CHAPITRE III. (continued 2)
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À ses souscripteurs, l'auteur envoie ses plus sincères remerciements. Ce n'est pas le salut mercenaire par-dessus un comptoir, mais la gratitude profonde et cordiale du poète qui sait combien il doit à la bienveillance et à l'amitié pour lui permettre de gratifier—s'il le mérite—le vœu le plus cher de tout cœur poétique: être distingué. Il prie ses lecteurs, en particulier les Instruits et les Polis, qui pourront lui faire l'honneur de le parcourir, de tenir compte de l'éducation et des circonstances de sa vie. Mais si, après un examen juste, sincère et impartial, il est convaincu de lourdeur et de niaiserie, qu'il soit traité comme il traiterait les autres dans le même cas—qu'il soit condamné sans merci au dédain et à l'oubli.
Le volume se composait presque entièrement des pièces écrites pendant l'année 1785 et les premiers mois de 1786. Il est à remarquer que quelques-unes de ses principales pièces n'y figuraient pas. Peut-être par un sentiment de réserve Burns avait-il omis: la Mort et le Dr Hornbook et la Prière de Saint Willie. Quant aux Joyeux Mendiants, cette incomparable production semblait être sortie entièrement de sa mémoire. Ce volume était principalement fait de ses poèmes rustiques, de ceux qui ont le plus le goût de terroir, et dépeignent les mœurs et les superstitions de la campagne. Il ne représentait réellement que la moitié de son génie poétique. Pas de chansons; le don de musique qui était en lui y était à peine indiqué. Dans le volume entier, il n'y en a que trois véritables. Mary Morison, cette chose exquise, bien que dès lors en manuscrit, n'est pas du nombre. Parmi les trois choisies pour être publiées, une au moins, les Sillons d'orge, est de première excellence; les deux autres sont bonnes. On peut dire que ces quelques strophes étaient uniquement la promesse de ce que le monde devait entendre de ses lèvres dans ce genre de poésie. C'est par elles seulement qu'une oreille perspicace pouvait deviner cette mélodie encore mystérieuse, qui devait plus tard être révélée au monde, faire de lui un des chantres les plus hauts et, selon l'expression du Dr Hately Waddell, un des psalmistes de son pays.
Souhaitez-moi bonne chance, cher Richmond. Armour vient de me donner un beau garçon et une belle fille d'un seul jet. Dieu bénisse les chers petits.
On se demande si ceux qui l'entouraient, si la vieille mère surtout partageait son enthousiasme. Quelques jours après, quand cette première allégresse instinctive fut tombée, il en parlait à un autre ami avec plus de gravité et une notion plus claire de la réalité.
Ainsi, prenant chacun un enfant, ces amants de deux années, ces époux de quelques jours, se séparèrent, croyant ne jamais se reprendre. Ils ne gardaient, des rencontres nocturnes et des heures d'amour, que des souvenirs déchirés par les éclats du bonheur brisé, des reproches réciproques, et la lassitude d'une crise où l'une avait laissé son honneur et l'autre failli laisser sa raison; au milieu de cela, des fibres de sympathie mal déchirées saignantes encore, et je ne sais quelle attraction profonde, indélébile de deux êtres qui ont, avec ivresse, goûté l'un à l'autre et dont les chairs se reconnaissent.
Pendant ce temps que devenait la douce Mary des Hautes-Terres, la pauvre fille qui avait eu pour son jour de fiançailles le radieux second dimanche de mai? En quittant l'Ayrshire, elle était allée dans la presqu'île de Cantyre, qui forme la pointe méridionale du comté d'Argyle. Son père était matelot à bord d'un cutter des douanes, dont la station était dans la petite ville maritime de Campbeltown. C'est là que vivait sa famille. Elle passa l'été au milieu des siens, recevant probablement des lettres de Burns, mais sans prendre, à ce qu'il paraît, aucune mesure pour son union avec lui. Peut-être n'en parlait-il plus. Elle accepta l'offre qui lui fut faite, par un de ses parents, d'une place à Glasgow pour le terme de la St.-Martin. Elle arriva à Greenock avec son père et un frère qu'on venait mettre en apprentissage chez un charpentier de navire nommé Macpherson, cousin de sa mère. À peine arrivé le jeune garçon tomba malade. Mary le soigna avec dévouement et tendresse; mais quand il commença à aller mieux, elle-même sembla languir. Ses amis, superstitieux comme des Highlanders, crurent qu'on lui avait jeté le mauvais œil, et peut-être peut-on voir là un indice que sa tristesse et sa pâleur remontaient à quelque temps. Il fallait du moins que ce dépérissement leur parût inexplicable. Ils conseillèrent à son père d'aller à l'endroit où deux ruisseaux se rencontrent et de choisir dans leur lit sept cailloux polis, de les faire bouillir dans du lait nouveau et de le lui donner à boire. Ce n'était pas là le charme qui pouvait la guérir; elle souffrait de quelque chose de trop profond. Après quelques jours, elle fut enlevée par une fièvre maligne qui régnait. Elle fut enterrée dans un terrain que Macpherson venait d'acheter, à l'extrémité du vieux cimetière de Greenock, sur le bord de la Clyde, loin des siens, abandonnée dans la grande ville fumante; telle fut la fin de l'épisode de ce second dimanche de mai. Quelques personnes, à qui la destinée de cette douce fille a paru pure et touchante, lui ont élevé un monument qui abrite sa tombe des rayons du soleil couchant, quand il s'abaisse au delà du «rugissement de l'Atlantique». Les steamers qui sortent de la Clyde passent tout auprès. Une des dernières choses que voient les Écossais, qui quittent le pays en emportant, à travers le monde, les vers de leur poète national, est la pierre où sont sculptés les adieux de Burns et de Mary Campbell.
Ces remords ne pouvaient se rapporter à l'affaire des Armour, puisqu'il avait fait tout ce qui était en lui pour réparer le mal et qu'il avait été sacrifié. Il avait de ce côté des griefs et non des remords; c'était lui qui pouvait faire des reproches et non en recevoir. D'où lui venaient donc ces vautours qui ne lui laissaient point de paix? La réserve singulière qu'il garda toujours sur ce sujet, dont il semblait vouloir éviter de parler, ajoute encore à l'idée qu'on ne peut s'empêcher de concevoir qu'il y eut là quelque chose dont le souvenir lui était pénible.
Ce qui semble certain, c'est qu'il expia, par un long regret, l'imprudence d'avoir donné des paroles à ce qui aurait dû rester un rêve, ou la faiblesse d'avoir pris pour un rêve ce qu'il avait revêtu de sa parole. Il porta en secret cette blessure jusqu'à la tombe. Après des événements soudains et extraordinaires, qui se pressèrent dans un si bref espace de son existence qu'ils semblaient devoir refouler et étouffer le passé, à des intervalles de plusieurs années, elle se rouvrait aussi fraîche qu'au premier jour. Les plaintes qu'elle lui arracha, longtemps après, sont parmi les plus déchirantes que la mort d'une femme ait jamais inspirées à l'homme. Ce fut, à son honneur, un endroit de son cœur qui resta éternellement douloureux et saignant. Ce fut le plus pur, le plus durable et de beaucoup le plus élevé de ses amours. Au-dessus de tous les autres, dont quelques-uns furent plus ardents, il se dresse avec la blancheur d'un lis. L'opposition qu'il forme avec la passion pour Jane est complète. Rien n'est curieux comme de comparer les pièces qui ont été inspirées par ces deux femmes. D'un côté toutes les épithètes sont matérielles; ici, elles sont toutes morales. Les louanges sont empruntées, non aux grâces du corps, mais aux qualités de l'âme. Les mots qui reviennent sans cesse sont ceux d'honneur, de douceur et de bonté.
L'idée de la revoir un jour poursuivait Burns. Chaque fois qu'il songea à quelque chose d'éternel, à une vie future, à des rencontres dans l'inconnu, ce fut vers elle que sa pensée se tourna. L'amour pour Jane, vainqueur maintenant, devait être vaincu dans la revanche inévitable des choses idéales sur celles qui sont seulement terrestres. On peut dire que, comme les autres passions du poète, il périt et tomba sur le tas des fleurs fanées. L'amour du second dimanche de mai fut toujours présent. C'est lui qui conduisit Burns dans la sphère la plus élevée où il atteignit, lui qui inspira ses plus hauts efforts de spiritualité. La douce fille des Hautes-Terres aux yeux azurés fut sa Béatrice et lui fit signe du bord du ciel.[Lien vers la Table des matières.]
IV. LA RENOMMÉE SOUDAINE. — DÉPART POUR ÉDIMBOURG.
Oh! où est le pouvoir magique de Hogarth Pour montrer les regards étonnés de Messire le Poète, Et comment il ouvrait les yeux et balbutiait, Quand effaré, comme conduit à la bride, Et piétinant lourdement sur ses jambes de laboureur Il s'embarrassa dans le salon?
Je gagnai, de côté, un coin, un abri, Et vers sa seigneurie glissai un regard, Comme vers un prodige effrayant; Sauf le bon sens, la jovialité, Et (ce qui me surprit) la modestie, Je ne remarquai rien d'extraordinaire.
Burns, on le voit, était sorti enchanté de sa rencontre. On aime à se figurer cette première introduction de Burns dans une société qu'il ne connaissait pas, et on se représente ce dîner qui fournirait un tableau à un Meissonier anglais: le médecin intelligent et instruit, le jeune noble libéral, la douce et calme figure du vénérable D. Stewart, et ce poète paysan, un peu gauche, cependant le plus grand de tous. Dugald Stewart a laissé de son côté l'impression que lui fit cette première rencontre; elle était, elle aussi, excellente.
«J'ai ressenti en moi toutes sortes de fluctuations et de mouvements en ce qui concerne l'Excise. Il y a beaucoup de motifs qui plaident fortement contre: l'incertitude d'obtenir bientôt une place, les conséquences de mes folies qui peuvent rendre mon séjour ici impraticable... Toutes ces raisons m'engagent à aller à l'étranger, et contre toutes ces raisons, je n'ai qu'une réponse: les sentiments d'un père. Ceci, dans l'humeur où je me trouve à présent, fait contrepoids à tout ce qui peut être dans l'autre côté de la balance...
Vous pouvez peut-être croire que c'est une fantaisie extravagante, mais c'est un sentiment qui m'atteint au cœur. Bien que sceptique sur plusieurs points de la foi ordinaire, je pense cependant avoir toutes les preuves qu'il existe d'une vie par delà les limites étroites de notre existence présente. S'il en est ainsi, comment en présence de cet Être redoutable, auteur de l'existence, comment affronterai-je les reproches des êtres qui sont vis-à-vis de moi dans la chère relation d'enfants, et que j'aurais abandonnés dans l'innocence souriante de leur faible enfance! Ô toi, Pouvoir inconnu, toi Dieu tout puissant, qui as allumé la raison dans mon sein et m'as donné le bienfait de l'immortalité, j'ai fréquemment dévié de cet ordre et de cette régularité qui sont nécessaires à la perfection de tes œuvres, cependant tu ne m'as jamais quitté ni délaissé....
La lettre coupée, inachevée, trahissait l'état d'incertitude et d'émotion douloureuse où il se trouvait alors. Le temps passait sans qu'il prît de résolution et sans que la pensée du départ quittât son esprit.
Il se produisit alors un événement qui l'en chassa définitivement et eut sur sa destinée future une importance décisive. Il l'a rappelé lui-même en ces termes:
Les choses ne se passèrent pas tout à fait aussi simplement que Burns le raconte à distance et dans une lettre où les événements de sa vie devaient être ramassés en quelques mots. Même ce départ pour Édimbourg ne fut pas sans ses incertitudes et ses difficultés. Tout ce passage de la vie de Burns est encore intéressant à suivre de près.
À quelques milles de Mossgiel se trouve la paroisse de Loudon, dont le ministre était alors le Rév. George Lawrie. C'était un homme de culture et de goût littéraires. Il avait des relations dans la société intellectuelle d'Édimbourg. C'était un ami de Blair et de Robertson. Par une rencontre assez curieuse, il avait été l'intermédiaire par lequel les fragments de Macpherson avaient été soumis à Blair, qui avait appelé sur eux l'attention publique. Lawrie avait lu les poèmes de Burns avec la surprise et l'admiration qu'ils causaient à tous ceux entre les mains desquels ils tombaient. Bien qu'il ne connût pas le poète, il les envoya à un de ses amis, le docteur Blacklock, en lui en demandant son avis et en insinuant qu'il pourrait les communiquer à Blair, alors connu comme le premier critique du temps.
Voici la lettre que le Dr Blacklock écrivait à Mr Lawrie pour le remercier de l'envoi du volume de Burns. Elle est curieuse, dans la première partie, parce qu'elle donne l'impression produite sur lui par cette lecture; et dans la seconde, parce qu'il montre qu'un mois après la publication du volume, on s'en occupait déjà à Édimbourg:
J'aurais dû vous remercier, il y a longtemps, de votre envoi, non seulement parce que c'est un témoignage de votre bon souvenir, mais parce qu'il m'a donné l'occasion de goûter un des plus délicats et peut-être un des plus sincères plaisirs dont l'esprit humain est susceptible. Une quantité d'occupations m'ont empêché d'avancer dans la lecture des Poèmes; à la fin cependant j'ai achevé cette agréable tâche. J'ai vu bien des exemples de la force et de la générosité de la nature s'exerçant sous des désavantages nombreux et formidables; je n'en ai jamais vu d'égal à celui que vous avez eu la bonté de me présenter. Il y a une émotion et une délicatesse dans ses poèmes sérieux, une vérité d'esprit et d'humeur dans ceux qui ont un tour joyeux, qu'on ne peut trop admirer ni trop chaudement louer. Je pense que je ne rouvrirai jamais le livre sans sentir mon étonnement renouvelé et accru. J'aurais voulu exprimer mon approbation en vers, mais, soit par suite du déclin de ma vie ou d'une dépression temporaire de mes esprits, il est maintenant hors de mon pouvoir d'accomplir cette intention.
La nuit ténébreuse s'épaissit rapidement, La rafale sauvage et inconstante rugit bruyamment, Ce nuage sombre est chargé de pluie, Je le vois passer sur la plaine; Le chasseur a quitté le moor, Les couvées éparpillées se retrouvent en sûreté, Tandis que j'erre ici, pressé de souci, Sur les bords solitaires de l'Ayr.
L'automne pleure son grain mûrissant Arraché par le ravage de l'hiver; À travers son ciel azuré et tranquille Elle voit passer la tempête; Mon sang est glacé de l'entendre mugir, Je pense à la vague orageuse Sur laquelle je dois affronter maint danger, Loin des bords jolis de l'Ayr.
Ce n'est pas le rugissement de la houle soulevée, Ce n'est pas ce rivage fatal et mortel, Bien que la mort y apparaisse sous toutes les formes, Les malheureux n'ont plus rien à redouter; Mais autour de mon cœur des liens sont noués, Et ce cœur est percé de maintes blessures, Celles-ci saignent de nouveau, je déchire ces liens, Quand je quitte les jolis bords de l'Ayr.
Il continua à songer au départ jusqu'à la fin d'octobre, car il en parle encore dans une épître adressée au major Logan le 30 de ce mois. C'est seulement dans les premiers jours de novembre que ses amis, comme M. Ballantine d'Ayr, chagrinés de le voir toujours sur le point de partir, semblent l'avoir poussé à aller à Édimbourg essayer d'y publier cette seconde édition. Ils pensaient probablement que, s'ils gagnaient du temps, il y avait chances pour que l'exil de Burns fût évité. En même temps, il est impossible qu'il ne fût pas informé que les journaux, le Magazine d'Édimbourg, s'étaient occupés de lui et avaient fait grand cas de ses poèmes.
«Un exemple frappant de génie naturel éclatant à travers l'obscurité de la pauvreté et les obstacles d'une vie laborieuse.... À ceux qui admirent les créations d'une imagination libre et qui ferment les yeux sur de nombreuses fautes, en tenant compte de beautés sans nombre, ses poèmes donneront un singulier plaisir. Ses observations du caractère humain sont pénétrantes et sagaces et ses descriptions sont vives et justes. Il y a un riche fonds de plaisanterie rustique, et quelques-unes des scènes tendres sont touchées avec une délicatesse inimitable. Le caractère qu'Horace donne à Osellus lui est particulièrement applicable:
Le critique ne s'apercevait pas que les œuvres de Burns étaient autrement parfaites et achevées que les œuvres des poètes à la mode, à commencer par Blair. Mais c'était, beaucoup déjà que cette admiration, même un peu à côté.
Toutes ces raisons combinées firent que Burns prit une grave résolution; vers le commencement de novembre, il se décida à partir pour Édimbourg, à aller tenter sa fortune dans une ville inconnue, la capitale intellectuelle de l'Écosse et, on peut le dire, à cette époque-là, de l'Angleterre. Il se lançait brusquement vers un avenir nouveau dont il n'avait pas la moindre idée quelques semaines auparavant. C'était une décision qui devait avoir une influence considérable sur son avenir, un des tournants importants de sa vie.
Au fur et à mesure que ces bonnes nouvelles affluaient, que les témoignages de la renommée de Robert arrivaient d'endroits plus éloignés, montrant par là qu'elle gagnait le pays, on peut compter qu'une joie grandissait dans la maison. Non pas une surprise; les siens l'avaient toujours regardé comme un être exceptionnel. Sa mère surtout dut être heureuse et ce baume, après les récentes histoires, venait à point. Non pas tant à cause du bruit: les éloges des étrangers importent peu à l'admiration d'une mère pour son fils; ils ne la corroborent pas; elle est au-dessus de ces appuis; ils la flattent et l'enchantent seulement. Mais dans cette proclamation des mérites extraordinaires de son fils, il se peut qu'il y eût quelque chose qui allât plus avant vers le cœur de la bonne femme, sans qu'elle s'en rendît clairement compte. Ces approbations rassuraient et ratifiaient son indulgence pour les erreurs de son garçon. Elles semblaient prendre le parti de sa tendresse contre ces moments où elle se demandait s'il était bien excusable. N'est-il pas naturel qu'il y ait un peu d'écarts et de désordre en celui qui, de l'aveu de tout le monde, est en dehors des conditions ordinaires? Cette pensée devait lui être adoucissante. C'était la consolation de maints chagrins muets, la défaite de ces doutes, ombres affreuses, qui se glissent parfois entre une mère et son sang. Et dans Mauchline, dans les environs, l'admiration pour Burns, jusqu'alors indécise et déroutée entre l'étonnement, la curiosité et la critique, prenait pied et se donnait de l'importance. C'était un personnage; on s'occupait de lui à Édimbourg, dans des livres et dans les journaux. Le vieil Armour devait se gratter l'oreille, perplexe; et les rigides passer vite quand ils rencontraient le poète; s'il allait les imprimer et jeter leur nom aux rires du pays!
Quant à lui, ses sentiments se laissent deviner. Lorsqu'il fut sur le point de quitter la petite ferme de Mossgiel, il dut, avec l'habitude qu'il avait de s'examiner et le net discernement qu'il apportait à ces examens, il dut se représenter ces deux années et demie, si pleines d'une confusion où toutes choses étranges étaient mêlées. Quel chemin parcouru depuis qu'il était arrivé à Mossgiel, avec le ferme propos d'être sage et l'intention de devenir un bon fermier! Comme ces temps-là étaient loin déjà! Il en était séparé par toute une existence. Quel tourbillon de luttes, de colères, de labeurs, de soucis, d'ivresses! Quels élans de production! Quelles douces heures de rêverie et de poésie, faites d'un miel dont ses vers n'étaient que les rayons pressés! Quels émois, quelles folies! Quelles ivresses amoureuses, quelles exaltations délicieuses ou douloureuses! Mais quels regrets, quelles mélancolies, quels remords en pensant à la pauvre Mary! Puis, quelles ténèbres, quelle épaisse nuit de désespérance et, tout soudainement, quel coup de soleil, dont il était encore ébloui, dont il avait l'éclat dans la figure, vers lequel il allait marcher! Fût-il jamais une vie faite de plus de coups de surprise et plus soûlée d'émotions? Son regard se débattait éperdu, ne sachant où se reposer, dans ce choc de moments divers, qui se croisaient plus mêlés que les lignes d'un tartan. L'étoffe de ces années était faite ainsi, d'heures claires, grises et noires, bonnes et mauvaises, nobles et basses, tissées ensemble, irrévocablement. Pauvre manteau bigarré qui se détachait, pour jamais, de ses épaules! Car il lui était impossible de ne pas sentir qu'il laissait derrière lui une portion de sa vie. Adieu les champs, retournés par la charrue, le champ de la Souris et de la Marguerite! Adieu le galetas où il avait écrit ses poèmes! Adieu le ben où la Vision lui était apparue! Elle ne lui avait pas menti. Ils étaient salués à présent ces invisibles rameaux qu'elle lui avait placés sur le front. Mais lui? Avait-il été aussi fidèle à la recommandation qu'elle lui avait faite? Avait-il préservé, irréprochablement, sa dignité d'homme et gardé son âme droite? Ces derniers mois, tout secoués d'orages sortis de lui-même, qu'avaient-ils produit de comparable aux douze mois précédents? Hélas! Mais malgré tout, malgré tout, ces années avaient été actives, joyeuses, fécondes; elles étaient argentées, jusque dans leurs folies mêmes et leurs plus sombres conséquences, par la lumière de la jeunesse.
Une légende s'était formée, par suite d'une erreur mal rectifiée par Currie, que Burns avait fait à pied la route d'Édimbourg. Il y était arrivé si las, si endolori qu'il était resté couché deux jours. La réalité est dans un autre sens aussi intéressante et peut-être plus curieuse. Il fit le chemin à cheval, sur un poney qui lui avait été prêté par un de ses amis, et son voyage, au lieu d'être une marche solitaire et pénible, fut une fête et un triomphe. Il s'éloigna de Mauchline par Scone et Muirkirk, en remontant le cours de sa rivière favorite l'Ayr, et, franchissant les hauteurs, redescendit vers la Clyde. Lorsqu'il chevauchait ainsi par les collines et les moors, assombris alors des tristesses de novembre et émus de ses soupirs, il était tout entier à des espérances nouvelles pour lui. Il fredonnait le refrain d'une vieille chanson: