CHAPITRE V. (continued 2)
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«Enfin (comble de toutes mes douleurs!) Mon noble maître est couché dans l'argile; La fleur de tous nos hardis barons, L'orgueil de sa contrée, le soutien de sa contrée! Je languis maintenant dans une lasse existence, Car toute la vie de la vie est morte, Et l'espérance a fui mon regard vieilli, Sur ses ailes rapides à jamais envolée.
«Éveille, pour la dernière fois, ta triste voix, ma harpe, Une voix de détresse et de farouche désespoir; Éveille-toi, fais résonner ton dernier lai, Puis dors dans le silence pour toujours; Et toi, mon dernier, mon meilleur, mon seul ami, Qui remplis une tombe prématurée, Accepte ce tribut du Barde Que tu as retiré des plus noires ténèbres de la Fortune.
«Dans le vallon bas et nu de la Pauvreté, D'épais brouillards obscurs m'enveloppaient; Quoique je levasse souvent un œil anxieux, Aucun rayon de renommée n'apparaissait; Tu m'as trouvé comme le soleil matinal Qui fond les brouillards en air limpide; Le Barde sans ami et sa chanson rustique Devinrent tous deux ton cher souci.
«Ô! pourquoi la vertu a-t-elle des jours si courts, Tandis que les gredins ont du temps pour mûrir, devenir gris? Faut-il que toi le noble, le généreux, le grand, Tu tombes dans la forte fleur de la hardie virilité! Pourquoi ai-je vécu pour voir ce jour-là, Un jour pour moi plein de détresse? Ô! que n'ai-je rencontré la flèche mortelle Qui a abattu mon bienfaiteur!
«Le fiancé peut oublier la fiancée Dont il a fait hier son épouse, sa femme; Le monarque peut oublier la couronne Qui est sur son front depuis une heure; La mère peut oublier l'enfant Qui sourit si doucement sur ses genoux; Mais je me souviendrai de toi, Glencairn, Et de tout ce que tu as fait pour moi.»
Toute la pièce est belle; il y règne un indicible accent de douleur inconsolable; surtout la dernière strophe est admirable de simplicité et d'émotion. C'est un chagrin qui avait vraiment pénétré au plus profond de sa vie. Il disait:
Près de quatre ans après, lorsqu'il lui vint un fils, il lui donna le nom de James Glencairn.
Cette lettre à elle seule eût fait l'ornement du volume. Mais Burns offrait bien plus; il présentait à pleines mains tout ce qu'il possédait, et là dedans est son Tam de Shanter qu'il venait d'achever. C'était tous ses trésors; il les donnait sans une pensée pour lui-même. Nous comprenons la phrase qui termine cette lettre; noue savons quel aveu elle contient et à quelle faute il est probable qu'elle s'adressait. Elle est ici à sa vraie place, à côté de ce qui la rectifie. Les sentiments où elle est enclavée rétablissent l'équilibre; l'occasion même qui la fit écrire montre combien de qualités se mêlaient aux faiblesses de l'écrivain.
Pour tous ceux qui avaient recours à lui, il était prodigue de son temps, de ses démarches, toujours prêt à écrire, à mettre sa puissante rhétorique au service d'un pauvre diable dans l'embarras. La moindre injustice dont il voyait souffrir quelqu'un autour de lui le révoltait, le mettait en état d'éloquence. Un maître d'école de ses connaissances, de Moffat, nommé Clarke, avait eu des démêlés avec ses supérieurs. On lui faisait, semble-t-il, des reproches injustes. Aussitôt Burns rédige pour lui un plaidoyer habile et digne, adressé au lord prévost d'Édimbourg. Il écrit à un personnage influent pour le prier d'intervenir, en faveur de son protégé, auprès des magistrats et du conseil municipal de la cité, qui avaient en mains le patronage de l'école de Moffat. Sa recommandation est ardente.
Monsieur, la circonstance suivante a, je crois, été omise dans l'exposé statistique qui vous a été transmis de la paroisse de Dunscore en Nithsdale. Je vous demande la permission de vous l'envoyer, parce qu'elle est nouvelle et parce qu'elle peut être utile. Jusqu'à quel point elle mérite une place dans votre patriotique publication, vous en êtes le meilleur juge.
Garnir les esprits des classes inférieures de connaissances utiles est certainement d'une très grande importance, à la fois pour les individus qui les constituent et pour la société entière. Leur donner un goût pour la lecture et la réflexion, c'est leur donner une source d'amusement innocent et louable; et c'est en outre les élever à un degré de dignité plus haut dans l'échelle des êtres raisonnables. Frappé de cette idée, un gentleman de cette paroisse, Robert Riddell Esq. de Glenriddell, a établi une sorte de bibliothèque circulante, sur un plan si simple qu'il est pratiquable dans n'importe quel coin du pays, et si utile qu'il mérite l'intérêt de tout gentleman de campagne qui pense que l'amélioration de cette portion de son espèce, que le hasard a placée à l'humble rang de paysan et d'artisan, est un objet digne d'attention.
Mr Riddell persuada à un certain nombre de ses propres tenanciers et de fermiers voisins de former entre eux une société, dans le but d'avoir une bibliothèque commune. Ils prirent un engagement légal d'y rester pendant trois années, avec une ou deux clauses de résiliation, en cas d'éloignement ou de mort. Chaque membre, à son entrée, payait cinq shellings; et à chacune des réunions, qui avaient lieu le quatrième samedi de chaque mois, on ajoutait une somme de six pence. Avec cette première mise de fonds et le crédit qu'ils obtinrent, sous la garantie de leurs fonds futurs, ils établirent dès le début une provision fort passable de livres. Les auteurs qu'on devait acheter étaient toujours décidés par la majorité. À chaque réunion, tous les livres, sous peine d'amende ou de déchéance, en guise de sanction, devaient être produits. Les membres avaient choix, des volumes selon un roulement: celui dont le nom était le premier sur la liste, pour ce soir-là, pouvait choisir le volume qu'il voulait dans toute la collection; le second choisissait après le premier; le troisième après le second et ainsi de suite, jusqu'au dernier. À la réunion suivante, celui dont le nom avait été le premier sur la liste à la séance précédente, était le dernier; celui qui avait été le second était le premier, et ainsi successivement pendant les trois années. À l'expiration de l'engagement, les livres furent vendus aux enchères, mais seulement entre les membres de la société, et chacun d'eux eut sa part du fonds commun, en argent ou en livres, selon qu'il lui plut d'être acheteur ou non.
Lors de la dissolution de cette petite société, qui s'était formée sons le patronage de Mr Riddell, soit par les dons de livres qu'on avait reçus de lui, soit par les achats, on avait rassemblé plus de 150 volumes. On pense bien qu'on avait acheté pas mal de choses sans valeur. Cependant parmi les livres de cette petite bibliothèque se trouvaient: Les Sermons de Blair, l'Histoire d'Écosse de Robertson, l'Histoire des Stuarts de Hume, Le Spectateur, L'Oisif, L'Aventurier, Le Miroir, Le Flâneur, L'Observateur, L'Homme sensible, L'Homme du Monde, Chrysal, Don Quichotte, Joseph Andrews, etc. Un paysan qui peut lire et goûter de pareils livres est certainement un être au-dessus de son voisin qui chemine à côté de son attelage, très peu différent, si ce n'est pour la forme, des brutes qu'il conduit.
Souhaitant à vos efforts patriotiques le succès qu'ils méritent si bien, je suis, Monsieur, votre humble serviteur.
La portée d'intelligence dont cette lettre fait preuve n'est pas ce qui nous intéresse le plus en ce moment. Ce qu'il importe de retenir c'est qu'elle représente trois années d'actes louables, d'activité, d'assiduité, de surveillance, en un mot de dévoûment, mis au service d'une œuvre qu'il estimait utile. Elle lui fait honneur aussi à cause de sa simplicité et de sa modestie. Qui imaginerait que l'anonyme qui parlait ainsi du mérite des autres était celui qui avait le plus contribué de son temps et de ses démarches à établir ce fragment de progrès?
Enfin, il y avait en lui de grandes ressources de bienveillance pour tous, un désir sincère et sans cesse en émoi que le malheur dont est pétrie la condition humaine diminuât, un état toujours ardent de souhait qu'un peu plus de bonheur fût répandu.
Sans doute, ces sentiments n'ont rien d'extraordinaire. Tout homme les éprouve; ils sont le pain quotidien de la vie. Mais ce pain est fait ici d'un froment riche et savoureux. Sans doute encore, ces actions n'ont rien d'héroïque; elles sont de bonne humanité courante. Mais elles ont ici une énergie et une chaleur singulières, une force de contagion. Il est indéniable que tout cela constitue les éléments d'une brave vie, respirant la droiture, animée de cordialité, accomplissant toutes ses fonctions familiales ou sociales, avec une franchise d'attaque et un bon vouloir constants. Et il convient de ne pas oublier que quelques passages de lettres ne sont que des révélations éparses et accidentelles d'un long déroulement.
Ne sont-ce pas là des déchirures par lesquelles se découvre toute une profondeur d'existence faite d'aspirations et d'actes méritoires? Il y pénètre un rayon de lumière qui, pendant une minute, en révèle la réelle substance, l'état continu et normal. Les fautes qui la tachent sont à coup sûr haïssables, puisqu'elles furent des sources de souffrance pour autrui; socialement, elles sont inexorables, chargées de reproches, de remords, de suites cruelles. Il est juste de les noter, d'abord parce qu'elles existent, et à cause de leurs dégâts. Mais il est équitable également de se rappeler qu'un instant suffit à une faiblesse, que celles-ci peuvent apparaître dans une nature saine et noble par ailleurs, et qu'il y avait en Burns un fonds et une permanence de bon travail et d'œuvre utile, sur lesquels les fautes et, si l'on y tient, les scandales de sa vie ne sont rien davantage que des flocons d'écume passagers. C'est à cette condition seulement que notre jugement sera impartial, parce qu'il aura du moins fait un effort pour être complet.
N'est-ce pas là une jolie et pénétrante définition de l'école écossaise? Sa correspondance était devenue très étendue. Il y mettait beaucoup de soin. Elle prenait parfois le ton et l'importance de véritables consultations, de critique, car de tous côtés on lui soumettait des poèmes, on lui demandait son avis.
Mais surtout sa production poétique demeure légère et vive. Il y avait en lui une alouette qui chantait bien au-dessus des sillons, des soucis et des souillures. Cependant sa direction poétique, pendant un instant, courut des dangers, et, sur quelques points, subit des modifications dont il convient de signaler les causes et la portée.
Édimbourg faillit avoir sur lui une aussi pernicieuse influence au point de vue littéraire qu'au point de vue moral. Ce long contact avec des esprits abstraits et généralisateurs, avec des œuvres distinguées mais presque toutes froides et correctes, purs efforts d'intelligence dépouillée d'imagination et de passion, semble lui avoir fait concevoir un idéal littéraire situé à l'opposé de celui qu'impliquaient ses premières productions. Lui qui était si original, si concret, et qui n'avait eu d'autre maître que l'observation directe et la nature, il fut gagné et comme intimidé, par le bel appareil régulier et classique en faveur dans cette société de professeurs et de théologiens. Il se sentait porté vers l'imitation de ces ordonnances méthodiques.
D'autre part, il était éloigné de sa première manière par des considérations un peu futiles. Son éblouissant succès avait fait naître une quantité d'imitations inférieures. Il n'était rimeur de bourgade ou de village qui ne se mît en tête qu'il était un Burns. Ce fut probablement pour beaucoup d'eux leur plus bel effort d'imagination. De toutes parts, des listes de souscription circulaient annonçant des poèmes en dialecte écossais: il s'était imaginé que ce nom était en discrédit auprès du public.
Il en était tellement convaincu qu'il conseillait aux amis d'un pauvre poète écossais nommé Mylne, qui avaient entrepris de publier ses œuvres, d'éviter de donner des poèmes en dialecte écossais.
Il répudiait presque ce qui l'avait fait célèbre. Il y a là sans doute une explication partielle de son éloignement momentané de la poésie de son premier volume. Il oubliait qu'un artiste crée souvent le goût public, et que c'était lui-même qui avait enfanté cette passion pour la poésie écossaise dont il trouvait qu'on abusait maintenant.
C'était en lui une autre idée fausse, provenant des mêmes parages, que s'il donnait des œuvres analogues à ses premières, elles seraient moins bien reçues.
Il était certain qu'un nouveau volume de poèmes par Burns ne produirait plus, ne pouvait plus produire le coup d'étonnement du premier, et que l'acclamation, qui avait salué la publication de Kilmarnock, ne se renouvellerait pas. C'était cependant là, il faut le dire, une préoccupation infime, indigne du poète. Il ne s'occupait pas de la réception que le public ferait à ses vers, le jour où il écrivait ses strophes à la Souris, ou la Sainte Foire, ou la Vision. Il écrivait pour lui-même, par besoin d'exprimer un sentiment; ces jours-là il avait vécu, si on peut le dire, des heures d'admirable égoïsme. Ce souci du public est un des dangers du succès. Ce qu'on risque de perdre gêne la production.
Ces considérations sont justes. Il n'y a rien à y reprendre, sinon qu'elles indiquent un état d'esprit plus critique, l'introduction de plus de sang-froid dans le travail, une façon plus raisonnée et plus volontaire de produire.
Outre ces imitations de poésie didactique, il y a, de ci de là, des traces d'autres influences purement littéraires: ses lignes sur l'Hermitage de Friar's Carse se rattachent à l'Hermite de Parnell, à l'Edwin et Angelina de Goldsmith, et aux vers sur l'Hermite de Beattie. Ses strophes au Hibou tiennent de la même origine. Dans bien des pièces, où l'on trouve des ruines, des apparitions fantastiques, des décors démodés, on sent le faux romantisme du XVIIIe siècle, et cela contraste avec le vigoureux réalisme de ses premières œuvres. Parfois il pousse des tentatives assez hardies dans d'autres directions: ses vers sur Les ruines de l'abbaye de Lincluden vues le soir, ne sont pas déjà si loin du célèbre morceau de Walter Scott sur les ruines de l'abbaye de Melrose.
Il y eut donc un moment où son génie hésita entre deux directions et où l'on aurait pu craindre qu'il ne prît une fausse voie.
Sans doute, il était trop foncièrement sincère pour s'accommoder longtemps de cette contrainte. Sa personnalité était trop forte pour que la condition subalterne qu'impliqué l'imitation fût durable. Un jour ou l'autre cette écorce devait craquer et tomber. C'est ce qui arriva en effet. Cependant il conserva de cette crise un emploi plus fréquent de l'anglais pur. Beaucoup de ses pièces qui, pour l'inspiration, le sujet, les images, sont écossaises et se rapprochent de ses anciennes productions, sont écrites en langue littéraire. De ce nombre sont: la Lamentation de Marie, reine d'Écosse; l'Élégie sur miss Burnet, la charmante fille de lord Monboddo morte de phthisie, la Lamentation sur son protecteur James Glencairn, ses vers à Marie dans le ciel. Son maniement de l'anglais est parfait et quelques-uns de ses morceaux sont des chefs-d'œuvre. Cependant si l'on veut voir ce que sa pensée perd quelquefois à abandonner sa langue natale, on peut comparer sa pièce sur Un Lièvre blessé, écrite en anglais, avec la pièce À la Souris. Malgré la beauté de certaines strophes de la première, il y a plus d'accent et de détail de vie dans la seconde.
Heureusement une circonstance le maintint dans l'emploi de sa langue maternelle. Pendant son séjour à Édimbourg, il avait fait la connaissance d'un graveur nommé James Johnson. Celui-ci avait formé le projet de publier une collection des chansons écossaises, en y joignant les airs avec accompagnement sur le piano. Burns, dévoué à l'ancienne poésie de son pays, lui promit son aide, soit pour réunir les chansons, soit pour les modifier de façon à les rendre présentables, soit pour en fournir de lui-même. Il se passionna pour cette entreprise et s'y donna tout entier, à ce point que le recueil de Johnson, dont les volumes paraissaient à intervalles éloignés, ne comprend pas moins de 180 chansons composées ou retouchées par lui. Jamais—et c'était une des formes les plus fières de son désintéressement—il ne voulut entendre parler de rémunération pécuniaire. Il se contenta de demander quelques exemplaires de chaque volume pour offrir à ses amis. Pendant son séjour à Ellisland, il est à chaque instant occupé à envoyer des chansons à Johnson. Elles comprennent quelques-unes de ses plus fameuses: Le Temps jadis, John Andersen, Eppie Adair, tout un groupe de chansons patriotiques et historiques comme la Bataille de Sherramuir, les Hauteurs de Killiecrankie, et une quantité considérable de chansons populaires, familières, narquoises, moitié comiques, moitié attendries, où il versa désormais, par gouttelettes, son humour et son observation de la vie. Cette contribution au recueil de Johnson marque un changement complet dans la production de Burns. On a vu que le volume de Kilmarnock ne comprenait, pour ainsi dire, que de petits poèmes populaires et pas de chansons. Désormais, Burns n'écrira plus guère que des chansons; elles seront presque exclusivement le produit de la seconde moitié de sa vie.
C'est qu'en réalité la terre d'Ellisland n'a jamais complètement pris Burns. Il n'a rien tiré d'elle directement: ni le paysage d'alentour, ni la vie rurale de cet endroit ne lui ont rien inspiré de bien considérable, de bien savoureux. Elle lui a été utile parce qu'elle l'a remis en face de la nature et dans son élément de production. Mais ce qu'il y a produit de plus fort était le fruit du terroir natal: Tam de Shanter est un moment de Mossgiel transplanté. Ellisland a donné à sa poésie un regain d'activité, elle ne lui a pas fait porter ses propres dons. Il ressemblait à un arbre dont la sève est déjà condensée en boutons et en fleurs, déjà nouée en fruits; un nouveau sol lui fournit ce qu'il faut de nourriture et d'air pour faire sortir ces fruits cachés; mais ils viennent de là-bas, ils ont la saveur du sol ancien.[Lien vers la Table des matières.]
V. LE DÉPART DE LA FERME.
Cependant il était depuis longtemps évident aux yeux de Burns qu'il était urgent de se débarrasser de cette ferme malheureuse. Dès le mois de septembre 1790, il écrivait qu'il voulait en sortir à tout prix:
Le fléau monotone du batteur pendant toute la journée m'avait fatigué,
Et quelle tristesse suprême quand il chargea sur une charrette son pauvre mobilier, qu'il fallut s'éloigner de la maison qui lui avait donné la sensation d'un foyer, où il avait pensé être heureux! Il ne se peut que ce moment n'ait été pour lui d'une mélancolie presque solennelle. Il disait pour toujours adieu à la terre. Elle avait été dure pour lui: depuis son enfance, elle avait pris sa sueur pour une maigre récompense; elle lui avait accordé des gerbes chétives et un pain gagné péniblement; elle avait été pour lui et les siens fertile en épines et en ronces, en soucis, en peines, en détresses de toute sorte. Mais elle lui avait versé prodiguement des dons plus magnifiques: la senteur de ses blés verts, l'éclat de ses moissons plus précieux que les moissons elles-mêmes, ses mille spectacles, ses clartés; elle avait nourri son esprit de rêveries, de beauté, de mélancolie; elle lui avait inspiré ses moments les plus hauts de contemplation, de pitié, de tendresse, d'enthousiasme; elle lui avait donné rien que dans une petite fleur brisée plus que des récoltes qui eussent fait plier ses greniers. Adieu donc, ô Terre, non point marâtre mais maternelle et bienfaisante, douce parente des solitudes où l'âme s'élargit, et s'élève et s'épure, qui tiens dans ton giron les salubres endurances, les efforts salutaires et les gaîtés robustes! Ton fils, le poète que plus que tout autre tu as formé, ton fils te quitte pour aller vers les mesquines demeures des hommes. Il tourne son visage aux cités. Il va trouver là-bas une vie qui ne se présente plus par les aspects universels, mais par des fièvres changeantes, les petitesses, les vilenies humaines. Tandis qu'il s'éloigne, peut-être à son cœur confusément alarmé reviennent ces strophes d'autrefois qui lui disent toute sa perte:
Ô Nature! tous tes aspects, tes formes, Pour les cœurs sensibles, pensifs, ont des charmes! Soit que le bon été réchauffe tout De vie et de lumière, Ou que l'hiver hurle en rafales orageuses, Toute la longue et sombre nuit.