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Robert Burns. Vol. 1, La Vie

CHAPITRE V.

Reading edition

ELLISLAND. Juin 1788—Novembre 1791.

La vue n'est pas très étendue: des deux côtés de la rivière, elle est bornée par les collines uniformes qui renferment la vallée, et elle est arrêtée, dans le sens de la longueur, par les sinuosités des rives. C'est un endroit qui est loin d'avoir la grande et puissante allure de Mont-Oliphant ou de Mossgiel; il n'a pas le caractère dur mais énergique de Lochlea. C'est un site gracieux, paisible et discret, un lieu d'ombrages et de murmures, de sensations plutôt que de spectacles, pensif sans aller jusqu'à la tristesse. Il ne possède aucun de ces points de vue d'où l'œil s'élance dans un monde de ciel et d'horizons, mais des recoins qu'on croirait artificiels et arrangés. Il a un charme plus anglais qu'écossais. C'est un peu un paysage de vignette.

Ce n'est pas un paysage d'envolées d'âme, mais de retour sur soi-même ou de séjour en soi-même. Il est fait à souhait pour les rêveries douces et tranquilles, les méditations du déclin de la vie, quand les passions sont apaisées et que les voyages de l'esprit ne se mesurent plus aux horizons des espoirs, mais à des souvenirs. C'est une jolie retraite de solitude et de loisirs studieux, un abri dans le goût du romantisme un peu passé du XVIIIe siècle; on y lirait volontiers du Gray ou du Collins. C'eût été parfait pour Burns, s'il eût pu se consacrer uniquement à la poésie.

I. INSTALLATION À ELLISLAND. — BONNES RÉSOLUTIONS.

Devant cette vie à recommencer tout entière, avec de nouvelles responsabilités, il se sentait découragé et défiant. Le lendemain même de son arrivée dans le pays, il écrivait à Mrs Dunlop:

Et le troisième jour, il jetait sur son journal ces lignes où sa pensée, dans toute sa sincérité intime, s'exhale comme un soupir de lassitude, et, par instants, comme un soupir de regret.

«Voici le troisième jour que je suis dans ce pays. «Seigneur! qu'est-ce que l'homme?» Quel petit faisceau affairé de passions, d'appétits, d'idées et de fantaisies! Et quel fantasque genre d'existence il a ici-bas!... Il y a, à la vérité, un ailleurs, où, comme le dit Thomson, «la vertu seule survit.»

Dites-nous, ô morts, Aucun de vous ne voudra-t-il, par pitié, nous révéler le secret De ce que vous êtes et ce que nous serons bientôt! Un peu de temps Nous rendra aussi savants que vous et aussi muets.

Je suis si lâche dans la vie, si fatigué du service, que, comme l'Adam de Milton, il n'y a presque pas de moment où je ne souhaite «me coucher avec joie dans le giron de ma mère et être en paix.»

Les journées passaient encore, prises par les occupations. Comme il arrive pour ces petits travaux exécutés par des maçons et des charpentiers de village, Burns devait être son propre architecte; tout le soin de la surveillance et de la direction lui revenait. Pendant ces besognes, sa faculté de causerie et sa familiarité trouvaient à s'exercer; le mouvement l'occupait. Mais quand, à la nuit tombante, les ouvriers s'éloignaient, un sentiment de solitude et de tristesse le reprenait. Les soirées étaient longues et sombres dans la chaumière; il avait la sensation d'être exilé, bien loin, hors de la vie.

Dans cette terre étrangère, ce pays sauvage, Terre inconnue à la prose et aux vers, Où les mots n'ont jamais été étirés sur le peigne de la Muse, Ni sautillé dans les entraves de la poésie; Une terre que la Prose n'a jamais visitée, Sauf quand il lui arrive d'y trébucher, les jours où elle est soûle; Ici donc, embusqué dans un côté de la cheminée, Caché dans une atmosphère de fumée, J'entends un rouet bruire dans le coin, Je l'entends.—car c'est en vain que je regarde. La tourbe rouge luit, noyau de flamme Dans une cosse de brouillard infernal: Ici, au lieu de mes ravissements poétiques, Me voici assis à compter mes péchés par chapitres; Au lieu d'être vivant et vif comme les autres chrétiens, Je suis recroquevillé, réduit à exister simplement, Sans société que les indigènes du Galloway, Sans figure de connaissance que Jenny Geddes; Jenny, mon orgueil, mon Pégase! Toute morne, elle trotte le long de la Nith, Et sans cesse elle tourne ses yeux du côté de l'ouest, Tandis que des larmes coulent sur ses vieux naseaux bruns! Était-ce pour ceci, qu'avec tant de soin, Tu as porté le Barde à travers maint comté?

En s'engageant dans cet avenir nouveau, il s'évertuait à prendre de bonnes résolutions. Il faisait projet d'assagir sa vie, de lui donner l'assiette des vies bien établies. Il était à un de ces changements matériels qui rendent plus facile d'abandonner le passé, parce qu'ils en interrompent les habitudes. D'ailleurs, il avait de nouveaux devoirs, une responsabilité. Ses résolutions étaient ferventes. Il laissait à jamais derrière lui le fardeau de ses fautes et de ses folies; comme un homme soulagé d'avoir jeté le sac où il porterait toutes les pierres qui l'ont fait trébucher, il reprenait sa route plus droit et plus preste.

Et en même temps il écrivait à un ami:

Il n'est pas possible d'avoir de meilleures intentions. Il y entrait avec tant d'impétuosité qu'il allait un peu vite. Il avait pour son propre passé, qui lui tenait encore aux épaules, des réprobations indignées; il en parlait avec une admirable sévérité; il le fustigeait avec une bonne foi amusante.

Il souligne lui-même ce gros mot qui retombe sur un passé à peine détaché de lui. Il avait cet oubli des fautes de la veille, et ce défaut d'appréhension de celles du lendemain, qu'ont souvent les femmes et les poètes, pour ne pas ajouter quelques orateurs, et qui leur permet une indignation véritable, non pas contre eux-mêmes, mais contre des erreurs déposées pour un instant. Ils n'abjurent pas leurs faiblesses, ils les dénoncent; et là où on attendrait de l'humilité et de la contrition, on trouve, avec étonnement, l'assurance et une colère de moraliste. Il semblait à Burns que cette scélératesse, qu'il stigmatisait, était à grande distance de lui. Il eût peut-être été moins dur pour elle s'il avait su qu'elle l'attendait non loin de là.

Mais il n'y avait pas uniquement là une modification de conduite; il y avait, jusqu'à un certain degré, une transformation dans la manière d'envisager la vie. Et ce changement sortait d'une altération de l'homme lui-même, effet de l'imperceptible mais irrésistible travail de l'âge. Burns arrivait à ce point de la trentaine, où les pieds commencent à tenir davantage au sol. Les espoirs sont moins frémissants, pour avoir été souvent déçus; et les désirs le sont moins, pour avoir été quelquefois satisfaits. Il se fait une mue où bien des plumes brillantes de la fantaisie tombent; l'oiseau a les ailes écourtées, le plumage plus sombre et le vol plus bas. Un assagissement, un assoupissement entre dans le sang. On commence à introduire de la mesure et du calcul dans ses actes; on est disposé à faire une part plus grande à la pratique, à compter avec les nécessités et les conditions matérielles, le bien-être, la considération. On ne rompt plus en visière à la vie; on confère plus humblement avec elle, on en vient à des termes et à une transaction. C'est généralement à cette époque que meurent dans les hommes les révoltes et les intransigeances contre les formes sociales, et que s'entame une lente capitulation qui aboutit à un modus vivendi avec l'existence. C'est souvent une crise douloureuse. Les plus terre à terre ne sentent pas sans un certain malaise périr en eux leur parcelle idéale; et d'autres, en qui plus d'eux-mêmes meurt, en éprouvent une affliction. C'est ainsi qu'on s'achemine vers le scepticisme ou la résignation. Quelques-uns sont seuls exempts de cette transformation et se maintiennent; soit à cause d'une grande vitalité d'idéalisme, qu'ils possèdent en don spécial; soit par le dédain des intérêts, vers quoi la vie veut les plier; soit par une insouciance de conduite ou une impétuosité de passions, qui les rendent indifférents au lendemain ou incapables de se contraindre. C'était ce changement qui se produisait dans l'esprit de Burns. Il faisait des concessions, il reconnaissait plus de prix à ce dont il avait longtemps fait peu de cas.

Et un peu plus tard il dira:

C'étaient là des paroles qui ne lui seraient pas venues quelques années auparavant. Nous voilà loin des strophes de l'épître à Davie, de la louange de la vie de vagabonds et des sommeils à la belle étoile.

Qu'importe si, comme le peuple des airs, Nous errons dehors sans savoir où, Sans maison ni abri? Qu'importe! les charmes de la nature, les collines et les bois, Les vallons tortueux et les cours d'eau écumants Sont ouverts à tous.

Ce n'est pas que tout fût gain dans cette altération obscure dont les indices perçaient ainsi ça et là. C'était en lui, comme chez tant d'autres, le signe d'un tassement intérieur, d'un affaissement de l'imagination, en tant qu'elle est un des facteurs de la vie journalière. Il y a des instants de la jeunesse pendant lesquels, on peut le dire, l'existence réelle est incorporée avec l'existence idéale; elle n'existe pas à part, elle dérive de l'autre son prix et ses peines. Cette période avait été très marquée chez Burns, à Lochlea et à Mauchline. Durant ces années, les plus ferventes et partant les plus fécondes, il avait véritablement vécu en dehors, au-dessus de sa condition extérieure; non pas même en lutte avec elle, car sa vie intime la remplissait, la transformait et en faisait son cadre naturel et son réceptacle. Aussi puisait-il sa poésie dans les faits de chaque jour. C'est cette primauté, cette souveraineté de l'imagination qui semblait s'affaiblir en lui. Il ne remplissait plus, n'envahissait plus les choses extérieures de lui-même; c'est qu'elles commençaient à pénétrer en lui sans se déformer; sa flamme ne les fondait plus; elles restaient indépendantes et intactes, ce qui est le train pour qu'elles deviennent indispensables. C'était une descente vers la terre. Elle n'était pas ressentie, et ne devait jamais l'être, dans les hautes parties de l'entendement, où demeurent les efforts intellectuels et les jugements généraux. Celles-ci sont d'ailleurs les dernières atteintes; la mort arrive souvent plus vite que leur obscurcissement et elles subsistent claires au-dessus des diminutions de l'action. C'était la manière d'être quotidienne qui se modifiait, d'où sortent plus tard les sentiments et les aspirations intellectuelles. On peut encore continuer à mettre en œuvre les produits de la vie antérieure; mais si on avait toujours mené la vie actuelle, on n'aurait pas les éléments de ce travail. C'est ce qui arrivera pour Burns. Désormais sa vie sortira moins de lui-même. Elle ne lui fournira plus les thèmes de sa poésie. Il sera obligé de les emprunter à son existence passée, comme pour Tam de Shanter; ou à des existences autres, comme pour ses chansons.

Toutefois, en dépit de leur sincérité, ces répudiations du passé et ces projets de réforme n'étaient chez lui que superficiels. Ces résolutions, faites de bonne volonté et d'une légère décroissance d'idéalité, n'avaient pas de racines. Il les croyait durables, elle ne l'étaient pas. Elles indiquaient qu'il était arrivé au moment de la vie où généralement les hommes deviennent sages et plus empiriques; mais ce moment ne devait pas se développer en lui. Elles ressemblaient à ces organes atrophiés qui font quelques tentatives pour exister et qui, incapables de remplir leur fonction, en marquent seulement le moment et le besoin. Il arrivait à Burns ce qui arrive à certains organismes où des phases importantes de l'évolution n'apparaissent qu'à l'état embryonnaire. La phase de sagesse devait rester chez lui indécise et mal ébauchée. Son imagination et son tempérament, ses qualités et ses défauts, devaient l'empêcher d'y prendre assiette et l'entraîner. D'ailleurs, eût-il possédé les conditions intérieures d'une véritable transformation, les circonstances extérieures les auraient rendues vaines. Pour que des décisions de ce genre, si malaisées à fixer, soient solides, il faut qu'elles s'établissent sur un fondement de confiance dans le lendemain. Celles-ci se formaient sur un fond mouvant d'incertitudes et de craintes, suffisantes par elles-mêmes pour ébranler une volonté assurée et décourager une volonté moyenne. Un esprit persévérant en eût été éprouvé. Celui de Burns n'y pouvait résister. Cela fit que cette réforme, comme beaucoup de ses sentiments, beaucoup de de ses résolutions, devait rester imaginaire. C'était un côté de sa vie qu'il devait vivre en rêve, ainsi qu'il arrive à beaucoup de poètes: c'est ce qui leur permet d'avoir des conduites si folles et des têtes si sages.

Ces semaines de Mauchline étaient les seules éclaircies dans l'assombrissement de sa vie. Lorsqu'il était de retour à Ellisland, dans sa chaumière provisoire, il prétendait que Jenny Geddes avait toujours l'œil tourné à l'ouest, vers le pays qu'ils venaient de quitter. Quant à lui, sa pensée y aspirait sans cesse, et il l'envoyait à sa jeune femme toute rhythmée et rimée, toute prête pour sa voix «aux claires notes agrestes».

De tous les points d'où le vent peut souffler, J'aime chèrement l'ouest; Car c'est là que la jolie fillette vit, La fillette que j'aime le mieux; Des bois sauvages croissent, des rivières coulent, Mainte colline est entre nous deux; Mais, jour et nuit, ma pensée envolée Est sans cesse avec ma Jane.

C'est qu'en effet, avec sa versatilité de poète, il s'était repris d'amour pour elle. Ce qui pourrait sembler incroyable après tant de choses passées, ce mariage avait sa lune de miel. C'était du reste un regain de l'ancienne passion, à laquelle rien de nouveau, rien de plus profond ne s'était ajouté; il avait le même caractère purement extérieur et presque lascif. Ce qui frappe Burns dans celle qu'il a prise pour compagne irrévocablement, c'est toujours un corps bien tourné, une démarche souple et l'œil noir et vif qui jadis l'avait atteint. Les pièces qu'il lui adresse ont un riche coloris de désir, et, pour ainsi parler, de luxure conjugale; mais il n'y a pas un mot de sentiments plus graves, et les heures d'intimité sérieuse que suppose l'union complète de deux êtres n'y sont point représentées.

Oh! si j'étais sur les collines du Parnasse, Si je pouvais puiser à l'Hélicon, Afin d'atteindre l'habileté poétique Pour chanter combien chèrement je t'aime! Mais il faut que la Nith soit la fontaine de ma Muse, Il faut que ma Muse soit ton joli toi-même, Sur le Corsicon le regard perdu, je chanterai, Et j'écrirai combien chèrement je t'aime.

Viens donc, douce Muse, inspire ma chanson! Car pendant tout un long jour d'été Je ne pourrais chanter, je ne pourrais dire Combien, combien chèrement je t'aime. Je te vois danser sur la pelouse! Ta taille si souple, tes membres si bien pris, Tes lèvres tentantes, les yeux fripons, Par le ciel et la terre—je t'aime!

1788.—Août 5.—Ont comparu Robert Burns, avec Jane Armour, son épouse prétendue. Ils reconnaissent tous deux leur mariage irrégulier, leur chagrin de cette irrégularité, et leur désir que la session prenne les mesures qui lui sembleront nécessaires en vue de la confirmation solennelle du dit mariage. La session, prenant cette affaire en considération, décide qu'ils seront tous deux blâmés pour l'irrégularité qu'ils reconnaissent, et qu'ils seront solennellement engagés à rester fidèlement unis à l'un à l'autre, comme mari et femme, tous les jours de leur vie.

La session a, par loi, droit à une amende en faveur des pauvres, elle s'en rapporte à la générosité de M. Burns.

À la suite, vient la signature du ministre et celle de Burns. Celui-ci avait aussi signé pour sa femme, ce qui porte à croire ou qu'elle était trop émue pour tenir une plume ou que, à cette époque, elle ne savait pas encore écrire. Au-dessous se trouve cette ligne: «M. Burns a donné un billet d'une guinée pour les pauvres.» C'était la fin de la fameuse lutte de Burns contre l'Église.

Pour Jane Armour, il semble que cette transition fût facile. Dans les aventures du passé sa part avait été plutôt de faiblesse et de laisser aller. Il paraît clair qu'elle était heureuse de trouver le repos, de retrouver l'amitié des siens; elle était fière d'être la femme de Robert Burns, d'une fierté mal démêlée et bornée, qui ne comprenait pas toute la valeur de son mari; elle était disposée à se trouver bien partagée, à espérer, comme un gros bonheur, une ferme prospère et une vie de petite aisance.

Mais lui où en était-il? Que pensait-il? ou plutôt que ressentait-il, non pas sur le devant mais dans l'arrière-chambre de son âme, en remuements confus de pensées et en vagues retours sur soi-même? Il avait été mené à ce mariage, brusquement saisi par une de ses propres fautes, et lié à une destinée qu'il ne prévoyait pas. Maintenant qu'il se remettait, comment jugeait-il sa condition nouvelle?

Il était impossible qu'il trouvât, impossible qu'il ait cru trouver dans ce mariage la haute union de deux esprits, la joie de deux natures associées par leurs qualités intellectuelles les plus élevées, en une communion d'intelligence. Avec Clarinda, avec Margaret Chalmers, il eût peut-être pu goûter cette douceur suprême de la vie; avec Jane Armour, il devait y renoncer. La plus rare partie de lui-même n'aurait jamais de foyer; il serait obligé, sur ce point, de vivre avec des étrangers ou de vivre dans sa solitude. Il le disait bien lui-même dans un passage où il s'efforce un peu trop de chasser ce vœu d'une femme intelligente et instruite.

À défaut de cette félicité, si rarement accordée du reste aux hommes supérieurs, parce que leur supériorité même les place hors des chances d'appariement, ne pouvait-il pas du moins rencontrer le bonheur qui vient juste au-dessous, un bonheur moyen, fait d'habitudes et de bon accueil, de repos intime sous un toit qui devient plus cher, de tendresse active et vigilante autour des choses pratiques, et du déploiement de la famille dans une âme paternelle? Ne pouvait-il connaître ce refuge où les ennuis et les tribulations ne pénètrent pas, qui garde un coin de lumière argentée et paisible même aux jours sombres? Il entre beaucoup de bien-être d'âme et de corps dans ce bonheur-là. Il est plus terrestre que le premier, mais il est bien humain. C'est par lui que se disent heureux la plupart des quelques-uns qui se félicitent d'être nés. Burns ne pouvait-il le goûter? Pendant quelques mois, il crut en toute sincérité qu'il le possédait; bien plus, il crut qu'il s'en contenterait. On eût dit qu'il avait guéri ses vœux et ses rêves de leur inquiétude, qu'il leur avait enseigné à se borner au même arpent de terre et de tendresse. Il semblait qu'il eût pris pour lui le contentement modique et constant dont son frère, le poète latin, a donné la jolie formule:

Il annonce de toutes parts qu'il est heureux, qu'il est satisfait de son mariage; il parle du bon effet que celui-ci a sur sa vie.

Et huit mois plus tard il écrit encore:

Néanmoins, à y regarder de plus près, les choses n'étaient pas aussi assurées qu'elles le paraissaient. Quelques signes subtils, perceptibles à peine dans cette satisfaction, auraient pu en révéler la faiblesse. Personne ne les vit; Burns ne les soupçonna point. Ils existaient pourtant dès alors. Avec un peu d'attention il n'est pas impossible de les découvrir dans ce qui nous reste de ses sentiments à cette époque. Ce sont quelques pages à peine, quelques instants de son cœur; mais quelques parcelles d'un corps suffisent à une chimie un peu soigneuse pour déceler les moindres traces dans sa composition.

Les sentiments qu'il avait pour sa femme étaient affectueux. Il discernait bien les mérites qu'elle avait. Il les discernait trop bien. Le trait par lequel il les enserrait était si net, si précis, qu'il servait presque autant à marquer les qualités dont elle était privée que celles qu'elle possédait, et qu'il était difficile de dire pour quel côté la ligne avait été tracée, pour ce qu'elle renfermait ou pour ce qu'elle excluait. On n'y sent pas ce tremblement et ce léger refus de la main à marquer les limites de ce qui nous est cher. Il ne laissait pas même à certains contours du caractère ce quelque chose d'indécis, ce bord flottant, dont on accorde le bénéfice à la personne aimée, où il y a place pour un acte de foi et de confiance, sans lequel un amour manque d'un élément précieux, c'est-à-dire de ce qu'il donne. Il y a là aussi, dans ce petit intervalle, une réserve pour l'admiration, une ressource contre les déceptions, un peu de mystère, de possible au delà de ce que nous avons mesuré, qui répond à ce besoin d'illimité qu'ont les vraies affections. Cette pénombre de faveur n'existe pas dans la manière dont Burns apprécie sa femme. Il lui fait sa part d'un trait arrêté sans hésitation: voici ce qu'elle possède, voici ce qui lui manque; elle a sa juste mesure, mais tout juste. C'est peu et c'est beaucoup ce simple fil tremblant autour d'un portrait. Il manque ici.

Et ailleurs:

Et encore ce jugement-ci qui, sous sa satisfaction apparente, est plus dur que le reste:

Qui ne sent l'accent un peu ironique, avec lequel il parle de l'attachement naïf et touchant que sa femme a pour lui; il le traite comme quelque chose d'un peu simple et d'enfantin. Qui ne sent surtout ce que ces louanges ont de purement pratique et presque de matériel? On dirait qu'elles s'appliquent à une bonne servante. Ailleurs, on croirait presque un examen des qualités physiques de la femme, en quoi elles restent bien dans le ton général de son amour pour elle. Mais ce ton devient ici pénible; au lieu d'être une célébration passionnelle, cela devient presque une évaluation utilitaire. À tous égards, ce témoignage est étroit; il ne couvre qu'une petite portion de la vie commune; il est d'un ordre trop rabaissé; il n'atteint pas à ce qui fait la dignité d'une existence vraiment partagée. Il manque quelque chose pour faire de cet éloge de ménagère un éloge d'épouse. Et, si l'on veut s'en convaincre, qu'on se demande quelle femme voudrait être louée ainsi, et se contenterait de la part de vie qui lui serait assignée de la sorte.

Il y avait quelque chose de plus grave encore, quoique ce fût moins apparent, plus profondément enfoui en lui-même. Il se poursuivait en lui de ces sourds débats, qui s'établissent en nous, en dépit de nous, presque sans nous, et qui portent sur nos actes les plus déterminés; cette discussion machinale, involontaire, qui travaille confusément mais continûment dans nos derniers replis de conscience, et détruit, à mesure que nous nous en satisfaisons, nos propres raisonnements sur notre propre conduite. Il en souffrait. Il était trop souvent occupé à se persuader qu'il avait agi pour le mieux: «Sûrement il avait bien fait, et d'ailleurs il ne pouvait pas faire autrement!» Voici ce qu'il écrivait pour lui seul, dans son journal intime, dès ses premières journées d'Ellisland; on dirait qu'il cherche à refouler, à accabler cette obscure, cette obstinée contradiction qui monte de lui-même.

Le mariage—la circonstance qui m'enchaîne le plus étroitement à la prudence si la vertu et la religion doivent être pour moi autre chose que des mots—le mariage est ce à quoi j'aurais, dans quelques années, dû me décider. Dans ma situation présente, il était absolument nécessaire. L'humanité, la générosité, un honnête orgueil de ma réputation, les droits de mon bonheur dans l'avenir, en tant qu'il dépendra (et il en dépendra beaucoup) de la paix de ma conscience, tous ces motifs ont joint leurs plus ardents suffrages, leurs plus puissantes sollicitations, avec une affection enracinée, pour me pousser à l'acte que j'ai accompli. Et je n'ai, de la part de ma femme, aucun sujet de m'en repentir. Je puis bien me figurer comment, mais je n'ai jamais vu où j'aurais pu faire un meilleur choix. Allons! que j'agisse, selon ma devise favorite, ce magnifique passage de Young.

Cette situation, ou plutôt les résultats qu'elle pouvait amener, n'ont pas échappé à quelques-uns de ses contemporains. Walker dont la sympathie pour Burns nous est connue depuis Édimbourg, l'avait notée avec mesure et fermeté:

Il y avait donc des dangers latents. Mais il les ignorait, quoiqu'il les portât en lui-même. Il était, comme toujours, confiant en soi, se donnant si bien tout entier à ce qu'il éprouvait qu'il ne réservait rien de lui pour s'en défier. Il allait être un modèle de fidélité et de confiance; il était bien sûr de posséder ces deux qualités essentielles d'un mari; il les sentait en lui. C'est d'une entière bonne foi qu'il écrivait à Mrs Dunlop:

Presque aussitôt après son mariage, Burns fut obligé de repartir pour faire la moisson à Ellisland. Il se remit au travail de la terre abandonné depuis deux ans, parfois maniant la faux, ou plus souvent liant les gerbes derrière ses faucheurs. C'était toujours un rude ouvrier et il dut retrouver ces fortes occupations de jadis avec une sorte de joie et de bien-être.

Malheureusement les inquiétudes l'attendaient. Lorsqu'il était arrivé sur sa ferme, les grains étaient jeunes; l'été, qui parfois met tant de différence entre les épis verts et les épis mûrs, n'avait pas encore passé sur eux. Il pouvait espérer. La construction de la maison et ses voyages à Mauchline avaient ensuite distrait sa pensée. Maintenant que l'ouvrage fixait son esprit sur cette glèbe et qu'il voyait les résultats de la saison, il se sentait des inquiétudes sur le marché qu'il avait fait en prenant la ferme. Les récoltes, à mesure qu'elles tombaient, semblaient plus maigres; la terre apparaissait dure, pétrie de cailloux. Avec ce sein ingrat, donnerait-elle jamais plus que ces chétifs épis? Il n'y avait pas là de quoi payer le loyer. Il prévit le pire et, du même coup, songea à sa place de l'Excise, comme une aide s'il parvenait à continuer sa vie de fermier, comme une ressource s'il était forcé d'y renoncer. L'impression du danger fut si vive et si poignante que, dès le commencement de septembre, dès le 10 septembre, il écrivait à M. Robert Graham, un des commissaires de l'Excise, pour lui demander un emploi.

Au milieu de septembre, il avouait à Miss Chalmers, dans les mêmes termes:

«Je ne trouve pas que ma ferme soit le marché avantageux qu'on m'avait fait espérer; mais je crois qu'avec le temps elle pourra devenir un marché auquel je ne perdrai pas....

Enfin, vers les derniers jours du même mois, il écrivait à M. Graham qui, en réponse à sa demande, lui avait promis son patronage et sa protection, avec une effusion de reconnaissance qui donne la mesure de ses craintes:

«Si vous saviez, Monsieur, de quelles craintes et anxiétés l'assurance amicale de votre patronage et de votre protection m'a délivré, cela serait une récompense de votre bonté.

Je suis affligé d'une prescience mélancolique, qui fait de moi un vrai lâche dans la vie. Il n'y a pas d'effort que je ne tente plutôt que de me trouver dans cette horrible situation, d'être prêt à implorer les montagnes de s'écrouler sur moi, et les collines de me dérober à la présence d'un propriétaire hautain ou de son employé encore plus hautain à qui je devrais ce que je ne pourrais payer....

Ainsi, à mesure que les tas de gerbes lui laissaient mieux voir ce que chaque champ rendait, ses appréhensions devenaient plus vives. Lorsqu'après la dernière javelle, les moissonneurs, rassemblés sur l'éminence la plus proche, proclamèrent par trois hourrahs que la moisson était terminée, et jetèrent leurs faucilles en l'air, il ne lui restait plus guère d'illusion. Pauvre Burns! Il dut porter un cœur soucieux à la fête de la rentrée des grains, au Kirn jovial, et bruyant de ses propres chansons. C'est qu'il se rappelait les visites de l'intendant, les terreurs de la prison et les angoisses qui remplissaient jadis la maison. Ces scènes sombres, qui avaient bouleversé son esprit d'enfant et l'avaient laissé plein d'épouvantes, voici qu'il en entrevoyait de semblables pour lui-même! Elles lui inspiraient d'autant plus de terreur que, désormais, elles ne le menaçaient plus seul.

J'ai une femme pour moi seul, Je ne partagerai avec personne; Personne ne me fera cocu, Je ne ferai cocu personne.

J'ai un penny à dépenser, Là—qui ne doit rien à personne! Je n'ai rien à prêter, Je n'emprunterai à personne.

Ces mois de l'hiver 1788-89 furent probablement les meilleurs de la seconde partie de sa vie. Le contraste les lui faisait mieux goûter. Après tant de vicissitudes, après les derniers six mois si délaissés et si pénibles dans son taudis enfumé ou sur les grand'routes, il retrouvait un foyer, et ce foyer égayé par un pas léger et une voix joyeuse. Il en éprouva comme un bien-être qui lui pénétra jusqu'au cœur. La présence de sa femme sembla le rassurer, chasser les idées noires nées de sa solitude, lui rendre bon espoir et bon courage.

Elle lui était arrivée aussi au bon moment, non pas au temps des labours et des récoltes, alors que le cultivateur ne connaît que les rentrées rapides pour les repas, et les rentrées lasses du soir. Elle était venue avec les mois d'hiver, quand il est plus souvent à la maison. La ferme a pris cette intimité dont Virgile a fait un exquis tableau flamand:

C'est aussi le moment où le fermier connaît le délassement d'esprit et de corps. Dehors, les champs se reposent; sous la neige, silencieusement et sûrement, la terre travaille à préparer les graines pour la vie. L'homme, confiant en elle, oublie les anxiétés qui lui viennent de l'air et qui le ressaisiront dès que les pointes vertes poindront hors du sein maternel des plaines. Il goûte sans arrière-pensée, dans la routine des occupations décrues, la monotone douceur des courtes journées et des longues soirées d'hiver. Toutes ces conditions s'étaient réunies à souhait pour donner à Burns l'illusion du bonheur. On aime à s'arrêter sur ces quelques mois. On imagine le poète écrivant une pièce, le pendant du Samedi soir, représentant, dans un tableau moins patriarcal, le bonheur simple, sain et vigoureux d'un couple dans sa maturité jeune. On a un aperçu de ce qu'aurait pu être sa vie si ses rêves s'étaient réalisés.

C'est dans ces dispositions qu'il acheva l'année 1788 et commença l'année 1789. La plus belle manifestation de ce rassérènement eut lieu le 1er Janvier 1789. Parmi les quelques jours splendides et surprenants, qui éclatent ça et là dans la vie de cet homme, il n'y en a peut-être pas qui rayonne plus que celui-ci. Les souhaits faits autour de lui, Burns pensa à sa vieille amie, Mrs Dunlop; il lui écrivit une lettre admirable, baignée d'une lumière harmonieuse, sereine, pure, chaste et d'une large tendresse. C'est un morceau de prose comparable aux plus beaux de la littérature anglaise.

Ce matin-ci, chère Madame, est un matin de souhaits, et plût à Dieu que je répondisse à la description de l'apôtre Jacques: «La prière sincère, fervente d'un homme juste a grand pouvoir!» En ce cas, Madame, vous accueilleriez une année pleine de bénédictions; tout ce qui obstrue ou trouble la tranquillité et la joie intérieure serait écarté, et tous les plaisirs que la frêle humanité peut goûter vous appartiendraient. J'avoue que je suis tellement peu Presbytérien que j'approuve qu'on fixe des moments et des saisons pour des actes extraordinaires de dévotion, afin de briser cette routine coutumière de vie et de pensée, qui est si apte à réduire notre existence à une sorte d'instinct, ou même quelquefois, chez quelques esprits, à un état peu supérieur à celui de pure machine.

Et veut-on voir quel était le ton moral de cette famille? Au moment même où Burns écrivait cette page, là-bas, dans la vieille maison de Mossgiel, Gilbert envoyait à son aîné une lettre de souhaits, qui avait aussi sa beauté. Elle était grave, nue, austère comme lui. Elle fait contraste avec les interrogations éloquentes qui partaient d'Ellisland; elle est forte d'une confiance et d'un repos en Dieu, qui sont pareillement très élevés. Elle contient aussi, dans sa rigidité de forme, la souvenance émue des jours d'autrefois, de ces beaux jours fraternels de Mossgiel, déjà, déjà si loin.

Cher Frère.—Je viens de terminer le déjeuner du jour de l'An, dans les formes usuelles, et cela rappelle à mon esprit les jours des années passées et l'intimité dans laquelle nous avions coutume de les commencer. Quand je contemple les vicissitudes de notre famille, «à travers la sombre poterne des temps écoulés», je ne puis m'empêcher de vous faire remarquer, mon cher frère, combien le Dieu des saisons est bon pour nous; et que, encore que quelques nuages semblent assombrir la portion de temps qui est devant nous, nous avons bonne raison d'espérer que tout tournera bien.

Le calme de cet état d'âme et les loisirs de la saison, ce quelque chose de confiant que communique une vie assise, l'amenaient à des rêves de production. Il était bien résolu à ne pas se confiner dans sa besogne de fermier. Celle-ci était à ses yeux une nécessité inférieure. Il n'aimait plus beaucoup son métier qui, du reste, ne lui fournira plus guère d'inspirations comme autrefois. Il en parle avec une sorte de dégoût.

Il espérait confusément, comme lorsqu'on espère parce qu'on est disposé à l'espérance. Quelquefois il se figurait que son existence de fermier lui laisserait du temps; plus souvent il se tournait vers la place qu'il comptait obtenir dans l'Excise.

Certains jours, quand il était particulièrement bien disposé, il voyait cette perspective de l'Excise s'élargir, aboutir à une vie d'aisance et où il pourrait se donner entièrement à la poésie.

Il fallait que l'espérance fût très montée en lui, car il allait jusqu'à se figurer une vie très sage qu'il caractérisait en termes excellents.

Il formait des projets de longs poèmes:

Vous verrez que j'ai accordé ma lyre sur les bords de la Nith. Je vous communiquerai, quand j'aurai le plaisir de vous voir, quelques plans poétiques plus grands qui flottent dans mon imagination[988].

Tous ces extraits se trouvent dans les lettres écrites pendant décembre 1788 et janvier et février 1789. Ces mois furent le centre de cette accalmie dont, au-delà, les bords sont déjà émus de trouble.

«Madame.—La lettre que vous m'avez écrite chez Heron portait sa réponse en elle-même; vous me défendiez de vous écrire, à moins que je ne fusse prêt plaider coupable devant une certaine accusation que vous portiez contre moi. Comme je suis convaincu de mon innocence; comme je puis, bien que j'aie conscience de ma haute imprudence et de mon insigne folie, mettre la main sur ma poitrine et attester la rectitude de mon cœur, vous me pardonnerez, Madame, si je ne pousse pas la complaisance jusqu'à souscrire humblement au nom de «misérable», uniquement par déférence pour votre opinion, quelque estime que j'aie pour votre jugement et quelque ardent respect que j'aie pour votre mérite!

Je vous ai déjà dit et je l'affirme de nouveau que, à l'époque à laquelle vous faites allusion, je n'avais pas le moindre lien moral envers Mrs Burns; je ne connaissais pas, je ne pouvais pas connaître les circonstances puissantes que l'irrésistible nécessité était occupée à embusquer contre moi. Si vous vous rappelez les scènes qui ont eu lieu entre nous, vous apercevrez la conduite d'un honnête homme, luttant victorieusement contre des tentations, les plus puissantes qui aient jamais assailli un homme, et conservant sans tache l'honneur, dans des situations où la vertu la plus austère aurait pardonné une chute. Ces situations, j'ose le dire, pas un de ses semblables, avec la moitié de sa sensibilité et de sa passion, n'aurait pu les affronter sans succomber. Je vous laisse à penser, Madame, s'il est vraisemblable que cet homme accepte une accusation de «perfide trahison».

Étais-je à blâmer, Madame, quand je fus la victime éperdue de charmes, dont, je l'affirme, aucun homme n'approcha jamais avec impunité? Si j'avais entrevu la moindre lueur d'espérance que ces charmes pussent jamais être à moi; si même la nécessité de fer...... mais ce sont là des paroles inutiles. Je serais allé vous voir quand j'étais en ville; en vérité, je n'aurais pu m'en empêcher, si ce n'est que M. Ainslie m'a dit que vous étiez déterminée à éviter vos fenêtres, pendant que je serais en ville, de peur de m'entrevoir dans la rue.

Ces quelques jours à Édimbourg lui furent pénibles. Il se retrouvait obscur, isolé, négligé, dans cette cité que pendant un hiver il avait remplie du bruit de sa renommée. Dans ces rues où naguère on se retournait sur lui, où on le montrait du doigt, personne ne le remarquait. Il en conçut une sorte de courroux et il se hâta de repartir. En rentrant à Ellisland, il écrivait:

«Me voici, mon honorée amie, revenu sain et sauf de la capitale. Pour un homme qui a un foyer, tout humble ou écarté qu'il soit, (si ce foyer est comme le mien la scène du confort domestique), l'affairement d'Édimbourg deviendra bientôt un objet de fatigue et de dégoût.

Ô! Willie a brassé un demi boisseau de malt, Et Rob et Allan vinrent le goûter: Pendant toute cette nuit, trois cœurs plus joyeux Vous ne les auriez pas trouvés dans la chrétienté.

Nous n'étions pas gris, nous n'étions pas très gris, Nous avions juste une petite goutte dans l'œil; Le coq peut chanter, le jour peut se montrer, Toujours nous goûtons la liqueur d'orge.

Nous voici réunis, trois joyeux gars, Trois joyeux gars sommes-nous; Et mainte nuit nous avons été gais, Et mainte encore nous espérons l'être.

C'est la lune, je reconnais sa corne, Qui luit là-haut dans le ciel; Elle brille si clair pour nous conduire chez nous; Mais, ma parole, elle attendra un peu!

Celui qui se lève le premier pour s'en aller, C'est un cocu, un lâche, un maroufle! Celui qui le premier tombera près de sa chaise Celui-là est le roi de nous trois!

Et siffla sur le sifflet son requiem aigu.

Un barde fut choisi pour assister au combat, Et dire aux âges futurs les exploits de cette journée; Un barde gui détestait la tristesse et l'ennui Et souhaitait que le Parnasse fût un vignoble.

Le dîner préliminaire achevé, les adversaires en vinrent aux mains. Ils s'installèrent et se mirent au claret. Le gai Plaisir s'excitait, s'affolait, à mesure que les verres passaient. Le brillant Phœbus, qui n'avait pas depuis longtemps assisté à une scène si digne du travail de ses rayons, était triste de les quitter; mais Cynthie lui dit à l'oreille qu'il les retrouverait le lendemain matin.

Six bouteilles chacun avaient à peu près épuisé la nuit, Quand le vaillant sir Robert, pour finir le combat, Vida en une seule rasade une bouteille de vin rouge, Et jura que c'était ainsi que faisaient leurs ancêtres.

À ce point-là, Glenriddel, «prudent et sage», jugea que c'était assez, et se retira du combat. Les deux autres continuèrent.

Le vaillant sir Robert lutta dur jusqu'à la fin; Mais qui peut résister au destin et à des rasades d'une bouteille? Cependant le Destin a dit: «un héros doit tomber à la lumière»; Donc, le brillant Phœbus se leva, et le chevalier s'abattit.

Alors se leva notre barde, comme un prophète de beuverie: «Craigdarroch, tu planeras quand la création s'écroulera! Mais, si tu veux fleurir immortellement dans mes vers Allons, une bouteille encore, et sois sublime!

«Ta lignée, qui a lutté pour la Liberté avec Bruce, Produira à jamais des héros et des patriotes! Ainsi, à toi soit le laurier, et à moi soit la baie; Tu as gagné la journée, par le brillant dieu du jour qui point là-bas!»

Mais quelles fluctuations il y a dans ces âmes de poètes! On les croit ici, et, d'un coup d'aile, elles sont là-bas, au loin, bien haut. Fort peu de jours après cette olympique de la bouteille, Burns composa une pièce qui tient dans son œuvre et dans sa vie une autre place.

Ô étoile tardive, qui d'un rayon diminué Aimes à saluer la première aube, Voici que tu ramènes le jour Où ma Mary fut arrachée à mon âme. Ô Mary, chère ombre disparue! Où est ta place de repos bienheureux? Vois-tu ton amant ici-bas prosterné? Entends-tu les gémissements qui déchirent sa poitrine?

Puis-je oublier cette heure sacrée, Puis-je oublier ce bosquet sanctifié, Où, sur les bords de l'Ayr sinueux, nous nous rencontrâmes, Pour vivre un jour d'adieux et d'amour! L'éternité n'effacera pas La chère souvenance des transports passés, Ni ton image dans notre dernière étreinte, Ah! nous pensions peu que c'était la dernière!

L'Ayr, murmurant, baisait sa rive caillouteuse, Sur lui se penchaient des bois sauvages, des verdures épaisses: Le bouleau parfumé et l'aubépine blanche S'enlaçaient amoureusement autour de cette scène de ravissement Les fleurs jaillissaient désireuses d'être pressées, Les oiseaux chantaient l'amour sur chaque rameau, Jusqu'à ce que trop, trop tôt, l'ouest en feu Proclama la fuite du jour ailé.

Ainsi, après trois années, et quelles années, l'image de Mary Campbell sortait du passé où elle semblait effacée et perdue. Tout revivait; tous les détails de ce second dimanche de mai, avec sa lumière tranquille, sa solennité et ses adieux; le paysage resplendissait et embaumait comme alors, plein d'amour lui-même. Et la douce apparition revenait avec sa grâce sérieuse et son regard plein de reproches. Car, dans les sanglots de Burns, il n'y avait pas que des regrets, et dans cet appel passionné à la chère ombre disparue, il y a comme une douloureuse et fervente demande de pardon. Elle revenait prendre possession d'un cœur, où d'autres avaient passé, mais où elle seule devait rester comme la plus pure et la plus aimée. Et ce retour ne fut pas une de ces crises de souvenir violentes et passagères, dont l'âme est parfois saisie. Ce fut quelque chose de profond et de durable, qui s'associa aux suprêmes espérances de Burns et qui, peut-être, les fit naître. À partir de ce moment, l'idée de retrouver, dans un autre monde, sa chère et mélancolique Marie des Hautes-Terres, fut pour lui une consolation, une pensée de refuge, un degré de religion. C'est ce souvenir qui le conduisit le plus près du ciel. Deux mois après cette mémorable soirée, il écrivait à Mrs Dunlop:

Là, je retrouverais un père âgé, maintenant à l'abri des coups d'un monde mauvais, contre lequel il a si longtemps et si bravement lutté. Là, je retrouverais l'ami, l'ami désintéressé de ma jeune vie, l'homme qui se réjouissait de me voir parce qu'il m'aimait et pouvait m'être utile. Ô Muir! tes faiblesses étaient les erreurs de la nature humaine, mais ton cœur brillait de tout ce qui est généreux, viril et noble; et si jamais une émanation de l'Être tout Bon a dessiné une forme humaine, ce fut la tienne! Là, avec une angoisse muette d'extase, je reconnaîtrais ma Mary perdue, ma toujours chère Mary, dont le cœur était chargé de vérité, d'honneur, de constance et d'amour.

Et Jane Armour? On peut dire qu'elle est oubliée et quittée! On voit maintenant combien était périssable la passion qu'elle avait inspirée. Ce n'est pas elle que son mari souhaite revoir, quand les relations temporaires de cette vie seront dénouées et remplacées par des unions éternelles. Il l'a prise et il la laisse ici-bas. Cet amour, tout d'attrait physique, ardent et passager comme la jeunesse, devait mourir avec elle et s'éloigner devant un amour plus spiritualisé. La pauvre Mary a pris sa revanche de celle à qui jadis elle fut sacrifiée.[Lien vers la Table des matières.]

II. L'EXCISE. — LE SACRIFICE. — LES FATIGUES.

Au commencement d'août 1789, Burns reçut l'avis officiel qu'il était nommé employé de l'Excise, dans la division rurale au centre de laquelle se trouvait sa ferme. C'était ce qu'il avait demandé. Il croyait pouvoir ainsi combiner ses deux métiers d'employé et de fermier. Il écrivit à sir Robert Graham, à qui il devait cette nomination, un sonnet de fervente gratitude.

Toutefois, sous cette explosion de reconnaissance, s'agitaient d'autres sentiments. S'il remerciait avec sincérité celui qui lui assurait du pain, ce pain ne laissait pas de lui être amer. Tant que cet emploi avait été distant, il n'en avait aperçu que les avantages. Maintenant que la nomination était là, sur sa table; que la besogne allait être là, entre ses mains, il éprouvait une humiliation. Son cœur se soulevait; et, en même temps qu'il adressait à son protecteur ces vers exaltés, il composait, pour son propre usage, un impromptu d'un autre ton:

On peut imaginer combien il devait être sensible à cette animadversion. Sa fierté si chatouilleuse frémissait à la pensée de ce discrédit. De plus, lui qui était accoutumé à être accueilli par des rires et de la belle humeur, souffrait à l'idée d'être un objet de défiance, de voir les visages s'assombrir à son approche. Quand il serait dans un marché, dans une auberge, on ne rirait plus de si franche façon. Il serait le publicain suspect. Cela blessait son sentiment de cordialité.

Et puis, que d'autres choses pénibles dont les parties généreuses de son cœur se détournaient! Tracasser, pourchasser, traquer de pauvres diables, les surprendre, les saisir! Le laid métier! Voir leurs larmes, entendre leurs lamentations! Quelquefois, frapper, sévir, quand, à côté des conditions d'évidence réglementaires et imposées, il y a place pour des doutes ou pour des excuses, dont on n'a pas le droit de tenir compte! La cruelle contrainte! Être inexorable, se boucher les oreilles, se durcir le cœur, cacher la pitié qui va vers ces chétifs, feindre la colère, l'impatience, l'inflexibilité! Assister tous les jours au spectacle douloureux des écrasements, que les lourdes roues de la machine politique accomplissent sur les fonds de la société, frapper ces misérables éperdus pour qui un peu de fraude, un peu d'esprit distillé est la ressource, qui ne comprennent pas les impôts et maudissent ces mains infatigables et insatiables qui leur arrachent le prix d'un pain ou d'un vêtement! La haïssable besogne! Il faut, semble-t-il, de la coercition pour faire aller le monde; mais il est odieux d'en être l'instrument. On a la preuve que, dans l'exercice de ses fonctions, Burns éprouva toutes ces révoltes; il était trop clairvoyant pour ne pas prévoir qu'il les éprouverait. Et quel homme, un peu actif de cœur, ne se tourmenterait pas ainsi?

Enfin, une inquiétude qui lui était particulière, pesait sur sa résolution. Il craignait que ce nouveau métier ne fût défavorable à sa vie poétique. Si, à la vérité, il n'y a pas grande différence apparente entre décharger une charretée de paille et visiter des barils de brasseurs, il y a une grande différence intérieure. Le fermier qui envoie ses fourchées est libre d'esprit, et, tandis que ses bras travaillent, sa pensée peut se reposer sur des objets beaux et nobles. Mais l'employé, pour atteindre la fraude, est obligé d'exercer et de plier son esprit au même travail que celui du fraudeur; il faut qu'il dépiste les ruses, débrouille les détours, suive les manèges, évente les supercheries; il faut qu'il joue au plus fin, se fasse astucieux et serre de près toutes les manœuvres subreptices. Ce peut être un métier attrayant et instructif pour des esprits positifs et fureteurs; un sentiment de discipline sociale et de devoir professionnel peut, comme il arrive souvent, le rehausser. Mais cette préoccupation, qui toujours en quête des bassesses d'autrui va flairant, le nez sur des roueries, n'est pas propice à la poésie, laquelle veut être libre et vit d'air pur. Et puis, il y a, dans ces métiers élémentaires de laboureur et de matelot, une largeur et une simplicité, un commerce avec la nature, un éloignement des mesquineries, une absence de mal, un caractère de bienfait, qui donnent à l'âme de la hauteur, du repos et de la beauté. Il semblait à Burns qu'il était sur le bord d'une déchéance et d'un péril, que c'était une chute que de tomber, de son noble et franc métier, à ce métier décrié et sournois de rat de cave, de maltôtier. Toutes ces pensées fermentaient en lui et empoisonnaient sa joie.

Que dites-vous, mon fidèle ami, Me voici devenu jaugeur.—La Paix là dessus! Fillettes du Parnasse, je crains, je crains, Que vous ne me dédaigniez maintenant! Et alors mes cinquante livres par an Me seront faible gain.

Vous, folâtres, joyeuses, délicates demoiselles, Qui, près des rivulets sinueux de Castalie, Sautez, chantez et lavez vos membres jolis, Vous savez, vous savez Que la forte nécessité est suprême Parmi les fils des hommes.

J'ai une femme et deux petits garçonnets; Il faut qu'ils aient de la soupe et des guenilles; Vous savez vous-mêmes combien mon cœur est fier, Je n'ai pas besoin de me vanter; Mais je couperai des balais, je tresserai des corbeilles de saule, Plutôt qu'il leur manque quelque chose.

Le Seigneur m'aide à travers ce monde de soucis! J'en ai lassitude et dégoût, soir et matin! Non que je n'aie une part plus riche Que maint autre; Mais pourquoi un homme a-t-il meilleure chère, Quand tous les hommes sont frères?

Viens, ferme volonté, prends l'avant-garde, Toi tige de lin mâle dans l'homme! Songeons que faible cœur jamais ne gagna Belle dame: Qui fait le plus qu'il peut Un jour fera davantage.

C'est noblement exprimé et virilement. Ces strophes sont belles: elles ont des entrailles. Elles contiennent l'essence de tous ces dévoûments secrets, par lesquels tant d'hommes font l'oblation de leur espérance et de leur talent, offrent le meilleur de ce qu'ils portent en eux et le meilleur de ce qu'ils attendaient de la vie, pour faire la maison moins froide. C'est peut-être l'acte dans lequel Burns s'est le plus rapproché de ce qui lui faisait défaut: l'effacement, le sacrifice de soi-même. Ce n'était que le devoir, mais le devoir accepté en homme de cœur. Il avait le droit d'écrire cette phrase fière, qui est la vérité sur sa présence dans l'Excise:

Il se mit courageusement à la besogne. Il semble avoir été, du premier coup, un employé excellent: actif, énergique, sachant la juste mesure entre la sévérité et la bonté. Il y avait chez lui des qualités qui eussent été à la hauteur des premières charges du pays, quoi d'étonnant qu'il ait pu faire un commis des droits réunis? Dès sa première année, il accrut le nombre des contraventions dans des proportions assez considérables pour doubler presque son traitement.

Lorsqu'il fallait absolument saisir ces malheureux, il ne les abandonnait pas. Devant les juges, il les excusait; il priait la cour de réserver sa sévérité pour les coupables endurcis.

Il semble donc qu'il ait eu auprès de la cour une influence particulière. C'était peu étonnant d'ailleurs. Il est vraisemblable que quelques-uns de ces plaidoyers ou de ces réquisitoires d'employé subalterne prenaient, quand il parlait, des allures de discours éloquents, forts d'énergie et d'émotion. On aurait pu compter sur les doigts les avocats du barreau écossais dont la parole n'eût pas été éclipsée et éteinte par la sienne.

Cependant, quels qu'aient été les mérites moraux de sa décision, il est impossible de ne pas regarder l'entrée de Burns dans l'Excise comme un malheur. Qu'on laisse de côté les amertumes intimes et ce sentiment de vie abaissée, dont les dégâts dans un homme sont incalculables, il venait d'entreprendre une besogne à laquelle une santé robuste aurait eu peine à résister.

Tandis que je suis assis ici, triste et solitaire, près du feu, dans une petite auberge de campagne, en train de faire sécher mes vêtements mouillés, entre un pauvre diable de soldat qui me dit qu'il s'en va à Ayr. Par les cieux, me dis-je, avec un flux de joie que la magie de ce son «la vieille ville d'Ayr» a fait monter en moi, je vais envoyer ma dernière chanson à M. Ballantine. La voici:

À cette surveillance s'ajoutaient les cent petites besognes qui en dépendaient: les rapports, les procès-verbaux, toute une correspondance. Il fallait se rendre, les jours de versement, au bureau à Dumfries. C'étaient des journées affairées où il trouvait à peine quelques bribes de repos. On en a un aperçu dans une lettre qu'il écrivait au Dr Moore.

À d'autres moments c'était la cour de justice qui, faisant son circuit, arrivait. Ces journées-là ne valaient pas mieux. Il fallait se présenter devant le tribunal, faire office de ministère public, comme le font encore nos officiers des eaux et forêts, exposer les circonstances des cas jugés, insister pour ou contre.

«La très bonne lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire m'est arrivée, juste comme je me plongeais dans le gouffre d'une Cour pour fraudes d'Excise. J'émerge à l'instant du tourbillon et, Dieu le sait, dans une condition peu propre à rendre convenablement les mouvements de mon cœur quand je m'assieds pour écrire à

Une complicité générale s'étendait sur tout le pays, protégeait les délinquants contre les recherches ou les défendait contre les poursuites. Les paysans favorisaient les contrebandiers; les propriétaires usaient de leur influence en faveur des paysans pris à distiller le whiskey. C'étaient alors des tracas, des démarches pour déjouer les recommandations et les influences. La lettre suivante donne une idée, non seulement des fatigues, mais des difficultés du métier de Burns, et de la façon dont il le comprenait et le pratiquait. Elle est adressée à son supérieur, le collecteur Mitchell:

Il était exténué par tout cela. Dès ses débuts dans l'Excise, dès les premiers jours, il se plaint d'être épuisé par ce terrible métier. Ses lettres deviennent la lamentable litanie d'une irrémédiable lassitude. On sent un homme, qui, entassant fatigue sur fatigue, sans que jamais un repos lui permette de s'en défaire, va grevant sa force de résistance, et fait chaque jour des emprunts d'énergie. C'est l'angoisse, l'indicible, l'incurable angoisse de tant de pauvres hommes, employés, ouvriers, qui sentent leur réserve d'action décroître, qui traînent, avec des forces diminuées, une vie plus pesante, qui sentent expirer en eux l'espoir, la pensée même de sortir d'une pareille lassitude, et qui marchent toujours. C'est une des plus épouvantables tristesses qui puissent ronger l'âme humaine, une des plus injustes, des plus odieuses, des plus criminelles, des plus exécrables cruautés de la vie, une des infamies du destin.

Les mêmes allusions reviennent constamment et se continuent.

Ce qu'il y avait de plus redoutable pour lui n'étaient pas les fatigues et les tracas qu'il rencontrait dans ses fonctions. On sait à quelles prévenances et sollicitations sont exposés, surtout dans les campagnes, les employés des services publics. Les compagnons d'Excise, avec lesquels Burns faisait souvent ses tournées, étaient des hommes qui, pour la plupart, avaient la grossière capacité de boisson de l'époque. Quand ils arrivaient le soir à l'auberge, fatigués et mouillés, on ne connaissait pas de meilleur remède pour chasser le brouillard que les vapeurs d'un grog de whiskey. Burns eût sans doute pu résister à cet entraînement du métier, s'il avait été un employé ordinaire. Mais, partout où il arrivait, il était attendu, accueilli et fêté. On l'arrêtait au passage. «Du château au cottage, dit un de ceux qui l'accompagnèrent souvent dans ses excursions, chaque porte s'ouvrait à son approche, et le vieux système d'hospitalité à outrance, qui prévalait alors, rendait presque impossible à un invité, aussi sobrement qu'il fût disposé, de se lever de table dans le même état qu'il s'y était assis. Si Burns passait sur une grand'route, le fermier abandonnait ses moissonneurs et trottait à côté de Jenny Geddes, jusqu'à ce qu'il eût persuadé au poète que le jour était assez chaud pour demander quelque rafraîchissement. S'il arrivait dans une auberge à minuit quand tout le monde était couché, la nouvelle de son arrivée circulait de la cave au grenier et, en moins de dix minutes, l'aubergiste et ses hôtes étaient assemblés autour du feu, on apportait le plus large bol et on chantait:

III. MISÈRE, TRISTESSE, FAUTES.

Parfois l'humiliation plus lourde d'une dette le met dans un état terrible. Il s'exaspère, il s'emporte et exhale sa fureur en imprécations qui s'en prennent à l'ordre social.

Prenez ces trois guinées-ci et mettez-les en face de ce maudit compte que j'ai chez vous, et qui, depuis cinq ou six mois, me bâillonne la bouche. Il m'est aussi difficile d'écrire un chef-d'œuvre que d'écrire des excuses à un homme à qui je dois de l'argent. Ô la suprême malédiction de forcer trois guinées à faire l'office de cinq! Non! tous les travaux d'Hercule, non! les trois siècles de servitude des Hébreux en Égypte, n'étaient pas une chose aussi insurmontable, une tâche aussi infernale.

Avec cette défiance et presque cette pusillanimité que la pauvreté finit par jeter dans les âmes les plus robustes, la vie lui semblait perfide et dangereuse. Jugeant d'après lui-même, il songeait tristement à ce que serait la vie de ses enfants et cette pensée accroissait encore sa détresse.

Ainsi il voyait tout sombre autour de lui et devant lui.

Les fatigues excessives qu'il subissait ne tardèrent pas à disloquer sa santé. Il semble qu'il ait été pris d'un grand épuisement, d'un abattement, où son système nerveux, trop surmené, se vengeait et le torturait. Dès le milieu de décembre 1789, il écrivait à Mrs Dunlop une lettre pleine de ses souffrances.

«Je pousse des gémissements dans les souffrances d'un système nerveux délabré...; depuis près de trois semaines, je suis si malade d'une migraine nerveuse, que j'ai été obligé de renoncer à mes livres de l'Excise, étant à peine capable de soulever la tête, encore moins de parcourir à cheval, une fois par semaine, dix paroisses perdues dans des moors. Qu'est-ce donc que l'homme? Aujourd'hui, dans une santé luxuriante, s'enivrant de la jouissance de la vie; dans quelques jours, peut-être dans quelques heures, accablé sous le pénible sentiment d'exister, comptant les pas lents des moments pesants par des répercussions d'angoisse, sans vouloir accepter ou sans pouvoir obtenir quelqu'un qui le console. Le jour succède à la nuit, et la nuit au jour, lui ramenant, comme une malédiction, cette vie qui ne lui donne aucun plaisir; et cependant le terme terrible et sombre de cette vie est quelque chose devant quoi il recule.

Et un peu plus loin dans la même lettre:

«Je suis assez enclin à penser comme ceux qui soutiennent que ce qu'on appelle des affections nerveuses sont en réalité des maladies de l'esprit. Je suis incapable de raisonner, incapable de penser et, sauf à vous, je n'oserais rien écrire qui dépasse une commande à un savetier. Vous avez trop éprouvé des maux de la vie pour ne pas avoir de sympathie avec un misérable malade, qui est privé de plus de la moitié des facultés qu'il possédait. Votre bonté excusera ce griffonnage incohérent, que l'écrivain ose à peine relire et qu'il jetterait dans le feu, s'il était capable d'écrire quelque chose de mieux, ou même d'écrire quoi que ce soit.

À une autre correspondante, lady Glencairn, il écrivait, vers la même époque, ces lignes si tristes:

Cet hiver de 1789-90 fut véritablement lugubre. Ces jours étreints par les ténèbres, ces jours où une pâle lumière souffrante ne sert qu'à marquer les progrès des ombres, étaient l'emblème de sa vie intérieure. Il y avait en lui quelque chose qui répondait aux désolations, aux lamentations des vents. La neige qui couvrait la campagne ne tombait pas en flocons plus mornes que les lourds désespoirs qui étouffaient son âme. Les premiers jours de Janvier 1790, au moment où l'année nouvelle apporte aux plus découragés un instant d'espérance, il écrivait à Gilbert ces aveux navrants:

Et après avoir essayé d'écrire quelques lignes de nouvelles banales, il interrompt brusquement sa lettre et jette sa plume avec un geste de découragement.

Je n'en puis plus.... Si seulement j'étais délivré de cette ferme maudite, je respirerais plus à l'aise[1064].

Un an, juste un an, et déjà si loin! si loin de cette journée confiante par laquelle s'était ouverte l'année! si loin de cette belle lettre radieuse et bonne qui l'avait comme illuminée! Quelle descente rapide! Dans quel lieu sombre, humide et douloureux sommes-nous donc? Les rayons nous ont-ils si vite abandonnés?

Cette tristesse opérait en lui un désastreux travail. Tout se désorganisait de ce qui tient une âme ensemble: l'espérance, l'ambition, les motifs d'efforts. De l'espérance, il n'en était plus guère question. Mais l'ambition est encore un des ressorts de la vie à sa maturité, dans les âmes où le dévouement ne réside pas. Lorsque l'allégresse et la spontanéité de la jeunesse ont cessé et que la vie est pour ainsi dire étale, une ambition haute est une lumière qui conduit l'homme jusqu'au terme. Burns pouvait en avoir une. Elle eût été une force. Il semblait en avoir le dégoût.

La vie tout entière lui paraissait mal faite, mal combinée. C'est une idée qui revient, dès lors, à mainte reprise, que ceux qui sont trop sensibles, trop honnêtes ou doués d'une intelligence trop fine sont mal pourvus pour être aux prises avec elle. Cela ne sert à rien qu'à être pour eux une cause d'infériorité et de souffrance.

Il dit encore avec plus de force:

Cependant il faut reconnaître que, si vous enlevez à l'homme l'idée d'une existence au-delà du tombeau, alors la véritable mesure de la conduite humaine est: le convenable et le malséant. La vertu et le vice, en tant que dispositions du cœur, ont, en ce cas, à peine la même conséquence et la même valeur pour le monde en général, que l'harmonie et la dissonance dans les modifications du son. Un sens délicat de l'honneur, comme une oreille délicate pour la musique, peuvent quelquefois procurer à qui les possède des délices inconnues aux organes plus grossiers de la multitude. Cependant si on considère les âpres grincements et les inharmoniques discordances de celte existence mal accordée, il y a beaucoup à parier que cet individu serait aussi heureux et qu'il serait assurément aussi respecté par les vrais juges de la société telle qu'elle serait alors, sans une oreille juste ou un bon cœur[1066].»

Il en était donc à ce degré de découragement de ne plus considérer sa supériorité comme un moyen de lutte, mais comme une cause de souffrance. C'est une défaite douloureuse lorsqu'on fait ainsi de ses propres qualités, non des instruments d'effort, mais des armes qu'on retourne contre soi et dont on se blesse. Quel abandon n'est-ce pas quand on sait mauvais gré au destin des avantages qu'il nous a départis? C'est s'avouer vaincu, passer de l'état d'entreprise à celui de résignation. On sent, par le même fait, qu'il perd peu à peu la position vraie et si virile qu'il avait prise, d'affirmer qu'un homme est ce qu'il vaut en dedans, que faire son chemin dans la vie est peu de chose, à condition qu'on progresse en soi. C'est presque le contre-pied des conseils de la Vision.

Il en arrivait à se demander, lui qui avait jusque-là conduit ses passions comme une charge furibonde à travers tout, s'il ne fallait pas traiter la vie empiriquement, y appliquer une méthode pratique et, par un tour de main habile, en tirer ce qu'elle peut offrir de bon.

Tous ces traits, sur lesquels on n'a peut-être pas jeté assez de lumière, sont importants. Ils marquent la lente désorganisation d'une âme, la fatigue, l'abaissement, qui prennent peu à peu possession, non pas d'elle tout entière, mais de certaines parties précieuses, un découragement par lequel s'expliquent bien des abandons, des insouciances et des fautes, le laisser-aller d'un homme qui n'a plus rien à perdre et se livre à la dérive. Ils marquent encore ce changement important dans les relations d'une âme avec l'existence, l'instant où cette figure fragile «du monde qui passe», souple et malléable tant que notre force idéale a été intense, durcit son écorce et agit plus sur nous, à mesure que la flamme intérieure qui la pénétrait se ralentit et se perd en nous-mêmes.

Par instants, il regimbait contre cette pression des choses. Il se redressait; il rejetait ces pensées de sagesse; il voulait rester ce qu'il avait été, l'être généreux et imprudent. Il lui semblait qu'il aurait perdu quelque chose à cesser de l'être; et il avait raison.

J'ai perdu toute patience avec ce vil monde, à cause d'une chose. Les hommes sont par nature des créatures bienveillantes, sauf quelques exemples secondaires. Je ne pense pas que notre avarice des biens que nous nous trouvons posséder soit née avec nous; mais nous sommes placés ici au milieu de tant de nudité et de faim, de pauvreté et de besoin, que nous sommes réduits à la maudite nécessité d'étudier l'égoïsme afin de pouvoir exister.

Mais c'étaient là des révoltes qui révélaient le poids contre lequel elles se redressaient. Il ne tirait plus ni confiance, ni joie de ces qualités qu'il se promettait de conserver. Il les gardait par respect pour l'homme qu'il avait été jusqu'ici et qu'il ne consentait pas à cesser d'être.

Dans cet accablement dont nous abat la maladie, souvent naît un profond besoin de soutien et de tendresse. La dépendance où l'on est des autres amortit la personnalité et mate cet égoïsme, ce quelque chose d'absolu, qui fréquemment tient à la vigueur de la nature. Parfois même, tout l'être se complaît à une sorte de soumission; les caractères autoritaires y trouvent un baume, un délassement. Dans cette rémission de l'individualité, les aspérités s'effacent; les petites obstinations d'amour-propre, les susceptibilités, les rancunes, toute la mauvaise poussière dont la vie ternit l'âme, tombent. Les anciennes affections reparaissent. Souvent c'est l'instant des pardons et des réconciliations. Le cœur, travaillé de supplications silencieuses, se tourne vers ceux qui nous ont aimés et, de préférence, vers ceux qui nous ont aimés dans notre force: un peu de leur affection semble nous rendre un peu de notre ancien nous-même; ce que nous étions continue à vivre en eux. C'est ainsi que les malades prennent douceur à contempler, par les fenêtres, les paysages lointains qu'ils ont parcourus. Il faut songer à ces altérations intérieures pour comprendre une lettre de Burns à Clarinda écrite à cette époque. Si on la compare à celle qu'il lui écrivait sur le même sujet, juste un an auparavant, on est étonné du changement de ton. Ce n'est plus la défense cassante, impatiente et irritée, la justification presque impérieuse de sa conduite. Celle-ci est douce, soumise, presque humble et contrite. Il y confesse qu'il a eu tort; il laisse entendre qu'il s'en repent, et ces aveux, qui tiennent du remords et du regret, ont quelque chose qui demande le pardon. Cette lettre fut en effet un pas vers la réconciliation des deux amants.

J'ai été en réalité malade, Madame, pendant tout l'hiver. Un mal de tête incessant, un abattement, toutes les conséquences véritablement misérables d'un système nerveux détraqué, ont fait un terrible carnage de ma santé et de ma paix. Ajoutez à tout cela qu'une carrière nouvelle, dans laquelle je suis récemment entré, m'oblige à faire à cheval, en moyenne, deux cents milles par semaine. Cependant, grâce au ciel, je suis maintenant en meilleure santé.

Il m'était impossible de répondre à votre avant-dernière lettre. Quand vous dites à un homme que vous considérez ses lettres avec un sourire de mépris, dans quel langage, Madame, peut-il vous répondre? Quand bien même j'aurais conscience d'avoir eu tort—et j'ai conscience d'avoir eu tort—cependant je ne pouvais accepter d'être amené au repentir par des insultes.

Je ne puis pas, je ne veux pas plaider les circonstances atténuantes; je pourrais vous montrer comment ma conduite imprudente, fougueuse, irréfléchie, s'est jointe à une conjoncture d'événements malheureux, pour me jeter hors de la possibilité de garder le sentier de la rectitude, pour m'affliger d'une guerre irréconciliable entre mon devoir et mes souhaits les plus chers, et pour me condamner à n'avoir de choix qu'entre différentes espèces d'erreur et de culpabilité.

N'est-il pas clair que l'âme orgueilleuse de Burns devait être bien abattue pour être devenue si soumise? Son amour-propre, si fou à s'enflammer, était presque mort en lui. Qui n'a pas vu des hommes indomptables, réduits par la faiblesse, s'attendrir et devenir doucement implorants, ne sentira pas combien cette lettre est touchante et que de tristesse elle révèle. Chose singulière, il joignait à cette lettre la pièce qu'il avait composée sur Mary Campbell. Il n'est pas jusqu'à ce souvenir de Mary qui ne raconte aussi ces retours vers le passé d'une âme qui a pris le présent en dégoût.

Au commencement de l'année 1791, apparaît dans ses lettres une poussée d'amertume plus âpre que jamais. Tantôt ce sont des traces de dissatisfaction contre lui-même.

Tantôt ce sont, contre la société et ses jugements injustes, des emportements qui tiennent de la frénésie; s'attaquant à la Pauvreté, il éclate tout à coup:

Et ce n'est pas seulement la race des Vertueux qui a motif de se plaindre de toi: les enfants de la Folie et du Vice, bien qu'ils soient comme toi les fils du Mal, gémissent aussi sous ta baguette. À cause de toi, l'homme de dispositions malheureuses et d'une éducation négligée est condamné, jugé comme un sot pour ses dissipations, méprisé et repoussé comme un misérable indigent, quand ses folies, comme d'habitude, l'ont conduit à la ruine; et quand, perdant tout principe, ses besoins le poussent à des pratiques déshonnêtes, il est abhorré comme un manant et périt par la justice de son pays.

Tout différent est le sort de l'homme de famille et de fortune. Pour lui, ses jeunes extravagances et ses folies sont de la flamme et du tempérament; pour lui, les besoins qui en résultent sont les embarras d'un brave garçon; et quand, pour raccommoder ses affaires, il part avec une commission légale qui lui permet de piller des provinces lointaines et de massacrer des nations paisibles, quand il revient chargé des dépouilles de la rapine et du meurtre, il vit méchant et respecté; il meurt, scélérat et lord. Bien plus! chose pire que toutes! malheur à la femme sans ressources! la pauvre malheureuse, qui grelotte au coin d'une rue, attendant pour gagner les gages de la prostitution passagère, est écrasée par les roues de la voiture qui emporte à un rendez-vous adultère la catin à blason, celle qui sans pouvoir invoquer les mêmes nécessités, se livre toutes les nuits au même commerce coupable!!!

Quelle acrimonie s'amassait donc en son cœur pour qu'il fallût de pareilles débâcles avant qu'il se sentit soulagé? De quelle plaie secrète venait ce fiel? Ce n'était pas là le ton ordinaire d'une critique de la société, c'était un cri de souffrance et presque de haine.

C'est qu'un drame, plus terrible, plus accablant que tous les autres, se prépare lentement. C'est un drame qui va saccager son existence et celles qui l'entourent. L'instant où il doit éclater peut être prévu; chaque jour le rapproche. Hélas! les germes de destruction, cachés aux débuts de son mariage, ont fait leur œuvre. L'entente profonde et bienfaisante, l'accord tutélaire qui protège des faiblesses ne s'est pas établi. L'âme de l'existence commune s'en est allée. Cette union, à laquelle ne restait plus que la routine des intérêts quotidiens et du commerce subalterne des corps, est désagrégée. Cette maintenance dans le devoir par le bonheur manquant, tout du même coup manquait à Burns. Les bonnes résolutions avaient disparu comme des bornes enlevées par des malfaiteurs nocturnes. Un jour il s'était trouvé sans défense et prêt pour la faute. Quand nous en sommes là, nous ne durons pas longtemps. Il passe constamment autour de nous mille fautes comme mille maladies inaperçues. C'est notre santé qui les écarte. Dès que nous sommes délabrés, la première qui se présente nous prend. Cela arriva à Burns.

Hier j'ai bu une pinte de vin, Là où personne ne m'a vu; Hier, ici, sur ma poitrine, reposaient Les boucles d'or d'Anna.

Le juif affamé dans le désert Goûtant avec joie sa manne, Ce n'était rien près du miel de bonheur Que je goûtais sur les lèvres d'Anna.

Vous autres, monarques, prenez l'Est et l'Ouest, De l'Indus à la Savane, Donnez-moi, dans mon étreinte serrée, Le beau corps souple d'Anna.

Alors je mépriserai tes charmes impérieux, Impératrice ou sultane, Près des extases mourantes que dans ses bras Je donne et je reçois, avec Anna.

Va-t-en, toi éclatant Dieu du jour, Va-t-en, toi pâle Diane, Vous toutes étoiles, allez cacher vos rais scintillants, Quand je dois retrouver mon Anna!

Viens, dans ton plumage de corbeau, ô nuit, (Soleil, Lune, Étoiles, retirez-vous tous) Et apporte-moi une plume d'ange pour écrire Mes transports avec Anna.

Post-scriptum.

L'Église et l'État peuvent s'unir pour dire Que je ne dois pas faire ces choses-là; L'Église et l'État peuvent aller au diable, Et moi, j'irai à mon Anna.

Qui ne sent, dans ces dernières strophes, le défi, la bravade agressive de l'homme qui essaie de prendre les devants et de bafouer ce qu'il redoute: le blâme qui se prépare contre lui? Et tout le reste de la pièce, avec son âcre et brutale luxure, sans un mot qui ne relève des sens, n'est-il pas un témoignage de cette dégradation d'amour qui s'était faite en lui? Plus encore! on y sent ce besoin vengeur de s'enfermer dans sa faute et d'y chercher les voluptés qui engourdissent le malaise qu'elle fait naître. Il en était à ce point où l'on s'enivre pour abolir le dégoût de l'ivresse, et où on cherche à étouffer, par l'assouvissement d'un vice, l'angoisse de ce vice même. Redoutable empirance où le soulagement d'un instant se transforme en souffrance, qui exige à son tour pour être pansée une blessure plus profonde, jusqu'à ce que le mal ronge et pénètre au fond de l'être. Que de poètes ont ainsi souffert!

Faut-il se demander comment il en était venu là? Par quel besoin intellectuel de roman s'était-il laissé attirer? Par quelle surprise de désir, peut-être par quelle poussée de sang échauffé par la boisson—car il faut descendre à tout—y avait-il été brutalement jeté? Par quelle suite de prétextes, par quels degrés de dialectique pernicieuse et perverse avait-il accoutumé son esprit à cette pensée? Quelle habitude invétérée de jouer avec un cœur de femme, fût-il d'argile grossière? Quel don de poésie capable de suspendre des rêveries à une aventure banale et qui explique la vulgarité de tant de délicates amours de poètes? Quelle lassitude de joug et de régularité? Quel besoin d'oublier les laideurs de la vie qu'il menait? Quel égarement irrésistible, quelle lente approche, quel consentement libre l'y avaient conduit? Peut-être y avait-il un peu de tout cela dans la minute irréparable qui livrait sa vie au désordre.

Il est probable qu'il eut avec lui des débats, qu'il se plaida des circonstances atténuantes. On a de lui une lettre bien curieuse, qui, d'après un rapprochement facile de dates, doit coïncider avec les débuts de cette aventure: elle est du mois d'août 1790. Il est impossible de ne pas remarquer avec quel sophisme subtil il confond les désavantages de la poésie avec ceux des faiblesses, et avec quelle adresse il les fait sortir tous du tempérament poétique.

Jane Armour ne fut pas sans sa récompense. Burns, éclairé par cette générosité, eut vers elle, vers cette âme qu'il n'avait pas connue tout entière jusque-là, un élan de vraie et haute tendresse. On a de lui une lettre écrite le 11 avril, à Mrs Dunlop, dans laquelle il exprime pour sa femme des sentiments presque nouveaux. Il avait parlé d'elle avec plus de passion; jamais encore avec cette affection, cette place accordée aux qualités morales et cette sorte de respect. La reconnaissance y perce pour «la simplicité d'âme» et «la douceur toujours prête à céder», qui semblent avoir été les principes de la belle action de Jane. Cet éloge a comme un enthousiasme contenu. Ce n'était plus la femme qu'il adorait mais ce cœur modeste, dont il venait, à sa confusion, d'avoir la révélation.

On aime à imaginer que ces mots ne sont que l'écho affaibli d'autres mots qu'il versa devant elle, avec ferveur et avec larmes, avec de solennelles promesses. Si jamais elle fut près d'être aimée par lui d'un amour de cœur, ce fut alors. La pauvre fille, ordinaire et faible, s'était développée en une noble femme. Elle n'avait pas les dons de surface et ces localisations partielles et rapides d'individualité qui font l'intelligence, l'esprit, tout ce qui saisit les choses par un point précis. Mais elle avait un fond de bonté élémentaire, instinctive, ingénue, qui est plus profonde que cela et supporte la vie entière. Au contact de cet homme supérieur qu'elle aimait à sa manière, d'une manière superbe, avec soumission, avec acceptation, avec abandon et oubli d'elle-même; par les souffrances mêmes qu'elle avait reçues de lui, elle s'était ennoblie. Elle avait mérité de lui cet hommage qui restera sa couronne. Elle était désormais son égale. C'est trop peu dire! Sa générosité la plaçait au-dessus de lui; c'était à lui maintenant à faire effort pour atteindre jusqu'à elle. Pauvre Burns! Que le génie lui-même est peu de chose en face de la bonté! Celle-ci est plus divine que tout.

Malgré ce rayon, cette lamentable histoire n'en était pas moins une calamité dans l'existence des deux époux. Pour Jane c'était le renversement de son modeste rêve; c'était la foi mutuelle rompue, la confiance perdue, et ce je ne sais quoi d'étranger d'introduit dans le mystère du foyer, qui ressemble à une souillure. Il n'y avait pas jusqu'à la simultanéité de deux naissances qui ne dût lui être une pensée affreuse. Si elle tentait de la chasser, les deux bébés sur sa poitrine la lui rappelaient sans cesse. Son chagrin s'alimentait à son dévoûment même. Cependant il est probable qu'elle fut encore la moins à plaindre des deux. Peut-être lui arriva-t-il ce qui arrive aux âmes d'une bonté parfaite: leur douceur gagne jusqu'aux douleurs qui les pénètrent. Le pardon commence son bienfait en celui qui pardonne. La naïve mansuétude de Jane mit son baume aux blessures mêmes par lesquelles elle coulait.

Les plus désastreux effets se produisirent dans Burns. Son âme entière était un chaos de remords, de honte et de colère. Il était bon et le mal qu'il causait devait le torturer. Par sa faute, les larmes étaient entrées dans la maison; un surcroît de gêne s'ajoutait à celle dont ils souffraient déjà. Il portait en lui l'expression résignée de Jane; l'enfant dont elle avait soin lui était un reproche continuel. Et quelle horreur plus affreuse devait l'envahir, quand il pensait à la pauvre fille enterrée à Édimbourg! Quelles agonies de remords, quels déchirements lui torturaient le cœur, quand il songeait à ce malheur, presque égal à un crime, si les fautes se mesurent aux souffrances qu'elles répandent! Sans relâche, il devait être poursuivi par cette idée. Elle est redoutable et vengeresse. Ce n'était peut-être là que la meilleure partie de sa souffrance. Il était impossible que des désordres plus pernicieux ne minassent pas sa personnalité. C'est une fatigue accablante que cette réprobation intérieure qui sourd de nous-même. Elle empoisonne nos meilleurs moments; elle lasse la pensée par un bourdonnement incessant. Nous essayons d'étouffer cette petite voix; nous nous emportons; mais, quand nos emportements fatigués baissent, elle redit les mêmes choses. Après quelque temps une âme en est excédée. À cette fatigue s'ajoute celle d'un travail continuel et vain, toujours repris comme celui d'un problème insoluble qui s'est emparé de nous, l'obsédante fatigue de se forger des excuses, et la perplexité, le harassant vacillement de l'esprit entre ses sophismes et ses reproches. Et puis encore—et c'était peut-être le dernier cercle de l'enfer qu'il portait en lui—il y avait l'humiliation qu'il ne pouvait manquer d'éprouver. Si bonne que fût Jane, bien plus, à cause de cette bonté même, il devait courber le front. Il était amoindri chez lui, à son propre foyer. Peut-être jamais un mot n'exprima cette confusion. Le silence même la rendait plus écrasante. Entre toutes les douleurs c'était celle-là dont son esprit souffrait le plus. Toutes ces choses fermentaient en lui, aigrissaient son orgueil, mordaient son énergie, épuisaient et délabraient son âme, poussaient en tous sens de profonds ravages.

Par instants, quand il y tombait du dehors un reproche, une allusion, toutes ces rancœurs entraient en effervescence, bouillonnaient, remplissaient son âme de vapeurs noires et âcres, et débordaient en colères, en imprécations, et, terme terrible, en une sorte de haine farouche.

En même temps sa haine pour son métier allait s'accroissant. Il s'exaspérait contre ce que ses fonctions avaient de cruel. Il les accomplissait, malgré lui, avec répugnance. Le dégoût qu'il avait prévu était bien là. Il écrivait des lettres comme celle-ci qui, avec son épigraphe, montre la part que son bon cœur avait dans l'horreur qu'il éprouvait pour ses fonctions.

Béni celui qui avec bonté Considère le cas du pauvre.

Et encore cette autre imprécation:

Je suis un misérable diable, harassé, usé jusqu'à la moelle par le frottement de tenir les nez des pauvres cabaretiers sur la meule de l'Excise. Comme le Satan de Milton, pour des raisons particulières, je suis forcé

et n'était qu'un couplet ou deux d'honnête exécration....

Par là encore sa vie était en désarroi et désajustée. Des accidents corporels vinrent mettre la dernière main à cette cruelle situation. Toute l'année 1791 ne fut pour le pauvre poète qu'une suite de chutes de cheval, de membres meurtris ou brisés. Au mois de janvier, il tomba une première fois; il écrit à Mrs Dunlop, le 7 février:

Vers la fin de mars, il fit une nouvelle chute et cette fois se cassa le bras. Il écrit en avril:

Vers la fin de l'été ou le commencement de l'automne, il tomba de nouveau et se meurtrit la jambe. Il semble avoir souffert beaucoup de ce dernier accident. Il disait à Peter Hill, le libraire:

On croirait qu'il faisait des courses furibondes, qu'il poussait sa monture comme un forcené. Presque toutes ces chutes sont, en effet, faites avec le cheval. La pauvre bête surmenée galopait tant qu'elle tombât. Encore ne sont-ce là que les chutes qui marquaient. Il lui en arrivait d'autres à chaque instant.

Il galopait à se rompre le cou. Était-ce la nécessité de faire vite sa besogne? Était-ce cet âpre besoin de mouvement et d'étourdissement par lequel on espère fuir ces soucis sombres qui sont assis derrière le cavalier? Étaient-ce de ces furieuses chevauchées d'ivresse, comme celle qui avait failli lui être funeste dans les Hautes-Terres?

Enfin, pour compléter ce chaos, vers le milieu de cette même année, au mois d'août 1791, on trouve une lettre à Clarinda qui, à la suite de leur demi réconciliation, lui avait envoyé des vers sur La Sympathie. Il lui disait:

J'ai lu votre très beau mais très pathétique poème—ne me demandez pas combien de fois et avec quelles émotions. Vous savez que «j'ose pécher mais non pas mentir!» Vos vers arrachent cette confession du plus profond de mon âme—je le dirai, répétez-le si vous le voulez—que j'ai plus d'une fois été la victime d'une conjoncture maudite de circonstances et que pour moi vous devez être à jamais

Il lui envoyait sa pièce sur Marie Stuart et il y ajoutait ces mots qui étaient redevenus de tendresse.

Telles furent, ma chère Nancy, les paroles de l'aimable mais malheureuse Mary. L'infortune semble prendre un plaisir particulier à darder ses flèches contre «les honnêtes hommes et les jolies fillettes». De cela vous aussi vous n'êtes que trop la preuve; puisse votre destinée future faire une brillante exception à cette remarque! Dans les mots d'Hamlet:

IV. LA VIE PROFONDE, LA PRODUCTION.

Lorsqu'on suit les phases attristantes de l'histoire de Burns, c'est un devoir de se souvenir que, devant nos jugements sociaux, quelques instants de faiblesse ruinent tout un fonds d'honnêteté, de travail, de bonté. Quelques écueils suffisent au mauvais renom d'une mer. Cependant elle remplit ses fonctions dans le jeu universel: elle contribue au flux; elle fournit aux nuées sa part d'averses fécondantes; elle nourrit des milliers d'êtres qui grandissent dans son sein, s'accouplent, se reproduisent, perpétuent et modifient les espèces; elle forme des dépôts qui seront plus tard des continents propres à des plantes nouvelles; elle a mille utilités plus profondes et encore indiscernées; ses bienfaits sont nombreux. Mais elle a deux ou trois récifs sur lesquels se sont brisées des galères, peut-être chargées de soldats; elle a quelques bas-fonds où s'est enlisé un navire qui portait peut-être de l'alcool ou de l'opium; quelquefois elle a des tempêtes. Alors, au jugement court des hommes, elle devient une mer malfaisante et redoutée. Ils ne pénètrent pas dans son œuvre continue; ils ignorent qu'il sort d'elle plus d'avantages que de désastres, même pour eux; et ils oublient que d'ailleurs leur mesure des choses est à leur taille. Hélas! il en est de même des vies humaines. Quelques fautes, quelques heures d'oubli, de faiblesse, de colère ou de passion, qui sont comme des écueils à la surface, gâtent une existence entière. Cependant, elle aussi accomplit ses fonctions profondes: elle est composée dans son ensemble de bonté, d'efforts, d'aspirations vers le mieux; elle a, même en ses erreurs, des désirs de bien, à ce point que parfois—mystère fait pour troubler!—le désir du bien a été la cause de l'erreur; elle contient de l'amour, du sacrifice, des dévoûments; elle contribue à la continuation physique et au progrès intellectuel du monde. Et tous ces services sont oubliés ou ignorés ou méconnus, à cause des quelques désordres à la superficie, des quelques remous où l'eau est trouble. Sous d'inexcusables torts la vie de Burns était une vie de droiture, de travail et de bonté. Il accomplissait mieux que la plupart, mieux que beaucoup qui se sont tenus purs de faiblesses, il accomplissait avec une rare efficacité les tâches essentielles par lesquelles l'homme vaut ici-bas. Et c'est une question qui est encore à décider de savoir si les insuffisances d'action n'égalent pas les excès de passion, et si, tout compte fait, ceux qui ont commis quelque mal mais travaillé au bien avec énergie, ne valent pas mieux que ceux qui n'ont fait ni mal, ni bien.

Il avait un vrai cœur de père. C'est plaisir, dans sa correspondance, de l'entendre parler de ses enfants, de voir ses jolis croquis de bébés, pleins de complaisance et de tendresse paternelles, mais aussi de perspicacité. Il avait, de Jane Armour, trois fils. L'aîné Robert avait environ cinq ans; le second François Wallace, le filleul de Mrs Dunlop, était né le 24 août 1789; et le troisième William Nicol, nommé d'après le compagnon du voyage des Hautes-Terres, était venu au monde le 9 avril 1791. Il les contemplait, les étudiait; ces petits êtres, encore si indécis, prennent sous son regard pénétrant une personnalité. De son aîné, il disait:

De son dernier, William Nicol, il disait:

Celui dont il semblait le plus satisfait était le petit Frank, le filleul de Mrs Dunlop. Il le représente toujours comme un petit gaillard solide.

Ce petit Frank apparaît vraiment comme un beau bébé et qui donnait à son père des moments d'orgueil.

Et ailleurs encore:

La clairvoyance avec laquelle Burns discernait ces caractères encore en embryon est curieuse. Ce petit Frank était bien ce qu'il avait deviné, un petit gars dur, énergique. Il n'avait pas deux ans qu'il avait réduit son aîné en servitude, car à dix-huit mois de là son père écrivait à son sujet:

Son pronostic du caractère de Robert n'était pas moins juste, ainsi que la vie de celui-ci le montra. N'est-il pas vrai qu'on sent bien dans ces passages les longues contemplations de petits corps nus, les longs aguets pour voir s'ébaucher les premiers sourires de la bouche ou des yeux; et aussi ces secrètes satisfactions paternelles qui éclatent au fond du cœur et l'inondent pendant un instant d'un délice adorable qu'on ne révèle jamais entier?

D'autres fois il se laissait aller à ces flatteuses imaginations où les pères, même fatigués et déçus par la vie, revivent, pour leurs enfants, leurs meilleurs et leurs plus magnifiques états d'âme. Ils redeviennent purs et confiants en ces jeunes âmes, et l'on peut dire que c'est une des vertus salutaires de la paternité que ces moments d'innocence restitués à des esprits qui autrement ne les auraient jamais plus connus. Ce sentiment apparaît dans la très belle lettre suivante:

Je ne me rappelle pas, mon cher Cunningham, que vous et moi ayons jamais causé sur le sujet de la Religion. J'en connais plusieurs qui en rient comme d'une duperie par laquelle les Quelques-uns rusés mènent l'ignorante Multitude; ou qui tout au plus la considèrent comme une obscurité incertaine dont les hommes ne peuvent jamais rien savoir et dont ils seraient sots de s'occuper beaucoup. Je ne voudrais pas chercher querelle à un homme pour son irréligion, pas plus que pour un manque d'oreille musicale. Je regretterais qu'il soit exclu de ce qui, pour moi et pour d'autres, a été des sources supérieures de jouissance. C'est à ce point de vue et pour cette raison que je veillerai à ce que l'âme de tous mes enfants soit imbue de Religion. Si mon fils est un homme de sentiment, de sensibilité et de goût, j'augmenterai ainsi beaucoup ses joies. Laissez-moi me flatter de la pensée que ce doux petit être qui, en ce moment, est en train de courir çà et là autour de mon pupitre, sera un homme d'un cœur tendre, ardent et brûlant, d'une imagination qui goûtera des délices avec les peintres et des ravissements avec les poètes. Laissez-moi me le figurer errant dans la campagne, dans la douceur du crépuscule, pour aspirer la brise embaumée et jouir de la poussée luxuriante du printemps, pendant que lui-même est dans la jeunesse fleurissante de la vie. Il jette ses regards sur toute la nature et à travers la nature, plus haut, vers le Dieu de la nature; son âme, par de rapides gradations de délices, est entraînée au-dessus de cette sphère terrestre, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus rester silencieux et qu'il éclate dans le glorieux enthousiasme de Thomson:

Les choses, dans leurs changements, ô Père Tout Puissant, ces choses Ne sont que des aspects de Dieu, l'année qui se déroule Est pleine de Toi.

et ainsi de suite dans toute l'ardeur et l'enthousiasme de cet hymne charmant.

C'est, presque dans les mêmes termes, le rêve que faisait Coleridge, sur le berceau de son fils, lorsque par cette nuit de gel silencieux, et si calme que la mince flamme bleue ne tremblait pas sur le feu, il voyait aussi «le cher bébé» «errer comme une brise» près des lacs, sur les grèves sablonneuses et sous les rocs d'antiques montagnes.

C'est la poésie et le roman des pères.

À côté de ces fiertés on voit passer les tortures dont les maladies des enfants font trembler l'âme des parents.

Il connaissait les angoisses dont, même dans des circonstances favorables, un esprit réfléchi doit souffrir, lorsqu'il prévoit les épreuves réservées à ces chers êtres ignorants. Quel père n'a pas essayé de pénétrer les temps qui arrivent, et même de démêler les événements historiques, les guerres, les fluctuations sociales qui se préparent, le front penché sur un berceau? Lequel, faisant retour sur lui-même, n'a redouté les périls, les embûches, les chocs, dont il lui semble que seule sa bonne étoile l'a sauvé? Ces pensées-là sont la rançon des joies paternelles.

Ces angoisses étaient pour lui plus vives que pour la plupart. Sa vie et celle des siens l'avaient rendu défiant; l'avenir était un sol maigre et désolé. Il y avait, entre ses chétives ressources et les ambitions que sa richesse cérébrale devait naturellement lui inspirer pour ses fils, une telle distance! C'est un plus lourd chagrin pour un homme distingué d'esprit de penser que l'éducation de ses enfants sera insuffisante que de savoir qu'ils seront pauvres.

Il était également bon frère. On a vu qu'il avait partagé avec Gilbert les profits de son volume. Carlyle l'en loue beaucoup. Ce qu'on n'a pas assez indiqué c'est que ce sacrifice fut probablement la cause de son entrée dans l'Excise. Cet argent lui aurait permis de franchir les premières mauvaises années, les années des vaches maigres, et d'attendre que le vent tournât. Ce serait lui faire injure que de croire un instant qu'il fut capable de songer à le réclamer.

Son plus jeune frère, Williams Burns, découragé sans doute de se faire fermier, par l'exemple de ses deux aînés, avait appris le métier de sellier. Il s'était mis en route pour trouver du travail. Cela ne semble pas avoir été chose facile. Après avoir erré en plusieurs endroits, il s'était installé à Newcastle. Pendant toutes ses pérégrinations, Robert le suit avec une sollicitude paternelle; il lui donne des conseils, lui écrit des lettres pleines de sages avis pratiques, l'encourage, le soutient. Tout cela en paroles cordiales et dignes.

Toutes ses lettres contiennent des conseils bien choisis:

Il lui envoie de l'argent:

Il lui répète sans cesse de ne pas se décourager et s'il ne réussit pas, de songer au toit de son frère.

Et ailleurs encore:

Williams semble avoir été un garçon timide et doux; ses lettres à son frère, fort bien écrites du reste, sont touchantes par quelque chose de triste et de modeste. Il n'avait pas la virilité de ses deux aînés. Cependant il se hasarda à pousser jusqu'à Londres, espérant y trouver du travail. Au moment où il va partir, Robert lui donne de ces clairs avis qu'un père ne doit pas hésiter de donner à son fils, lorsque celui-ci va se risquer dans la fournaise d'une grande ville. Et il ajoute:

En même temps, il écrivit à son vieil ami Murdoch, qui était établi à Londres, pour lui recommander son frère. Le pauvre Williams commença dans la grande ville l'existence d'un ouvrier qui cherche de la besogne et obtient, tantôt ici, tantôt là, quelques jours d'occupation. On le voit errant d'atelier en atelier. Il le raconte à son frère sur le ton doux et résigné qui lui est propre.

J'ai trouvé du travail le vendredi après mon arrivée dans la ville; je n'y ai travaillé que huit jours, leur entreprise étant terminée. J'ai retrouvé du travail dans une boutique du Strand, le lendemain du jour où j'ai quitté mon premier maître. Ce n'est qu'une place temporaire, mais j'espère être bientôt fixé dans une boutique à mon gré, bien que ce soit une affaire plus difficile que je ne l'imaginais, car il y a de tels essaims de nouveaux ouvriers arrivés récemment de la campagne que la ville en est remplie, et que, je le crains, à moins d'être particulièrement un bon ouvrier, (ce que vous savez je ne suis pas et ne serai jamais), il est dur de trouver une place. Cependant je ne désespère pas de redresser ma dérive et de pincer le vent.

Cette élégie est d'un accent déchirant. Elle mérite de prendre place parmi la belle suite de poèmes que les plus grands des poètes anglais ont écrits à la mémoire d'amis disparus. On peut même dire que ni le Lycidas de Milton, ni l'Astrophel de Spencer, ni l'Adonaïs de Shelley n'ont le sanglot qui secoue ces strophes.

Le vent soufflait rauque des collines, Par intervalles, le rayon mourant du soleil Jetait un regard sur les bois jaunes et flétris Qui ondulaient au-dessus du cours sinueux du Lugar: Sous un escarpement rocheux, un Barde, Chargé d'années et de lourde peine, En haute lamentation, pleurait son seigneur Que le Trépas avait pris bien avant l'heure.

Il s'était appuyé contre un chêne antique, Dont le tronc s'effritait par les ans; Ses cheveux étaient blanchis par le temps, Sa joue ridée était mouillée de larmes; Et comme il touchait sa harpe tremblante, Et comme il chantait son chant douloureux, Les vents, se lamentant dans leurs cavernes, Vers l'Écho en emportaient les notes:

«Vous, oiseaux dispersés qui chantez faiblement, Débris du chœur printanier! Vous, bois qui répandez à tous les vents Les ornements de l'année déclinante! Quelques brefs mois et, joyeux et gais, Vous charmerez de nouveau l'oreille et le regard; Mais rien dans les cycles du temps Ne peut à moi me ramener la joie.

«Je suis un vieil arbre courbé, Qui longtemps résista au vent et à la pluie; Mais maintenant est venu une cruelle rafale, Et c'en est fait de ma dernière attache à la terre; Mes feuilles ne salueront plus le printemps, Le soleil d'été n'exaltera plus ma floraison; Il faut que je gise devant l'orage Et que d'autres poussent à ma place.

«J'ai vu mainte année changeante, Je suis devenu un étranger sur terre; J'erre au hasard dans les chemins des hommes, Je ne les connais plus, je leur suis inconnu; Sans écho, sans pitié, sans secours, Je porte seul mon fardeau de soucis, Car silencieux, bien bas, sur des lits de poussière, Dorment tous ceux qui partageraient mes chagrins.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 988: To the Right Rev Dr John Geddes, 3rd Feb. 1789.[Retour au Texte Principal.]Note 2 · Note 1064: To Gilbert Burns, 11th Jan. 1790.[Retour au Texte Principal.]Note 3 · Note 1066: To Mrs Dunlop, 10th April 1790.[Retour au Texte Principal.]Note 4 · «M. Burns, vous avez fait un choix de poète et non de fermier», lui dit le père d'Allan Cunningham, en apprenant qu'il s'était décidé pour ENote 5 · Combien aimables, ô Nith, tes fertiles vallées, Où les aubépines épandues fleurissent gaîment. Combien doucement sinuent tes vallons en pentNote 6 · Malheureusement il était fermier, et ce site qui l'avait séduit lui ménageait des déboires. Le sol, surtout à cette époque de mauvaise cultuNote 7 · Comme les bâtiments tombaient en ruines, il fut convenu qu'on en construirait de nouveaux. Burns obtenait de M. Miller, 300 livres, pour bâtNote 8 · Il apportait au commencement de sa nouvelle entreprise, une âme pleine d'appréhension et de lassitude. Il était cependant encore dans toute Note 9 · «Voici le second jour, mon honorée amie, que je suis sur ma ferme. Je suis l'habitant solitaire d'une vieille chambre enfumée, loin de tout Note 10 · Mais une femme et des enfants m'obligent à lutter avec le courant, jusqu'à ce que quelque rafale soudaine renverse la pauvre barque, ou que,Note 11 · La vie qu'il allait mener pendant quelques mois n'était pas pour chasser ces sombres humeurs. Afin de surveiller les travaux, il avait vouluNote 12 · Avec tout ce souci et tout ce chagrin, Et peu, bien peu d'espoir de soulagement, Et rien que de la fumée de tourbe dans ma tête, Comment puiNote 13 · La construction de sa ferme ne tarda pas à l'absorber. Il en fit lui-même les plans et il en traça les fondations. Lorsqu'il posa la premièrNote 14 · Adieu maintenant à ces folies étourdies, ces vices vernis qui, bien qu'à moitié sanctifiés par la légèreté charmante de l'esprit et de la gaNote 15 · J'ai, jusqu'à présent, dans le guerroyement de la vie, été formé aux armes, dans la cavalerie légère et les éclaireurs de la fantaisie: une Note 16 · Une importante et récente décision dans ma vie m'a mis hors de la voie de ces disgracieuses iniquités qui, bien que la licence à la mode ferNote 17 · J'ai toute la révérence possible pour le monde d'outre-tombe dont on parle tant, et je souhaite que ce que la piété croit et la pitié mériteNote 18 · Il n'y a pas de doute que la santé, les talents, une bonne réputation, une aisance décente, des amis respectables, ne soient des bonheurs réNote 19 · Dès que sa maison fut en train, il partagea son temps entre Ellisland et Mauchline, passant alternativement huit ou dix jours dans chaque enNote 20 · Je la vois dans les fleurs fraîches de rosée, Je la vois douce et belle; Je l'entends dans la chanson des oiseaux, Je l'entends charmer l'aiNote 21 · Le jour, la nuit, aux champs, à la maison, Ta pensée enflamme ma poitrine, Et sans cesse je redis et chante ton nom, Je vis seulement pour tNote 22 · Ce sont là de brûlantes paroles. Mais, après cette gerbe de chansons amoureuses, on ne trouve plus de vers pour Jane Armour. À l'exception dNote 23 · Pendant un de ses séjours à Mauchline, Burns se réconcilia avec l'Église. Son mariage avec Jane Armour avait été purement civil. Les formaliNote 24 · La sentence précitée a été conformément exécutée et la session absout les deux personnes susdites de tout scandale de ce chef[957].Note 25 · Cette union enfin conclue, on se demande ce qu'elle était, et surtout ce qu'elle allait être. Pour le moment, elle vivait d'un besoin de repNote 26 · «Dans les circonstances où je suis, je n'aurais jamais pu avoir de compagne pour la vie, capable de pénétrer dans mes études favorites, de gNote 27 · tellus Et domus et placens uxor[961].Note 28 · «... N'étaient les terreurs de ma situation incertaine en ce qui concerne l'entretien d'une famille d'enfants, je suis décidément d'opinion Note 29 · «... Je suis doublement satisfait de ma conduite. J'ai la conscience d'avoir agi conformément à ces principes de générosité que mon désir esNote 30 · «... Vous ne me dites pas si vous allez vous marier. Croyez-moi, si vous ne faites pas quelque choix maladroit, cela améliorera beaucoup le Note 31 · «Pour vous donner en raccourci le reste de mon histoire: j'ai épousé ma Jane et pris une femme. Du premier de ces actes, j'ai chaque jour plNote 32 · Je puis facilement imaginer une plus agréable compagne pour mon voyage de la vie, mais, sur mon honneur, je n'ai jamais vu la personne qui lNote 33 · Je n'ai pas de motif de m'en repentir (de son mariage). Si je ne possède pas le bavardage poli, les façons maniérées et la toilette à la modNote 34 · «Je ne puis conclure sans vous dire que je suis de plus en plus satisfait de la résolution que j'ai prise vis à vis de «ma Jane». Il y a deuNote 35 · Sur la Raison bâtis la Résolution, Ce pilier de la vraie majesté dans l'homme[970].Note 36 · C'est là un étrange langage. Quand on est simplement heureux, il n'y a pas besoin de faire appel à l'énergie et au stoïcisme. Comme s'il n'éNote 37 · Un lecteur perspicace s'apercevra que les lettres dans lesquelles il annonce son mariage à quelques-uns de ses correspondants les plus respeNote 38 · «À la jalousie et à l'infidélité je suis également étranger. Mon préservatif contre la première est la conviction complète de ses sentimentsNote 39 · À coup sûr, il était victime de l'illusion commune. Combien souvent il arrive qu'on prenne la conception d'un devoir pour la volonté de le rNote 40 · «Il y a quelque temps, votre honorable Comité m'a donné ma commission dans l'Excise, que je regarde comme mon ancre de salut dans la vie. MaNote 41 · Pour me sauver de cette horrible situation d'être entraîné, par une ferme qui vous ruine, jusqu'à la misère, j'ai pris mes instructions dansNote 42 · Ma ferme, je crois que j'en puis être certain, sera par la suite quelque chose pour moi, et, comme je la loue, pendant les trois premières aNote 43 · «Mes soucis croissants dans celle contrée qui m'est encore étrangère, des conjectures sombres dans la noire perspective de l'avenir, la consNote 44 · Heureusement, la moisson une fois terminée et rentrée, Jane Armour vint enfin le rejoindre vers le commencement de Décembre. Elle lui apportNote 45 · Je serai gai et libre, Je ne serai triste pour personne; Personne n'a souci de moi, Je n'ai souci de personne[980].Note 46 · Et quidam seros hiberni ad luminis ignes Pervigilat, ferroque faces inspicat acuto: Interea, longum cantu solata laborem, Arguto conjux percNote 47 · Ce jour-ci, le premier dimanche de mai, un midi avec une brise légère et un ciel bleu vers le commencement de l'automne, un matin blanchâtreNote 48 · Nous ne connaissons rien, ou à peu près rien, de la substance ou de la structure de nos âmes. C'est pourquoi nous ne pouvons expliquer leursNote 49 · Votre mère et vos sœurs, avec le petit Robert, se joignent à moi pour vous envoyer les souhaits de la saison ainsi qu'à Mrs Burns, et vous pNote 50 · «Quoi qu'il en soit, le cœur de l'homme et la fantaisie du poète sont les deux grandes considérations pour lesquelles je vis. Si des sillonsNote 51 · En ce qui concerne les moyens d'existence, je me crois à peu près en sûreté: j'ai bon espoir de ma ferme; et s'il manquait, j'ai une commissNote 52 · Il y a encore une chose qui peut rendre ma condition plus aisée: j'ai une commission d'employé dans l'Excise et je vis au milieu d'une circoNote 53 · Aussi, avec un but et une méthode rationnels de vie, vous pouvez facilement deviner, mon vénéré et très honoré ami, que mon métier propre n'Note 54 · Parmi ces projets s'en trouvait un qu'il appelait le Progrès du Poète. C'eût été une sorte d'autobiographie en vers, une œuvre considérable,Note 55 · Je suis toujours à chercher des provisions pour la publication de Johnson, et, entre autres, j'ai donné un léger coup de brosse à la vieilleNote 56 · Cette tranquillité intérieure ne fut effleurée que par un bref incident, écho du passé, qui pour tous passa inaperçu. Vers la fin de févrierNote 57 · Quand j'aurai regagné votre bonne opinion, peut-être oserai-je solliciter votre amitié; mais, quoi qu'il en soit, celle qui, pour moi, est lNote 58 · «Vaine pompe et gloire de ce monde, je vous hais[994]!»Note 59 · À part ce nuage et cet éclair d'une passion qui semblait éloignée pour jamais, rien ne troubla la paix de ces quelques mois. Les biographes Note 60 · Au mois d'août de 1789, la maison fut prête. Elle n'était pas très grande, mais elle était pittoresquement située, si près du bord que, dansNote 61 · La condition d'un fermier écossais, à cette époque, était loin d'être ce qu'elle devint un peu plus tard. La guerre, qui éclata quelques annNote 62 · Cette existence chétive n'avait rien de surprenant. On obtenait à peine de quoi vivre, d'une terre stérile et mal cultivée. Le sol était mauNote 63 · C'est une question qui n'est pas sans intérêt, de savoir quelle sorte de fermier était Burns et comment il gouvernait sa maison. Il avait deNote 64 · Malgré ses accès de courage, malgré son intelligence, il ne semble pas qu'il eût les qualités nécessaires pour réussir, dans les conditions Note 65 · Cette vie de fermier n'allait pas sans ses excès. Ceux-ci en étaient alors une partie obligée. Burns y était plus entraîné que d'autres, étaNote 66 · Nous n'étions pas gris, nous n'étions pas très gris, Nous avions juste une petite goutte dans l'œil; Le coq peut chanter, le jour peut se moNote 67 · En publiant cette chanson, dix ans plus tard, Currie mit en note ces simples mots: «Ces trois honnêtes garçons—tous les trois hommes de taleNote 68 · La seconde histoire est plus originale. Si elle ne s'applique pas aussi directement à un acte de Burns lui-même, elle est plus caractéristiqNote 69 · Sir Walter, fils du susdit sir Robert, perdit plus tard le sifflet contre Walter Riddel de Glenriddel qui avait épousé une sœur de sir WalteNote 70 · Enfin, le jour solennel arriva. «Plein de la pensée de ce jour important pour Friars-Carse, j'ai guetté les éléments et les deux, dans la plNote 71 · Le vainqueur était donc sir Robert Laurie. Chambers ajoute: «J'ai appris par un parent de sir Robert Laurie qu'il ne se remit jamais complètNote 72 · En sortant d'être le Pindare de cette burlesque victoire, il entra dans un état d'âme grave et presque religieux. On a remarqué que, depuis Note 73 · Sur ces scènes ma mémoire reste éveillée, Et les chérit tendrement avec un soin avare; Le Temps n'en rend que plus forte l'empreinte, Comme Note 74 · Ma Mary, chère ombre disparue! Où est ta place de repos céleste? Vois-tu ton amant ici-bas prosterné? Entends-tu les gémissements qui déchirNote 75 · Toi astre du jour! toi autre lumière plus pâle! Et vous, nombreuses étoiles brillantes de la nuit! Si jamais rien efface de ma pensée le bieNote 76 · Fouiller des barils de vieilles femmes! Hélas! faut-il! hélas! Que de la sale levure souille mes lauriers? Mais... que dire? Ces choses toucNote 77 · Il est clair qu'une défaveur frappait le métier dans lequel il allait s'engager. «Il y a une certaine flétrissure attachée à la profession dNote 78 · Ces maudites sangsues de l'Excise, Qui saisissent les alambics à whiskey, Lève la main, démon! un, deux, trois! Va, saisis cette racaille, ENote 79 · Ces amertumes faisaient précisément le mérite du sacrifice qu'il accomplissait. Il prit son parti hardiment comme il faisait toute chose. IlNote 80 · Mais pour conclure ma pauvre rime, (J'ai peu de vers et peu de temps), Faire une heureuse atmosphère de foyer, Pour les petits et pour la feNote 81 · Les gens peuvent dire ce qu'ils veulent de l'ignominie de l'Excise, cinquante livres par an nourriront ma femme et mes enfants et me rendronNote 82 · Du reste, il sut trouver la véritable ligne de conduite. Avec les fraudeurs de profession, il était sévère et inflexible. Avec les autres, aNote 83 · «On peut deviner avec quel intérêt j'entendis dire, un jour de foire à Thornhill, que Burns allait visiter le marché! Tout gamin que j'étaisNote 84 · J'ai pris, je l'imagine, une façon assez nouvelle de traiter mes fraudes. Je verbalisais contre tous les délinquants, mais, devant la cour, Note 85 · Rien que les fatigues et les tracas de ses fonctions nouvelles suffisaient pour occuper les forces d'un homme. C'était, en vérité, un dur méNote 86 · Ô rives fleuries du joli Doon, Comment pouvez-vous fleurir si joliment? Comment pouvez-vous chanter, petits oiseaux, Quand je suis si plein Note 87 · Il fallait arriver à toute heure, à l'improviste, mesurer les tonneaux, visiter les caves, découvrir les cachettes de tabac, surprendre le mNote 88 · «En venant dans cette ville ce matin, pour remplir mes fonctions dans ce bureau, aujourd'hui étant jour de collecte, j'ai rencontré un gentlNote 89 · l'ami de ma vie, le vrai protecteur de mes vers[1045].»Note 90 · «Monsieur, je ne manquerai pas d'aller voir le capitaine Riddell ce soir. Je désire et je prie que la déesse de la justice en personne puissNote 91 · Oui! Un dur et ingrat métier! Et la besogne était d'autant plus difficile que la division avait été pendant longtemps négligée![1047] À ces Note 92 · «Je vous aurais écrit plus tôt, mais je suis tellement bousculé et fatigué par mes affaires de l'Excise que je puis à peine rassembler assezNote 93 · «Je suis harassé de fatigue à en mourir. Ces deux on trois derniers mois je n'ai pas fait moins de 200 milles à cheval par semaine en moyennNote 94 · «Non! je ne dirai pas un mot d'apologie ou d'excuse pour ne pas vous avoir écrit. Je suis un pauvre diable de jaugeur, misérable et maudit, Note 95 · «C'est à cause de la presse sans trêve de mes occupations que je ne vous ai pas écrit, Madame, depuis longtemps....[1051]»Note 96 · «Après une longue journée de labeur, de tourment et de souci je m'assieds pour vous écrire[1052].»Note 97 · «Pardonnez-moi, mon jadis cher et toujours cher ami, mon semblant de négligence. Vous ne pouvez pas, assis chez vous, vous imaginer la vie aNote 98 · «Que cette nuit soit à nous, qui sait ce qui vient demain[1054]!»Note 99 · En même temps, de toutes parts, de tous les coins de sa vie, sortaient des embarras et des tristesses qui le dévoraient. Ses appréhensions àNote 100 · Naturellement la gêne arrivait. Il y avait quelque temps qu'elle rôdait autour de la maison. De sa main décharnée elle ouvrit la porte et enNote 101 · Je pourrais vous écrire à propos de fermage, de constructions, de marchés, mais mon pauvre esprit perdu est si déchiré, si harassé, si tortuNote 102 · Pauvreté! toi demi-sœur de la Mort, toi cousine germaine de l'Enfer! Où trouverai-je une énergie d'exécration égale à tes démérites? À causeNote 103 · Quel chaos d'agitation, de changements et de hasards est ce monde-ci, quand on y réfléchit de sang-froid. Pour un père, qui connaît lui-mêmeNote 104 · Dites-nous, ô morts! Est-ce qu'aucun de vous, par pitié, ne révélera le secret De ce que vous êtes, de ce que nous serons bientôt? Il n'impoNote 105 · Si vous avez une minute de loisir, prenez votre plume, par pitié pour le pauvre misérable[1062].Note 106 · «L'honneur que vous avez fait à votre pauvre poète en lui écrivant une lettre si obligeante, et le plaisir que les beaux vers qu'elle renferNote 107 · «Cher frère, je veux profiter de l'affranchissement du port, bien que, dans mon présent état d'esprit, je n'aie pas grand goût pour faire l'Note 108 · Je crois qu'une grande source de cette erreur de conduite est due à un certain aiguillon que nous portons en nous, appelé l'ambition, qui noNote 109 · Ne pensez-vous pas, Madame, que, chez les quelques-uns qui ont été favorisés du ciel dans la structure de leur esprit, (car il y en a certaiNote 110 · Quels étranges êtres nous sommes! Puisque nous avons une portion d'existence consciente, également capable de goûter le plaisir, le bonheur Note 111 · Il y a, dans ces quelques lignes, des mots bien forts. Nous ne pensons pas qu'on ait jamais caractérisé par des termes plus décisifs cette mNote 112 · Cependant, il y a dans tout siècle, quelques âmes que tous les besoins et les maux de la vie ne peuvent abaisser jusqu'à l'égoïsme, auxquellNote 113 · Je n'ose pas m'abandonner plus longtemps à ce sujet[1070].Note 114 · «J'ai une telle armée de peccadilles, de fautes, de folies, de chutes, (tout autre que moi pourrait peut-être leur donner un nom plus dur) qNote 115 · Allons! les curés peuvent en dire ce qu'ils veulent, mais je soutiens qu'une bonne bouffée d'exécration est à l'esprit ce que l'ouverture d'Note 116 · Cette vie, qui l'éloignait de chez lui, offrait des occasions de dissipations. Son «repaire» favori, lorsqu'il allait à Dumfries, était une Note 117 · Elle est la lumière de mon œil, Vivre sans elle, je ne le puis; N'aurais-je sur terre que trois souhaits, Le premier serait mon Anna[1074].Note 118 · Il n'y a pas, parmi tous les martyrologes qui furent jamais écrits, une histoire aussi lamentable que les vies des poètes. Lorsqu'on compareNote 119 · Ces lourdes voluptés furent secouées par un cruel réveil. Quel déchaînement de remords et de terreurs hurla tout à coup en lui le jour où ilNote 120 · Jane Armour fut admirable. Elle agit comme une femme d'un grand cœur. Elle se fit apporter la fille, et sur la même poitrine, du même lait, Note 121 · Samedi dernier, au matin, Mrs Burns m'a fait présent d'un beau garçon, plutôt plus gros mais pas si joli que votre filleul l'était au même mNote 122 · Dieu aide les fils de la Pauvreté! Haïs et persécutés par leurs ennemis, et trop souvent (hélas! presque sans exception toujours) reçus par Note 123 · Je vous ai cherché par toute la ville, bon Monsieur, pour savoir ce que vous avez fait ou ce qui peut être fait pour le pauvre Robie Gordon.Note 124 · De faire ce que, bien que damné, j'abhorrerais[1081],Note 125 · Quand je vous aurai dit, Madame, que par suite d'une chute, non de mon cheval, mais avec mon cheval, j'ai été estropié quelque temps et que Note 126 · Un jour ou deux après avoir reçu votre lettre, mon cheval tomba avec moi et me fractura le bras droit. Comme ceci est le premier service queNote 127 · Je n'ai jamais été plus incapable d'écrire. Un pauvre diable, cloué sur un fauteuil, qui se tord dans la souffrance, avec une jambe meurtrieNote 128 · Et à un autre correspondant il envoyait à propos de la même blessure «plein ma feuille de gémissements qui me sont arrachés dans mon fauteuiNote 129 · Pour ma part, j'ai galopé sur mes dix paroisses, pendant les quatre derniers jours, jusqu'à ce moment, où je viens de descendre de cheval, oNote 130 · Chère comme la lumière qui visite ces tristes yeux[1087].Note 131 · Adieu, adieu, adieu! Souviens-toi de moi![1088][Lien vers la Table des matières.]Note 132 · «J'ai l'intention de l'élever pour l'église et, d'après une dextérité innée qu'il a pour faire le mal et une certaine gravité hypocrite avecNote 133 · «J'ai ramassé un petit gars que, pour la force, la grosseur, la forme, et la hauteur de la voix, je mettrais en regard de n'importe quel gamNote 134 · «Je compte qu'il ne discréditera pas le glorieux nom de Wallace, car il a une jolie figure mâle et un corps qui ferait honneur à un garçonneNote 135 · «Je ne puis m'empêcher de vous féliciter sur sa bonne mine et sa vitalité. Tous ceux qui le voient conviennent que c'est le plus joli, le plNote 136 · «En vérité, je considère que votre petit filleul est mon chef-d'œuvre dans ce genre de manufacture, comme je crois que Tam de Shanter est maNote 137 · À propos, votre petit filleul pousse d'une façon charmante, mais c'est un vrai diable. Bien qu'il soit de deux ans plus jeune, il a complèteNote 138 · Ce ne sont pas là des plaisirs imaginaires, ce sont des joies réelles, et je demande quelles joies parmi les fils des hommes sont supérieureNote 139 · Ainsi tu verras et entendras Les formes belles et les sons intelligibles de cet éternel langage que ton Dieu Profère, qui, depuis toute éterNote 140 · «J'attends chaque jour le docteur qui doit inoculer la petite vérole à votre petit filleul. Elle règne beaucoup cette année et je tremble poNote 141 · Le pauvre petit Frank est maintenant au plus fort de la petite vérole. Je l'ai fait inoculer et j'espère qu'elle est en bonne voie[1098].»Note 142 · De petits enfants qui attendent de vous une protection paternelle sont une lourde charge. J'ai déjà deux beaux gaillards, bien venants et foNote 143 · Malgré tout, grâce au ciel, je puis vivre et rimer tel que je suis; quant à mes garçons, pauvres petits gars! puisque je ne puis les placer Note 144 · J'aurais pu avoir de l'argent pour suppléer au déficit de ces années maigres, mais j'ai, dans une ferme en Ayrshire, un frère plus jeune et Note 145 · Si mes conseils peuvent vous être utiles (c'est-à-dire si vous pouvez vous résoudre à prendre l'habitude non seulement d'examiner votre condNote 146 · Vous êtes au moment de la vie où l'on prend des habitudes; vous ne pouvez éviter cela, quand vous le voudriez, et ces habitudes vous demeureNote 147 · Je mets deux billets d'une guinée de la banque d'Écosse qui, j'espère, viendront à propos. Il ne m'est pas tout à fait aussi commode que nagNote 148 · Si vous ne réussissez pas dans vos pérégrinations, ne vous découragez pas, ne faites pas de coup de tête, revenez vers nous en ce cas et nouNote 149 · Ma maison sera la maison où vous serez le bienvenu et comme je connais votre prudence (plût au ciel que votre résolution fût égale à votre pNote 150 · Écrivez-moi avant de quitter Newcastle et aussitôt que vous arriverez à Londres. En un mot, si jamais vous vous trouvez, comme peut-être vouNote 151 · L'encouragement ici n'est pas ce que j'attendais, les gages étant fort bas en proportion des dépenses de la vie. Cependant, si je mets de côNote 152 · Le brave garçon ne devait pas lutter longtemps. Il fut pris, quatre mois après son arrivée à Londres, d'une fièvre maligne et, seul dans l'iNote 153 · D'autres sentiments de noble race circulaient constamment dans sa vie: l'amitié, la reconnaissance. Un de ses premiers protecteurs à ÉdimbouNote 154 · Je t'adresse cette offrande votive, Le tribut de larmes d'un cœur brisé, Tu estimais l'ami; moi, j'aimais le bienfaiteur; Son mérite, son ho
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