CHAPITRE IV. (continued 2)
Reading edition
Par les malheurs et les peines de l'oppression! Par vos fils dans des chaînes serviles! Nous épuiserons nos plus profondes veines, Mais eux seront libres!
La traduction ne peut rendre l'énergie brève, concentrée, la sensation d'action qui sont dans ces vers, dont l'accompagnement serait une épée frappant un bouclier. C'est un fragment de Tyrtée. Cette pièce est devenue pour les Écossais une sorte de Marseillaise.
En sortant du champ de bataille de Bannockburn, Burns arriva à Stirling, dans l'après-midi de la même journée, tout vibrant de patriotisme. Aucun lieu n'était plus propre à augmenter ces dispositions, car aucun ne fait revivre davantage l'ancienne Écosse, dans ses annales guerrières et son existence nationale. Stirling est une réduction d'Édimbourg, ou plutôt c'est Édimbourg elle-même dans ses commencements. Elle est formée de la même manière exactement: un château-fort bâti sur un roc énorme, isolé dans la plaine, à pic de trois côtés, et, sur un dos de terrain descendant du rocher, une longue rue qui se répand et s'accroche aux deux pentes. Elle n'a pas l'apparence gigantesque et dominatrice de sa grande sœur de l'embouchure du Forth; mais elle est d'un pittoresque très fier et très martial. Au lieu de remplir et d'écraser tout l'horizon, elle y figure seulement et l'élargit plutôt; ce n'est pas la reine imposante «sur son trône de rochers», mais un chevalier errant qui, dans les lignes brusques et heurtées de son armure, traverse la plaine.
Cette ardeur patriotique persista pendant la plus grande partie du voyage; elle en est même la note caractéristique. De chacun des champs de bataille qu'il visita, et ils ne manquent point sur cette route qui pénètre dans les Hautes-Terres, Burns semble avoir rapporté de durables impressions. Elles ne se manifestèrent pas à l'endroit et au moment mêmes; ainsi que l'ode de Bruce, elles attendirent leur heure d'inspiration. Mais dans ses chansons reparaissent presque tous les noms de ces combats.
Tout en conservant un peu de la raillerie du vieux couplet, Burns évoqua un tableau plus tragique. Ce qui semble l'avoir frappé c'est la fureur de ces chocs, où les Highlanders, après avoir enfoncé leurs bonnets bleus sur leurs yeux, partaient en courant, déchargeaient leurs fusils et leurs pistolets, les jetaient et, se ruant sur l'ennemi, tailladaient à grands coups de claymore. Il eut comme la sensation de la rapidité, du halètement et du cliquetis de ces rencontres sans fumée, muettes, blêmes et farouches comme toutes les mêlées à l'arme blanche, dont les morts ont une expression haineuse et montrent leurs dents serrées.
«Ô venez-vous ici pour fuir la bataille Ou garder les moutons avec moi, homme? Ou bien étiez-vous à Sherra-Moor, Et vîtes-vous la bataille, homme?»— «J'ai vu la bataille, rade et drue, Et maint fossé coulait rouge et fumant; De crainte mon cœur battait D'entendre les coups, de voir par nuées Les clans sortir des bois, en haillons de tartans, Qui voulaient saisir les trois royaumes, homme.
Les gars en habits rouges, avec les cocardes noires, Ne furent pas lents à les rencontrer, homme; Ils s'élancèrent et poussèrent, et le sang jaillit, Et maint corps tomba, homme. Le grand Argyle conduisait ses files, Je crois qu'elles brillaient à vingt milles; Ils frappèrent dans les clans comme dans des jeux de quilles, Ils coupaient, tailladaient, les claymores tintaient, Et à travers tout ils fonçaient et hachaient et brisaient, Si bien que ceux qui devaient mourir, moururent, homme.
Mais si vous aviez vu les gare en kilts Et en culottes de tartan bigarré, Quand, face à face, ils défièrent mes whigs Et les fidèles du covenant. En lignes étendues en long et en large, Quand les bayonnettes rencontrèrent les boucliers, Et que des milliers se ruaient à la charge, Avec la fureur des Hautes-Terres, hors des fourreaux Ils tirèrent leurs lames mortelles, si bien que hors d'haleine Les nôtres s'enfuirent comme des colombes effrayées, homme.
Il était peu probable que Burns parcourrait ces lieux célèbres sans en recevoir une émotion. Et en effet on a de lui une bataille de Killiecrankie, comme on avait eu une bataille de Sheriffmuir.
«D'où venez-vous si brave, garçon, D'où venez-vous si faraud, Ô? D'où venez-vous si brave, garçon? Avez-vous passé par Killiecrankie, Ô?
Si vous aviez été où j'ai été, Vous ne seriez pas si fringant, Ô; Et si vous aviez vu ce que j'ai vu, Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.
Je me suis battu sur terre et battu sur mer, Et battu à la maison avec ma vieille tante, Ô; Mais j'ai rencontré le démon et Dundee, Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.
D'après le ton même de ces pièces, on voit que Burns reflétait avec justesse le sentiment écossais, que ce fût le haut enthousiasme d'une grande action nationale comme à Bannockburn ou le défi railleur et goguenard de rencontres moins décisives.
Ces désastres, ces forfaits étaient encore récents, à l'époque où Burns visita le champ de bataille. Il y apportait la pensée de la part prise par son père à cette révolte «de 45», et il était particulièrement disposé à ressentir tout ce qui s'y rattachait. Dans son journal, il a noté cette visite en quelques mots mais qui semblent contenir bien des choses qu'il ne se souciait pas d'écrire: «Traversé le moor de Culloden, réflexions sur le champ de bataille». Ces réflexions portaient sans doute sur ces désespoirs causés par tant de vies fauchées.
La jolie fille d'Inverness Ne peut plus connaître ni joie, ni plaisir; Car, le soir et le matin, elle dit: hélas! Et toujours les pleurs amers aveuglent ses yeux. Moor de Drumossie—jour de Drumossie: Ce fut un affreux jour pour moi! Car là j'ai perdu mon père aimé, Mon père aimé et trois frères.
Et des morts de Culloden sortit aussi cette plainte plus touchante encore, la Lamentation de la veuve des Hautes-Terres.
Oh! je suis venue dans les basses terres, Ochon, ochon, ochrie! Sans un penny dans ma bourse, Pour m'acheter un repas.
Ce n'était pas ainsi dans les collines des Hautes-Terres, Ochon, ochon, ochrie! Pas une femme dans la vaste contrée N'était aussi heureuse que moi.
Car alors je possédais vingt vaches, Ochon, ochon, ochrie! Qui paissaient là-bas sur la haute colline Et me donnaient du lait.
Et là-bas j'avais trois-vingts brebis, Ochon, ochon, ochrie! Qui bondissaient sur les jolies collines Et me donnaient de la laine.
J'étais la plus heureuse de tout le clan; Tristement, tristement je puis gémir, Car Donald était l'homme le plus beau, Et Donald était à moi.
Lorsque Charlie Stuart arriva enfin, Si loin, pour nous rendre libres, Le bras de mon Donald était nécessaire À l'Écosse et à moi.
Leur triste sort, qu'ai-je besoin de le dire? Le droit dut céder à l'injustice; Mon Donald et sa contrée tombèrent Sur le champ de Culloden.
Dans une ode admirable de colère et de courage qu'il a appelée Les Larmes de l'Écosse, et qui le fera vivre comme poète, Smollett avait exprimé cette suprême affliction de sa patrie.
«Gémis, malheureuse Calédonie, gémis Sur ta paix bannie, tes lauriers déchirés! Tes fils, longtemps fameux pour leur valeur, Sont étendus égorgés sur leur sol natal; Tes toits hospitaliers N'invitent plus l'étranger vers la porte; Effondrés en ruines fumantes, ils gisent, Monuments de la cruauté.
Oh! cause funeste, oh! matin fatal Que les âges à venir maudiront! Les fils se tenaient contre leur père, Le père versait le sang de ses enfants. Cependant, quand la rage de la bataille cessa, L'âme du vainqueur ne fut pas apaisée; Les abandonnés, les nus durent sentir Les flammes dévorantes et l'acier meurtrier.
La pieuse mère, vouée à la mort, Abandonnée, erre sur la bruyère; L'aigre vent siffle autour de sa tête; Ses orphelins sans force pleurent pour avoir du pain; Dépourvue d'abri, de nourriture, d'amis, Elle regarde les ombres de la nuit descendre, Et, étendue sous les cieux incléments, Sanglote sur ses pauvres bébés et meurt.
Lors du passage de Burns dans ces régions, les traces de ces sauvageries n'étaient pas encore recouvertes. Il put apercevoir les ruines de plus d'un château et s'arrêter, dans mainte vallée déserte, devant des décombres de hameaux brûlés. Des cœurs saignaient encore. Il rencontra des visages qui portaient toujours l'expression de ces temps-là. Il connut des veuves, des orphelins, de vieilles filles restées fidèles à un mort ou à un proscrit. Il glana ces douleurs. Avec une résonnance d'âme très belle, il fut ému de ces chagrins. Il sentit vivre encore, dans les allusions, dans les causeries, dans les refrains, l'indestructible dévoûment aux Stuarts; il admira les fidélités indomptables qui s'obstinaient dans ces âmes de granit. Les tenaces bruyères, attachées à leurs rocs, sont ainsi tordues par les rafales et leur résistent. C'est son honneur d'avoir éprouvé ce qui survivait de ces jours de calamité et d'angoisse. Avec moins d'emportement que Smollett, avec plus de poésie et un sentiment plus humain des afflictions particulières, il recueillit les dernières larmes de l'Écosse.
Il y a toute une suite de pièces qui se rassemblent autour de ce sujet. Tantôt c'est un fugitif qui, caché parmi des rochers, attendant de pouvoir passer à l'étranger, écoute l'ouragan gronder et répondre au tumulte de son cœur. Cette pièce s'appelle la Lamentation de Strathallan; elle est placée dans la bouche de James Drummond, vicomte de Strathallan, qui, après la mort de son père tué à Culloden, parvint avec quelques-uns de ses compagnons à fuir en France, où il mourut.
Nuit très épaisse, entoure mon abri, Tempêtes hurlantes, mugissez sur ma tête, Torrents troublés, gonflés par l'hiver, Rugissez près de ma caverne solitaire. Les ruisseaux de cristal au cours paisible, Les séjours bruyants du vil genre humain, Les brises d'ouest au souffle léger, Ne conviennent pas à mon âme désespérée.
Ailleurs ce sont deux amants qui se quittent en se disant adieu. Ils ont pu passer d'Écosse en Irlande, d'où la fuite en France était plus facile. Elle l'a accompagné jusque-là; elle doit le quitter et tout ce drame tient en une petite pièce pleine de mouvement, de vaillance, d'ineffable tristesse, qui a, ce qui est rare chez Burns, l'accent et le tour romanesque des anciennes ballades. Le refrain en est indiciblement mélancolique. Que de cœurs l'avaient confusément senti en tristesse inarticulée!
«C'était pour notre roi légitime Que nous avons quitté la grève de la douce Écosse; C'était pour notre roi légitime Que nous avons vu la terre irlandaise, ma chérie, Que nous avons vu la terre irlandaise.
Maintenant tout ce qu'on pouvait humainement a été fait, Et tout a été fait en vain; Mon amour et ma terre natale, adieu, Car il me faut traverser la mer, ma chérie, Car il me faut traverser la mer.»
Il se détourna, il se détourna, Sur la rive irlandaise; Il donna aux rênes de sa bride une secousse, Avec: «Adieu pour jamais, ma chérie, Et adieu pour jamais.»
Le soldat revient des guerres, Le matelot de la mer, Mais moi j'ai quitté mon bien-aimé Pour ne jamais nous revoir, mon chéri, Pour ne jamais nous revoir.
Ailleurs c'est la voix d'un banni qui arrive de par delà les mers, elle dit les douleurs de l'exil qui décolorent les cieux les plus brillants, et cette pensée de retour et de vengeance qui met des flammes dans les yeux des proscrits et entretient leur vie par la haine.
Loin des amis et de la terre que j'aime, Chassé par la cruelle haine de la fortune, Loin de ma bien-aimée, j'erre; Jamais plus je ne goûterai le bonheur, Jamais plus je ne dois espérer trouver Aise à mon labeur, confort à mon souci; Quand le souvenir torture l'esprit, Les plaisirs ne font que lever le voile du désespoir.
Parfois ce sont des notes plus légères mais presque aussi touchantes et aussi justes. On y sent ces souvenirs royalistes, qui persistèrent si longtemps et la façon dont ils persistaient. Ils se montraient dans des chansons légères, un peu railleuses, le plus souvent chantées par les femmes. Personne n'égale celles-ci pour faire entendre dans des refrains, où vont leurs espoirs, au moyen de finesses, de sourires, d'allusions qui sont toutes dans la voix et insaisissables. Qu'on imagine cette jolie chanson si pimpante, si provocante, chantée par une jolie et vaillante fille, à la barbe d'un officier hanovrien. Comment essayer sans ridicule de mettre le doigt sur l'impertinence et là charmante fidélité qui s'y jouent?
C'était un lundi matin, Et très tôt dans l'année, Que Charlie entra dans notre ville, Le jeune chevalier.
Et Charlie est mon préféré, Mon préféré, mon préféré, Charlie est mon préféré, Le jeune chevalier.
Comme il montait à pied la rue Pour examiner la cité, Oh! il aperçut une jolie fille Qui regardait par la fenêtre.
Légèrement, il monta d'un bond l'escalier, Et frappa à la porte, Et la jolie fille se trouva toute prête À laisser entrer le gars.
Il mit sa Jenny sur son genou, Dans son costume des Hautes-Terres, Car fièrement il savait la façon De plaire à une jolie fille.
C'est sur cette montagne couverte de bruyères, Et dans cette vallée pleine de taillis, Nous n'osons pas aller traire les vaches À cause de Charlie et de ses hommes.
Ou celle-ci encore, un peu plus populaire:
Galettes de farine d'orge, Galettes d'orge, À la santé, ô gars des Hautes-Terres, Des galettes d'orge.
Qui le premier dans un combat Criera le premier «pourparler»? Jamais les gars avec Les galettes d'orge, Les galettes de farine d'orge.
Quelquefois les souvenirs de fidélité remontaient plus haut, prenaient un air historique comme dans cette complainte très belle:
Près du mur de ce château, quand le jour se clôt, J'ai entendu un homme chanter, bien que sa tête fût grise; Et, comme il chantait, ses larmes tombaient: Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.
L'Église est en ruines, l'État est en discorde, Tromperies, oppressions et guerres meurtrières, Nous n'osons pas le dire, mais nous savons qui est à blâmer: Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.
Mes sept beaux garçons pour Jacques ont tiré l'épée, Maintenant je pleure autour de leurs lits verts dans le cimetière, J'ai brisé le doux cœur de ma fidèle vieille femme: Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.
Toute cette partie historique du voyage fut pour Burns féconde et bienfaisante. Il vécut hors de lui-même et il en avait besoin. Même la compagnie de Nichol, jacobite enragé, ne lui fut pas ici mauvaise; elle entretint en lui un loyalisme un peu factice, et s'il eut à s'en repentir plus tard, il n'importe. Il fut remué par des émotions, dont quelques-unes étaient nobles et ajoutèrent leur noblesse à son âme.
Si les impressions de nature avaient été aussi abondantes et aussi riches que les impressions historiques, ce voyage eût été fécond de tous points. Il ne paraît pas que cela fût impossible. Par ses formes plus vastes, ses mouvements plus marqués, ses accidents de terrain plus variés et plus dramatiques, la contrée des Hautes-Terres est mieux faite pour frapper le voyageur qui la traverse que les régions moyennes des Borders. Elle peut plutôt prendre par surprise et transporter du premier coup. Et justement la route que suivait Burns est une de celles où se manifestent le mieux les caractères différents du pays.
Il suffit d'aller de Kenmore à Blair Athole, de visiter les chûtes d'Aberfeldy, le parc de Killiecrankie, les cascades de Bruar et du Tummel, pour voir rassemblés les accidents et les dislocations les plus violents, les sites déchirés, les aspects torturés du pays écossais; pour contempler l'étreinte des rochers et des torrents, et leur fureur éternelle. On a, dans toute sa variété, avec ses efforts, ses rages, ses souffrances, ses sanglots désespérés, ses hurlements furieux, le combat de l'eau et de la montagne. On peut assister, dans des rencontres particulières, aux prises des deux adversaires. On a là une suite d'épisodes détachés, circonscrits, individuels, pour ainsi dire, plus frappants, à première vue, que les paysages d'ensemble, mais moins profonds. On peut y rencontrer ces secousses d'étonnement et d'épouvante, qui touchent certaines âmes fermées aux impressions plus élevées et d'un sens plus large que contiennent les étendues harmoniques.
Et surtout il suffit d'aller de Blair Athole à Kingussie, de traverser le dos des Grampiens, pour éprouver ce que l'Écosse peut inspirer de plus grandiose, si l'on excepte peut-être la poésie redoutable des îles de la côte ouest. On est sur un plateau, au niveau des hauts sommets, au milieu d'un océan de vastes croupes arrondies et douces, toutes d'égale hauteur, qui s'en vont dans tous les sens, innombrables. Cet épanchement colossal semble sans direction et sans bornes; on est n'importe où d'un monde de solitude. Comme les cimes sont semblables de forme et d'élévation, l'œil n'en choisit aucune et l'effet se répand sur toute la masse. Le calme des ondulations donne à ce spectacle quelque chose de définitif, qui est plus près de l'éternité que l'effort violent des montagnes escarpées. Le silence et l'abandon sont absolus. De temps en temps, un torrent qui mugit, un lac aux bords inhabités qui ne luit que pour le ciel, resserrant l'attention sur des objets séparés, donnent, pendant un instant, des proportions humaines à ce sentiment immense, indéterminé, amorphe de solitude cosmique. Mais bientôt ces détails disparaissent; l'on est perdu de nouveau dans les vagues illimitées de cette mer couverte d'une écume de bruyères et de rochers, spectacle d'une grandeur, d'une tristesse, d'une solennité inexprimables. C'est d'une sublimité paisible. À cause de la lenteur des lignes, il n'y a rien d'âpre, de menaçant, mais plutôt une douceur majestueuse. On dirait la rêverie affligée d'un dieu très bon. Tandis que les vallées sont encore faites pour les chagrins humains, c'est ici comme une mélancolie primitive, démesurée, uniforme, vague, élémentaire, qui n'a pas encore pris la variété et la précision de la vie plus récente. Souvent, quand le soleil embrase l'ouest, le ciel cramoisi, la pourpre illimitée des bruyères enflammées jusqu'au fond des horizons, et les rochers eux-mêmes devenus ardents, forment une scène d'une splendeur et d'un deuil surhumains; on ne sait quelle pompe immense et sépulcrale, comme pour les funérailles de Saturne, antique père des Dieux et des Hommes.
Sans doute ces aspects du paysage écossais changent chaque jour et on ne les retrouve pas deux fois les mêmes. Mais leurs variations se modulent sur un fond permanent, et chaque voyageur qui passe y peut entendre une phrase différente de la même symphonie austère et puissante. Or, Burns a été de Crieff à Kenmore; il a été de Kenmore à Blair Athole, et de Blair Athole à Inverness, sans qu'aucune émotion de nature, semble l'avoir touché, sans qu'aucune, du moins, apparaisse dans son journal de voyage ou dans ses poésies. La grandiose procession de montagnes s'est déroulée devant lui sans lui rien inspirer. Les seuls vers qui s'y rapportent sont un fragment, écrit en apercevant le village et le château de Kenmore dans le district de Breadalbane. La pièce a de jolis traits et la description est exacte. Mais il est facile de sentir que ce petit tableau d'un coin de pays habité, et la déclamation vague qui le suit, sont bien loin des grandes scènes de nature et de leurs pensées profondes.
Admirant la nature dans sa grâce la plus inculte, Je parcours, d'un pas lassé, ces scènes du nord; Par mainte vallée sinueuse, mainte pente ardue, Séjours des nichées de grouse et des moutons craintifs, Je poursuis, curieux, mon voyage solitaire. Tout à coup, le fameux Breadalbane s'ouvre à ma vue, Les escarpements qui se touchent sont séparés par de profondes gorges, Les bois, sauvagement épars, revêtent leurs vastes flancs; Le lac qui s'élargit au sein de collines Remplit mes yeux de surprise et d'émerveillement; La Tay doucement sinueuse dans son orgueil enfantin, Le palais qui s'élève sur sa rive verdoyante, Les pelouses frangées de bois, selon le goût natif de la nature, Les monticules qu'elle a semés en hâte et sans soin, Les arches du pont qui franchit la jeune rivière, Le village scintillant dans le rayon d'après midi...
Des ardeurs poétiques gonflent mon sein, Quand j'erre près de la hutte moussue de l'ermite, Dans un vaste théâtre de bois suspendus, Au rugissement incessant de ruisseaux qui trébuchent follement...
Il n'a donc pas compris les paysages à aspects généraux. Si quelque partie l'a frappé, c'est la partie moyenne de la route, le district tourmenté de Kenmore à Blair Athole, un paysage à accidents séparés, à épisodes bruyants et un peu mélodramatiques, comme les chutes d'eau, les cascades. Et l'on en discerne bien les raisons; son âme n'était pas une de ces âmes à rêveries prolongées, qui se nourrissent de contemplations uniformes; c'était une âme à émotions brusques, à secousses vives, que devaient prendre bien plutôt des sites saisissants. Cette préférence même indique un esprit peu pénétré des influences profondes de la nature. C'est le goût ordinaire des touristes. Mais même sur ce point-là, il est facile de voir quelle appréciation étroite il avait de ce genre de beautés. On a de lui des pièces inspirées par quelques-uns de ces sites. Il suffit d'aller les lire sur les lieux mêmes pour comprendre le peu de rapport qu'elles ont avec eux.
Un des endroits qu'on visite, lorsqu'on descend du loch Tay dans la direction de Dunkeld, sont les fameuses chûtes de Moness ou d'Aberfeldy. Elles tombent par une gorge rocheuse, longue de plus de deux milles. Au fond de hautes parois à pic, bondissent, blanchissent et bruissent les eaux. Mais ce ne sont pas elles qui font la propre beauté de ces lieux; c'est la végétation qui enferme ces chûtes sous une voûte continue et épaisse. Un monde d'arbres et d'arbustes, de sapins, de frênes, de noisetiers, de bouleaux, s'est emparé des deux bords et s'est logé dans toutes les fissures. Ils se penchent, se touchent et se croisent au-dessus de l'abîme, en sorte que les cascades supérieures coulent derrière des voiles de branches. Des mousses, des lierres, des plantes traînantes, tapissent les côtés, y pendent en plis touffus; les parois sont creusées de mille petites grottes, pleines de fins feuillages d'une fraîcheur et d'une délicatesse féeriques. Ce berceau, qui empêche le soleil de pénétrer autrement que par flèches et l'humidité de s'évaporer, entretient une ombre et une tiédeur. Des filets clairs, qui suintent ou jaillissent de tous les rochers, brillent dans les feuillages; une brume d'eau, une poussière d'argent s'élève; toutes les branches, les brins d'herbe scintillent de gouttelettes, et la dentelle des ramures est surbrodée d'une dentelle de cristal qui tremble avec elle et, en tremblant, laisse tomber des perles, aussitôt reformées. Il règne là un crépuscule somptueusement et mystérieusement verdâtre, plus sombre sous les sapins, plus pâle sous les hêtres et les bouleaux, dans les profondeurs duquel éclatent des ors et des émeraudes, souvent en des endroits si reculés qu'on dirait qu'ils s'y allument d'eux-mêmes. C'est un palais tendu de velours vert, où s'alanguit une moiteur voluptueuse, une retraite pleine d'alcôves pour les Oréades. On ne peut s'y attarder sans penser à la rêverie merveilleuse, à la grotte aérienne et irisée, où Shelley eût placé une des pauses de son Alastor; ou mieux encore à la riche apparition forestière, luisante, profonde, frissonnante de lumière, où Keats eût placé un des sommeils de son Endymion.
Lorsqu'après avoir ainsi contemplé ce paysage, on ouvre son Burns, curieux de voir ce qu'il en a saisi, on est tout dépaysé. Il n'y a trouvé qu'un lieu de rendez-vous et matière à une petite chanson:
Jolie fillette, voulez-vous venir Voulez-vous venir, voulez-vous venir, Jolie fillette, voulez-vous venir Vers les bouleaux d'Aberfeldy?
Maintenant l'été brille sur les pentes fleuries, Et joue sur les ruisselets de cristal; Venez, allons passer les jours clairs Sous les bouleaux d'Aberfeldy.
Les petits oiselets chantent joyeusement, Tandis qu'au-dessus d'eux les noisetiers pendent, Ou ils volètent légèrement d'une aile folâtre, Dans les bouleaux d'Aberfeldy.
Les parois se dressent comme de hauts murs, Le ruisseau écumant, rugissant, profondément tombe, Sous une voûte de verdures penchées et odorantes, Sous les bouleaux d'Aberfeldy.
Les âpres escarpements sont couronnés de fleurs, Tout blanc le ruisseau se verse en cataractes, Et, remontant mouille, d'averses de brouillard, Les bouleaux d'Aberfeldy.
Que les dons de la Fortune volent au hasard, Ils n'obtiendront jamais un souhait de moi; Suprêmement heureux avec l'amour et toi, Dans les bouleaux d'Aberfeldy.
Burns avait l'œil si juste qu'il ne pouvait pas ne pas saisir quelques-uns des traits constitutifs de ce site. Il a aussi, on le voit, éprouvé que ce séjour étrange semble fait pour des caresses. Mais le fond mystérieux et les larges proportions ont échappé à son esprit précis et moyen. Il n'est pas à l'échelle de la nature, il a tout rapetissé, réduit; et, par là même, laissé en dehors l'expression du paysage.
Il en est de même pour la pièce écrite sur les cascades de Bruar. Celles-ci ont un caractère tout opposé aux chutes d'Aberfeldy. Une montagne de granit fendue en deux; dans cette cassure, un torrent déroule. Tout est nu; pas d'arbres, pas un arbuste, rien que des rocs gris et rouges, des cascades, et du ciel. C'est une stérilité puissante; on dirait la désolation inexorable et définitive d'un cataclysme qui a, sur ce point, vaincu à jamais la vie. Le paysage, déchiré par un spasme gigantesque, âpre, farouche, brûlé, ressemble à un champ de bataille de Titans; un chaos de pierres, des entassements, des écroulements de rocs, entre de monstrueux escarpements tourmentés, hérissés de brisures et de saillies qui semblent, tant elles sont violentes et incohérentes, produites par un craquement subit. Elles ont l'air d'un arrêt dans un effondrement. Une lutte affreuse se poursuit; les rocs sont rongés et tordus par l'eau qu'ils brisent et tordent à leur tour, une convulsion démesurée continue à rouler dans ce paysage tourmenté par tant de convulsions. La clameur du torrent, que rien ne brise ou n'assourdit, monte des gouffres, rauque et brutale. Les chutes puissantes s'étagent en une suite de gradins énormes et disloqués. De vieux ponts de pierre, qui traversent le ciel, tout en haut, semblent faire partie de la montagne et y mettent une sorte de chemin dantesque. En été, il n'y a sur ce sol d'autres ombres que les ombres raides, inanimées et noires des rochers; leurs cassures brusques, leurs pans durement déchiquetés et leur couleur sombre bouleversent encore davantage ce sol désordonné. On se demande entre les mains de quel poète cette puissante révélation aurait toute sa force. On pense à un Byron d'une étreinte plus précise, ou plutôt encore à un Milton qui aurait cherché sur la terre les places de malédiction.
Qu'y a découvert Burns? Ici encore il a trouvé un coin de vérité. Il a bien senti que l'impression dominante de ce lieu était la disparition ou l'impossibilité de la vie. Mais, au lieu de laisser ce sentiment dans le paysage en conservant à celui-ci sa grandeur, il l'en a extrait, l'a encore rapetissé en l'appliquant à un détail. Il imagine que ces cascades de Bruar, fâchées d'être appauvries par le soleil, demandent à leur propriétaire, le duc d'Athole, de planter leurs rives d'arbres, afin que les poissons ne meurent pas sur les pierres desséchées, que les oiseaux y trouvent un abri, le lièvre une cachette, les amoureux de l'ombre et le poète un endroit où il puisse rêver.
My lord, je le sais, votre noble oreille Ne résiste pas à la souffrance; Enhardi ainsi, je vous prie d'écouter La plainte de votre humble serviteur: Comment les rayons brûlants du hardi Phébus, Flamboyants d'orgueil estival; Séchant, flétrissant tout, épuisent mes ruisseaux écumants, Et boivent mon flot de cristal...
Hier je pleurai presque de dépit et de rage Quand le poète Burns arriva, De ce que je me faisais voir à un barde Avec mon canal à demi sec; Je le sais, un panégyrique en rimes Me fut promis, tel que j'étais; Mais, si j'avais été dans ma splendeur, C'est à genoux qu'il m'eût adoré.
Ici, écumant, tombant de rocs fendus, Je cours en détours puissants; Là, mon torrent bouillonnant jette une haute fumée, Mugissant sauvagement en une cascade; Quand je reçois toutes les sources et les fontaines Telles que la Nature me les a données, Je vaux, bien que je le dise moi-même, La peine qu'on fasse un mille pour me venir voir.
Si donc mon noble maître voulait Combler mes plus hauts souhaits, Il ombragerait mes rives de hauts arbres, Et de jolis buissons épandus. Alors, avec un double plaisir, my lord, Vous errerez sur mes rives, Et écouterez maint oiseau reconnaissant Vous dire des chansons de gratitude.
La grise alouette, gazouillant follement, S'élèvera vers les cieux; Le chardonneret, le plus gai des enfants de la musique, Se joindra doucement au chœur, Au merle fort, à la grive claire, Au mauvis doux et moelleux; Le rouge-gorge égayera l'Automne pensif Sous sa chevelure jaune.
Ceci aussi leur assurera un abri, Pour les protéger contre l'orage; Et le timide lièvre dormira en sûreté, Aplati dans son gîte herbeux; Ici le berger viendra s'asseoir, Pour tresser sa couronne de fleurs, Ou trouver une retraite, un abri sûr Contre les averses vite descendues.
Et ici, se glissant doucement, tendrement, Le couple amoureux se rejoindra, Méprisant les mondes avec toute leur richesse, Comme un soin vide et vain. Les fleurs donneront à l'envi leurs charmes, Pour embellir l'heure céleste, Et les bouleaux étendront leurs bras embaumés, Pour cacher les tendres embrassements.
Peut-être ici aussi, au printemps, à l'aurore, Un barde pensif pourra errer, Et voir l'herbe fumante, humide de rosée, Et la montagne grise de brouillard; Ou bien, vers la moisson, sous les rayons nocturnes Doucement parsemés dans les arbres, Délirer en face de mon flot sombre et rapide, Dont la voix rauque s'enfle avec la brise.
Ce que Burns a écrit pendant ce voyage qui se rapproche le plus du caractère du site est le fragment sur les fameuses chutes de Foyers, près d'Inverness. C'est encore, remarquons-le, une vue particulière et dramatique. Cette cataracte de Foyers est d'une grandeur redoutable, elle se précipite perpendiculairement, d'une hauteur de deux cents pieds, dans un bassin de rochers énormes, avec un grondement d'orage, en envoyant en l'air une telle colonne de buée et de poussière d'eau qu'on l'a appelée la «chute de la fumée».
Parmi des collines vêtues de bruyères et d'âpres bois, La rugissante Foyers verse ses flots aux bords moussus; Jusqu'à ce qu'elle se lance sur les amas de rocs, Où, à travers une brèche informe, son cours retentit. Haut en l'air, forçant leur chemin, les torrents tombent, En bas, se creusant d'une profondeur égale, une houle écume, La nappe blanchissante descend rapide sur le roc, Et déchire l'oreille étonnée de l'Écho invisible. Obscurément aperçue, à travers un brouillard qui monte et d'incessantes averses, La hideuse caverne assombrit son vaste cercle; Et toujours, à travers la brèche, la rivière peine douloureusement, Et toujours, au-dessous, bouillonne le chaudron horrible...
Où, vers la moisson, sous les rayons nocturnes Doucement parsemés à travers les arbres, Il viendra délirer devant mon flot sombre et rapide Dont le cri rauque s'enfle avec la brise.
Il faut dire cependant que ce voyage de Burns fut fait dans les conditions les plus défavorables. Ce n'est pas une façon de visiter les Highlands que de les traverser au galop, enfermé, en compagnie de Nicol, dans une chaise de poste, qui ne laisse voir qu'un carré de paysage toujours fuyant. Si Burns avait parcouru le pays à pied ou sur Jenny Geddes, s'il avait eu la tête en plein paysage, le regard libre, et ces arrêts faciles qu'on fait en s'appuyant sur son bâton, ou en retenant la bride de son cheval, s'il avait eu de ces journées entières où il semble qu'en marchant on emporte avec soi des horizons, l'influence morale d'un paysage, qui souvent commence par une sensation physique d'air frais ou de lumière, serait peut-être entrée en lui. Mais il voyagea dans une boîte avec un butor.
Au cours du voyage il avait fait visite à Harvieston, à des parents de son ami Gavin Hamilton de Mauchline. Il y avait rencontré une jeune fille, aimable et intelligente, nommée Margaret Chalmers, avec laquelle il entretint pendant quelque temps une correspondance amicale. Mais le sentiment qui aurait pu naître de ces rapports n'aboutit point et Miss Chalmers ne reste dans l'histoire de Burns que comme un des correspondants à qui il a adressé quelques-unes de ses lettres les plus intéressantes.[Lien vers la Table des matières.]
III. L'HIVER DE 1787-1788. INCERTITUDES. — L'ÉPISODE DE CLARINDA. — DÉPART DÉFINITIF D'ÉDIMBOURG. — LE MARIAGE.
Cependant il ne semble nullement fixé sur le lendemain. Cette question devait le préoccuper avant tout. Lorsqu'il aurait touché les quelques centaines de livres sur lesquelles il pouvait compter, qu'allait-il faire? Il fallait trouver à vivre. Son intention très sage, étant données toutes circonstances, était de se remettre fermier. Mais où trouver une ferme? Il songeait bien à celles que Mr Miller lui avait offertes et qu'il avait vues près de Dumfries. Le pays lui plaisait; c'était une grande considération pour lui. Il s'imaginait une jolie existence de fermier poète, qui après tout ne semble pas irréalisable. Il en parlait avec beaucoup de bonne grâce et de raison. Ce qu'il demandait ne semble pas excessif et on aime à se figurer qu'il eût pu l'obtenir.
Il est vraisemblable que cet arrangement eût été la chose la plus heureuse pour lui. Matériellement, la direction de la ferme eût gagné à être entre les mains d'un homme doué des qualités de vigilance et d'assiduité qui faisaient défaut à Burns. Et ce qui est plus important encore, celui-ci aurait eu près de lui un soutien moral et un exemple. Il aurait retrouvé dans Gilbert le frère des jeunes années, l'ami, le confident, le conseiller grave et cher, dont le silence devait être parfois un reproche et dont le dévouement était une force. Quelque chose de l'ancienne vie, de ces glorieuses années de Mossgiel, aurait survécu dans cette association des deux frères. Il y avait tant de liens et de tendresse entre ces deux cœurs si différents, l'ardeur de l'un eût été tempérée par la sagesse de l'autre. Gilbert prenant la responsabilité, Robert aurait donné son travail et gardé sa liberté d'esprit. On aurait peut-être revu des mois comme ces mois extraordinaires de la fin de 1785. Malheureusement la combinaison de Dumfries ne devait pas échouer.
Ces incertitudes allaient et venaient sur un mauvais état d'esprit, qu'elles contribuaient à entretenir. Il semble que les succès et les triomphes de l'année précédente ne se soient pas renouvelés. La curiosité était satisfaite, l'intérêt amorti, l'enthousiasme tombé. On n'entend plus parler de réceptions, d'invitations, de salons. Une froideur, un éloignement sont intervenus entre le poète et la haute société. Il ne fréquente guère plus que des hommes de position sociale moyenne comme Nicol, Ainslie, Cruikshank un collègue de Nicol. Où est le temps où il faisait tourner toutes les têtes et augmenter le prix des bonnets de gaze? On peut tenir pour certain que son amour-propre souffrit de cet abandon. On sent percer cette blessure a la façon dont il parle de la difficulté qu'il y a pour les grands à rester les amis d'hommes d'un rang plus humble.
Lorsqu'elle vient s'ajouter à l'incertitude de la vie matérielle, rien n'est plus propre que cette sensation d'abandon, pour engendrer la défiance de soi, la méfiance de l'avenir, une détresse qui pénètre tout l'être. Cette souffrance se complique lorsqu'un homme poursuit, comme Burns, deux existences presque contradictoires. Celui qui resserre ses efforts à maîtriser les conditions matérielles de la vie peut se sentir hardi; il applique un vouloir unique à un but unique; il peut espérer les joies du travail et du succès s'activant l'une l'autre; s'il a de la volonté et de la santé, il a toutes chances, plus ou moins brillamment, de gagner la partie. Mais lorsqu'un homme veut vivre de deux vies superposées, lorsqu'il a dessein de n'établir la vie ordinaire que pour mener en dehors et au-dessus d'elle une vie désintéressée, lorsqu'il estime sa réussite, non d'après ce que la première lui donnera mais d'après ce qu'il obtiendra de la seconde, celui-là peut bien être troublé. La chose qu'il entreprend est difficile, presque irréalisable. D'abord, parce qu'il est peu probable qu'il soit doué pour deux genres d'effort si différents. Puis, le temps et l'énergie qu'il portera d'un côté, il souffrira de l'enlever à l'autre; la victoire même ne tardera pas à lui sembler vaine et achetée trop chèrement. Ou bien il sera négligent ouvrier de la vie pratique; la misère arrivera, les ronces et l'herbe envahiront sa maison, tandis qu'il cultivera ses lis; ou bien, s'il construit solidement son existence, il s'apercevra qu'il s'est dépensé à une besogne inférieure, et que, comme un fondeur imprudent, il a usé son feu et son bronze pour un piédestal tandis qu'il n'en reste plus pour la statue. Burns sentait confusément qu'il entreprenait une chose impossible, car il n'y a guère de besogne qui ne demande les deux mains. Il comprenait ce qu'il y avait d'incompatible entre ses deux désirs; ce manque de décision faisait naître l'inquiétude, et il en souffrait, se sentant très seul.
Vous et Charlotte, vous êtes deux places de repos favorites pour mon âme, dans sa marche errante à travers le désert fatigant, plein d'épines de ce monde. Dieu sait que je ne suis pas fait pour la lutte: je m'enorgueillis d'être un poète et j'ai besoin qu'on me juge un homme sage; j'aimerais à être généreux et je désire être riche. Après tout, j'ai bien peur d'être un homme perdu. «Il y a des gens qui ont un tas de défauts, et je ne suis qu'un pauvre mal-chanceux».
Pour clore les mélancoliques réflexions qui sont au bas de la feuille précédente, j'y ajouterai un morceau de dévotion, communément connu dans le Carrick sous le titre de «les grâces du Tisserand».
La misanthropie que nous avons vue éclater à Mauchline et qui semblait s'être dissipée un peu aux agitations du voyage, l'a repris et lui murmure de nouveau des choses amères. Quelques jours avant cette lettre, il citait deux vers qu'on croirait écrits par Swift.
«Mes affaires me ressemblent, elles ne sont pas ce qu'elles devraient être, cependant elles sont meilleures que ce qu'elles paraissent être.
Je vous prie, cher Monsieur, de ne faire aucun arrangement pour que nous allions chez Mr Ainslie (un parent du jeune homme) ce soir. En examinant mes engagements, ma constitution, le présent état de ma santé, quelques menus chagrins d'âme, etc., je trouve que je ne puis souper en ville ce soir.
On voit dans quel triste état d'esprit il se trouvait et combien peu ce séjour ressemblait à celui de l'année dernière. L'enthousiasme qui l'avait attendu et les espérances qu'il avait apportées étaient choses du passé.
La séparation était venue avec ses émotions, ses anxiétés, ses lenteurs et ces scènes cruelles, ces tentatives du mari qui, par instants, est mordu du regret d'un bonheur gaspillé, se retourne vers des souvenirs chers, voit ce qu'il a perdu et, sous les colères et les emportements, est ressaisi par des liens profonds, des joies, des impressions, qui ne veulent pas mourir. Ce sont alors des supplications pour obtenir une entrevue qui doit être la dernière et dont on espère qu'elle en amènera d'autres. «Demain matin, je quitte ce pays pour toujours, c'est pourquoi, je souhaite beaucoup être un quart d'heure avec vous, ma très chère Nancy, c'est la dernière soirée probablement où vous aurez jamais une occasion de me voir dans ce monde[819].» Ce sont ces appels à la pitié dans la forme tragique qu'ils prennent volontiers, et le retour de ces appellations caressantes et familières qui veulent faire plaider le passé. Et ce sont encore les refus de la femme, émue malgré tout par cette évocation des premières tendresses et des jours où elle crut être heureuse, prise de compassion, troublée par ces cris qui peuvent être sincères, hésitante. «Je consultai mes amis; ils me déconseillèrent de le voir, et comme je pensais qu'il n'en pouvait sortir aucun bien, je déclinai cette entrevue[819].» Le plus poignant épisode peut-être des séparations, la lutte pour les enfants, n'avait pas fait défaut. M. Mac Lehose, croyant ainsi réduire leur mère, les lui avait enlevés; il comptait que pour les ravoir elle céderait et reviendrait à lui. Elle avait tenu bon. Et lui, vaincu sur ce point et incapable de les élever, les lui avait rendus. Mais qui peut dire les transes et les déchirements de pareilles épreuves? Après la séparation, qui avait eu lieu à la fin de 1780, M. Mac Lehose était resté en Écosse pour cette bataille désespérée. Il en était parti en 1782 pour Londres où, après avoir vécu dans toute sorte de désordre, il avait fini par être mis en prison pour dettes. Les siens ne l'en avaient retiré qu'à la condition qu'il s'expatrierait. Il était parti en 1784 pour la Jamaïque, où l'on disait qu'il était en train de prospérer; il s'était établi comme homme de loi et y faisait fortune. Quant à Mrs Mac Lehose, elle s'était établie à Édimbourg depuis 1782.
En réalité et en regardant de plus près, on sent, au-dessous d'une sentimentalité un peu factice entretenue par des lectures, on sent une femme fort raisonnable, fort pratique, à qui il n'a manqué qu'un foyer pour être une excellente épouse, faite pour une vie régulière et un bonheur tranquille. Elle était née pour être heureuse et rendre heureux, si elle avait été placée dans des conditions normales. Mais quand certains sentiments capitaux ne reçoivent pas un minimum de satisfaction, ils s'exaspèrent; ils deviennent des révoltés. Cette disette les pousse plus loin qu'ils n'auraient jamais rêvé d'aller, et des natures qu'un peu de contentement eût gardées paisibles, deviennent capables de violence. La moitié des excès de passion est produite par le manque d'un peu de bonheur, à l'heure voulue.
Au moment où nous la rencontrons, elle vivait à Édimbourg dans une situation assez délicate et assez difficile. Sa jeunesse et sa beauté rendaient plus dangereuse cette vie de femme isolée. Elle était pauvre en même temps. Ses faibles revenus ne lui suffisaient pas pour élever ses enfants. Elle avait reçu, pendant quelque temps, huit livres de la corporation des chirurgiens de Glasgow, probablement en souvenir de son père, et dix livres de celle des gens de loi, à laquelle avait appartenu son mari. Mais ces secours lui avaient été retirés parce que Mr Mac Lehose, prospérant à la Jamaïque, était en état d'élever ses enfants. Mr Mac Lehose n'y songeait guère et sa femme se trouvait au bord de la gêne. Heureusement elle avait un ami dévoué. Son cousin Craig, avocat, homme instruit et distingué, un des collaborateurs de Mackenzie au Miroir, lui venait en aide, avec une délicatesse presque touchante. Il en était silencieusement épris, il continua à l'aimer et à veiller sur elle toute sa vie, sans être aimé en retour. Ce fut l'ami dévoué et sacrifié qui se trouve dans la vie de tant de femmes. Il passe, dans un coin de cette histoire, comme une figure sympathique.
En même temps, elle traversait, depuis longtemps déjà, une crise intérieure, d'ailleurs inévitable. À la suite de sa séparation, la nouveauté du malheur, le besoin de repos qui suit des scènes cruelles, les difficultés matérielles de l'existence l'avaient d'abord absorbée. Mais elle avait vingt-quatre ans. La vivacité de ses sentiments s'était réveillée peu à peu. Son cœur avait senti un vide, une tristesse. Bien qu'elle ne fût pas d'une nature très poétique, elle s'était tournée vers la poésie. Elle essayait de se tromper avec des vers, comme on le fait avec la musique qui, devenue plus riche, plus expressive et plus précise, a pris, de nos jours, pour beaucoup d'âmes souffrantes, la placé de la poésie. Ce besoin d'aimer ne trouvant pas d'issue, était retombé en mélancolie. Le désœuvrement de son cœur laissait place à des rêveries. Elle se disait, dans ses promenades écartées, qu'il est cruel de ne pas aimer, ce qui est bien près de se dire qu'il est doux d'aimer. «Sa première composition, était «des paroles à un merle» qu'elle avait entendu chanter, sur un arbre, près de l'endroit où le couvent de Ste-Marguerite a été depuis établi. Les vers, qui ont une douceur plaintive, disent assez quelles étaient ses pensées.
Quant à Burns, il était aussi dans un singulier état d'esprit, mais en sens inverse. Il traversait lui-même une crise non d'aspiration mais de décroissement. Il était venu à un point où un homme tel que lui commence à sentir décroître le pouvoir qu'il a eu sur les femmes. Quelque chose l'a averti que l'assurance et l'entreprenante familiarité de la jeunesse ne lui siéent plus, parce qu'il n'a plus la gaîté et la souplesse qui les rachètent si elles échouent. Ce qu'il dit a maintenant trop de poids, ne se prend plus en jeu. Il s'aperçoit vaguement qu'un intervalle s'est établi entre lui et la beauté riante, et qu'il lui semble grave. Il en conçoit une sorte de timidité, de défiance de soi-même et de dépit, qui mènent à l'ironie. Tout cela est bien avoué dans ce qu'il disait de lui-même:
Il avait abusé de son cœur et avait usé certaines façons d'aimer. Mais il ne les avait pas épuisées toutes. Il devait renoncer à l'amour qui a la grâce des années légères. Il était trop triste désormais pour le goûter, et trop inquiétant pour l'inspirer. Mais il pouvait connaître celui des âmes endolories et expérimentées, qui se recherchent pour panser réciproquement leurs souffrances; l'amour sans allégresse, qui souffre de la perspicacité que lui a apprise la vie, mais qui connaît l'âpre orgueil ou la joie très douce de vaincre ou de guérir le passé, dans un cœur où le passé a laissé des trophées ou des blessures. Il faut, pour posséder tout le triomphe ou toute la mansuétude de cette forme tardive de l'amour, une âme d'une combativité impérieuse qui touche à la dureté, ou d'une noble indulgence qui va presque à la sagesse. Il est peu probable que l'une ou l'autre se rencontrent chez Burns, mais il est intéressant de voir comment il traversera cette phase de passion, qui forcément devait se trouver sur son chemin.
Ces amours commencent volontiers par des impressions intellectuelles et ils en vivent en partie, car ils appartiennent à une période où le corps n'a plus toute sa beauté et où, par contre, l'esprit a toute sa force. Il y avait donc bien des affinités entre Burns et Mrs Mac Lehose. Il trouvait en elle une femme plus instruite, plus distinguée, plus dame, que celles qu'il avait connues. Il était inévitable qu'elle serait attirée par son génie. Ce fait même qu'elle n'avait pas une très haute distinction la rendait plus accessible. Elle n'avait pas autour d'elle ces délicatesses excessives et factices qu'eût froissées ce qu'il y avait nécessairement de fruste et de rude en lui. Elle touchait directement sa force et son intelligence. Il n'y avait pas même entre eux ce léger grillage de raffinements de manières qui parfois se dresse entre un homme supérieur et une femme très élégante.
Elle s'était enthousiasmée pour le poète et, depuis quelque temps, elle pressait une de ses amies, vieille fille, Miss Nimmo, liée avec Miss Chalmers, de le lui faire connaître. Vers les premiers jours de décembre, Miss Nimmo cédant à ses sollicitations, l'invita à passer une soirée avec Burns. Elle fut sans doute éblouie et charmée par sa parole. L'entrevue se termina par une invitation à venir prendre le thé chez elle, le jeudi suivant, qui était le 6 décembre. Quelque chose survint qui fit remettre la réunion au samedi. Burns avait alors l'intention de s'éloigner d'Édimbourg, la semaine suivante, comme il résulte de la lettre qu'il écrivit pour accepter le changement de jour:
Si les choses s'étaient passées ainsi, cette rencontre ne se fût pas distinguée de tant d'autres. C'eût été une soirée d'admiration de plus. Ce fut un accident matériel qui, en retenant Burns à Édimbourg plus longtemps qu'il ne le pensait, donna à ces relations le temps de se développer et d'entamer leurs deux vies.
Le lendemain de cette lettre, la veille même du jour attendu, une voiture, dans laquelle il se trouvait, fut renversée par la faute du cocher ivre. Il fut rapporté chez lui, avec un genou fortement contusionné, qui devait le garder à la chambre pendant six semaines. Sans cet accident, il est probable que ses rapports avec Mrs Mac Lehose auraient été coupés court, par son départ prochain. Il lui écrivit, pour s'excuser, une lettre dans laquelle il y a déjà une pointe de ferveur:
«Je puis dire avec vérité, Madame, que je n'ai jamais rencontré dans ma vie de personne que j'aie plus anxieusement souhaité de revoir que vous. C'est ce soir que j'allais avoir ce très grand plaisir dont la pensée me grisait; mais une malheureuse chute de voiture m'a tellement contusionné au genou que je ne puis bouger la jambe du coussin. Ainsi, si je ne vous revois plus, je ne reposerai pas dans mon tombeau, de chagrin. J'étais vexé jusqu'à l'âme de ne pas vous avoir rencontrée plus tôt. J'avais pris la résolution de cultiver votre amitié, avec l'enthousiasme de la religion; mais c'est ainsi que la Fortune m'a toujours servi. Je ne puis supporter l'idée de quitter Édimbourg sans vous voir. Je ne sais pas comment expliquer cela: je m'éprends étrangement de certaines personnes et je me trompe rarement.
Voyez avec quelle rapidité les choses prennent forme et avec quelle précision la question se pose dès le début. Un peu alarmée par cette lettre, Mrs Mac Lehose veut le ramener à leur point d'entente. Ses paroles ne manquent ni de justesse ni de dignité. Mais elle ne s'aperçoit pas que cette défense ne fait que donner plus de passion à l'attaque, et qu'il y a des cas où le seul moyen est de ne pas comprendre. Combien de femmes ont écrit ceci, ou à peu près, et de bonne foi!
Il faut entendre avec quelle indignation Burns se défend! Il est resté immobile et stupéfait, comme les amis de Job quand ils l'aperçurent! Quoi! «s'adresser à une femme mariée!» Il a tressailli comme s'il avait vu le spectre de celui qu'il aurait offensé. Il se rappelle ses expressions. Quelques-unes, il est vrai, sont discutables, mais c'est par habitude et bien malgré lui. Son cœur, s'il a péché, c'est bien peu.
Le plaidoyer est habile, avec ce qu'il faut de bonne humeur pour diminuer ce qu'on a dit, avec ce qu'il faut d'aveu pour le maintenir, et ce qu'il faut de flatterie pour en faire entendre davantage.
Mrs Mac Lehose fut-elle facilement dupe de ces belles protestations? Sans doute quelque chose en elle voulait être persuadé. Elle envoya à Burns quelques vers assez bien tournés qu'elle signa, selon le goût du temps pour les noms supposés, du nom de Clarinda. Désormais Burns, pour se mettre à l'unisson, lui écrivit sous celui de Sylvander, et à partir de ce moment ils ne s'appellent plus autrement dans la suite de cette correspondance.
L'indignation de Burns n'était, on le suppose bien, qu'un feu de paille. À quelques jours de là, il écrit une longue lettre où toutes les déclamations, les sympathies, infaillibles en pareil cas, sont mises en jeu. Pourquoi est-elle malheureuse? Pourquoi l'a-t-il connue si tard?
On voit avec quelle habileté et quel enthousiasme apparent, peut-être avec quelle inconscience, le séducteur poursuit son chemin. Il y a un passage bien perfide, mais bien joli et bien séduisant:
La chose est dite, mais de quelle façon légère et caressante. Cette dernière phrase est, dans le texte, d'un coloris et d'une saveur tout à fait exquis. La première tentation ne se servit pas avec plus de sophisme et de sensualité du parfum d'un fruit. Cela devient presque de la poésie.
La pauvre Clarinda a beau faire, elle a beau roidir sa réponse, y mettre des raisonnements, rectifier les mots, marquer des bornes, se faire raisonnable et raisonneuse, elle est gagnée.
En dépit d'elle, le poison a pénétré ses précautions, ses restrictions, sa froideur même. Il y a dans ces lignes qui veulent être rigides, un consentement. Le premier pas est fait dans le sentier périlleux; la première, l'imperceptible concession qui en contient tant d'autres; l'initiale minute de faiblesse d'où sortira un avenir chargé de souffrances, par cette sorte de logique et de déduction effrayante des choses dont George Eliot a si vigoureusement marqué la marche, les exigences et la cruauté.
Pendant qu'elle suivait la vie antérieure de l'homme qui pénétrait dans la sienne, elle était aux prises avec une préoccupation intime où est la preuve qu'elle était sincère dans son rêve d'une amitié paisible. Elle se demandait s'il en était capable, et elle s'alarmait de n'en pas trouver de traces ou de germe, dans cette existence, où tant de sentiments avaient pris place. Cette inquiétude lui donnait une perspicacité très aiguë, comme lorsqu'un intérêt majeur avive l'esprit, l'aiguise sur un point unique. Elle avait mis le doigt sur l'incapacité, où sont des natures comme Burns, d'éprouver vis-à-vis d'une femme un sentiment désintéressé. Elle devinait la fragilité de son rêve.
Quant à Burns, tout entier à lui-même, comme presque toujours lorsque ses habitudes de cœur étaient en jeu, ayant moins souci de connaître que d'entraîner, il semble n'avoir rapporté de cette entrevue que la satisfaction de quelques instants aimables.
Certains jours, certaines nuits, que dis-je, certaines heures comme «les dix justes de Sodome» sauvent le reste des insipides, ennuyeux et misérables mois et ans de la vie. C'est une de ces heures que ma chère Clarinda m'a accordée hier soir.
Une heure bien passée En de si tendres circonstances, pour des amis Vaut mieux qu'un siècle de temps commun.»
La remarque qui précède s'étend à toute la correspondance. Il y a bien plus de fines et pénétrantes observations de Clarinda sur lui, que de lui sur elle. Elle lui a dit des choses qui, pour la justesse, et la pénétration n'ont été égalées, sur certains points, par aucun autre témoignage. On pourrait à peu près recomposer le caractère de Burns avec les traits qu'elle a soulignés. Par lui, on ne sait rien d'elle. C'est qu'elle s'occupait de lui et l'étudiait anxieusement, et que lui ne s'occupait que d'aimer.
Je ne nierai pas, Sylvander, que la soirée d'hier ait été une des plus délicieuses que j'aie jamais connues. Peu d'instants pareils tombent en lot aux mortels. Peu de ceux-ci, extrêmement peu, sont faits pour goûter un plaisir si raffiné. Mais, bien que notre plaisir ne nous ait pas conduits au-delà des limites de la vertu, mes réflexions d'aujourd'hui n'ont pas été sans un mélange de regret. L'idée de la peine que cette entrevue, si elle était connue, aurait causée à un ami auquel je suis liée par les liens sacrés de la reconnaissance (d'elle seule); l'opinion que Sylvander a pu se former de mon manque de réserve; et, par dessus tout, quelques craintes que le ciel peut ne pas m'approuver dans la situation où je suis... tout cela m'a causé une nuit sans sommeil; et bien que j'aie été à l'église, je ne suis nullement bien.
C'étaient ces premiers scrupules qui, à l'origine d'une erreur, flottent dans les âmes, à peine discernés de la manière d'être, semblables à ces organismes amorphes, transparents, confondus avec l'eau, et qui plus tard feront place à des monstres compliqués, armés de tout ce qui déchire et torture. Ces remords en formation sont un indice qu'un travail intérieur se poursuivait en elle, et qu'elle avait plus lieu de s'alarmer qu'il n'apparaissait au dehors. Il y a, dans ces histoires de cœur qui avancent par mines et secrets couloirs de taupes, des mouvements inattendus qui révèlent la marche souterraine.
Quant à Burns il essayait de rassurer Clarinda de la façon suivante, un peu trop simple:
S'il suffit de frapper fort pour toucher juste, voilà qui devait réussir.
Il écrivait, de son côté, une lettre qui donne l'idée de la déclamation insipide et de l'orgueil puéril de certaines parties de cette correspondance.
Samedi soir, 10 heures ½.
«Quelle délicatesse de bonheur je savourais hier à ce moment-ci! Ma toujours très chère Clarinda, vous avez dérobé mon âme; mais vous l'avez affinée et élevée: vous lui avez donné un sens plus fort de la vertu et un goût plus fort pour la piété. Clarinda, première de votre sexe, si jamais votre aimable image s'efface de mon âme,
Puisse-je être perdu sans un œil pour pleurer, Et ne pas trouver de terre vile assez pour m'ensevelir.
Toute cette partie de leur correspondance ne se lit qu'avec un sentiment pénible, qui tient de la pitié et de l'irritation, tant on est incertain de savoir si l'homme qui l'a écrite était sincère ou impudent dans ses déclamations. C'est un mélange écœurant de protestations de fidélité et d'apostrophes à la Divinité, qui affectent la forme de prières. On dirait que, volontairement, Burns a choisi cette phraséologie d'église pour endormir les scrupules religieux de Clarinda et donner à ses déclarations un air de dévotion.
Clarinda, puis-je compter sur votre amitié pour la vie? Je pense que je le puis! Toi, Sauveur tout puissant des hommes! J'ai jusqu'à présent trop négligé ton amitié; me l'assurer sera mon souci constant, pendant tous les jours et les nuits futurs de ma vie. L'idée de ma Clarinda s'ensuit:
Cache-la, mon cœur, dans ce vêtement secret, Où, mêlée à celle de Dieu, sa chère pensée repose.
Mais je redoute l'inconstance, imperfection qui résulte de la faiblesse humaine. Rencontrerai-je une amitié qui défie les années d'absence, et les chances, et les changements de la fortune? Peut-être «ces choses-là existent-elles». Il y a un seul honnête homme, de qui j'espérerais une telle chose; mais qui, excepté un écrivain de romans, pourrait croire à un amour qui promettrait pour toute la vie, en dépit de la distance, de l'absence, des chances, des changements, et cela, avec de frêles espérances de possession?
Pour ma part, je puis me répondre moi-même à ces deux exigences: «Tu es cet homme-là.» J'ose, avec une froide résolution, j'ose déclarer que je suis cet ami et cet amant. Si le sexe féminin est capable de telles choses, Clarinda l'est. Je croîs qu'elle l'est, et je sens que je serai misérable, si elle ne l'est pas. Il n'y a pas une des vertus qui donnent de la valeur, ou des sentiments qui font honneur au sexe, qu'elle ne possède à un degré supérieur à toutes les femmes que j'ai jamais vues: son esprit exalté, aidé un peu peut-être par la situation où elle se trouve, est, je le pense, capable de cet enthousiasme d'amour noblement romanesque. Puis-je vous revoir mercredi soir? Le mercredi, qui viendra ensuite, sera, je le prévois, un jour haï de nous deux.... Trois soirées, trois soirées au vol rapide, avec des ailes de duvet, sont tout le passé; je n'ose pas calculer le futur....
La lettre, incompréhensible, était complétée par un post-scriptum singulier qui l'explique peut-être et qui révèle certains côtés de la vie de Burns, à cette époque. Rentrant le soir, gris, après les potations qui avaient suivi le dîner, lequel commençait alors à trois heures, il ajoutait ces paroles comme excuse:
«Me voici... absolument impropre à finir ma lettre, tout jovial après un bol qu'on a fait circuler constamment depuis le dîner jusqu'à présent. Je n'ai pas d'idées distinctes de rien, sinon que j'ai bu deux fois votre santé, ce soir, et que vous êtes tout ce que mon âme estime de cher en ce monde[861].»
Dans la même matinée où il écrivait cette lettre ingénieuse et recherchée, Clarinda lui en adressait une, d'un sentiment plus réel et touchante. Le début sent encore la prétention d'une correspondance littéraire, l'effort et l'arrangement; c'est une longue allégorie où Clarinda comparaît à la barre de la Raison, devant la Religion et la Réputation, et où elle est défendue par l'Amour revêtu d'un voile emprunté à l'Amitié. Mais aussitôt après la simplicité revient, les accents sincères se font jour; bientôt arrivent et sortent les paroles vraies, le cri d'alarme et d'amour, poussé par tant d'âmes faiblissantes, partagées entre la crainte et l'attrait de la faute. Cette lettre est vraiment, par endroits, touchante. On y sent le remords des faiblesses accomplies, la terreur de celles qui restent à commettre, ce mouvement naturel et toujours déçu de la femme qui, se trouvant épuisée de résistance, implore d'être épargnée et ne pose plus d'espoir que dans celui même qu'elle redoute, enfin, cet aveu de lassitude qui est presque un abandonnement. Au-dessus de ce tumulte, règne un sentiment d'honnêteté et de devoir qui s'exprime, non sans éloquence. Ce n'est pas la seule fois où Clarinda a l'avantage sur Sylvander.
«Sylvander, laissons tomber ma métaphore. Je ne suis ni bien, ni heureuse aujourd'hui; mon cœur me fait des reproches d'hier soir; si vous désirez que Clarinda recouvre son repos, repoussez tout ce qui n'est pas permis par la plus stricte délicatesse.
Je ne vous blâme pas, mais moi-même. Je ne dois pas vous revoir samedi, à moins que je ne trouve que je puis me fier à moi-même, pour agir autrement. C'est la Délicatesse, vous le savez, qui m'a attirée vers vous subitement: prenez garde de relâcher ce lien le plus cher et le plus sacré qui nous unit. Souvenez-vous que le bonheur présent et éternel de Clarinda dépend de sa fidélité étroite à la vertu. Heureux Sylvander! qui peut rester attaché au ciel et à Clarinda en même temps. Hélas! je sens que je ne puis servir deux maîtres! Que Dieu ait pitié de moi!
Jeudi soir.
Pourquoi n'ai-je pas eu de vos nouvelles, Sylvander? Tout, dans la nature, me paraît aujourd'hui porter une teinte sombre. Ah! Sylvander!
Le cœur est ce qui, toujours, Nous rend heureux ou malheureux!
Avec quelle force ces vers me sont revenus à la pensée! Ne vous ai-je pas dit quelle misérable l'amour a fait de moi? Je suis capable d'affection au plus haut point pour un homme du mérite de Sylvander, si elle ne devait pas me mener à des folies et à des faiblesses que mon cœur condamne absolument. Je suis convaincue que, sans l'approbation du ciel et de ma propre conscience, l'existence me serait une lourde malédiction. Sylvander, pourquoi les légèretés trop répétées de votre Clarinda ne vous ont-elles pas guéri de la tendresse trop passionnée que vous exprimez pour elle? Peut-être ont-elles diminué votre estime pour elle? Mais je n'ose pas toucher cette corde; cela remplirait la coupe de ma misère présente. Ô Sylvander! Puisse l'amitié de Dieu, que vous et moi avons trop négligée, être, à partir d'aujourd'hui, notre principale étude, notre délice! Je ne puis vivre sans la conscience de cette faveur. J'ai ressenti, tout aujourd'hui, quelque chose de cet état épouvantable. Que dis-je? Quand j'ai approché Dieu avec mes lèvres, mon cœur n'y était pas vraiment!
.... Ne soyez pas fâché, si je vous dis que je désire que notre séparation soit passée. À distance, nous conserverons la même affection de cœur, le même intérêt dans la vie l'un de l'autre; mais l'absence adoucira et restreindra ces violentes agitations du cœur qui, si elles continuaient longtemps encore, retireraient mon âme de ses gonds et me rendraient impropre aux devoirs de la vie.
Vous et moi, nous sommes capables de cette ardeur d'amour pour laquelle la vaste création n'offre pas d'objet suffisant. Cherchons à la reposer dans le sein de notre Dieu. Donnons ensuite une place à ceux qui sont les plus chers sur la terre, aux tendres affections de parents, de sœurs, d'enfants!... Je vous dis: «au revoir», avec cette courte prière de Thomson:
À ces confidences, dont le chagrin et la franchise auraient pu le toucher, Burns répondait par des protestations emportées bien plus que sincères. Elles n'ont pas d'émotion, mais une certaine fureur de promesses qui éblouit plutôt qu'elle ne rassure.
Clarinda, ma vie, vous avez blessé mon âme. Puis-je penser que vous êtes malheureuse, même quand votre chagrin n'est pas décrit dans votre pathétique élégance de langage, sans être misérable? Clarinda, puis-je supporter de m'entendre dire par vous que «vous ne voulez pas me voir demain soir—que vous désirez que notre heure de séparation soit venue?» Ne nous en laissons pas imposer par des mots. Si, dans un moment de chère amitié et de tendre jeu, j'ai peut-être franchi la lettre de la loi du décorum, j'en appelle à vous-même, ai-je jamais péché, au moindre degré, contre l'esprit de ses statuts les plus stricts? Mais pourquoi, mon amour, me parler en termes si durs, dont chaque mot me perce jusqu'au fond de l'âme? Vous savez qu'une allusion, la plus légère expression de vos souhaits, est pour moi un commandement sacré.
Réconciliez-vous, mon ange, avec votre Dieu, avec vous-même et avec moi, et j'engage l'honneur de Sylvander—serment, j'ose le dire, auquel vous vous fierez sans réserve—que vous n'aurez jamais plus raison de vous plaindre de sa conduite. Maintenant, mon amour, ne blessez pas notre prochaine entrevue par des regards détournés ou des caresses restreintes. J'ai marqué la ligne de conduite—une ligne, je le sais, exactement à votre goût—et je l'observerai inviolablement. Mais ne montrez pas la moindre inclination à fixer des bornes. Une méfiance apparente là où vous savez que vous pouvez avoir confiance est un cruel péché contre la sensibilité....
Ô Amour et Sensibilité, vous avez conspiré contre ma Paix! J'aime jusqu'à la folie et je ressens jusqu'à la torture! Clarinda, comment puis-je me pardonner d'avoir touché de chagrin une seule corde de votre cœur! Ai-je pu le faire volontairement? Aucune considération, aucun bonheur pourraient-ils me le faire faire? Oh, si vous aimiez comme moi, vous ne voudriez pas, vous ne pourriez pas refuser ou reculer une rencontre avec l'homme qui vous adore—qui mourrait mille morts avant de vous porter tort; et qui doit bientôt vous dire un long adieu!
Tout ce fracas de serments est bien extérieur et bien vide. Ce sont des banalités fouettées d'exclamations. Ce qu'il y a de plus sincère là dedans, ce qui y tremble, c'est un des mauvais éléments de Burns; ce n'est pas autre chose que son ombrageuse susceptibilité, sa jalousie folle de tout ce qui ressemble à un reproche, à un blâme ou à une précaution vis-à-vis de lui. Ce qu'il éprouve est bien plus près de la colère que de la compassion. On dirait que la méfiance de la pauvre femme, qui s'adresse à elle-même autant qu'à lui et contient un aveu autant qu'une défense, est une insulte. Ce qu'il appelait sa dignité, dont il faisait un peu parade et qui était vraiment du courage et de la force en certaines circonstances, était, par moments, puéril et déplacé. Dans cette correspondance, où il y aurait eu si souvent lieu à de la bonté, à des paroles cordiales, c'est elle seule qui donne à ses lettres un peu de sincérité. Il s'en trouve plusieurs parmi elles dont on voit qu'elles ont pu jeter du trouble dans l'esprit de Clarinda, pas une qui ait pu lui amener de l'adoucissement. Qu'on relise avec soin celle qui vient d'être citée, on n'y découvrira pas un mot de réconfort; il n'y a qu'une revendication égoïste pour lui-même, âpre, impérieuse et presque courroucée.
On comprend cependant que cette violence, dont les racines profondes n'étaient pas dans les parties désintéressées du cœur, aient fait illusion à Clarinda, et qu'elle l'ait attribuée au sentiment dont elle était agitée elle-même. Que pouvaient ses hésitations et ses scrupules contre ces promesses solennelles et ces insistances passionnées, et aussi contre la voix qui, plus bas mais constamment, plaidait la même cause en elle-même?
Les entrevues se firent plus fréquentes, se pressèrent, devinrent presque quotidiennes. Ce qu'elles étaient, se laisse deviner dans les lettres de Burns, écrites quand leur trouble n'était pas encore apaisé: des soirées enivrantes et dangereuses, passées dans un compromis, sur une sorte de terrain débattu qui devenait chaque jour plus étroit et plus resserré.
Parfois, il semble que la frontière ait été franchie ou bien près de l'être. À la suite d'une de ces entrevues, Burns écrit:
Et Clarinda, avec un babillage féminin, plus prolixe, un peu naïf, par moments, et cependant aimable, lui écrit de son côté, à propos de la même entrevue:
«Sylvander, quand je pense à vous, comme à mon ami le plus attaché, je suis heureuse; mais quand vous vous présentez à mon esprit comme amant, quelque chose en moi me donne un aiguillon qui ressemble à celui de la culpabilité. Dites-moi comment cela se fait? Cela doit venir de l'idée que j'appartiens à un autre. Quoi! La femme d'un autre! Ô cruel destin! Je suis en vérité, enchaînée dans une «chaîne de fer». Pardonnez-moi, si je vous fais de la peine. Vous savez qu'il faut (j'ai dit: il faut) que je vous dise mes sentiments vrais ou que je me taise. Hier soir, nous fûmes heureux, au delà de ce que la masse du genre humain peut concevoir! Peut-être la «ligne» que vous aviez marquée a-t-elle été un peu outrepassée—vraiment, elle l'a été; mais, bien que je le désapprouve, je n'en ai pas été malheureuse. Je ne suis pas moins convaincue de votre discernement que de votre désir de rendre Clarinda heureuse. Je vous sais sincère quand vous professez l'horreur à l'idée de ce qui la rendrait misérable à jamais. Mais il faut nous garder d'aller au bord du danger. Ah! mon ami, grand besoin aurions-nous de «veiller et de prier!» Puissent ces esprits bienveillants, dont l'office est de «prévenir la chute de la vertu luttant sur le bord du vice», être toujours présents pour nous protéger et nous guider dans les droits sentiers......
Sylvander, je voudrais que vos tendres sentiments fussent plus modérés. Pourquoi vouloir fixer son cœur sur des impossibilités? Prenez-moi simplement comme votre amie (hélas! c'est tout ce que je dois être) croyez-moi, vous me trouverez très raisonnable. Si vous vouliez chérir «l'intelligence mentale» comme vous faites le corps, en vérité, Sylvander, vous feriez de moi un philosophe».
Et plus loin:
«Ah! Sylvander! il faut que mon repos souffre; le vôtre ne le peut pas. Vous pensez que vous avez raison d'aimer Clarinda; toute l'éloquence de Sylvander ne peut me persuader qu'il en est ainsi. Si seulement j'étais libre..., oh! comme je m'abandonnerais à tous les délices de l'amour innocent. Il est, je le crains, trop tard pour parler ainsi, après nous être tellement abandonnés, mais si Sylvander voulait abriter son amour sous le costume permis de l'amitié, Clarinda serait beaucoup plus heureuse!
À lire ces singuliers aveux, exprimés avec une naïveté qui n'est ni sans grâce, ni sans innocence, et qui touchent en faisant un peu sourire, on est tenté d'aller trop rapidement à une conclusion qui paraît inévitable. Mais il y a dans des lettres postérieures des passages qui précisent et limitent la portée qu'il convient d'y attacher et surtout qui mitigent les conséquences qu'on pourrait témérairement en tirer.
«Hier j'étais heureux d'un bonheur «que le monde ne saurait donner». Ce souvenir m'embrase, mais c'est une flamme que «l'Innocence contemple avec un sourire,» tandis que l'Honneur se tient à côté comme une sentinelle sacrée. Votre cœur, vos désirs les plus chers, vos souhaits les plus tendres, tout cela vous appartient, vous pouvez en disposer: votre personne est inapprochable, par les lois de votre pays, et il ne vous aime pas comme je le fais, celui qui vous rendrait malheureuse.
Ce n'est pas là sûrement, le langage d'un amant à sa maîtresse. Quelque difficile qu'ait été la lutte, Clarinda en sortit donc, pour le moment, victorieuse. Elle fut capable du douloureux effort de résister à une des paroles les plus éloquentes qui aient jamais assailli le cœur féminin, et de l'énergie plus profonde encore de faire taire en elle-même des désirs complices. Elle fit davantage. Elle parvint, jusqu'à un certain degré et pendant un certain temps, à amener Burns à cette façon d'amour platonique, bien qu'il protestât de toutes ses forces qu'il était anti-platonique, et il l'était.
Cette situation ne pouvait durer. Il est imprudent de vivre dans le vertige, toujours au bord du précipice, à deux doigts de la chute. Un rien suffit pour que la tête tourne ou que le pied glisse. Clarinda, à qui le bon sens ne manquait pas, s'en rendait compte. Constamment, elle revient sur le même sujet, essayant de ramener des transports qu'elle avait à réprimer aux allures de l'amitié qui se modèrent d'elles-mêmes, comme si on pouvait arrêter dans sa marche une passion qu'on n'a pas su anéantir à son début. Les forces pour la combattre ont diminué de toutes celles qu'elle a prises; lorsqu'on s'aperçoit qu'elle est devenue dangereuse, on est devenu impuissant. Il semble que Clarinda fut lentement gagnée, lentement vaincue, par cette insensible et irrésistible faiblesse. Vers la fin de la correspondance, ses objections, qui restent les mêmes, sont faites d'une voix moins ferme, sur un ton qui devient soumis et comme plaintif. La pauvre et vaillante femme parle comme ces personnes de qui la force se retire, et qui répètent avec douceur ce qu'elles disaient tout à l'heure avec énergie.
Plus loin, dans un passage singulier, qui n'est pas sans une sorte de beauté ni sans force et sincérité de sentiment, quoique un peu artificiel de forme, elle s'écrie:
«Sylvander, je crois que notre amitié sera durable; sa base a été la vertu, une similitude de goûts, d'émotions et de sentiments. Hélas! l'idée de cent milles d'éloignement me fait trembler. À peine m'écrirez-vous une fois par mois, et d'autres objets affaibliront votre affection pour Clarinda! Cependant je ne puis le croire. Oh! que les scènes de la nature vous rappellent Clarinda! En hiver, rappelez-vous les ombres noires de sa destinée; en été, l'ardeur, la cordiale ardeur de son amitié; en automne, ses riches désirs que tous aient l'abondance; et que le printemps vous mette dans l'esprit l'espérance que votre amie puisse vivre assez pour traverser les rafales froides de la vie et revivre pour goûter un renouveau de bonheur! Après tout, Sylvander, les orages de la vie «passeront rapidement et un printemps sans fin enveloppera tout.» Là, Sylvander, je crois que nous nous retrouverons. L'amour là n'est pas un crime. Je vous y donne rendez-vous. Ô Dieu!—je ne puis plus tenir ma plume[867].»
Ces chagrins intimes n'étaient pas le seul dommage que la rencontre de Burns devait porter dans la vie de Clarinda. Ces imprudences de sentiments ont fréquemment leur contre-coup extérieur.
Ce fut simplement, pour lui, comme un coup de fouet. Sa nature ombrageuse se cabra. Quelque chose de sa vieille colère contre les faiseurs de morale le ressaisit. Quand on lui apporta ces nouvelles, il allait dîner; il écrit sur-le-champ quelques lignes furieuses qui partent comme une invective et vont presque jusqu'aux gros mots:
Ma toujours très chère Clarinda, je fais attendre pour dîner une nombreuse compagnie, pendant que je lis votre lettre et que j'écris ceci. Ne me demandez pas de cesser de vous aimer, de vous adorer, dans mon âme; cela m'est impossible: votre repos et votre bonheur me sont plus chers que mon âme. Fixez les conditions selon lesquelles vous désirez que je vous voie; que je corresponde avec vous, et vous les avez. Je ne puis m'empêcher de vous aimer, de m'affliger, de pleurer, de vous adorer en secret: vous ne devez pas me refuser cela. Vous me serez toujours
Je n'ai pas la patience de lire ce griffonnage de puritain. Maudite sophisterie! Vous, Cieux, toi, Dieu de la nature, toi, Sauveur du genre humain, vous contemplez d'en haut, avec des yeux approbateurs, une passion inspirée par la flamme la plus pure, surveillée par la délicatesse et l'honneur; mais l'âme, haute d'un demi-pouce, d'un pitoyable bigot, presbytérien misérable et froid, ne peut rien pardonner qui soit au-dessus de son cœur de basse fosse et de son cerveau ténébreux.
On devine ce que put être pour lui le dîner qui l'attendait, pendant qu'il traçait ces lignes courroucées. En rentrant à minuit, il écrit de nouveau, essayant, cette fois, de convaincre Clarinda de la légitimité de leurs relations. La lettre, qui commence avec une sorte de solennité, se poursuit sous une forme de raisonnement assez singulière en ce cas, mais pressante et vive, et qui monte vers l'éloquence. Elle est malheureusement incomplète. Ce dut être une des plus intéressantes et des plus sincères de cette correspondance.
Madame, après une journée misérable, je me prépare à une nuit d'insomnie. Je vais m'adresser au Témoin tout puissant de mes actions, qui sera un jour, peut-être bientôt, mon Tout-puissant Juge. Je ne serai pas l'avocat de la passion. Sois mon inspirateur et mon témoin, ô Dieu, tandis que je plaide la cause de la vérité.
J'ai lu la lettre hautaine et impérieuse de votre ami: en pareille matière, vous n'êtes responsable que devant votre Dieu. Qui a donné à un de vos semblables, (un de vos semblables, incapable d'être votre juge, parce qu'il n'est pas votre égal) le droit de vous catéchiser, de vous admonester, de vous ravaler, de vous outrager, de vous insulter ainsi, avec cette insouciance et cette cruauté? Je ne désire pas, non, je ne désire pas même vous tromper, Madame. Celui qui voit les cœurs m'est témoin combien vous m'êtes chère; mais même s'il était possible que vous me fussiez plus chère encore, je ne consentirais pas à baiser votre main aux dépens de votre conscience. Pas de déclamation! Appelons-en à la barre du sens commun. Ce n'est pas en pérorant avec emphase des choses sacrées, ce n'est pas avec de vagues assertions déclamatoires, ce n'est pas en prenant, en prenant hautainement et insolemment le langage dictatorial d'un pontife romain, qu'on dissoudra une union comme la nôtre. Dites-moi, Madame, y a-t-il pour vous la plus légère ombre d'obligation à accorder votre amour, votre tendresse, vos caresses, vos affections, votre cœur et votre âme à Mr. Mac Lehose, l'homme qui a continuellement, habituellement, barbarement passé à travers les liens du devoir, de la nature ou de là reconnaissance envers vous? Il est vrai, les lois de votre pays, pour les plus utiles raisons de politique et de sain gouvernement, ont rendu votre personne inviolable; mais est-ce que votre cœur et vos affections sont liées à un homme qui ne vous paie de retour ni pour les unes, ni pour l'autre?
S'il était entré, dans la conduite de Burns envers Clarinda, un peu d'affection vraie et de désintéressement, cette complication eut dû le faire réfléchir, par dessus toutes choses. Il pouvait porter aux intérêts matériels de cette femme une atteinte sensible, diminuer son bien-être et celui de ses enfants, et la ramener vers le dénûment, en la privant des amitiés auxquelles elle devait l'aisance. N'était-ce pas là une responsabilité faite pour troubler un honnête homme? Fallait-il risquer l'avenir de cette existence? De si aventureux coups de résolution peuvent s'excuser, quand on donne vie pour vie, et que chacun paie de tout soi les sacrifices que l'autre fait. Était-ce le cas pour lui? N'y avait-il pas lieu d'hésiter, de s'arrêter? N'était-ce pas son devoir de penser, lui qui n'exposait rien, de penser avant tout à cette femme qui allait perdre beaucoup pour lui? N'était-ce pas à lui qu'il revenait de prendre une décision de prudence et de donner tendrement un amer avis de sagesse? N'y devait-il pas songer, tout au moins? Il n'y songea pas un instant. Il ne semble même pas avoir eu la notion qu'il y avait autre chose en cause que l'intérêt passager de ce qu'il appelait sa passion et les susceptibilités irascibles de son orgueil. Il n'avait trouvé qu'un sophisme, enlevé dans une colère presque éloquente par sa violence.
Mais ce n'est là qu'un côté de la situation. Quand on s'est emporté contre les jaloux ou les intrus qui nous gênent de leurs soupçons ou de leur zèle, on n'a pas fini. On demeure avec une responsabilité. C'est fort bien de chasser d'auprès d'une femme les amitiés qui l'entouraient, pourvu qu'on les remplace par une affection aussi efficace qu'elles l'étaient, et aussi durable qu'elles promettaient de l'être. Il faut que la protection qu'on lui apporte vaille celle dont on la prive. Mais si on la laisse désertée par ses relations, perdue dans le délaissement et la froideur qu'elle a encourus pour nous, on se ménage le remords qu'on mérite chaque fois qu'on a sacrifié à un caprice le repos d'une créature humaine. Et Burns le sentait bien! Le lendemain de cette lettre toute de revendication, il en écrit une autre qui est bien plus près de la vérité; celle-ci, toute de contrition, toute de repentir, et portant dans chacune de ses lignes, le sens et le chagrin du tort fait à la pauvre femme dont il était aimé.
Votre lettre, Clarinda, m'a causé de la peine. Mon âme s'est réveillée à cette triste lecture: j'ai eu peur d'avoir mal agi. Si je vous ai privée d'un ami, que Dieu me le pardonne! Mais consolez-vous, Clarinda; élevons le ton de nos sentiments un peu plus haut, un peu plus hardiment. Celui de nos semblables qui nous abandonne, qui nous méprise, sans juste motif,—qu'un peu d'orgueil honnête nous soutienne!—laissons-le partir! Comment vous consolerai-je, moi qui vous ai causé ce tort? Puis-je souhaiter de ne vous avoir jamais vue? ne jamais vous avoir rencontrée? Non, jamais! Mais vous ai-je donc réduite à être sans amis? La folie est presque dans cette pensée. Père des miséricordes! contre toi, j'ai souvent péché; par ta grâce, j'essayerai de ne plus le faire. Quant à celle qui, tu le sais, m'est plus chère que moi-même, verse dans ses blessures passées, le baume de la paix, entoure-la, protège-la de ton soin spécial, dans tous ses jours, dans toutes ses nuits futures. Fortifie son tendre, son noble esprit, afin qu'elle souffre avec fermeté et endure avec grandeur. Rends-moi digne de cette amitié, de cet amour dont elle m'honore. Que mon attachement pour elle soit pur comme le dévouement, et durable comme la vie immortelle. Ô bonté toute puissante! Écoute-moi! sois-lui, à tous les instants et surtout à l'heure de l'angoisse et de l'épreuve, un ami cher, un consolateur, un guide et un gardien.
Que tes serviteurs sont bénis, ô Dieu, Que leur défense est sûre! Ils ont pour guide la sagesse éternelle, Pour appui, la Puissance infinie.
Mais peut-on rester sur ces aveux d'imprudence et sur ces demandes de pardon? Tout naturellement, il vient au cœur et aux lèvres des promesses de réparation, des serments de fidélité éternelle, des engagements de compenser tout ce qu'on a fait perdre. On veut effacer le dommage qu'on a causé. On croit soi-même qu'on ne faillira pas à le faire. C'est ce que fait Burns.
Je viens de recevoir votre première lettre d'hier, par suite de la négligence de la poste. Clarinda, les choses sont devenues très sérieuses pour nous. Écoutez-moi donc sérieusement, et écoute-moi, ô Ciel!
Je vous ai rencontrée, ma chère Clarinda, de beaucoup la première des femmes, du moins pour moi. Je vous estimai, je vous aimai à première vue; et vous m'avez fait l'honneur de me rendre ces deux attachements. Plus je vous connais, plus je découvre en vous de charme inné et de mérite. Vous avez souffert une perte, je le confesse, à cause de moi; mais si l'amitié la plus ferme, la plus sûre, la plus ardente; si tous les efforts pour être digne de la vôtre; si un amour fort comme les liens de la nature et saint comme les devoirs de la religion; si toutes ces choses peuvent ressembler de loin à une compensation pour le mal que je vous ai occasionné; si elles sont dignes d'être acceptées par vous ou peuvent au moindre degré ajouter à vos joies—puissiez-vous, pouvoirs célestes, secourir Sylvander à son heure de détresse comme il offre tout cela prodiguement à Clarinda!
Je vous estime, je vous aime comme amie; je vous admire, je vous aime comme femme, au-delà d'aucune autre dans le cercle de la création. Je sais que je continuerai à vous estimer, à vous aimer, à prier pour vous, que dis-je? à prier pour moi-même par amour pour vous[879].
Et le lendemain il écrivait en termes aussi forts et aussi engageants:
Peu à peu, la rumeur publique l'avait désigné comme l'inconnu qui troublait la tranquillité de la vie de Clarinda, car il ajoutait: «Cependant si quelqu'un de ces intempestifs amis vous questionnait à mon propos et vous demandait si je suis Lui, je ne pense pas qu'ils aient droit à une réponse. Quant à leur jalousie et à leur espionnage, je les méprise[880].»
En Burns, ce roman se déroulait sur une détresse de cœur dont les fluctuations se mêlent avec lui. Elles se combinent avec les mouvements de sa passion pour s'en exaspérer ou pour s'y amortir. On pense à ces coups de vent qui courent sur une mer agitée: tantôt la rafale coïncide avec la houle et la soulève encore davantage et tantôt, quand leurs ondes se contrarient, la rabat et la ralentit. Mais sous ces vicissitudes superficielles, on voit un abîme de trouble. Au commencement de Décembre, aussitôt après sa chute et avant que ses relations avec Clarinda fussent vraiment engagées, il écrivait à Miss Chalmers:
«Je suis ici, aux soins d'un chirurgien, avec un membre meurtri étendu sur un coussin; les teintes de mon esprit rivalisent avec la livide horreur qui précède un orage de minuit. Un cocher ivre est la cause du premier de ces deux maux et du plus léger incomparablement; le malheur, ma constitution physique, l'enfer et moi-même avons formé une «quadruple alliance» pour assurer le second...
Mais les dessous restaient bouleversés et l'horizon assombri. Dans cette même lettre il en marquait les causes, presque irrémédiables. L'une était extérieure; c'était toujours l'appréhension de l'avenir:
L'autre cause était plus intime et peut-être plus loin de tout remède ou de toute chance heureuse. C'était la conscience de son incapacité à se diriger, qui, en s'unissant à sa situation difficile, lui donnait un âpre mécontentement de son sort.
Vers la fin de Janvier, dans les jours qui précèdent sa quatrième entrevue avec Clarinda, une véritable explosion d'amertume éclate en lui. Ni Chateaubriand, ni Byron, n'ont exprimé la lassitude et le dégoût de vivre avec plus d'énergie. Henri Heine lui-même n'a pas trouvé d'image plus cruelle, plus nette, plus incisive, pour rendre le souhait d'être délivré de cette fatigue, que celle qui semble avoir pris possession de son esprit, car elle revient dans des lettres à des personnes différentes:
Après une réclusion de six semaines, je commence à marcher dans ma chambre. Ce furent six horribles semaines; l'angoisse et le découragement me rendaient impropre à lire, à écrire ou penser.
J'ai cent fois souhaité qu'on pût résigner sa vie, comme un officier résigne sa commission, car je ne voudrais pas duper un pauvre malheureux ignorant en la lui revendant. Naguère, j'étais un simple soldat à douze sous de paie et, Dieu le sait, un soldat assez misérable; maintenant je vais entrer en campagne comme un cadet meurt-de-faim,—dont la pénurie est un peu plus manifeste.
Cette lettre est du 21 Janvier. Le 22 il en écrivait une autre à Miss Chalmers plus découragée et plus inquiétante encore.
Maintenant parlons de cet être imprudent, infortuné, moi-même. Dieu ait pitié de moi! pauvre sot maudit, étourdi, dupé, malheureux! le jeu, la misérable victime d'un orgueil révolté, d'une imagination hypocondriaque, d'une sensibilité torturée et de passions dignes de Bedlam!
Il est nécessaire de remarquer que cette allusion, qui ne peut se rapporter qu'à Clarinda, est écrite avant ses plus chaleureuses et ses plus solennelles protestations envers elle. En sorte qu'il est manifeste qu'il avait conscience du peu de racines que cette prétendue passion avait en lui, au moment même où il en affirmait l'indestructible puissance. Cette lettre était tout à coup interrompue sur ces derniers mots par des nouvelles qui devaient être terribles, car elle reprenait, toute bouleversée, dans une agitation de désespoir.
Je viens juste à l'instant d'être informé... je redoute d'être à peu près... ruiné; mais j'espère pour le mieux. Viens, Orgueil obstiné et inflexible Résolution, accompagne-moi à travers ce monde, pour moi un misérable monde! Il ne faut pas que vous m'abandonniez. Je pense que je puis compter sur votre amitié, alors même que je daterais mes lettres d'un régiment de ligne. Dans ma jeunesse et pendant toute ma vie, j'ai considéré le tambour du recrutement comme mon dernier enjeu. Sérieusement, la vie ne me présente qu'un sentier mélancolique: mais... ma jambe sera bientôt guérie et je lutterai encore[890].
Qu'était-ce donc que la mystérieuse nouvelle qui lui apportait un tel émoi? Quelle menace soudaine de sa destinée le réduisait à cette ressource de partir soldat, la dernière avant le suicide, qu'il n'avait envisagée qu'aux instants les plus désespérés de sa jeunesse? Hélas! c'étaient les mauvais jours, c'était la mauvaise action de Mauchline qui le rejoignait. Il avait cru la laisser derrière lui, l'avait oubliée peut-être. Mais elle avait obstinément cheminé sur ses traces, marchant, malgré tout, plus vite que sa vie. Et voici qu'elle venait d'entrer chez lui, qu'elle était là, qu'elle lui réclamait les lourds intérêts d'une heure coupable. Et dans quel moment apparaissait la redoutable créancière? Juste quand il s'engageait dans une nouvelle folie et peut-être une nouvelle faute. Et telle était son impuissance à résister aux amorces du moment, que cette apparition ne l'arrêtait point et qu'il continuait, comme un fou incorrigible, à se préparer d'autres difficultés, d'autres regrets, d'autres remords.
Il y avait un double motif au départ de Burns. Il devait aller, dans le Dumfriesshire, visiter la ferme qu'on lui offrait; avant de signer le contrat, il tenait à se rendre compte de la nature des terres et des chances qu'il aurait d'y gagner sa vie «à la queue de la charrue». Mais il y avait, on peut le pressentir, une autre raison, la plus secrète et la plus grave. À la suite de la réconciliation, lors du premier retour de Burns à Mauchline, Jane Armour était devenue enceinte de nouveau. Lorsqu'il avait connu cette seconde faute, le père, qui avait eu tant de peine à pardonner la première, avait été sans pitié. Il avait chassé de son toit celle qui, à ses yeux, y ramenait le déshonneur. C'était au milieu de l'hiver, dans la saison inclémente où il semble impossible, quelle qu'ait été son erreur, de refermer sur un enfant la porte de la maison, de l'abandonner aux routes glaciales. Le vieux maître maçon fut inexorable. La malheureuse fille se trouva sans asile, comme une mendiante. L'héroïne d'une des chansons de Burns, composée peut-être sur le souvenir de cet incident, chante:
«Ce n'est pas le froid vent d'hiver, Ce n'est pas la neige chassée Qui font venir les larmes à mes yeux. C'est de penser à celui qui est au loin,
La pauvre Jane n'avait pas même cette consolation; le père de l'enfant qu'elle portait en elle était en train de prodiguer à une autre des déclarations d'amour éternel; elle devait se croire oubliée même de lui. En apprenant ces nouvelles, Burns avait prié la femme d'un de ses amis, fermier à Tarbolton, de la recueillir pour quelques jours. C'était en partie pour venir au secours de Jane, dont le terme de grossesse approchait, qu'il quittait Clarinda.
Il arriva à Mauchline le 23 février, un samedi. Son premier soin fut de louer une chambre et d'acheter un lit pour Jane. Il parvint même à la réconcilier assez avec sa mère pour que celle-ci consentît à venir lui donner des soins. On croirait qu'il ne put se défendre d'un retour de tendresse, en retrouvant, dans la souffrance et la disgrâce, celle qu'il avait si violemment aimée et qu'il avait considérée comme sa femme. Quelque chose des jours passés devait, semble-t-il, lui revenir au cœur, ne fût-ce qu'un écho lointain des chants d'alors:
Rien de cela ne paraît, pas un tressaillement. Il eut pour elle une sorte de commisération extérieure par laquelle il la réconforta un peu. Mais le cœur resta insensible. Il arrivait l'âme pleine de l'idée d'une autre femme, cultivée, élégante et encore aimée; le contraste avec cette paysanne pauvre, dont il se croyait délivré, lui fut pénible jusqu'à lui sembler odieux. Il prévoyait aussi de nouveaux ennuis et essaya de se prémunir contre eux. Il eut un mouvement de dépit et de colère. On aurait quelque peine à le croire, s'il n'y avait à ce sujet deux lettres accablantes, que les éditeurs précédents avaient jusqu'ici dissimulées ou tronquées, et que Mr Scott Douglas seul a eu la franchise et le courage de publier.
Le jour même de son arrivée et de sa visite à Jane, il écrivait à Clarinda:
Et quelques jours après, il écrivait à son ami Robert Ainslie à Édimbourg:
«Depuis que je suis venu dans ce pays, j'ai traversé de cruelles tribulations et j'ai été en butte aux coups du Méchant. J'ai trouvé Jane, bannie comme une martyre, délaissée, pauvre, sans amis, tout cela pour la bonne vieille cause.
Ces lettres sont cruelles, la première surtout. Sans doute il n'eut pas la brutalité de laisser paraître les sentiments qu'elle traduit. Il était bon et dissimula sa froideur sous des caresses. Mais la promesse qu'il exigeait était assez pour assombrir les pensées que les femmes qui portent un enfant tournent naturellement vers l'avenir. C'est un dur moment pour s'engager à ne pas être épouse que celui où l'on va devenir mère. Les paysannes, comme les autres, sentent ces choses, et Jane dut en souffrir. Mais Burns était encore sous le charme d'Édimbourg; il avait l'égoïsme des gens épris. Ce fut là un des moments troubles et mauvais de sa vie. Ces deux lettres sont une vilaine action. Il n'y a pas à essayer de l'en défendre. C'est peut-être ce qu'il a fait de plus mal en sa vie.
À son retour de Dumfries, il passa à Mauchline environ une semaine, qui fut surtout consacrée à Jane Armour, dont la position réclamait de plus en plus de soins. Il semble que ce rapprochement prolongé ait cette fois réveillé quelques restes de l'ancienne tendresse. L'influence factice et étourdissante de Clarinda s'était un peu dissipée au grand air. Il avait eu le temps de se rajuster au milieu dans lequel Jane reprenait ses attraits et toute sa grâce villageoise. Il écrivait en effet, à son ami Brown, une lettre qui contraste avec celles qu'il avait écrites quelques jours auparavant. Il faut passer par-dessus ce que la forme peut avoir d'un peu choquant, dans ses comparaisons maritimes et en dégager le sentiment qui s'y dissimule:
«J'ai trouvé Jane avec sa cargaison bien arrimée; mais, malheureusement, dans un mouillage presque à la merci du vent et de la marée. Je l'ai remorquée dans un port commode où elle peut rester tranquillement à l'ancre, jusqu'à ce qu'elle opère son déchargement. J'en ai pris le commandement, pas ostensiblement, mais en secret pour quelque temps. Je vous suis reconnaissant de la bonté avec laquelle vous vous informez d'elle, car après tout, je puis dire avec Othello:
Pendant ce temps la correspondance avec Clarinda, au début très fréquente, s'était un peu relâchée. Burns était resté une semaine sans donner de ses nouvelles. Clarinda froissée s'en plaint, non sans un peu de tristesse.
Pour s'excuser, Burns rejette la faute sur les occupations dont il est accablé et sur le formidable accueil qu'il a reçu dans le pays:
Par dessous ces occupations et ces arrangements, sa liaison avec Clarinda avait repris. Mais il est évident que la flamme n'était plus ce qu'elle avait été et faiblissait. Les entrevues continuaient, bien que parfois écourtées ou différées par les démarches multiples qui absorbaient ses journées. Les lettres sont pressées et contiennent plus de renseignements sur ses préoccupations d'affaires que de sentiment. La dernière seule, écrite le vendredi 21 mars, se ranime et retrouve un peu du ton des anciennes lettres.
Je viens de rentrer et j'ai lu votre lettre. La première chose que j'ai faite a été de remercier le Divin Ordonnateur des événements de m'avoir réservé le bonheur de vous connaître. La vie, ma Clarinda, est un sentier nu et triste; malheur à celui ou à celle qui s'y aventure seul! Pour moi, j'ai ma très chère compagne de mon âme: Clarinda et moi ferons notre pèlerinage ensemble. Partout où je serai, je lui ferai savoir ce qui m'arrive, ce que j'observe dans le monde qui m'entoure et quelles aventures je rencontre. Cela vous plairait-il, mon amour, de recevoir toutes les semaines ou, du moins, tous les quinze jours, un paquet, deux ou trois feuilles pleines de remarques, de folies, de nouvelles, de rimes et de vieilles chansons.