CHAPITRE IV.
Reading edition
ÉDIMBOURG. Novembre 1786 — Février 1788.
ÉDIMBOURG EN 1786.
Dominés par celui d'entre eux qui a été au cœur de l'humanité, tous ces drames s'emparent de l'esprit et l'émeuvent jusqu'à le rendre visionnaire. Si, poursuivant un peu plus avant, on gravit les premières pentes du siège d'Arthur jusqu'aux décombres de la chapelle de St.-Antoine, on aperçoit, dans ses fumées et ses vapeurs, la puissante cité, sous son habituel dais d'un rouge sombre. Il semble que ce sont tous ces souvenirs tragiques qui montent de toutes parts. Parfois il arrive que le belvédère de St.-Giles dépasse seul ce nuage et le spectacle est saisissant: on dirait une couronne gigantesque tombée dans du sang, et apparue dans le ciel comme le symbole de cette race royale dont la mémoire plane sur cette cité. On ressent alors une profonde émotion historique; on comprend le respect et l'enthousiasme avec lequel les Écossais contemplent leur ancienne capitale dans sa robe de majestueuse tristesse.
Il n'est pas impossible, ce semble, de comprendre maintenant et de distinguer les sentiments qui se succédèrent en Burns, pendant ses premières courses à travers Édimbourg. Il fut d'abord frappé d'étonnement, devant cette ville qui surprend les voyageurs les plus exercés. Il se sentit un peu interdit et dépaysé, comme il arrive lorsque le sentiment des lieux récemment quittés persiste confusément en nous et que nous ne sommes pas encore tout entiers à ceux que nous voyons.
Pourtant son esprit ne tarda pas à se frayer son chemin dans cet étonnement et à discerner avec clarté les traits principaux. Son Adresse à Édimbourg et certains passages d'autres pièces peuvent servir à reconstituer ses impressions. Tout le côté théologique, puritain, le côté de la Réforme proprement dite, qui passionne les esprits d'aujourd'hui, le laissa indifférent. Les souvenirs religieux n'étaient pas pour lui plaire. John Knox ne lui a guère inspiré qu'une rime burlesque dans une pièce anti-cléricale:
et quant à l'autre souvenir de St.-Giles, il en fit encore un pire usage: il donna le nom de Jenny Geddes à une jument, un peu rosse, qu'il eut plus tard. Au contraire, il fut fortement frappé de l'apparence militaire d'Édimbourg; la strophe sur le château domine toute la pièce adressée à la ville; elle en est de beaucoup la plus robuste. Parmi les descriptions des poètes qui ont été inspirées par la vieille forteresse, il n'y en a aucune ni dans Walter Scott, ni dans Hogg, ni dans Aytoun, qui approche de celle-ci, pour je ne sais quel hérissement menaçant de contreforts et de bastions.
Mais sa véritable émotion fut en arrivant devant Holy-Rood. Son patriotisme un peu attardé et populaire, l'espèce de fierté qu'il prenait à croire que ses ancêtres avaient combattu dans la Rébellion de 1745, la pitié qu'inspire la fortune des Stuarts, lui soulevèrent le cœur d'enthousiasme:
Avec des pensées frappées de terreur, des larmes de pitié, Je contemple ce noble, majestueux palais, Où, en d'autres temps, les rois de l'Écosse, Héros fameux! avaient leur royale demeure; Hélas! Combien changés les temps futurs! Leur nom royal tombé dans la poussière! Leur race infortunée errante, sombre, exilée! Bien qu'une loi rigide crie: «Cela était juste!»
Farouchement mon cœur bat de voir vos traces, Vous dont les ancêtres, au temps jadis, À travers les rangs ennemis et les brèches croulantes, Portèrent le lion sanglant de la vieille Écosse: Et moi-même qui chante en accents rustiques, Peut-être mes aïeux ont quitté leur chaumière Et affronté le rude rugissement et le visage affreux du Danger, Suivant hardiment par où vos pères menaient[413].
Pour mon mal estranger Je ne m'arreste en place; Mais j'ay eu beau changer, Si ma douleur n'efface, Car mon pis et mon mieux Sont les plus déserts lieux;
Si en quelque séjour, Soit en bois ou en prée, Soit sur l'aube du jour, Ou soit sur la vesprée, Sans cesse mon cœur sent Le regret d'un absent[421].
Les strophes que Burns prête à Marie Stuart, à l'autre extrémité de sa vie et dans ses derniers chagrins, égalent celles-ci par la naïveté plaintive, et les dépassent par la couleur et l'accent. On dirait une ancienne ballade pour la force et le naturel du sentiment:
À présent la nature suspend son manteau vert À tous les arbres en fleurs, Et étend ses draps de pâquerettes blanches Sur les pelouses herbeuses; À présent Phœbus égaie les ruisseaux de cristal Et réjouit les cieux d'azur; Mais rien ne peut réjouir l'infortunée Qui gît en étroite captivité.
En ce moment, les alouettes éveillent le gai matin, En l'air, sur leurs ailes mouillées de rosée; Le merle, à midi, dans son bosquet, Fait retentir les échos du bois; Le mauvis sauvage, de sa note répétée, Chante et endort le jour fatigué; Dans l'amour, dans la liberté, ils se réjouissent, Ils n'ont ni chagrins, ni entraves.
En ce moment, le lis fleurit près les rives, La primevère au pied des talus, L'aubépine bourgeonne dans le vallon, Et le prunellier est blanc comme le lait; Le plus pauvre paysan dans la douce Écosse Peut errer parmi ces douceurs, Mais moi, la reine de toute l'Écosse, Je suis tenue en une prison puissante.
Je fus la reine de la belle France, Où j'ai été heureuse; Toute légère je me levais le matin, Aussi joyeuse me couchais-je le soir: Et je suis la souveraine de l'Écosse, Et il s'y compte maint traître; Et ici, je gis en des fers étrangers, En un chagrin sans fin.
Quant à toi, ô fausse femme, Ma sœur et mon ennemie, La dure vengeance aiguisera un jour l'épée Qui te percera l'âme: Le sang qui pleure dans une poitrine de femme Tu ne l'as jamais connu; Ni le baume qui tombe, sur les blessures du malheur, Des yeux miséricordieux de la femme.
Mon fils! mon fils! puissent de plus douces étoiles. Briller sur ta fortune; Et puissent ces plaisirs dorer ton règne Qui ne voulurent jamais luire sur le mien! Dieu te garde des ennemis de ta mère, Ou qu'il tourne leurs cœurs vers toi: Et quand tu rencontreras un ami de ta mère, Ne l'oublie pas, à cause de moi.
Du premier coup, Burns s'était trouvé enrôlé dans le cortège de poètes que l'enchanteresse traîne après elle, depuis Ronsard qui lui disait en vers de douceur presque racinienne:
depuis du Bellay et Maisonfleur et le pauvre Chastelard, qui mourut pour elle, jusqu'à Schiller, Walter Scott et Hogg. Il fut ainsi frappé en rôdant autour de Holyrood. N'est-ce pas aussi tandis qu'ils rêvaient et s'attardaient dans ces lieux qu'elle a attiré à elle Tennyson et Swinburne?
C'est dans ces promenades, ces rêveries, cette communion silencieuse avec les âmes des choses passées que Burns passa les tout premiers jours de son arrivée à Édimbourg.
Aux différentes heures de la journée, il se produit dans cette foule des mouvements, des courants qui en modifient les aspects. Que de phases différentes depuis le moment où, selon les vers de Fergusson,
I. L'HIVER DE 1786-87. BURNS DANS LA SOCIÉTÉ D'ÉDIMBOURG. — LE TRIOMPHE. — LE DÉSACCORD. — LES TAVERNES D'ÉDIMBOURG.
À ces deux protections, il faut ajouter celle de Dugald Stewart, qui le présenta à Mackenzie, à l'auteur de l'Homme de Sentiment, à celui que Burns révérait et admirait depuis si longtemps, qui avait été un des maîtres et un des consolateurs de sa jeunesse. Ce fut un coup de bonheur pour le poète. Mackenzie continua l'heureuse influence qu'il avait eue sur sa vie. Dans le no 97 du Lounger, qui ne devait plus avoir que quatre numéros, parut un article qui fut un événement. Il était digne de celui qui en était l'auteur et de celui qui en était l'objet. Il y avait, de la part de cet écrivain si laborieux et si correct, une très claire et très large intelligence littéraire et psychologique du génie et du caractère de Burns. Cette double appréciation était exprimée en termes parfaits de justesse et d'accent, à ce point que, non seulement cet article donnait du premier coup la note exacte et entière sur la valeur du poète, mais que, après cent ans, il reste une des meilleures choses qu'on ait écrites sur lui; c'est une longévité rare pour une page de critique. Voici d'ailleurs, dans ses parties essentielles, l'article que les habitants d'Édimbourg se passaient et commentaient le 9 Décembre 1796, moins de quinze jours après l'arrivée de Burns.
Pour les personnes sensibles et capables de comprendre, il y a quelque chose de merveilleusement agréable dans la contemplation du génie, de cette portée transcendante d'esprit qui distingue certains hommes. Dans la vue de talents tout à fait supérieurs, comme dans celle des grands et étonnants objets de la nature, il y a une sublimité qui remplit l'âme d'admiration et d'aise, qui la dilate, pour ainsi parler, au delà de ses limites ordinaires, et qui, revêtant notre nature d'une puissance extraordinaire et d'extraordinaires honneurs, intéresse notre curiosité et flatte notre orgueil.... Dans la découverte de talents généralement inconnus, nous sommes souvent disposés à céder à une partialité excessive, comme dans toutes les découvertes que nous faisons; et c'est à quoi nous devons tant d'exemples de peintres et de poètes qui, retirés de situations obscures par les éloges extravagants de leurs introducteurs, sont cependant bientôt retombés dans leur première obscurité; dont le mérite, bien que peut-être un peu négligé, n'a pas semblé avoir été tellement déprécié par le monde et n'a pas pu soutenir, par son excellence intrinsèque, la place supérieure que l'enthousiasme de ses patrons aurait voulu lui assigner.
Je ne sais si je serai accusé d'un enthousiasme et d'une partialité de ce genre, en présentant à l'attention de mes lecteurs un poète de notre pays, dont les écrits m'ont été récemment communiqués. Mais, si je ne me trompe pas grandement, je pense que je puis, en toute sûreté, déclarer que c'est un génie d'un rang peu ordinaire. La personne à laquelle je fais allusion est ROBERT BURNS, un laboureur d'Ayrshire, dont les poèmes furent, il y a quelque temps, publiés dans une petite ville de l'ouest de l'Écosse, sans autre ambition, semble-t-il, que de les faire circuler parmi les habitants du comté où il est né, et d'obtenir un peu de renommée de la part de ceux qui avaient entendu parler de ses talents. J'espère qu'on ne considérera pas que j'ai trop de prétentions, si j'essaye de le placer à un point de vue plus haut, de réclamer le verdict de ses concitoyens sur le mérite de ses œuvres, et de revendiquer pour lui les honneurs que leur valeur semble mériter.
En mentionnant la circonstance de son humble condition, je n'ai pas la pensée de faire reposer ses prétentions seulement sur ce titre, ou de faire valoir les mérites de sa poésie, considérés par rapport à la bassesse de sa naissance et au peu d'opportunité de culture que son éducation pouvait lui fournir. À la vérité, ces détails pourraient exciter notre étonnement devant ses productions; mais sa poésie, considérée en soi et sans les causes qui résultent de sa situation, me semble tout à fait digne de dominer nos sentiments et d'obtenir nos applaudissements. Sa naissance et son éducation ont, à la vérité, opposé une barrière à sa renommée, c'est le langage dans lequel la plupart de ses poèmes sont écrits. Même en Écosse, le dialecte provincial, que Ramsay et lui ont employé, se lit maintenant avec une difficulté qui refroidit le plaisir du lecteur: en Angleterre, on ne peut pas le lire du tout, sans avoir constamment recours à un glossaire, en sorte que le plaisir est presque détruit.
Quelques-unes de ses productions, spécialement celle d'un genre grave, sont presque anglaises. De l'une d'entre elles, j'offrirai d'abord à mes lecteurs un extrait, dans lequel je pense qu'il découvriront un ton élevé de sentiment, une puissance et une énergie d'expression qui sont particulièrement et fortement caractéristiques de l'esprit et de la voix d'un poète.
Il citait les strophes de la Vision, dans lesquelles est racontée l'enfance de Burns, sans aller toutefois à celles si belles de la fin. Puis il continuait en termes du plus haut éloge: «De chants comme celui-là, solennels et sublimes, avec cette mélancolie ravie et inspirée dans laquelle le Poète élève ses regards «au dessus de cette sphère visible et diurne», les poèmes intitulés Désespoir, la Lamentation, Hiver, Chant funèbre et l'Invocation à la Ruine, offrent des exemples non moins frappants». Il donnait comme spécimens «dans le tendre et le moral» l'Homme fut créé pour pleurer, le Samedi soir du villageois, les pièces à la Souris et à la Pâquerette de montagne. Il citait celle-ci en entier, moins, disait-il, à cause de son mérite supérieur que parce qu'elle pouvait tenir dans les bornes de son journal. Et, à propos de la jolie strophe sur l'alouette, il ajoutait en termes qui contiennent avec une merveilleuse exactitude l'essence du sentiment de la nature dans Burns: «Des touches comme celles-là dénotent le pinceau d'un poète qui peint la nature avec la précision de l'intimité, et cependant avec le coloris délicat de la beauté et du goût». Les mots que nous avons soulignés vont droit au fond du génie de Burns sur ce point.
L'article, après avoir donné les éloges, essaye de prévenir les objections et surtout celles qu'il prévoit, les objections religieuses et morales. Il avance des précautions, des excuses, des atténuations, toutes sortes de faucilles pour couper à l'avance les critiques dans l'esprit des lecteurs. Ces soins même sont instructifs en ce qu'ils montrent à quelle société susceptible et formaliste Burns allait avoir à faire. Cela donne l'idée de la surveillance qu'il devait exercer sur sa parole et de la prudence qu'il devait mettre dans sa conduite, pour ne pas choquer un monde auquel il fallait présenter ses poèmes avec presque autant d'apologie que de louange! Voici donc ce que Mackenzie disait avec beaucoup de tact et une connaissance très exacte des gens à qui il parlait:
Contre quelques-uns des passages de ces derniers poèmes, on a objecté qu'ils respirent un esprit de libertinage et d'irréligion. Mais si nous considérons l'ignorance et le fanatisme des classes inférieures dans le pays où ces poèmes furent écrits, fanatisme de cette espèce pernicieuse qui exalte la foi par opposition ans bonnes œuvres, et dont la fausseté et le danger ne pouvaient échapper à un esprit aussi éclairé que celui de notre poète, nous ne regarderons pas sa muse plus légère comme l'ennemie de la religion (sur laquelle il exprime en plusieurs endroits les sentiments les plus justes) bien qu'elle ait été quelquefois un peu imprudente en ridiculisant l'hypocrisie.
Sur ce point et sur d'autres encore, il faut convenir qu'il y a, dans le volume qu'il a donné au public, des parties répréhensibles que la prudence aurait supprimées ou la correction effacées. Mais les poètes sont rarement prudents, et notre poète n'avait, hélas! ni amis, ni compagnons qui pussent lui suggérer des corrections. Quand nous réfléchissons à son rang dans la vie, et à la société dans laquelle il a vécu, nous sommes plus portés à regretter qu'à nous étonner que la délicatesse soit si souvent offensée, pendant la lecture d'un volume où il y a tant pour nous intéresser et nous plaire.
Il y a bien quelque chose d'un peu étroit et presque d'un peu frisant le ridicule dans ces regrets que Burns n'ait pas fait parler ses paysans plus convenablement; peut-être y avait-il aussi quelque chose qui lui fit froncer le sourcil et hausser impatiemment les épaules dans toutes ces excuses qui tournaient à la réprimande. Mais la fin était faite pour lui aller droit au cœur. Mackenzie parlait de lui en homme qui sait respecter et saluer la dignité d'âme partout où elle se trouve, mettant toute son autorité au service de sa sympathie.
Cet article de Mackenzie, c'était la célébrité, le soir même à Édimbourg, deux jours après en Écosse, une semaine après en Angleterre, parmi les lettrés qui lisaient le Lounger. Burns entra, toutes portes ouvertes, dans la haute société nobiliaire et littéraire d'Édimbourg.
Le clergé comptait des prédicateurs qui étaient presque tous des savants remarquables. C'était le Dr Henry, l'auteur d'une Histoire d'Angleterre, l'une des premières histoires faites sur un plan qui étudie séparément toutes les parties de la vie sociale; c'était James Macknigh, théologien et commentateur profond, auteur d'une Harmonie des Évangiles et d'un Commentaire d'épîtres des Apôtres, œuvres de grande érudition; c'était John Erskine, le bon et l'éloquent, dont les sermons publics changèrent le ton de la prédication en Écosse et dont on trouve le portrait dans Guy Mannering; c'était le Dr Alexander Carlyle dont l'Autobiographie est précieuse pour l'étude de toute cette époque.
Quum prorepserunt primis animalia terris Mutum et turpe pecus
Quelques-uns, et des plus illustres, n'appartenaient à aucune de ces catégories sociales qui donnaient à Édimbourg sa physionomie. Adam Smith, le plus grand de tous, l'illustre fondateur de l'Économie Politique, occupait une sinécure royale; il venait de perdre sa mère deux ans auparavant, et sa gaîté naturelle en était attristée. Hutton, l'auteur de la Théorie de la Terre, le vrai créateur de la géologie, qui soutint la théorie des causes actuelles, qui découvrit le métamorphisme des roches, ce point capital en géologie, était un vieux gentilhomme qui vivait de ses rentes et faisait des communications à l'Edinburgh Society; Mackenzie, notre ami depuis longtemps, était homme de loi et ses affaires commençaient à le détourner de la production littéraire.
En même temps, des hommes non moins distingués venaient de tous côtés, enrichir encore de leur présence cette société. L'Assemblée générale qui réunissait chaque année, au mois de Mai, les représentants du clergé national, faisait affluer dans la capitale tout ce qu'il y avait de remarquable dans le pays. C'était comme la saison intellectuelle d'Édimbourg. De Glasgow, dont la robuste université avec moins d'éclat a peut-être fait autant de besogne qu'aucune autre, de Glasgow venaient Thomas Reid le chef de l'école philosophique écossaise; Richardson, le professeur d'humanités, qui fut un des premiers critiques shakspeariens dans son Analyse Philosophique et Illustration de quelques-uns des plus remarquables caractères de Shakspeare; John Millar, le professeur de droit civil, auteur d'une Vue historique du Gouvernement anglais; George Jardine, le professeur de logique, dont l'Esquisse d'Éducation Philosophique est un programme de stricte et féconde pédagogie; John Anderson, d'abord professeur de langues orientales, puis de physique, qui se montra plus tard philanthrope éclairé par la fondation de l'Institut Andersonien, destiné à répandre l'éducation dans les classes pauvres. D'Aberdeen, venaient James Beattie, le poète et le moraliste, l'auteur du Ménestrel et d'ouvrages de discussion religieuse; Robert Hamilton, le mathématicien, qui appliqua ses connaissances mathématiques à l'Économie politique et publia des travaux sur les Dettes Publiques; il était en correspondance avec notre Say; George Campbell dont la Philosophie de la Rhétorique est un ouvrage excellent et, à nos yeux, supérieur à celui de Blair. De petites villes, de paroisses perdues, il arrivait des hommes de valeur; le Dr Somerville, l'historien de la reine Anne, venait de Jedburgh; John Ogilvie, le poète du Jour du Jugement, venait de Medmar; Brydone, le voyageur dont le Tour en Sicile et à Malte a été traduit en français et est encore un livre intéressant, vivait près de Coldstream. De toutes parts on se réunissait à Édimbourg, comme au foyer intellectuel du pays; la société qui y vivait s'accroissait de l'affluence de tous ces visiteurs.
Sic vos non vobis mellificatis apes.
Mais en 1786, au moment où nous sommes, ce mouvement d'émigration vers Londres était à peine sensible, et la ville de Hume et d'Adam Smith, de Blair et de Robertson, de Hutton et de Black, de Dugald-Stewart et de Mackenzie, d'Erskine et de Fergusson, était encore la métropole intellectuelle de l'Écosse.
Quel effet ce paysan récemment enlevé à sa charrue allait-il produire dans ces salons? Comment ce garçon, qui n'avait jamais eu d'autre compagnie que celle de laboureurs et d'ouvriers et, de temps en temps, quelques heures de conversation d'un homme de loi de bourgade ou d'un médecin de campagne, comment ce garçon allait-il se comporter dans ce monde difficile et raffiné? Comme toute les sociétés mondaines celle-ci était exercée à percevoir les moindres nuances de tenue, habile à saisir les moindres écarts, les moindres manquements; il s'y maniait une observation subtile et aiguë. On attendait ce phénomène avec curiosité; car s'il y a dans l'histoire littéraire des cas analogues, il n'y en a peut-être pas un de semblable, où la renommée ait été si brillante, la transition si brusque, l'épreuve si difficile. La chose fut bien vite réglée. La manière dont Burns se tira de ce pas est un des endroits les plus curieux de sa vie et qui révèle le mieux quelles ressources de tout genre il y avait en lui.
Il se présenta sans timidité, sans gaucherie, sans cette lourdise qui fit tant souffrir J.-J. Rousseau, sans trop d'assurance, mais sans fausse modestie, et sans humilité excessive. Il n'essaya pas d'affecter des manières que son éducation ne lui avait pas données et que son physique ne lui permettait pas. Il arriva simplement, virilement, en homme qui est ferme sur ses jambes et peut regarder tout le monde en face. Sa rectitude d'esprit lui inspira ce qui était convenable; il avait du premier coup mis le doigt sur la note juste. Ce n'était ni un rustre ni un faux gentilhomme qui était là, c'était un homme dont l'esprit effaçait les dehors, et dont la dignité entendait se faire respecter partout. Et ce fut d'abord une approbation silencieuse.
Vous avez crainte que je ne sois grisé par mon succès comme poète; hélas! Madame, je me connais et je connais le monde trop bien. Je ne veux pas prendre des airs de modestie affectée; je suis disposé à croire que mes talents méritent quelque attention. Mais dans un âge, dans un pays très éclairés, très instruits, quand la poésie est et a été l'étude d'hommes du plus beau génie naturel, aidés de toutes les ressources du savoir, des livres, de la société polie,—être amené, produit à la pleine lumière d'une observation instruite et raffinée, et cela avec toutes les imperfections de ma gauche rusticité et mes rudes idées mal dégrossies sur les épaules,—je vous assure, Madame, que je ne feins pas lorsque je vous dis que j'en ai redouté les conséquences. La nouveauté d'un poète, placé dans ma situation obscure, dépourvu de tous les avantages que l'on considère comme nécessaires pour l'être, du moins à cette époque-ci, a excité un flot d'attention publique trop partiale, qui m'a porté à une hauteur à laquelle, j'en sais absolument, sincèrement convaincu, mes talents sont insuffisants pour me maintenir. Avec trop de certitude, j'aperçois le jour où ce même flot m'abandonnera et descendra peut-être aussi loin au-dessous du niveau de la vérité. Je ne parle pas ainsi dans une ridicule affectation de modestie et de dépréciation de moi-même. Je me suis étudié et je sais le terrain que je couvre, quelque grandement qu'un ami ou que le monde différent de moi sur ce point, je persiste dans ma propre opinion, silencieux, résolu, avec toute la ténacité de la conviction. Je vous mentionne ceci une fois pour toutes, pour décharger mon esprit, et je ne désire pas en entendre ou en dire davantage à ce sujet. Mais
Quand de la fière fortune le reflux reculera,
Il y a déjà dans ces belles lignes un arrière-goût de tristesse. Trois semaines plus tard, au commencement de février, il écrit au DrLawrie, pour répondre aux recommandations faites par celui-ci et qu'on a vues plus haut. Ce sont les mêmes sentiments, la même certitude de sa valeur, avec un peu plus d'amertume peut-être, mais avec la même sagesse.
Cette parfaite sagesse de Burns, l'effet tout puissant de sa conversation sont si extraordinaires qu'ils paraissent invraisemblables et qu'on est poussé à croire que ceux qui racontent sa vie exagèrent ou embellissent. Il se glisse dans l'esprit un peu d'incrédulité ou de défiance; on se défend mal d'une arrière-pensée que cela est trop beau pour être vrai tout à fait. On n'admet que sur preuve une chose si surprenante. Il y a sur ce point trois témoignages capitaux que tous les biographes de Burns ont cités et qu'il faudra toujours citer. Ils forment une démonstration aussi probante qu'il est possible d'en souhaiter dans les choses morales, et dont une biographie sérieuse de Burns ne saurait se passer à cet endroit délicat. D'ailleurs ils sont, par eux-mêmes, une lecture intéressante.
À sa première apparition dans une société tellement au-dessus de celle à laquelle il avait été habitué, il fut également exempt d'une assurance choquante et d'une contrainte embarrassée. Il se conduisit avec une convenance et un calme, qui probablement étaient dus à la confiance dans le bon sens et la rapidité à discerner toutes les nuances de conduite qu'il savait qu'il possédait. Ceci lui fut grandement facilité par ce fait qu'il n'essaya jamais d'assumer des manières plus raffinées que celles qui lui étaient naturelles, et qu'il ne distrayait pas son attention en essayant d'attirer continuellement les bonnes grâces de ses nouveaux compagnons. Il avait trop de perspicacité pour éprouver beaucoup de satisfaction à être montré comme une curiosité intellectuelle; mais il était loin de tomber dans la fatuité de Congrève, en revendiquant, pour sa personne, le respect qu'il était évident qu'il devait uniquement à son génie. Avec un bonheur singulier, il sut prendre le juste milieu; il évita d'un côté de montrer par des efforts exagérés qu'il pensait toujours à ce qui le faisait distinguer; et il évita de l'autre côté de paraître, en supprimant tout effort, repousser l'admiration pour les qualités particulières que la nature lui avait accordées; ce qui eût enlevé ainsi à l'accueil de son hôte ce qu'il savait avoir été son objet principal. Bien qu'il prit sa pleine part à la conversation, non seulement parce qu'il comprenait que cela était attendu de lui, mais encore parce qu'il avait conscience de remplir cette attente, cependant il le faisait d'une façon digne et virile, également éloigné de la vanité pétulante, ou de la joie exagérée d'une importance si nouvelle pour lui. Son maintien était simple sans vulgarité; bien qu'il eût peu de douceur et laissât voir qu'il était prêt à repousser la moindre offense avec décision, pour le moins, sinon avec rudesse, cependant il devenait bien vite évident que ceux qui se conduisaient envers lui avec convenance n'avaient à craindre aucune impolitesse gratuite ou bourrue. Dans la société des femmes il était correct et se surveillait; mais quand elles s'étaient retirées, il lui arrivait parfois de se livrer à des traits d'esprit licencieux, dans lequel il avait trop ce qu'il fallait pour briller.
J'eus l'occasion de me trouver à Édimbourg et je fus invité par le Dr Blacklock à déjeuner dans la société de Burns.... En aucune partie de ses manières, il n'y avait le plus léger degré d'affectation, et il n'y avait rien, ni dans sa conduite ni dans sa conversation, par quoi une personne étrangère eût pu soupçonner qu'il était, depuis plusieurs mois, le favori des sociétés élégantes de la métropole.
Il y a dans cette page plus que Walker n'a cru y mettre. Le portrait, frappant du reste, de Burns récitant ses vers, la face détournée des auditeurs et d'une voix volontairement monotone, n'est pas seulement un portrait, c'est toute une révélation d'une certaine manière de sentir. Tandis que le professeur, qui voit en pédant et souhaiterait plus d'élocution, reproche à Burns de ne pas interpréter sa propre poésie, comme on sent ce trait et cette fierté de poète qui ne veut donner à ses vers que leur valeur propre, qui se garde de les réciter comme il réciterait ceux d'un autre. Pourquoi Walker n'a-t-il pas demandé à Burns de lui dire quelque pièce de Fergusson? Il aurait vu ce que pouvaient ce visage et cette voix. Le brave homme n'a pas compris le jeu intérieur de toute cette scène et son intérêt, mais sa critique ne fait que nous la rendre plus vivante.
Le second témoignage émane d'un homme de plus d'autorité encore que Walker, du grave et sage Dugald Stewart. On a vu qu'il avait remarqué Burns en Ayrshire, au tout premier début du poète et qu'il fut un de ceux qui l'introduisirent dans la haute société littéraire d'Édimbourg. Ses souvenirs ont un poids tout particulier à cause de la justesse et de la prudence de son esprit:
Les attentions dont il fut l'objet pendant son séjour dans la ville, de la part des personnes de tout rang et de toute espèce, étaient telles qu'elles auraient tourné toute autre tête que la sienne. Je ne puis pas dire que j'aie perçu le moindre effet défavorable laissé par elles sur son esprit. Il conserva la même simplicité de manières et d'apparence, qui m'avait frappé si fortement lorsque je l'avais vu pour la première fois à la campagne; et il ne semble pas que le nombre et le rang de ses nouvelles relations aient en rien augmenté son opinion de lui-même.
La variété de ses occupations, pendant qu'il était à Édimbourg, m'empêcha de le voir aussi souvent que je l'aurais désiré. Pendant le printemps, il vint me prendre une ou deux fois, à ma demande, de très bonne heure le matin, et vint se promener avec moi jusqu'aux collines de Braid, dans le voisinage de la ville. Dans ces occasions, il me charma encore plus par sa conversation particulière qu'il ne l'avait jamais fait dans le monde. Il était passionnément épris des beautés de la nature, et je me rappelle qu'un jour il me dit que la vue de tant de chaumières, avec leurs fumées, donnait à son âme un plaisir que personne ne pouvait comprendre, qui n'avait pas été comme lui témoin du bonheur et de la vertu qu'elles abritaient.
Je ne me rappelle pas si les lettres que vous m'avez envoyées indiquent ou non que vous ayiez jamais vu Burns. Si vous l'avez vu, il est superflu que j'ajoute que l'idée que sa conversation inspirait des puissances de son intelligence dépassait, si cela est possible, celle qui était fournie par ses écrits. Parmi les poètes qu'il m'est arrivé de connaître, j'ai été frappé, en plus d'une occasion, de l'inexplicable disparate entre leurs talents généraux et les inspirations occasionnelles de leurs moments plus favorisés. Mais toutes les facultés de l'esprit de Burns étaient, autant que j'en ai pu juger, également vigoureuses; et sa prédilection pour la poésie était plutôt le résultat de son tempérament passionné et enthousiaste que d'un génie exclusivement propre à ce genre de composition. D'après sa conversation, j'aurais déclaré qu'il était capable d'exceller dans toutes les voies d'ambition où il lui aurait plu d'exercer ses capacités.
Parmi les sujets sur lesquels il s'arrêtait volontiers, les caractères des individus qu'il lui arrivait de rencontrer étaient évidemment un sujet favori. Les remarques qu'il faisait sur eux étaient toujours sagaces et pénétrantes, quoique souvent elles inclinassent trop au sarcasme. Sa louange de ceux qu'il aimait était parfois sans discrimination et excessive; mais ceci, je crois, provenait plutôt du caprice et de l'humeur du moment que du pouvoir de ses affections à aveugler son jugement. Ses traits d'esprit étaient vifs et portaient toujours la marque d'une vigoureuse intelligence; mais, à mon goût, ils n'étaient pas souvent agréables ou heureux. Ses tentatives d'épigrammes, dans ses œuvres imprimées, sont les seules productions peut-être indignes de son génie.
Je ne dois pas oublier de mentionner, ce que j'ai toujours considéré comme caractéristique à un haut degré d'un véritable génie, l'extrême facilité et la bienveillance de son goût à juger les compositions des autres, quand il y avait de réels motifs d'éloge. Je lui répétai de nombreux passages de poésie anglaise qui lui étaient inconnus, et j'ai plus d'une fois été témoin des larmes d'admiration et d'enthousiasme avec lesquelles il les écoutait. La collection de chansons par le Dr Aiken, que je lui mis le premier entre les mains, fut lue par lui avec un plaisir sans mélange, malgré les essais qu'il avait déjà tentés lui-même dans ce genre difficile de production; je ne doute pas que cette lecture n'ait contribué à polir ses compositions ultérieures.
Quant à Burns, je puis dire vraiment: Virgilium vidi tantum. J'étais un gars de quinze ans en 1786-87, quand il vint pour la première fois à Édimbourg, toutefois je comprenais et je sentais assez pour m'intéresser à sa poésie et j'aurais donné tout au monde pour le connaître. Mais j'avais peu de connaissances dans le monde littéraire, et encore moins parmi la gentry des comtés de l'ouest: c'étaient les deux sociétés qu'il fréquentait le plus. M. Thomas Grierson était à cette époque clerc chez mon père. Il connaissait Burns et me promit de l'amener chez lui à dîner, mais il n'eut pas l'occasion de tenir sa promesse; autrement j'aurais pu voir davantage de cet homme éminent. Cependant, je le vis un jour, chez feu le vénérable professeur Ferguson, où il y avait plusieurs messieurs de réputation littéraire, parmi lesquels je me rappelle le célèbre Mr Dugald Stewart. Naturellement, nous autres gamins, nous restions assis silencieux, à regarder et à écouter. La seule chose que je me rappelle de remarquable, dans les manières de Burns, fut l'effet produit sur lui par une gravure de Bunbury, représentant un soldat étendu mort dans la neige, son chien se lamentant d'un côté et de l'autre sa veuve tenant un enfant dans les bras. Au-dessous étaient écrits ces vers:
Glacée, sur les collines canadiennes, ou sur la plaine de Minden, Peut-être cette mère a pleuré son soldat tué, Penchée sur son bébé, ses yeux noyés de pleurs, Dont les larges gouttes, qui se mêlaient au lait qu'il buvait, Étaient le triste présage de ses années futures, Pauvre enfant de misère baptisé dans les larmes.
Burns sembla très ému par la gravure, ou plutôt par les idées qu'elle éveillait dans son esprit. En vérité, il versait des larmes! Il demanda de qui étaient ces vers, et il se trouva que personne d'autre que moi ne se rappelait qu'ils se trouvent dans un poème à demi oublié de Langhorne, qui porte le titre peu séduisant de Le Juge de Paix. Je murmurai mon renseignement à un ami; il le communiqua à Burns, qui me remercia d'un regard et d'un mot que je reçus alors, et je me rappelle aujourd'hui, avec un très grand plaisir, bien qu'il fût de pure politesse.
Sa personne était forte et robuste; ses manières rustiques, non grossières; une sorte de sans façon plein de dignité et de simplicité, qui devait peut-être une partie de son effet à la connaissance qu'on avait de ses talents extraordinaires. Ses traits sont représentés dans le tableau de M. Nasmyth, mais pour moi cette peinture donne l'idée qu'ils sont rapetissés, comme s'ils étaient vus en éloignement. Je pense que sa contenance était plus massive qu'elle ne l'est dans aucun de ses portraits. Si je n'avais pas su qui il était, j'aurais pris le poète pour un très sagace campagnard, un fermier de l'ancienne école écossaise, c'est-à-dire non pas un de nos agriculteurs modernes qui ont des ouvriers pour faire leur gros travail, mais le bon fermier qui tenait sa propre charrue. Il y avait une forte expression de bon sens et de sagacité dans tous ses traits; l'œil seul, je pense, indiquait le caractère et le tempérament poétiques. Il était large et d'une couleur sombre qui flamboyait (je dis littéralement flamboyait) quand il parlait avec sentiment ou intérêt. Je n'ai jamais vu un autre œil pareil à celui-là dans une tête humaine, bien que j'aie vu la plupart des hommes distingués de mon temps. Sa conversation exprimait une parfaite confiance en soi, sans la plus légère présomption. Parmi ces hommes qui étaient les plus savants de leur temps et de leur pays, il s'exprimait avec une parfaite fermeté, mais en même temps avec modestie. Je ne me rappelle aucun fragment de sa conversation assez distinctement pour le citer. Je ne le revis plus que dans la rue, où il ne me reconnut pas, et je ne pouvais pas m'attendre à ce qu'il me reconnût. Il était très choyé à Édimbourg, mais (si l'on considère ce que les émoluments littéraires ont été depuis cette époque) les efforts faits pour le secourir furent extrêmement mesquins.
Je me souviens que, dans la circonstance que je mentionne, je pensai que la connaissance que Burns avait de la Poésie anglaise était plutôt limitée, et aussi qu'ayant vingt fois les capacités d'Allan Ramsay et de Fergusson, il parlait d'eux avec trop d'humilité comme de ses modèles. Il y avait sans doute une certaine faiblesse nationale dans son jugement sur eux.
À peine, une fois ou deux, a-t-on relevé contre lui un oubli, une imprudence de langage, qu'un homme plus habitué à la société eût évités. Ce sont de menus faits, sans autre valeur que de montrer avec quelle attention méticuleuse il était observé, et sous quel feu croisé d'examens silencieux il se mouvait. Le fait suivant est raconté par Walker. Il se passa chez le Dr Blair chez qui Burns déjeunait. Il faut, pour le comprendre, se rappeler que Blair était ministre de la High Church d'Édimbourg, qu'il passait pour le premier prédicateur d'Écosse et qu'il avait, dans la chaire même où il parlait, des émules.
On comprend ce qu'une faute de cette nature peut avoir de pénible pour un esprit susceptible, orgueilleux. Il en garde un long mécontentement envers soi-même, et un peu d'éloignement ou d'appréhension pour ces sociétés si délicates où le moindre mot maladroit éveille aussitôt un tel écho de gêne et de silence. Qu'on se rappelle une aventure analogue de J.-J. Rousseau, dont la situation dans le monde n'est pas sans ressemblance avec cette période de la vie de Burns. L'aveu de l'impression désagréable qu'il en conserva concorde avec celui-ci.
Et lui, Burns que pensait-il? Comment jugeait-il, de son côté, cette société subitement étalée à ses yeux, car pendant qu'on l'observait, il observait lui-même. Ni la célébrité, ni la science des hommes ne semblent lui en avoir beaucoup imposé. Il avait l'habitude, quand il voulait juger quelqu'un, non seulement de le dévêtir de tous ses ornements extérieurs, mais de lui enlever même les acquisitions intellectuelles, les avantages de pur savoir, tant qu'ils peuvent encore se détacher de l'esprit, avant qu'ils n'aient passé dans sa substance et se soient perdus en lui en le fortifiant. Il s'appliquait à juger les esprits, non d'après les renseignements qu'on y a versés, mais d'après leurs facultés essentielles de saisir et de comprendre, tenant peu compte des objets auxquels elles s'appliquent, que ce fût une question d'histoire ou une question de culture. Il ne lui parut pas que les cerveaux de ces hommes fussent de plus haute qualité que ceux des hommes qu'il avait connus jusque-là.
On a de Burns, à ce moment, un de ces bons élans de cœur qui rachètent bien des faiblesses. Au milieu de son succès, il apprit que la tombe de Fergusson était au cimetière de la Canongate, abandonnée, dénuée de la pierre qui garde le nom des plus obscurs, et destinée à disparaître comme les tombes pauvres. Il avait toujours eu de l'admiration et de la tendresse pour la mémoire du malheureux et charmant jeune homme. Toute cette vie repassa devant son esprit: sa pauvreté, son travail aride, sa misère, cette pauvre tête égarée et se débattant contre la folie, cette mort à vingt-quatre ans dans une cellule d'aliénés, toute cette lutte lamentable du talent et de la misère. Les larmes lui vinrent, amenant comme souvent chez lui, la colère!
Faut-il que, pour comble d'ingratitude, on laisse maintenant les restes du poète se perdre dans la foule des ossements obscurs? Jamais, si cela dépend de lui! Et aussitôt, il écrit aux magistrats de la Canongate une lettre émue, pour leur demander la permission d'élever à ses frais une pierre sur cette tombe délaissée.
«Messieurs, je suis triste d'apprendre que les restes de Robert Fergusson, le poète si justement célèbre, un homme dont les talents feront honneur pendant des siècles à notre nom calédonien, reposent dans votre cimetière, ignorés et inconnus parmi les morts obscurs. Quelque mémorial pour guider les pas des amants de la poésie écossaise, lorsqu'ils désireront verser une larme sur l'étroite demeure du barde qui n'est plus, est assurément un tribut dû à la mémoire de Fergusson, un tribut que je désire avoir l'honneur de payer.
Je vous adresse donc la demande, Messieurs, de me permettre de placer sur ses cendres vénérées une pierre qui restera la propriété inaliénable de sa renommée immortelle.
J'ai l'honneur d'être, Messieurs, votre très humble serviteur. R. B.
On ne les lit pas sans se rappeler ce mouvement généreux de Burns, pour la mémoire de celui qu'il appelait «on frère aîné en infortune, et de beaucoup son frère aîné en poésie». On songe qu'ils auraient pu se connaître; on est toujours prêt à croire qu'ils se seraient aimés, tant leurs noms ont pris, de cette double inscription, quelque chose de fraternel. Plus récemment, un autre don, inspiré par celui de Burns, a assuré des fleurs en toute saison à la tombe du pauvre Fergusson.
Enfin, le 21 avril 1787, parut la seconde édition de ses poèmes, connue sous le nom de l'édition d'Édimbourg. C'était un volume in-octavo, du prix de cinq shellings. Il contenait un certain nombre de pièces qui n'avaient pas été insérées dans l'édition de Kilmarnock, comme La Mort et le Docteur Hornbock, l'Ordination et l'Adresse aux rigidement Vertueux, en même temps qu'un certain nombre d'autres qui avaient été écrites depuis, comme les Ponts d'Ayr, l'Élégie de Tam Samson et l'Adresse à Édimbourg. Il était précédé d'une préface et suivi d'une liste des souscripteurs qui ont toutes deux leur intérêt. La première est une dédicace de l'ouvrage, aux «Noblemen and gentlemen of the Caledonian Hunt». Elle ne manque ni d'élévation, ni de dignité; peut-être y a-t-il même une affirmation d'indépendance un peu affectée. Il est curieux de la rapprocher de la préface de l'édition de Kilmarnock, qui est plus simple et plus touchante.
«Mes Lords et Gentlemen,
«Un barde écossais, fier de ce nom, et dont la plus haute ambition est de chanter au service de sa contrée, où cherchera-t-il mieux un appui qu'auprès des noms illustres de sa terre natale, auprès de ceux qui portent les honneurs et ont hérité les vertus de leurs ancêtres? Le Génie poétique de mon pays m'a trouvé, comme le barde-prophète Élie trouva Élisée, à la charrue, et a jeté sur moi son manteau inspirateur. Il m'a ordonné de chanter les amours, les joies, les scènes champêtres, les plaisirs champêtres de mon sol natal, dans ma langue natale. J'ai accordé, comme il me l'a inspiré, mes notes agrestes et simples. 11 me murmura ensuite de venir dans cette ancienne métropole de la Calédonie et de mettre mes chansons sous votre protection honorée. J'obéis maintenant à ses ordres.
«Bien que je doive beaucoup à votre bonté, je ne m'approche pas de vous, mes Lords et Gentlemen, dans le style ordinaire des dédicaces, pour vous remercier de vos faveurs passées. Ce sentier est tellement battu par le savoir qui se prostitue, que l'honnête rusticité en a honte. Je ne vous présente pas non plus cette adresse, avec l'âme vénale d'un auteur servile qui cherche la continuation de ces faveurs,—j'ai été élevé à la charrue et je suis indépendant. Je viens pour revendiquer ce nom écossais que je porte en commun avec vous, mes illustres compatriotes, et pour dire au monde que je m'honore de ce titre. Je viens pour féliciter ma contrée de ce que le sang de ses anciens héros coule encore dans toute sa pureté, et que de votre courage, de votre savoir, de votre fermeté publique, elle peut attendre protection, richesse et liberté. En dernier lieu, je viens offrir mes plus ardents désirs, à la grande source de tout honneur, le Monarque de l'Univers, pour votre prospérité et votre bonheur.
«Quand vous partez pour éveiller les échos, dans l'ancien amusement favori de vos pères, puisse le plaisir toujours vous accompagner et la joie attendre votre retour! Lorsque, dans les cours ou dans les camps, vous êtes harassés du heurt des hommes méchants ou des funestes mesures, puisse l'honnête conscience de la dignité méconnue accompagner votre retour à vos demeures natales, et puisse le bonheur domestique vous accueillir sur le seuil, avec un sourire de bienvenue! Puisse la corruption reculer devant la flamme indignée de votre regard! Puissent la tyrannie dans le chef et la licence dans le peuple trouver également en vous un inexorable ennemi.
«J'ai l'honneur d'être, avec la plus sincère gratitude et le plus haut respect, mes Lords et Gentlemen, votre très dévoué et humble serviteur.
Robert BURNS.»
Il est impossible de ne pas remarquer le ton d'opposition politique qui se trouve dans la dernière partie.
Au volume était jointe la liste des souscripteurs, qui s'étendait à travers 38 pages. Il y en avait quinze cents, qui prenaient 2800 copies. C'était un succès qui ne s'était pas vu depuis l'Iliade de Pope et c'était un succès plus spontané et plus populaire. À côté des plus hauts noms de l'aristocratie écossaise se trouvaient ceux de simples fermiers. Ceux-ci étaient à coup sûr les plus sincères et les plus reconnaissants de ses admirateurs, ceux à qui sa poésie apportait, non pas une distraction d'un moment, mais la gaieté utile pour la vie, et des mots de sagesse qui n'abandonnaient plus leurs lèvres. Il y avait plus. Bien loin, sous d'autres cieux, partout où il y avait des cœurs écossais, la renommée du nouveau poète avait déjà pénétré; et on est étonné de trouver parmi les souscripteurs le collège écossais de Valladolid, le collège écossais de Douai, le collège écossais de Paris, le monastère écossais de Bénédictins de Ratisbonne et celui de Maryburgh. Il dut leur sembler qu'une brise du vieux pays leur arrivait.
La plupart des souscripteurs avaient envoyé plus que le prix du volume: une demi-guinée, une guinée, d'autres plus encore. Il était évident qu'il ne pouvait pas recueillir moins de 5 ou 600 livres. Si c'est peu à côté des somptueux revenus de certains poètes modernes, c'était une somme considérable pour un simple volume de vers, à cette époque. C'était une fortune pour un homme, qui, il le disait lui-même, n'avait jamais eu dix livres ensemble dans sa poche. Il toucha alors une partie des sommes qui lui revenaient, mais le règlement définitif avec Creech ne devait se faire qu'ultérieurement et non sans des difficultés et des retards qui ne furent pas sans influence sur sa vie.
Malgré l'apparence heureuse des choses, si on considère plus avant, on voit que les rapports entre ces lettrés et ce paysan qui les dépassait tous, n'étaient pas aussi bien ajustés que d'abord ils le paraissaient. Cela était à présumer. On n'a guère d'exemple d'un plébéien impunément puissant dans une aristocratie. Toujours, par quelque endroit, il y a des tiraillements ou des heurts, des gênes ou des blessures. Et même lorsque le bon accord ne se brise pas, il y a on ne sait quelle fêlure silencieuse qui s'y établit, s'y élargit et le disjoint sans le rompre. On peut distinguer cette fêlure dans les rapports entre Burns et la société d'Édimbourg, à la fin de ce même hiver.
Vis-à-vis de Burns, il y avait, de la part de ce monde de lettrés, plus de curiosité que d'intérêt véritable. Ils examinaient, avec une attention sans doute bienveillante, le phénomène intellectuel qui éclatait au milieu d'eux. Ils étaient prêts à le recevoir, à souscrire pour son livre, à l'admettre à leurs soupers, mais il restait pour eux un objet d'étude et d'observation. On sentait que leur engouement ne survivrait pas à leur surprise et que l'oubli serait aussi rapide que l'accueil. Pour quelques-uns d'entre eux, il devait être un paysan singulier, doué de certaines aptitudes, quelque chose comme ces pâtres qui ont de merveilleux pouvoirs de calcul, et qu'on traite cependant avec une condescendance familière et des encouragements protecteurs. C'étaient les moins clairvoyants. Pour les autres, pour la plupart, il y avait là quelque chose qui les déconcertait dans leurs habitudes et, pour ainsi dire, dans leur installation intellectuelle, qui les troublait dans leur satisfaction d'eux-mêmes, dans leur sécurité, dans les allées de culture régulière où ils se promenaient. Cette éloquence inusitée qui passait à travers la conversation, comme une charrue, bouleversant toutes les idées, déchirant parfois les principes où elles ont racine, leur semblait brutale ou téméraire. Quelques-uns des plus distingués, comme Dugald Stewart dont la raison sérieuse ne s'offusquait de rien, Erskine dont la gaieté d'esprit se plaisait à tout, le Dr Gregory dont la fougueuse et puissante intelligence s'entendait avec celle de Burns, d'autres encore, avaient pour lui une sympathie vraie et durable. Mais, la nouveauté usée, l'indifférence ne devait pas tarder à venir chez beaucoup, accompagnée selon les cas, de quelque fatigue, de quelque défiance, et peut-être même, de quelque dépit. Lockhart, qui a vécu avec la plupart d'entre eux et recueilli leurs souvenirs, a rendu cette impression avec une force qu'aucun biographe de Burns ne peut espérer surpasser et que donne seul le contact direct des faits.
Quant à Burns, ses sentiments contenaient en suspension une quantité de petites désillusions et amertumes, imperceptibles en elles-mêmes, mais qui, en se déposant au fond de son âme, devaient y former une lie de mécontentement et d'irritation.
Il est possible que tous ces griefs soient grossis dans l'analyse qui vient d'en être faite. C'est une nécessité de tout examen un peu microscopique. En les laissant retomber à leur grandeur réelle, mais en conservant l'idée de leur activité et de leurs blessures incessantes, on voit qu'il y avait là un sourd travail de souffrance et de mécontentement, qui ne pouvait pas tarder à se manifester.
«Comme j'ai vu à Édimbourg beaucoup de vie humaine et un grand nombre de caractères nouveaux pour quelqu'un qui a été, comme moi, élevé dans les ombres de la vie, j'ai pris la résolution d'écrire mes remarques, à l'endroit même. Gray observe, dans une de ses lettres à Mr Palgrave, «qu'un demi-mot fixé sur place ou tout près vaut un tombereau de souvenirs». J'ignore comment il en va avec les autres, mais pour moi, faire des remarques ne saurait être un plaisir solitaire. Il me faut quelqu'un pour être grave avec moi, quelqu'un qui me plaise et aide ma sagacité de ses remarques, que ce soit un homme ou une femme, et qui, de temps en temps, je le confesse, admire ma perspicacité et ma pénétration. Les hommes sont tellement occupés de leurs recherches égoïstes, de leur ambition, vanité, intérêt ou plaisir, que bien peu songent à faire aucune observation sur ce qui se passe autour d'eux, excepté quand cette observation est un surgeon ou une branche de la plante favorite qu'ils élèvent dans leur esprit. En dépit de toutes les hautes sentimentalités des écrivains de romans et de la sage philosophie des moralistes, je me demande si nous sommes capables d'une alliance d'amitié assez intime et assez cordiale pour que l'un de nous puisse épancher son cœur, toutes ses pensées, chacune de ses fantaisies, le fond même de son âme, avec une confiance illimitée, sans courir le risque ou de perdre une partie de ce respect que l'homme exige de l'homme; ou, par suite des inévitables imperfections de la nature humaine, de regretter sa confiance.
J'y mettrai également, à l'occasion, mon histoire intime, mes amours, mes excursions, les sourires et les humeurs de la Fortune à l'égard de ma personne de barde, mes poèmes et les fragments qui ne doivent jamais voir le jour. En un mot, jamais quatre shellings n'ont acheté autant d'amitié depuis que la Confiance est allée pour la première fois au marché ou que l'Honnêteté fut mise en vente.
À ces idées de l'amitié humaine, qui semblent odieuses mais qui ne sont que trop justes, je ferai joyeusement et vraiment une exception: les rapports entre deux personnes de sexe différent, quand leurs intérêts sont unis ou absorbés par le lien sacré de l'amour.
Quand la pensée rencontre la pensée avant qu'elle ait quitté les lèvres, Et que chaque ardent désir jaillit en même temps des deux cœurs.
Qui ne sent le goût amer de ces paroles? Ce sont là de singuliers sentiments et pleins d'une défiance qui n'était pas dans sa nature. Vers la fin, se trahit rapidement, par un mot, le sentiment pénible de son isolement parmi tant de femmes belles et qu'il admirait, entre lesquelles il rêva plus d'une fois sans doute de trouver une amitié comme celle qu'il décrit et qu'il n'est pas son «lot» de rencontrer.
Un peu plus loin se trouve un autre passage plus instructif parce qu'il est peut-être encore plus sincère. Il donne l'idée des froissements, des blessures, des irritations, des outrages, des colères sourdes, qui devaient constamment s'agiter dans son trop susceptible orgueil. Encore, le fait qui s'y trouve rapporté se passait-il chez le comte de Glencairn, c'est-à-dire chez le plus délicat et, en même temps, le plus vénéré de ses protecteurs. Que devait-ce être parfois, chez d'autres doués de moins de tact et inspirant moins de respect? Il y a là comme la rancune de mille affronts imaginaires, dévorés silencieusement, le frémissement de révoltes constantes, un germe de haine contre les distinctions sociales.
«Peu des tristes maux qui existent sous le ciel me donnent plus d'impatience et de chagrin que la comparaison de la façon dont est reçu un homme de talent, bien plus, d'un mérite reconnu partout, avec la réception qui attend un simple individu ordinaire, décoré des harnachements et des distinctions futiles de la Fortune. Imaginez un homme de talent, dont le cœur brille d'un honnête orgueil, qui a la conscience que tous les hommes sont nés égaux et qui, cependant, rend «honneur à qui honneur est dû.» Il rencontre, à la table d'un grand, un Squire Quelque chose, ou un Sir Quelqu'un. Il sait que, au fond du cœur, le noble hôte lui accorde à lui, barde, ou quoi qu'il soit, une plus large part de ses bons souhaits que peut-être à aucune autre personne de la table. Cependant, combien sera-t-il mortifié de voir un individu, dont les capacités auraient à peine fait un tailleur de quatre sous, et dont le cœur ne vaut pas trois liards, obtenir l'attention et l'intérêt qu'on oublie envers le fils du Génie et de la Pauvreté.
Plus loin encore, il y a, sur le Dr Blair, un passage où se montre bien, avec la même susceptibilité qui éclate dans le passage précédent, l'indépendance avec laquelle il jugeait les plus illustres de ses patrons et le sentiment de l'égalité qui devait exister entre eux et lui:
Avec le Dr Blair, je suis plus à l'aise. Il ne m'arrive jamais de le respecter avec une humble vénération. Mais quand il s'intéresse bienveillamment à moi, ou mieux encore, quand il descend de son pinacle pour me rencontrer sur le terrain de l'égalité, mon cœur déborde de ce qu'on appelle affection. Quand il me néglige pour la simple carcasse de la grandeur ou quand son œil mesure la différence de nos points d'élévation, je me dis, sans presque aucune émotion: «Que m'importent lui et sa pompe?[597]»
Ainsi, au-dessous de si belles apparences, il y avait une dissonance cachée, à peine sensible, mais réelle. Il y avait, selon une jolie expression anglaise, «une fente dans quelque endroit du luth». Ces sentiments étaient, de part et d'autre, inconscients ou fugitifs, et, à coup sûr, secrets. Mais ils ne pouvaient tarder à se déclarer, à devenir plus exigeants. Si l'accord ne s'est pas fait dans la force de la sympathie première, il ne se fera plus maintenant qu'elle est épuisée, et, de ce côté du moins, la partie est perdue.
Ce défaut d'entente contribua à éloigner insensiblement Burns d'un monde où il était gêné et le poussa vers des sociétés plus aisées, plus sans façon, plus plébéiennes, pour ainsi dire, et aussi plus en rapport avec ses goûts et ses propres manières. Malheureusement, il y avait de ce côté-là des dangers. Il allait se trouver jeté dans des habitudes de vie dont il faut connaître la puissance pour comprendre combien il était difficile d'y échapper. Il sera nécessaire de toujours les avoir à l'esprit pendant la vie du poète, pour ne pas oublier quelle part de ses excès revient aux mœurs de son temps. C'est, du reste, un tableau qui ne manque pas de saveur.
Une ivrognerie générale existait alors dans toute l'Angleterre et à tous les rangs. C'était le temps où Robert Walpole commandait à son fils Horace de se verser deux verres de vin pour chacun des siens, parce qu'il n'était pas convenable qu'un fils vît son père en état d'ivresse. C'était le temps où Fox venait au Parlement, la tête enveloppée de serviettes mouillées pour dissiper les effets du vin. Mais ce défaut était encore beaucoup plus marqué en Écosse. L'ivrognerie était un des traits caractéristiques du pays. Elle était, pour ainsi dire, universelle, régnant dans toutes les classes, s'attaquant à toutes les têtes, troublant en même temps les cervelles obscures des bergers et des paysans et les cerveaux les plus clairs des professeurs et des savants, brouillant, à de certaines heures, du haut en bas, toutes les idées du pays. Il ne faut calomnier personne, et on a quelque hésitation à être aussi affirmatif; nous ne voudrions toucher à ce point singulier qu'avec les témoignages et les aveux d'Écossais.
Naturellement Édimbourg était la métropole de cette intempérance nationale. On y buvait du haut en bas de la société, depuis Dugald Stewart, qui était peut-être le plus parfait gentilhomme de la ville et un des hommes les plus purs qui aient vécu, jusqu'au dernier des caddies. C'était la ville des clubs et des tavernes.
Burns fut bientôt lancé dans cette vie nocturne de tavernes où l'attendaient des excès de tous genres. Il y était poussé par la recherche du plaisir, naturelle en un homme de son âge; mais aussi par des causes plus intéressantes. Il y était accueilli et attiré par une classe d'hommes avec lesquels il se trouvait plus en sympathie et plus à l'aise. Ils n'étaient pas illustres comme ceux des hauts salons; ils leur cédaient par l'éducation, par un certain affinement de goût et de manières, et aussi par le ton moral ordinaire; mais ils leur étaient à peine inférieurs en savoir et en puissance intellectuelle. Il y avait des juges, des avocats, des professeurs, des écrivains, un peu au-dessous des premiers par la tenue et la conduite de la vie, plutôt que par le rang de l'esprit. N'étant pas contenue par le souci de la position, leur conversation avait peut-être plus de hardiesse, d'imprévu et d'originalité. Ils étaient moins cosmopolites, plus foncièrement écossais; ils avaient plus la saveur du terroir; ils étaient plus faits pour être charmés par Burns et pour lui plaire. Lui, de son côté, se trouvait plus à l'aise au milieu d'eux. Il y rencontrait une cordialité plus franche, des façons moins compliquées. Il était débarrassé de la convenance des salons qui lui était une contrainte. Peu à peu, il se sentit porté vers eux.
Il ne tarda pas à être un des habitués d'une des tavernes les plus connues de la ville, tenue par un certain Dawney Douglas. C'était un gaël très paisible, à qui on faisait chanter une chanson plaintive et superstitieuse des Hautes-Terres: la femme de Colin était morte et elle revenait traire les vaches au crépuscule. La chanson s'appelait Cra-Chalieis c'est-à-dire les bêtes à Colin. Vers l'époque où l'Écosse était agitée par l'établissement d'une milice et où se formaient de tous côtés des régiments de miliciens, la taverne était fréquentée par une réunion de bons vivants qui avaient pris le titre de Crochallan fencibles, comme s'ils avaient dit: les volontaires des vaches à Colin. C'était une société de rudes buveurs, tous hommes intelligents, mais plus rugueux et plus âpres, d'une jovialité parfois grossière. C'étaient Charles Hay, un des premiers avocats de son temps; Alexandre Cunningham, écrivain au signet qui devint plus tard bijoutier; William Dunbar, écrivain au signet; Smellie, l'imprimeur de Burns, auteur d'une Philosophie de l'Histoire naturelle, un esprit original et fort, une de ces têtes écossaises, si solides, hérissées de cheveux grisonnants; William Nicol, professeur de latin à la High School, un homme qui, en vigueur d'intelligence, en impétuosité de passion à la fois déréglée et généreuse, ressemblait à Burns, et qui, pour son habileté et sa facilité en composition latine, était peut-être sans rival en Europe, mais dont les vertus et le génie furent obscurcis par des habitudes d'excès bachiques. Il y avait aussi un des collègues de Nicol nommé Cruikshank. Burns fut enrôlé parmi les Crochallans. Presque tous devinrent ses amis et, de toutes ses connaissances d'Édimbourg, les noms qui reparaissent le plus souvent et persistent le plus longtemps dans sa correspondance sont ceux des habitués de la taverne de Dawney Douglas.
C'était une bonne fortune aux Crochallans quand Burns y apparaissait, et plus d'un soir, en sortant des salons, il dut venir s'y reposer de leur contrainte. On accueillait son entrée d'applaudissements, on lui faisait place, on s'apprêtait à l'écouter. Ces murs enfumés eurent assurément le meilleur du génie qu'il dépensa à Édimbourg. Il fut là plus spirituel et plus éloquent qu'ailleurs. Sa verve y était plus libre et plus fougueuse; son esprit se déployait plus franchement, s'échauffait, s'enflammait. Ses auditeurs le comprenaient mieux, le fêtaient, riaient plus bruyamment de ses mots, n'étaient pas offensés par une idée hardie ou par une expression leste. Au contraire, les rires augmentaient avec la vivacité des images et des termes. Il se grisait de ce bruit; chacune de ses saillies partait de l'endroit où ils avaient applaudi la dernière et allait plus loin. Le choc des verres, les chansons, les refrains repris en chœur, les bravos, l'excitaient; une pointe d'ivresse venait. Les dernières heures de la soirée passaient rapidement et celles de la nuit passaient inaperçues. Parfois même, lorsqu'on sortait, l'ombre était encore au pied des maisons et dans les ruelles, mais déjà «le matin de ses jolis sourires pourpres baisait le coq aérien de St.-Giles.»
Ses biographes récents, dont quelques-uns sont clergymen, laissent volontiers dans l'ombre ces aspects de sa vie, sans lesquels elle est incomplète. Ils finiraient par la fausser, par en altérer le caractère en n'en représentant qu'une partie, et par dégager de la réalité, où les défauts sont souvent de vigoureuses touches de nature, un Burns atténué. C'étaient là des écarts bien excusables et presque inévitables chez un jeune homme avide de vie et fougueux. Il n'y a aucun blâme à y attacher. Le seul sentiment qui puisse venir est un sentiment de regret pour ces dissipations inutiles et ces folles prodigalités de temps, de jeunesse et de santé.
Un autre inconvénient résulta de ces soirées à la taverne: l'habitude de trôner, d'être le maître de la conversation, de ne pas avoir de contradicteurs. Il y prit un ton hautain, impatient de toute opposition, quelque chose de brusque et de péremptoire, qu'il ne parvenait qu'avec peine à dominer dans d'autres lieux. C'était une disposition naturelle que les circonstances exagéraient en lui. Avec des réserves, tous ceux qui l'ont connu alors en parlent; on devine que ce dut être son défaut le plus visible, l'endroit faible de sa conduite, si solide d'ailleurs.
Ce n'étaient là, bien entendu, que des germes de mal. Ils existaient cependant. Les circonstances ne les laissèrent pas dormants. Il faut cependant la connaissance de ce qu'ils sont devenus, pour leur donner dès à présent leur importance. Ils étaient, pour le moment, à peine visibles et cachés à la prévision de tous. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce séjour à Édimbourg était en train de produire sur Burns une insensible et lente détérioration.
Cependant, au commencement de février, on voit apparaître une autre préoccupation. Le comte de Buchan, frère de Henry Erskine, lui avait conseillé de parcourir l'Écosse pour y recueillir des sujets de poésies nationales. Il semble que cet avis ait éveillé en lui un désir déjà formé:
Mais il ajoute que, au milieu de ces délicieuses et enthousiastes rêveries, un fantôme au visage long et sec, à l'air très moral, s'est mis en travers de son imagination et, avec l'air glacial d'un prédicateur, lui rappelle combien il a déjà dédaigné de salutaires avis. Il l'avertit de ne pas suivre ces météores et ces feux-follets de la fantaisie et du caprice qui l'amèneront une fois de plus au bord de la ruine.
Toutefois, le rêve est mal chassé. Deux mois plus tard, à la fin de mars, il reparaît plus attrayant. Il faut plus d'efforts et des motifs moins personnels pour le repousser.
«Vous vous intéressez avec bienveillance à mes vues et à mes projets d'avenir. De ce côté, il m'est impossible de vous donner aucune lumière:
Tout est sombre, comme était le chaos avant que le jeune soleil Fût ramassé en un globe et eût essayé ses rayons, À travers l'obscurité profonde.
L'appellation de poète écossais est de beaucoup mon plus haut orgueil. Continuer à la mériter est ma plus haute ambition. Les scènes écossaises et l'histoire écossaise sont des thèmes que je désirerais célébrer. Je n'ai pas de désir plus cher que de pouvoir, débarrassé de la routine des affaires, pour lesquelles le ciel sait que je suis bien impropre, faire des pèlerinages tranquilles à travers la Calédonie, m'asseoir sur ses champs de bataille, errer sur les rives romantiques de ses rivières et songer près des tours majestueuses ou des ruines vénérables, jadis séjours honorés de ses héros.
II. L'ÉTÉ DE 1787. LE VOYAGE DES BORDERS.
Il quitta Édimbourg le 5 mai 1787, en compagnie d'un de ses nouveaux amis, Robert Ainslie, dont le père était fermier dans les environs de Dunse. Son intention était de s'en retourner à Mossgiel, en parcourant le pays qui s'étend, de Berwick à Carlisle, le long de la frontière anglaise, et qui est si connu dans la poésie et l'histoire d'Écosse sous le nom de Borders. Il voulait faire, disait-il, «quelques pèlerinages sur le sol classique de la Calédonie». Il se proposait, sans doute, d'y rechercher des inspirations poétiques, des scènes, des souvenirs, dont il pût faire son profit. Il n'est pas sans intérêt, pour l'étude de ses préférences d'esprit et en même temps pour la notation exacte de son état d'âme, de voir ce qu'il a su retirer, pendant ce voyage, soit des aspects de la nature, soit des associations humaines qui y sont mêlées.
Mais il faut pénétrer plus avant vers le cœur du pays, pour en découvrir l'attrait souverain. Il réside dans les hautes vallées désertes, où tournoie l'aigle et où songe le héron; son séjour est dans ces silencieux et verts amphithéâtres de pâturages, sur lesquels plane une paix solennelle. Pas une chaumière, une hutte; mais seulement, de toutes parts, des blancheurs paisibles de troupeaux de moutons; on croirait que les vers de Lucrèce, ces vers admirables où est l'âme des solitudes pastorales, ont été écrits dans ces lieux:
Chacune de ces mille vallées a son cours d'eau dont l'histoire est pareille. Entre des mousses plus vives, un bouillon clair sourd, un ruisseau s'enfuit à travers l'herbe, court et scintille sous les bruyères, se brise et étincelle dans des rochers et plus loin disparaît, dans une gorge, entre des déchirures rougeâtres et des blocs gris, pour aller plus lentement rejoindre les prairies basses. Les vallons latéraux qui débouchent dans ces vallées ont tous aussi leur rivulet qui se divise en filets brillants. On dirait qu'un géant a laissé dans chacun de ces creux un rameau d'argent. Un murmure d'eaux s'exhale de cette solitude sans la troubler car il fait partie d'elle. Par instants, le bêlement des troupeaux se mêle à lui, en une voix partout éparse et plaintive. Et toujours la profondeur du ciel est occupée par les longues ondulations sérieuses des collines, qui deviennent plus légères plus elles sont lointaines et, à l'extrémité de l'horizon, sont tout à fait transparentes et bleues.
C'est par la poésie et le paysage des Borders que ce grand garçon, déjà savant, à qui Burns avait prédit un avenir d'homme, avait senti s'éveiller en lui le goût des choses d'autrefois. Il avait été élevé au pied d'un de ces vieux peels romantiques, bercé par les vieilles ballades. Et lui-même a raconté l'influence de ces spectacles et de ces récits sur son âme, dans des vers tout bondissants d'émotions enfantines.
Et en même temps il retrace les premières émotions que ce vieux peel, avec tous ses souvenirs guerriers, faisait naître en lui et qui peut-être ont déterminé le tour historique et romanesque de son génie.
L'enfant qui écoutait toutes ces choses était, on le sait, Walter Scott, et on comprend pourquoi il devait surtout rendre le côté historique et dramatique de cette poésie, dans ses longs poèmes, qui sont comme des ballades amplifiées et tournées au récit.
Au moment même où Burns passait dans la vallée d'Ettrick, il y avait, parmi les bergers qui y gardaient les troupeaux, un garçon de dix-sept ans, aux yeux bleus clairs scandinaves, aux longs cheveux, gauche, rêveur, sauvage, presque farouche, en qui opérait également le charme de ces mêmes montagnes et de ces mêmes chansons. Sa vie, moins variée que celle de Burns, est peut-être plus étrange. Il n'avait été à l'école que jusqu'à apprendre à lire et à écrire en grosses lettres d'un demi-pouce, qui étaient plutôt de lourds dessins; mais il avait entendu raconter des aventures de fées, de lutins et d'elfes. Toute une mythologie légère avait pris demeure en sa tête, pendant ses longs isolements de pasteur. Les nuits immenses, tantôt calmes et mystérieusement bleuâtres, tantôt pleines des hurlements de l'orage et de la danse des éclairs; les crépuscules du matin et du soir, dans ce pays où les brouillards mêlés de lumières dissolvent le paysage, le font ondoyer et, au moindre coup de vent, le remuent, le déplacent, le rapprochent ou l'éloignent, le transforment, en changent les lignes, les nuances, en font un nuage féerique, une vision impalpable, un rêve; tout avait donné à ces histoires un royaume fait pour elles. Et dans cette atmosphère rêvait et se formait celui qui allait être le plus grand poète paysan que l'Écosse ait produit, après Burns. Car lui aussi a avoué qu'il devait sa poésie à cette influence.
Ce jeune berger, à qui Burns aurait pu parler, était James Hogg, le berger d'Ettrick. Et on comprend également pourquoi celui-ci devait rendre mieux qu'aucun autre poète, avec une grâce, une force de vue fantastique tout à fait supérieures, la partie magique et merveilleuse de cette poésie. Sa Veillée de la Reine, avec ses exquises histoires de Kilmeny, de la Sorcière de Fife, de l'Abbé de Mac Kinnon sont aux ballades surnaturelles des Borders ce que les poèmes de Walter Scott sont aux ballades romanesques.
Vous aimables vallées, qui avez eu mes premiers regards! Comme votre sourire était doux quand les charmes de la nature renaissaient, Vert était son vêtement, brillant, frais et tiède... Quand je songe, ma première vie me revient, La première ardeur de la jeunesse bat dans mon sein. Comme une musique fondue dans un rêve d'amant, J'entends la chanson murmurante de la rivière Teviot; Les rayons plissés étendus sur les eaux Peignent une lune plus pâle, un ciel plus faible; Tandis qu'à travers les rameaux renversés des aunes Scintillantes les étoiles brillent d'un éclat verdâtre.
Sur ces belles rives, tes anciens bardes, Ô enchanteresse rivière! ne versent plus leurs chants émus; Mais leurs harpes invisibles, suspendues aux peupliers, Soupirent encore les doux airs qu'elles apprirent jadis, Et celui qui foule d'un pied religieux le sol, Vers minuit solitaire, entend leur son argentin, Quand les brises de la rivière agitent leurs ailes cotonneuses Et éventent légèrement leurs cordes sauvages et enchantées.
Avant de partir pour les Indes, il publia un volume de vers, Scènes d'Enfance, consacré à ce pays des Borders. Il avait surtout été frappé par le paysage, là où il est plus souriant et plus plaisant; sa note particulière est de l'avoir rendu, dans une suite de tableaux, avec un mélange d'exactitude familière et d'anoblissement, qui fait penser en même temps à Cowper et à Thomson.
En revanche on y trouve, pressés les uns contre les autres, une quantité de coups de crayons, de petits croquis, de portraits en une ligne, rendus par une épithète ou deux, de toutes les personnes avec lesquelles il se trouva en rapports pendant ces quelques semaines. C'est un point intéressant et nous verrons les indications qu'on peut en tirer sur les préférences et les préoccupations de l'esprit de Burns. Mais ces observations humaines eussent pu être faites aussi bien à Édimbourg ou partout ailleurs; elles ne rentraient pas dans l'objet de son voyage.
Pauvre Burns! la galante chevauchée! poursuivi par une amazone fagotée en crème, et qui grimace, horriblement secouée et houspillée sur sa haridelle, il court à lui disloquer les os ou à lui rompre le col, ventre à terre, mâchonnant des jurons dans la crinière de Jenny Geddes. Mais l'inexorable apparition est toujours derrière lui, avec un cliquetis de ferraille, de grands fouettements de plis jaunâtres et l'agitation du panache; il sent planer sur son dos cette Euménide ensafranée! C'est un spectacle presque aussi excellent que celui de la fuite de Tam de Shanter.
Combien cependant il était souhaitable que ce voyage exerçât sur lui une influence! Il avait besoin, précisément à cette passe de sa vie, de quelque chose qui modifiât sa condition intérieure, d'un de ces changements, secousse ou inertie, qui rompent ou relâchent une suite mal engagée de sentiments. Il était parti d'Édimbourg dans un mauvais état moral: aigri, mécontent et, sans qu'il sût très nettement à quel propos, portant en lui un amas de colère. Il n'y a pas de meilleur remède, à ces maladies d'un cœur enfermé en soi-même, qu'un de ces voyages qui aèrent l'esprit et en renouvellent l'atmosphère. Quelques semaines de solitude dans la souveraine tranquillité des choses, quelques-unes de ces journées qui font descendre en nous une paix fraîche—et il avait connu de ces journées-là—lui auraient été doublement salutaires. Car leur bienfait est double: tandis que la grandeur des spectacles, en se développant autour de nous, rapetisse les plus vastes aventures humaines, et réduit nos propres agitations à un frémissement de bouleau; cette inévitable pacification se fait à travers un calme physique ou plutôt commence par lui et gagne le dedans; et le corps de Burns, surmené par un hiver d'excès, avait autant besoin de repos que son esprit. Que si le loisir lui avait fait défaut pour un refuge prolongé dans la Nature, un peu de curiosité pour cette ancienne poésie partout semée, le fait de vivre parmi des drames, d'écouter des accents d'autrefois, lui auraient permis de se déposséder de son propre cœur pendant quelques jours, lui auraient procuré, selon l'expression théologique, cette désoccupation de soi-même qui lui était devenue nécessaire. Il aurait apporté une âme disposée à recevoir d'autres impressions, sur un fond sinon renouvelé, du moins déplacé. Il y aurait eu interruption entre les anciennes blessures et les nouvelles, s'il devait en subir; de façon à ce que les souffrances ne se posassent pas aux mêmes endroits. Faute de cet intervalle, il va rentrer chez lui avec un cœur exaspéré, disposé à croire au mal, exercé à le découvrir, et il est à craindre que certaines vulgarités ne froissent des places encore endolories et ne les enflamment.
RENTRÉE ET SÉJOUR À MOSSGIEL. — RETOUR À ÉDIMBOURG.
Le voyageur n'était pas sans ressemblance avec la route. Sa pensée n'était qu'un désordre de projets confus, nés de la visite aux fermes de Dumfries; ses résolutions se heurtaient les unes contre les autres, juste assez fortes pour s'entre-détruire et ne laisser à son esprit que l'inquiétude de leurs bris successifs. Il n'avait en lui que du chaos et des décombres. De plus, pour la première fois après l'étourdissement du voyage, il était livré à lui-même. Il était impossible qu'il n'éprouvât point de la lassitude et l'écœurement de ces temps derniers; cependant cet isolement brusque et le manque de l'agitation dont il avait pris l'habitude, mettaient en lui un malaise. Cette inquiétude se mélangeait à la joie de revoir les siens, de sentir qu'il approchait d'eux, jusqu'au moment où il traversa les premiers villages familiers qui marquaient les limites de sa vie d'autrefois. Enfin, voilà les maisons basses et la vieille église de Mauchline! Il traverse la bourgade sans s'arrêter, peut-être salué par des connaissances, car c'est l'été et il fait jour jusqu'au delà de neuf heures. Il est sur le bout de la grande route si souvent parcouru, et voici là-bas le toit de la ferme où ils sont tous, la vieille mère, Gilbert, les sœurs et les deux marmots!
On se figure aussi les jours suivants: les visites, les accueils cordiaux, les rencontres dans la rue, les poignées de main, les félicitations, les interrogations, tout l'accompagnement des retours heureux au pays. Il prolongea avec plaisir les causeries avec les amis de la première heure, Gavin Hamilton, Aiken, le Dr Mackenzie; c'étaient des hommes intelligents; leurs compliments tombaient juste et ne détonnaient pas avec ceux auxquels il avait été habitué à Édimbourg. À côté de cela, les abords banals, les compliments maladroits qui insistent sur quelque point vulgaire et bas du succès, les témoignages de sympathie presque pénibles tant ils portent à faux et mettent de l'impatience dans les remerciements qu'on en fait, les curiosités indiscrètes, lourdes, interminables, les questions insipides, durent quelquefois l'agacer. Par moments, sa bienvenue à Mauchline ne devait pas différer beaucoup de celle qui fête le soldat ou le marin, lorsqu'ils rentrent gradés dans leur village. Et quand le bruit de son arrivée se fut répandu, les amis lui vinrent de tout le pays, d'Ayr, de Kilmarnock, de Tarbolton, d'Irvine, de Maybole, des fermes et des moulins, de toutes parts. Les voitures et les chevaux se pressaient sur la route de Mossgiel. On affirmerait presque sans hésitation que ces jours-là furent heureux pour Burns. Mais que c'est une œuvre périlleuse de vouloir reconstruire des caractères et qu'il y a dans les cœurs de replis qui déjouent toutes les vraisemblances!
Dès son arrivée, Burns se rendit chez les Armour. Le prétexte ou le motif fut d'aller voir sa fillette qui, selon le partage des jumeaux, était restée avec la mère. Il se retrouva en face du père fanatique qui l'avait presque chassé du pays et de la femme qui l'avait abandonné. Il avait beaucoup souffert par eux deux; eux aussi, sans doute, avaient souffert par lui. L'entrevue ne laissait pas d'être gênante pour tous. On comprend que Jane, en lui apportant l'enfant, ait tourné ses yeux noirs vers lui d'un air contrit; mais on comprendrait aussi que le vieux maître maçon fût resté ce qu'il s'était montré, austère et intraitable; cela du moins lui eût fait un caractère. Il n'en fut rien. Burns trouva toute la famille humble, obséquieuse. Il en fut révolté; cela n'a rien de surprenant. Mais en même temps, cette montée de colère amenait à la surface bien d'autres choses qui étaient dans son âme. Et voici ce qu'il écrivait:
«Si quelque chose avait manqué pour me dégoûter de la famille Armour, leur basse, servile soumission y aurait suffi.
Donnez-moi une âme comme mon héros favori, le Satan de Milton.
Salut, horreurs! salut, Monde infernal! et toi très profond enfer, Reçois ton nouveau possesseur! un être qui apporte Une âme que ne peuvent changer ni lieu, ni moment.
Et une semaine plus tard il écrivait, en des termes plus véhéments encore, une autre lettre, dans laquelle les pénibles pensées de la première se déploient et s'exaspèrent. C'est une véritable profession de misanthropie.
Quel langage est-ce là? Qu'il sonne étrangement! Byron n'a rien de plus byronien, rien de plus arrogant et ténébreux. Au point de vue littéraire, cette page est même une curiosité: on dirait un avant-coureur de la littérature sulfureuse, du ricanement sardonique et satanique. Mais ce n'est pas ce côté extérieur qui importe ici. Eh quoi! Pas un mot de la joie du retour, pas un signe d'attendrissement pour les siens, les amis retrouvés, les lieux mêmes revisités? Rien que de la dureté et du dénigrement! Et pour quelle cause cette attitude d'archange foudroyé, pourquoi tout ce fracas de révolte? Parce que quelques paysans, éblouis par sa gloire, lui ont montré trop de prévenance? Futile, ridicule, presque haïssable excuse! Qu'est-ce que cette nouvelle façon de se ravilir à la mesure d'autrui? À quelle faiblesse est abandonné le cœur qui dépend de la conduite des autres et qui attend leur bonté pour avoir la sienne? Burns n'était pas habitué jusqu'à présent à prendre son mot d'ordre ailleurs qu'en lui-même. Combien valaient mieux les affolements de l'année dernière! Il était malheureux alors; sa colère du moins s'en prenait à des faits, ses imprécations s'adressaient à la cruauté du destin. Ah! Pauvre Robert Burns! Pauvre ami! quel chemin tu as fait vers le découragement, vers l'aridité du cœur! Tu produis l'amertume dont tu es empoisonné; cette ivraie de haine et de mépris sort de toi. Ce mécontentement des autres est le mécontentement de toi-même. «Tu bois l'eau de ta citerne» dit la Bible. Ton âme naguère était plus mâle et plus saine, elle est malade maintenant et presque méchante. Tu vois bien, tu vois qu'il y a souvent des bienfaits dans la pauvreté, qu'il ne fallait pas regretter les jours misérables, que la Vision avait raison! Tu es monté en honneurs, en biens; tu es un des hommes célèbres de ton pays et voilà ce que contient ton cœur! Hélas! Que la fortune fausse d'âmes en y tombant! Que de vases se fendent quand des pièces d'or y sont jetées!
Il n'est pourtant pas difficile de comprendre que le retour à Mauchline n'était que le choc qui révélait une longue altération, et que cette âme avait été profondément détériorée par son séjour à Édimbourg. Pendant une demi-année, il avait vécu d'une vie oisive et usante à la fois. Il avait voulu paraître tout ce qu'il était, à heures fixes et presque sans repos. Sous cet effort, il avait trouvé la fatigue, la satiété, le mécontentement de soi-même et des autres, parce qu'il avait rencontré ce grand chagrin très funeste, d'être dissatisfait et humilié de sa situation. Pendant ces six mois, quel mouvement fécond ou généreux, quel travail, quel essai avait traversé son esprit? Rien, que des sentiments amers, nés de l'ivresse malfaisante des éloges. Il s'était fait lentement en lui un sourd travail de déséquilibre, de désaccord avec la vie, qui peu à peu avait faussé son âme. Il lui aurait fallu, à sa sortie d'Édimbourg, une influence salubre, et on a vu qu'elle lui avait manqué. Quand il rentra chez lui et qu'il s'agit de redevenir son ancien lui-même, l'écart se révéla tout à coup. Il ne s'ajustait plus à sa vie antérieure; et comme cette altération s'était produite, non par une marche vers le mieux et un progrès sur lui-même, mais par une déformation, une perversion, ce désaccord était douloureux. Dans le premier cas, son existence passée serait restée le fondement et le soutien de sa personnalité accrue; c'était un développement organique. Mais il n'y avait ici rien de semblable; il portait à faux sur son ancienne vie. C'est pourquoi ce retour le faisait souffrir, et cette souffrance faisait crier toutes les irritations accumulées à Édimbourg. Son corps, enflammé par les excès du voyage et probablement par les réceptions de sa rentrée à Mauchline, ajoutait sa brûlure et sa fièvre à cette aigreur de l'esprit. Tout conspirait, par la faute de Burns comme par celle des circonstances, à former cette détestable condition d'âme.
Il y a, à travers tout cela, des révélations qui jettent un jour cruel dans l'âme de Burns, disons plutôt dans l'âme de Burns telle qu'elle était alors. Cette crise, à y regarder de près, est moins pénible par elle-même que par l'absence ou l'insuffisance de certaines choses, qu'elle implique. Elle n'a été possible que parce qu'en retrouvant la vieille maison, la vieille mère, Burns n'a point ressenti la commotion puissante de joie et d'attendrissement, qui eût chassé les mauvais démons. Tout au moins ce qu'il en éprouva ne fut pas assez doux et assez fort pour remplir son âme et la garder des sentiments acerbes. Si en ces jours-là, il a appartenu à l'amertume et s'il a été appréhendé par des passions périlleuses, c'est qu'il n'avait pas donné assez de lui-même à la tendresse, là où elle était légitime, et où elle était due. Oui! on souhaiterait que, pendant un instant, il ait tout oublié et se soit livré entièrement aux bonnes joies du retour. Et ce n'est pas une excuse que l'attitude de ses ennemis. S'ils étaient maintenant obséquieux, les estimait-il donc auparavant pour que ce changement de conduite lui inspirât autre chose qu'une différence de mépris? Sûrement, il a manqué ici je ne sais quoi d'insaisissable. Ce n'est pas qu'il ait failli à agir comme il devait le faire envers sa famille. C'est quelque chose d'intérieur qui a fait défaut. Il n'a pas eu assez chaud au cœur.
Il est hors de doute que ses nouvelles relations avec sa maîtresse n'étaient qu'une œuvre de légèreté, d'oisiveté ou de jeu dangereux. Juste en même temps, il s'amusait à une autre intrigue dont il parlait d'un ton presque grossier et cynique.
Ces deux intrigues étaient tellement mêlées que les quelques lignes, dans lesquelles il avoue ne plus trouver le même plaisir aux entrevues furtives du soir, ne peuvent se rapporter qu'à Jane Armour. Elles confessent l'indicible désenchantement, l'indicible détresse des amants qui essayent de ranimer un ancien amour et s'aperçoivent qu'il est mort, que leurs cœurs sont des vases pleins de cendre et de tiges flétries.
Il n'est pas étonnant que ces aventures n'aient pas suffi à l'occuper. Malgré le lien qu'il s'est créé par sa récente imprudence, il ne peut rester en place. Il est inquiet, incapable de goûter paisiblement les semaines de famille. La tranquillité de la maison, les promenades le long des blés verts en cette saison, ces jours de loisir où il pourrait écrire, faire une suite à la Sainte Foire ou aux Joyeux Mendiants, lui semblent fades et vides. Il est pris d'un besoin de déplacement. Il faut qu'il aille plus loin, qu'il pousse sa jument à travers pays, comme s'il cherchait à s'étourdir et à se fuir.
Uni est l'endroit et verte la terre D'où mes chagrins découlent; Et profondément dort la toujours chère Habitante, là dessous.
Pardonne mes transports, douce ombre, Tandis que je m'incline sur ce gazon; Ta demeure terrestre est étroite Et solitaire maintenant.
Pas une pauvre pierre pour dire ton nom, Et faire connaître tes vertus; Mais qu'importé à moi, à toi, La sculpture d'une pierre?...
Aux extrêmes limites de notre île, Baignées par la vague de l'ouest, Touché de ton destin, un poète songeur Est assis seul près de ta tombe.
Pensif, il voit s'étendre devant lui La mer vaste, illimitée; Ses mots de deuil sont emportés Sur la rapide brise.
Lui aussi, la dure poussée du Destin Irrésistiblement l'emporte; Et le même flux rapide submergera Le poète et sa chanson.
La larme de pitié qu'il répand Il ne la réclame pas pour lui; Que ses pauvres restes soient seulement couchés Dans une tombe obscure.
Son cœur usé de chagrin, avec une joie vraie, Recevra le coup bien venu; Sa harpe aérienne reposera relâchée Et muette comme le roc.
«À notre retour, dans la demeure hospitalière d'un gentilhomme des Hautes-Terres, nous tombâmes en joyeuse compagnie et dansâmes jusqu'à ce que les dames nous quittassent, à trois heures du matin. Nos danses n'étaient point de ces mouvements insipides et cérémonieux de France ou d'Angleterre; les dames chantaient, comme des anges, des chansons écossaises, par intervalles; puis nous voilà partis à danser Bob sur le traversin, Tullochgorum, Loch Erroch-side, etc., tout comme des mites qui se jouent ainsi qu'une poussière dans le soleil, ou des corneilles qui annoncent l'orage un jour de moisson. Quand les chères fillettes nous eurent quittés, nous fîmes cercle autour du bol, jusqu'à cette brave heure de six heures du matin, sauf pendant quelques minutes où nous sortîmes pour offrir nos dévotions à la glorieuse lampe du jour apparaissant au-dessus du haut sommet de Ben Lomond. Nous nous mîmes tous à genoux, le fils de notre digne hôte tenait le bol, chacun de nous avait un verre plein à la main, et moi, faisant office de prêtre, je répétai quelques folies rimées, dans le genre des prophéties de Thomas le Rimeur, je suppose.
Après un court rafraîchissement procuré par les dons de Somnus, nous passâmes la journée sur le Loch-Lomond et arrivâmes à Dumbarton dans la soirée. Nous dînâmes chez un autre brave homme et, par conséquent, nous poussâmes la bouteille: quand nous sortîmes pour remonter sur nos chevaux, nous nous trouvâmes «non pas très gris mais un peu gais tout de même».
Une scène d'ivrognerie? En voilà deux bien comptées, à moins qu'on ne trouve que c'est la même qui se continue; ce serait peut-être la vérité.
Ces coups de boisson entraînaient avec eux d'autres extravagances de toute espèce. Il apportait dans cette surexcitation le même besoin de s'étourdir et cette fureur de défi qui l'agitaient depuis quelque temps. En sortant de cette seconde séance, à demi-gris, il voit passer sur son chemin un highlander monté sur son bidet. Sans aucune provocation et uniquement pour le principe de n'être pas dépassé par un highlander, il lance sa Jenny Geddes. Voilà une course endiablée qui commence entre cet ivrogne et le têtu que semble avoir été ce montagnard. À travers des chemins dégringolants et caillouteux, les deux fous se poursuivent, se pressent, se bousculent, l'un tapant sa jument avec son fouet, l'autre son cheval avec son licol; si bien que tout à coup le highlander et son bidet, Burns et sa rosse s'abattent, culbutent tous ensemble et roulent les uns sur les autres. Heureusement ils s'en relevèrent sans rien de brisé, protégés par la faveur de la divinité spéciale à ces sortes d'aventures.
Voilà un spécimen de ces journées de voyage. Comment résister à cette vie-là? Semaines infernales, désastreuses pour cette nature emportée, elles brûlaient et gaspillaient ses meilleurs jours, ses meilleures forces, dans des scènes de soûlerie grotesque et presque répugnante, surchauffant une constitution déjà dévorée par sa propre violence. Il sort de tout ceci la peine qu'on éprouve lorsqu'on aperçoit, dans la vie d'un ami, les excès passagers et espacés se rapprocher, se joindre, prendre peu à peu la continuité, la stabilité d'un vice. Il rentra à Mauchline, écloppé, couvert de contusions et de déchirures par tout le corps, tirant l'aile et traînant le pied. C'était le seul résultat de ce voyage, qui pouvait être si poétique et si fécond. Il avait été indigne du pur souvenir de sa jeunesse qu'il avait été chercher.
Ainsi il ressort de tous côtés combien il valait moins à ce retour à Mauchline que lors de son départ. Et toute cette analyse, si pénible, d'un moment mal élucidé de sa vie et capital par ses révélations se défend d'être un jugement et un blâme de l'homme. Elle ne veut être autre chose qu'un examen et une notation rigoureux d'états déterminés dans une âme par des circonstances inéluctables. Ce furent là de mauvais moments d'une vie qui a été bonne, en somme, les vacillements d'une nature généreuse, les faiblesses, disons mieux, les souffrances d'un cœur au-dessus de la plupart des cœurs humains. Mais il n'avait pas, par religion ou par stoïcisme, le mur d'airain et de diamant qui met à l'abri des dégâts et des détériorations de la vie.
Il flâna de la sorte, à Mauchline, pendant près d'un mois, sans guère produire rien que la longue lettre autobiographique au Dr Moore, qui est un document précieux pour l'histoire de ses premières années. À la fin de Juillet, il repartit pour retourner à Édimbourg. Sans doute, son départ fut triste, d'une tristesse qui n'était pas uniquement celle des séparations. Les siens, Gilbert surtout, et peut-être aussi la vieille mère, avaient dû s'apercevoir de l'amertume et de la détresse, qui s'étaient abattues en lui. Ils n'en devinaient pas les causes; mais ce n'était plus là leur Robert d'autrefois; il était plus sombre, plus âpre, plus brusque. Qu'avait-il donc? La joie de sa renommée n'était plus pour eux aussi pure; quelque chose la gâtait, dans ces cœurs qui l'aimaient. La confiance en l'avenir n'était plus paisible; des appréhensions la traversaient. Quant à lui, il emportait son amertume encore accrue. Il partait de ce séjour, qui aurait dû le vivifier et le retremper, las et mécontent de lui-même, gardant de ces lourdes équipées un esprit encrassé de grossièreté et de dégoût, un corps harassé d'excès et miné de fatigue intérieure. Sûrement, il avait sujet d'être affecté! S'il était donné aux hommes de vanner les jours passés et de voir clairement ce qui leur en reste, il n'aurait trouvé que peu de bon grain laissé de ce voyage dont il se promettait tant. Pas une pièce de vers, pas d'impression et, ce qui est plus profond, pas même un peu de vie sincère et saine! Tout parti au vent, dispersé en paille folle et en poussière! Et s'il avait pu pénétrer les jours futurs, qu'il eût été plus triste encore! Il avait été boire aux sources vives de sa jeunesse, d'une bouche desséchée qui n'en pouvait plus goûter la fraîcheur. À jamais elles étaient éteintes en lui la gaîté, la clarté d'autrefois! À moins d'une influence bienfaisante qui apporte le salut, il n'aura jamais plus la même âme; il n'aura plus que des moments de son âme ancienne.
VOYAGE DANS LES HIGHLANDS, IMPRESSIONS HISTORIQUES ET PATRIOTIQUES.
Aussitôt dégagé de ces embarras, il entreprit un voyage dans les Hautes-Terres. Dans l'état d'esprit où il était, tout valait mieux que de demeurer à Édimbourg, en face de lui-même. Il était à ce stade de prostration, d'abandon et d'indifférence de soi-même, où une secousse est nécessaire.
Les voyageurs se mirent en route le samedi 25 août 1787. Ils partirent dans une chaise de poste qu'ils avaient louée. C'était une mauvaise condition pour un voyage de ce genre; mais il est probable que le professeur Nicol n'était pas un cavalier fort habile. L'itinéraire, qui s'en allait vers le Nord par Stirling, Crieff, Kenmore, Blair-Athole, remontait jusqu'à Inverness, puis, tournant par Elgin, Macduff et Aberdeen, redescendait le long de la côte de la mer du Nord par Stonehaven, Montrose, Arbroath et Dundee, prenait par Perth et Kinross et rentrait à Édimbourg en traversant le Forth. Il est inutile de suivre Burns à travers tous les détails de son voyage, bien que le journal qu'il en a tenu permette de le faire. Il suffit d'en dégager les impressions qu'il y a rencontrées, celles qui ont pu être des acquisitions pour son esprit, de voir ce qu'il en a rapporté de poésie.
Quelques heures après, il arriva dans la plaine héroïque où Bruce livra, le 23 juin 1314, la fameuse bataille de Bannockburn et sauva son pays. On l'a appelée le Marathon de l'Écosse. C'est un de ces noms glorieux par qui se fait la cohésion d'une race, qui lui donnent un cœur commun, un de ces souvenirs qui, seule chose persistante dans l'écoulement des générations, font à un peuple une conscience et une âme; avec une demi-douzaine de mots pareils, on crée une patrie. Burns avait pour cette bataille une admiration singulière.
Tous les détails de cette journée étaient connus de Burns, car le poème épique que le vieux John Barbour a écrit sur Bruce était, dans des versions modernisées, un des livres répandus parmi les paysans. Pendant cette visite, une émotion puissante le transporta. Elle vit encore dans son journal et en soulève les notes rapides jusqu'à un ton lyrique.
Écossais, qui avec Wallace avez versé votre sang, Écossais, que Bruce a souvent conduits, Venez! voici votre lit sanglant Ou la victoire!
Voici le jour et voici l'heure! Voyez le front de bataille s'assombrir, Voyez approcher l'armée du fier Édouard, Les chaînes, l'esclavage!
Qui veut être un valet et un traître? Qui peut remplir la fosse d'un lâche? Qui est si vil que d'être esclave? Qu'il tourne et se sauve!
Qui, pour le roi et la loi d'Écosse, Veut tirer bravement l'épée de la Liberté, En homme libre vivre, ou en homme libre tomber, Qu'il vienne avec moi!