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Robert Burns. Vol. 1, La Vie

CHAPITRE VI.

Reading edition

DUMFRIES. Décembre 1791—Juillet 1796.

Dumfries est située sur la rive gauche de la Nith, à huit milles au-dessus de l'endroit où cette rivière se jette dans le Solway-Frith. Elle est dans une plaine ovale, qui s'étend dans un amphithéâtre de collines boisées, derrière lesquelles se dressent plus au loin des montagnes. Ses constructions en grès rougeâtre se marient heureusement aux riches verdures dont elle est entourée et par endroits envahie. Un grand nombre de châteaux et de maisons de campagne parsèment ses alentours. Si l'on efface quelques améliorations; si l'on enlève quelques rues, deux ponts nouveaux, on peut se représenter ce qu'elle était au dernier siècle.

Tel était le milieu, bruyant ou torpide, mais toujours également grossier dans lequel Burns était transporté. C'était un séjour dangereux pour lui. Le plus évident péril était que cette ville de plaisirs fourmillait d'entraînements de tout genre auxquels il ne saurait pas résister. Un second était qu'il allait se trouver en contact avec l'aristocratie d'argent ou de naissance, dans les moments où elle déploie son luxe le plus offensant, et dans les jeux où elle fait parade de brutalité. Lui, si susceptible vis-à-vis de la véritable aristocratie du talent, devait se heurter à ce faste avec une sorte d'irritation. Les sentiments démocratiques latents en lui allaient en être excités. Il serait poussé à prendre une attitude irritée et agressive contre la société. Ce n'est pas que ces sentiments ne fussent naturels, ni même qu'ils fussent injustes. Mais la poésie ne vit pas bien de rancunes.

Pour Burns, la tristesse allait encore plus avant. Il sentait tout ce qu'il venait d'abandonner sans retour; son âme en était indiciblement affligée. Il entrait avec découragement dans cette vie mesquine et subordonnée de commis et de fonctionnaire. Il semble que, dès son arrivée, il ait demandé à la boisson l'oubli ou l'étourdissement. La première lettre qu'il ait écrite de Dumfries est lamentable.

Mon cher Ainslie, pouvez-vous secourir un esprit malade? Pouvez-vous, parmi les horreurs de la pénitence, du regret, du remords, de la migraine, de la nausée et de tous les autres chiens d'enfer acharnés après un pauvre malheureux qui a été coupable du péché d'ivresse;—pouvez-vous dire des mots calmants à une âme troublée?

Cette lettre terrible est le prélude qui convient au dernier acte de cette destinée qui s'en va vers le pire. Entre ce moment-là et celui qui arrêtera sous son sceau funèbre toutes les agitations de ce cœur, quatre années et demi s'étendent. Années sans clartés, années de détresse, de désespoir, de débâcle, années de dilapidation physique, et, puisqu'il faut dire le mot, de déchéance morale. Toutes les tristesses d'une vie qui, au sommet de la colline, n'a pas su choisir, et qui descend vers son terme par les versants mauvais.[Lien vers la Table des matières.]

I. FIN DE L'ÉPISODE DE CLARINDA.

Quelques semaines après l'arrivée de Burns à Dumfries, Clarinda rentra dans sa vie, pour un peu de temps, d'une façon inattendue. Il reçut d'elle, au mois de novembre, une lettre dont le contenu était cruel. C'était une de ses anciennes aventures, celle avec la fille de la Cowgate, qu'il pouvait croire engloutie dans le passé, et qui, par une voie détournée, le ressaisissait. La lettre de Clarinda lui parlait avec une amertume ironique qui perçait à travers la froideur affectée de la forme.

Le 29 novembre 1791, pour la dernière fois de sa vie, Burns alla à Édimbourg, et les deux amants se retrouvèrent. Près de quatre années s'étaient écoulées depuis leur séparation, pendant lesquelles l'affection de Clarinda n'avait cessé d'errer autour de l'ingrat. Il avait vieilli: les fatigues et les excès avaient fatigué ses traits. Mais quand il reparut, obscur dans cette ville jadis émue de lui, il sembla à sa maîtresse qu'elle revivait dans la splendeur de ces mois anciens. Lui retrouva sans doute ses regards d'autrefois, ces mots qui savent rendre irrésistibles les excuses et charment les jalousies. Tout fut oublié jusqu'aux paroles amères qu'elle lui avait écrites. N'étaient-elles pas une preuve qu'elle avait souffert? L'ancienne passion, si longtemps contenue, monta comme un vin furieux. Il semble que la volonté de Clarinda en fut troublée et vaincue. Les cœurs longtemps sevrés de la tendresse qu'ils portent en eux et privés d'amour en proportion de l'amour qu'ils nourrissent, sont saisis de vertige lorsque, l'obstacle disparu, cette détresse s'assouvit de cette plénitude. Ils se précipitent vers leur rêve, avec un oubli et par suite avec un don entier d'eux-mêmes, et les dernières consommations de l'amour naissent souvent des premiers transports de ces surprises. Les deux amants restèrent ensemble une semaine, pendant laquelle ils se virent en secret.

Ce fut une semaine de bonheur âpre et poignant, comme celui qu'on goûte à la veille des séparations, où deux cœurs sentent combien ils tiennent l'un à l'autre, par leur déchirement même. Ils s'efforcent de ramasser toutes les dernières joies mais prennent du même coup le commencement de la souffrance, et ils s'enivrent de délices navrées. La séparation se fit dans les larmes. Celles de Clarinda étaient sincères, quoique peut-être elle en eût versé de plus amères encore aux heures de son délaissement. Celles de Burns l'étaient aussi. Sa faculté d'éprouver des sentiments passagers, avec autant de violence que s'ils étaient durables, était surexcitée. Dans le moment, il souffrit peut-être autant que la pauvre femme. De cet arrachement sortit une admirable pièce, simple et émouvante comme ces paroles d'adieu, ordinaires par le sens mais palpitantes de soupirs et de sanglots.

Un tendre baiser et nous nous séparons; Un adieu et puis c'est pour toujours! Je boirai à toi, avec les larmes de mon cœur, Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots! Qui peut dire que la Fortune l'afflige Tant qu'elle lui laisse l'étoile de l'espérance? Pour moi, aucun scintillement joyeux ne m'éclaire; Le sombre désespoir m'enveloppe tout autour.

Je ne blâmerai jamais ma faiblesse et mon amour, Rien ne pouvait résister à ma Nancy; Rien que la voir c'était l'aimer, N'aimer qu'elle et l'aimer à toujours. Si nous n'avions jamais aimé si passionnément, Si nous n'avions jamais aimé si aveuglément, Si nous ne nous étions jamais vus ou jamais quittés, Nous n'aurions jamais eu nos cœurs brisés.

Voici l'heure, le navire arrive! Ma bien-aimée Nancy, ô adieu! Séparé de toi, puis-je survivre? De toi que j'ai si bien aimée?

Sans fin et profonde sera ma douleur; Je ne verrai pas un rayon d'espoir, Sinon cette précieuse et chère croyance Que tu te souviendras toujours de moi.

Le long du rivage solitaire, Où les rapides oiseaux de mer crient autour de moi, Par-delà les flots roulants, bondissants, mugissants, Je tournerai vers l'ouest mon œil pensif.

Heureux bosquets indiens, dirai-je, Où est le sentier de ma Nancy! Tandis qu'à travers vos parfums, elle passe, Ô dites-moi, songe-t-elle à moi?

Tantôt il saluait le mois dont le retour lui rappellera la scène des adieux.

Une fois de plus, je te salue, ô funèbre décembre, Une fois de plus, je te salue avec chagrin et souci; Triste était l'adieu que tu me rappelles, L'adieu avec Nancy, oh! pour ne plus nous revoir.

L'au revoir des amants épris est un plaisir doux et pénible, Car l'espoir brille doucement sur la tendre heure du départ; Mais, oh! le sentiment cruel que l'adieu pour toujours! Angoisse sans mélange et pure agonie!

Farouche comme l'hiver qui maintenant déchire la forêt, Jusqu'à ce que la dernière feuille de l'été soit envolée, Telle est la tempête qui a secoué mon sein, Jusqu'à ce que mon dernier espoir, mon dernier confort fussent partis.

Cependant comme je te salue, ô funèbre décembre, Ainsi je te saluerai toujours avec chagrin et souci, Car triste était l'adieu que tu me rappelles, L'adieu avec Nancy, oh! pour ne plus nous revoir.

On peut, sans forcer les choses, présumer que Jane Armour sentait entre elle et son mari de nouvelles influences inconnues mais devinées, qui la lui rendaient de plus en plus étrangère. Sans savoir précisément où ses préoccupations allaient, il était impossible qu'elle ne sentît point qu'il n'était pas avec elle et que ce n'était plus jamais «de l'ouest» que venait maintenant la brise qu'il préférait.

Tandis que Clarinda voyageait ainsi, le chagrin de Burns, dans les heures où il pensait à elle, avait pris la forme d'une mélancolie pensive. On en peut suivre l'écho dans une chanson, composée plus tard, mais dont on a rattaché, avec vraisemblance, l'inspiration à cet épisode de sa vie. On y trouve une adaptation poétique d'un joli passage de la correspondance de Clarinda, dont il lui avait dit qu'il s'emparerait quelque jour.

Maintenant, de son manteau vert, la gaie Nature s'habille, Et écoute les agnelets qui bêlent sur les collines, Tandis que les oiseaux gazouillent des bienvenues dans tous les bois verts. Mais pour moi cela est sans délices,—ma Nannie est au loin.

Le perce-neige et la primevère parent nos bois, Et les violettes baignent dans la rosée du matin; Ils font peine à mon triste cœur, tant doucement ils fleurissent, Ils me font penser à Nanie et Nanie est au loin.

Alouette, toi qui t'élances des rosées des prairies, Pour avertir le berger de la ligne grise de l'aurore, Et toi moelleux mauvis qui salues la descente de la nuit, Cessez, par pitié,—ma Nanie est au loin.

Après son retour à Édimbourg, il est probable que Clarinda, épuisée par sa double traversée et ses pénibles commotions, resta pendant longtemps trop souffrante pour lui écrire. Peut-être aussi considérait-elle leurs adieux comme le scellement mis sur un amour, qui, pour être respecté, ne devait plus être rouvert; et sa courte réconciliation avec son mari comme une terre qui le recouvrait à jamais. Au mois de décembre 1792, six mois après le retour de Clarinda et juste un an après leur séparation, il ignorait qu'elle fût rentrée, ainsi que le prouve le billet qu'il écrivait à une des amies de sa maîtresse, à Édimbourg.

Il n'apprit qu'au commencement de l'année suivante que Clarinda était en Europe depuis plus de six mois. Sa colère éclata dans une lettre écrite probablement sous le coup de cette nouvelle et qui semble incohérente à force de violence. Elle est datée du mois de mars 1793.

Je suppose, ma chère Madame, qu'en négligeant de m'informer de votre arrivée en Europe—circonstance qui ne pouvait pas m'être indifférente, comme à vrai dire rien de ce qui vous concerne—je suppose que vous avez voulu me laisser deviner et voir qu'une correspondance, que j'eus naguère l'honneur et la félicité de goûter, ne doit plus jamais être. Hélas! quels sons lourds, écrasants sont ces mots: «jamais plus!» Le malheureux qui n'a jamais goûté le plaisir n'a jamais connu la détresse; ce qui pousse l'âme à la folie c'est le souvenir de joies qui ne seront «jamais plus». Ceci n'est pas le langage qu'il faut parler au monde; il ne le comprend pas. Mais vous autres, venez, les quelques-uns—les fils du Sentiment et de la Passion! vous dont les cordes du cœur tremblent et gémissent d'une angoisse indicible, quand le souvenir se précipite dans votre cœur!—vous qui êtes capables d'un attachement pénétrant comme la flèche de la mort, et puissant comme la vigueur de l'Être immortel—venez, et vos oreilles vont s'abreuver d'une histoire... mais, silence! Je ne dois pas, je ne puis pas la dire: une agonie est dans ce souvenir, la démence est dans ce récit!

Mais, Madame, laissons les sentiers qui mènent à la folie. Je félicite vos amis de votre retour, et j'espère que la précieuse santé qui, d'après ce que me dit Miss Peacock, a été si ébranlée, est rétablie ou en train de se rétablir....

C'est la lettre d'un frénétique. À certains endroits, on croirait presque que c'est la lettre d'un homme excité de boisson, tant cela est en dehors de toutes bornes de raison.

Après cette lettre, une pleine année s'écoule sans trace de correspondance entre les deux amants. Il est probable, il est certain même qu'ils s'écrivirent: ils se comprenaient de moins en moins. Clarinda, ébranlée par ses dernières épreuves, fatiguée de corps et de cœur, gagnée d'ailleurs par l'âge, entrait dans une période plus apaisée. Comme son amour faisait réellement partie de sa vie, il se modifiait avec elle; il devenait plus calme parce qu'il était sincère et qu'il tenait à son âme. Elle comprenait de plus en plus leur liaison comme une amitié dévouée. Burns, en qui cet amour était uniquement une excitation d'imagination ou de sens, ne voulait pas comprendre qu'il pût changer. En sorte que c'était, ce qui arrive souvent, l'amour vrai qui devenait paisible et l'amour factice qui restait violent. Elle lui avait écrit pour lui parler d'amitié; il ne lui avait pas répondu; elle lui écrivit de nouveau et cette fois on a sa réponse, datée du 25 juin 1794. Cette lettre—la dernière—est écrite pendant une tournée d'Excise, sur une table d'auberge, en face d'une bouteille de vin. Il s'en échappe d'abord une tendresse d'anciens souvenirs. C'en est la meilleure partie. Mais que le reste est pénible! un accès de plaisanterie forcée, et quelque chose comme un souvenir d'ancienne bonne fortune, traîné dans des fins de dîners copieux et bruyants, je ne sais quelle fanfaronnade d'amour inconvenante.

Avant de me demander pourquoi je ne vous ai pas écrit, informez-moi d'abord comment je dois vous écrire. «En amitié», dites-vous. J'ai maintes fois pris la plume pour essayer de vous écrire une lettre «d'amitié». Mais c'est impossible; c'est Jupiter saisissant une sarbacane d'enfant après avoir manié le tonnerre. Quand je prends la plume, la souvenance m'accable. Ah! ma toujours très chère Clarinda! Clarinda! Quelle foule des plus tendres souvenirs se presse dans ma pensée, à ce mot! Mais je ne dois pas m'abandonner à ce sujet. Vous l'avez interdit.

Je suis extrêmement heureux d'apprendre que votre santé est rétablie, et que vous êtes de nouveau en état de goûter cette satisfaction en l'existence, que la santé seule peut nous donner.... Vous ririez si vous m'aperceviez où je suis en ce moment. Plût au ciel que vous fussiez ici pour rire avec moi, quoique, je le crains, notre première occupation serait de pleurer. Me voici établi ici, ermite solitaire, dans la salle solitaire d'une auberge solitaire, avec une solitaire bouteille de vin près de moi, aussi grave et stupide qu'un hibou, mais comme un hibou toujours fidèle à ma chanson. En preuve de quoi, ma chère Mrs Mac, voici à votre santé! Puissent les bénédictions les plus choisies du ciel bénir votre doux visage; et si un misérable regarde de travers votre bonheur, puisse le vieux chaudronnier de l'enfer l'empoigner pour marteler son cœur pourri! Amen.

Ainsi finit la correspondance de Sylvander et de Clarinda. Les protestations ardentes, les promesses éternelles, les rêves de réunion future, les appels à la divinité, cette magnifique rhétorique aboutit à cette rasade, bue à la santé de «Mrs Mac», avec une familiarité alourdie et un rire forcé. Il sort de cette lettre une odeur de trivialité. C'est l'abaissement d'une passion qui avait eu de hauts coups d'aile. À quelques mois de là il écrivait:

«Il y a dans le Museum, une chanson par une de mes ci-devant déesses qui n'est pas indigne de cet air! Elle commence ainsi:

II. OPINIONS POLITIQUES, TRACAS.

C'est à Dumfries que Burns se trouva, pour la première fois, mêlé aux agitations de la politique. Jusque-là il avait vécu dans son isolement campagnard; l'écho des événements arrivait à lui comme ces roulements de tonnerre affaiblis, qui révèlent de très lointains orages. Il avait, dans ses vers et par quelques-uns de ses actes, fait preuve de Jacobitisme. Mais c'était là un sentiment romanesque, presque historique, qui ne tirait pas à conséquence et ne portait sur aucun intérêt présent. Il arriva dans les villes au moment où le puissant émoi de la Révolution Française agitait tous les esprits et excitait de toutes parts des enthousiasmes ou des colères. L'ébranlement du cataclysme gigantesque soulevait, en tous pays, des désirs, des projets, des tentatives de réforme ou de révolution; et aussi des résistances, des alarmes, des indignations. En sorte que les luttes particulières prenaient quelque chose de la gravité du drame de France, et que les discussions à son propos avaient l'âpreté de luttes immédiates. Les moindres remous dans la plus lointaine baie portaient le reflet au grand navire qui sombrait dans son incendie, et recevaient de lui un caractère tragique. Les passions publiques étaient exaltées, presque à leur paroxysme; la somme de haine que les hommes ont toujours à la disposition de leurs opinions, cessant d'être employée aux croyances religieuses, s'était précipitée dans les convictions politiques. Il fallait prendre parti pour ou contre la Révolution. Par ses origines plébéiennes, son éducation, son impatience de toute supériorité, sa colère contre les distinctions sociales, Burns devait fatalement aller au parti dont les tendances étaient démocratiques. Dans ces temps où il était dangereux, surtout pour un agent du Gouvernement, de manifester ses préférences, un autre aurait tenu les siennes secrètes ou ne les aurait manifestées qu'à bon escient. Mais il n'était pas homme à garder en lui ce qu'il ressentait. Les convictions prudentes et taciturnes n'étaient pas son fait. Par suite de sa nature, il était impossible que ses opinions n'éclatassent pas au dehors, et par suite de son génie, qu'elles le fissent sans quelque chose de frappant. Il était certain qu'un acte audacieux, quelque parole coupante de sarcasme ou brillante d'éloquence, attireraient l'attention sur lui. Il y a des hommes dont les discours sont éclatants comme des glaives. Cela ne tarda pas à arriver.

Ils devaient être causés par des actes, plus hardis et plus significatifs en eux-mêmes, mais dont la gravité tint aussi au changement qui s'était produit dans l'opinion publique et dans l'attitude du gouvernement. La première avait été affectée par l'emprisonnement de Louis XVI et les massacres de septembre; la seconde, par le sentiment réel ou feint de la contagion révolutionnaire qui le menaçait. En effet, entre les premiers mois de 1792 et les derniers, des événements importants avaient eu lieu dans le pays. C'est l'année qui est marquée par la naissance et le développement des sociétés révolutionnaires anglaises et par une puissante fermentation des esprits.

Au mois de novembre, la Société Correspondante de Londres, indignée du manifeste du Duc de Brunswick, avait, de concert avec d'autres sociétés, envoyé une adresse à la Convention, qui l'avait reçue et l'avait fait lire aux armées. On y trouvait des passages écrits dans le style de l'époque:

Bien que menacés par un oppressif système de contrôle, dont les empiétements graduels mais continus ont privé cette nation de presque toute la liberté dont elle était fière et nous a presque réduits à l'abject esclavage d'où vous venez de sortir, cinq mille citoyens anglais, dans leur indignation, se mettent virilement en avant, pour sauver leur pays de l'opprobre attiré sur lui par la conduite indolente de ceux qui sont au pouvoir. Ils considèrent que c'est le devoir des Bretons d'encourager et d'aider, autant qu'il est en leur pouvoir, les champions du bonheur humain, et de jurer a une nation, qui poursuit le plan que vous avez adopté, une amitié inviolable. Que cette amitié soit désormais sacrée entre nous! Puisse une vengeance terrible saisir l'homme qui essayerait d'en causer la rupture.

On trouvait dans ce même document, qui fut un peu plus tard publié par les journaux anglais, les phrases suivantes, dans lesquelles Georges III était directement visé:

Que les despotes allemands agissent comme il leur plaît. Nous nous réjouirons de leur chute, en ayant compassion, cependant, de leurs sujets esclaves. Nous espérons que cette tyrannie de leurs maîtres deviendra le moyen de rétablir dans la pleine jouissance de leurs Droits et de leurs Libertés des millions de nos semblables.

C'est donc avec indifférence que nous voyons l'électeur du Hanovre joindre ses troupes aux traîtres et aux brigands; mais le Roi de la Grande-Bretagne fera bien de se rappeler que ce pays-ci n'est pas le Hanovre. S'il oubliait cette distinction, nous ne l'oublierions pas[1190].

En sorte que tout le pays était travaillé d'une formidable effervescence; la bataille faisait rage entre les sociétés libérales ou révolutionnaires d'un côté et les sociétés réactionnaires ou conservatrices de l'autre. Celles-ci employaient tous les moyens d'intimidation, jusqu'à la dénonciation. Le gouvernement avait pris parti dans la lutte et se considérait comme attaqué par les propositions de réforme. On voit combien la situation était, à la fin de 1792, changée de ce qu'elle avait été au commencement, et combien les mêmes actes qui, au mois de février, étaient simplement indifférents, seraient devenus significatifs au mois de novembre.

Il fallait, pour résister à cette conspiration, la vaillance et la gaîté de cette charmante femme. Un petit fait qui revient à sa mémoire indique jusqu'à quel point cette haine des Tories portait le trouble dans les existences particulières.

«Je puis mentionner ici que le signe distinctif de tous ceux qui soutenaient ces principes (les principes libéraux) était d'avoir les cheveux coupés courts et de donner ainsi le coup de grâce à la poudre et à la chevelure arrangée avec boucles et queue, laquelle était alors si universellement adoptée qu'aucune personne, occupant le rang de gentleman, ne pouvait paraître sans. Parmi les partisans les plus ardents et les plus en vue du citoyennat et du républicanisme était un noble lord de talent distingué. Je me souviens très bien, avec plusieurs de mes camarades, avoir regardé le citoyen comte, avec crainte et curiosité, pendant qu'il passait dans George Street habillé ou je devrais plutôt dire déshabillé dans un surtout grossier, fait de drap qu'on appelait «Gratte Canaille». Sa physionomie brune et sombre, pendant que nous avions les yeux fixés sur lui, fit que nos voix généralement bruyantes tombèrent à un murmure; nous nous dîmes (sotto voce): «Oh! comme il a l'air effrayant, on dit qu'il veut qu'on coupe la tête du roi.» Il s'appuyait sur le bras de l'honorable Harry Erskine, fameux pour son esprit, son talent et ses principes whiggistes, qui était le frère de l'avocat non moins célèbre et plus tard chancelier, Tom Erskine.»

Et qu'on ne croie pas que ce soit là un des aspects de la situation, coloré et assombri par le ressentiment d'un de ceux qui en souffrirent et aidèrent à la détruire. Lockhart était conservateur, peut-être plus encore que Lord Cockburn n'était libéral, et il parle de l'épouvantable animosité de la vie quotidienne, dans des termes qui conservent plus encore l'horreur de ce temps de malveillance et de désaccord.

Il n'y a rien d'exagéré dans ces mots. Ils sont même instructifs parce qu'il y perce un écho de l'ancienne haine tory, qui laisse deviner ce qu'avait dû être le langage d'autrefois.

Le matin de cette belle journée, des dames avaient apporté au président de l'association des écharpes de satin bleu sur lesquelles elles avaient brodé les mots: «Dieu sauve le Roi». Les membres du club, à qui ces insignes furent remis, les portèrent toute la journée autour de leurs chapeaux. Il y eut un banquet, avec quatorze toasts bien adaptés, et le quinzième fut «Dieu bénisse toutes les branches de la famille royale». Après quoi les membres de l'association, avec leurs bandes bleues, qu'ils portaient maintenant en écharpe depuis qu'ils avaient ôté leurs chapeaux, s'en allèrent à l'assemblée[1218]. Cette description de fête ne serait qu'un peu ridicule, si on ne savait ce que cette organisation cachait de rancunes, de haines, de dénonciations, de mises à l'index, deux fois intolérables et dangereuses dans cette vie étroite de petite ville.

L'attitude de Burns au milieu de ce conflit ne pouvait passer inaperçue; il était plus que personne exposé aux regards. Sa célébrité, son don puissant de familiarité, la vigueur de sa déclamation ou de son sarcasme, le rendaient, aux yeux du parti ennemi, un des agents les plus dangereux des nouvelles doctrines. D'autre part, il suffisait qu'il y eût la moindre apparence de péril ou de menace pour qu'il se portât aussitôt du côté d'où ils venaient et commît quelque imprudence. Il ne tarda pas à être noté parmi les suspects, en compagnie de quelques-uns de ses amis. Les Loyal Natives firent circuler contre eux quatre misérables vers:

À quoi Burns répondait quand ces vers lui furent communiqués:

Vous, vrais «Loyal Natives» écoutez ma chanson, En tapage et en débauche ébaudissez-vous toute la nuit; Votre bande est à l'abri de l'Envie et de la Haine, Mais où est votre bouclier contre les traits du mépris?

Voilà la note des rapports entre les deux partis. Il faut se rappeler cette animosité d'une classe de la population contre les partisans des nouvelles doctrines pour comprendre certains passages de la vie du poète à Dumfries.

Monsieur, je viens de lire votre prospectus du Gazetier d'Édimbourg. Si vous continuez, dans votre journal, avec le même courage, ce sera, sans aucune comparaison, la première publication de ce genre, en Europe. Je vous prie de m'inscrire comme souscripteur et, si vous avez déjà publié quelques numéros, veuillez me les envoyer à partir du commencement. Indiquez-moi votre façon de régler les paiements dans notre ville, ou bien je m'acquitterai envers vous par mon ami Peter Hill, libraire à Édimbourg.

En même temps, Burns composait et chantait des chansons comme celle-ci, dans laquelle «ceux qui sont au loin» désigne les représentants libéraux de l'Écosse, ennemis du ministère; où Charlie et Tammie désignent Charles Fox lui-même, et Thomas Erskine le défenseur de Thomas Paine. On sait que le chamois et le bleu étaient les couleurs de Fox et celles du parti whig.

À la santé de ceux qui sont au loin, À la santé de ceux qui sont au loin; Qui ne veut pas souhaiter bonne chance à notre cause Puisse-t-il n'avoir jamais bonne chance! Il est bon d'être joyeux et sage, Il est bon d'être honnête et ferme; Il est bon de soutenir la cause de la Calédonie, Et de rester fidèle au chamois et au bleu.

À la santé de ceux qui sont au loin, À la santé de ceux qui sont au loin; À la santé de Charlie, le chef du clan, Bien que sa troupe soit peu nombreuse! Puisse la Liberté rencontrer le succès! Puisse la Providence la défendre du mal! Puissent les tyrans et la tyrannie se perdre dans le brouillard, S'égarer en route, et aller au diable.

Monsieur, j'ai été surpris, confondu et éperdu lorsque M. Mitchell, le collecteur, m'a dit qu'il avait reçu l'ordre du Conseil de faire une enquête sur ma conduite politique et m'a blâmé d'être une personne hostile au gouvernement.

D'ailleurs la lettre qui suit montre bien quelle fut son attitude dans cette malheureuse affaire. Il est facile de voir que M. Graham lui avait répondu pour le rassurer un peu et lui dire d'exposer sa défense dans une lettre qui serait transmise au Conseil. Burns lui renvoya, avec ses remercîments, l'exposé des faits et des opinions dont il était accusé. Il n'est guère possible de demander plus de franchise dans l'aveu de ses actes, plus de fermeté dans le maintien de ses opinions, plus de netteté et de dignité à la fois. Il écrivait le 5 janvier 1793:

«Monsieur, je suis à l'instant même honoré de votre lettre. Je n'essaierai pas de décrire les sentiments avec lesquels j'ai reçu cette nouvelle preuve de votre bonté.

J'arrive aux accusations que la malveillance et la calomnie ont portées contre moi. On a dit, semble-t-il, que non-seulement j'appartiens à un parti désaffectionné dans cette ville, mais encore que je suis à sa tête. Je n'ai connaissance ici d'aucun parti, ni républicain, ni réformiste, excepté d'un ancien parti en vue de la réforme des bourgs, avec lequel je n'ai jamais rien eu à faire. Des individus, républicains et réformistes, nous en avons ici, bien qu'en petit nombre, des deux côtés. Mais, s'ils se sont associés, c'est plus que je n'en sais; et s'il existe une association de ce genre, elle doit se composer d'individus si obscurs et si ignorés qu'il n'y a aucune possibilité que je leur sois connu, ou eux à moi.

J'étais au théâtre, un soir, quand on réclama: «Ça ira». J'étais au milieu du parterre et c'est du parterre que la clameur s'éleva. Un ou deux individus, avec lesquels je me trouve occasionnellement, faisaient partie du groupe; mais je n'ai pas eu connaissance de leur projet, je n'y ai pas pris part, je n'ai jamais ouvert les lèvres pour siffler ou acclamer ni celte chanson, ni aucune autre chanson politique. Je me suis considéré comme un homme beaucoup trop obscur pour avoir quelque poids dans la répression d'un désordre, et en même temps comme un homme trop respectable pour hurler aux clameurs d'une populace. Ce fut la conduite des premières personnes de la ville; et ces personnes savent et déclareront que ce fut aussi la mienne.

Je n'ai jamais prononcé d'invectives contre le roi. Sa valeur privée, il est absolument impossible qu'un homme tel que moi puisse l'apprécier. Mais, en sa capacité publique, c'est avec le plus solide loyalisme que j'ai toujours révéré et je révérerai toujours le monarque de la Grande-Bretagne, comme la clef de voûte sacrée de notre royale Constitution (pour parler maçonniquement).

Quant aux principes de Réforme, je considère la Constitution britannique, telle qu'elle a été fixée par la Révolution, comme la plus glorieuse Constitution qui existe, ou que peut-être l'esprit de l'homme puisse concevoir. En même temps, je pense, et vous savez quels hauts et remarquables personnages ont depuis quelque temps la même opinion, que nous avons considérablement dévié des principes originels de la Constitution, et particulièrement qu'un alarmant système de corruption a pénétré dans les rapports entre le Pouvoir Exécutif et la Chambre des Communes. Voilà la vérité et toute la vérité sur mes opinions réformistes, avec lesquelles j'ai joué imprudemment avant de connaître l'humeur de ces temps d'innovation. Je le vois maintenant, et à l'avenir je scellerai mes lèvres. Cependant je n'ai jamais eu aucune autorité dans aucune association politique, aucune correspondance, aucun rapport avec elles. Sauf ceci, lorsque les magistrats et les principaux habitants de cette ville s'assemblèrent pour déclarer leur attachement à la Constitution et leur horreur des émeutes, déclaration que vous pourriez trouver dans les journaux, je crus qu'il était de mon devoir, comme sujet du pays et comme citoyen de la ville, de souscrire à cette déclaration.

De Johnstone, l'éditeur du Gazetier d'Édimbourg, je ne sais rien. Un soir, en compagnie de cinq ou six amis, son prospectus nous tomba sous la main; il nous sembla viril et indépendant. Je lui écrivis de nous envoyer son journal. Si vous croyez qu'il y a quelque impropriété à ce que la publication arrive ici adressée à mon nom, je la décommanderai aussitôt. Jamais, j'en prends Dieu pour juge, je n'ai écrit de ma main une ligne de prose pour le Gazetier. Je lui ai envoyé une pièce de circonstance, dite par Miss Fontenelle, le soir de son bénéfice, intitulée Les Droits de la Femme, et quelques strophes improvisées sur la commémoration de Thompson. Je vous les envoie toutes deux pour que vous les lisiez. Vous verrez qu'ils n'ont absolument rien qui touche à la politique. Quand j'ai envoyé à Johnstone un de ces poèmes (j'oublie lequel des deux), j'y ai joint, à la demande de mon excellent et digne ami, Robert Riddell Esq., de Glenriddell, un essai en prose, signé Caton, écrit par lui et adressé aux délégués pour la Réforme des Comtés. Il est lui-même un de ces délégués pour ce Comté-ci. Avec les mérites et les démérites de cet essai, je n'ai rien eu à faire que de le transmettre sous la même enveloppe affranchie,—enveloppe qu'il m'avait procurée.

Pour la France, j'ai été son partisan enthousiaste au commencement des affaires. Lorsqu'elle en vint à montrer son ancienne avidité pour les conquêtes, en annexant la Savoie et en envahissant la Hollande, j'ai changé de sentiment. J'ai fait, sur la retraite du Prince de Brunswick, une ballade à chanter après boire. Je l'ai chantée à une soirée joyeuse. Je vous l'enverrai également, cachetée, parce qu'elle n'est pas faite pour être lue par tout le monde. Elle est indigne de votre attention, mais dans le cas où Mme la Renommée, ainsi qu'elle l'a déjà fait, userait ou abuserait de son vieux privilège de mentir, vous aurez en main le pour et le contre de mes écrits et de ma conduite politique.

On a essayé de diminuer le danger qui le menaça à ce moment, et on a prétendu qu'il se l'était exagéré,

Tout va à prouver, au contraire, que ce danger était sérieux. Le bruit s'était même répandu à Édimbourg qu'il avait été congédié de l'Excise, et John Erskine, comte de Mar, avait eu la pensée d'ouvrir, parmi les amis de la Liberté, une souscription qui aurait dédommagé le poète d'avoir souffert pour elle. Cette généreuse initiative lui valut de Burns une lettre aussi belle que celle qui précède, éloquente, et pleine des sentiments de liberté qui appartiennent aux citoyens d'un pays libre. Il faut la lire aussi, car elle complète l'étude des vrais principes politiques de Burns et elle le montre sous un de ses meilleurs aspects:

«La partialité de mes compatriotes m'a mis en évidence, comme un homme de quelque génie, et m'a donné un nom à maintenir. Comme poète, j'ai proclamé des sentiments virils et indépendants qui, je l'espère, se retrouveront dans l'homme. Des raisons d'un haut poids, qui n'étaient autres que le soutien d'une femme et d'enfants, m'ont désigné ma situation actuelle comme avantageuse, comme la seule que je pusse choisir. Néanmoins mon honnête renommée est ce qui m'est le plus cher, et mille fois j'ai tremblé à l'idée des épithètes dégradantes que la calomnie et la malveillance pourront attacher à mon nom. J'ai souvent, anticipant cruellement l'avenir, entendu quelque futur écrivailleur de magazine vénal, avec la lourde méchanceté d'une stupidité sauvage, déclarer avec joie, dans ses paragraphes payés, que «Burns, malgré la parade d'indépendance qui se trouve dans ses écrits et après avoir été produit au regard et à l'estime publics comme un homme de quelque talent, n'ayant pas en lui-même les ressources nécessaires pour supporter cette dignité empruntée, tomba à être un pauvre exciseman et passa humblement le reste de son insignifiante existence dans les occupations les plus communes, avec la plus vile classe du genre humain.»

Monsieur, permettez-moi de déposer entre vos mains illustres mon démenti le plus énergique, ma protestation contre ces calomnieuses faussetés. Burns fut un homme pauvre depuis sa naissance et devint exciseman par nécessité. Mais, je le dirai! la pauvreté n'a pu altérer la pureté de son honnêteté et l'indépendance britannique de son esprit. L'oppression a pu la plier, mais non la dompter. N'ai-je pas, dans la prospérité de ma contrée, un intérêt qui m'est plus précieux que le plus riche duché qu'elle contient? J'ai une nombreuse famille et la probabilité qu'elle s'accroîtra encore. J'ai trois fils qui, je le vois déjà, ont apporté dans ce monde des âmes peu faites pour habiter des corps d'esclaves.—Puis-je regarder tranquillement et contempler les machinations qui enlèveraient leurs droits à mes garçons? à ces petits Bretons libres, dans les veines de qui court mon propre sang? Non! je ne le saurais! Quand même le sang de mon cœur devrait ruisseler autour de mon effort pour l'empêcher.

Si quelqu'un me dit que mes faibles efforts ne sauraient être utiles et qu'il n'appartient pas à mon humble position de se mêler des intérêts d'un peuple, je lui répondrai que c'est sur des hommes comme moi qu'un pays se repose, pour trouver les mains qui soutiennent et les yeux qui comprennent. La multitude ignorante peut enfler la masse d'une nation; la foule clinquante, titrée et courtisane, peut lui servir de panache et d'ornement. Mais le nombre de ceux qui sont assez élevés dans la vie pour raisonner et réfléchir, et assez bas pour être à l'abri de la contagion vénale des cours, voilà où est la force d'une nation.

Comme on sent, lorsqu'il parle des jugements futurs qu'on portera sur sa vie, l'amertume et l'humiliation qu'il ressentait de sa position dans l'Excise. Il ne s'y réconcilia jamais: et dans le reste de la lettre bouillonne un esprit altier contre sa situation subalterne et contre un ordre de silence qu'il n'acceptait qu'en frémissant.

Par une assez curieuse revanche, ce fut le nom de Burns qui, vingt-cinq ans plus tard, servit à réveiller l'opinion libérale et rompit le silence dont les whigs avaient été jusque-là accablés.

Il lui fut impossible de se tenir longtemps; la vitre dura plus que ses résolutions. Il recommença bientôt ses discours et ses épigrammes. Il devenait du reste de plus en plus difficile, à un homme qui avait en lui le sang de Burns, de rester indifférent et silencieux. L'année de 1792 avait été, pour ainsi parler, une année d'agitation théorique et c'étaient des principes abstraits qu'on discutait. L'année de 1793 mit les plus humbles en contact avec les faits eux-mêmes et en amena le contre-coup à tous les foyers.

«J'espère, j'ai confiance que cette rafale de désastres, par laquelle ont été renversés tant et tant de dignes personnages qui, il y a quelques mois, prévoyaient peu une pareille chose, épargnera mon ami.

Lui-même souffrait de la difficulté des temps. La guerre avait arrêté l'importation et supprimé le surcroît de traitement qu'il en retirait. Il était obligé d'écrire une lettre comme celle-ci pour emprunter un peu d'argent:

Comme j'étais debout près de cette tour sans toiture, Où la giroflée parfume l'air plein de rosée, Où la hulotte gémit dans sa chambre de lierre Et dit à la lune de minuit son souci;

Les vents étaient tombés et l'air était paisible, Des étoiles filantes traversaient le ciel; Le renard hurlait sur la colline, Et les échos lointains des gorges répondaient.

Le ruisseau, dans son sentier couvert de noisetiers, Se hâtait près des murs en ruines, Pour rejoindre, là-bas, dans la vallée, la rivière Dont le bruit distant monte et retombe.

Du nord froid et bleuâtre ruisselaient Des lueurs, avec un bruit sifflant, étrange; À travers le firmament elles jaillissaient et changeaient, Comme les faveurs de la Fortune, perdues aussitôt que gagnées.

Par hasard, je tournai insouciamment mes yeux, Et, dans le rayon de lune, je tremblai en voyant Se lever, un spectre austère et puissant, Vêtu comme jadis l'étaient les ménestrels.

Eussé-je été une statue de pierre, Son aspect m'aurait fait frissonner; Et sur son bonnet était gravée clairement La devise sacrée: «Liberté».

Et de sa harpe coulaient des chants Qui auraient réveillé les morts endormis; Et, oh! c'était une histoire de détresse, Comme jamais l'oreille d'un anglais n'en connut de plus grande.

Cependant les destinées de la Révolution française tenaient le monde en suspens. En Angleterre, malgré la déclaration de guerre, un grand nombre d'âmes généreuses faisaient des vœux pour le peuple qui défendait sa liberté. Du premier coup, Burns se trouva parmi ceux qui prenaient parti contre leur propre patrie. Il ne s'en cachait pas. Il composait une épigramme contre une victoire de l'armée anglaise. Lorsque Dumourier passa à l'ennemi, il écrivit contre lui son Impromptu sur la Désertion du général Dumourier. Dans une Ode pour le jour de naissance du général Washington, il s'écriait:

Il est hors de doute que cette fièvre de discussions, de petites nouvelles, par lesquelles les grands aspects des faits sont cachés, de récriminations, de déclarations vaines, que cette folie de colères, de querelles, de haine, qui énervait et exaspérait toute l'Angleterre et sévissait fortement à Dumfries, furent pour le poète de mauvaises conditions de vie et de travail. Il eût mieux valu ressentir les nobles souffles qui passaient sur le monde dans le calme de la campagne et les recevoir purifiés de la paille et de la poussière des acrimonies humaines.

Ces aveux sont rares. Il supporta jusqu'au bout, en se taisant, cette existence si peu faite pour lui, dans laquelle il voyait le soutien de sa famille.

Ô berges, rives et ruisseaux autour Du château de Montgomery, Verts soient vos bois, belles vos fleurs, Et vos ondes jamais troublées. Que là, l'Été déplie d'abord ses robes, Que là, il reste plus longtemps, Car là, je pris mon dernier adieu De ma douce Mary des Hautes-Terres.

Comme doucement fleurissait le bouleau vert et gai, Comme la floraison d'aubépine était riche, Quand sous leur ombrage parfumé Je la serrais sur ma poitrine! Les heures d'or, sur des ailes d'anges, Volaient par-dessus moi et ma chérie, Car chère, autant que la lumière et la vie, M'était ma douce Mary des Hautes-Terres.

Avec maints vœux et maints étroits embrassements, Nos adieux furent pleins de tendresse; Et nous jurant souvent de nous revoir Nous nous arrachâmes l'un à l'autre. Mais hélas, le gel de la mort arriva Qui tua ma fleur si hâtivement! Maintenant vert est le gazon et froide l'argile Qui enveloppent ma Mary des Hautes-Terres.

La souffrance est aussi récente que dans les vers composés trois ans auparavant; ceux-ci ont une tristesse de plus. Il semble que la pensée d'une existence future se soit éloignée; la dissolution est l'idée maîtresse de cette pièce comme la survivance l'était de la précédente. Ce n'est plus à la Mary veillant dans le ciel qu'il s'adresse; mais à la Mary disparue sous la terre, pour jamais. Le sentiment de la séparation définitive a remplacé celui d'une réunion attendue; ses yeux ne la cherchent plus du côté des étoiles. Du reste, ce rêve d'une rencontre avec les êtres aimés, qui avait été pendant quelque temps sa croyance, ne reparaît plus dans sa correspondance. Pas même aux derniers moments, lorsque la pensée de la mort prochaine lui reviendra souvent, il ne s'en ressouviendra. Il y a une autre réflexion mélancolique dont il est impossible de se défendre en relisant ces vers. Certes l'homme qui les a écrits est aussi capable de poésie que jamais. Cependant c'est de plus en plus à des souvenirs que son génie s'applique; la vie présente ne lui fournit plus de ces émotions; il retravaille à celles du passé; il retourne à ce qu'il a ressenti. Quelle amertume ont ces divins moments d'autrefois, quand ils reviennent dans une âme qui ne saurait plus les éprouver et qui, peut-être, en a conscience![Lien vers la Table des matières.]

III. LES EXCÈS AUGMENTENT. — MAUVAIS RENOM.

Vers la fin de 1792, on entrevoit un coin de cette existence fiévreuse. Il s'excuse à Cunningham de ne lui avoir pas répondu.

Et plus loin, après deux pages de déclamations assez vagues:

Mais, un instant. (Voici encore à votre santé!) Ce rhum est du diablement bon Antigua, il ne faut donc pas le faire servir à délier la langue pour des médisances[1260].

Au mois de janvier de 1793, on trouve un autre aveu du même genre dans une lettre à Mrs Dunlop. On a là aussi un coup d'œil attristant dans la vie qu'il menait.

Au mois de janvier 1794, il y a une autre lettre qui commence par ces mots:

Cette lettre contient la preuve qu'il commençait à se faire autour de lui une réputation de buveur et même de quelque chose d'autre. Mais, c'est là peu de chose encore. Chez lui, l'ivresse devait entraîner des violences de parole ou d'action, en face desquelles il se retrouvait le lendemain avec un sentiment d'humiliation. Il y a des scènes qui sont réellement pénibles à retracer. Un soir, dans une compagnie où se trouvait un officier, un certain capitaine Dods, Burns, emporté par la boisson, lance le toast suivant dont le sens était facile à dégager, étant connues ses opinions, et dont sa voix devait accentuer le sarcasme: «Puisse notre succès dans la guerre être égal à la justice de notre cause.» C'étaient ses sentiments sur la Révolution française qui éclataient. Le capitaine Dods qui, peut-être, était ivre aussi, releva ces paroles comme une insulte; et il était en effet dur pour un officier de les entendre en face. Il s'ensuivit des mots trop vifs. Et le lendemain Burns, on peut deviner avec quel frémissement de honte et de colère, était obligé d'écrire la lettre qui suit:

«Madame, j'ose dire que cette lettre est la première que vous ayiez jamais reçue du monde souterrain. Je vous écris des régions de l'enfer, parmi les horreurs des damnés. Quand et comment j'ai quitté votre terre, je ne le sais pas exactement, car je suis parti dans la chaleur d'une fièvre d'ivresse, contractée à votre trop hospitalière maison. Mais, en arrivant ici, j'ai été justement jugé et condamné à souffrir les tortures expiatoires de ce séjour infernal pendant l'espace de 99 ans 11 mois et 29 jours; tout cela à cause de l'inconvenance de ma conduite, hier soir, sous votre toit. Me voici étendu sur un lit d'impitoyables genêts, ma tête endolorie appuyée sur un oreiller de perçantes épines, tandis qu'un bourreau infernal, ridé et vieux et cruel, je crois que c'est le Souvenir, avec un fouet de scorpions, empêche la paix et le repos d'approcher de moi et tient mon angoisse sans cesse éveillée. Cependant, Madame, si je pouvais, en quelque mesure, reprendre ma place dans la bonne opinion du cercle aimable que ma conduite a tellement outragé, la nuit dernière, je crois que ce serait un soulagement à mes peines. C'est pour cette raison que je vous importune de cette lettre. Aux hommes de la société, je n'ai pas d'excuses à faire. Votre mari, qui a insisté pour me faire boire plus que je ne le voulais, n'a pas le droit de me blâmer, et les autres ont pris part à ma culpabilité. Mais à vous, Madame, j'ai beaucoup d'excuses à faire. J'estimais votre bonne opinion comme une des choses les plus précieuses que j'eusse sur la terre, et je fus vraiment une brute de la perdre. Il y avait aussi Miss J., une personne d'un délicat esprit, de douces et simples manières. Je vous en prie, faites-lui les meilleures excuses d'un maudit, malheureux, misérable. Une Mrs G., une dame charmante, m'a fait l'honneur d'être disposée en ma faveur: ceci me fait espérer que je ne l'ai pas outragée au-delà de tout pardon. À toutes les autres dames, présentez ma plus humble contrition et ma demande de leur gracieux pardon. Ô vous, Puissances de la Décence et de la Convenance, dites-leur que mes erreurs, bien que graves, étaient involontaires; qu'un homme ivre est la plus vile des bêtes; que ce n'était pas dans ma nature d'être brutal envers qui que ce soit; qu'être grossier envers une femme, quand j'étais dans mes sens, m'était impossible, mais....

Regret, Remords, Honte, vous trois chiens d'enfer qui suivez mes pas et aboyez à mes talons, épargnez-moi! épargnez-moi!

À la suite de sa scène chez M. Riddell, il fut pendant plusieurs semaines dans un état véritablement digne de compassion. Le chagrin qu'il ressentait de cette rupture, le scandale, la peine d'être abandonné par de fidèles amis, alors que tant d'autres le désertaient, la sensation du blâme silencieux qui l'environnait, d'autres causes qu'il indique, tout cela tendait son esprit jusqu'aux limites dernières du désespoir. Il écrivait le 25 février 1794, à Alexandre Cunningham:

«Peux-tu secourir un esprit malade? Ta parole peut-elle rendre la paix et le calme à une âme ballottée sur une mer de troubles, sans une étoile amicale pour guider sa course, et redoutant que la vague prochaine ne l'engloutisse? Peux-tu donner, à un être tremblant sous les tortures de l'incertitude, la stabilité et la dureté du roc qui brave la rafale? Si tu es impuissant de la moindre de ces choses, pourquoi viens-tu me troubler dans ma misère en l'informant de moi?...

Depuis deux mois, je suis incapable de soulever une plume. Ma constitution et mon corps ont été ab origine affligés d'une profonde et incurable infection d'hypocondrie, qui empoisonne mon existence. Dernièrement des ennuis domestiques, et une part pécuniaire dans la ruine de ces temps maudits, des pertes qui, bien que modiques, m'étaient cependant pénibles à subir, m'ont tellement irrité, que, par instants, le seul être qui puisse envier mes sentiments serait un esprit réprouvé entendant la sentence qui le condamne à la perdition.

De pareilles heures étaient impuissantes à tenir à l'écart celles qui les amenaient. Peut-être était-il dans ce cercle vicieux où, l'homme étant d'une nature trop élevée pour prendre son parti de ses fautes et trop faible pour s'en défaire, les remords n'ont d'autres résultats que de le pousser à les oublier, et le sentiment de ses faiblesses ne sert qu'à en préparer de nouvelles.

Chose plus étrange et plus grave, ses anciennes amitiés se retiraient de lui. Son ami d'autrefois, Ainslie, son fidèle compagnon d'Édimbourg, le confident de ses amours avec Clarinda, le traitait avec une telle froideur que leurs relations en restèrent là. Ce n'était pas sans une douleur contenue qu'il écrivait:

Quant à sa vieille amie Mrs Dunlop, elle avait cessé toute correspondance. Ce dut être pour lui une des pires amertumes. Une de ses dernières et plus touchantes lettres sera pour lui dire adieu, malgré le long silence dont elle l'avait affligé.

Un fait révèle dans toute sa tristesse ce délaissement du poète. Un Mr Mac Culloch racontait à Lockhart qu'il avait rarement été plus peiné qu'un jour où, arrivant à cheval à Dumfries, par une belle soirée d'été, pour assister à un bal, il avait aperçu Burns. Celui-ci se promenait seul dans la principale rue, du côté qui était dans l'ombre, tandis que, sur le trottoir opposé, dans la lumière, passaient des groupes brillants d'hommes et de dames, dont pas un ne semblait le reconnaître. Mac Culloch mit pied à terre et rejoignit Burns qui, lorsqu'il lui proposa de traverser la rue, lui dit: «Non, non! mon jeune ami, tout cela est passé maintenant». Et après un moment de silence, il récita ces strophes d'une touchante ballade de Lady Grizel Baillie:

Son bonnet se tenait jadis tout fier sur son front, Et son vieux bonnet avait meilleur air que maint bonnet neuf. Maintenant, il le laisse pendre au hasard, Et il se laisse choir sur les gerbes de blé.

Oh! si nous étions jeunes comme nous le fûmes jadis, Nous serions à galoper sur ce gazon, Et à courir sur la pelouse que blanchissent les lis, Et si mon cœur n'était pas léger, je mourrais.

On se demande avec étonnement d'où pouvait venir un pareil interdit? Quelque chute qu'il y eût pour un homme tel que lui à vivre comme il le faisait, il était au moins au niveau de ceux qui le tenaient à l'écart. Cette société de Dumfries, surtout la gentilhommerie campagnarde qui était la plus conservatrice, n'avait pas le droit de se montrer délicate. Les dissipations d'aucun genre n'étaient faites pour l'effaroucher. Il fallait donc qu'il y eût dans le cas de Burns quelques circonstances particulières. En réalité, c'était la forme plutôt que la nature même de ses excès qui froissait l'opinion. On les lui eût pardonnes s'il les avait dissimulés. Mais il les commettait ouvertement, peut-être même avec une sorte d'affectation, de hardiesse. Il avait toujours été dans sa nature de ne pas cacher ses fautes. À cette époque, avec son irascibilité contre la société, il exagérait sa franchise; ses façons prenaient une attitude de forfanterie et l'aspect agressif d'un défi. Il était disposé à faire étalage et parade de ses désordres, avec une insistance qui devait paraître de la provocation et du cynisme. Ce sentiment de répugnance à l'hypocrisie, qui se tourne en rébellion, est naturel et estimable; mais le monde ne le tolère pas; il n'aime guère ceux qui bravent les conventions dont il croit qu'il vit. La société, qui pardonne, à ceux qui dissimulent, les fautes qu'elle sait qu'ils commettent, mais qui s'effarouche et se fâche, surtout une société provinciale et étroite, dès qu'on s'insurge contre le grand complot d'hypocrisie dont elle se dupe elle-même, se montrait implacable pour ce paysan, qui ne consentait pas à respecter la vertu en masquant ses vices d'un vice de surcroît. Un autre aspect de la même question est celui-ci: Il importe souvent moins, devant l'opinion, de savoir quelles fautes on commet, que en quelle compagnie. Si Burns s'était borné à prendre part aux excès des gentilshommes des environs, qui ne différaient guère de ceux du peuple, il aurait vécu dans la respectabilité. Mais, par son passé, par le sans-gêne de ses façons, par un désir aussi d'être le maître absolu, par l'impatience de toute contrainte et de toute supériorité, par sympathie de classe, il se sentait plus à l'aise avec les gens du peuple. Et parmi eux, il préférait ces irréguliers qui vivent dans l'inattendu, sur les frontières de la bohême. C'était un faible qui datait de longtemps. Il était encore à Lochlea quand il écrivait:

Dans ce ramas de mauvais malaises qui s'accumulaient en lui, ce résidu de rancunes, de remords et de dégoûts, que laissent les débauches et qui peu à peu encrassent l'âme, passaient des angoisses de plus pure origine. Il songeait avec désespoir au dénûment des siens, s'il venait à leur manquer. Il devait y penser d'autant plus que tous ces excès n'allaient pas sans une sourde détérioration de santé, et que, par là, cette terreur tenait du remords. Il travaillait lui-même à rendre possible le malheur dont l'idée l'affolait.

Je suis dans une complète humeur de Décembre, ténébreuse, morne, stupide, telle que la divinité de la Sottise elle-même pourrait la souhaiter. Je ne veux pas allonger encore une lettre pesante par un grand nombre d'excuses plus pesantes de mon silence. Je n'en mentionne qu'une seule parce que je sais qu'elle aura votre sympathie: depuis quatre mois, une chère petite fille, mon plus jeune enfant, a été si malade que, chaque jour, il semblait qu'elle n'eût plus à vivre qu'une semaine. Il faut bien qu'il y ait de nombreuses douceurs attachées aux états d'époux et de père, car Dieu sait qu'ils possèdent en propre de nombreux tourments. Je ne puis vous décrire les heures anxieuses, sans sommeil, que ces liens m'ont souvent causées. Je vois une lignée de petits êtres; moi et mon travail leur seul soutien; et à quel fil fragile la vie de l'homme est suspendue! Si un ordre du destin m'enlève—et ces choses-là arrivent chaque jour—même dans la vigueur de la maturité où je me trouve—Dieu du ciel! que deviendra mon petit troupeau! C'est ici que j'envie vos gens de fortune. Un père, sur son lit de mort, disant un éternel adieu à ses enfants, éprouve, à la vérité, assez d'angoisse; mais l'homme dans l'aisance laisse à ses fils et filles l'indépendance et des amis; tandis que moi... mais je perdrai la raison si je réfléchis plus longtemps à ce sujet!

Pour cesser de parler si gravement de cette matière, je chanterai avec la vieille ballade écossaise.

Dans une âme en qui les énergies sont intactes, les ressorts nets, ce sont là des angoisses dont l'effet est salutaire, des aiguillons d'effort qui, au lieu de l'énerver, activent la volonté. Mais elles perdaient leur vertu en s'enfonçant parmi tant d'amertumes malsaines, de découragement. Elles ne faisaient qu'augmenter le trouble de cet esprit; éveillaient le regret que les choses fussent ainsi; elles aboutissaient au souhait dont sont harcelés les hommes incapables d'accepter, avec ses joies et ses tourments, la vie qu'ils ont choisie, le souhait que leur destinée ait été différente, encore qu'ils l'aient façonnée eux-mêmes.

IV. DERNIERS JEUX DU CŒUR. — LES CHANSONS.

Il ne faut pas oublier que, sous les scories qui s'épaississent et menacent de l'ensevelir, persiste une vie intérieure, vivace et généreuse. De plus en plus recouverte par la pluie de cendres, elle fait toujours paraître, ça et là, des endroits verts et frais; ses sources d'inspiration ne furent jamais étouffées. L'ancienne éloquence est toujours là, l'indignation contre tout ce qui est vil, le sentiment d'indépendance, toute une poussée de nobles aspirations et de nobles haines. Les moments où elles éclatent sont plus rares, mais aussi flamboyants. Alors elles percent tout, la fatigue, la lassitude, l'ivresse même, de leurs éblouissantes clartés. L'alourdissement, qui commence à se former sur ce visage et à appesantir les traits, disparaît comme dans un coup de vent. L'ancienne face reparaît transfigurée, mobile, remuée par le passage de toutes les émotions. Ceux qui la voyaient une fois ne l'oubliaient plus. Longtemps après, en 1829, M. Syme écrivait:

Dans ce coin du cœur où, paraît-il, l'on a toujours vingt ans et qui chez lui tenait presque toute la place, la faculté d'adorer la femme restait toujours fraîche et active. Jamais il ne lui arriva comme au fabuliste, dont le cœur plus paisible fut également insatiable, de se demander: «Ai-je passé le temps d'aimer?» Il avait conservé ce don de la jeunesse d'être émerveillé et séduit, de bâtir aussitôt des rêves sur ses admirations. L'amour continua à être l'atmosphère dans laquelle son esprit vivait. Elle était nécessaire à sa production poétique. Son imagination avait besoin, pour se mettre en mouvement, de cette chiquenaude que donne un sourire ou un regard féminins. Elle y resta délicatement sensible. Sans doute il n'était plus capable des désespoirs de Mauchline et son âme fatiguée était moins violemment remuée. Mais, si elle avait perdu la profondeur, elle avait conservé la facilité et la fraîcheur d'émotions qui lui étaient aussi indispensables pour chanter que le choc de la main à la harpe.

Doucement se clôt le soir sur le bois de Craigieburn, Et joyeusement s'y éveille le matin; Mais la pompe du printemps sur le bois de Craigieburn Ne m'inspire rien que du chagrin.

Chorus.—Près de toi, chérie, près de toi, chérie, Ô être couché près de toi! Ô doucement, profondément heureux doit dormir, Celui qui est couché dans le lit près de toi!

Je vois les feuilles et les fleurs s'ouvrir, J'entends les oiseaux chanter; Mais ils n'ont aucun plaisir pour moi, Car le souci déchire mon cœur.

Je ne puis parler, je ne dois pas parler, Je n'ose pas de peur de vous fâcher; Mais l'amour secret brisera mon cœur, Si je le cèle plus longtemps.

Je te vois gracieuse, grande et droite, Je te vois douce et jolie; Mais, oh! que sera mon tourment, Si tu refuses ton Johnie!

Te voir dans les bras d'un autre, Vivre et languir dans l'amour, Serait ma mort, cela est certain, Et mon cœur éclaterait d'angoisse.

Mais, Jane, dis que tu seras à moi, Dis que tu n'aimes personne avant moi, Et tous les jours de ma vie future Avec reconnaissance, je t'adorerai!

C'est alors que Burns semble s'être épris d'elle pour son propre compte. Ce n'est pas une de ses grandes héroïnes, dont la liste, sauf une attendrissante exception, est close maintenant. Elle n'apparaît qu'au second plan de sa vie et pour un moment; le sentiment qu'elle lui inspira était superficiel. Cependant cette aventure est intéressante, parce qu'elle montre comment il avait fait de l'amour un procédé littéraire, une sorte d'ivresse passagère et volontaire, qu'il se donnait pour s'inspirer. Ses révélations à ce sujet sont des plus curieuses et bien caractéristiques de l'homme. En envoyant à Thomson la pièce qu'il avait jadis écrite pour Gillespie, il lui écrivait:

À quoi Thomson, entrant complaisamment dans les vues de Burns, lui répondait avec tranquillité et non sans esprit:

Cette bonhomie de Thomson lui valait de nouveaux détails sur le même sujet:

où l'amour est liberté, et la nature, la loi.

Ses cheveux bouclés étaient couleur de lin; Ses sourcils, d'une nuance plus sombre, S'arquaient d'un air ensorcelant au-dessus De deux yeux rieurs d'un bleu joli; Son sourire si enjôleur Aurait fait oublier à un malheureux son malheur; Quel plaisir, quel trésor De s'attacher à ces lèvres rosés! Telle était la jolie figure de ma Chloris Quand, pour la première fois, je vis sa jolie figure;

Ce dernier cri, qui est comme un salut à la force dominatrice et irrésistible de la Beauté en soi, est caractéristique de cet amour.

La liaison entre Jane Lorimer et le poète est difficile et délicate à définir. Il est cependant de quelque conséquence qu'elle le soit, car elle complète les situations dans lesquelles Burns s'est placé vis-à-vis de la Femme. Ce qui accroît l'intérêt de cette question, c'est qu'il n'était plus alors dans l'ignorance de la vie comme à Mauchline; ou en face d'une femme, son égale par l'âge et les vicissitudes traversées, comme à Édimbourg; mais qu'il possédait l'expérience et la responsabilité des années mûres, et qu'il avait devant lui presque une enfant, ignorante de l'existence et plus étourdie qu'instruite par ses malheurs.

Ceci est le gage de l'amitié, ma jeune, belle amie, Ne refuse pas ce don, Et n'écoute pas d'une oreille inattentive La muse qui moralise.

Puisque, assombrissant ton gai matin de vie, L'obscurité froide de la tempête est venue, (Et jamais le vent d'Est du malheur N'a brûlé plus belle fleur);

Puisque les scènes gaies de la vie ne peuvent plus te charmer, Cependant il te reste beaucoup, Tu as en réserve une plus noble richesse: Les consolations de l'esprit!

Tu as la claire approbation de toi-même, Dans le rôle conscient de l'Honneur; Et (le plus précieux don du ciel ici-bas) Le cœur fidèle de ton amitié.

Mais en réalité ce sont là des vers qui ne prouvent pas grand'chose. Ils étaient écrits sur un volume destiné à être vu et manié dans la famille. Les lignes à Cunningham n'ont pas beaucoup plus de valeur. Burns n'allait pas écrire à un ami d'autrefois, raisonnable et récemment marié, le dernier mot de ses folies. Tout au contraire faut-il plutôt y voir une façon d'expliquer et d'excuser les pièces à Chloris.

Il y a, d'autre part, des probabilités bien lourdes. On comprend que le poète se figure des rencontres, des situations, des dénouements, et brode sur un rien de flatteuses erreurs. Tous les hommes en sont là, dit-on; autant les sages que les fous. La seule différence qu'il y ait entre la multitude et lui, est qu'il crée pour ses songes une forme que les autres lui empruntent pour exprimer les leurs. Mais on comprend moins que la femme qui inspire ses fantaisies les accepte; si elle les approuve, elle est en quelque sorte sa complice. On n'est pas étonné de voir Burns s'imaginer des tableaux comme celui-ci:

Viens, laisse-moi te prendre sur mon cœur, Et dis que nous ne nous quitterons jamais; Et je mépriserai, comme une vile poussière, La richesse et les grandeurs du monde. Et si j'entends ma Jeanie avouer Que des transports semblables l'agitent, Je ne désire le bienfait de la vie Que pour vivre afin de l'aimer.

On est surpris qu'une jeune femme ait accepté un pareil emploi, même poétique, de sa personne et s'en soit trouvée flattée. Or, il y a la preuve que ces pièces, qui ne laissent pas d'être un peu vives, lui étaient offertes, et que parfois elle insistait pour que l'introduction de son nom marquât bien que c'était d'elle qu'il s'agissait. À propos d'une de ces chansons, Burns écrit à Thomson le passage suivant qui est très clair:

Dans Siffles et je viendrai à vous, mon gars, la répétition de ce vers est fatigante pour l'oreille. Voici les quatre premières lignes de chaque strophe, telles qu'elles étaient primitivement, et ensuite ce qui à mes yeux est une amélioration:

Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars; Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars; Quand même père et mère et tous en seraient furieux; Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars.

À changer en:

Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars, Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars, Quand même père et mère et tous en seraient furieux; Ta Janie se risquera avec toi, mon gars.

Un autre indice, fort ténu à démêler, prend de l'importance lorsqu'on l'a dégagé. À travers ces pièces à Chloris reviennent, à plusieurs reprises, des allusions aux précautions qu'il faut prendre, à la crainte qu'elle a d'être compromise. Cela est curieux, parce qu'on saisit là un trait qui n'est pas de sentiment mais qui naît des circonstances. On sent quelque chose de la réalité, qui fait saillie sous ce qu'il peut y avoir d'imaginaire dans le reste. C'est un petit fait particulier qui perce la généralité du développement littéraire; il trahit un détail de situation, qui n'a pas été inventé mais qui exista. Une des chansons dit:

Ses yeux, d'un si doux bleu, trahissent Combien elle me rend ma passion; Mais la prudence est toujours son refrain, Elle parle de rang et de convenance.

Et la chanson dont il changeait le refrain pour satisfaire une exigence de Chloris, roule toute entière sur la nécessité de ne pas se trahir.

Faites bien attention quand vous venez me faire la cour, Et ne venez que si la porte de derrière est entr'ouverte, Puis par-dessus le sautoir, et que personne ne vous voie, Venez comme si vous ne veniez pas vers moi, Venez comme si vous ne veniez pas vers moi.

À l'église, au marché, partout où vous me rencontrez, Passez près de moi comme si vous vous en souciez moins que d'une mouche; Mais glissez-moi un regard de votre doux œil noir; Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas, Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas.

Ne semble-t-il pas qu'il y ait eu entre eux une entente et presque une dissimulation? Que signifient ces paroles furtives et ces entrevues dérobées? Aussi innocentes que fussent ces relations, ce mystère seul suffirait pour leur donner l'apparence d'une faute. Il leur donnait même ce qu'il y a de culpabilité réelle dans une tromperie. C'était trop. Vis-à-vis d'une jeune fille comme Chloris et de la part d'un homme qui avait le double de son âge, c'était un jeu imprudent et blâmable, tel que peu de pères, j'imagine, le toléreraient. Ce n'était pas un sentiment assez pur pour ne pas prendre de précautions; encore moins l'était-il assez pour ignorer qu'il y a des précautions à prendre. Ce fut un marivaudage équivoque où il entra de la coquetterie d'un côté, de la convoitise de l'autre, et dans lequel Burns n'est pas aussi éloigné qu'il le pensait d'être atteint par sa propre condamnation. Il a d'ailleurs été frappé, sur ce point, par celle des autres. Allan Cunningham, qui parle de tout cet épisode avec sévérité, dit: «La beauté de Chloris a ajouté de nombreux charmes à la chanson écossaise, mais ce qui a accru la réputation du poète a diminué celle de l'homme». C'est une parole très dure.

Quoique, dans le tas d'autres caprices grossiers et anonymes, cette fantaisie fût une fleur encore embaumée de poésie, elle était bien au-dessous de ses précédentes aventures de cœur. Elle marquait un instant où inévitablement arrivent les hommes qui continuent à aimer par delà l'âge de l'amour. C'était un émoi uniquement fait de délectation, de désir, en face d'une éclosion de jeunesse, savoureuse dans sa grâce continue de mouvements et sa fraîcheur de carnation. C'est le goût d'un amateur friand devant un beau fruit luisant, velouté, rose, rougissant, virginalement somptueux, dans son lustre et son éclat premiers. Tandis que dans ses pièces à Clarinda, où l'amour est surtout d'imagination, tandis que dans ses pièces à Mary Campbell, où il fut surtout de sentiment, on ne trouve pas un seul trait qui puisse servir à reconstituer la physionomie de ces deux héroïnes, ses pièces à Jane Lorimer nous donnent son portrait avec une précision matérielle et un détail qui permettraient presque à un peintre de le rendre. Elles font un peu penser aux premières pièces à Jane Armour, mais elles sont plus matérielles encore; elles n'en ont pas l'emportement; elles ont plus d'analyse et de dilettantisme dans la contemplation. Elles sont toutes d'un coloris chaud, et chargées de termes de beauté physique et de caresses.

Ô Joli était cet églantier rosé, Qui fleurit si loin des maisons des hommes, Et jolie était celle, et oh! combien chère, Qu'il abritait du soleil couchant!

Ces boutons de roses, dans la rosée matinale, Combien ils sont purs, parmi les feuilles si vertes; Mais plus pur était le vœu de l'amant Qu'ils entendirent hier sous leur ombrage.

Dans son bocage rude et épineux, Qu'elle est douce et belle cette rosé cramoisie; Mais l'amour est une fleur bien plus douce, Dans le sentier épineux et tortueux de la vie.

Il ne s'agit plus là de passion avec sa dépense d'énergie, l'exaltation de tout l'être et son élévation à un plus haut frémissement intellectuel et sensible. C'est quelque chose de beaucoup plus restreint, de plus matériel, et à coup sûr d'inférieur, la simple adoration, la simple possession d'une forme jeune et charmante. En réalité, c'était le goût, fréquent, dit-on, chez les hommes mûrs ou qui mûrissent, pour la beauté dans sa première fleur. C'était le commencement de ces amours inégaux, où l'homme, dépouillé des qualités de l'amant, désire plus qu'il n'inspire, implore et n'impose plus; où son vœu n'est pas d'être aimé, mais qu'on lui permette d'aimer; où il n'existe plus de réciprocité complète, mais, de sa part, une gratitude soumise qui mène vite aux dernières soumissions. Les hommes qui entrent dans cette faiblesse sont voués à un long supplice d'inquiétude et de vaines jalousies, à la torture de sentir qu'ils doivent leur instable joie, ou à la pitié, ou à l'intérêt, ou à l'amour-propre, ou à la vanité, ou à la crainte, ou même à l'admiration et à la reconnaissance, à tout, sauf au vrai amour. Burns n'en était pas encore là. Mais c'était un commencement. Chloris n'avait guère de passion pour lui. C'était une distraction de fille complaisante et coquette, dont la manière habile et maîtresse de soi apparaît bien dans ces strophes:

Elle est jolie, verdissante, droite et grande, Et depuis longtemps tient mon cœur en servage; Et toujours il charme le fond de mon âme Le tendre amour qui est dans son œil.

Elle est friponne et maligne ma Jane, Pour dérober un regard invisible à tous; Mais prompts comme l'éclair sont les regards des amants, Lorsque le tendre amour est dans leur œil.

Le poète était encore assez jeune pour jouer le même jeu. Ces passions d'homme âgé n'eurent pas le temps de pénétrer bien avant. Il évita ainsi les souffrances du drame qui a arraché à Shakspeare ses cris les plus cruels.

Le règne de Chloris dura du commencement de 1793 à la fin de 1795, à peu près. Il se termine brusquement, par un trait de plume irrité du poète, qui voudrait biffer ce nom des chansons où il l'a célébré. Au commencement de 1796, il écrit à Thomson:

L'exécution était complète, non sans une colère secrète. Il semble qu'il y ait eu là comme le germe de la souffrance inévitablement attachée à ces amours disparates.

«La Chloris de Burns est infiniment obligée à Mrs.... pour l'aimable attention qu'elle a eue de lui envoyer les extraits de journaux; elle est heureuse et flattée qu'on dise et qu'on fasse tant pour elle.

La dame la vit plusieurs fois et prit plaisir à sa conversation qui indiquait une pénétration naturelle d'intelligence et un jeu séduisant d'esprit. Plus tard, Jane Lorimer trouva une situation comme gouvernante. Elle eut quelques années paisibles. Mais une affection de la poitrine ruina sa santé. Elle fut obligée de se retirer dans un pauvre logement, dans une des vieilles rues d'Édimbourg. Elle languit quelque temps, vivant d'un peu de secours que lui donnait son dernier maître. Elle mourut en 1831, misérable, délaissée, ignorée. Hélas! pauvre Chloris!

À travers ces tracas, ces débauches et ces remords, la production poétique de Burns continuait. Chose surprenante, dans les interstices de cette vie délabrée et en ruines, partout jaillissaient des fleurs. Pendant ces quatre années de Dumfries, il a écrit plus de deux cents morceaux dont cent cinquante sont précieux. Il ne s'y trouve plus de pièces capitales comme Tam de Shanter; plus même rien qui ressemble à la Sainte-Foire ou à la Vision; plus même de ces jolies épîtres comme à Mossgiel. Ce sont de courts morceaux, le plus souvent de petites chansons de quelques strophes seulement, ce qu'il pouvait composer dans les quarts d'heure de recueillement qui lui restaient au milieu de ce gaspillage de lui-même. Elles naissaient sans interruption, les unes sur les autres; elles étaient variées à l'infini, sentimentales, touchantes, malignes ou railleuses. Il n'y avait guère de semaine où il ne lui vint entre les mains un brin de poésie, un brin menu et léger de plantes du pays, une brindille de bruyère ou de thym, une fleur de chardon, quelques feuilles de houx piquant, et quelquefois, aux jours favorisés, un rameau d'églantier. Mais tous ces riens frais, verts et parfumés, forment, réunis ensemble, un gros bouquet et une part essentielle de son œuvre.

Pendant tout ce travail il fit preuve d'un désintéressement qui, dans les circonstances où il se trouvait, avait d'autant plus de mérite. Il était pauvre; quelques livres auraient fait une différence dans son budget et allongé les bouts pour leur permettre de se joindre. Il ne voulut cependant jamais entendre parler de rémunération. Il fut sur ce point inflexible. Dans la lettre où il lui demandait son concours, Thomson lui avait dit:

Dans l'acceptation de Burns, cette offre avait pour réponse la phrase suivante:

Les choses en restèrent là pour le moment. Burns prit en main la partie littéraire, fournit chansons sur chansons, n'épargna ni ses peines, ni ses recherches, ni ses dérangements, sans compter l'inestimable contribution de son génie. La publication, grâce à lui surtout, prenait bien. Thomson voulut lui donner, non pas une rétribution, mais comme une part dans les bénéfices qui pouvaient provenir d'une œuvre dont ses vers faisaient le succès. Il le lui proposa en des termes qu'il faut citer, pour montrer combien ils avaient de tact et étaient incapables d'offenser la susceptibilité la plus prompte.

Dans la lettre, Thomson avait mis une somme de cinq livres. À coup sûr on ne pouvait offrir d'une manière plus délicate. Il reçut une réponse presque courroucée, où Burns lui déclarait péremptoirement qu'il ne voulait pas entendre parler d'argent.

La qualité de cette production était toujours la même; on est surpris de la fraîcheur que les visions conservaient dans cette âme ternie par les chagrins et où les excès laissaient si souvent leurs dégoûts. Jamais sa poésie n'a eu plus d'éclat. Sa main d'ouvrier était alors d'une justesse et d'une précision achevées. À cette période appartiennent les dernières pièces à Clarinda, le groupe des pièces à Chloris, l'ode de Bruce à Bannockburn, le Retour du soldat, et tant de chansons qui sont de brefs chefs-d'œuvre. Il n'a rien écrit de plus délicat. S'il a produit des pièces de plus grande force et de plus large allure, il n'en a pas d'un travail plus fini et d'un sentiment artistique plus sûr. Sans doute ce n'était plus la trombe de poésie de Mossgiel, avec son mouvement et son puissant enlèvement des choses; c'était la fin d'une pluie, éparse et calme, quand la lenteur de leur chute donne aux gouttes une forme parfaite et que, par leur dispersion même, elles sont plus pénétrées de lumière, irisées, diamantées, étincelantes.

V. LES DERNIERS CHAGRINS, LES DERNIERS EXCÈS, LES DERNIÈRES LUEURS. LA FIN.

Le dénouement n'est pas loin maintenant. Nous touchons à la fin de ce jour tourmenté, clos aux premières heures de l'après-midi, sans avoir connu les sérénités du soir qui apportent l'apaisement, ni l'élargissement étoilé de la nuit, qui ouvre des espaces à l'espoir. Burns finit en pleine amertume, au plus fort de ses regrets, de ses remords, et de ses angoisses pour sa famille. Si, du moins, il avait résisté un peu plus longtemps, la vie, qui souvent est charitable et se charge des petits enfants, lui aurait peut-être montré les siens, élevés et capables de porter leur nom. Elle s'en chargea bien quand ils furent orphelins. Cela l'aurait consolé, rassuré, réconcilié un peu avec lui-même. Mais le temps lui en fut refusé. Il fut implacablement frappé au moment le plus affreux que son esprit ait connu. Dans ses derniers mois, il n'existe pas de lui une parole plus gaie et plus légère, un mot moins découragé que les autres; tout y est d'une tristesse uniforme. Une même teinte morne assombrit chacun de ses instants. Et dans ses heures suprêmes, on ne trouve pas de signe d'une de ces lueurs qui éclairent parfois les fronts mourants et qui, vraies ou fausses, adoucissent les agonies. Il mourut enfermé dans l'étroite et ténébreuse prison de son désespoir. Jusqu'au dernier moment, la troupe impitoyable des soucis empêcha d'arriver jusqu'à lui une de ces visites d'anges qui, dans sa vie plus que dans toute autre, avaient été si rares et distantes entre elles, et dont sa pauvre âme avait tant besoin. C'est une navrante histoire que celle de ses dernières années.

Depuis longtemps déjà sa santé était ébranlée. Les privations de son enfance, ses fatigues de travail et d'amour, la continuité d'émotions d'une véhémence inouïe qui, sans merci, secouaient sa machine, avaient affaibli son corps d'une constitution robuste mais de fonctions désordonnées. Ses courses d'Excise par les nuits pluvieuses, ses tracas, ses excès de boissons, l'irritation sombre et ardente qui le dévorait, achevèrent de le délabrer. Dès le mois de juin 1794, il écrivait à Mrs Dunlop:

Et six mois après, au commencement de 1795, il lui disait encore:

Il n'avait que 36 ans! C'était la vieillesse anticipée, ou plutôt, c'étaient les symptômes de la maladie.

À l'assombrissement que cause chez l'homme la découverte des premiers signes de la décadence physique, s'ajouta, vers la fin de 1795, un grand chagrin. Il perdit une petite fille de trois ans qu'il aimait de toute la tendresse que les pères poètes ressentent pour leurs filles. L'enfant était chétive; on l'avait envoyée chez ses grands-parents, les Armour, pour changer d'air; à l'automne, elle y était morte. On l'avait enterrée dans le cimetière de là-bas, sans que son père pût l'embrasser. Ce fut pour lui un choc douloureux qui l'ébranla encore. Il écrivait à Mrs Dunlop dont le silence prolongé l'attristait:

Son chagrin paraît dans toutes ses lettres. La petite Elisabeth fait penser à l'Adda de Byron, à la Julia de Lamartine et à la Léopoldine de Victor Hugo. Il semble que cette douleur ait été réservée aux grands poètes de notre temps.

Vers le mois d'octobre 1795, une maladie, demeurée assez mystérieuse, s'abattit sur lui. Lui-même en parle comme d'une forte fièvre rhumatismale. Currie qui, par ses études médicales, était plus à même de pénétrer dans cette partie de sa vie, et qui avait reçu les confidences du Dr Maxwell, par qui Burns avait été soigné, laisse entendre que le mal était d'une autre nature. Voici du reste sa déposition technique, dans toute sa précision et sa gravité. C'est en même temps ce qu'on sait de plus clair sur l'état physique de Burns.

Quoique naturellement d'une forme athlétique, Burns avait dans sa constitution les particularités et les délicatesses qui appartiennent au tempérament du génie. Il était exposé, depuis une période très jeune de sa vie, à cet arrêt dans le progrès de la digestion qui résulte d'une pensée profonde et anxieuse, et qui est quelquefois l'effet et quelquefois la cause d'une dépression de vitalité. Lié à ce désordre de l'estomac, il avait une disposition aux migraines, qui affectait plus spécialement les tempes et le globe de l'œil et qui était fréquemment accompagnée de mouvements du cœur violents et irréguliers. Doué par la nature d'une grande sensibilité de nerfs, Burns était, dans son système corporel aussi bien que mental, exposé à des impressions déréglées,—à la fièvre du corps aussi bien qu'à celle de l'esprit. Cette prédisposition à la maladie, qu'une stricte tempérance dans la diète, un exercice régulier, un sommeil solide auraient pu vaincre, fut fortifiée et enflammée par des habitudes d'une nature toute différente. Perpétuellement stimulée par l'alcool, sous l'une ou sous l'autre de ses diverses formes, l'action désordonnée du système circulatoire devint à la fin habituelle, le travail de nutrition fut incapable de pourvoir à la déperdition, et les pouvoirs vitaux commencèrent à faiblir.

Quoi qu'il en soit de ce mal, qu'accompagna en effet une fièvre rhumatismale, ses ravages furent terribles. Pendant les derniers mois de 1795, la correspondance et les travaux de Burns furent interrompus. Il resta confiné à la chambre tout l'hiver et se releva brisé et vieilli. Au commencement de janvier 1796, il commençait à marcher un peu; il écrit:

Et le 31 janvier, il écrivait à Mrs Dunlop, à peu près dans les mêmes termes:

Ces heures de confiance n'étaient pas bien solides; c'était l'espèce de confiance qu'on montre aux autres, pendant quelque temps encore après qu'elle est à peu près morte en soi-même; par moments, il désespérait de jamais se remettre complètement:

Et quelques jours après il écrivait à Mrs Riddel:

Je suis si malade que j'ai à peine la force de tenir cette misérable plume sur ce misérable papier.

À la maladie, venait s'ajouter la gêne: ses souffrances se compliquaient de soucis. Vers la fin de 1795, il était obligé d'écrire au collecteur Mitchell une épître en vers, dont le manuscrit se vendrait aujourd'hui une somme considérable, pour lui emprunter une guinée.

Ami éprouvé et loyal du Poète Qui, sans toi, pourrait mendier ou voler, Hélas! hélas! le grand diable Et toutes ses sorcières Sont en train de danser gigues et reels Dans mes pauvres poches.

Je voudrais insinuer modestement Que j'ai cruellement besoin d'une guinée; Si vous voulez l'envoyer par la fillette, Ce serait très bon; Et tant que mon cœur battra de sang vivant, Je m'en souviendrai.

Puisse la vieille année s'éloigner, en maugréant De voir la nouvelle arriver gémissante Sous une double abondance de provisions, Pour toi et les tiens; Tandis que la paix et les joies domestiques couronnent Tout ce tableau.

POST-SCRIPTUM.

Vous avez appris comme j'ai été malmené, Et par la méchante mort presque emporté; Horrible mégère! elle m'avait pris par la ceinture Et m'a durement secoué; Mais par bonheur j'ai sauté un sautoir, Et tourné un coin.

Hélas! les promesses! Il était donc perdu irrévocablement pour être, après une telle leçon, incapable de les tenir! Il en était donc au point où la volonté cesse d'agir et où, l'instrument de toute résolution étant lui-même atteint, la dernière ressource est brisée. C'est alors la fin d'un homme! Était-ce donc la fin du poète?

«Hélas! mon cher Thomson, je crains qu'il ne s'écoule quelque temps avant que je n'accorde ma lyre de nouveau! «Près des fleuves de Babylone etc.» Presque sans cesse depuis ma dernière lettre, je n'ai connu l'existence que par la pression de la lourde main de la maladie, et j'ai compté le temps par les répercussions de la souffrance. Le rhumatisme, le froid et la fièvre ont formé pour moi une terrible Trinité dans l'Unité, qui fait que je ferme les yeux dans l'angoisse et que je les ouvre sans espérance. Je regarde ces jours printaniers et je dis avec le pauvre Fergusson:

Vers le milieu de mai, il écrivait à Johnson:

Il avait encore à cette époque des moments de confiance et, vers la même date il écrivait à Thomson qu'il avait l'espérance que la vivifiante influence de l'été qui approchait le remettrait. Mais un peu plus tard, la conscience de sa situation grandit en lui. Le 4 juin, il écrivait à Mrs Riddel, qui lui avait conseillé d'assister à un bal donné en l'honneur du jour de naissance du roi, pour montrer son loyalisme:

Le 26 juin, à la fin du mois, il écrivait à son ami Clarke une des lettres les plus navrantes qu'il ait écrites et qu'il soit possible de lire:

«Mon cher Clarke,—toujours, toujours la victime de l'affliction! Si vous voyiez le corps émacié qui maintenant tient cette plume pour vous écrire, vous ne reconnaîtriez plus votre vieil ami. Si je dois jamais me rétablir, c'est le secret de Lui, le Grand Inconnu dont je suis la créature. Hélas! Clarke, je commence à redouter le pire. Pour moi-même, je suis tranquille,—je me mépriserais si je ne l'étais pas. Mais la pauvre veuve de Burns, mais cette demi-douzaine de chers petits orphelins abandonnés! Me voici faible comme une larme de femme! Assez de ceci! c'est la moitié de mon mal!

J'ai reçu votre dernière lettre contenant le billet de banque. Il arriva bien à point et je vous suis extrêmement obligé pour votre ponctualité. Il faut que je vous demande une seconde fois la même obligeance. Soyez assez bon pour m'envoyer un second billet par retour du courrier. J'espère que je puis vous le demander sans que vous en soyez gêné et cela m'obligera sérieusement. S'il faut que je m'en aille, je laisserai derrière moi quelques amis que je regretterai tant que la conscience me restera. Je sais que je vivrai dans leur souvenir.

Et lui, dans sa gratitude, reprit sa plume que sa main avait peine à tenir et composa en son honneur ses dernières pièces, presque les seules de cette période. Mais, même pour cette pure enfant, son cœur ne sut pas perdre sa longue accoutumance de revêtir ses pensées de mots d'amour, et sa reconnaissance prit la forme d'une déclaration. On dirait qu'il ne connaissait pas d'autre façon d'enchaîner dans des vers un nom féminin. Il la prit pour rendre immortel celui de la jeune fille qui le soignait. Il faut se rendre compte de cette fiction poétique et dégager le sentiment de sa forme convenue, pour qu'en lisant ces pièces charmantes l'étonnement n'interrompe pas l'admiration.

Voici la santé de qui j'aime chèrement; Voici la santé de qui j'aime chèrement; Tu es douce comme le sourire de rencontre des amoureux, Et tendre comme leur larme d'adieu, Jessy!

Bien que tu ne doives jamais être à moi, Bien que l'espoir même me soit refusé, Désespérer pour toi est plus doux Que tout le reste au monde,—Jessy.

Je suis triste dans ce jour gai et brillant, Car sans espoir, je songe à tes charmes; Mais bienvenu soit le rêve du doux sommeil, Car, alors, je suis bercé dans tes bras,—Jessy.

Je devine, par ton cher sourire angélique, Je devine par tes yeux où passe l'amour; Mais pourquoi exiger le tendre aveu Contre le dur, le cruel décret de la Fortune,—Jessy.

Un matin, il lui dit que, si elle voulait lui jouer l'air qu'elle préférait, il lui mettrait des paroles. Elle s'assit à l'épinette et joua plusieurs fois un air de vieille chanson. Il l'écouta jusqu'à ce que son oreille en fut bien pénétrée, et quelques instants après il donna à Jessy les vers suivants. C'était une pensée délicate d'envelopper de mots grâce auxquels elle deviendrait immortelle, l'air naïf auquel son âme candide avait pris le plus souvent plaisir.

Si tu étais dans le vent froid, Sur cette plaine, sur cette plaine, Mon plaid contre l'air irrité T'abriterait, t'abriterait; Ou si le dur vent du malheur Soufflait sur toi, soufflait sur toi, Ton abri serait sur mon sein, Tout à toi seule, tout à toi seule.

Avant de mourir, il voulut lui laisser un souvenir. À la fin de juin, il écrivit à Johnson pour lui demander les quatre volumes de sa collection. «Voulez-vous être assez obligeant pour me les faire parvenir par la première voiture, car je suis anxieux de les avoir bientôt!» Il les lui offrit avec ces vers:

Jessy Lewars vécut jusqu'en 1855. Elle fut honorée à cause de sa bonté pour Burns. Quand elle mourut, elle fut enterrée tout auprès de lui et à l'ombre de son monument. Un voyageur qui visitait le cimetière de Dumfries, un jour de pluie, voyant toutes les tombes mouillées, excepté celle de Jessy Lewars que le mausolée du poète abritait, se rappela la strophe où il lui promettait de la protéger contre l'air irrité.

Il se trouva que Mrs Riddel était dans les environs, pour raison de santé. Le lendemain de son arrivée, elle le pria de venir dîner avec elle. Elle lui envoya sa voiture, car il était incapable de marcher. Elle a laissé, dans une lettre citée par Currie, les impressions de cette dernière entrevue.

«Son aspect me frappa quand il entra dans la chambre. L'empreinte de la mort était marquée sur ses traits. Il semblait déjà toucher au bord de l'éternité. Son premier salut fut: «Eh bien, Madame, avez-vous quelque commission pour l'autre monde?» Je lui répondis que je ne savais lequel de nous deux y serait le plus tôt et que j'espérais qu'il vivrait encore pour écrire mon épitaphe, (j'étais alors dans un très faible état de santé). Il me regarda en face avec un air de grande bonté et exprima ce qu'il ressentait à me voir si malade, avec sa sensibilité habituelle. À table, il mangea peu ou rien et se plaignit que son estomac fût entièrement délabré. Nous eûmes une longue et sérieuse conversation sur sa situation présente et sur le terme prochain de toutes ses inquiétudes terrestres. Il parla de sa mort sans la moindre ostentation de philosophie, mais avec fermeté et émotion, comme d'un événement qui devait arriver très rapidement, et qui le préoccupait surtout parce qu'il laissait ses quatre jeunes enfants sans protection, abandonnés, et sa femme dans une situation si intéressante—elle s'attendait de jour en jour à accoucher du cinquième. Il mentionna, avec une fierté et une satisfaction visibles, les promesses de génie de son fils aîné et les marques flatteuses d'approbation qu'il avait reçues de ses maîtres. Il insista particulièrement sur les espérances qu'il concevait de la conduite et du mérite futurs de ce garçon. Son anxiété pour sa famille semblait peser lourdement sur lui. Elle était peut-être augmentée par la réflexion qu'il n'avait pas fait pour elle tout ce qu'il lui aurait été facile de faire.

Abandonnant ce sujet, il témoigna un grand souci de sa renommée littéraire et particulièrement de la publication de ses œuvres posthumes. Il dit qu'il savait bien que sa mort ferait quelque bruit, et que le moindre fragment de ses écrits serait remis à la lumière, contre lui, au détriment de sa réputation future; que des lettres et des vers, écrits avec une liberté excessive et malséante et qu'il désirerait sérieusement voir ensevelis dans l'oubli, seraient passés de main en main, par une sotte vanité ou la malveillance, lorsque la crainte de son ressentiment ne serait plus là pour les retenir, pour empêcher les censures de la malignité ou les sarcasmes de l'envie de répandre leur poison sur son nom. Il regretta d'avoir écrit mainte épigramme sur des personnes contre lesquelles il ne nourrissait aucune inimitié et dont il serait affligé de blesser la réputation; et maintes pièces poétiques sans mérite qui, craignait-il, seraient lancées dans le monde, chargées de toutes leurs imperfections. À ce point de vue, il regretta d'avoir différé de mettre ses papiers en ordre. C'était maintenant un effort dont il était incapable.

Il soutint la conversation avec beaucoup de suite et d'animation. J'avais rarement vu son esprit plus puissant et plus calme. Il y avait fréquemment une vivacité considérable dans ses saillies, et il y en aurait eu davantage encore si l'inquiétude et la tristesse que je ne pouvais dissimuler n'avaient refroidi la veine de plaisanterie qu'il semblait disposé à suivre.

Les bains de mer apportèrent quelque soulagement à ses souffrances; il ne paraît pas cependant en avoir conçu grand espoir; les quelques lettres qui restent de lui sont de courts adieux ou quelques recommandations dernières. Le 10 juillet, il écrivait à son frère:

C'était son dernier baiser à la pauvre vieille mère qui avait par lui connu de grands chagrins et une grande fierté. C'était son dernier adieu au bon Gilbert, au compagnon, au confident, au vrai ami de jadis. De ces deux frères qui s'étaient tant aimés, l'un d'eux, homme de génie, se mourait dans le dénûment; l'autre, homme d'honnêteté et de travail, luttait contre le besoin.

Il se préoccupait de la position de sa femme abandonnée à Dumfries et, le même jour, il écrivait à son beau-père, le maître-maçon de Mauchline:

«Au nom du ciel, si vous avez souci de la santé de votre fille et de ma femme, je vous en conjure, très cher Monsieur, écrivez à Fife, à Mrs Amour, de venir, si elle le peut; ma femme pense qu'elle a encore une quinzaine devant elle. Les médecins m'ordonnent, si je tiens à la vie, d'avoir recours aux bains de mer et au séjour à la campagne; il y a dix mille chances pour une que je serai à plus de douze milles d'elle quand l'heure viendra. Quelle situation pour elle, la pauvre fille, sans un ami près d'elle à un moment si sérieux.

Le 12, il écrivait à Mrs Dunlop, qui laissait maintenant ses lettres sans réponse, ces quelques lignes d'adieu, touchantes, sans amertume, sans un reproche et toutes pleines du souvenir d'une longue amitié:

Il laissait paraître par des réflexions mélancoliques, mais très calmes, qu'il n'ignorait pas où il en était. Il était allé prendre le thé chez la veuve du ministre d'une paroisse voisine. Son aspect altéré avait produit un silence sympathique. Le soir était radieux, et, par la fenêtre, le soleil couchant entrait dans sa chambre. La fille du ministre, qui était grande admiratrice de Burns, craignant que cette lumière ne fût trop forte pour lui, se leva pour baisser les stores. Il devina ce qu'elle allait faire et, la regardant avec un air de grande douceur, il la remercia en ajoutant: «Oh! laissez-le briller, il ne brillera plus longtemps pour moi.»

Ce séjour dans cette solitude, sur une grève immense et nue, fut pour le poète comme une retraite, une préparation, avant la mort. Il savait que son arrêt était prononcé, que son heure était marquée et prochaine.

Il entrait dans ces jours solennels, pleins déjà d'éternité, qui relèvent plus de la mort que de la vie. Que celle-ci semble brève alors! C'était hier la maison du mont Oliphant et la dure jeunesse, le séjour à Irvine et la rencontre de Brown, les années d'apprentissage de Lochlea, les premières amours, les premières chansons, et Tarbolton avec ses réunions maçonniques! C'était hier Mossgiel, et ses mois lumineux, pour lesquels une reconnaissance vit au fond de son cœur, l'orage de Jane Armour et la fuite préparée, et le coup de soleil de gloire. C'était hier l'apothéose d'Édimbourg, la ville affolée de lui, la rencontre de Clarinda; puis une période pénible dont il ne se rend pas bien compte, mais où il sent que quelque chose aurait pu mieux tourner. C'est plus près encore, Ellisland, les revers, les joies et les tourments des nouveau-nés, les années amères de Dumfries. Et déjà le terme! Que tout cela tient peu de place! Cette vie qui, à l'autre extrémité, comme une tapisserie tendue, semblait si longue et si belle avec sa décoration de désirs et d'espoirs, est maintenant comme une tapisserie repliée, un tas petit et confus, sans signification, toutes ses scènes réduites et déformées, prêt à être enlevé. Oui, c'est déjà le terme! Avec cette promptitude, la nécessité désespérante de mourir est venue. Et pourtant il n'est qu'au bord de la maturité! Il n'a que 37 ans! Il aurait besoin de vivre pour les siens! Il porte encore tant de poésie en soi! Hélas! voici déjà les épaisses ténèbres, l'ombre de la mort est sur ses paupières, et le monde n'apparaît plus que comme un paysage qui blêmit et se fond dans un crépuscule.

Il est possible de pénétrer plus avant dans les méditations de ces dernières journées. Presque tous les hommes ont les mêmes pensées en ces suprêmes instants. Dans l'évanouissement de la vie, tant de choses jadis importantes et souhaitables sont à présent chétives, indifférentes. Tous ces désirs, ces inquiétudes, ces intérêts, ces entreprises, ces jouissances, ces attachements, ces ambitions, pour lesquels nous nous sommes montrés si diligents, tout ce tumulte, que cela est insignifiant! Nos passions, si ardentes jadis, sont comme les cendres de campements quittés, et leur suite ne sert plus qu'à marquer notre chemin vers cet endroit d'où elles semblent vaines. Tout a pâli, tout est décoloré, tout s'en va, tout est ombre et vanité! Et néanmoins, dans cette disparition, un sentiment longtemps subordonné sort de ce simulacre de notre existence, et prend de la force à mesure qu'elle s'efface, une inquiétude grandissante et forte, comment cette vanité a été employée. Ce doute finit par absorber la vie elle-même; il ne subsiste plus d'elle que cette anxiété. Étrange contradiction! L'usage de ce rien oblitéré nous devient redoutable. Ce qui faisait la vie est dissipé en fumée, en air invisible; mais le regret des actions mauvaises, le repentir des souffrances infligées, le douloureux étonnement d'avoir torturé d'autres âmes pour si peu, se lèvent. La substance de nos jours a disparu; il n'en existe plus que l'intention; elle seule semble constituer tout notre passé.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 1190: Address to the French National Convention, from the following Societies united in one common cause, viz., the obtaining a fair, gNote 2 · Note 1218: Extrait du Dumfries Journal, cité par W. Mac Dowall, p. 592.[Retour au Texte Principal.]Note 3 · Note 1260: To Alex. Cunningham, 10th Sept. 1792.[Retour au Texte Principal.]Note 4 · C'était une petite ville provinciale assez bien bâtie, pittoresquement étalée le long de sa rivière, avec son vieux pont unique de neuf archNote 5 · C'est qu'elle était vivante. Comme elle est située à l'endroit où la Nith commence à être navigable, elle avait son mouvement de navires. LeNote 6 · Ce n'était là qu'une partie de l'animation de Dumfries. Elle était en même temps une ville de plaisance et de plaisir. C'était la seule citéNote 7 · Entre ces moments de fièvre, Dumfries retombait dans l'oisiveté et la torpeur des petites villes, surtout à une époque de rares et lentes coNote 8 · L'installation à Dumfries fut triste. L'appartement qu'ils occupaient était au premier étage d'une petite maison sise dans une des venelles Note 9 · Misérable perdu[1157] que je suis! J'ai essayé, tout ce qui d'habitude m'amusait, mais en vain. Il faut que je reste assis ici, comme un monNote 10 · Je prends la liberté de vous adresser quelques lignes, en faveur de votre ancienne connaissance, Jenny Clow qui, selon toute apparence, est Note 11 · C'était là un de ces péchés qui sortaient du passé pour venir le regarder en plein visage et dont chacun racontait une histoire plus amère qNote 12 · Au moment où Burns lui annonçait sa prochaine arrivée à Édimbourg, Clarinda se trouvait justement à une crise importante de sa vie. Elle avaNote 13 · Ô mai, ton matin jamais ne fut si doux Que la sombre nuit de décembre, Car étincelant était le vin rosé Et secrète était la chambre, Et chèrNote 14 · Adieu donc, toi la première et la plus belle! Adieu donc, toi la meilleure et la plus chère! À toi soient toutes les joies, tous les trésorsNote 15 · Avec ces désespoirs, les deux amants s'arrachèrent aux bras l'un de l'autre. Burns rentra à Dumfries, dans le calme de sa maison et la routiNote 16 · Clarinda s'embarqua, vers les derniers jours de janvier 1792, sur la Roselle, le même navire qui avait dû emporter Burns aux Indes occidentaNote 17 · Mais, de ce côté-là encore, la pauvre Clarinda devait rencontrer des déceptions. Quand elle arriva à la Jamaïque, son mari, qui lui avait peNote 18 · Viens, Automne, si pensif, en jaune et en gris, Et apaise-moi en m'annonçant le déclin de la Nature; Le noir, le lugubre Hiver et la neige fNote 19 · Chère Madame, je vous ai écrit si souvent sans recevoir de réponse que j'avais pris la résolution de ne plus lever ma plume vers vous; mais Note 20 · Je vous présente un livre (c'était la dernière édition de ses poèmes), puis-je espérer que vous l'accepterez? Aurai-je de vos nouvelles? MaiNote 21 · Il faut que vous sachiez, ma très chère Madame, que, depuis bien des années, en quelque endroit, en quelque compagnie que je me trouve, chaqNote 22 · «Ne parle pas d'amour, cela me fait souffrir»[1179].Note 23 · Il employait, en français, cette locution souillée qui avait traîné par les rues de Paris et qui contient je ne sais quelle goguenardise popNote 24 · Dans un des deux cœurs, heureusement, les beaux rêves d'autrefois se gardèrent respectés et inviolables. Clarinda survécut à Burns près d'unNote 25 · Un jour de la fin de février 1792, un brick aux allures suspectes fut signalé dans le Solway-Frith. Burns était un des employés qui furent eNote 26 · Lockhart, qui fut avec persistance un tory étroit, condamne lourdement cet acte de Burns, bien qu'il soit forcé de reconnaître que l'AngleteNote 27 · Il existait bien, depuis 1780, des sociétés et des clubs, formés en vue d'obtenir une réforme parlementaire, jugée dès lors nécessaire et quNote 28 · Bien que nous paraissions être si peu à présent, soyez assurés, Français, que notre nombre augmente journellement. Il est vrai que le bras mNote 29 · Au même moment, la Société Constitutionnelle avait envoyé à la Convention deux délégués qui avaient échangé avec le président le baiser de lNote 30 · Cependant le roi, les ministres, particulièrement Pitt et Dundas qui était secrétaire pour l'Écosse, la majorité du parlement, les tories, cNote 31 · Ce double mouvement s'était produit en Écosse, mais avec plus de force dans chaque sens, et par conséquent plus de violence dans le choc. LeNote 32 · Dans la société, la haine des tories contre toute tendance libérale se faisait sentir d'une façon plus violente encore qu'en Angleterre. ComNote 33 · «Le pays, dit Mrs. Fletcher dans son autobiographie, devint alarmé à un point extrême, et les atrocités commises en France par une faction sNote 34 · «Au printemps de 1795, nos amis, Mr et Mrs Millar, partirent pour l'Amérique, bannis par le flot puissant de la rancune tory qui assaillait Note 35 · On n'imagine qu'à peine jusqu'où allait cette haine. «Le grand objet des Tories, dit Cockburn, était d'injurier tout le monde excepté eux-mêNote 36 · Ce souvenir d'un enfant qui avait alors une dizaine d'années n'est-il pas bien probant et ne rend-il pas d'une façon saisissante le vide quiNote 37 · Quelques avocats comme Henri Erskine et Archibald Fletcher; Malcolm Laing, l'historien; James Graham, l'auteur du poème écossais Le Sabbath;Note 38 · Si les choses en étaient là à Édimbourg, foyer intellectuel du pays, où le nombre relatif et le talent supérieur des libéraux les rendaient Note 39 · «Les choses étaient assez mauvaises dans la capitale, mais bien plus terribles dans les petites localités qui étaient exposées sans ressourcNote 40 · «Des scènes, plus pénibles à l'époque et plus pénibles dans le souvenir qui nous en reste que celles qui avaient, pendant des générations, aNote 41 · Il est nécessaire de connaître ces détails et il est utile aussi de savoir que, parmi les petites villes provinciales, Dumfries était une deNote 42 · Mardi le 4 Juin 1793 (jour de naissance du roi Georges III) un déploiement inaccoutumé de loyalisme s'est manifesté très clairement dans touNote 43 · Vous, fils de la Sédition, prêtez l'oreille à ma chanson, Laissez Syme, Burns et Maxwell se mêler à la foule, Avec Cracken l'attorney et MunNote 44 · Il ne semble pas que Burns ait appartenu à aucune des sociétés libérales qui se formèrent, pendant ces années, en Écosse[1220]. Mais il commNote 45 · Continuez, Monsieur! Découvrez, avec un cœur indompté et d'une main ferme, cette horrible masse de corruption qu'on appelle la politique et Note 46 · Lorsqu'on sait que vingt-cinq ans plus tard, en 1817, les noms des souscripteurs du premier journal libéral qui ait pu paraître à Édimbourg Note 47 · À la santé de ceux qui sont au loin, À la santé de ceux qui sont au loin; À la santé de Tammie, notre gars du Nord, Qui vit dans le giron deNote 48 · C'étaient là, en somme, des indices d'opinions qu'il fallait aller chercher dans sa vie pour les connaître. Mais il ne s'en tint pas là, et Note 49 · Dans l'état d'exaspération politique où vivait toute la ville, cela devait mal finir. Cela finit en effet par une dénonciation au Conseil deNote 50 · Monsieur, vous êtes époux et père. Vous savez ce que vous ressentiriez si vous deviez voir la femme bien aimée de votre cœur, et vos pauvresNote 51 · Quelques-uns de ses plus sincères admirateurs ont blâmé cette lettre. Ils ont trouvé qu'elle manquait de dignité[1230]. Elle ne manque à nosNote 52 · Mon honoré Patron, ceci est tout. Je défie tout démenti de cet exposé. Des préjugés erronés ou la passion imprudente peuvent m'égarer et m'oNote 53 · C'est une fort belle lettre, où il s'excuse avec beaucoup d'habileté, sans rien abandonner de ses convictions. Son passage sur le roi est suNote 54 · Ses hérésies sur l'Église et sur l'État Pourraient bien lui valoir le sort de Muir et de Palmer[1233].Note 55 · Une dernière requête. Quand vous aurez honoré cette lettre en la lisant, je vous prie de la jeter aux flammes. Burns, en faveur de qui vous Note 56 · Grâce à l'amitié de Corbet et de Graham, l'orage qui l'avait menacé passa sans éclater. Il en garda cependant assez longtemps la pensée qu'iNote 57 · «Le printemps suivant, dit lord Cockburn, s'ouvrit par un dîner public en l'honneur de Burns, (22 Février 1819). Deux ou trois cents personnNote 58 · Au moment de cette alerte, Burns s'était promis de sceller ses lèvres à propos de politique[1237]. Selon son habitude d'écrire sur les vitreNote 59 · Et si tu veux te mêler de Politique, Et si ta fortune est humble, Porte bien ceci dans l'esprit, sois sourd et aveugle, Laisse les grands enNote 60 · Les événements étaient devenus tragiques et se précipitaient. Dès le mois de janvier, l'exécution de Louis XVI avait répandu une stupeur quiNote 61 · Ah! puissent la colère et la malédiction du genre humain hanter et harceler ces mécréants turbulents et sans principe, qui ont entraîné un pNote 62 · «Ceci est une lettre pénible et désagréable, la première de ce genre que j'aie jamais écrite. Je suis vraiment en une sérieuse détresse fautNote 63 · À ces causes toutes locales et personnelles s'ajoutaient l'agitation universelle, la fièvre que les échos et les grondements de catastrophesNote 64 · Avec joie, il chantait ses jours d'autrefois, Avec des pleurs, il gémissait sur les temps récents; Mais ce qu'il disait, ce n'était pas un jNote 65 · Les nations opprimées forment-elles le haut dessein De faire saigner les tyrans détestés? Ton Angleterre prend en haine cet exploit glorieuxNote 66 · Chose remarquable! Là encore, ce paysan sans culture, perdu dans des fonctions infimes, au fond de l'Écosse, était à l'unisson avec les plusNote 67 · Chez Burns, cette souffrance ne pouvait pas prendre une forme purement intellectuelle, s'accumuler en profonde tristesse méditative comme chNote 68 · À travers toutes ces péripéties, il continuait son métier d'exciseman. Il le faisait sans goût, mais avec exactitude. Si on excepte l'admoneNote 69 · «Dimanche clôt une période de notre maudite affaire du revenu. Il se peut que je sois tenu, occupé à écrire, jusqu'à midi. Jolie occupation Note 70 · Ce fut dans ces moments de trouble et d'irritation, vers la fin de l'année 1792, que passa dans son souvenir, pour la dernière fois, la chasNote 71 · Ô pâles, pâles maintenant, ces lèvres roses, Que j'embrassai souvent si tendrement! Et fermé à jamais, ce regard brillant Qui s'arrêtait surNote 72 · Dans cette vie de discussions âpres et de déclamations de cabaret, dans la routine d'un métier haï, dans le commerce de gentilshommes viveurNote 73 · Non! je ne tenterai pas de m'excuser! Au milieu de la bousculade de mon métier, écraser les visages des cabaretiers et des pécheurs sur les Note 74 · Quant à moi, je suis mieux, bien que pas tout à fait délivré de ma maladie. Il ne faut pas penser, comme vous semblez l'insinuer, que dans mNote 75 · C'étaient des résolutions et des espérances qui ne pouvaient pas tenir. Il y a, probablement à l'occasion des réunions dont il parle, un motNote 76 · «Monsieur, échauffé par le vin comme je l'étais hier soir, j'ai pu paraître importun dans mon vif désir d'avoir l'honneur de votre connaissaNote 77 · «Mon cher Monsieur, je me rappelle quelque chose d'une promesse d'homme gris, faite hier soir, de déjeuner avec vous ce matin. J'ai grand reNote 78 · «Cher Monsieur, j'étais, je le sais, ivre hier soir; mais je suis sobre ce matin. Après les expressions dont le capitaine Dods s'est servi eNote 79 · Cette lettre est de janvier 1794; avant que le mois fût achevé, une aventure plus pénible encore lui était arrivée. On peut refaire le tableNote 80 · Pardonnez les offenses et plaignez le malheur, Madame, de votre humble esclave[1272].Note 81 · Mrs Riddell ne se laissa pas fléchir. Sous le coup du dépit, l'orgueil du poète le conseilla mal. Il écrivit contre cette jeune femme des saNote 82 · Ce ne sont plus là des excès accidentels, c'est l'habitude de l'ivresse. Par ces extraits, on sent qu'elle devient, non-seulement plus fréquNote 83 · Es-tu versé dans le langage de la consolation? J'ai épuisé, dans mes réflexions, tous les arguments qui peuvent réconforter. Un cœur à l'aisNote 84 · À ces excès s'ajoutèrent des erreurs d'un autre genre. Ses biographes n'en parlent qu'avec discrétion; mais leurs allusions en laissent deviNote 85 · En même temps, l'isolement se faisait autour de lui. À un moment où, selon l'expression de Chambers, tout homme qui ne voyait pas la perfectNote 86 · Mon vieil ami Ainslie a été bon pour vous. J'ai eu une lettre de lui, il y a quelque temps; mais elle était si sèche, si réservée, si semblaNote 87 · Lockhart remarque qu'il n'était pas dans le caractère de Burns de laisser ainsi échapper ses sentiments sur certains sujets. Aussitôt après Note 88 · «J'ai souvent recherché la connaissance de cette partie du genre humain, ordinairement désignée sous le terme commun de vauriens, quelquefoiNote 89 · Il y avait beaux jours qu'il avait frayé pour la première fois avec Les Joyeux Mendiants. Cette population était nombreuse, et, ce qui étaitNote 90 · Ô si je ne m'étais pas marié, Je n'aurais jamais eu de soucis; À présent j'ai une femme et des marmots Et ils crient toujours «à manger» À mNote 91 · Est-il besoin de remarquer que, au milieu de ces désordres, la pauvre Jane Armour disparaît de plus en plus? Dans ces dernières années, il nNote 92 · «L'expression du poète variait continuellement selon l'idée qui prédominait dans son esprit, et il était beau de remarquer combien le jeu deNote 93 · Pendant ces années de 1794 et 1795, c'est-à-dire pendant la période où sa vie est toute en proie aux chagrins et aux désordres, son culte poNote 94 · Près de toi, chérie, près de toi, chérie, Ô être couché près de toi! Ô doucement, profondément heureux doit dormir, Celui qui est couché danNote 95 · Il faut espérer que Gillespie garda ces vers pour lui. C'est peut-être pourquoi sa cour fut sans succès. Quelque temps après, au commencemenNote 96 · «J'espère qu'il (un de ses amis) accomplira une chose qui me donnera haute satisfaction. C'est de vous persuader d'introduire Le bois de CraNote 97 · «Je n'ignore pas, mon cher ami, qu'un vrai poète ne peut pas davantage vivre sans maîtresse que sans viande. Je voudrais connaître l'adorablNote 98 · «Je vous aime de prendre intérêt, avec tant de franchise et de bienveillance, à l'histoire de ma chère amie[1296]. Je vous assure que je n'aNote 99 · Pour parler en musicien, le premier est un instrument dont la gamme est pauvre et bornée, mais dont les tons sont ineffablement doux, tandisNote 100 · On se demande ce qu'on doit penser de celle qui inspirait ce nouvel amour. C'était une fille remarquablement belle. Tous ceux qui l'ont vue Note 101 · Comme une harmonie sont ses mouvements, Sa jolie cheville est un traître Et révèle une belle proportion Qui ferait oublier à un saint le cieNote 102 · Il semble que l'expression, curieusement séduisante, de Jane Lorimer était une pure beauté physique, une heureuse réussite des traits. La feNote 103 · Il est clair qu'il y a eu d'un côté de la vanité flattée par les hommages d'un homme célèbre. «La dame n'est pas peu fière de figurer d'une Note 104 · Les joies raffinées de la Raison et du Goût, Pour errer avec toutes les Muses; Et doublement heureux serait le Poète S'il pouvait augmenter Note 105 · Ainsi dans mes bras, avec tous ses charmes, Je serre mon précieux trésor; Je ne demande, pour ma part du ciel, Que les délices d'un pareil mNote 106 · De fait, une belle dame, à l'autel de laquelle, moi, le Prêtre des Neuf Sœurs, j'offre l'encens du Parnasse; une dame que les Grâces ont revNote 107 · Ô qui peut penser à la prudence Avec une telle fille près de lui; Ô qui peut penser à la prudence En aimant comme j'aime[1310]?Note 108 · Sans cesse dites et protestez que vous ne vous souciez pas de moi, Et quelquefois je vous permets de déprécier ma beauté un peu. Mais n'en cNote 109 · Qu'une solitude sans chemin, un ruisseau sinueux, Et Chloris dans mes bras, soient à moi; Et je ne souhaite ni ne méprise le monde, RésignanNote 110 · Cela peut échapper aux petits maîtres de la cour, Cela peut échapper aux clercs très savants, Mais l'amoureux aux aguets remarque bien Le teNote 111 · «Dans mes chansons passées, il y a une chose qui me déplaît: c'est le nom de Chloris. Je l'avais employé comme le nom fictif d'une certaine Note 112 · L'histoire de la pauvre Jane Lorimer est lamentable. Quelques années après ce moment de splendeur, où elle était rayonnante de beauté et fêtNote 113 · Ruth fut traitée par Booz avec bonté et générosité; peut-être la Chloris de Burns pourra-t-elle avoir un bonheur semblable dans le champ desNote 114 · Peut-être aurait-il moins produit, s'il avait été, comme à Mauchline, laissé à lui-même. L'impulsion intérieure était moins impérieuse; la mNote 115 · «Nous regarderons votre concours poétique comme une faveur particulière, outre que nous paierons n'importe quel prix raisonnable que vous deNote 116 · Quant à une rémunération, vous êtes libre de regarder mes chansons comme au-dessus ou au-dessous de tout prix; car elles seront absolument lNote 117 · L'affaire ne dépend plus maintenant que de moi seul, les messieurs, qui au début s'étaient entendus pour avoir une part dans la publication,Note 118 · Je vous assure, mon cher Monsieur, que vous m'avez vraiment blessé avec votre envoi d'argent. Cela me dégrade à mes propres yeux. Toutefois,Note 119 · On s'est étonné de ces refus de Burns; il semble naturel qu'il participât aux bénéfices que pouvait rapporter cette publication. On a fait rNote 120 · Cependant sa renommée continuait à grandir d'un double mouvement: à monter vers les plus hauts esprits et à pénétrer jusqu'aux plus humbles.Note 121 · On dira que les opinions de Burns et la façon dont il les exprimait n'étaient pas pour lui concilier les bonnes grâces du Ministère. Cela seNote 122 · Ce qu'il y a de plus triste encore, c'est de penser que, par sa faute, la mort était la plus heureuse issue, peut-être la seule, hors de cetNote 123 · «J'ai bien peur d'être sur le point de souffrir des folies de ma jeunesse. Mes amis médecins me menacent d'une goutte volante, mais j'espèreNote 124 · «Quelle chose pauvre est la vie! Tout récemment j'étais un enfant; l'autre jour encore, j'étais un jeune homme, et déjà je commence à sentirNote 125 · «Hélas! Madame, je n'ai pas le moyen, en ce moment, qu'on me prive d'aucun des faibles restes de mes plaisirs. Je viens de boire profondémenNote 126 · Plus d'une année avant sa mort, il y avait un déclin évident dans l'apparence personnelle de notre poète, et quoique son appétit se maintintNote 127 · On a blâmé Currie d'avoir parlé. C'est à tort, puisque c'était la vérité. Personne ne peut le soupçonner de n'avoir pas aimé le pauvre poèteNote 128 · Je commençais à peine à me remettre de la perte d'une fille unique, d'une enfant chérie, quand je suis devenu moi-même la victime d'une fièvNote 129 · Longtemps le dé a roulé indécis; enfin, après bien des semaines sur un lit de maladie, il semble avoir «tourné vie», et je commence à me traNote 130 · La santé que vous me souhaitez dans votre carte de ce matin, est, je le pense, envolée de moi pour toujours[1339].Note 131 · On a retrouvé de lui, à cette époque, un portrait qui apporte à tous ces détails un saisissant commentaire. Quel changement avec celui d'ÉdiNote 132 · Mais par cette santé, dont j'ai encore une part, Et par cette vie, dont on me promet encore un bout, De me tenir sain et entier j'aurai soinNote 133 · Il semble qu'il en était là. Il avait paru éprouver un mieux pendant les derniers jours de janvier 1796. Une de ses premières visites fut à Note 134 · «Dites pourquoi un ciel indulgent a-t-il donné La lumière aux désolés et aux malheureux?[1343]»Note 135 · «Vous devez probablement penser que, depuis quelque temps, je vous ai négligés vous et votre recueil, mais, hélas, la main de la souffrance,Note 136 · «Je suis dans un si misérable état de santé que je suis incapable de montrer mon loyalisme, en aucune manière. Torturé, comme je le suis, deNote 137 · Adieu, cher Clarke! Que je vous revoie jamais est, je le crains, hautement improbable[1348].Note 138 · On voit, d'après cette lettre, que la gêne n'était pas loin, puisqu'il n'y avait entre elle et la maison qu'une aussi faible somme. Par une Note 139 · Dans cette misère, va et vient, attentive, active et silencieuse, une aimable figure, la dernière des figures de femmes que son souvenir évoNote 140 · Voici la santé de qui j'aime chèrement! Voici la santé de qui j'aime chèrement! Tu es douce comme le sourire de rencontre des amoureux, Et tNote 141 · Si j'étais dans la plus sauvage solitude, Si noire et nue, si noire et nue, Le désert serait un Paradis Si je t'avais, si je t'avais; Ou si Note 142 · Ils sont à toi ces volumes, douce Jessy, Et avec eux prends la prière du poète, Que le destin, sur sa plus belle page, Avec ses bienveillantNote 143 · Ses amis rattachaient leur dernier espoir à un changement d'air. On lui conseilla les bains de mer, l'exercice dans la campagne. Il partit lNote 144 · Nous nous quittâmes vers le coucher du soleil, le soir de cette journée (5 juillet). Je le revis le lendemain, et nous nous séparâmes pour nNote 145 · La misère le poursuivait dans cette dernière retraite de ses embarras et de ses humiliations. La seule nourriture qu'il supportât encore étaNote 146 · Hélas! mon ami, j'ai peur qu'avant peu la voix du barde ne soit plus entendue parmi vous! Ces huit ou dix derniers mois, j'ai été souffrant,Note 147 · Le Conseil de l'Excise décida que le poète conserverait son traitement intégral, mais il n'en fut pas informé à temps et cette angoisse ne lNote 148 · «Cher frère, ce sera une triste nouvelle pour vous d'apprendre que je suis dangereusement malade et qu'il n'est pas vraisemblable que j'aillNote 149 · Je suis depuis une semaine à la mer, et bien que je croie en avoir tiré quelque bien, j'ai cependant des craintes sérieuses que cette affairNote 150 · «Madame, je vous ai écrit si souvent sans recevoir de réponse, que je ne vous dérangerais plus, sans les circonstances dans lesquelles je meNote 151 · Son âme était bien faite pour éprouver fortement ces impressions. L'inanité de ce monde est le thème de la doctrine presbytérienne dont il aNote 152 · Hélas! qui peut désirer de nombreuses années! qu'est-ce sinon traîner l'existence jusqu'à ce que nos joies expirent graduellement et nous la
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