CHAPITRE IV. (continued 3)
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Ouvrirez-vous avec satisfaction et bonheur la lettre d'un homme qui vous aime, qui vous a aimée et qui vous aimera jusqu'à la mort, à travers la mort et pour jamais? Ô Clarinda, que ne dois-je pas au ciel pour m'avoir donné une perfection comme vous! Je pense à vous comme un avare compte et recompte son trésor! Dites-moi, vous étiez-vous étudiée à me plaire hier soir? Sûrement vous m'avez charmé jusqu'au ravissement. Combien je suis riche, moi qui ai un trésor tel que vous! Vous me connaissez; vous savez comment me rendre heureux, et vous y réussissez, Dieu vous accorde
longue vie, longue jeunesse, long plaisir et un ami.
Demain soir, selon votre indication, je guetterai la fenêtre: c'est l'étoile qui me guide vers le paradis. La plus grande saveur de tout est que l'Honneur, que l'Innocence, que la Religion sont les témoins et les protecteurs de notre bonheur. «Le Seigneur Dieu sait» et peut-être «Israël connaîtra» mon amour et votre mérite. Adieu, Clarinda! Je vais me souvenir de vous dans mes prières.
Même dans cette déclaration suprême, le caractère littéraire de son amour reparaît dans l'offre de cet envoi hebdomadaire ou bi-mensuel d'une revue, qui transforme une maîtresse en lectrice et fait d'une correspondance d'amour une sorte d'abonnement à un magazine. Clarinda sans doute aurait mieux aimé une parole de tendresse pour elle que des feuilles de remarques sur le monde.
C'est qu'au fond Burns n'aima pas Clarinda et qu'elle l'aima; ou plutôt ils s'aimèrent de façon différente. Lui fut attiré vers elle par l'élégance extérieure, par un raffinement auquel il n'était pas habitué, et qui lui sembla délicieux. Il n'aima d'elle que la culture, le brillant du dehors, les ornements et, pour ainsi dire, la toilette de l'âme. Il ne pénétra pas jusqu'à cette âme elle-même, qui était saine, heureuse et constante. Clarinda, au contraire, par une de ces intuitions pénétrantes dont son sexe est capable, laissant de côté toutes les conditions extérieures, alla jusqu'au fond même de sa nature et l'aima pour ce qu'il avait en lui de génie, de flamme et de générosité. Quelles que fussent les différences de rang et de façons, elle vit que cet homme était plus grand que les autres, fait d'une plus forte étoffe. Elle conçut un sentiment profond qui ne se démentit pas et qui malgré les déboires, l'absence et les années d'une longue vieillesse resta entier. Ce ne fut dans la vie de Burns qu'un épisode qui ne lui fait pas honneur; ce fut dans l'existence de Clarinda un événement unique, souverain, qui la domina à partir de ce jour. Ce ne fut pour lui qu'un souvenir; ce fut pour elle pendant longtemps une tristesse, et, quand l'âge eut mis en elle sa sérénité, un culte.
En passant près de Glenap, Je vis une vieille femme; Elle me dit: «Prends courage, Tes meilleurs jours vont venir.»
Hélas! peut-être étaient-ils passés! ceux qu'il apercevait devant lui étaient indécis et obscurs. À tout prendre, il aurait mieux valu continuer à Mossgiel cette vie où le travail était aux prises avec la pauvreté, mais où éclataient des moments d'allégresse intérieure et qu'illuminaient les visites de la Vision. C'était là peut-être qu'étaient les meilleurs jours.
Mais alors, c'était le sacrifice de tout un avenir, juste entrevu pour être regretté! C'était perdre la femme élégante, spirituelle, instruite, qui lui avait fait comprendre le charme et le bienfait d'une existence vraiment partagée, celle qu'il croyait aimer, qu'il aimait peut-être et qui avait encore tout le mystère de la non-possession. C'était déchirer le plus brillant rêve qu'il eût fait, mettre en lambeaux une vague et indéfinie évocation de bonheur. C'était entraver l'indépendance d'allures, la fantaisie de travail, les changements de résidence, l'humeur capricieuse, utiles à la production; c'était passer le licol à sa liberté, attacher sa vie pour toujours, dans le même pré, au même poteau. Il fallait redescendre au lot commun, reprendre une fille ignorante, dénuée de la grâce et des raffinements dont il était désormais épris, une fille qu'il avait possédée, qui l'avait délaissé, qu'il avait frappée de reproches et d'outrages; il fallait rentrer dans ce commerce vulgaire et borné et, à cause de ce fardeau, s'emprisonner dans l'inexorable et irrévocable labeur de la glèbe. Une fatalité sortie de lui, quelque chose qui n'aurait pas existé s'il ne l'avait voulu, lui fermait la porte par laquelle il pensait pénétrer dans une existence nouvelle, et brutalement le repoussait dans le sort ancien, si sombre, si lourd.
Encore s'il ne s'était agi que de lui, si la ruine de ses propres souhaits avaient suffi à satisfaire le passé! Mais il fallait faire saigner un cœur qui s'était attaché à lui; il fallait désabuser cette femme, encore émue et heureuse, lui dire que les promesses où elle se reposait était vaines, vides, vulgaires, déjà violées et évanouies, frapper d'une douleur nouvelle cette âme tant endolorie, changer cet amour en amertume, cette tendresse en détresse, faire de ces espérances qui commençaient à la consoler un désespoir plus accablant que tous ses chagrins passés! Et pourtant il fallait prendre un parti: ou désoler une âme ou détruire une existence! Quelle situation! Il était pris entre deux mauvaises actions. Il était dans un de ces moments où un homme, ayant agi dans des sens différents, comme s'il était plusieurs hommes, ses actes grandis le réclament de côtés opposés, se disputent sa vie. Ils essayent tous de s'emparer de lui, et chacun d'eux assailli, mutilé par les autres, le jonche de débris. Celui qui finit par être le maître sort maltraité de cette lutte, reste entamé, affaibli. Il remplace mal alors un seul acte qui se serait droitement développé et aurait porté ses fruits paisiblement. Ainsi les actes inconsidérés de Burns revendiquaient sa vie. Quelle que fût la décision qu'il prît, elle resterait ébranlée par l'effort de la décision contraire, et, dans le choix qu'il ferait, vivrait l'appel et les doléances d'un autre choix qu'il aurait pu et peut-être dû faire.
Le débat fut vif en lui. Outre ce qui, dans sa poitrine, criait d'être sacrifié, ses anciens ressentiments parlaient contre Jane. Il ne pouvait lui pardonner son abandon; il lui en gardait encore rancune, et c'est ce qui rend probable qu'il y avait de la revanche dans la reprise de ses relations avec elle.
Le tableau qu'il traçait eût été plus exact s'il s'était agi de reprendre Jane après la rupture causée par elle. À présent, c'était trop représenter les circonstances à son avantage. Il avait lui-même renversé les situations. En réalité, c'était lui l'accusé, qui comparaissait devant les conséquences de son acte. Il n'avait qu'à écouter sa sentence. Matériellement, il pouvait y échapper et devenir contumace. Moralement, il ne le pouvait pas. C'était un devoir inflexible qu'il s'était forgé pour lui-même. La nécessité le tenait. Nos actes louches sont comme des sbires que nous pensons avoir laissés derrière nous, qui prennent au court et nous attendent embusqués plus loin. Ils nous sautent à la gorge et nous entraînent hors du chemin que nous voulions suivre. Nous sommes leurs prisonniers parfois pour la vie. Ces quelques heures du retour à Mossgiel mettaient la main sur Burns et l'emmenaient.
Il est certain aussi que les côtés bons et droits de sa nature se mêlèrent de cette affaire. C'eût été une lâcheté que d'abandonner cette fille, et il en était incapable. Sans doute encore se mêla-t-il, à ces raisonnements et à ces injonctions de sa conscience, des mouvements de pitié pour une fille vaincue maintenant, ce coup de tendresse profonde et instinctive qui remue l'homme quand il regarde, brisée, la femme mère par lui, cette commisération et cette reconnaissance qui font défaillir les plus dures résolutions. La vue de la pâleur et des larmes et celle, plus émouvante encore, d'une expression silencieuse de désespoir ou de supplication, établie comme à demeure sur un visage altéré, sont puissantes à ébranler des cœurs bons et impulsifs comme celui de Burns. Il avait sous les yeux le mal qu'il avait fait et, presque aussi clairement, le mal qu'il allait faire encore s'il abandonnait cette malheureuse. Non! il ne pouvait se désintéresser d'elle. Il fut vaincu. Coûte que coûte, il prendrait sur lui le fardeau de cette vie! Chassant tous les rêves, assumant sa destinée en quelques jours, peut-être en quelques heures, il décida qu'il épouserait Jane Armour.