asyle, et qui ne furent que leur prison; et l'on marcherait encore dans les ténèbres de la science scolastique, pire que la nuit absolue de l'ignorance.
CHAPITRE XX.
Grecs réfugiés en Italie; leurs querelles pour Platon et pour Aristote; Académie Platonicienne à Florence; savants Italiens qui la composent, Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Landino, Politien; Laurent de Médicis, chef de la République, et bienfaiteur des lettres et des arts; troubles et guerres dans les autres états d'Italie; désastres de la fin du quinzième siècle.
Heureusement pour le jeune Marsile, qui n'avait obéi qu'à regret, ayant fait un petit voyage de Bologne à Florence, son père le conduisit avec lui dans une visite qu'il fit à Cosme de Médicis. Cosme, charmé de son extérieur agréable et de l'esprit extraordinaire qu'il montra dans ses réponses, eut dès ce moment, malgré son extrême jeunesse, l'idée d'en faire le principal appui de l'académie platonique dont il formait alors le projet. Il le prit chez lui dans ce dessein, dirigea lui-même ses études, le traita avec tant de bonté et même de tendresse, que Marsile le regarda et l'aima toute sa vie comme un second père. Cette éducation philosophique lui plaisait beaucoup plus que la première. Il y fit de si grands progrès qu'il avait à peine vingt-trois ans quand il écrivit ses quatre livres des Institutions platoniques. Cosme et le savant Christophe Landino à qui il les montra en firent de grands éloges; mais ils engagèrent Marsile à apprendre le grec avant de les publier, pour puiser dans le texte même la vraie doctrine de Platon. Il se livra à cette étude avec une nouvelle ardeur, et le premier essai de sa science dans la langue grecque fut de traduire en latin les hymnes attribués à Orphée. Ayant lu dans Platon que Dieu nous a donné la musique pour calmer les passions, il voulut aussi l'apprendre. Il se plaisait beaucoup à chanter ces hymnes en s'accompagnant d'une lyre qui ressemblait à celle des Grecs. Il traduisit ensuite le livre de l'Origine du Monde attribué à Mercure Trismegiste; et ayant fait à son bienfaiteur l'hommage de ses premiers travaux, Cosme lui fit don d'un bien de campagne dans sa terre de Carreggi, près Florence, d'une maison à la ville, et de quelques manuscrits de Platon et de Plotin magnifiquement exécutés et reliés.
Marsile entreprit alors sa traduction entière de Platon. Il l'eut achevée en cinq ans, n'étant encore âgé que de trente-cinq. Cosme n'était plus; mais son fils Pierre, qui lui succéda, eut la même amitié pour Marsile. Ce fut par ses ordres qu'il publia cette traduction, et qu'il expliqua publiquement à Florence les ouvrages de ce philosophe. Il eut pour auditeurs les hommes les plus distingués par leur érudition et leurs connaissances dans la philosophie ancienne. Laurent-le-Magnifique fit encore plus pour Marsile que n'avaient fait son père et son aïeul. Marsile entra dans les ordres, et se fit prêtre à l'âge de quarante-deux ans. Laurent lui donna plusieurs bénéfices qui le mirent dans une grande aisance, mais il n'abusa point de cette disposition à l'enrichir; et, content des biens ecclésiastiques qui lui étaient donnés, il laissa tout son patrimoine à la disposition de ses frères. Alors il partagea son temps entre ses études philosophiques et celles de son nouvel état. Sa vie fut exemplaire, son caractère doux, son esprit agréable. Il aimait la solitude, et se plaisait surtout à la campagne avec quelques intimes amis. Sa constitution débile et les fréquentes maladies auxquelles il était sujet ne diminuaient en rien son ardeur pour le travail. Des offres brillantes lui furent faites par le pape Sixte IV et par Mathias Corvin, roi de Hongrie; il s'y refusa par amour pour la retraite, par goût pour une vie égale et simple, et par reconnaissance pour les Médicis. Il mourut vers la fin du siècle, âgé de soixante-six ans.
Bientôt la philosophie et la théologie lui parurent plus dignes encore de l'occuper; et, pour approfondir, autant qu'il lui serait possible, ces deux sciences, il se mit à parcourir les écoles les plus célèbres de l'Italie et de la France, à suivre les leçons des professeurs les plus illustres, à disputer contre eux dans des exercices publics. Il acquit par là une étendue de connaissances et une facilité d'élocution, telles que son érudition et son éloquence paraissaient également merveilleuses. Partout, dans ce pélerinage scientifique, il laissa de lui la plus haute idée; et il se fit, parmi les savants et les gens de lettres de ce temps, un grand nombre d'admirateurs et d'amis. Il joignit à l'étude des langues grecque et latine, celles de l'hébreu, du chaldéen et de l'arabe; mais il paya cher l'apprentissage qu'il en fit. Un imposteur lui fit voir soixante manuscrits hébreux, et lui persuada qu'ils avaient été composés par ordre d'Esdras, et qu'ils contenaient les mystères les plus secrets de la religion et de la philosophie. Jeune encore, et sans expérience, il en donna un très-haut prix: c'étaient des rêveries cabalistiques. Il eut le malheur de vouloir s'obstiner à les entendre, et il y consacra, avec son ardeur accoutumée, un temps beaucoup plus précieux pour lui que son argent.
De retour, à vingt-trois ans, de ses voyages, il se rendit à Rome, sous le pontificat d'Innocent VIII. C'est là que, pour donner une idée de sa vaste érudition, il exposa publiquement neuf cents propositions de dialectique, de morale, de physique, de mathématiques, de métaphysique, de théologie, de magie naturelle et de cabale, tirées des théologiens latins et des philosophes arabes, chaldéens, latins et grecs. Il offrit d'argumenter, sur chacune de ces propositions, contre tous ceux qui se présenteraient. Elles sont imprimées dans ses Œuvres; et l'on ne peut que gémir, en les parcourant, de voir qu'un si beau génie, un esprit si étendu et si laborieux, se fût occupé de questions aussi frivoles. Elles excitèrent alors une grande surprise et une admiration universelle. Elles excitèrent aussi l'envie, qui parvint à empêcher la discussion proposée, et à priver ce jeune athlète du triomphe dont il paraissait être certain. On dénonça au souverain pontife treize de ces propositions, comme erronées et sentant l'hérésie. Il écrivit pour les défendre, mais, malgré son apologie, elles furent condamnées par le pape.
Laurent ne fut pas seulement, comme son aïeul et comme son père, un généreux protecteur des lettres, mais encore, ce qu'ils n'étaient pas, homme de lettres, et poëte lui-même; et, quand il n'eût pas été mis par sa fortune, son ambition et son adresse, à la tête de la république de Florence, il l'eût été, par son génie et par ses talents, à l'une des premières places de la république des lettres. C'est sous le premier aspect qu'il faut d'abord le considérer, c'est-à-dire, comme centre et mobile du mouvement d'émulation littéraire qui fut alors porté au plus haut point. Il entre à cet égard, comme partie principale, dans le tableau de ce que les gouvernements d'Italie firent pour les lettres, pendant la dernière moitié du quinzième siècle. Nous le retrouverons ensuite avec les poëtes qui se distinguèrent le plus de son temps, et sous ce point de vue, faisant une partie essentielle de l'état de la littérature italienne à cette époque, qu'il contribua tant à illustrer.
À la mort de Cosme de Médicis, Pierre son fils hérita de son immense fortune, de son influence dans les affaires de la république, et dans ses plans pour l'agrandissement de sa famille, sans hériter de ses talents supérieurs, et avec une santé faible qui ne lui laissait pas toujours les moyens de développer les qualités qu'il avait reçues de la nature. Le peu de temps qu'il vécut ne fut cependant point perdu pour l'encouragement des lettres. On le voit par la dédicace de plusieurs ouvrages publics dans ce court intervalle, et plus encore par le soin qu'il prit de soutenir tous les établissements de Cosme et d'augmenter sans cesse les riches collections qu'il avait formées.
Élevé dans le sein d'une chaste héroïne, Je n'ai point de son sang démenti l'origine.
Quant aux qualités physiques, on vante ses formes athlétiques et prononcées. On avoue qu'il manquait de grâces, que sa figure était commune, sa vue faible, sa voix rude, et que la nature lui avait refusé le sens de l'odorat; mais elle avait mis dans son ame une élévation, dans son esprit une pénétration et une étendue qui perçait à travers ces désavantages. Il se livrait avec beaucoup d'ardeur aux exercices qui augmentent la force, donnent de la souplesse et affermissent le courage. L'équitation, la chasse, les joutes et les tournois faisaient ses délices, autant que la philosophie, la littérature et la poésie. Il réussissait également à tout ce qu'il voulait entreprendre. Il n'avait pas encore dix-sept ans à la mort de son aïeul, et, dès ce moment, il prit part à l'administration des affaires. Pierre de Médicis, toujours languissant et souffrant, l'appela dès-lors à ce partage, et eut, dans plusieurs occasions, à se louer également de son courage et de sa capacité.
Dès que Laurent se fut mis en possession de sa fortune, de la direction des affaires publiques, et de celles de son temps, il s'occupa de consolider et d'accroître encore la première par le commerce et par la culture des terres; de devenir de plus en plus maître de la seconde par son application, sa munificence et sa popularité, de donner tout ce qu'il pourrait du troisième à son goût pour les arts, à la société des savants et des artistes; enfin de ne rien épargner pour leur encouragement. Bientôt ses libéralités éclairées, et peut-être plus encore son affabilité pleine d'égards, rassemblèrent autour de lui ce qu'il y avait de plus distingué en Italie, dans les arts et dans les lettres. Il avait quelquefois l'adresse de se faire choisir par ses concitoyens, pour opérer le bien qu'il leur inspirait le désir de faire, et il prenait sur sa fortune de quoi remplir leurs intentions. C'est ainsi que l'Université de Pise, étant tombée dans une entière décadence, son rétablissement, qui importait aux Florentins, fut résolu. Laurent fut nommé, avec quatre autres citoyens, pour l'exécution de ce projet. Il se transporta avec eux à Pise, aplanit, par ses dons, toutes les difficultés, ajouta, de son bien, des sommes considérables aux six mille florins annuels qu'avait accordés la république, rétablit l'Université sur le pied le plus respectable, et vint rendre compte avec simplicité, à la seigneurie de Florence, de l'exécution d'un plan dont elle se doutait à peine qu'il fût l'auteur.
La philosophie platonicienne était toujours une de ses études favorites; l'académie fondée par son aïeul, et dirigée par Marsile Ficin, devint l'objet de sa sollicitude particulière. Il voulut renouveler, en l'honneur de Platon, la fête annuelle qui s'était célébrée dans l'antiquité, depuis la mort de ce philosophe jusqu'au temps de ses disciples, Plotin et Porphyre, et qui était interrompue depuis douze cents ans. Cette célébration se fit, avec beaucoup de solennité, à Florence et à la terre de Careggi le même jour. Elle subsista pendant plusieurs années, et ne contribua pas peu à donner à la philosophie platonicienne le surcroît de crédit dont elle jouit en Italie à la fin de ce siècle.
La guerre que l'implacable Sixte IV suscita contre Laurent plutôt que contre les Florentins, et qui menaçait d'embraser l'Italie, le parti magnanime que prit Laurent de se rendre, sans armes et presque sans suite à Naples, auprès du roi Ferdinand, l'un de ses plus ardents ennemis, et de négocier ainsi la paix pour sa patrie; le succès de cette ambassade extraordinaire, et le surcroît de puissance que tous ces événements procurèrent à Médicis, ne sont pas de mon sujet. Mais je dois rappeler ici l'excellent écrit de Politien sur cette conjuration des Pazzi, l'un des meilleurs et des plus élégants morceaux d'histoire écrits en latin moderne, et qui ne porte pas moins l'empreinte de son talent littéraire que de son tendre attachement pour ses bienfaiteurs.
Le retour de la paix rendit à Laurent ce calme dont il aimait à jouir dans le commerce des Muses. Il ne connaissait point de délassement plus doux, après les fatigues et le tumulte des affaires. La poésie ne l'intéressait pas moins que la philosophie; et, soit dans son palais à Florence, soit dans ses maisons de Fiésole ou de Careggi, sa société était aussi souvent composée des trois frères Pulci et de quelques autres poëtes, que de Pic de la Mirandole et de Marsile Ficin; s'il aimait Politien plus que tous les autres, c'est peut-être parce qu'il était à-la-fois poëte et philosophe. Il lui avait confié l'éducation de l'aîné de ses fils, et ne se séparait, pour ainsi dire, jamais ni de ses enfants ni de lui. Si l'on en croit Politien, ce n'était pas Laurent qui le consultait sur ses ouvrages, c'était Politien lui-même qui consultait avec fruit Laurent sur les siens. Dans cet âge plus mûr, Médicis traita souvent, dans ses vers, des sujets plus élevés et plus graves qu'il n'avait fait dans sa jeunesse. Quelques-unes de ses pièces roulent sur la philosophie platonicienne, et il possède l'art de la rendre aussi claire que ceux qui la traitaient en prose, la rendaient ordinairement obscure. Il offre, dans d'autres pièces, le premier modèle de la satire italienne; dans d'autres encore, il montre, pour la poésie descriptive et imitative, un talent qui n'appartient qu'aux grands poëtes. Enfin, quelques-unes de ses poésies sont de simples chansons, faites pour être chantées par le peuple, dans le délire des fêtes et des mascarades du carnaval. C'était un genre de spectacles que les Florentins aimaient avec passion: Laurent les servait selon leur goût. Il imaginait lui-même, pour ces sortes de fêtes, les déguisements les plus singuliers, composait des vers qui étaient récités par les masques, et des chansons qui étaient répétées par le peuple. Il engageait les poëtes les plus connus à en composer comme lui, mais les siennes étaient presque toujours les plus gaies et les plus piquantes. Enfin, on le voyait souvent, dans ces solennités joyeuses, descendre de son palais, venir se mêler, sur la place, aux danses populaires, chanter le premier une ronde qu'il venait de faire, pour réjouir les Florentins, et rentrer chez lui au milieu des applaudissements et des acclamations d'un peuple qui n'avait jamais été gouverné si gaîment.
Du sein de ces amusements il ne cessait point de tenir l'œil sur les affaires de la république, qui conservait toujours sa forme apparente, sur les affaires de son commerce, qui étaient immenses, et sur celles de l'Europe entière, qu'il embrassait par sa politique et par son commerce. Des troubles s'élevèrent; des guerres lui furent suscitées. Il fit tête à tous les orages, vint à bout de les calmer, et fit, par sa bonne administration, monter au plus haut degré la prospérité publique. Celle des lettres et des arts l'occupait sans cesse. La bibliothèque fondée par Cosme, accrue par Pierre, devint un des objets particuliers de ses soins. Il envoya dans toutes les parties du monde, pour y recueillir des manuscrits de toute espèce et dans toutes les langues savantes. Il fut admirablement secondé, dans ses recherches, par les savants dont il était environné, surtout par Pic de la Mirandole, et par son cher Politien. Je voudrais, disait-il, qu'ils me fournissent l'occasion d'acheter tant de livres, que ma fortune devînt insuffisante, et que je fusse obligé d'engager mes meubles pour les payer. Le Grec Jean Lascaris entreprit, à sa demande, un voyage dans l'Orient, et en rapporta un nombre considérable d'ouvrages très-rares et du plus grand prix. Il en fit un second, mais plusieurs années après, et vers la fin de la vie de Laurent, qui mourut avec le regret de ne le pas voir de retour. Ce qu'il y a de touchant dans ces soins que prenait Médicis, et dans les dépenses prodigieuses qu'il faisait pour rassembler ainsi des livres de toutes les parties du monde, c'est que c'était à l'amitié qu'il consacrait et ces soins et ces sacrifices. Son but unique était de former, pour Politien et pour Pic de la Mirandole, une collection si abondante, que rien ne pût manquer à leurs recherches d'érudition et à leurs travaux.
L'invention de l'imprimerie, qui se répandait alors en Toscane, ouvrit un nouveau champ à ses libéralités, et à cette insatiable activité qui le portait vers tout ce qui était grand et utile: il vit le parti qu'on en pourrait tirer pour multiplier et en même temps pour épurer les richesses littéraires. Il engagea plusieurs savants à collationner et à corriger les manuscrits des anciens auteurs, pour qu'ils fussent imprimés avec la plus grande correction. Christophe Landino, Politien, et plusieurs autres érudits, se livrèrent avec zèle à ce travail minutieux et difficile; et plusieurs bonnes éditions grecques et latines furent les fruits de leurs veilles et des encouragements de Médicis. L'immense travail que Politien entreprit et eut le courage d'achever, sur les Pandectes de Justinien, et qui le place parmi les plus habiles professeurs de la science du droit chez les modernes, lui fut encore, en quelque sorte, inspiré par Laurent, qui aplanit toutes les difficultés, procura tous les manuscrits, et prodigua tous les secours. Enfin, les savants Mélanges ou Miscellanea de Politien sont encore un résultat des études qu'il put faire dans la riche bibliothèque de son patron, des entretiens mêmes qu'ils avaient en se promenant ensemble à cheval, promenades que Laurent préférait aux cavalcades et aux pompes les plus brillantes; et ce recueil, précieux pour l'érudition, fut imprimé à sa prière et à ses frais.
Son zèle fut le même pour les arts. Quoiqu'ils eussent déjà fait quelques progrès à Florence, c'est à lui surtout qu'ils durent une existence nouvelle et un plus grand essor. Sachant que le moyen le plus sûr de stimuler les talens de ceux qui vivent est d'honorer la mémoire des talents qui ne sont plus, il fit élever au célèbre peintre Giotto un buste de marbre dans l'église de Santa-Maria del Fiore. Il voulut obtenir des habitants de Spolète les cendres de leur compatriote Filippo Lippi, et lui faire ériger, dans la même église, un mausolée; sur leur refus, qui les honore autant que l'artiste, Laurent fit ériger ce monument à Spolète même, par Filippo le jeune, sculpteur habile, fils du peintre. Politien fit, en beaux vers latins, des inscriptions pour ces deux monuments. Alors, Antonio Pollajuolo, Domenico Ghirlandajo, Baldovinetti, Luca Signorelli, se distinguèrent à la fois. La sculpture rivalisa d'émulation et de progrès avec la peinture. Dès le commencement de ce siècle, Donatello et Ghiberti avaient beaucoup perfectionné cet art. Ce fut sous la direction de Donatello que Cosme de Médicis commença cette grande collection de morceaux de sculpture antique, premier noyau de la célèbre galerie de Florence, et dont la valeur fut estimée, après sa mort, à plus de 28,000 florins. Son fils Pierre l'augmenta considérablement. Laurent l'enrichit, après eux, des morceaux les plus précieux et les plus rares; et il leur donna une destination nouvelle, qui fut une inspiration du génie des arts et un bienfait public. Il fit disposer une partie de ses jardins de manière à servir d'école pour l'étude de l'antique, et fit placer dans les bosquets, dans les allées et dans les bâtiments, des statues, des bustes et d'autres ouvrages de l'art. Il donna la surintendance de ces objets au sculpteur Bertoldo, élève de Donatello, déjà avancé en âge, et pour qui ce fut une honorable retraite. Il payait aux jeunes gens sans fortune, qui se sentaient le goût des arts, et qui venaient étudier dans cette grande école, des appointements suffisants pour les soutenir dans leurs études, et fonda des prix considérables pour récompenser leurs progrès. C'est à cette institution qu'il faut attribuer l'éclat surprenant que jetèrent tout à coup les beaux-arts vers la fin du quinzième siècle, et qui se répandit rapidement de Florence dans tout le reste de l'Europe. C'est à cette institution que l'on doit ce que l'histoire des arts offre peut-être de plus sublime, puisqu'on lui doit Michel-Ange.
Issu d'une famille noble, mais peu riche, Michel-Ange Buonarotti avait été placé, par son père, à l'école de Ghirlandajo. À la demande de Laurent, deux des élèves de ce peintre furent choisis pour venir continuer leurs études dans ses jardins. Le jeune Michel-Ange fut un de ces deux élèves; et ce fut là qu'à l'aspect des chefs-d'œuvre antiques, en les copiant dans ses dessins, en modelant en terre glaise d'après ces admirables modèles, il sentit naître en lui ces grandes et sublimes idées qui se développèrent ensuite sous son pinceau, sous son ciseau, et dans ses plans d'architecture. La grande réforme qu'il opéra dans les arts eut pour origine son admission dans les jardins de Médicis. Laurent, charmé de ses progrès rapides, des premiers essais qu'il fit de son talent, et du génie que sa conversation annonçait comme ses ouvrages, fit venir le père, lui annonça que dorénavant il se chargeait de son fils, et pourvut même généreusement aux besoins du vieillard et de sa nombreuse famille. Michel-Ange, devenu le commensal de Laurent, fut dès-lors, dans son palais, comme l'étaient les savants et les artistes célèbres, sur le pied de l'égalité la plus parfaite, mangeant avec eux à sa table, où, par une règle peu suivie, et qui devrait toujours l'être, les distinctions, les cérémonies, l'étiquette, étaient abolies; où chacun prenait place au hasard, était servi selon son goût, parlait ou se taisait à son gré. C'est ainsi que ce jeune artiste, destiné à être un si grand homme, se trouva tout de suite en relation avec l'élite des citoyens, des artistes et des gens de lettres de Florence; c'est là qu'il prit le goût de toutes les connaissances qui peuvent concourir à la perfection des arts; c'est dans le palais de Médecis qu'il passait ses instants de loisir à étudier les camées, les médailles, les pierres précieuses dont Laurent possédait une collection immense; c'est là aussi qu'il s'unit d'amitié avec plusieurs savants, qui ouvrirent à son génie les trésors de l'érudition et de la science. La nature avait tant fait pour lui, qu'indépendamment de ces secours, il se fût sans doute élevé très-haut dans les arts; mais, qui peut savoir cependant toute l'influence qu'eurent sur un si beau génie, les études qu'il fit, les liaisons qu'il forma, les traitements mêmes qu'il reçut dans le palais de Médicis?
La fin de ce siècle si brillant, surtout à Florence, par les progrès des lettres et des arts, n'offre pas, dans tous les autres états de l'Italie, le même spectacle. Il s'y rassemblait des orages qui éclatèrent enfin sur Florence même. Quelques princes protégeaient encore les sciences; mais le plus grand nombre était occupé d'intrigues ambitieuses et sanglantes; et si l'impulsion n'avait pas été donnée dès le commencement par des gouvernements placés dans des circonstances plus heureuses, ce siècle qui jeta un grand éclat, et qui surtout posa les fondements solides de la gloire des siècles suivants, ne leur eût peut-être transmis que des désastres et de la honte. Rome et Milan exercèrent la plus forte influence sur ce funeste changement.
Florence, délivrée de Charles VIII et des Médicis, n'en redevint pas plus libre. Le moine Savonarole s'empara des esprits, y souffla ses visions fanatiques, au lieu des inspirations de la liberté, devint le maître, et tomba du faîte du pouvoir dans le bûcher allumé par ses partisans mêmes. Pierre de Médicis essaya plusieurs fois inutilement de rentrer à Florence. Après dix ans d'une vie errante et malheureuse, il se mit au service des Français, dans leur seconde expédition de Naples, et lorsqu'ils furent défaits aux bords du Gariglian, il se noya misérablement dans ce fleuve. Nous verrons dans la suite ce que devint la malheureuse Florence, et comment les lettres et les arts, qui en avaient été comme bannis, retrouvèrent à Rome un protecteur plus puissant et plus heureux, dans un pape, frère de Pierre et fils de Laurent, très-mauvais chef de l'église, mais digne, comme souverain, de servir de modèle, et qui fut doublement le bienfaiteur de l'esprit humain, en encourageant, en favorisant de tous ses moyens et de toute sa puissance, les lettres et les arts qui l'éclairent et l'honorent, et en contribuant, par l'excès et par l'abus même, à le guérir en partie de la superstition qui l'aveugle et l'avilit.
CHAPITRE XXI.
Suite des travaux de l'érudition pendant le quinzième siècle; Antiquités, Histoires générales et particulières; Poésie latine; Poëtes latins trop nombreux; Couronne poétique prodiguée et avilie.
On ne se borna pas, dans ce siècle de l'érudition, à la recherche des anciens, à l'étude de leurs langues, à la propagation et à l'interprétation de leurs chefs-d'œuvre; on y joignit la recherche et la découverte des antiquités, des médailles, des monuments antiques. On en formait des collections, on expliquait les inscriptions, on s'en servait pour l'intelligence des auteurs, et les auteurs servaient à leur tour à expliquer les monuments.
Plusieurs hommes de lettres, livrés comme lui à l'étude de l'antiquité, s'y rassemblaient; leurs entretiens roulaient sur les monuments que l'on retrouvait à Rome, sur les langues grecque et latine, sur les ouvrages des anciens auteurs, et quelquefois sur des questions philosophiques. La plupart de ces académiciens étaient jeunes. Leur zèle pour l'antique les dégoûta de leurs noms de baptême et de famille; ils prirent des noms anciens: le fondateur choisit celui de Pomponio Leto, ou plutôt Pomponius Lœtus; Philippe Buonaccorsi, s'appela Callimaco Esperiente, ou Callimachus Experiens, ainsi des autres. Peut-être ces jeunes gens, dans leurs conversations philosophiques, se permirent-ils d'autres comparaisons entre les institutions anciennes et les modernes, où celles-ci n'avaient pas l'avantage. Cela fut transformé, auprès du pape Paul II, en mépris pour la religion, bientôt en complot contre l'église, et enfin en conspiration contre son chef.
Écrites avec une élégance et une force de style qui étaient alors très-rares, elles commencent de plus à offrir des exemples d'une saine critique. L'auteur examine, doute, conjecture; cite les anciens monuments; rejette les erreurs reçues. Il en commet sans doute lui-même, principalement dans l'histoire des premiers siècles; et, quoiqu'il parle plus librement des papes que les autres historiens catholiques, on aperçoit facilement que, lors même qu'il voit la vérité, il n'ose pas toujours la dire; mais c'est beaucoup qu'il soit aussi éclairé que son siècle le lui permettait, et plus véridique que tout autre peut-être ne l'eût été à sa place. On lui a reproché d'avoir trop mal parlé de Paul II. On voit, en effet, dans la Vie de ce pontife, qui est la dernière de l'ouvrage, que Platina ne lui pardonne pas les rigueurs injustes de la prison et des tortures; on ne peut sans doute lui contester le droit de dénoncer à la postérité ces actes de tyrannie; mais c'était en son privé nom, et dans un ouvrage à part, qu'il devait exercer cette juste vengeance: les intérêts particuliers et les passions personnelles doivent être bannis de l'Histoire.
Ses ouvrages, imprimés pour la première fois à Rome, en 1495, consistent d'abord en plusieurs Traités de philosophie morale, en douze discours, harangues et oraisons funèbres, et en neuf livres d'épîtres, intéressantes pour l'histoire littéraire et même pour l'histoire politique de ce temps. On y trouve ensuite, après la vie du pape Pie II, l'histoire de Braccio de Pérouse, divisée en six livres, et enfin huit livres d'élégies et d'épigrammes, en vers de différentes mesures et sur des sujets de toute espèce. Il faut convenir que plusieurs de ces poésies sont d'une galanterie qui s'accorde mal avec l'état du poëte; c'est une Diane, puis une Sylvie, puis une Suriane, et d'autres encore dont il se plaint souvent, et dont il se loue quelquefois. Mais l'histoire de ce temps là familiarise avec ces dissonances, et dans ces sortes de sujets, comme dans les sujets plus graves, ce bon évêque a du moins une touche spirituelle et une facilité de style qui plaît aux connaisseurs; ils n'y désireraient qu'un peu plus de correction et de travail.
Il eut, dans ses amours avec elle, Politien pour rival. De là vinrent les inimitiés qui divisèrent ces deux poëtes; elles s'exhalèrent avec violence dans les vers de Politien; on n'en voit aucune trace dans ceux de Marulle. Il était aimé: la modération lui était plus facile. En général, presque aucune de ses épigrammes n'est mordante; aucune ne blesse la décence; et il a ces deux avantages sur plusieurs des poëtes les plus célèbres de son temps.
Si l'on ajoute à tous ces poëtes latins un nombre presque aussi considérable dont j'ai cru inutile de parler, et si l'on y joint encore, et la plupart des bons poëtes italiens qui écrivirent en même temps dans les deux langues, et presque tous les littérateurs, historiens, philosophes de ce temps, qui s'exercèrent plus ou moins dans la poésie latine, et dont les vers se trouvent, ou imprimés, ou épars en manuscrit, dans diverses bibliothèques, on conviendra que, depuis la renaissance des lettres, il n'y avait eu dans aucun siècle autant de versificateurs. En désignant quelques-uns d'eux qui obtinrent la couronne poétique, j'ai dit que cet honneur, en devenant trop commun, était tombé en discrédit. L'histoire, qui a dû retracer l'importance que Pétrarque avait mise à l'obtenir, et l'éclat qu'avait en ce triomphe, ne doit pas négliger les faits qui en constatent la décadence et l'avilissement.
CHAPITRE XXII.
De la Poésie italienne au quinzième siècle. Poëtes qui fleurirent alors, Giusto de' Conti, Montemagno le jeune, Burchiello, Laurent de Médicis, Politien, les trois frères Pulci, Bojardo, Bellincioni, Serafino d'Aquila, Tebaldeo, l'Unico Aretino, le Notturno, l'Altissimo, l'Achillini, etc.; Femmes poëtes.
Tandis que le génie actif des Italiens se portait avec tant d'ardeur à la recherche et à l'imitation des trésors de la littérature antique; tandis que l'ancienne langue du Latium reprenait, sous des plumes savantes, son élégance et son caractère primitif, que devenait, dans l'idiôme nouveau dont nous avons vu la naissance et les rapides progrès, celui des arts de l'imagination qui s'élève au-dessus de tous les autres, quand il a une fois atteint l'entier développement de ses forces, et qui, dès le siècle précédent, semblait y être parvenu? Que devenait la poésie? On croirait qu'après Dante et Pétrarque, la langue du style sublime et celle du genre gracieux étant formées, l'art de parler en figures et en images, et celui de revêtir les unes et les autres de cette harmonie qui en est la couleur, étant non-seulement inventé, mais porté à son plus haut point de perfection, le nombre des poëtes italiens, déjà considérable avant ces deux poëtes par excellence, avait dû devenir innombrable; et qu'au moment où les maîtres de la poésie antique reparaissaient de toutes parts, ces deux maîtres de la poésie moderne ayant montré par leur exemple la route qu'il fallait suivre, on devait, pour ainsi dire, se précipiter en foule sur leurs pas. Il arriva pourtant tout le contraire. Pendant la plus grande partie du quinzième siècle, la poésie italienne languit. Elle ne s'enrichit pas des travaux de l'érudition; elle en fut comme absorbée; et ce ne fut que vers la fin de ce siècle, que, reprenant une partie de son éclat, elle annonça tout celui dont elle devait briller dans le suivant. Mais si, placé entre ces deux grands siècles poétiques, le quinzième ne paraît jeter qu'une faible lumière, nous allons voir que, considéré en lui-même et sans parallèle avec les deux autres, il a encore assez de richesses, et que peut-être on ne l'apprécie pas ce qu'il vaut.
Sans vouloir décider jusqu'à quel point il est permis de rire ou de se moquer des poésies du Burchiello, on reconnaît, dans plusieurs poëtes de ce siècle, le désir, et, autant que nous pouvons en juger, le talent d'imiter son style. À la suite de ses sonnets, on en a imprimé de Domenico da Urbino, de Niccolò Cieco d'Arezzo, de Francesco Alberti, d'Antonio Alamanni, du Bellincioni, d'Alessandro Adimari, et de quelques autres moins connus, qui paraissent tout aussi extravagants et aussi complètement inintelligibles que ceux du Burchiello même. La bizarrerie de son cerveau a créé un genre à part; cela s'appelle écrire ou rimer à la Burchiellesca, et les poëtes qui ont ajouté au tort de travailler dans un genre dont le principal mérite est de ne pouvoir être entendu, celui de ne le faire que par imitation, sont des poëtes Burchiellesques; Voltaire a dit:
Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
Mais le genre ennuyeux se subdivise en plusieurs espèces; et il me semble qu'à moins d'avoir dans l'esprit une disposition particulière à s'amuser de ce qu'on ne comprend pas, on peut ranger la poésie Burchiellesque dans l'une de ces subdivisions.
Le berger convient que cette sorte de malheur n'assiége point en effet les habitants du village, mais qu'il en est d'autres non moins cruels auxquels on y est livré; il ne fait point de peintures vagues et de lieux communs, mais représente avec une grande justesse d'idées et d'expressions, les peines et les travaux de la vie champêtre. Le philosophe Marsile Ficin arrive; les deux interlocuteurs consentent à le prendre pour juge. Il développe alors, au sujet du bonheur, les dogmes de sa philosophie, c'est-à-dire, de celle de Platon. Il examine la valeur réelle de ce qu'on appelle communément biens et avantages; ce n'est point là que peut être le vrai bien; il n'existe pour notre ame que lorsqu'elle est dégagée des liens du corps; il n'existe que dans l'amour et dans la contemplation céleste. Ici-bas tous les biens sont imparfaits, et nos maux sont plus grands à mesure que notre désir du bonheur s'augmente. Notre plus grand bien n'est qu'une exemption de maux. La vie heureuse n'est donc ni celle du berger qui est si paisible, ni celle de Laurent qui paraît si belle, ni aucune autre vie mortelle, puisque la véritable félicité ne peut exister dans ce monde.--L'entretien terminé, le poëte resté seul adresse à l'éternelle lumière, au dieu de Platon, une prière conforme aux grandes et nobles idées que ce philosophe donne de la Divinité; elle remplit le sixième et dernier chapitre de ce poëme, moins recommandable par le style que par l'élévation des idées et des sentiments.
Il le fut aussi de la satire proprement dite, et ce fut de même par chapitres et en terza rima qu'il donna l'exemple de la traiter. Ses Beoni, ou ses Buveurs, divisés en neuf capitoli, dont il n'acheva pas le dernier, sont une satire ingénieuse et piquante de l'ivrognerie. Il feint que dans un jour d'automne, revenant de sa campagne à Florence, par le chemin qui aboutit à la porte de Faenza, il voit tant de gens marcher d'un air empressé sur la route, qu'il n'aurait pu les compter. Parmi eux, il reconnaît Bartolino, son ancien ami, dit-il, et qu'il connaissait depuis l'enfance; il lui demande ce que signifie cette foule et cet empressement. Bartolino, chancelant et se soutenant à peine, s'arrête, et lui répond qu'ils vont tous au pont de Rifredi, prendre leur part d'une excellente pièce de vin qu'un de leurs amis vient d'ouvrir pour les en régaler tous. Le poëte l'interroge sur ceux qu'il voit le plus à sa portée: ce sont de bons ecclésiastiques, l'un curé d'Antella, toujours joyeux parce qu'il ne va jamais sans sa bouteille; l'autre, pasteur de Fiésole, qui est rempli de dévotion pour sa tasse, et la fait toujours porter auprès de lui par son chapelain Antoine. Elle le suit partout, même à la procession. Ne l'y as-tu pas vu quand il commande à tout le monde de s'arrêter? Il appelle à lui les chanoines ses confrères; ils font cercle autour de lui, le couvrent de leurs manteaux, et lui c'est avec sa tasse qu'il se couvre le visage.»
Tous ces portraits, qui sans doute n'étaient pas de fantaisie, quoique les noms de la plupart des personnages soient déguisés, devaient être alors très-piquants; ils le sont encore par le comique des figures et la vivacité des couleurs. Ce qu'il y a de plaisant, c'est cette espèce d'imitation, ou si l'on veut de parodie du poëme de Dante qui règne dans tout l'ouvrage. Au lieu de Virgile, c'est Bartolino que le poëte interroge sur tous les personnages qu'il voit passer, et qui les lui fait connaître; et, pour rappeler de temps en temps la ressemblance, il ne manque pas de répéter comme Dante: Alors je dis à mon guide, ou mon guide me répondit: Allor dissi al mio duca, ou Quando il mio duca disse, etc. La mesure et le rhythme sont aussi les mêmes; mais au lieu d'un style serré, nerveux et tendu comme celui de la Divina Commedia, celui des Beoni est simple, coulant, souvent naïf, toujours clair et naturel. C'est celui qu'ont pris pour modèle, dans leurs satires et dans leurs capitoli, l'Arioste, Berni, Bentivoglio et la plupart des autres satiriques du seizième siècle. Ce premier essai d'un genre nouveau fut en quelque sorte improvisé; Laurent ne s'en occupa qu'à l'instant même où il venait de faire cette rencontre. Il fit presque d'une haleine les huit chapitres. Quelques jours après, il se refroidit sur ses Buveurs, et n'acheva point le neuvième. On a beau dire que le temps ne fait rien à l'affaire, quand les vers sont mauvais, sans doute; mais lorsqu'ils sont bons, qu'ils sont dans un genre tout neuf, qu'ils méritent de servir ensuite de modèles, une composition si rapide est sûrement un mérite de plus.
Bien différent de ces poëtes qui ne savaient chanter qu'un objet, et qui passaient leur vie à aiguiser sur cet objet, quelquefois tout fantastique, la subtilité de leur esprit, Laurent appliquait son talent poétique à tout ce qui l'affectait, aux choses de la vie, à celles qui faisaient la matière de ses études, ou qui l'environnaient et frappaient habituellement ses yeux, ou qui s'y offraient subitement. Sa prédilection pour la nature champêtre paraît sans cesse dans ses vers, parce qu'elle était dans son ame. Tous les moments qu'il pouvait dérober aux affaires, il les passait dans les maisons délicieuses qu'il possédait à la campagne. Celle qu'il avait fait bâtir à Poggio Cajono, était son séjour favori. L'Ombrone y formait une île nommée Ambra, qu'il s'était plu à embellir, et il avait pris tous les moyens que l'art, employé avec une prodigalité royale, peut fournir contre la rapidité d'un fleuve et contre les inondations. Ces moyens furent inutiles; une inondation terrible emporta les embellissements, les travaux, les fabriques, la terre même, pour ainsi dire, et ne laissa que les rochers et la pierre nue. Un possesseur vulgaire n'aurait montré que des regrets et de l'emportement. Médicis y vit un sujet poétique. Sa chère Ambra devint une nymphe, aimée du jeune Lauro, berger des Alpes: Elle se baignait dans l'Ombrone pendant la chaleur du jour. Le Dieu du fleuve la voit, en est épris, veut la saisir; elle fuit le long du rivage; le fleuve la poursuit, mais en vain, jusqu'au lieu où ses eaux se jettent dans l'Arno. Il s'écrie alors, il invoque le Dieu de l'Arno et l'appelle à son aide. L'Arno se lève, court au-devant de la nymphe; elle se trouve ainsi pressée entre le fleuve qui l'arrête et le fleuve qui la suit. Fidèle à son cher Lauro, elle implore le secours des dieux. Au moment où l'Ombrone croit l'atteindre, il ne voit plus qu'un rocher qui s'élève, s'étend, s'accroît devant lui et forme une île, autour de laquelle il ne peut plus que courir. Il se repent alors, et regrette d'avoir réduit une nymphe si belle à n'être plus qu'un amas de rochers.
Qu'elle est belle la jeunesse Qui passe et fuit si grand train! Rions, aimons, le temps presse: Rien n'est moins sûr que demain.
«Voici Bacchus et Ariane, beaux et tous deux brûlants d'amour; ils savent que le temps fuit et nous trompe; ils ne veulent plus se quitter; les nymphes et tous les gens qui les entourent, gais et contents comme eux,
Épris d'amour et de vin, Comme eux répètent sans cesse; Rions, aimons, le temps presse: Rien n'est moins sûr que demain.
Ces satyres pétulants, amoureux de toutes les nymphes, leur ont tendu mille piéges, dans les antres, dans les bosquets;
Maintenant le dieu du vin Seul a toute leur tendresse; Buvons comme eux, le temps presse: Rien n'est moins sûr que demain.
Celui qui vient lentement, pesamment porté sur son âne, est le vieux et joyeux Silène, chargé d'embonpoint et d'années.
Il veut se dresser en vain; Mais il rit et boit sans cesse; Rions aussi, le temps presse: Rien n'est moins sûr que demain.
C'est Midas qui vient après eux: tout ce qu'il touche devient or; à quoi servent tant de trésors, puisque l'avare n'en a jamais assez?
Quel triste et fâcheux destin Que d'être altéré sans cesse! Rions plutôt, le temps presse: Rien n'est moins sûr que demain, etc.
Tous ces chants n'ont pas à beaucoup près cette teinte philosophique: le plus grand nombre, au contraire, tant de ceux de Laurent, que de ceux que composaient d'autres poëtes, est d'une gaîté grivoise qui suppose des mœurs publiques, sinon plus corrompues, au moins plus franchement licencieuses que les nôtres; tous les métiers et tous les instruments qu'ils emploient sont des sujets inépuisables d'équivoques et de quolibets, dont la plupart de ces chants sont remplis; mais on n'y voit aucune expression sale ou grossière. Comme l'attribut éminemment distinctif de l'homme, après la raison, est le langage, il semble que la bassesse et la grossièreté des mots le ravale encore plus bas que la licence des mœurs; et si, pour amuser un peuple corrompu, il lui fallait des plaisanteries libres, on voit du moins que, pour s'en faire aimer, Laurent savait l'égayer sans l'avilir.
Ben venga maggio E'l gonfalon selvaggio.
Ce qui mérite le plus de fixer ici l'attention, c'est que ce chansonnier joyeux, ce poëte aimable, cet homme simple et populaire, était un des premiers personnages de son siècle, un grand homme d'état, un philosophe profond, et qu'au moment où on le voyait sur la place de Florence diriger les mouvements d'une danse de jeunes filles, il venait peut-être de s'enfoncer dans les obscurités les plus creuses du platonisme, ou de lutter, par son génie, contre la politique tortueuse des plus habiles cabinets de l'Italie et de l'Europe.
Dans cette pièce, écrite tout entière en octaves, et dont il paraît qu'une partie était chantée, il n'est question ni de S. Jean l'évangéliste, ni de l'apôtre S. Paul, mais du martyre de Jean et de Paul, deux eunuques de la fille de Constantin, qu'on appelle le Grand. Cette fille, nommée Constance, est lépreuse: Ste. Agnès la guérit par un miracle. Constantin, devenu vieux, se démet de l'empire entre les mains de ses enfants; Julien, qu'on a surnommé l'Apostat, leur succède, et c'est ce nouvel empereur qui fait couper la tête aux deux jeunes eunuques de sa sœur, parce qu'ils adorent le dieu qui l'avait guérie de la lèpre par l'intercession de Ste. Agnès. Il est puni, et tué dans une bataille, non par le fer ennemi, mais par un martyr peu connu, ou dont le nom est plus célèbre dans la mythologie que dans l'histoire, et qui s'appelle S. Mercure.
On déployait dans ces spectacles un appareil, une magnificence extraordinaires. Le théâtre était ordinairement dressé dans une église. On y faisait jouer de grandes machines. Les perspectives ou décorations changeaient souvent. Le nombre des comparses ou de ceux qui formaient le cortége des acteurs principaux, était immense. Des joûtes, des tournois, des batailles, des fêtes données à la cour, des banquets royaux, des bals et des concerts paraissaient tour à tour sur la scène. Dans cette représentation de saint Jean et de saint Paul, sainte Agnès apparaissait à Constance, et la Madonne se montrait aussi sur le tombeau du martyr saint Mercure. Toutes deux venaient du ciel, et étaient portées sur des machines en forme de nuages. Au dénouement, saint Mercure sortait de son tombeau; et s'élevait sans doute en l'air pour blesser Julien dans la bataille: on donnait un banquet et une fête à la cour, accompagnée de danses, de concerts de voix et d'instruments, pour célébrer la guérison de Constance; et deux grands combats étaient livrés sur le théâtre. En un mot, on n'accompagne aujourd'hui d'une pareille pompe, chez aucune nation de l'Europe, la représentation des chefs-d'œuvre dramatiques les plus fameux.
En résumant ce que nous avons dit des poésies de Laurent de Médicis, nous y verrons une grande souplesse à traiter tous les genres et à prendre tous les tons; dans le sonnet et la canzone, un style inférieur à celui de Pétrarque, mais supérieur à celui de tous les autres poëtes lyriques qui avaient écrit depuis un siècle entier; dans la poésie philosophique, une clarté qui écarte tous les nuages, une grâce facile qui fait disparaître l'aridité de tous les détails; dans la satire, une touche originale, une création et un modèle; dans des genres plus légers, et si l'on veut plus futiles, une aisance et un naturel qui écartent toute idée de travail. Nous verrons enfin dans Laurent un des principaux restaurateurs de la poésie italienne, qui était restée en silence pendant un siècle, comme désespérant de soutenir son premier succès, et découragée par la sublimité même de ses premiers chants.
Il fut bien secondé, dans cette entreprise, par des génies heureux, qui semblèrent éclore à la fois pour donner à la dernière moitié du quinzième siècle un éclat qui manque à la première, et pour préparer, en quelque sorte, les merveilles du siècle suivant.
Ange Politien occupe parmi eux le premier rang. Le goût du temps, qui était principalement tourné vers les travaux de l'érudition, en fit un érudit; la faveur dont les études philosophiques jouissaient chez les Médicis, en fit un philosophe; la nature l'avait fait poëte. Je ne répéterai point ici ce que j'ai dit des poésies grecques et latines qu'il publia de l'âge de treize à celui de dix-sept ans. On place dans cet intervalle une composition qui serait plus merveilleuse, si en effet Politien l'eût produite à quatorze ans; ce sont ses Stances pour la joûte de Julien de Médicis, frère de Laurent. J'ai d'abord admis la supputation des plus habiles critiques sur la date de cette pièce; je dirai maintenant, en peu de mots, pourquoi elle m'est suspecte, et quelle autre supposition me paraît plus vraisemblable.
À dix-sept ans, Politien acheva ses études. Il publia ses épigrammes, qui commencèrent sa réputation: c'était en 1471. Laurent de Médicis était, depuis deux ans, à la tête de sa fortune et de la république. Politien était pauvre; il voulut attirer ses regards par quelque production d'éclat. Le tournoi de Laurent avait trouvé un poëte, celui de Julien n'en avait point encore. Célébrer ce tournoi avec toutes les couleurs de la poésie; y faire entrer l'éloge, non-seulement de Julien, mais de toute la famille des Médicis, et l'adresser à Laurent, chef de cette famille, chef de l'état, déjà surnommé le Magnifique, et qui justifiait chaque jour ce titre par ses libéralités, lui parut une entreprise conforme à son but. On ne peut savoir en combien de chants ou de livres il avait divisé son plan. Le second n'est pas achevé; et le moment où l'action est interrompue, est celui où le héros ne fait encore que se disposer au combat; mais probablement, lorsqu'il eut terminé cette première partie de l'action, il en fit hommage à Laurent, et en reçut l'accueil généreux qui décida du reste de sa vie. Qu'il eût alors dix-huit, dix-neuf ou vingt ans, cela est bien précoce encore, mais n'est pas du moins incroyable. Ayant atteint dès-lors le but qu'il s'était proposé, partagé entre divers travaux que l'amitié de Laurent fut en droit d'exiger de lui, ceux d'érudition qui étaient alors les plus considérés, et pour lesquels il trouva dans son bienfaiteur tant d'encouragement et tant de secours, et l'éducation des fils de Laurent qu'il commença, sans doute, à leur donner aussitôt qu'ils furent en état de la recevoir, toutes ces causes réunies l'empêchèrent, pendant plusieurs années, de reprendre cet ouvrage. La malheureuse année 1478 vint. Julien fut assassiné par les Pazzi; Politien n'avait encore que vingt-quatre ans; et dès ce moment son poëme fut condamné à rester imparfait.
Si je faisais une dissertation en règle, j'appuierais de beaucoup de raisons et de citations ma conjecture; mais je me bornerai per brevità, comme disent les Italiens, à citer la quatrième stance du poëme: elle me paraît décisive. «Et toi, noble Laurier, dit le poëte (en faisant allusion au nom de Laurent), sous l'ombrage duquel Florence se réjouit et repose en paix, sans craindre ni les vents, ni les menaces du ciel, ni le courroux de Jupiter même, accueille, à l'ombre de ta tige sacrée, ma voix humble, tremblante et craintive, etc.» De quelque considération que Laurent jouît dès le vivant de son père, et quoique les infirmités de Pierre de Médicis l'empêchassent de jouer d'une manière brillante le rôle de premier citoyen de Florence, il le fut cependant tant qu'il vécut, depuis la mort de Cosme; et les expressions de cette stance ne peuvent absolument avoir été adressées à son fils qu'après la sienne.
Quoi qu'il en soit de l'époque précise de la composition de cette pièce (et l'on a vu que, s'il est impossible que l'auteur n'eût que quatorze ans, il est probable qu'il n'en avait pas plus de vingt), ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle forme le morceau de poésie italienne le plus brillant de ce siècle. Elle offre en même temps la fraîcheur, la fertilité d'une jeune imagination, et le style formé de l'âge mûr. On blâme quelquefois, mais on admire cependant les richesses accessoires dont Pindare a su, dans ses odes, embellir des sujets aussi pauvres, en apparence, que le sont des courses de chevaux ou de chars; que faut-il donc penser de Politien qui, sur un sujet à peu près semblable, sur un tournoi, conçoit un poëme tout entier, dont on ne peut connaître l'étendue projetée, puisqu'au bout de douze cents vers, le héros n'en est encore qu'aux préparatifs du combat, et qu'il est impossible de savoir par combien d'incidents le poëte pouvait le retarder encore?
Il décrit d'abord les occupations et les travaux de la jeunesse de Julien; il le peint environné de toutes les séductions de son âge, en butte aux agaceries et aux avances de toutes les belles, mais défendu des traits de l'Amour par la Sagesse. Julien a, comme Hippolyte, une grande passion pour la chasse. L'Amour imagine un stratagème pour le vaincre, au milieu même de cet exercice. Il fait courir devant lui le fantôme aérien d'une biche blanche, aussi agile que belle, et dont la poursuite l'entraîne loin de ses compagnons. Alors se présente à lui une nymphe charmante, dont il est tout à coup épris; il abandonne la biche, aborde en tremblant la nymphe, qui lui répond avec une voix douce et angélique. Elle s'éloigne aux approches de l'ombre du soir, et laisse Julien, seul et pensif, errer dans ces bois, où il s'égare en s'occupant d'elle. Ses compagnons inquiets le retrouvent enfin. Il revient avec eux, mais il emporte le trait qui l'a blessé. L'Amour va trouver sa mère dans l'île de Chypre, et lui raconter sa victoire. La description de cette île enchantée et du palais de Vénus, remplit toute la seconde moitié du premier livre. C'est un morceau d'environ cinq cents vers. Politien y a prodigué à pleines mains toutes les richesses de la poésie descriptive, et l'on y reconnaît le premier modèle des îles d'Alcine et d'Armide.
Vénus, que l'Amour trouve entre les bras de Mars, est ravie d'apprendre la défaite d'un jeune héros si fier, et jusqu'alors si insensible. Elle veut qu'il se couvre d'une gloire nouvelle, pour que la victoire remportée par son fils ait plus d'éclat. Elle ordonne à tous les Amours de s'armer, de se pénétrer de tous les feux du dieu Mars, de voler à Florence, d'inspirer aux jeunes Toscans l'ardeur des combats. Tandis qu'ils remplissent ses ordres, elle appelle Pasitée, épouse du Sommeil et sœur des Grâces; elle lui enjoint d'aller trouver son époux, et d'obtenir de lui qu'il envoie à Julien des Songes analogues au projet qu'elle a formé. Les Songes lui obéissent comme les Amours. Le jeune héros, dans son sommeil du matin, croit voir la belle nymphe de la forêt, mais aussi fière, aussi sévère qu'elle était douce et affable, couverte des armes de Pallas, et les opposant aux traits de l'Amour. C'est à Pallas même, c'est à la Gloire qui descend des cieux, le revêt d'une armure d'or et le couronne de lauriers, qu'il appartient de vaincre cette fierté. Il s'éveille; il invoque l'Amour, Minerve et la Gloire: leurs feux réunis brûlent son cœur. Il va paraître dans la lice, en portant leur bannière.
Tel est ce poëme, ou plutôt ce grand fragment de poésie, qui, tout imparfait qu'il est resté, a peut-être eu sur les progrès de la littérature italienne plus d'influence que tous les autres travaux de Politien. L'ottava rima, inventée par Boccace, mais à qui il n'avait donné ni l'harmonie, ni la rondeur, ni les chutes heureuses qui lui conviennent, et qui était restée depuis dans cet état d'imperfection, reparut ici avec toutes les qualités qui lui manquaient, et si parfaite, qu'aucun des poëtes qui l'ont employée depuis, pas même l'Arioste ni le Tasse, n'ont rien pu y ajouter. La langue poétique, affaiblie et languissante depuis Pétrarque, reprit sa force et ses vives couleurs; le style épique fut créé; un grand nombre d'expressions, de comparaisons et de formes de style parut pour la première fois; et, dans les âges suivants, les plus grands poëtes épiques ne dédaignèrent pas de puiser à cette source abondante. J'ai parlé de l'île d'Alcine et des jardins d'Armide, dont le premier type est dans la riche description de l'île de Chypre. Mais de plus, beaucoup de phrases poétiques et de vers entiers ont passé de là dans les deux poëmes qui ont rendu si célèbre le nom de ces deux enchanteresses.
Je n'ai pas craint de m'arrêter quelque temps sur ce petit poëme, dont on parle beaucoup plus qu'on ne le lit; les ouvrages qui font époque dans la littérature de chaque peuple, abstraction faite du sujet et de l'étendue, sont les plus importants; et les stances de Politien forment une époque très-remarquable dans la poésie épique italienne. Sa Favola di Orfeo en fait une autre dans la poésie dramatique moderne. C'est la première représentation théâtrale, étrangère à celles de ces pieuses absurdités qu'on appelait des Mystères; la première écrite avec élégance, et conduite d'après quelques idées d'une action intéressante et régulière. Cette action, au reste, est fort simple. Le berger Aristée a vu la nymphe Eurydice; il en est épris, il s'entretient d'elle avec un autre berger, et se plaint, dans une chanson pastorale, des maux que l'Amour lui fait souffrir. Eurydice approche en cueillant des fleurs: il veut lui parler, elle fuit; il la poursuit dans la campagne. Orphée paraît tenant sa lyre et chantant un hymne. Un berger vient lui annoncer que sa chère Eurydice, en fuyant Aristée, a été mordue d'un serpent, et qu'elle a sur-le-champ perdu la vie. Orphée, après avoir exprimé ses regrets, descend aux enfers; il fléchit, par ses prières, par son chant et ses accords, Minos, Proserpine et Pluton. Eurydice lui est rendue; mais, en la ramenant sur la terre, il la regarde, elle retombe dans les enfers, et lui est enlevée pour toujours. Il se livre au désespoir, maudit l'Amour, renonce à tout commerce avec les femmes, et les maudit elles-mêmes, comme la source de tous nos chagrins et de toutes nos peines. Les Bacchantes l'entendent, entrent en fureur, poursuivent le profane qui ose mal parler des femmes, reviennent sa tête à la main, et finissent par un sacrifice et par un dithyrambe en l'honneur de Bacchus.
Le second frère, Luca Pulci, avait, comme nous l'avons vu, célébré par un poëme, la joûte de Laurent de Médicis, avant que Politien eût chanté celle de Julien. Ce poëme, très-inférieur pour l'imagination et pour le style, à celui de son jeune émule, est aussi en octaves. L'auteur s'y est attaché à peindre les circonstances les plus minutieuses des préparatifs du combat, et ensuite du combat même. Les attaques que les divers champions se livrent, sont décrites avec assez de chaleur et de rapidité. Celles de Laurent sont plus détaillées que les autres. Après avoir rompu quelques lances de la manière la plus brillantes, il change de cheval, tient tête à plusieurs champions, et remporte enfin le premier prix de l'adresse et de la valeur.
Ces stances, qui ne furent qu'un ouvrage de circonstance, sont une des moindres productions de Luca Pulci. Son Driadeo d'Amore est un poëme pastoral en octaves, divisé en quatre parties. Il le fit pour l'amusement de Laurent de Médicis, à qui il est dédié; mais quoique Laurent aimât beaucoup la poésie et les fictions qui en font l'ornement et presque l'essence, il n'est pas sûr qu'il s'amusât beaucoup de l'emploi surabondant que fait ici le poëte des fictions de la mythologie. L'action remonte jusqu'à l'enlèvement de Proserpine. Une Dryade qui avait suivi Cérès tandis qu'elle cherchait sa fille, resta sur les monts Apennins, et fut l'origine des demi-dieux qui habitèrent ces montagnes. C'est là que la Dryade Lora, fille d'Apollon, est aimée du Satyre Sévéré, fils de Mercure. Elle finit par l'aimer à son tour; Diane, pour l'en punir, change le Satyre en licorne. Lora le poursuit à la chasse, et le perce de ses traits. Il est changé en fleuve. Lora, qui l'a tué sans le connaître, le cherche et l'appelle dans les bois; une nymphe lui apprend qu'en croyant frapper une licorne, c'est à son amant qu'elle a ôté la vie. Elle tourne contre son propre sein le trait dont elle l'a blessé, et se tue. Apollon la change en rivière, et l'unit pour jamais au fleuve Sévéré; ce qui signifie tout simplement, que la Lora se jette dans le petit fleuve Sévéré qui coule dans une partie de la Toscane. Ces métamorphoses étaient alors fort à la mode; elles l'ont encore été depuis; elles peuvent en effet donner lieu à des peintures variées et à de riches descriptions, il faudrait seulement y être un peu sobre de narrations épisodiques, et ne pas embarrasser la fable principale par trop de fictions accessoires. C'est à quoi Luca Pulci n'a pas pris garde, et ce qui rend plus fatigante qu'agréable la lecture de son Driadeo d'Amore.
Il fit ces dernières pièces à l'imitation des épîtres d'Ovide. Il y en a seize. Elles ne sont point en octaves, mais en tercets. La première est de Lucretia à Lauro, c'est-à-dire, de la belle Lucretia Donati à Laurent de Médicis; elle sert comme de dédicace au recueil. Les autres sont des épîtres d'Iarbe à Didon, de Déidamie à Achille, d'Hercule à Iole, d'Egiste à Clitemnestre, d'Hersilie à Romulus, de Cornélie au grand Pompée, de Marcus Brutus à Porcie, etc. On trouve trop d'esprit dans les héroïdes d'Ovide: ce n'est pas le défaut de celles de Pulci; mais trop rarement les personnages qu'il fait parler, disent tout ce que devraient leur dicter leur position et leur caractère connu. Trop d'esprit est un vice, qui n'est, au reste, ni aussi grave, ni aussi commun qu'on paraît le croire; trop peu de poésie, d'images, de passion, de mouvements, de vérité historique, en est un plus fort et moins pardonnable, et l'auteur de ces épîtres me paraît en être atteint.
Luigi Pulci est le dernier et le plus célèbre des trois frères. Il était né à Florence en 1431. Quoique beaucoup plus âgé que Laurent de Médicis, il vécut avec lui dans la familiarité la plus intime. On ne sait rien de plus sur sa vie, qui fut toute littéraire. Le poëme qui a donné le plus d'éclat à son nom, est le Morgante Maggiore, premier modèle des poëmes romanesques, dont les exploits de Charlemagne et de Roland sont le sujet. Il l'entreprit, à la prière de Lucrèce Tornabuoni, mère de Laurent; et l'on a dit, mais sans preuve, qu'il le chantait comme les rapsodes à la table de son jeune patron. Je ne dirai rien ici du caractère singulier, de la conduite ni du mérite poétique de cet ouvrage fameux. Il ouvre, en quelque sorte, la carrière du poëme épique moderne; et comme, dans la suite de cette Histoire, je traiterai la littérature italienne par genres, en même temps que par ordre chronologique; je réserve le Morgante pour le placer en tête de ce genre si riche et si varié.
Le succès qu'eut dans le monde la Nencia da Barberino de Laurent de Médicis, engagea Louis Pulci à l'imiter dans sa Beca da Dicomano. C'est bien à peu près le même langage, les mêmes tours villageois, mais non pas la gaîté naïve et décente du modèle, ni son naturel, ni sa simplicité spirituelle et piquante. On peut relire avec plaisir la Nencia; on lit une fois la Beca, et l'on n'y revient plus. On dirait que Pulci eût tiré lui-même l'horoscope de la destinée future de ces deux pièces, dans les deux premiers vers de sa Beca:
Ognun la Nencia tutta notte canta, E della Beca non se ne ragiona.
En dernier résultat, le Morgante est le seul fondement solide de la réputation de Louis Pulci. On n'a rien de certain sur le temps ni sur les circonstances de sa mort; et sans ce poëme, dont il faut bien parler dès qu'il est question du poëme épique, depuis long-temps on ne parlerait plus de son auteur.
J'y dois renvoyer de même le Mambriano de Francesco Cieco da Ferrant. Ce poëte, dont on croit que le nom de famille était Bello, mais qui n'est connu que par celui de son infirmité, devint aveugle de bonne heure, et fut pauvre et malheureux toute sa vie. Il écrivait son poëme au temps de l'expédition de Charles VIII en Italie, c'est-à-dire, en 1495. Il n'a laissé que cet ouvrage, et quelques sonnets burlesques dans le genre du Burchiello, qui font croire qu'il supportait assez gaîment son malheur, ou peut-être qu'il avait pensé devoir en dissimuler le sentiment, pour en trouver le remède auprès des Grands qui protégeaient alors les lettres, et qui peut-être, comme leurs pareils dans tous les temps, pardonnaient à un homme d'être malheureux, pourvu qu'il ne fût pas triste.
Serafino, surnommé Aquilano, parce qu'il était d'Aquila dans l'Abruzze, fut le plus célèbre de tous les poëtes, le plus comblé d'honneurs pendant sa vie, et le plus universellement proclamé rival et vainqueur du chantre de Laure. Tous les princes se le disputaient. Il fut successivement appelé à la cour de Naples, à celles de Milan, d'Urbin, de Mantoue. Il mourut en 1500, n'étant âgé que de trente-quatre ans, et sa réputation ne mourut point avec lui: les éditions de ses poésies se multiplièrent jusqu'à la moitié du siècle suivant. Mais cette époque leur fut fatale; et depuis lors, elles sont tombées dans le plus profond oubli. Ce qui fit sans doute leur succès du vivant de l'auteur, c'est qu'il les chantait avec une voix très-agréable et en s'accompagnant du luth. Il chantait et s'accompagnait ainsi surtout lorsqu'il improvisait: or, la plupart de ses poésies étaient improvisées, raison de plus pour produire un très-grand effet, et pour que cet effet soit peu durable.
Antonio Fregoso ou Fulgoso, patricien génois, ne s'éleva pas beaucoup au-dessus, mais chercha moins à faire du bruit dans le monde: si nous en croyons même le surnom de Fileremo qu'il prit et qu'il porta toujours, il eut cet amour de la solitude qui sied au génie comme à la sagesse. Dans ses poésies, il y en a de gaies sous le titre de Ris de Démocrite, et de tristes qu'il intitule Pleurs d'Héraclite, divisées en trente capitoli, ou chapitres rimés en tercets. Sa Biche blanche, la Cerva bianca, est un poëme moral et amoureux, en octaves, dont la fiction est assez singulière, mais dont l'exécution est faible et médiocre. Enfin, sous le nom de Selve, on trouve dans son recueil un mélange d'opuscules de toute espèce et sur toute sorte de sujets. Ce poëte, qui vécut jusqu'en 1515, eut des admirateurs, non-seulement pendant sa vie, mais long-temps encore après sa mort; et l'Arioste lui-même a consigné quelque part le cas qu'il faisait de ses vers. Timoteo Bendedei, noble ferrarois, à qui son amour pour les muses fit prendre le nom de Filomuso; le Cariteo, que l'on croit né espagnol, mais qui vécut, versifia et mourut à Naples; Benedetto da Cingoli, dont on a des poésies latines et italiennes, et quelques autres, se présentent encore, à cette époque, dans les histoires littéraires où l'on ne veut rien omettre, mais leur nombre et leur uniforme et insignifiante médiocrité doivent les écarter de la nôtre.
Non fu mai'l più bel solazzo, Più giocondo ne maggiore Che, per zelo e per amore Di Gesù, diventar pazzo.
Ce refrain revient douze fois dans la canzone, et le dernier vers de chacun des douze couplets, finit encore par le mot pazzo; et le poëte, en finissant le dernier couplet, veut que ce mot devienne le cri général:
Ognun gridi com' io grido Sempre pazzo, pazzo, pazzo. Non fu mai più bel solazzo, etc.
Mettant à part ces pieuses folies, Girolamo Benivieni écrivit jusqu'à la fin avec le goût simple et la clarté qui l'avaient distingué dès sa jeunesse; mais c'est aux poëtes qui commencèrent à fleurir quand il vieillissait, qu'appartient la gloire d'avoir rendu à la poésie italienne toute sa splendeur.
Le tableau de ce qu'elle fut au quinzième siècle serait incomplet si je n'y ajoutais celui des femmes poëtes. Il y en avait eu dans chaque siècle, depuis la renaissance des lettres, ainsi que des femmes livrées à d'autres études, parmi lesquelles nous avons même trouvé des docteurs et des professeurs en droit. La poésie, il le faut avouer, convient mieux à ce sexe aimable; et Molière lui-même, qui s'est moqué des femmes savantes, qui a fourni contre elles, aux hommes qui pensent comme lui, ce vers passé en adage:
Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût;
On ne dit rien de sa fille Elisabeth; mais sa petite-fille Constance, élevée par elle, marcha sur ses traces, non pas, il est vrai, dans la poésie, mais dans la carrière de l'éloquence. Elle donna des preuves de son talent dans une occasion importante pour sa famille. Piergentile Varano, son père, époux d'Elisabeth, était seigneur de Camerino; il avait perdu sa seigneurie par les suites des guerres civiles, et avait laissé, outre sa fille Constance, un fils nommé Rodolphe, qui était privé de ce fief. En 1442, Blanche Marie Visconti, épouse du comte François Sforce, ayant fait quelque séjour dans la Marche, la jeune Constance, qui n'avait que quatorze ans, prononça devant elle un discours latin, pour la prier de faire rendre à son frère Rodolphe le domaine dont il était dépouillé. Cette harangue, composée et prononcée par un enfant, lui fit une réputation qui se répandit dès-lors dans toute l'Italie. Elle écrivit au roi Alphonse, de Naples, pour le même objet, et eut la gloire de réussir. Rodolphe fut rétabli dans sa seigneurie, sans avoir eu d'autre appui que l'éloquence de sa sœur. Elle rentra avec lui à Camerino, et adressa au peuple une autre harangue latine qui eut le même succès que la première. Elle épousa, l'année suivante, Alexandre Sforce, seigneur de Pesaro, qui l'aimait depuis plusieurs années; elle mourut en 1460, n'étant âgée que de trente-deux ans.
Enfin, dans cette belle carrière des sciences, le sexe ne nuit point en vous au courage, ni le courage à la pudeur, ni la pudeur au génie; et tandis que tout le monde fait retentir vos louanges, vous vous déprimez, vous vous humiliez vous-même. On dirait qu'en baissant les yeux vers la terre avec tant de modestie et de décence, vous voulez rabaisser en même temps l'opinion que tout le monde a conçue de vous, etc.» Voilà certainement une savante fort aimable, et l'on ne voit pas ce que la femme la plus jolie pourrait perdre à ressembler à ce portrait.
Ce qu'il y a de juste et de raisonnable dans la controverse, si souvent renouvelée, sur la culture des sciences et des arts de l'esprit chez les femmes, se réduit à la crainte qu'on a, ou peut-être que l'on feint d'avoir, que cette culture ne leur ôte des vertus et des moyens de plaire, propres à leur sexe. Le vrai secret pour elles de la terminer à leur avantage, c'est de tirer de cette culture même de quoi ajouter aux unes et aux autres. Sans vouloir m'engager dans cette question délicate, je n'ai rappelé ici les noms de plusieurs des femmes célèbres par leur érudition et par leurs talents poétiques ou oratoires, qui fleurirent presque à la fois dans le même pays et dans le même siècle, que pour faire mieux connaître quel était, dans ce siècle et dans ce pays, le mouvement général qui entraînait les esprits, et la direction donnée à l'éducation et aux études.
CHAPITRE XXIII.
État des lettres en Italie, à la fin du quinzième siècle; études dans les Universités, Théologie, Philosophie, Droit, Médecine, Astronomie, Astrologie; Voyages, Découverte d'un nouveau monde; Considérations générales.
Nous ne pouvons prendre aucun intérêt aujourd'hui au crédit qu'eurent alors, dans toutes ces universités, les études théologiques. Les grandes occasions que les docteurs, dans la science de Thomas et de Scot, eurent de faire briller leur savoir, dans les conciles de Constance, de Bâle et de Florence, les espérances de fortune attachées à leurs succès, dans ces expéditions brillantes, où l'on voyait les simples ecclésiastiques élevés à la prélature, les évêques au cardinalat, les cardinaux décorés de la tiare, ne pouvaient qu'exciter une grande émulation parmi les jeunes théologiens, qui voyaient ouverte devant eux une si belle carrière. Mais tout ce qui se dit et s'écrivit alors de plus fort et de plus sublime, où, si l'on veut, de plus profondément inintelligible, dans les écoles et même dans les conciles, est également perdu pour nous, malgré le soin qu'en prit quelquefois l'imprimerie qui joignait dès-lors, comme elle le fait encore, à tant et de si grands avantages, l'inconvénient très-grave de multiplier et d'éterniser le mal comme le bien. Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur deux questions qui mirent en grande rumeur le monde théologique, et qui serviront à faire connaître quel était dans ce monde-là l'esprit du temps.
L'introduction de la philosophie grecque en Italie, fit beaucoup perdre de leur prix à ces restes de la philosophie des temps barbares. On connut enfin Aristote, non plus défiguré par les versions infidèles et les interprétations visionnaires d'Averroës et des autres Arabes, mais expliqué par des professeurs qui parlaient sa langue et qui avaient étudié sa philosophie, soit pour la professer, soit pour la combattre. On connut surtout le divin Platon; et si l'on apprit à se perdre avec lui dans des régions qu'on pourrait appeler ultra-intellectuelles, on y gagna du moins de substituer la contemplation du beau moral à la dissection minutieuse des opérations de l'intelligence, et l'élévation des sentiments aux vaines subtilités de l'esprit.
Le droit canon conduisait plus aisément que le civil à cet honneur si envié par Jason. Il eut alors un nombre peut-être plus grand encore de professeurs savants et fameux; mais si, dans l'état actuel des lumières, on s'intéresse médiocrement au sort du Code, du Digeste et de leurs verbeux commentateurs, on s'intéresse moins encore aux Décrétales, aux Clémentines et aux Extravagantes; d'ailleurs les plus célèbres de ces canonistes furent en même temps docteurs en l'un et en l'autre droit. On a donc déjà vu le nom de ceux qui pouvaient mériter quelque mention particulière, et il est plus que temps de quitter une science qui ne sera jamais dans un grand crédit chez aucun peuple, sans prouver, par cela même que, chez ce peuple, la législation est mauvaise, et par conséquent la civilisation imparfaite.
Le crédit dont peut jouir la médecine ne prouve pas la même chose; il prouve seulement que chez un peuple les hommes souffrants sont faibles, et croient facilement aux moyens qu'on leur dit avoir de conserver la vie et de rendre la santé. Or, c'est chez tous les peuples et dans tous les siècles que les hommes sont ainsi. Tout est dit contre la médecine quand on l'a nommée un art incertain et conjectural. L'expérience et l'étude attentive de la nature peuvent seules fixer son incertitude, et changer en axiôme ses doutes et ses conjectures; mais quel était, au quinzième siècle l'état de ces deux guides nécessaires? On suivait aveuglément des systèmes dépourvus d'expériences, ou un empyrisme sans système. La nature était encore toute couverte de ce voile que l'on commence à soulever. La médecine était pourtant très-honorée. Dans presque toutes les Universités elle était enseignée avec éclat; elle ne menait pas, comme le droit, aux charges et aux emplois publics; mais elle était elle-même une charge, une fonction, une dignité fondée sur la base très-solide de l'attachement à la vie.
Quand le bruit des voyages d'Amerigo Vespucci et l'éclat de son nom se répandirent dans l'Europe, on fit des fêtes à Florence, et la seigneurie envoya, devant la maison de sa famille, les lumières qui y restèrent allumées pendant trois nuits et trois jours; c'est ce qu'on nommait il Fanale. On illuminait alors dans toute la ville, et les nobles étaient obligés d'entretenir des feux au haut de leurs maisons ou de leurs palais, pour se montrer d'accord avec l'allégresse publique. C'est ainsi que ce peuple sensible savait honorer ses grands hommes.
Tel fut le mémorable événement qui termine avec tant d'éclat l'histoire du quinzième siècle. Si l'on parcourt d'un œil rapide son étendue entière, on en voit les différentes parties marquées par diverses époques, qui sont liées ensemble comme les actes d'un drame. Au commencement, on se retrace, comme dans une exposition, la gloire du siècle passé, les trois grands phénomènes qui ont paru sur l'horizon littéraire, la langue fixée par eux, et les modèles inimitables qu'ils ont laissés. On reconnaît que s'il est jamais possible de s'élever à leur hauteur, c'est en suivant la même route, en marchant avec eux sur les pas des anciens, en se pénétrant des beautés de leur langage, de la sublimité de leurs conceptions, de la grandeur et de la finesse également naturelles de leur style. On semble quitter alors une langue naissante, on se livre tout entiers à la recherche des ouvrages des anciens et à leur étude. Le latin redevient, pour ainsi dire, la seule langue écrite, et le grec seul est encore une langue savante. On redouble d'ardeur pour l'apprendre, et pour en posséder les monuments. Nulle dépense n'est épargnée, nulle peine ne rebute, nul voyage n'effraie. On parcourt, on explore, on fouille l'Europe entière: un commerce s'établit en Orient, non pour des objets matériels de consommation ou de luxe, mais pour les trésors de l'ame et les richesses de l'esprit. L'Italie est ainsi préparée, quand l'Orient s'écroule, et jette en quelque sorte dans son sein, des savants, des philosophes, des littérateurs dispersés, emportant avec eux, comme leurs dieux pénates, non les statues de leurs ancêtres, mais les productions de ces grands génies et leurs chefs-d'œuvre immortels. Ils arrivent dans des lieux si bien disposés à les recevoir, comme dans une seconde patrie. Ils n'y trouvent pas seulement un asyle, mais des distinctions, des honneurs. Des chaires s'élèvent pour eux, des gymnases leur sont ouverts; Aristote retrouve son lycée et Platon son académie.
Mais ces richesses dérobées par les Grecs fugitifs aux flammes qui avaient consumé tout le reste, et celles qu'on avait retirées avec tant de peine du fond des cloîtres d'Europe, où tant d'autres avaient péri, pouvaient périr encore. Le temps et ses révolutions, la guerre et ses fureurs, pouvaient amener un dernier désastre que rien n'aurait pu réparer. Un art conservateur et propagateur est donné aux hommes. L'imprimerie est inventée, et les œuvres du génie, et les oracles de la vérité sont désormais impérissables. Enfin l'univers connu ne paraît plus suffire à l'ambition de l'esprit humain, au désir qu'il a d'accroître ses lumières et ses jouissances; il se trouve trop serré dans cet univers; on en découvre un autre, nouveau théâtre où il s'élance, pour en rapporter des richesses nouvelles, et dans l'espoir d'arracher à la nature ses derniers secrets.
Heureux les hommes s'ils n'y étaient conduits que par ces nobles passions, si la vile et insatiable soif de l'or ne les y guidait pas, si elle n'entraînait à sa suite la ruine, la dévastation, les infirmités nouvelles, les fléaux destructeurs, l'intarissable effusion de sang humain, l'extinction de races entières, l'esclavage d'autres races, accompagné des plus atroces barbaries, et dans le lointain, la vengeance de ces excès par des atrocités non moins horribles! Mais, telle est la malheureuse condition de l'homme, la somme des biens et des maux lui fut donnée dans une mesure inégale. Il lutte en vain contre cette inégalité primitive; et dès qu'il ajoute par son industrie aux biens qui lui furent permis, il semble que la fatalité de sa nature augmente en proportion le nombre et l'intensité de ses maux.
Cependant soyons justes: connaissons nos misères, mais ne les exagérons pas. En parcourant dans cet ouvrage les annales des progrès de l'esprit humain, pendant près de dix siècles, nous avons constamment observé que du moment où les lumières, éteintes par la combinaison simultanée de plusieurs causes que nous avons tâché de connaître, recommencèrent au dixième siècle à jeter une faible lueur, elles ont toujours été croissant, sans faire un seul pas rétrograde, jusqu'au moment où nous voilà parvenus; qu'aucun des maux qui affligèrent alors l'Italie et l'Europe, ne vint de ces progrès de l'esprit, mais des sources trop connues et trop compliquées du malheur de toutes les sociétés civiles; qu'au contraire, à mesure que les lumières se sont accrues, que les plaisirs de l'esprit se sont fait sentir, que les talents se sont multipliés, épurés et agrandis, la triste condition humaine s'est adoucie, l'homme a repris à la fois plus de noblesse, de vertus et de bonheur, et qu'il lui a fallu, si j'ose le dire, s'ouvrir de nouvelles sources d'infortunes, pour que l'arrêt de sa destinée fût accompli, et pour que leur masse pût surpasser encore celle de ses jouissances et de la félicité convenable à sa nature.
Nous verrons cette vérité consolante confirmée dans la suite par les autres parties de cette Histoire. Nous n'aurons plus à parcourir des époques aussi arides. La nuit de la barbarie et de l'ignorance est dissipée: les ténèbres du faux savoir, et la triste lueur du pédantisme font place au jour pur de la saine littérature, de l'érudition choisie et du goût; les grands modèles ont reparu dans tous les genres, et les esprits avides de produire n'attendent que le signal d'un nouveau siècle, pour répandre avec profusion leurs inventions et leurs trésors.