PAR P. L. GINGUENÉ, (continued 2)
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Si l'on veut changer ce soupçon vague en idée nette et distincte, voici peut-être le fil de raisonnements que l'on peut suivre. Il doit nous conduire à reconnaître comment dans ce nouveau genre de poëme, c'est-à-dire dans le roman épique, l'épopée a pu se dispenser de suivre les règles connues, ou du moins leur donner une grande extension sans les enfreindre.
On en convient universellement aujourd'hui, nous n'avons qu'un fragment de la Poétique d'Aristote, soit qu'il ne l'ait point achevée, soit que ce qui manque se soit perdu. Dans ce qui nous reste, il ne traite que de la poésie en général, de la tragédie et du poëme épique. Relativement à ce dernier, il se borne à parler de l'héroïque, et n'emploie presque jamais pour le désigner que le mot épique ou épopée, quoiqu'il doive y avoir et qu'il y ait effectivement plusieurs sortes d'épopées, dont une seule est purement héroïque.
D'après l'étymologie même du mot, le titre de poëme épique convient à tout poëme qui contient le récit d'une action soit héroïque, soit commune: épique est le genre, héroïque est l'espèce; les règles qu'Aristote a établies pour l'espèce, doivent-elles être appliquées à tout le genre? Ses préceptes sont inattaquables; ce sont ceux du génie et du goût; mais sans nous en écarter donnons-leur toute l'extension qui leur convient; nous en verrons sortir plusieurs espèces de poëmes dont il n'a fait aucune mention, mais que lui-même reconnaîtrait pour des poëmes et de véritables épopées, puisqu'ils sont déduits de ses principes, et que, pour employer les termes de l'école, il en a parlé, sinon explicitement, du moins implicitement.
Le récit d'une action illustre est la matière de l'épopée, et la représentation de cette action est le sujet de la tragédie: la comédie, au contraire, a pour sujet la représentation d'une action populaire ou commune. Voilà ce que dit Aristote. Ajoutons à cela que le récit d'une action populaire ou commune peut fournir une autre espèce de poëme dont il ne parle pas; tel était le Margitès d'Homère, qui, selon Aristote lui-même, fut l'origine de la comédie, comme l'Iliade le fut de la tragédie; car pourquoi serait-il moins permis de raconter en vers une action commune qu'une action illustre?
Ce n'est pas tout. Quelques poëtes dramatiques, comme Plaute, par exemple, ont mêlé dans leurs représentations, des personnes illustres ou héroïques avec des personnes de basse condition et des gens du peuple. Faisons dans le récit ce que Plaute a fait dans la représentation, et nous aurons une troisième sorte d'épopée, dont Aristote n'a rien dit, mais qui est déduite de ses principes. Voilà donc la poésie représentative ou dramatique divisée en trois espèces, selon qu'elle représente des actions illustres ou des actions communes, ou enfin des actions illustres et communes mêlées ensemble, d'où naîtront la tragédie, la comédie et la tragi-comédie; voilà aussi la poésie narrative ou épique également divisée en trois espèces, selon qu'elle raconte l'une ou l'autre de ces trois sortes d'actions. La première sera l'héroïque ou l'épique d'Aristote, telle que l'Iliade; la seconde ressemblera au Margitès, ou à l'idée que la tradition nous donne de ce poëme qui s'est perdu, et elle ne racontera que des actions communes; la troisième racontera des actions communes et des actions héroïques, et ses personnages seront moitié nobles, moitié populaires, à peu près comme l'Odyssée, ou comme serait, si l'on veut, un poëme où il y aurait encore plus d'actions et de personnes communes.
C'est précisément ce qu'on a fait dans le roman épique. Des personnes de tout rang, des événements de toute espèce, des batailles, des combats singuliers, des scènes domestiques, des intrigues d'amour, des voyages; des héros, des chevaliers, des rois, des villageois, des ermites, des reines et des femmes enlevées, des amantes abandonnées, des femmes guerrières, des fées, des magiciens, des démons, des géants, des nains, des chevaux volants, des montagnes de fer ou d'acier, des palais enchantés, des jardins délicieux, des déserts; enfin, tout ce que la nature produit, tout ce que l'art invente et tout ce que peut créer l'imagination la plus riche, ou si l'on veut la plus folle, tout cela est admis dans l'épopée romanesque, et y peut entrer à la fois.
Supposons qu'on retrouvât le manuscrit d'un poëme grec inconnu jusqu'à présent, et qu'au style, à la manière, aux opinions mythologiques, aux traits d'histoire mêlés avec la fable, on le reconnût pour être une des productions d'Homère; supposons encore que dans ce poëme il se fût proposé de célébrer une des plus illustres familles de la Grèce, mais qu'il eût voulu masquer ce dessein et ne le présenter en apparence que comme épisodique; qu'il eût attaché cette partie principale de son sujet à une époque devenue fameuse, soit par l'histoire, soit par les fictions des autres poëtes; qu'il eût choisi dans cette époque un héros célèbre, sur lequel il eût feint et même promis par son titre, de vouloir fixer l'attention et l'intérêt; qu'il eût rassemblé un grand nombre d'autres épisodes, les uns naturels et touchants, les autres extraordinaires et merveilleux, d'autres enfin hors de toute croyance et plus étrangers encore à l'ordre naturel des choses que les breuvages de Circé, les Syrènes, les Lestrigons et le Cyclope; qu'avec des personnages héroïques, tels qu'Ulysse, Agamemnon, Hector, Achille, Diomède, etc., il en eût mêlé de vulgaires et de bas, tels qu'Eumée, Mélanthius, les suivantes de Pénélope et le mendiant Irus, mais en plus grand nombre encore, et répandus plus universellement dans la machine du poëme, et qu'habile comme il l'était à peindre la nature, il eût aussi fidèlement imité les mœurs des gens du peuple que celles des rois et des héros.
Supposons enfin que pour donner à cet ouvrage un caractère particulier, au lieu de se cacher sans cesse, comme dans ses autres poëmes, derrière ses personnages, de les faire mouvoir sans se montrer lui-même, et d'attacher le lecteur par l'illusion d'une action continue et fidèlement représentée, il eût au contraire imaginé de se mettre lui-même en scène, de débiter librement des faits, tantôt naturels et tantôt fantastiques, ou des réflexions analogues à ces faits mêmes, de passer d'un sujet à un autre, comme on le fait en racontant de vive voix, mais de ne perdre de vue son principal objet que pour le retrouver et le reprendre à son gré, d'exciter la curiosité et de la satisfaire ou de la tromper tour à tour, de conserver dans les récits, mêmes les plus sérieux, cet air d'aisance et quelquefois moitié plaisant, d'un esprit fécond et facile, qui se joue de ce qu'il raconte et de ce qu'il invente. Quel serait le jugement qu'on porterait de cet ouvrage? Qui oserait dire à Homère: Vous avez fait un mauvais poëme, et il est mauvais parce qu'il ne ressemble ni à votre Iliade, ni à votre Odyssée; nous avions établi, d'après la première, des règles qui convenaient un peu moins à la seconde, mais qui ne vont point du tout à cette production nouvelle. Nous ne réformerons pas nos lois; nous avons trop long-temps soutenu qu'elles étaient les seules justes et raisonnables, il est plus simple de nier que l'ouvrage soit de vous, ou de soutenir que lorsque vous l'avez fait vous étiez en délire.
Sans nous embarrasser de ce qu'Homère pourrait répondre, voyons quels rapports le Roland furieux peut avoir avec un poëme de cette espèce; entrons mieux qu'on a fait jusqu'ici dans l'esprit de cet ouvrage; tâchons de distinguer ce qu'il a de commun avec les anciens, et la teinte particulière qu'il a reçue, tant du génie de son auteur que des fictions et des idées adoptées de son temps.
Analyse de l'Orlando furioso.
Nous avons suivi dans leur développement successif les idées de ces fictions poétiques, depuis l'époque où elles amusaient le peuple dans les places publiques et dans les rues, jusqu'au temps où le Bojardo, y ajoutant des inventions plus riches et plus élégantes, mettant plus de décence dans les mœurs que le Pulci, plus d'art et de grandeur dans son plan, plus de gravité dans ses pensées et dans son style, donna le premier type de ce que devait être le roman épique, et ne laissa plus qu'un pas à faire pour le porter à sa perfection. Ce pas était encore immense; l'Arioste était destiné par la nature à le franchir. Le tableau de sa vie et de ses études nous a fait voir tout ce qu'une excellente culture avait ajouté à ses dispositions naturelles, par quels degrés il fut conduit à cette grande entreprise, la position où il était quand il la forma, ce qui détermina le choix de son sujet, et le but qu'il se proposa dans la contexture et dans la disposition de sa fable. Ce fut de célébrer l'origine de la maison d'Este. Heureuse maison, que rendirent fameuse les deux plus grands poëtes de l'Italie, mais qui paya d'ingratitude ceux à qui elle dut une partie de sa gloire, comme pour apprendre à jamais aux poëtes le fond qu'ils doivent faire sur la faveur des grands!
L'amante de Roger, la courageuse et sensible Bradamante est mise en scène dès le premier chant, et c'est par leur union que le poëme se termine. Les enchantements, les malheurs et les divers obstacles qui les séparent font le nœud de l'action: l'événement heureux qui détruit tout ce qui s'oppose à leur bonheur fait le dénoûment; tout le reste est épisodique. C'est à cette fable principale que l'Arioste a lié toutes les prédictions faites pour flatter la maison d'Este ou pour intéresser sa nation. Ces prédictions sont reprises jusques à quatre fois dans le cours du poëme; c'est toujours Roger et Bradamante qu'elles regardent, et presque toujours à Bradamante qu'elles sont faites. Les trois derniers chants sont entièrement consacrés à réunir les deux amants. On ne perd plus Roger de vue; on partage ses périls, son incroyable générosité, son désespoir et son bonheur. C'est la dernière impression qui reste du poëme, dont sa victoire sur le terrible Rodomont forme le dénoûment. S'il n'en était pas le véritable héros, le retour si fréquent de son apparition, ou plutôt sa présence presque continuelle, l'attention sans cesse ramenée sur lui, sur son amante et sur leurs descendants, seraient des répétitions trop importunes, des fautes trop choquantes et trop nombreuses contre la convenance et contre le goût, ou plutôt le poëme entier serait une faute.
L'événement célèbre auquel l'Arioste attache cette intrigue principale est la guerre des Sarrazins contre Charlemagne, guerre fabuleuse, mais qui faisait alors le sujet de tous les romans. C'est avec un art admirable que, la reprenant au point où le Bojardo l'a laissée, il la conduit à sa fin, et qu'il y entrelace les amours et les exploits de Roger et de Bradamante. Les Français, d'abord vaincus et assiégés dans Paris, et réduits aux dernières extrémités, repoussent ensuite les Sarrazins jusqu'en Provence, et les forcent enfin de s'embarquer pour l'Afrique. Le roi Agramant, chef général de l'entreprise, près d'arriver dans ses états, voit sa capitale embrasée et détruite: une tempête l'oblige à relâcher dans une petite île, où il meurt de la main de Roland.
La folie de ce Roland, qui sert de titre au poëme, n'en forme, à proprement parler, que le premier épisode. Sa passion constante pour l'ingrate Angélique, celle de cette reine pour Médor, la manière inattendue dont Roland en est instruit, les tourments qu'il éprouve, la démence qui en est la suite, la peinture énergique de cette fureur et de ses effets, le moyen extraordinaire qu'Astolphe emploie pour lui rendre son bon sens, et les détails ingénieux qui préparent cette cure singulière, font de ce long épisode, ou si l'on veut, de cette troisième partie de l'action, une des plus riches productions du génie poétique.
Après ces généralités, qui donnent une idée trop imparfaite du vaste plan de ce poëme et de l'artifice avec lequel ces trois principales actions y sont conduites, voyons si nous ne pourrons pas en suivre plus particulièrement la triple intrigue, en la dégageant, et des retours qu'elle forme continuellement sur elle-même, et des épisodes secondaires qui s'y entremêlent à chaque instant. Il n'est pas rare de voir des personnes se plaire assez à la lecture de l'Arioste pour la recommencer plusieurs fois: il l'est beaucoup de trouver quelqu'un parmi les plus assidus de ces lecteurs, à qui il en reste dans l'esprit une idée nette, et qui s'en soit fait à soi-même une analyse un peu exacte. Celle-ci leur épargnera de la peine, et peut-être leur préparera de nouveaux plaisirs, à peu près comme ces dessins ou ces plans sans couleurs, mais fidèlement tracés, à l'aide desquels on se rappelle agréablement les paysages qu'on a parcourus, et qui font que l'on jouit mieux de leurs aspects variés et de leurs divers points de vue, lorsqu'on y voyage encore.
Je me propose ici un but tout différent de celui que j'avais dans l'analyse du Dante; ma méthode différera de même. En traçant le plan de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis, je citais et faisais ressortir les beautés dont ils sont remplis, et dont la plupart étaient entièrement inconnues, du moins en France. On y connaît beaucoup mieux les principales beautés de l'Arioste; mais l'ensemble, la marche, en un mot le plan général de l'Orlando furioso ne sont guère moins ignorés que ceux de la Divina commedia. C'est de cela uniquement que je vais m'occuper. J'analyserai toujours, sans jamais citer ni traduire. Les citations auront leur tour. S'il en résulte d'abord plus de sécheresse, moins d'agrément et de variété, on voudra bien me pardonner, pourvu qu'avec d'autres moyens je ne sois pas moins utile.
Elle rencontre dans la forêt un vieil ermite, nécromant de son métier. Elle lui confie son extrême desir de quitter la France, et de s'embarquer au plus vite pour échapper aux poursuites de Renaud. L'ermite qui a ses vues, évoque un démon familier, et l'envoie, sous la forme d'un valet, tromper les deux chevaliers qui se battent pour Angélique. L'esprit follet leur affirme qu'elle a retrouvé Roland, qu'en ce moment il l'enlève en se moquant d'eux et retourne à Paris avec elle. Renaud, sans dire un mot, monte sur Bayard, que son instinct, qui approchait de l'intelligence humaine, avait ramené auprès de lui, et court au galop vers Paris. C'était le moment où Charlemagne, après la bataille qu'il avait perdue contre Agramant, rassemblait le reste de ses troupes, se préparait à soutenir un siége, et pensait à envoyer en Angleterre demander du secours. Il y députe Renaud, à qui cette commission est fort désagréable, mais qui part aussitôt pour la remplir.
Il annonce dès le début le caractère passionné qu'il a voulu donner à ce héros. Ce n'est plus le Roland de la Chronique de Turpin et des premiers poëtes romanesques: c'est celui que le Bojardo a mis à sa place. C'est un amant plus encore qu'un chevalier, qui sacrifie à son amour la sûreté de son empereur, le salut même de sa patrie, en un mot, si préoccupé de sa passion qu'on ne sera pas surpris de voir cette forte préoccupation devenir une véritable folie.
Délivré de Rodomont, Charlemagne fait sortir ses troupes par trois portes en même temps, les réunit, marche à leur tête, et attaque avec vigueur l'arrière-garde des ennemis, qui sont aux mains avec l'armée de Renaud. Le combat devient alors une horrible mêlée. Le poëte en écarte la confusion par le même artifice qu'Homère; dans cette masse générale, il dessine des groupes particuliers, et distingue par des exploits extraordinaires les principaux chefs des deux armées. Dardinel, fils d'Almont, jeune roi sarrazin, montre surtout la valeur la plus brillante, balance long-temps la victoire, tue un grand nombre de chrétiens, et tombe enfin lui-même sous les coups de Renaud. Rien ne peut plus retarder la défaite des Africains. Agramant fait rentrer dans son camp un tiers au plus de son armée. Charlemagne suit ses avantages, et l'y tient assiégé pendant la nuit.
Un autre avantage de cet épisode, c'est qu'il est intimement lié à la marche générale du poëme, et qu'il devient même le moyen particulier dont l'Arioste se sert pour conduire l'une de ses trois principales actions; tandis que l'épisode de Virgile, une fois terminé, n'a plus aucune influence sur l'action de l'Énéide. Nous avons vu comment Angélique s'était échappée des bras du jeune Roger. Elle était nue, mais son anneau, qui la rendait invisible, mettait sa pudeur à l'abri. Elle avait cependant trouvé, dans l'asyle d'un pauvre villageois, des habits grossiers dont elle s'était vêtue, une jument qu'elle avait montée. Elle parcourait ainsi la France, tantôt cachée et tantôt visible, plus fière et plus insensible que jamais, et ne cherchant qu'une bonne occasion pour retourner dans son empire.
Ils quittent ensemble la France, passent les Pyrénées et prennent la route de Barcelonne. Tout à coup ils sont arrêtés par l'effrayante et hideuse rencontre d'un insensé, nu et tout couvert de fange, qui s'élance vers eux avec fureur. Que veut dire cette apparition terrible? Quelle est cette espèce de monstre humain? L'Arioste se garde bien de le dire, de le laisser même entrevoir. Il nous appelle brusquement à d'autres aventures; elles se succèdent pendant plus de deux autres chants; enfin, dans le vingt-troisième, sans nous douter de rien encore, nous retrouvons son héros dont il ne nous avait point parlé depuis long-temps.
Roland n'avait cessé, ni de chercher Angélique, ni de courir, chemin faisant, de belles et de grandes aventures. En approchant de Paris, il avait attaqué et dispersé lui seul une troupe de Sarrazins qui rejoignaient l'armée d'Agramant, tué de sa main les deux rois qui les commandaient, et commencé un combat avec Mandricard, qui était accouru pour les venger. Le cheval de Mandricard, dont la bri le s'était rompue, avait emporté ce guerrier, malgré lui, à travers les bois et les plaines. Roland, retardé par un autre accident, malgré l'avance que son ennemi avait sur lui, s'était remis à sa poursuite.
Non, ce n'est pas trop dire que d'affirmer qu'il n'y a rien dans aucun poëte ancien ni moderne que l'on puisse comparer à cette peinture si vraie, si neuve et si terrible. Elle a près de trois cents vers de suite, jusqu'au moment où Roland quitte la France; et jusque là, pour cette fois, l'Arioste ne s'est distrait ni de son objet ni de sa route; pas la plus légère interruption, pas le moindre jeu de mots ou de pensées; il paraît lui-même frappé de cette démence passionnée, profonde et sublime; il est Roland, ou il le regarde si attentivement et de si près, qu'il retrace avec des couleurs vivantes les mouvements de cet esprit aliéné et les prodiges de cette force extraordinaire. Chaque fois qu'il y revient ensuite, c'est toujours la même énergie et la même vérité.
Des trois grandes parties de l'action du poëme, deux ont donc produit, jusqu'à présent, deux grands tableaux du premier ordre et qui placent dans le premier rang le peintre qui les a tracés, le siége de Paris et la folie de Roland. Nous allons voir si, dans la suite de ces deux parties, il se montrera le même, et si, quand la troisième partie constitutive de sa fable, qui en est la principale, va dominer à son tour, il saura, dans la peinture des amours de Roger et de Bradamante, en employant d'autres couleurs, déployer le même art et soutenir le même vol.
CHAPITRE VIII.
Fin de l'Analyse de l'Orlando furioso.
La voix se tait, Roger et Marfise s'embrassent. Le frère instruit la sœur de son amour pour Bradamante, de leurs engagements, de leurs projets. Les deux guerrières font la paix et se jurent une sincère amitié. Roger, qui était très-instruit de sa généalogie, la leur conte rapidement, depuis Hector jusqu'à Roger second son père; et c'est, il faut l'avouer, plus à l'orgueil de la maison d'Este, qu'au plaisir du lecteur que l'Arioste a songé dans ces retours fréquents sur une antiquité fabuleuse.
Astolphe ignorait encore que son cousin Roland était devenu fou; l'apôtre le lui apprend. Il ajoute que c'est Dieu qui lui a envoyé cette infirmité pour le punir d'avoir trop aimé une païenne, ennemie de la foi dont il était le défenseur. Mais trois mois de folie suffisent pour expier son erreur; Dieu lui-même a fixé ce terme, et c'est sa volonté toute-puissante qui a conduit Astolphe sur la montagne du paradis, pour y apprendre les moyens de rendre au comte d'Angers son bon sens. Mais il lui reste un autre voyage à faire. Ce n'est point dans la paradis terrestre que se trouve le remède à ce mal, c'est dans la Lune. Le char d'Élie est là tout prêt pour y transporter Astolphe et son guide. Ils y montent; et sans trop s'arrêter à considérer les merveilles du monde lunaire, il vont droit à une vallée où se trouve rassemblé avec ordre tout ce qui se perd confusément dans celui-ci, non-seulement les sceptres, les richesses et les autres vanités que donne et qu'enlève la Fortune, mais celles mêmes sur lesquelles elle n'a point de prise, les réputations fragiles, les vœux et les prières adressés à Dieu par nous autres pécheurs, les larmes et les soupirs des amants, le temps que l'on emploie au jeu, le loisir des ignorants, les vains projets, les vains désirs, enfin tout ce qu'il y a d'inutile ou de perdu sur la terre. Il serait trop long d'en achever ici l'énumération piquante et variée. Elle finit par ce joli trait:
Là, tout se trouve enfin, excepté la folie,
Des troupes de corbeaux, de vautours avides et d'autres oiseaux de proie, volent au-dessus du fleuve, en poussant des cris aigus et discordants, guettent le moment où le vieillard jette et disperse ces noms, et les saisissent dans leur bec ou dans leurs griffes; mais ils ne peuvent les porter loin. Les écriteaux retombent dans le fleuve et ne s'y enfoncent que plus vite et plus avant. Parmi tous ces oiseaux on aperçoit deux cygnes blancs comme la neige; eux seuls portent où ils veulent les noms qu'ils ont choisis. En dépit du malin vieillard qui veut noyer tous ces noms dans le fleuve, ils en sauvent quelques-uns. Ils les portent vers un temple qui s'élève sur une colline à quelque distance du fleuve. Une belle nymphe sort de ce temple en voyant approcher les deux cygnes. Elle va prendre dans leur bec les noms qu'ils apportent, et revient les afficher dans le temple, où ils restent pour toujours consacrés à la Déesse.
J'aime fort les auteurs, et dois penser ainsi,
Ce trait est encore un de ceux qu'assurément la Sorbonne, de prohibitive mémoire, n'eût point laissé passer dans un poëme français, mais qui, en Italie, le pays du monde cependant où l'on devait s'y connaître le mieux, n'ont jamais été regardés que comme des plaisanteries fort innocentes.
Cette armée se met aussitôt en campagne, entre dans les riches états d'Agramant, et y met tout au pillage. Il reçoit en France ces tristes nouvelles; il veut repasser en Afrique; mais avant de partir, il fait proposer à Charlemagne de vider leur querelle par un combat singulier entre les deux guerriers les plus braves des deux armées. Charles choisit Renaud, et Agramant Roger. Celui-ci, tout fier qu'il est de cet honneur, est au désespoir d'être obligé de se battre contre le frère de sa maîtresse. Le poëte nous fait entrevoir dans cette situation nouvelle un grand intérêt pour la suite de cette partie de son action; mais une autre partie qu'il a suspendue le rappelle en Afrique; il nous y ramène avec lui.
Charlemagne était à Arles depuis l'entière défaite des Sarrazins et la fuite d'Agramant. Il fait la réception la plus honorable aux destructeurs de Biserte. Roger lui est présenté; sa sœur Marfise, Bradamante et lui sont enchantés de se voir réunis. On croit le roman et le poëme près de finir, quand un nouvel incident en renoue avec plus de force l'intrigue principale. On a déjà vu la preuve de ce que je crois avoir fait observer le premier, qu'en dépit du titre, ce n'est point la folie ou la fureur de Roland qui est le sujet du poëme, que ce n'est point lui qui en est le héros. Maintenant que les deux autres principales actions sont terminées, que Roland a recouvré sa raison, que les Sarrazins sont chassés de France et que leurs rois ont porté la peine de leur folle entreprise, on va voir plus clairement qu'on ne l'a fait encore que le vrai héros du poëme est Roger, et que son union avec Bradamante en est le véritable sujet.
Pour que rien ne manque au bonheur de Roger, des ambassadeurs arrivent de la part des Bulgares. Ces peuples ont persisté à vouloir pour leur roi le chevalier de la Licorne, à qui ils ont dû leur salut et une si grande victoire. Leurs députés sont venus le chercher à la cour de Charlemagne; et trouvant en lui ce même Roger que tout le monde admire, ils font auprès de lui leur ambassade. Le sceptre et la couronne l'attendent à Andrinople, capitale de ses nouveaux états. Alors, l'ambitieuse Béatrice elle-même n'a plus rien à dire. Bradamante, sa fille, sera reine, si elle n'est pas impératrice. Le mariage est donc conclu et célébré à la cour par les fêtes les plus splendides.
CHAPITRE IX.
Observations générales sur l'Orlando furioso; beautés de ce poëme; fragment de l'Arioste, appelé les cinq Chants; caractères particuliers et distinctifs de l'épopée romanesque.
Chez lui, la variété, l'abondance, la vérité des caractères est égale à la fertilité des inventions. Charlemagne, Roland, Renaud, Roger, Brandimart, Olivier, Astolphe, pour ne parler que des principaux, ont chacun leur manière de parler et d'agir. La valeur de Bradamante ne ressemble point à celle de Marfise, comme sa tendresse n'est point celle d'Olimpie ou d'Isabelle. Entre Sacripant et Ferragus, entre l'imprudent et jeune Agramant et le vieux et sage Sobrin, entre le présomptueux Gradasse et le querelleur Mandricard, entre tous ces guerriers et l'indomptable Rodomont, il y a des nuances infinies. Il y a dans tous une peinture vive et fidèle des caractères et des passions, des vertus et des vices. Le talent d'imaginer est partout joint à l'art de peindre, et surtout à l'art important d'annoncer et de mettre en scène tous ces personnages si différents.
Ce qu'il décrit, on croit le voir. Je ne parle pas seulement des descriptions innombrables de palais, de jardins, de fleuves, d'îles, de campagnes, qui, toujours entremêlées à celles des armées et des combats, font de cette suite de tableaux, la galerie la plus riche et la plus variée; je parle de ce talent admirable de faire mouvoir tous ses acteurs de manière qu'on voit leurs gestes, leur démarche, leur attitude, qu'on les reconnaît, qu'on les distingue, qu'on a devant les yeux, non un mélange informe d'objets qui se croisent et se confondent, mais des images claires et ressemblantes, ou plutôt des êtres vivants et de véritables actions. L'histoire, la fable, la féerie sont trois sources fécondes où il puise tour à tour, sans apprêt, sans effort et comme sans projet. Il ne cherche rien, tout vient à lui, tout est sous sa main. Tous les genres de merveilleux sont bons pour lui, sont à ses ordres; on le voit employer tour à tour, non-seulement la féerie moderne et l'ancienne mythologie, mais les personnages allégoriques, mais nos saints, nos anges et même
De la foi des chrétiens les mystères terribles.
Je ne dis pas qu'en cela il soit à imiter, mais enfin c'est par tous ces moyens réunis qu'il arrive, et qu'il vous fait arriver avec lui, sans fatigue, jusqu'à la fin d'un si long poëme.
La connaissance parfaite qu'il avait de la géographie brille dans toutes les parties de son ouvrage. A l'exemple d'Homère, il ne fait voyager aucun de ses héros, sans nommer, sans indiquer clairement les pays qu'ils parcourt. Lors même qu'Astolphe ou Roger voyagent en l'air sur l'Hippogryphe, on passe avec eux en revue tous les lieux sur lesquels ils sont emportés. Chaque région, chaque ville, ne fut-elle que nommée, est le plus souvent accompagnée d'une expression courte, mais pittoresque, quelquefois d'une seule épithète qui suffit pour la désigner. Si le poëte s'étend davantage, c'est avec une exactitude qui n'est jamais en défaut. On reconnaît encore Paris dans la description qu'il en a faite. On y suit Rodomont dans les rues qu'il ravage, sur les ponts où ces rues aboutissent, devant le palais qu'il assiége, à la pointe de l'île d'où il se précipite dans la Seine.
Enfin, voici une chose plus singulière et qui prouve mieux encore avec quelle exactitude l'Arioste s'attachait aux plus petits détails géographiques. Dans une course qu'il fait faire à Roland le long des côtes de Bretagne pour passer à l'île d'Ebude, il va jusqu'à donner à une ville de cette côte son nom Bas-Breton, auquel tous les traducteurs français sont trompés.
Breaco est Saint-Briene, et Landriglier Treguier, dont le nom breton est Landriguer. Les traducteurs disent Bréac et Landrillier, qu'ils chercheraient inutilement sur la carte.
Il n'en est pas tout-à-fait ainsi de la partie dramatique. On croit généralement que le Tasse y a tout l'avantage; que ses héros et ses héroïnes parlent plus convenablement à leur situation et à leur caractère. Cela est plutôt vrai de la partie oratoire; on trouverait difficilement dans l'Arioste rien qui fût comparable à la première harangue de Godefroi, à celle de l'ambassadeur égyptien et à quelques autres de cette espèce. Dans les dialogues, ou les discours alternatifs que se tiennent l'un à l'autre les différents personnages diversement placés, on peut encore regarder les deux poëtes comme égaux, c'est-à-dire comme également parfaits. Mais dans la plupart des discours passionnés et des plaintes amoureuses, comme dans celles de Tancrède, d'Armide et même d'Herminie, la Jérusalem délivrée offre trop souvent, comme nous le verrons dans la suite, aussi peu de vérité, ou même beaucoup moins que le Roland furieux, avec cette différence encore entre les deux poëtes, que le Tasse ayant écrit tout son poëme dans un style grave et pompeux, les jeux d'esprit et les écarts qu'il se permet en blessent davantage, au lieu que l'Arioste, qui paraît toujours se jouer de sa matière et converser avec ses lecteurs, peut, sans les choquer, se donner beaucoup plus de licences.
Avouons encore que la lecture des poëtes est, généralement parlant, un délassement, non une occupation; que pour bien goûter les vers, il ne faut pas les lire trop vite, et qu'on peut en effet se reposer quand on a lu tout un livre d'Homère de Virgile ou du Tasse. Le lendemain, en reprenant votre lecture, que vous importe si le poëte s'interrompt, puisque vous vous êtes interrompu? Il vous parle en son nom ce jour-là, comme il faisait la veille dans sa proposition, dans son invocation; où est pour le second, pour le troisième, pour le vingtième chant l'inconvénient qui n'existait pas pour le premier? Allons plus loin. S'il reprend crûment son récit au même endroit où il l'avait laissé, ne risque-t-il pas de vous trouver froid et distrait dans le plus chaud de son action? Ne fera-t-il pas mieux de fixer de nouveau votre attention par quelques réflexions qui lient ce qui précède à ce qui suit, et de ne se remettre au courant que lorsque vous y serez vous-mêmes?
Pour bien juger de l'Arioste, figurez-vous la cour de Ferrare, l'une des plus polies, des plus nombreuses qui fussent au seizième siècle en Italie, formant tous les soirs un cercle brillant, dont Alphonse d'Este et le cardinal Hippolyte étaient le centre; oubliez les torts qu'eut bientôt après ce prince de l'Église; ne songez qu'à l'éclat qui l'environnait, à l'amour des lettres et à la bienveillance pour l'Arioste qu'on lui supposait alors. Dans cette assemblée aussi imposante qu'aimable, représentez-vous le poëte fixant pendant quarante-six soirées, une heure entière et souvent plus, tous les yeux et tous les esprits. Le premier jour, il propose son sujet; il s'adresse au cardinal son patron; il promet de célébrer l'origine de son illustre race; il s'engage dans son récit; mais dès qu'il peut craindre que l'attention ne se fatigue, il s'arrête, en disant: Ce qui arrive ensuite, je vous le réserve pour un autre chant.
Placez-vous dans ce point de vue; asseyez-vous parmi cette cour attentive; écoutez, admirez avec elle ce génie fécond, ce conteur inimitable, ce courtisan adroit, ce poëte sublime; arrêtez-vous quand il s'arrête; égayez-vous, élevez-vous, enflammez-vous avec lui; laissez là ce goût trop sévère qui diminuerait vos plaisirs. Écoutez surtout l'Arioste dans sa propre langue; étudiez-en les finesses; apprenez à en sentir la grâce, la force, l'harmonie, et vous verrez alors ce que vous devez penser des censeurs atrabilaires qui ont osé traiter si injustement un si beau génie.
Je suis involontairement ramené aux injustices qui ont été faites à l'Arioste, surtout en France. J'ai parlé de celle de Voltaire et de sa réparation éclatante. Ce grand homme, dont le goût était si pur, jugeait cependant quelquefois avec tant de précipitation et de légèreté ce qui n'était que du ressort du goût, que dans cette rétractation même il lui est échappé trois singulières erreurs. Elles sont d'autant plus singulières qu'il commence par assurer que «l'Arioste (ce sont ses termes) est si plein, si varié, si fécond en beautés de tous les genres, qu'il lui est arrivé plus d'une fois, après l'avoir lu tout entier, de n'avoir d'autre désir que d'en recommencer la lecture.» Plus une pareille assertion doit inspirer de confiance, plus il paraît nécessaire de relever ici les erreurs qui l'accompagnent. Ce sont des fautes dans un errata.
Enfin Voltaire, après avoir dit que l'Arioste fut le maître du Tasse, et il entend par-là qu'il fut son modèle, ajoute: «l'Armide est d'après l'Alcine; le voyage des deux chevaliers, qui vont désenchanter Renaud, est absolument imité du voyage d'Astolphe.» Ceci est plus inconcevable encore. Voltaire confond Roger avec Roland; c'est Roger que l'on va chercher dans l'île d'Alcine, et c'est à Roland qu'Astolphe rend la raison. Son voyage n'a certainement aucun rapport avec celui des deux chevaliers du Tasse; ils vont en bateau aux îles Fortunées, et lui dans la Lune sur l'Hippogryphe. L'île enchantée d'Armide est imitée de celle d'Alcine, cela est très-vrai; Renaud est amolli par la volupté dans l'une, comme Roger dans l'autre; ils en sont retirés, et sont rendus à la gloire par deux moyens différents, et qui pourtant se ressemblent. Le voyage des deux chevaliers qui vont désenchanter Renaud, est imité, non du voyage aérien d'Astolphe, mais du voyage de Mélisse, qui, sous la figure d'Atlant, va trouver Roger dans l'île d'Alcine, lui met au doigt l'anneau merveilleux, comme les chevaliers présentent à Renaud le bouclier magique, le fait rougir de son repos, et le désenchante.
Qu'il nous suffise d'avoir rectifié ces trois erreurs. Ne nous y appesantissons pas, ne cherchons pas à les expliquer, et surtout n'en faisons point un crime au vieillard illustre qui, voulant en réparer une de sa jeunesse, les a laissé tomber de sa plume élégante, rapide et amie de la vérité; mais faisons-en notre profit; et dans nos jugements sur la littérature étrangère, instruits par un tel exemple, n'en devenons que plus circonspects.
Ce serait ici le lieu de nous étendre plus particulièrement sur les différentes beautés qui frappent à chaque instant dans la lecture du Roland furieux; de citer au moins quelques-unes de ces descriptions si poétiques, quelques-uns de ces combats trop nombreux peut-être dans le Roland comme dans l'Iliade, mais aussi beaux, plus variés que ceux d'Homère, et que le poëte a peut-être plus habilement distribués dans l'économie générale de son poëme; quelques-uns de ces charmants épisodes, dont la diversité enchante, et dont la multitude étonne; quelques-unes de ces comparaisons si belles, les unes prises immédiatement dans la nature, les autres, et en plus grand nombre, imitées des anciens, et qui sont encore alors de fidèles imitations de la nature; quelques-uns de ces admirables prologues que Voltaire a si justement loués, et auxquels il devait tant de reconnaissance, puisqu'ils lui ont donné l'idée des siens. Des morceaux de tous ces divers genres, même médiocrement traduits, ne pourraient manquer de plaire; mais dans une telle surabondance, que choisir, et où s'arrêter? Comment aussi m'interdire à moi-même, et envier au lecteur, du moins un léger aperçu de ce que lui pourrait offrir une moisson de ce genre faite avec choix dans le Roland furieux, si je ne consultais que son agrément et mon plaisir? Des épisodes cependant et des combats, il n'y faut pas songer; ces morceaux, vus par extrait, ne sont plus les mêmes, et leur étendue défend de les citer tout entiers. Mais les exordes de quelques chants, mais quelques-unes de ces descriptions qui mettent sous les yeux l'objet réel ou idéal que le poëte a voulu peindre, mais un petit nombre de ces belles comparaisons qui décrivent, en les rapprochant, deux objets à la fois, n'auront pas le même inconvénient, et nous dédommageront un peu.
Oh! si quelqu'un voulait monter pour moi
Au paradis! s'il pouvait reprendre
Mon sens commun! s'il daignait me le rendre!
Belle Aglaé, je l'ai perdu pour toi;
Tu m'as rendu plus fou que Roland même;
C'est ton ouvrage: on est fou quand on aime.
Pour retrouver mon esprit égaré,
Il ne faut pas faire un si long voyage.
Tes yeux l'ont pris, il en est éclairé;
Il est errant sur ton charmant visage,
Sur ton beau sein, ce trône des amours.
Il m'abandonne. Un seul regard peut-être,
Un seul baiser peut le rendre à son maître;
»Tout ce jour, et toute la nuit, et la moitié du lendemain, elle s'égara dans mille détours et marcha sans savoir où. Elle se trouve enfin dans un bosquet agréable, que le frais zéphir agite légèrement; deux clairs ruisseaux l'entourent en murmurant, y entretiennent une herbe tendre et toujours nouvelle, et rendent un son qui charme l'oreille, en brisant entre de petits cailloux leur cours paisible. Angélique s'y croit en sûreté s'arrête, descend parmi les fleurs, et laisse son cheval errer sur l'herbe fraîche qui borde ce claires eaux. Elle aperçoit, tout auprès, un buisson d'épines fleuries et de roses vermeilles, qui semble se mirer dans l'onde limpide, garanti du soleil par des chênes au vaste ombrage. Au milieu, un espace vide offre sous l'ombre la plus épaisse un frais asyle; et le feuillage et les rameaux y sont si bien entrelacés que le soleil même et à plus forte raison une vue moins perçante n'y peuvent pénétrer. L'herbe tendre y forme un lit qui invite à s'y reposer. La belle fugitive se place au milieu; elle s'y couche et s'endort. Elle est bientôt réveillée par le bruit que fait un guerrier qui descend de cheval auprès de l'un des ruisseaux, se couche sur le bord, et la tête appuyée sur sa main, se met à rêver profondément. Il s'y répand en plaintes amères contre la dame à qui il avait donné son cœur et qui a donné le sien à un autre; et cette dame est Angélique elle-même; et ce guerrier est un de ses amants; et dans ses plaintes amoureuses il mêle cette charmante imitation de Catulle, que tout le monde sait par cœur:
La jeune fille est semblable à la rose,
Il faut avouer qu'un poëme qui, dès le début, offre de telles peintures, où ces peintures sont presque innombrables, et qui, lorsque le sujet l'exige, en présente d'aussi fortes et d'aussi terribles que celles-ci est douce et gracieuse, n'a, quant aux descriptions, aucune rivalité, ni aucun parallèle à craindre.
C'est surtout dans les fréquentes descriptions de combats que sont employées ces fortes et terribles couleurs. L'un des moyens dont le poëte se sert pour ajouter encore à la représentation effrayante de ces grandes scènes de destruction, ce sont les comparaisons; et il en prend alors le plus souvent les objets parmi les animaux féroces, dont l'homme semble vouloir imiter les fureurs. Quelquefois, à l'exemple d'Homère, il accumule ces comparaisons pour augmenter la terreur, et paraît encore moins occupé de frapper l'imagination du lecteur que de soulager la sienne.
Je m'aperçois, peut-être un peu tard, que je me laisse entraîner au plaisir de citer de si beaux traits. Ils ne font que m'en rappeler d'autres que je voudrais citer encore, et si je m'arrêtais à ces derniers, ils me laisseraient le même désir. Au reste, le Roland furieux, sans être encore véritablement traduit dans notre langue, y a cependant plusieurs traductions que l'on peut lire, et qui sont entre les mains de tout le monde; au lieu de multiplier les citations, je dirai donc même à ceux qui n'entendent pas l'italien: Lisez le Roland furieux; ou plutôt je leur répéterai: Apprenez l'italien pour le lire dans sa langue originale, et ne dussiez-vous jamais y lire autre chose que le Roland furieux, apprenez toujours l'italien.
Il me reste à donner une nouvelle preuve de cette avidité d'inventions dont l'imagination de l'Arioste était tourmentée, et qui semblait réellement aller jusqu'à l'insatiabilité. On a conservé de lui un grand fragment épisodique si dépendant de l'action générale de son poëme, qu'on ne lui peut assigner aucune destination différente, et si étranger cependant à toutes les parties de cette action, comprises dans le Roland furieux, que personne n'a pu deviner quelle en pouvait être la place. Ce fragment divisé en cinq chants, que l'on trouve dans la plupart des bonnes éditions, mis à la suite du poëme, n'est point connu sous un autre titre que celui même des cinq chants, I cinque canti. Le premier de ces cinq chants commence sans exposition et paraît lui-même une suite de quelque autre chant. Le dernier ne va pas jusqu'à un point de l'action qui puisse en annoncer le terme. On n'a donc pu former que des conjectures sur le poëme, ou le projet de poëme, dont ils faisaient partie.
On voit à la simple lecture que c'est une suite du Roland furieux. Les mêmes personnages y pariassent, l'action commence où finit celle du Roland; le même merveilleux y est employé; les mêmes formes y sont suivies; les débuts de chant, les interruptions, les adieux à l'auditoire ou aux lecteurs à la fin de chacun des chants, tout annonce, ou une partie du Roland qui en a été retranchée, ou un second roman épique qui aurait fait suite au premier. Charlemagne et ses pairs conduits à leur perte par les intrigues de Ganelon de Mayence en sont visiblement le sujet. On voit du moins une grande trahison ourdie contre eux par ce paladin perfide. Il est a remarquer que lui, qui joue un rôle si odieux dans tous les poëmes dont Charlemagne et les chevaliers de la maison de Clairmont sont les héros, ne paraît point dans le Roland furieux. Le comte Anselme et son fils Pinabel sont les seuls de cette odieuse race que l'on voie tendre des piéges et y tomber. Ici, c'est Ganelon même qui revient sur la scène; mais il n'agit pas de son propre mouvement; il est l'instrument de la vengeance des fées, et surtout d'Alcine, furieuse de la perte de Roger. Charles, après de premiers avantages contre les ennemis que Ganelon lui suscite, éprouve déjà une défaite; précipité d'un pont, qu'il défendait en personne, il tombe dans la rivière; son cheval a de la peine à le ramener au bord. C'est là que finit le fragment, et l'Arioste n'a laissé aucune note ni aucune esquisse du reste.
L'Arioste se rendit judicieusement à ces raisons. Il retrancha tout ce qui venait après la victoire de Roger sur Rodomont, et laissa le lecteur satisfait de voir la France délivrée des Sarrazins, et Bradamante unie à son cher Roger. Ayant ainsi réduit son action à la juste étendue qu'elle devait avoir, il donna tous ses soins à perfectionner et à polir les chants qu'il avait conservés, il oublia entièrement les cinq dont il avait fait le sacrifice.
Cela explique parfaitement et leur composition et les défauts que l'on y trouve. Ce ne sont pas seulement des lacunes et des négligences, mais des fautes de versification et même de langue. Elles sont si graves et en si grand nombre que le Ruscelli ne semble pas trop dire quand il assure que si l'auteur était rendu à la vie, il serait très-affligé de voir qu'on eût publié sous son nom, après sa mort, ce qu'il n'avait jamais eu l'intention de rendre public.
Mais quoique ce ne soient que des ébauches, on y trouve des morceaux qui ne seraient pas déplacés dans un ouvrage complet et achevé. Telle est, au premier chant, l'assemblée générale des fées dans le magnifique palais de leur roi Démogorgon; telle est encore la description de l'Envie et de l'antre où ce monstre habite; telle est surtout dans le second chant la peinture du Soupçon personnifié, dont Alcine fait choix pour l'envoyer troubler le cœur de Didier, roi des Lombards, et pour exciter ce roi à se soulever contre Charlemagne. Cet ingénieux épisode mérite d'être connu.
«Ne vous ennuyez pas de m'entendre, ajoute-t-il à sa manière accoutumée; je ne suis pas si loin de mon sujet que vous pensez. J'ai même à vous raconter quelque chose qui vous fera voir que tout ceci vient fort à propos. Un de ceux dont je vous parlais, celui qui le premier se laissa croître la barbe pour écarter de lui des gens qui pouvaient d'un seul coup lui ôter la vie, fit bâtir dans son palais une tour environnée de fossés profonds et de gros murs; elle n'avait qu'un pont-levis; point d'autre ouverture qu'on balcon étroit par où le jour et l'air pouvaient à peine entrer. C'était là qu'il dormait la nuit. Sa femme, qu'il y tenait renfermée, lui jetait une échelle par laquelle il montait. Un dogue énorme gardait cette entrée.... Mais tant de précautions furent inutiles; sa femme finit par l'assassiner avec sa propre épée. Son ame alla droit aux enfers, et Rhadamante l'envoya dans les lieux où sont les plus cruels supplices. Au grand étonnement de son juge, il s'y trouva fort à son aise. Le Soupçon, disait-il, lui avait fait souffrir dans sa vie de si cruelles tortures, que la seule pensée d'en être délivré le rendait insensible à toutes les douleurs.
C'est ainsi que cette détestable fée reprend et punit le peu de ses anciens amants qui ont pu s'enfuir de son île. Elle fait si bien qu'elle leur inspire le désir de voyager sur mer; elle envoie à la suite de leur vaisseau sa baleine, qui tôt ou tard parvient à les engloutir. Ils y vieillissent, et ils y meurent. Leurs tombeaux remplissent les lieux les plus bas de ce séjour. A mesure qu'ils se succèdent, ils se rendent les uns aux autres les derniers devoirs. Lui qui parle, et qui est parvenu à la plus extrême vieillesse, y arriva très-jeune; il y trouva deux vieillards qui étaient là depuis le temps de leur adolescence, et y avaient rencontré d'autres vieillards, descendus dès leur premier printemps dans ce gouffre, d'où l'on ne peut jamais sortir. Deux chevaliers y sont arrivés depuis peu; ils étaient trois; Roger fera le quatrième. Le vieillard l'exhorte à prendre son parti sur un mal sans remède, et à jouir, en attendant, du peu de douceurs qu'ils peuvent encore se procurer.
Nous avons vu éclore et croître par degrés en Italie le roman épique proprement dit. Quand l'Arioste préféra ce genre à celui de l'épopée héroïque, il s'en était formé dans son esprit un modèle idéal, supérieur à ce qu'on avait fait jusqu'alors; et ce modèle, il l'exécuta si bien que l'on a pu tracer, d'après son poëme, les règles de l'épopée romanesque, de même qu'on a tracé, d'après l'Iliade, l'Odyssée et l'Énéide, les règles du poëme héroïque. Plusieurs auteurs italiens, tels que le Pigna, le Giraldi et d'autres encore ont fait des livres sur cette matière. Il serait facile, mais superflu de tirer de ces livres la poétique particulière à ce genre d'épopée. Ce qui précède suffit pour faire voir qu'avec plusieurs règles communes, le poëme romanesque et le poëme héroïque ont entre eux des différence constitutives.
De toutes ces différences, il est vrai, aux yeux de critiques austères, tels que le Muzio dans son Art poétique en vers, le Minturno dans sa Poétique en prose, le Castelvetro dans son commentaire sur la Poétique d'Aristote, et le Quadrio lui-même, il ne résulte dans l'épopée romanesque que des vices, qui en font un genre inférieur au poëme héroïque; ces vices sont même si graves que le poëme romanesque le plus parfait est encore nécessairement un mauvais poëme. Quand même cet arrêt serait rigoureusement juste, ce serait peut-être l'un de ces cas où la justice excessive est une excessive injustice. Et que peut-on opposer au plaisir et à l'approbation de toute une nation éclairée et sensible, à la constance et à l'universalité de son admiration depuis trois siècles? La multiplicité d'actions et de personnages principaux, l'étendue illimitée des lieux, les effets prodigieux des puissances magiques, tout cela dirigé par le goût, comme il faut sans doute qu'il le soit, n'ouvre-t-il pas un champ plus vaste aux créations du génie et aux jouissances du lecteur?
La nature entière est à la disposition du poëte romancier: il se crée une seconde nature, où il puise de nouveaux trésors. Il les dispose, les ordonne et les met en œuvre à son gré. Tout ce que la raison la plus saine et l'imagination la plus libre ont jamais dicté aux hommes lui appartient. Il en use comme de son bien propre; et s'il est véritablement poëte, s'il l'est surtout par le style, lors même qu'il ne fera qu'employer les inventions des autres, il passera pour inventeur.
Singulier et bien remarquable privilége du génie de style, ou du talent d'exécution! Nous ignorons ce qu'inventa réellement Homère; des faits héroïques dont la mémoire était récente, des fictions mythologiques qui formaient la croyance commune; en un mot des traditions de toute espèce, qu'il employa comme il les avait reçues, mais mieux sans doute que d'autres poëtes ne les avaient employées jusqu'alors, forment évidemment la plus grande partie de ses deux poëmes. Des traditions historiques, des fables déjà surannées, mais encore en quelque crédit, et les fictions mêmes d'Homère, font presque toute la matière du poëme de Virgile. Enfin l'Arioste, celui de tous les poëtes qui ont existé depuis Homère, qui ait eu peut-être plus de rapports avec lui, n'a fait que continuer une action commencée par un autre poëte, faire mouvoir des caractères déjà créés et déterminés, employer un merveilleux universellement convenu, se servir de formes inventées avant lui, prendre presque à toutes mains des événements, des aventures, des contes même de toute espèce, et les encadrer dans son plan; et cependant il passe pour celui de tous les poêles modernes dont l'imagination a été la plus féconde et le génie le plus inventif. C'est qu'il invente beaucoup dans les détails, beaucoup dans le style, et que toutes ses imitations sont parfaites; en un mot, pour ne pas répéter ce que j'ai dit de lui, c'est qu'il possède au degré le plus éminent deux talents, qui sont peut-être les premiers de tous dans un poëte, le talent d'écrire et celui de peindre, ou si l'on veut, le dessin et le coloris.
Au reste, quelque jugement définitif que l'on porte, ce genre d'épopée est un genre à part; il a ses chefs-d'œuvre et ses modèles, comme l'épopée des anciens. Il appartient en propre à l'Italie moderne. Il se vante d'avoir produit un de ces grands poëmes qui font époque dans l'histoire de l'esprit humain, qui éternellement critiqués peut-être, mais aussi éternellement loués, ne risquent jamais de tomber dans ce gouffre de l'oubli qui en engloutit tant d'autres, et seront à jamais un objet d'intérêt et de discussion parmi les hommes; où tous les arts puisent, toutes les imaginations s'alimentent, tous les esprits des générations qui se succèdent vont chercher d'agréables délassements.
Voilà ce qui est certain, ce qui suffit pour autoriser l'admiration, même l'enthousiasme, ce qui doit porter les étrangers à faire de l'Arioste, non pas une lecture superficielle, mais une étude attentive, je dirais même approfondie, si cette idée d'une étude profonde n'était pas propre à effrayer; si elle ne faisait pas craindre quelque chose de fatigant et de pénible qu'on ne risque jamais de trouver dans le Roland furieux, de quelque façon qu'on l'étudie.
Ne le critiquons donc pas, et arrêtons-nous ici, non dans la crainte de paraître incivils, car on peut bien reprendre ce qu'il y a de répréhensible dans un grand poëte, sans cesser d'être poli, mais dans la crainte d'être ennuyeux, accident plus fâcheux, et qui, dans l'exercice de la critique, est peut-être, et c'est beaucoup dire, encore plus commun que l'impolitesse.
CHAPITRE X.
Roland amoureux, refait par le Berni; Premières entreprises de Roland, poëme du Dolce; Angélique amoureuse, poëme du Brusantini, suite et fin des poëmes romanesques sur Charlemagne, Roland, Renaud et les autres paladins de France.
Le Bojardo était tombé dans la très-grande erreur de traiter trop sérieusement les jeux de son imagination chevaleresque, et de vouloir presque toujours parler du ton de la raison, dans des sujets qui y sont aussi naturellement étrangers que toutes ces fables de la chevalerie errante et de la féerie; cette même faute fut commise par le plus grand nombre de ses imitateurs. L'Arioste, avec une finesse de goût égale à l'étendue de son génie, avait aperçu le premier quelle liberté de ton, quelle variété de style y était nécessaire. Il avait donné le vrai modèle de cette sorte de poëmes. Plusieurs poëtes tâchaient de l'imiter; mais ce n'était pas assez, pour y réussir, de sentir que la route qu'il avait frayée était la meilleure; il fallait avoir, pour la suivre, un talent aussi flexible que le sien, et de plus, un esprit original qui garantît l'imitateur de ne paraître qu'un copiste.
Il existait alors un poëte qui poussait l'originalité jusqu'à la bizarrerie, dont le principal talent était celui de la satyre, et qui, secondé de quelques esprits fantasques et capricieux comme lui, avait introduit dans ce genre, essentiellement ami de la raison, le langage de la folie et une liberté presque sans frein. C'était Francesco Berni. Sa Vie appartient à la classe des poëtes satyriques, et je dois en rejeter la notice jusqu'au moment où je m'occuperai d'eux; mais c'est ici le lieu de parler, plus particulièrement que je ne l'ai fait, de son travail sur le Roland amoureux du Bojardo.
On avait beaucoup lu ce poëme avant que l'Arioste eût publié le sien. Mais le Roland furieux fit totalement oublier l'autre; on eut beau y faire une suite, comme degli Agostini; on eut beau le réformer, comme le Domenichi, la seule réforme à y faire était de le refondre tout entier, de le dégager des formes trop sérieuses que le Bojardo lui avait données, et d'emprunter, pour le repeindre, des couleurs à la palette de l'Arioste. Le Berni osa l'entreprendre; et ce qu'il y a de plus étonnant, ce n'est pas qu'il y ait réussi, c'est qu'avec un génie si libre et si indépendant, il se soit assujéti à suivre l'auteur original, chant par chant, et presque octave par octave. C'est donc presque uniquement le style qu'il a refait; mais encore une fois, c'est surtout le style qui fait vivre les poëmes; et comme le Roland amoureux, refait par le Berni, et celui de tous les romans épiques italiens qui s'approche le plus du Roland furieux, quant au style, c'est aussi, après le Roland furieux, le roman épique qu'on lit le plus.
Cette façon de s'emparer du bien d'autrui et de se le rendre propre ne manqua pas de censeurs. L'Arétin dans le prologue de sa comédie de l'Hypocrite, le Doni dans sa Librairie et dans ses Mondes, blâmèrent durement le Berni. Il les laissa dire: les éditions de son Roland amoureux se multiplièrent. On avait cessé, dès auparavant, d'en faire de celui du Bojardo, et ce qu'il y a de très-vrai, quoique cela paraisse contradictoire, c'est qu'en l'effaçant par la manière dont il refit son ouvrage, il lui conserva sa renommée. Elle eût péri si le Bojardo n'eût été que l'auteur d'un poëme qu'on eût cessé de lire; mais en relisant ce poëme refait par le Berni, on se rappelle toujours, on revoit même toujours au titre du livre qu'il fut d'abord fait par le Bojardo, et c'est grâce au style du second de ces deux poëtes que l'on jouit des inventions du premier.
Ce que le Berni a le plus heureusement imité de l'Arioste, ce sont ses exordes ou débuts de chant. Il y en a de tous les tons et de tous les genres. Le genre satyrique, qui était habituellement le sien, domine souvent, il est vrai, dans ces petits prologues, et le sel en est quelquefois assez âcre, tandis que l'Arioste dans quelques-uns des siens, non plus que dans ses satyres, ne va jamais au-delà d'une censure sans aigreur et d'une malignité riante. Mais il y en a dans le poëme du Berni où l'on croit entendre plaisanter l'Arioste lui-même. En voici, je crois, un exemple, dans le début du quatrième chant: «Je ne suis ni assez ignorant ni assez savant pour pouvoir parler de l'amour ni en bien ni en mal; pour dire s'il est au-dessus ou au-dessous du jugement et du langage que nous tenons de la nature; si l'homme est porté de lui-même à être tantôt humain et tantôt féroce, ou s'il y est porté par l'amour; s'il y a de la fatalité ou du choix, si c'est une chose que l'homme prenne et quitte quand il veut. Quand on voit dans un pâturage deux taureaux combattre pour une génisse, ou deux chiens pour une chienne, il paraît alors que c'est la nature qui les force à se traiter de cette étrange façon. Quand on voit ensuite que la vigilance, le soin, l'occupation, l'absence nous garantissent de cette peste, ou si vous voulez de cette galanterie, alors il semble qu'elle ne vient que de notre choix. Tant d'hommes de bien en ont parlé, en ont écrit, en grec, en latin, en hébreu, à Rome, à Athènes, en Égypte! L'un tient que c'est chose excellente; un autre, chose détestable. Je ne sais qui a tort ou raison: je ne veux prendre les armes ni pour ni contre: tant y a que l'amour est un mal étrange et dangereux, et Dieu garde chacun de nous de tomber en sa puissance!»
Voici qui me paraît encore aimable et gracieux comme les plaisanteries de l'Arioste. Roland et Renaud se battaient pour Angélique; c'est elle-même qui les sépare, et qui trompe le comte d'Angers pour l'éloigner du champ de bataille.
Je n'en dirai pas davantage sur cette production, heureuse sous plus d'un rapport, puisqu'elle dut, au fond, coûter peu de peine à l'auteur, qu'elle est pourtant le fondement le plus solide de sa réputation, qu'elle a mis au nombre des lectures les plus agréables un roman épique plein d'invention, mais qui, privé de style, serait peut-être depuis long-temps dans l'oubli, et qu'elle a ainsi, comme je l'ai dit, conservé la renommée du premier auteur au lieu de l'éteindre.
Dans les suivants, l'auteur a réuni avec assez d'adresse aux aventures de Milon, père de Roland, celles de Roger, père de ce jeune héros qui paraît avec tant d'éclat dans le poëme de l'Arioste. Garnier, frère d'Agolant roi d'Afrique, dont Charlemagne a tué le père dans une de ses guerres d'Espagne, vient attaquer l'Italie. Charles envoie contre lui des troupes commandées par Milon, qu'il a rappelé de son exil. Garnier est vaincu et tué. Agolant rassemble une armée formidable pour venger à la fois son frère et son père. Il se fait précéder par son fils Almont, qui vient assiéger dans Risa le brave Roger. Il le défie en combat singulier. Roger l'abat, dédaigne de le tuer, et refuse même de le faire prisonnier. Galacielle, sœur guerrière d'Almont, veut prendre la revanche de son frère. Roger l'abat de même; et comme elle était aussi belle que brave, au lieu de la refuser pour prisonnière, il l'emmène dans sa ville, en devient amoureux; elle de lui; elle se fait chrétienne, il l'épouse.
Agolant passe enfin en Italie avec son armée. Charlemagne y envoie contre lui de nouvelles troupes. Milon rétablit les affaires, et remporte plusieurs victoires sur les Africains. L'empereur se rend lui-même à Rome. La guerre devient plus terrible. Almont tue dans un combat le brave Milon.
Charlemagne en veut tirer vengeance; il cherche Almont, le rencontre, l'attaque. Le jeune Roland survient sans armes. Il avait quitté la France, où Charles le croyait encore. Il cherchait partout son père: il apprend sa mort, il trouve l'empereur aux mains avec son meurtrier; c'est à lui de venger un père; il saisit une moitié de lance armée de fer, et avec cette arme seule attaque intrépidement Almont et le tue. Charlemagne, enchanté de cet exploit, arme Roland chevalier, et lui donne l'épée Durandal, le casque magique et les autres armes que portait Almont. Roland ainsi armé continue de faire des choses admirables. Agolant est tué dans une bataille, mais par un autre guerrier que Roland. Trojan, fils d'Agolant, part d'Afrique avec une nouvelle armée, pour venger son père, comme Agolant en était parti pour venger le sien; et il a le même succès. Roland est envoyé contre lui et le tue de sa main.
Sa femme et sa sœur le cherchent inutilement en France et en Italie. Bradamante était enceinte et près de son terme; forcée de s'arrêter entre l'Adige et la Brenta, dans un lieu qui devient le berceau de la maison d'Este, elle y met au monde un fils dont les princes de cette maison doivent descendre. Après avoir confié son enfant aux bons habitants de ce lieu, elle rentre en France avec Marfise cherchant toujours son cher Roger. Arrivée jusqu'à Montauban sans en avoir eu de nouvelles, Roger lui apparaît en songe, lui révèle le crime des Mayençais, et l'endroit même où son corps est enterré, à la porte du château. Bradamante et Marfise y vont, creusent la terre et trouvent les restes inanimés de Roger. Elles les envoient à Paris dans une caisse construite au village voisin, et quand elles ont rempli ce devoir pieux, elles entrent dans le château, le fer et le feu à la main, tuent tout ce qu'elles rencontrent de Mayençais, le perfide Ganelon le premier, Cino, Ginami, Laran, Emeril, enfin toute la race; mettent le feu au château de Ponthieu, à celui de Hanterive, et détruisent de fond en comble tout ce qui avait appartenu à ces perfides.
On sent facilement le vice radical de ce poëme, écrit d'ailleurs d'un style froid, lourd, et totalement dépourvu d'enjouement et de grâces. L'auteur a beau y semer les épisodes, les descriptions, les comparaisons, les combats; il a beau, à l'imitation de l'Arioste, commencer tous ses chants par des maximes sur la valeur des chevaliers, sur les vices et les vertus, sur la jalousie, sur l'amour; il a beau remettre en scène presque tous les personnages du Roland furieux, employer les mêmes machines, faire jouer les mêmes ressorts; les enchantements ont beau y être encore, les illusions n'y sont plus.
Depuis que le signal fut donné de chanter les hauts faits de Charlemagne, de Roland et des autres paladins, un nombre presque infini de poëtes, attirés par cette facilité que semblait offrir l'épopée romanesque, se jetèrent sur ce sujet fertile, et le traitèrent selon les caprices de leur imagination et la mesure de leur talent. Les uns, même après la publication du Roland furieux, continuèrent de traiter ces sujets à leur fantaisie, comme s'ils avaient écrit un siècle auparavant, et comme s'il n'y avait eu dans le monde ni un Arioste, ni un Bojardo; les autres voulurent marcher sur les traces de l'Arioste et se proposèrent de l'imiter. Ils forment comme une école, où l'on reconnaît quelquefois, dans les élèves, la manière et les couleurs du maître, mais dont aucun n'a pu ni le suivre de près, ni à plus forte raison l'égaler.
Telle est la cause peu édifiante et tout aussi peu noble de la guerre que Fondano, frère de Trafumier et oncle de Bélisandre, déclare à la France pour venger son frère et ravoir sa nièce. Roland, Renaud, Olivier, y font, comme à leur ordinaire, de grandes prouesses, et Ganelon des trahisons viles et odieuses. Renaud se brouille avec l'empereur, et se révolte contre lui. Il devient roi de Russie; mais enfin il se réconcilie avec Charlemagne, délivre ses paladins, qui étaient presque tous prisonniers, chasse avec eux les Africains, laisse là ses Russes, et revient à Montauban.
Ce poëme, quoique imprimé seulement au seizième siècle, paraît être au moins du quinzième. C'est bien la même platitude, la même incorrection, les mêmes impropriétés, en un mot le même style que celui des romans de cette première époque; et l'auteur ne manque pas de commencer tous ses chants, comme on le faisait alors, par une prière à Dieu le père, à Dieu le fils, au S.-Esprit, á la Vierge, à S.-Pierre, à S.-Marc, à Ste.-Madeleine, à tous les Saints. Mais il y a dans le Beuve d'Antone et dans la Spagna une sorte d'intérêt qui n'est point dans celui-ci, où l'on ne voit que des guerres extravagantes, qui n'ont, dans l'origine, d'autre cause que la fantaisie libertine d'un vieux débauché d'empereur.
Il faudrait au moins qu'au milieu de ces contes prolixes de géants et de magiciens, de coups de lance, d'épée et de massue, au milieu de ces éternels combats et de ces tristes enchantements, il se trouvât quelque idée moins rebattue, quelque invention moins triviale qui prouvât que l'auteur, sans savoir, si l'on veut, ni bien penser, ni bien écrire, ni conduire avec un peu d'art une fable susceptible de quelque intérêt, ne se traînât pas toujours dans des routes tant de fois battues, essayât de s'en frayer d'autres, et fît quelque tentative nouvelle, dût-elle n'être pas plus heureusement imaginée, ni plus habilement conduite que les autres.
Après la première surprise de part et d'autre, Renaud interroge la Nature, qui lui répond et l'instruit sans quitter un instant son ouvrage. Il avait cru que l'esprit de Dieu, l'intelligence divine, était la Nature; que c'était là que tout était créé, et que nul autre que Dieu même ne pouvait rien tirer du néant. Il avait cru de même que la Fortune n'était que la volonté de Dieu; mais puisque la Nature est un être existant par soi-même, il est possible qu'il en soit ainsi de la Fortune. Cela est vrai, lui dit la Nature; la Fortune est ma sœur: Dieu nous créa le même jour; il lui donna l'empire universel sur toutes les choses que je produis. Tu m'as trouvée sous terre en Afrique: tu la trouveras en Asie dans une plaine magnifique et riante; mais il existe une autre femme plus grande que nous deux, que je ne puis te nommer, et que tu trouveras en Europe sur une haute montagne. Renaud jure d'aller chercher cette troisième femme dès qu'il aura trouvé la seconde.
Pour la créature de l'autre sexe que la Nature projette de former, elle a réuni dans une salle parfumée des plus douces odeurs des objets d'une richesse et d'une beauté qui n'ont rien d'égal sur la terre. Il faudra bien des siècles pour fondre ensemble et amalgamer ces riches matériaux, et pour en faire une femme au-dessus de tout ce que son sexe a jamais eu de plus parfait. La nature indique le temps et le lieu de sa naissance. Elle refuse de dire son nom; mais le poëte l'a reconnue à tant de merveilles. Une seule femme existe en qui on les admire toutes. Là dessus, il désigne si bien la dame de ses pensées, qui était à ce qu'il paraît une très-grande dame, que ses contemporains et surtout elle-même durent facilement l'entendre. Il serait difficile aujourd'hui de le deviner; mais on a peu d'intérêt à le savoir.
On voit par ce morceau satyrique, qui, s'il était écrit avec plus de force, ne serait pas indigne du Dante, que depuis la Ligue de Cambrai, Venise, quoique réconciliée en apparence avec les papes, conservait d'amers souvenirs, et que le doge Gritti n'était point du tout ami de Rome; mais il faut se rappeler aussi quelle était l'existence politique et morale de Rome lorsque ce poëme fut écrit, c'est-à-dire sous Léon X et Clément VII.
Il est trop aisé de sentir les vices d'une pareille fable, interrompue à tout moment par les expéditions de Charlemagne et par les digressions de l'auteur. Les visions allégoriques de Renaud, amenées et présentées sans art et sans vraisemblance, ont néanmoins un but philosophique très-remarquable et qui peut-être les ferait lire, s'il ne manquait au poëme entier ce qui seul fait lire les ouvrages, le style. C'est un défaut commun au plus grand nombre des poëmes de cette époque et de ce genre. La tentative que fit Lodovici d'employer la terza rima, dans l'épopée ne réussit pas; et personne n'osa la renouveler après lui.
NOTES AJOUTÉES.
Addition à la note[298].--Ce titre de Lancelot de la Charrette, donné par Chrestien de Troyes à l'un de ses romans, n'est fondé, ni, comme quelques auteurs l'avaient avancé, sur ce que la mère de Lancelot était accouchée de lui dans une charrette, ni, comme l'a plus récemment écrit M. Chénier, parce que la méchante fée Morgane enferma plusieurs fois Lancelot dans le château de la Charrette. Ce n'est pas non plus, comme il l'a cru, la seconde partie seulement, ajoutée par Godefroy de Ligny, qui porte ce titre, c'est le roman tout entier commencé par Chrestien, et fini par ce continuateur; et l'auteur lui donne ce titre à cause du grand rôle qu'une charrette y joue. Lancelot, qui cherche de tous côtés la reine Genèvre, est engagé par un méchant nain à monter, pour la joindre plus vite, dans une charrette qu'il conduit. Or cette voiture était alors celle où l'on ne plaçait que les criminels condamnés à mort pour des crimes honteux.
De ce servoit charrette lors
Dont li piloris servent ors;
Et en chascune boene vile
Ou ors en a plus de trois mile,
N'en avoit à cel tens que une
Et cele estoit à ces comune.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Qui a forfeit estoit repris
S'estoit sur la charrette mis
Et menez par totes les rues;
S'avoit totes honors perdues,
Ne puiz n'estoit à Cort oïz
Lancelot, qui a été vu dans cet équipage, fait long-temps les exploits les plus étonnants, sans pouvoir effacer le mauvais effet que la vue de sa voiture a produit; ce qui fait naître, l'un après l'autre, plusieurs incidents singuliers. Dans le grand roman de Lancelot-du-Lac, ce héros est en effet détenu par la fée Morgane au château de la Charrette; mais le romancier ne dit pas l'origine de ce nom; rien n'annonce dans ce château ce qui le lui a fait donner, et il n'y a aucune liaison entre cet épisode et le roman commencé par Chrestien de Troyes. Dans son discours sur les anciens romans français, imprimé en 1809 (Mercure du 14 octobre), M. Chénier, dont la perte prématurée a été si douloureuse pour tous ceux qui préfèrent la gloire littéraire de la France à un sot esprit de parti, a fort bien démêlé quelques erreurs des écrivains qui ont traité avant lui cette matière; mais il est lui-même tombé dans quelques autres. Il ne croit point que les romans en prose aient précédé nos vieux romans en vers; il fait deux poëtes de Huistace, auteur du Brut, et de Gasse auteur du Rou, quoique maître Gasse, Vace, Vistace, Huistace, et comme quelques-uns l'ont appelé, Eustace ou Eustache, ne soient très-probablement que le même poëte. Au contraire, il veut que Chrestien de Troyes soit le même que Manessier ou Menessier, et il affirme que ce dernier nom est le véritable (erreur, au reste, qu'il partage avec la plupart de nos historiographes et biographes littéraires), tandis que Manessier ne fut que le second continuateur du roman de Perceval le Gallois, que Gaultier de Denet continua le premier après Chrestien; il fait vivre sous Léon X le Bojardo, qui était mort avant la fin du quinzième siècle, etc. Ces inexactitudes et quelques autres semblables n'empêchent pas qu'il ne soit infiniment à regretter que M. Chénier n'ait pas achevé l'ouvrage dont ce Discours fait partie. En revoyant son travail, il les eût facilement reconnues et corrigées, et nous aurions sur l'histoire de notre littérature un bon ouvrage qui nous manque, et que personne n'est en état de faire aussi bien que lui.
Page 342, ligne 1.--«Il (le Bojardo) était certainement poëte par l'imagination; mais on risque peu de se tromper en disant qu'il l'était beaucoup moins par le style.»--La preuve en est dans la réforme que le poëme entier a subie, et qui rend très-difficile, en Italie même, à plus forte raison en France, de se le procurer dans l'état où le Bojardo l'avait laissé. Après quatre ou cinq éditions du texte seul, après les deux ou trois qui avaient paru avec la continuation d'Agostini, le Domenichi en voulut donner une qui fût purgée de tous les défauts que l'auteur y eût corrigés lui-même, si la mort ne l'eût prévenu, et de ceux que l'état de corruption où la langue était retombée de son temps, ne lui avait pas permis d'apercevoir. Son édition a pour titre: Orlando innamorato del sig. Matteo Maria Bojardo, conte di Scandiano, insieme co i tre libri di Niccolo degli Agostini, nuovamente riformato per M. Lodovico Domenichi, etc., Vinegia, appresso Girolamo Scotto, 1745, in-4º. Il dit dans sa dédicace, adressée à Giberto Pio di Sassuolo: «V. S. illma. havrà da me l'Orlando innamorato del Bojardo..... e l'havrà riformato in meglio in quei luoghi, dove l'autore prevenuto dalla morte e impedito dalla rozzezza del suo tempo, nel quale questa lingua italiana desiderava la pulitezza de i nostri giorni, non gli puote dar quello ornamento, ch' era dell' animo suo.» Cette édition est celle dont j'ai tiré les citations répandues dans les notes de ce chapitre VI. J'ai pensé qu'étant plus rapprochées du style moderne, elles conviendraient à plus de lecteurs. J'avais cependant sous les yeux la dernière édition antérieure à la réformation du Domenichi, Vinegia, 1539, in-4º.; et, pour satisfaire ceux qui peuvent être curieux de ces détails, je finirai ce qui regarde l'Orlando innamorato, en rapprochant ici les trois premières stances originales du Bojardo de celles de son réformateur.
STANCES ORIGINALES.
Signori e cavallier che v'adunati Per odir cose dilettose e nove Stati attenti, quieti, et ascoltati La bell' historia che'l mio canto move. Et odereti i gesti smisurati, L'alta fatica e le mirabil prove Che fece il franco Orlando per amore Nel tempo del re Carlo imperatore. Non vi par già, signor, maraviglioso Odir contar d'Orlando innamorato Che qualunque nel mondo è più orgoglios E d'amor vinto al tutto e soggiogato, Nè forte braccio, nè ardire animoso, Nè scudo ò maglia, ne brando affilato, Nè altra possanza può mai far diffesa Ch' al fin non sia d'amor battuta e presa. Questa novella è nota a poca gente, Perchè Turpino istesso la nascose Credendo forsi a quel conte valente, Esser le sue scritture dispettose, Poichè contra ad amor pur fu perdente Colui che vinse tutte le altre cose, Dico d'Orlando, il cavalier adatto; Non più parole, hormai veniamo al fatto.
STANCES RÉFORMÉES.
Se come mostra il taciturno aspetto, Per haver dal mio canto alcun diletto, Piaciavi di silentio esser mi grati; Che dirve cose nuove io vi prometto Prove d'arme ed affetti innamorati D'Orlando, in seguitar Marte e Cupido; Onde n'è giunto al secol nostro il grido. Forse parrà di maraviglia degno, Che ne l'alma d'Orlando entrasse amore, Sendo egli stato a più d'un chiaro segno Di maturo saper, di saggio core; Ma non è al mondo così scaltro ingegno, Che non s'accenda d'amoroso ardore, Testimonio ne fan l'antiche curie Dove ne son mille memorie sparte. Questa historia fin hor poco palese E stata per industria di Turpino; Che di lasciarla uscir sempre contese Per non ingiuriar il paladino; Il qual poiche ad Amor prigion si rese Quasi a perder se stesso andò vicino. Però fu lo scrittor saggio ed accorto, Che far non volse al caro amico torto.
On peut juger par cet exemple de ce que c'est, presque d'un bout à l'autre du poëme, que ce qu'on appelle la réformation du Domenichi.
FIN DU QUATRIÈME VOLUME.
IMPRIMERIE DE MOREAU, RUE COQUILLIÈRE, Nº 27.