CHAPITRE III.
Reading edition
MOSSGIEL, MAUCHLINE. Mars 1784 — Novembre 1786.
Mossgiel! Ce nom, dans sa sonorité claire, chante aux oreilles écossaises comme quelque chose de radieux et de glorieux. C'est là qu'a éclaté une des plus étonnantes floraisons de poésie dont un peuple puisse s'enorgueillir. C'est là que Burns a vécu dans un tourbillon de passion et de gaîté, dans des péripéties de désespoir et d'ivresse, telles qu'il a été donné à peu d'hommes d'en connaître d'égales, et peut-être à aucun de les connaître en un temps si court.
Le site est à souhait pour y installer le logis d'un poète. Quand on y arrive au sortir du fond de Lochlea, il semble qu'on monte vers la lumière. La ferme est sur un plateau qui domine toute la contrée. Derrière, la vue s'étend sur les moors de Galston, au fond desquels se déchire la fente pourprée du matin. Devant, le paysage est immense et admirable. Le regard s'étend sur une pente où des vallées fuyantes et indéfiniment prolongées se perdent entre des ondulations décroissantes, qui les emmènent mourir dans des brumes lointaines. Ce vaste pays est semé de collines, de bois, de champs, de haies et de fermes blanches qui vont diminuant jusqu'à n'être plus que des points. Tout à l'extrémité, par une échappée, on voit la plaine au bord de la mer, puis la mer comme une lame de fer ou d'argent ou d'or et, encore au delà, les montagnes d'Arran perdues dans les nuées. Ce n'est plus le paysage du mont Oliphant solidement renfermé dans un cadre âprement découpé. C'est un paysage d'immense envergure, flottant, aérien, très sensible aux impressions du ciel et continuellement soumis à ses métamorphoses. Rien ne peut rendre la magnificence et la variété des effets qui se déploient et se nuancent devant cette petite porte de ferme, surtout quand des soleils couchants, qui auraient transporté Wordsworth, y épandent leurs couleurs. Lorsque la mélancolie s'empare de ces étendues, ce qui arrive fréquemment, et qu'on est au centre de cet immense cercle de ciel attristé, il semble qu'on tienne à peine plus de place que le nid de souris blotti dans un sillon ou qu'une pâquerette. Et les comparaisons se suggèrent d'elles-mêmes, entre ces pauvres choses et la vie humaine, également chétive et aussi perdue. C'est là qu'il faut lire, pour les comprendre tout à fait, les dernières strophes des pièces à la Pâquerette et à la Souris. En revanche, lorsqu'on descend du plateau vers les lits de l'Ayr ou du Cessnock, on voit que le pays abonde en détails, en coins retirés et intimes qui se retrouvent dans les poésies amoureuses de Burns.
C'est là que Burns a vécu la période la plus importante de sa vie, la plus dramatique et la plus féconde. Elle fut courte cependant. Bien que la plupart des biographies lui attribuent quatre années, elle n'a duré en réalité que deux ans et quelques mois. Mais ces deux années et demie, qui vont de Mars 1784 à Novembre 1786, sont certainement parmi les plus extraordinaires qui aient jamais été vécues par un homme. Il y a eu rarement, entassé en un temps si étroit, tant d'orages de colère et de passion, tant de vaillance, tant de gaîté, tant de travail, tant de fautes, de folies, de déceptions, et de désespoir. Qu'on ajoute à ce tumulte du cœur et des circonstances une production littéraire, soudaine, éclatante, d'une fougue et d'une variété sans rivales. Et au moment même où tant d'espoir et de génie semblaient écrasés par tant d'erreurs et d'infortunes, passe un coup de vent qui balaye toutes les menaces et laisse resplendir une gloire imprévue et merveilleuse. Les matelots, qu'un ouragan entraîne loin du pauvre havre, plonge dans les abîmes, flagelle aux flancs et aux faîtes des flots, et jette soudain sur une côte enchantée, connaissent seuls d'aussi extrêmes aventures et des péripéties aussi rapprochées.
De plus, un poulain, le roi des poulains Qui ont jamais couru devant une queue; S'il vit assez pour devenir une bête, Il me rapportera quinze livres pour le moins.
De voitures, je n'en ai que peu: Trois chariots dont deux ne sont guère neufs, Une vieille brouette, plutôt pour montre; Elle a une jambe et les deux bras brisés; J'ai fait un tisonnier avec la barre de fer, Et ma vieille mère a brûlé la roue.
C'est donc sur cette routine que se sont superposés les événements qui ont marqué le séjour de Burns à Mauchline. Quoiqu'ils s'offrent comme un tout lumineux et orageux à la fois, où les tristesses et les clartés se mêlant éclatent les unes dans les autres, étrange jeu de toutes les humeurs de la destinée, il faut cependant en dégager les divers éléments sans oublier qu'ils agissent simultanément les uns sur les autres. Il sont au nombre de trois: sa lutte contre le clergé local, le développement de sa vocation et de sa production littéraire et une série de drames d'amour dont les conséquences pèseront sur toute sa vie.[Lien vers la Table des matières.]
I. LA LUTTE CONTRE LE CLERGÉ.
Pour bien comprendre les causes et les circonstances de la révolte de Burns contre le clergé, il faut se rendre compte de la façon dont la religion était arrivée à s'emparer de toute la vie écossaise, il faut se représenter le contrôle intolérable et l'espèce d'inquisition que le pouvoir ecclésiastique avait fini par exercer sur tous les actes même les plus privés; il faut sentir de quel poids cette organisation pouvait peser sur l'existence quotidienne et comment il se faisait que rien ne lui échappait.
Les austères origines calvinistes, l'aspect du pays, la dureté des longues persécutions entreprises pour rétablir l'épiscopat, conspirèrent pour donner à la nouvelle religion un esprit de tristesse. De cette disposition, sortirent un culte morose, une morale implacable et une discipline inflexible, au-dessus des forces humaines.
Chose redoutable! cette doctrine ne se contentait pas de régner sur les âmes; elle avait ici, à son service, une organisation pratique qui s'étendait sur tout ce pays et pénétrait dans ses moindres recoins. Un gouvernement théocratique, qui avait mis la main sur une partie des attributions du pouvoir civil, avait subjugué tout le pays et le terrassait. C'est ce qui constitue la forme religieuse si curieuse du Presbytérianisme, qui n'a eu son complet développement qu'en Écosse, où il n'a pas trouvé la limite des autres sectes, ni l'obstacle du pouvoir civil. Il était seul maître du pays.
Il faut reconnaître qu'il y avait dans cette domination inflexible une grandeur et une noblesse singulières. Cette discipline faisait, des âmes qui pouvaient la supporter, des âmes d'une austérité, d'une gravité, d'une pureté parfaites et continuelles. Elles vivaient dans une sorte de raideur impeccable, il est vrai, mais dans un sentiment constant du devoir, sans défaillances, sans hésitations, droites et fermes jusqu'à la mort. La constitution démocratique du clergé, le contact incessant de la Bible, avaient fait entrer, jusque dans les plus basses classes de la nation, le sens libérateur de la petitesse des choses humaines et le sens élevant de la présence des choses divines. Les plus humbles, les derniers, les plus ignorants, étaient munis d'une direction sûre et minutieuse de la vie. Ils travaillaient, souffraient, allaient de l'enfance à la caducité, sous un regard toujours fixé sur eux. Ils portaient cette crainte religieuse qui est le commencement de la sagesse. Ils trouvaient, dans la lecture assidue de la Bible, un soutien et toute une culture. C'est ainsi qu'on arrivait à des vies de paysans comme celle du père de Burns. Aucun pays n'en pouvait offrir de comparables. Tous les soirs, sous des milliers de toits qui étaient plus pauvres, plus misérables, plus ouverts aux vents et aux froids que dans la majeure partie de l'Europe, se passait une scène que nulle part on n'aurait retrouvée, lorsque le paysan, après le repas, prenait la Bible de la famille, où étaient inscrites les naissances et les morts, en lisait et souvent en commentait un chapitre. Ces pauvres intérieurs en étaient comme sanctifiés pendant un moment. Il y avait vraiment sur tout le pays une heure solennelle. L'Écosse n'a rien eu dont elle puisse être plus fière. Burns a laissé un admirable tableau de ce côté de la vie écossaise dans une pièce qui est l'expression la plus haute de l'influence de la religion presbytérienne.
Ces nouvelles recrues du clergé, en augmentant d'année en année, ne tardèrent pas à former un parti plus jeune, plus éclairé, plus libéral, qui apportait plus de largeur dans la doctrine et plus de douceur dans la pratique. Selon le conseil de Hutcheson, ils mettaient dans leurs sermons moins de discussion et de définitions théologiques, et plus de conseils moraux et pratiques. L'ancien clergé étroit, intolérant, et souvent ignorant, les regardait avec défiance, gardant jalousement son ancienne rigidité et sa prédication purement doctrinale. Peu à peu, il se forma dans l'église deux partis opposés et bientôt ennemis: les jeunes et les vieux, les modérés et les extrêmes. On désigna l'ancien parti sous le nom de Old Light «l'Ancienne Lumière» et le nouveau sous celui de New Light, «la Nouvelle Lumière». Bientôt, dans les paroisses, dans les presbytères et jusqu'à l'Assemblée Générale, les deux partis furent aux prises, avec ce qu'un membre du clergé d'alors appelle lui-même une acrimonie théologique.
Dans cette bataille, il se trouvait que les deux ministres d'Ayr, le Dr Dalrymple, qui avait baptisé Burns, et le Rev. Mac Gill appartenaient à la Jeune Lumière. Le ministre de Mauchline, le Rev. Auld appartenait à la Vieille Lumière. La Kirk-session de Mauchline se composait avec lui de deux anciens nommés William Fisher et John Sillars. Celui-ci semble avoir été un brave homme, mais Fisher était une sorte de tartufe puritain à qui Burns infligea, dans son Saint Willie, une déshonorante immortalité. Il y avait, dans la ville voisine de Kilmarnock, un autre représentant de l'ancien parti nommé le Rev. John Russell et désigné, dans les satires de Burns, sous le nom de Black Jock. C'était un géant, rude, redouté de tous, hurlant d'une voix de stentor des sermons qui s'entendaient à un mille, et ébranlant la chaire de ses formidables coups de poing. Tels étaient les principaux personnages ecclésiastiques dans l'entourage de Burns, et leur situation.
Sa nature franche et sa forte vitalité, son besoin de libre allure devaient lui faire prendre en haine ce régime d'espionnage qui encourageait l'hypocrisie et emprisonnait l'existence dans la tristesse. Peut-être cependant ne serait-il pas entré dans la mêlée s'il n'avait eu que ces répugnances générales. Mais il fut atteint lui-même par cet odieux système de surveillance, et il n'était pas de ceux qu'on attaque impunément.
Voici à quel propos la lutte s'engagea. Lorsque la famille de Burns s'était transportée de Lochlea à Mossgiel, la servante que Burns avait séduite, Élizabeth Paton, était retournée dans sa famille, dans une paroisse voisine. Il ne tarda pas à devenir apparent qu'elle était enceinte. La chose commençait à s'ébruiter dans le pays. Un de ses amis, le jovial fermier John Rankine, en donna avis au poète, qui lui répondit, en plaisantant, qu'il s'attendait bien à quelque noise avant peu. Il avait joué ce jeu dangereux trop de fois pour ne pas y être pris enfin:
Vous avez tant de contes et de tours, Et, dans vos méchantes brindes et ribotes, Vous faites des diables avec les saints, Et vous les soulez jusqu'en haut; Et alors leurs défauts, leurs pailles et leurs manquements, On aperçoit tout.
Par pitié épargnez l'Hypocrisie! Cette sainte robe, oh! ne la déchirez pas! Épargnez-la, au nom de ceux qui la portent souvent, Les gens en noir; Mais votre maudit esprit, quand il en approche, La leur arrache du dos.
On sent déjà dans ces strophes la main impatiente de frapper, l'homme qui est sur le point de porter la guerre chez l'ennemi et qui n'attend que la première opportunité. Après ce début, il raconte sa propre aventure, sur un ton qui laisse voir les dispositions d'esprit qu'il en avait rapportées.
Ma foi, je n'ai pas le cœur à chanter! Ma Muse peut à peine ouvrir l'aile; Je me suis joué à moi-même un joli air Et j'ai dansé mon soûl! J'aurais mieux fait de partir et de servir le roi À Bunkers-Hill.
C'était une nuit, récemment, tout content, J'étais parti me promener avec un fusil, Et voilà que j'amenai une perdrix à terre, Une jolie poule; Et comme le crépuscule était venu Je crus qu'on n'en saurait rien.
La pauvre petite créature était peu blessée; Je la caressai un peu, par jeu, Ne pensant pas qu'ils me tracasseraient pour cela; Mais, le diable m'emporte! Quelqu'un raconte à la cour de braconnage Toute l'histoire.
Quelques vieux friands experts avaient bien vu Que telle poulette avait reçu du plomb, On soupçonna que j'étais dans l'affaire, Je dédaignai de mentir, Aussi j'eus pour mon sou mon sifflet, Et je payai l'amende.
Tu es la bienvenue, fillette; le malheur me prenne Si ta pensée ou celle de ta mère M'intimide ou m'effraye jamais, Ma jolie petite dame; Ou si je rougis quand tu m'appelleras Tata ou papa.
Ils peuvent maintenant m'appeler fornicateur, Et tracasser mon nom dans leur bavardage rustique; Plus ils parlent et plus je suis connu; Qu'ils clabaudent donc! Une langue de femme est mince matière À troubler un homme!
Bienvenue! ma jolie, douce, mignonne fillette, Bien que tu sois venue un peu sans être demandée, Et bien que ta venue m'ait mis aux prises Avec l'église et le chœur; Cependant, par ma foi, j'avais fait ce qu'il fallait, Ça, j'en donne ma parole!
Mignonne image de ma jolie Betty, Quand je t'embrasse et je te caresse paternellement Aussi chère, aussi proche de mon cœur je te place, Aussi volontiers, Que si ta naissance avait été vue par tous les prêtres Qui ne sont pas encore en enfer!
Doux fruit de mainte rencontre joyeuse, Maintenant c'en est fait de mon plaisant labeur, Puisque tu es venue au monde obliquement, Ce qui fait rire les imbéciles; Dans mon dernier sou tu as ta part, Et c'est la plus grosse moitié.
Quand je devrais en être pauvre et ruiné, Tu seras aussi belle, aussi bien vêtue, Et tes jeunes années aussi bien élevées Dans l'éducation, Que n'importe quel mioche de lit conjugal, De ta position.
Dieu fasse que tu puisses hériter La personne, la grâce, le mérite de ta mère, Et l'esprit de ton pauvre et indigne père, Sans ses défauts, J'aimerais mieux te voir héritière de cela Que de fermes bien garnies.
Cette fillette si joliment saluée par son père fut prise et tendrement élevée à Mossgiel, par la mère de Burns et par ses sœurs. Elle fut l'enfant de la maison. On devine, à quelques lignes écrites plus tard, les rentrées au logis de Burns et les caresses d'enfant.
Quand Burns partit, elle resta avec sa grand'mère. À vingt-et-un ans, elle reçut en dot dix mille francs pris sur les fonds souscrits pour la veuve et les enfants du poète. Elle se maria et mourut en 1816 à l'âge de trente-deux ans. Elle ressemblait, dit-on, beaucoup à son père.
Ô vous tous, saints troupeaux pieux, Bien nourris dans les pâturages orthodoxes, Qui maintenant vous gardera du renard Ou des chiens rôdeurs? Ou qui aura soin des brebis égarées ou âgées, Aux abords des fossés?
Les deux meilleurs bergers de tout l'ouest, Qui aient jamais soufflé dans la trompe de l'Évangile Ces vingt-cinq derniers étés, Oh, horrible à dire! Ont eu une amère et noire querelle Entre eux.
Il décrit le troupeau de Moodie, beau et sain «jusqu'aux pattes»; son pasteur le tient à l'écart de la mare empoisonnée de l'Arminianisme et ne lui laisse boire que l'eau claire du puits de Calvin; il connaît les putois, les chats sauvages, les blaireaux, les renards et il est prêt à verser leur sang et à vendre leur peau. Et quel berger que Russell! On l'entend par moors et vallons. C'était la vérité, car la voix de Russell s'entendait à un mille.
Que ces deux hommes—Ô! faut-il vivre pour voir cela?— Que ces deux fameux se soient querellés, Et que des noms comme «gredin», «hypocrite» Aient été de l'un à l'autre, Tandis que les bergers de la «Jeune Lumière» ricanant, hostiles, Disent que ni l'un ni l'autre ne ment.
Ce n'était là que la première d'une série fameuse de diatribes contre le clergé de l'ancienne école. Pendant l'année 1785 et une partie de 1786, c'est-à-dire pendant presque tout son séjour à Mossgiel, elles se pressent, tombant drues, fouettant ferme de leur sarcasme et de leur éloquence, comme un fouet à double lanière, faisant résonner toute la contrée d'un franc rire et blêmir plus d'un visage puritain. Ce jeune paysan se trouvait d'un coup un satirique de premier ordre, et les noms qu'il choisit sont marqués aussi magistralement, que ceux qui l'ont été par la main de Martial ou de Régnier.
Ô Toi qui résides dans les cieux, Qui, selon ton bon plaisir, En envoies un an ciel et dix en enfer, Pour ta plus grande gloire, Et non pas pour le bien ou le mal Qu'ils ont fait devant Toi!
Je bénis et je loue Ta puissance infinie, Quand Tu en as laissé des milliers dans les ténèbres, De ce que je suis ici, devant Ta vue, Pour les dons et la grâce Une lumière brûlante et éclairante Pour toute cette contrée.
Qu'étais-je donc, moi ou ma génération, Pour obtenir une telle exaltation Moi qui mérite si justement la damnation Pour avoir enfreint Tes lois, Cinq mille ans avant ma création, Par la faute d'Adam.
Quand je chus du ventre de ma mère, Tu aurais pu me plonger en enfer, Pour y grincer des gencives, y pleurer, y crier, Dans des lacs brûlants, Où les démons maudits rugissent et hurlent Enchaînés à leurs poteaux.
Cependant me voici, choisi pour exemple Que Ta grâce est grande et ample; Je suis un pilier de Ton temple Ferme comme un roc, Un guide, un bouclier, un exemple À tout Ton troupeau.
Ô Lord, Tu sais quel zèle je montre, Quand les buveurs boivent, et les jureurs jurent, Et qu'on chante ici et qu'on danse là, Petits et grands; Car je suis gardé par Ta crainte Et exempt de toutes ces choses.
Il avoue alors qu'avec une certaine Meg, puis avec la fillette de Lizzie.... Mais c'est que ce vendredi-là il était gris, sans quoi il ne se serait jamais approché d'elle. C'est peut-être la volonté de Dieu et, s'il en est ainsi, que cette volonté soit faite.
Peut-être laisses-Tu cette épine charnelle Tourmenter Ton serviteur soir et matin, De crainte qu'il ne devienne exalté et orgueilleux Des dons qu'il a reçus. Si c'est ainsi, il faut qu'il supporte Ta main Jusqu'à ce que Tu la relèves.
Toutes ces pages sont d'une malice qui tombe juste à point, tous les mots portent. C'est d'une raillerie charmante et cruelle, où chacun des traits dessine et égratigne à la fois. La fin est surtout caractéristique. L'aigreur, le fiel de cette âme dévote éclatent en une longue prière haineuse où le nom du Seigneur revient et roule au milieu de demandes de châtiment contre ces indignes, Gavin Hamilton, Aiken et leurs semblables. Ce Tartuffe rustique s'emporte lui aussi. Mais tandis que celui de Molière est peut-être bien un pur incrédule qui se sert de la religion comme d'un moyen d'escroquerie; celui-ci, par une vue très profonde de l'état de ces esprits, est un vrai croyant; sa rancune a sincèrement recours à sa foi. Toute cette pièce est parfaite. Ce n'est pas sans doute l'ample satire du Tartuffe; c'est quelque chose de court et de léger comme une flèche, mais infaillible.
Lord, bénis Tes élus en cet endroit, Car ici Tu as une race d'élus; Mais que Dieu confonde la face hardie Et flétrisse le nom De ceux qui amènent sur Tes elders la disgrâce Et la honte publique.
Lord, rappelle-Toi ce que Gavin Hamilton mérite; Il boit, et jure, et joue aux cartes, Cependant il a une habileté si prenante Près des humbles et des grands, Que, hors des mains des prêtres de Dieu, les cœurs des gens S'en vont à lui.
Et lorsque naguère nous l'avons châtié, Tu sais quel scandale il a excité, Qu'il a fait éclater le monde de rire, De rire de nous. Maudits soient sa corbeille et ses provisions, Ses choux et ses pommes de terre.
Lord, écoute mon cri fervent, ma prière Contre le presbytère d'Ayr, Que Ta main puissante, Lord, soit sévère Sur leurs fronts, Lord fais-la peser, fais peser Ta colère Sur leurs affronts.
Ô Lord, mon Dieu, cet Aiken à la langue souple, Mon cœur et mon âme en tremblent encore De penser comment nous étions debout, apeurés, gémissants, Et tout suants de peur, Tandis que lui, la lèvre dédaigneuse et courbée, Tenait haut la tête.
Lord, au jour de la vengeance, visite-le; Lord, ceux qui l'ont employé, visite-les; Dans Ta miséricorde ne les oublie pas, N'entends pas leur prière; Mais, pour l'amour de Tes fidèles, détruis-les Ne les épargne pas.
Si Burns, dans ses démêlés avec le clergé ambiant, s'était contenté de fouailler tel révérend ou tel ancien, il n'aurait fait qu'œuvre de représailles individuelles. Il aurait pu déployer des qualités de satire et des ressources d'invectives, sans cesser de faire une besogne toute personnelle, comme s'il avait élargi des épigrammes et leur avait donné l'envolée et le cinglement retentissant de pièces lyriques. Mais il a été bien au delà et, après avoir attaqué et bafoué la discipline presbytérienne sous la forme et sous les noms qu'elle revêtait en face de lui, il s'en prit à la doctrine elle-même. Il en saisit, avec une parfaite clairvoyance, les points essentiels, c'est-à-dire l'omniprésence diabolique qui causait toutes les terreurs, et cette morale inflexible, sans compassion pour la faiblesse, sans notion de pardon, qui cachait, sous son écorce de dureté, bien des hypocrisies. Ces points il les attaqua en eux-mêmes, sans mélange de rancune, hors du rapetissement qui prend les questions présentées dans des querelles personnelles. C'est par ces coups portés à la doctrine que Burns mérite surtout d'être placé au nombre de ceux qui contribuèrent à l'émancipation de l'esprit écossais, pendant le XVIIIe siècle.
Soudain, dans le propre langage du pays, on entendit quelqu'un qui parlait à Satan non seulement sans crainte mais encore avec une sorte de camaraderie et de cordialité familières. C'était Burns qui avait conversation avec lui! On n'avait jamais entendu parler du diable sur ce ton. C'était une épître charmante, enjouée, toute pleine de raillerie, de bonne humeur, avec un grain d'amitié, tout comme si les deux causeurs avaient été compères et compagnons, prêts à faire route, bras dessus bras dessous. Voici que quelqu'un se moque de Satan, le tourne en ridicule, le plaisante, le nargue, tout comme on fait d'une personne dont on n'a pas peur. Et c'est peu encore! Voici qu'il l'admoneste, lui dit qu'il est méchant garçon depuis assez longtemps, et finit par lui donner de bons avis, lui conseille de se convertir. C'est à quoi les Théologiens n'avaient jamais pensé; c'est cependant une idée bien simple et qui arrangerait fameusement les choses. Sur le coup, ce dut être une stupeur et presque une indignation comme devant un blasphème et une hérésie. Car pour beaucoup, même d'aujourd'hui, dire du bien du diable c'est une abomination aussi grave que de dire du mal de Dieu. Jack Russell et la Vieille Lumière en durent prédire de belles. Il y avait assurément beaucoup de bravoure d'esprit et de hardiesse de conduite à faire une pareille pièce.
Et cependant comment résister? La pièce était charmante, si franchement gaie, un si heureux mélange de crânerie, de bonhomie, de bonne humeur et de moquerie, qu'elle devait rassurer ceux qui la lisaient. Et le fait est qu'avec la curieuse puissance de conduite et d'entraînement qu'ont les poésies de Burns, celle-ci vous mène du tremblement, où ses lecteurs devaient se trouver d'accord avec lui, au badinage où ils devaient se trouver étonnés de prendre part.
Ô toi, quel que soit le titre qui te convient, Vieux Cornu, Satan, Nick ou Fourchu, Qui, dans cette caverne effrayante et pleine de suie, Enfermé sous les écoutilles, Éclabousses le cuvier à soufre, Pour échauder de pauvres misérables!
Écoute-moi, vieux Pendard, un instant, Et laisse tranquilles ces pauvres corps damnés; Je suis sûr que cela ne fait guère plaisir Même au diable De battre et d'échauder de pauvres chiens comme moi, Et de nous entendre piailler.
Grand est ton pouvoir et grande ta renommée; Ton nom est connu et célèbre au loin; Et bien que ce trou enflammé soit ta demeure, Tu voyages partout; Et ma foi, tu n'es ni lent, ni boiteux, Ni timide, ni paresseux.
Tantôt errant comme un lion rugissant, Tu cherches ta proie dans les trous et dans les coins; Tantôt volant sur la tempête aux fortes ailes, Tu découvres les églises; Tantôt, regardant dans les cœurs humains, Invisible, tu guettes.
J'ai entendu ma vénérable grand'mère dire Que dans les gorges solitaires, tu aimes à errer; Ou que là où les vieux châteaux ruinés, grisâtres Font des signes à la lune, Tu épouvantes la route du voyageur nocturne; D'un murmure fantastique.
Quand le crépuscule appelait ma grand'mère À dire ses prières, brave honnête femme! Souvent derrière le foin, elle t'a entendu bourdonner D'un bourdonnement effrayant; Ou passer, en froissant les feuilles des sureaux Avec un lourd soupir.
Il raconte que lui-même, une nuit d'hiver sombre et venteuse, quand les étoiles lançaient leurs rayons de côté, il l'a aperçu, de l'autre côté de l'étang, sous la forme d'un paquet de roseaux. Le bâton trembla dans sa main et ses cheveux se dressèrent sur sa tête, quand il le vit s'envoler comme un canard, d'un vol sifflant. Il lui rappelle, d'un ton moitié sérieux et moitié moqueur, toutes ses fredaines, depuis le moment où il a troublé dans l'Eden la première paire d'amoureux. Il se moque de lui et il lui dit qu'il saura bien lui échapper au dernier moment:
Et maintenant, vieux Fourchu, je sais bien que tu penses Que les escapades et les buveries d'un certain barde, En quelque heure fâcheuse, l'enverront d'un bon pas À ton trou noir; Mais, ma foi! il tournera lestement le coin Et se moquera de toi!
Enfin il finit d'un ton paternel, en lui donnant de bons avis, en lui conseillant de se convertir:
Et il le quitte après cette petite admonestation. Il faut se rappeler l'horreur des Écossais pour le démon, leur croyance à son intervention continuelle, à sa présence dans leur vie; il faut se rappeler les prédications dont nous parlions plus haut pour comprendre l'originalité et la bravoure d'une pièce comme celle-ci, pour comprendre aussi son succès. Plus d'un que l'idée du Méchant tenait lié dans l'épouvante, dut écouter avec soulagement ces strophes qui traitaient le diable avec insouciance, comme un être plus ridicule que dangereux; et plus d'un, en rentrant le soir, assailli aux passages noirs des routes par la crainte de le voir surgir, dut se rassurer en se fredonnant les couplets du poète:
Mais, ma foi! il tournera lestement le coin Et se moquera de toi!
De même, il faut se rendre compte de la dureté de la morale puritaine, repenser aux jugements inflexibles dont elle frappait toutes les actions, à l'implacable condamnation dont elle accablait les moindres fautes, pour admirer, en la replaçant dans l'austérité environnante, son Adresse aux très Vertueux. C'était une nouvelle chose, dans une petite paroisse de campagne, à cette époque, que ce plaidoyer plein de compassion attendrie pour la faiblesse humaine et, en même temps, que cette façon, la seule juste, de mesurer les fautes aux tentations de la nature ou des circonstances. Nulle part on n'a mieux exprimé cette indulgence, que la sympathie pour l'homme a rendue maintenant commune, mais qui n'a jamais trouvé une forme plus humaine, plus portative, pour ainsi dire, plus propre à devenir la devise du mélange de défiance et de bonté, avec lequel seulement nous devons nous permettre de juger les autres. S'adressant aux rigides, il leur disait:
Oh! vous qui êtes si bons vous-mêmes, Si pieux et si saints Que vous n'avez rien à faire qu'à noter et compter Les fautes et les folies de votre voisin! Vous dont la vie est comme un moulin bien allant, Fourni d'une eau abondante; La trémie pleine tourne toujours Et toujours le clapet fait son bruit.
Écoutez-moi, vous, vénérable cohorte, Je suis l'avocat de ces pauvres mortels Qui fréquemment passent la porte de la calme Sagesse, Pour aller au portail de l'étourdie Folie; Oui, au nom de ces écervelés et de ces insouciants, Je voudrais ici proposer une défense, Pour leurs malheureux tours, leurs noires fautes, Leurs défaillances et leurs infortunes.
Vous comparez votre état au leur, Et vous frissonnez de les rapprocher; Mais jetez, un moment, un regard juste, Qu'est-ce qui fait la grande différence? Défalquez ce que le manque d'occasions a donné À cette pureté dans laquelle vous vous enorgueillissez, Et, (ce qui souvent est plus que tout le reste) Votre meilleur art de dissimuler.
Pensez, quand votre pouls maté Donne de temps en temps une secousse, Quelles fureurs doivent convulser les veines De celui dont le pouls sans répit galope! Avec bon vent et la marée en poupe, Vous filez tout droit au large; Mais faire voile contre l'un et l'autre, Cela fait étrangement louvoyer.
Voyez la Sociabilité et la Jovialité s'asseoir, Joyeuses et sans défiance, Jusqu'à ce que, défigurées, elles deviennent La Débauche et l'Ivrognerie: Oh! si elles pouvaient s'arrêter à calculer Les éternelles conséquences, Ou bien, pour parler d'un enfer que vous craignez plus, La maudite, maudite dépense.
Vous, hautes, fières, vertueuses dames, Ficelées droites dans vos corsets pieux, Avant d'injurier la pauvre Fragilité, Supposez les cas renversés: Un gars chèrement aimé, une occasion câline, Une inclination traîtresse; Mais, laissez-moi le murmurer à votre oreille, Peut-être que vous n'êtes pas une tentation.
Et la pièce, dépouillant brusquement son air ironique, se termine, comme il arrive souvent à la fin des morceaux de Burns, par deux strophes d'une gravité éloquente, pleines de la substance de bien des sermons.
Examinez donc avec bonté, votre frère, l'homme, Avec plus de bonté encore, votre sœur, la femme; Encore qu'ils puissent aller un peu de travers, S'égarer en chemin est chose humaine; Un point reste toujours grandement obscur, Le motif pour quoi ils agissent ainsi; Et il est tout aussi difficile de marquer Jusqu'à quel degré peut-être ils se repentent.
Ceci était plus qu'une correction d'elder. C'était une protestation très claire et délibérément jetée contre cette sévérité pharisaïque qui ne connaissait ni atténuation, ni rachat des fautes, contre cette morale toute de réprobation et d'exorcisme, sans nuances ni limites, qui condamnait d'un coup, en bloc et à toujours. C'était, vers la fin, mieux encore. C'était une voix d'indulgence et de pardon. Il y avait bien longtemps que cette voix-là n'avait été entendue, au milieu de ces paroles d'airain et de fer. Sans doute, on discerne dans cette pièce, sous couleur de plaidoyer général, une défense pour soi-même; et l'auteur avait besoin de la mansuétude de jugement qu'il réclamait pour tous. Mais qu'est-ce que la lutte contre les préjugés et les abus sinon un front de poussées sur les points où il nous blessent; seraient-ils jamais détruits s'ils n'étaient combattus par ceux-là qu'ils font souffrir? Il n'en existait pas moins que l'attaque était complète et ouverte, et qu'elle portait sur les endroits vitaux de la doctrine. Sans le savoir, Burns continuait, dans cette région, le travail entrepris par Hutcheson, et collaborait à une même émancipation. Et, en ce qui regarde Burns particulièrement, il n'en était pas moins vrai que, par la logique et les meilleures aspirations de son esprit, il était sorti graduellement des altercations et des ripostes personnelles pour faire du débat la défense d'une idée généreuse.
Ma petite Muse, fatiguée de mainte chanson Sur les robes et les rabats et les graves bonnets noirs, Est devenue tout alarmée, maintenant qu'elle l'a fait, De peur qu'ils ne la blâment, Et qu'ils ne lancent leur saint tonnerre sur elle, Et qu'ils ne l'anathématisent.
J'avoue que ce fut téméraire et assez imprudent, Pour moi, pauvre poétaillon rustique, De me mêler d'une bande si puissante Qui, s'ils me connaissent, Peuvent aisément, d'un simple petit mot, Lâcher l'enfer sur moi.
Il avait beau se tenir; dès qu'il parlait d'eux, la colère lui remontait à la gorge et il repartait de plus fort. Dans cette même pièce, à deux pas de ces regrets, il reprenait de plus belle:
Ô Pope, si j'avais les dards de ta satire Pour donner à ces chenapans leur dû, J'arracherais leurs cœurs pourris et creux, Et je crierais bien haut Leurs jongleries, leurs filouteries, leurs ruses Pour tromper la foule.
Dieu sait que je ne suis pas ce que je devrais être, Que je ne suis pas même ce que je pourrais être, Mais j'aimerais vingt fois mieux être Tout net un athée, Que de me cacher sous les couleurs de l'Évangile, Comme sous un écran.
Un honnête homme peut aimer un verre, Un honnête homme peut aimer une fillette, Mais la basse vengeance, la fausse malice, Il les dédaigne toujours, Et aussi de crier son zèle pour les lois de l'Évangile, Comme quelques-uns que nous connaissons.
Ils ont la religion à la bouche, Ils parlent de merci, de grâce, de vérité, Pourquoi? pour donner du champ à leur méchanceté, Contre un pauvre diable, Et le pourchasser, par delà droit et pitié, Jusqu'à la ruine.
C'étaient là de bien dangereuses paroles. On les sent encore vibrer de colère sourde et d'indignation. Elles permettent de concevoir les orages de haine et de rancune qui grondèrent dans le cœur de Burns pendant ces mois-là.
Toutes ses pièces anti-cléricales sont ramassées dans l'étendue d'un an et demi environ. Sauf une seule l'Alarme de l'Église, composée beaucoup plus tard, et due à un de ces moments de vie rétrospective qui transportent les hommes en arrière, elles appartiennent à la période de Mossgiel, et la plupart à l'année 1785. Mais Burns garda de ces aventures une rancune contre le clergé et chaque fois qu'il trouva l'occasion de glisser dans ses poèmes une méchanceté ou une insolence à son adresse, il n'y manqua jamais. C'était un souvenir de l'escabeau de pénitence.[Lien vers la Table des matières.]
II. LE FLOT DE POÉSIE. — LA VISION.
Au courant de cette lutte contre le clergé, au milieu de ces troubles de colère, d'indignation et de rancune, sa vocation littéraire, d'un très beau mouvement et par une ascension assurée, se dégageait et se manifestait de telle façon qu'il fallait bien qu'elle devînt claire à tous les yeux. Après tant d'années de lectures, d'essais, d'observations, après une si longue et si opiniâtre préparation, ce trésor accumulé allait enfin s'ouvrir; les riches ressources et les économies prolongées de cet esprit se répandre tout à coup. Et au fur et à mesure de cette production, il n'est pas sans douceur de le voir prendre conscience de son génie, de voir son ambition, après des hésitations et des tâtonnements, d'abord mesurée et indécise, s'affermir, se hausser et regarder en face l'entreprise et l'effort.
Jusqu'au moment où il entra à la ferme de Mossgiel, Burns avait, somme toute, peu produit et rien de très important. Une vingtaine de chansons sur les fillettes dont il avait été amoureux, quelques paraphrases de psaumes, la ballade de Jean Grain d'Orge, quelques fragments inachevés, la Mort et les dernières paroles de la pauvre Mailie, composaient son bagage. Le tout tient en quelques pages et, sauf quelques-unes des chansons, n'est pas essentiel à sa gloire. Si l'on répand cela sur une dizaine d'années, on a un bien petit tas pour chacune. C'étaient, en outre, des pièces tout accidentelles, faites sur une occasion personnelle et qui avaient assurément demandé moins de travail à Burns que certaines de ses lettres. L'ensemble n'indique pas la volonté de produire, et aucune de ces pièces n'est en soi un effort bien sérieux. Mais les choses ne tardèrent pas à changer, peu après l'installation à Mossgiel. Son œuvre littéraire partit comme un flot, abondante, pressée, copieuse, rapide et d'une perfection achevée.
Elle préluda tout à fait à la fin de 1784, vers le mois de novembre, avec l'Épître à Rankine, la Bienvenue du Poète à son Enfant illégitime et la pièce satirique des Deux Pasteurs, pour commencer vraiment en janvier 1785. Pendant l'année 1785 et les premiers mois de 1786, vinrent, en une succession rapide, presque toutes les pièces qui constituent sa gloire, le fameux volume de Kilmarnock en entier. De janvier à la fin de mars, parurent l'Épître à Davie, la Prière du Saint Homme Willie, la Mort et le Docteur Hornbook; le 1er avril, la première Épître à Lapraik; le 21 avril, la seconde; en mai l'Épître à William Simson le maître d'école, avec ses jolis passages sur la poésie écossaise; en août l'Épître à John Goldie; en septembre la troisième Épître à Lapraik et l'Épître au Révérend Mac Math; en octobre la seconde Épître à Davie. C'est la période de ces charmants poèmes, familiers, alertes, gais, souvent pleins de détails biographiques, qui imitent et dépassent les modèles qu'en avait donnés Allan Ramsay. À partir de ce moment la production se presse encore; en même temps elle s'anoblit et s'élargit. Chaque semaine, presque chaque jour, en ces quelques mois fructueux, donne une pièce. Les chefs-d'œuvre se succèdent; on peut dire que Burns serait immortel rien qu'avec ce qu'il a écrit pendant les deux mois de novembre et de décembre 1785. Cette série s'ouvre par la fameuse pièce de la Veillée de la Toussaint; l'admirable et tendre pièce à la Souris est aussi de novembre; puis viennent l'une sur l'autre, l'Adresse au Diable, le Breuvage Écossais et surtout ces deux morceaux de premier ordre le Samedi soir du Villageois et la plus étonnante, à nos yeux, de toutes ses créations, sa cantate des Joyeux Mendiants. Telle était sa fécondité à ce moment qu'il laissait ses œuvres sans en prendre souci et que cette cantate fut oubliée, presque perdue et ne parut qu'après sa mort. Le jour de l'an de 1786 c'est le Salut matinal de bonne année du vieux fermier à sa vieille jument Maggie, une poésie pleine du sentiment des bêtes. Pendant les premiers mois de l'année, ce sont, coup sur coup, les Deux Chiens, le Cri et la Sincère Prière de l'Auteur aux Représentants Écossais à la Chambre des Communes, à propos d'un acte sur les distilleries écossaises, l'Ordination, la jolie Épître à James Smith, avec sa vaillante philosophie et sa crânerie, cette admirable et noble pièce de la Vision qui est comme le couronnement et la consécration de toute cette fécondité, l'Adresse aux très Vertueux, la Sainte Foire, peut-être sa plus forte peinture de mœurs; la célèbre ode à la Pâquerette est du mois d'avril. Puis s'entassent immédiatement une suite de pièces mélancoliques et désespérées qui correspondent à des angoisses de cœur: à la Ruine, Lamentation occasionnée par l'issue infortunée de l'Amour d'un Ami, le Désespoir. Arrivent alors la sage et virile Épître à un Jeune Ami, qu'on comparerait presque pour la sagesse pratique aux conseils de Polonius à son fils; enfin l'Adresse à Belzebud, le Songe, la Dédicace à Gavin Hamilton, l'Épitaphe d'un Barde. Avant le mois de mai 1786, tout un volume était écrit, dont il n'existait, pour ainsi dire, rien en janvier 1785. Cette production était entassée en quinze mois. Si on place, dans les interstices de ces pièces capitales, des chansons, des épitaphes, des épigrammes, des billets poétiques, d'autres morceaux divers de moindre importance; si on considère qu'il y a, dans ce flot, des satires, des élégies, des tableaux de mœurs, des pièces d'une moralité et d'une noblesse incomparables, des cris de douleur, des épîtres familières, de tout enfin, on comprendra l'étonnement que cause à ceux qui l'étudient de près cette merveilleuse explosion de poésie. Les printemps tardifs, où les sèves longtemps contenues éclatent soudain de toutes parts et à toutes les branches, ont seuls de pareilles frondaisons.
On comprend que, pour fournir en un temps si court une pareille abondance de vers, il fallait qu'il fût continuellement en état de poésie. C'était en effet sa façon d'être habituelle; il la portait dans tous les moments et dans toutes les occupations de toutes ses journées.
Sa tête était toujours en animation et en travail de poésie, tantôt avec volonté, tantôt, comme disent les théologiens, par une activité indélibérée. L'inspiration fermentait et fumait en lui sans trêve.
Et quelle chose plus faite pour faire naître de l'admiration et de la sympathie que de le voir composer? C'est pendant son travail, au milieu des corvées d'une ferme, en face des soucis qui commençaient à assaillir les deux frères comme ils avaient assailli le père, qu'il poursuit ses strophes. Il ne distrait pas une heure de son métier. Tantôt, c'est le soir, après avoir semé toute la journée et donné aux chevaux leur avoine pour la nuit qu'il se met à écrire, le corps brisé. Sa pauvre muse, c'est-à-dire sa tête, lasse aussi, résiste, réclame un peu de sommeil. Il faut qu'elle obéisse.
Tandis que les vaches fraîchement vêlées beuglent au piquet, Et que les chevaux fument à la charrue ou à la herse, Sur le bord du crépuscule, je prends cette heure-ci, Pour reconnaître que je suis débiteur Du vieux Lapraik, au cœur honnête, Pour sa bonne lettre.
Excédée, endolorie, les jambes lasses D'avoir jeté du blé par dessus les sillons, Ou distribué aux bidets Leur picotin de dix heures, Ma pauvre muse plaide tristement et demande Que je n'écrive pas.
L'insouciante, la surmenée, la pauvrette Est, en ses meilleurs jours, indolente et un peu paresseuse, Elle me dit: «tu sais, nous avons été si occupés Depuis un mois et davantage, Qu'en vérité ma tête est tout étourdie Et un peu endolorie.»
Ses sottes excuses me mirent en colère: «Sur ma foi, dis-je, petite sotte, chipie, J'écrirai et j'écrirai un bon coup, Cette nuit même. Ainsi tâche de ne pas faire affront à notre métier Et de rimer droit.»
Et j'ai pris mon papier en un clin d'œil. Et crac! ma plume plonge dans l'encre, Je dis: «avant que je ferme l'œil, Je fais vœu de finir ma lettre. Et si tu ne veux pas la tinter en cliquetis, Par Jupiter, je récrirai en prose.»
D'autres fois, il profite d'une après-midi de pluie qui empêche de rentrer les grains. On est au moment de la moisson:
Mais pendant qu'il écrit, le vent a monté, et voici qu'il est en train de culbuter les gerbes; il faut courir, aller donner un coup de main pour les redresser, car la nuit tombe. L'épître se tirera d'affaire comme elle pourra:
Mais voici nos gerbes renversées par la rafale, Et voici que le soleil clignote à l'Ouest, Il faut que je coure rejoindre les autres, Et que je quitte ma chanson; Ainsi je sous-signe en hâte Votre: Rob le vagabond[237].
Il arrive qu'il prend un instant sur le lieu même du travail et qu'il profite d'une averse qui oblige les moissonneurs à se réfugier derrière les gerbes; il improvise une épître achevée de forme et toute nourrie de pensée:
Au fur et à mesure qu'il produisait, il prenait conscience de son génie et de sa vocation. Peu à peu il entrevoyait un but à sa vie, un but qui resta confus et souvent fut obscurci, mais d'où lui vinrent ses meilleures clartés. La pensée d'être poète s'établissait en lui, non pas poète européen, un poète qu'on lirait aux quatre coins du globe; pas même poète anglais; pas même poète écossais. Son ambition était beaucoup plus circonscrite. Pendant longtemps, toujours peut-être, à l'époque de sa grande production très sûrement, il ne songea qu'à être un poète local, il n'eut d'autre visée que de chanter le canton qu'il habitait. Son vœu le plus élevé était que le coin de pays qu'il chérissait eût aussi ses louanges quand d'autres districts de l'Écosse avaient les leurs; que les sites et les mœurs de Kyle eussent leur place dans la poésie populaire. À ses plus hauts moments, il prononçait les noms d'Allan Ramsay et de Fergusson. Sauf le génie, il a été un de ces mille poètes qui célèbrent les mérites de leur canton. Il y a un vers de Keats qui semble avoir été fait pour lui. Dans une de ces pièces où ce charmant esprit refaisait d'instinct la vie des anciens Hellènes, il parle de ces poètes qui moururent
Il avait compris, par la divination qu'il a quelquefois, l'origine toute locale de quelques-unes des plus vastes œuvres de la Grèce. Il en fut exactement ainsi de Burns. Il n'a songé qu'à être le poète d'un «petit clan». Ce fut cette ambition, et non une autre, dont on peut suivre dans son esprit l'entrée et l'affermissement.
Elle avait apparu dès la première manifestation de la poésie en lui, et on a vu que son ami Brown lui avait donné à Irvine des encouragements qui n'avaient pas été vains. Il est probable qu'elle avait peu à peu progressé dans la période de maturation qui avait suivi le retour d'Irvine. On la voit pour la première fois se montrer avec une netteté qui ne laisse plus de doute, dans le Journal qu'il avait commencé à tenir à Lochlea et qu'il continua pendant un peu de temps à Mossgiel. L'ambition y est, cette fois, bien marquée et précisée dans son existence et dans ses bornes.
Quelque plaisir que je prenne aux ouvrages de nos poètes écossais, en particulier de l'excellent Ramsay et du plus excellent Fergusson, cependant je souffre de voir d'autres régions de l'Écosse, leurs villes, rivières, bois, prairies, etc., immortalisés dans des œuvres si célèbres, tandis que ma chère contrée natale, les anciens bailliages de Carrick, Kyle et Cunningham, fameux dans les temps anciens et modernes par une race d'habitants brave et guerrière; une contrée où la Liberté civile et surtout la Liberté religieuse ont toujours trouvé leur premier soutien et leur dernier asile; une contrée qui a été le berceau de maints Philosophes, Soldats et Hommes d'État illustres, et le théâtre de maints importants événements de l'histoire d'Écosse, particulièrement d'un grand nombre des exploits du Glorieux Wallace, le sauveur de la patrie; tandis que cette contrée, dis-je, n'a jamais eu un poète écossais de quelque éminence, pour faire que les fertiles rives de l'Irvine, les bois romantiques et les scènes solitaires de l'Ayr, et la source saine et montagneuse, le cours sinueux du Doon deviennent les émules du Tay, du Forth, de l'Ettrick, de la Tweed, etc. C'est un regret auquel je serais heureux de porter remède, mais hélas! Je suis trop au-dessous de cette tâche, en génie natif et en éducation.
Ce n'est encore là qu'une ambition rêvée plus que tentée, qui inspire plutôt le regret que l'effort. Par degrés cependant elle se dégage et se fortifie. On en saisit très bien les progrès. Dans la première Épître à Lapraik, écrite au commencement d'avril de cette mémorable année de 1785, elle reparaît, modeste encore. Cependant Burns n'est plus qu'à deux doigts de se donner à lui-même le nom de poète:
Je ne suis pas poète en un sens, Mais juste un rimeur, comme cela, au hasard, Et sans prétendre à la science; Et, après tout, qu'importe! Chaque fois que ma muse me fait une œillade, Je la fais tinter.
Tous vos critiques peuvent hausser le nez Et dire: «Comment pouvez-vous prétendre, Vous qui connaissez à peine vers de prose, À écrire une chanson?» Mais, avec votre permission, mes savants amis, Vous avez peut-être tort.
Qu'est tout votre jargon de vos écoles, Vos noms latins pour cuillers et tabourets? Si l'honnête nature vous a créés sots, Que vous servent vos grammaires? Vous auriez mieux fait de prendre une bêche, des outils, Ou un marteau à casser les cailloux.
Une troupe d'imbéciles ternes et pédants Se brouillent la tête aux classes de collège; Ils y entrent veaux, ils en sortent ânes, À dire la vérité, Et puis ils pensent grimper le Parnasse, Au moyen du Grec.
Donnez-moi une étincelle d'un feu naturel, Voilà toute la science que je désire; Alors, bien que je peine à travers flaques et boues, À la charrue on au chariot, Ma muse, quoique pauvrement vêtue, Pourra toucher le cœur.
Il y a encore bien de l'hésitation et de la crainte dans cette sortie contre les savants. On sent qu'il s'est fait à lui-même les objections qu'il réfute. Elles ne lui sont pas venues sans lui causer un peu de dépit et d'impatience. Il s'en débarrasse avec brusquerie, en prenant l'offensive et en affirmant la supériorité d'une étincelle de génie naturel sur l'huile de toutes les lampes de collèges. «Je suis trop au-dessous de cette tâche en génie natif et en éducation» avait-il écrit. Qu'importe l'éducation? Et voilà la moitié de l'obstacle écarté.
En effet, un mois après, le ton a beaucoup changé. Sans doute, Robert Burns ne se compare pas aux poètes écossais célèbres, à ceux qu'il admire le plus. Il se tient encore à distance d'eux. Mais du moins, il est bien poète cette fois; et il chantera son cher district de Kyle. C'est une résolution prise. Le rêve lointain qu'il faisait dans son journal, le chagrin qu'il éprouvait de n'avoir ni le génie ni l'instruction pour le réaliser, ont disparu. Il avait déjà reconnu que le savoir n'y était pour rien et écarté cet obstacle-là. Il comprend maintenant qu'il possède l'étincelle. Dans un mouvement fier, il déclare que Coila (c'est le nom de la personnification de Kyle) aura désormais ses poètes et ses louanges. Il en prend l'engagement dans une suite de strophes vraiment charmantes. Elles sont aussi pleines de bonne grâce, de belle humeur et de confiance tranquille, que celles du mois précédent étaient agressives et âpres. C'est qu'il déchirait alors, avec colère, la dernière objection, et qu'aujourd'hui son parti est pris.
Mais, cette réserve faite, il le promet, il ose l'affirmer, sa contrée aura ses poètes et un de ces poètes sera lui-même.
L'antique Coila peut tressaillir de joie, Elle a désormais ses propres poètes, Des gars qui n'épargneront pas leurs chansons, Mais qui chanteront leurs lais, Jusqu'à ce que les échos redisent tous Ses louanges bien chantées.
Pas un poète ne pensait qu'elle valût la peine Qu'on montât son nom en style mesuré: Elle gisait comme une île inconnue Près de la Nouvelle-Hollande, Ou bien là où les Océans aux chocs farouches bouillonnent Au sud de Magellan.
Ramsay et le fameux Fergusson Ont donné au Forth et à la Tay un coup d'épaule; La Yarrow et la Tweed, en mainte mélodie, Résonnent par toute l'Écosse; Tandis que l'Irvine, le Lugar, l'Ayr, le Doon, Personne ne les chante.
L'Ilissus, le Tibre, la Tamise et la Seine Glissent doucement en maint vers mélodieux; Mais, Willie, emboîtez-moi le pas, Redressez votre crête, Nous ferons si bien que nos rivières et ruisseaux luiront Autant que les autres.
Nous chanterons de Coila les plaines et les collines, Les moors d'un brun rouge sous les clochettes des bruyères, Ses rives, ses pentes, ses cavernes, ses gorges, Où le glorieux Wallace Souvent remporta le succès, dit l'histoire, Sur les gars du sud.
Au nom de Wallace, quel sang écossais Ne bouillonne pas comme une marée de printemps? Souvent nos indomptables pères ont marché Aux côtés de Wallace, Poussant toujours en avant, chaussés de sang, Ou sont morts glorieusement.
À partir de ce moment son activité redouble. Ce qu'il avait déjà produit lui a inspiré la confiance qu'il vient d'exprimer, et cette confiance à son tour stimule sa production. C'est dans les mois qui suivent que s'accumulent les unes sur les autres ses œuvres capitales: la Veillée de la Toussaint, à une Souris, les Joyeux Mendiants, le Samedi soir du villageois, l'Adresse au Diable, le Salut de bonne année du fermier à sa jument, les Deux chiens, l'Ordination, et des chansons et des épîtres, tout cela vient à la suite de cette déclaration. Si bien qu'un beau jour, il reconnaît qu'il a un peu de génie naturel.
En sorte que de la phrase: «Je suis trop au-dessous de cette tâche en génie natif et en éducation» il ne reste plus rien désormais. Que de chemin parcouru en un an et quelques mois, car l'extrait du journal était du mois d'août 1784 et cette strophe est du début de 1786. Le vœu lointain s'est changé en ambition, l'ambition en effort, l'effort en confiance. Tous les degrés ont été gravis jusqu'à la pleine possession de soi-même et la fierté de son œuvre.
Enfin, après tant de mois de doutes, d'appréhensions, d'examens intimes, de tentatives, le jour de la claire révélation arriva, le jour de la récompense, un jour mémorable, où la déesse si longtemps adorée descendit, posa la main sur l'épaule du poète et son sourire sur son front. Oui! un jour, la chambre, la pauvre chambre nue s'emplit de clarté et une forme céleste apparut qui le salua poète et lui donna le rameau vert que les âges ne flétriront pas. C'était la consécration, la couronne de sa vie. Cette vision nous a été révélée dans un récit charmant de simplicité, de mesure et de bonne grâce, et en même temps si plein de franchise et de brave orgueil qu'il est à la fois très familier et très élevé et qu'on ne peut rien imaginer qui soit plus vrai.
Il venait de rentrer fatigué d'avoir brandi le fléau toute la journée, à l'heure où le soleil fermait son regard au fond d'un horizon neigeux. Il s'était assis tout pensif dans la chambre de derrière de la ferme pour se reposer; il était triste et accablé et «ce qui l'entourait était propre à accroître sa tristesse. Il se mit à regarder la fumée du foyer qui emplissait le vieux cottage d'argile, et faisait tousser; à écouter les rats qui couraient dans la toiture. Ce sont des heures qui entraînent l'esprit vers la mélancolie ou le passé, ce qui souvent est tout un. C'était sûrement tout un pour lui. Il se mit à songer au temps perdu, à sa jeunesse dépensée, aux occasions échappées; il prêta l'oreille à ce chœur de reproches qui court et crie derrière nous.
Dans cet air chargé de suie et de fumée, Je regardai en arrière, je réfléchis au temps perdu, Comment j'avais passé ma fleur de jeunesse, Sans rien faire Qu'enfiler des balivernes ensemble par des rimes, Pour faire chanter des sots.
Rencontre singulière: c'est, presque dans les mêmes termes, la plainte du pauvre Villon:
Mais en ce soir d'hiver où les reproches lui bourdonnaient dans la tête, il n'en était pas là. Sur le moment, il se fâche, il s'emporte contre lui-même, il se dit des injures, lève le poing tout prêt à faire quelque serment imprudent de ne plus rimer:
Je m'agitai, murmurant «imbécile, idiot», Et je levai en l'air ma main durcie, Pour jurer par le toit semé d'étoiles, Ou par quelque antre serment imprudent, Que désormais je serais à l'abri des rimes, Jusqu'à mon dernier souffle.
Les paroles funestes lui viennent, quand tout à coup quelque chose d'extraordinaire se passe. La porte s'ouvre et une femme apparaît. Les strophes qui annoncent l'entrée de la vision sont parfaites de grâce et de réalité; un autre poète aurait dépeint cette apparition sous la forme d'une allégorie, quelque chose comme une statue de monument public, très majestueuse et très banale. Mais Burns portait le vrai en ses moelles et ses extases elles-mêmes étaient faites de réalité. Aussi c'est une jolie fille qui lui apparaît, modeste, gracieuse et belle, mais, sous ses vêtements féeriques, vivante, une des filles bien prises du pays d'Ayr. Avec un jugement sûr, il a choisi le vrai symbole de sa poésie:
Quand, click! la ficelle tira le loquet, Et, dgi! la porte alla frapper le mur, Et je vis, à la flamme de mon foyer Toute brillante maintenant, Une jeune fille étrangère, bien prise, jolie, M'apparaître en plein.
Vous ne doutez pas que je retins mon souhait; Mon jeune serment à moitié formé fut étouffé; Je regardais effaré, comme si j'avais été effrayé Dans quelque gorge sauvage, Quand, doucement, comme la modeste vertu, elle rougit Et elle entra.
Des branches de houx, vertes, minces, avec leurs feuilles, Étaient tordues gracieusement autour de son front; Je la pris pour quelque muse écossaise, D'après cet emblème, Venue pour arrêter ces vœux imprudents Qui eussent été vite brisés.
Une expression légère, sentimentale, Était fortement marquée sur sa face, Une grâce rustique, farouche et fine, Brillait sur elle, Ses yeux, même fixés dans le vide, Brillaient clairement d'honneur.
Sa robe—en tartan brillant—coulait, descendait, Laissant voir simplement la moitié de sa jambe; Et quelle jambe! ma jolie Jane Seule aurait la pareille, Si droite, si effilée, si bien prise, si nette; Aucune autre n'en approchait.
On reconnaît bien là l'amateur de beauté féminine, qui ne peut se tenir, en voyant même sa muse, de regarder si elle a la jambe bien faite. Qui sait? Ces fous de poètes seraient peut-être moins épris de la gloire, si à l'origine les hasards du langage en avaient fait un mot masculin.
Par dessus sa robe de tartan, c'est-à-dire de cette étoffe quadrillée qui est l'élément principal du costume calédonien, la jeune inconnue porte un large manteau de couleur verdâtre, dont le lustre est moiré de lumières profondes et d'ombres. Il est orné de broderies étranges qui représentent le pays d'Ayr: on y voit des montagnes, des vagues qui marquent la côte, des fleuves, des villes. Il est parsemé en outre de scènes où figurent ceux qui ont illustré ou défendu ce coin de terre écossaise. En sorte que les plis changeants du manteau montrent tantôt une scène tantôt une autre, et font varier, avec les mouvements de celle qui le porte, les images dont il est brodé.
Tandis que le poète stupéfait la regarde, l'apparition s'adresse à lui. Elle répond du premier coup aux inquiétudes et aux amertumes dont il était assailli; ses paroles ont une douceur chaste et une autorité dont le poète se rend compte. Ce n'est déjà plus la fille au corps gracieux; en un instant, il en est venu à employer des mots qui ne connaissent plus que le respect.
Avec un songement profond, un regard étonné, Je regardais cette beauté qui semblait céleste: Un murmure, un battement de cœur me donnait témoignage D'une parenté secrète; Quand avec l'air d'une sœur aînée Elle me salua:
«Salut, mon poète, inspiré par moi, Vois en moi ta muse native, Ne te plains plus que ton lot soit dur Si pauvre et si humble! Je viens te donner la récompense Que nous autres accordons.»
Ensuite, elle lui révèle qui elle est. Non sans quelque longueur, elle lui explique qu'elle fait partie de ces bons génies qui allument, dans un pays, toutes les flammes nécessaires pour qu'il vive, se défende et jette son éclat. Les uns suscitent des soldats; les autres des hommes d'État; d'autres des inventeurs, des artisans; d'autres enfin des poètes. C'est à cette classe de génies qu'elle appartient et depuis longtemps elle veille sur son cher poète. Tout le discours qui suit alors devient admirable. Elle lui représente la vie qu'il a vécue. Les jours qu'il voyait tout à l'heure perdus, enlaidis, inutiles, repris par cette parole enchanteresse, repassent devant lui rehaussés, éclairés, dignes de lui, dignes d'elle. Il n'avait vu tout à l'heure que l'envers de sa propre vie; en voici le vrai côté, avec de belles et nobles images, avec son véritable sens. Il écoute dans le ravissement ces mots qui le raniment et le rassurent vis à vis de lui-même:
Coila est mon nom, Et je revendique ce district comme mien, Où jadis les Campbells, chefs illustres, Ont tenu la force et le pouvoir; J'ai vu poindre ta flamme harmonieuse À ton heure natale.
Avec des espoirs futurs, j'aimais à regarder Affectueusement tes petites façons enfantines, Ton rude ramage, ta phrase carillonnant En rimes inhabiles Allumées aux chansons simples et naïves D'autres temps.
Je t'ai vu rechercher la grève retentissante, Charmé par les mugissements des houles; Ou bien, quand les flocons accumulés du Nord Chassaient à travers le ciel, Je vis que la face blanchie de la farouche nature Frappait ton jeune regard;
Ou bien, quand la terre au vert manteau, profonde Et chaude, soignait la naissance de chaque fleurette, Et que la joie et la musique s'épandaient Dans tous les bois, Je l'ai vu contempler l'allégresse universelle Avec un amour illimité.
Quand les champs mûris et les cieux d'azur Appelaient le bruissement des faucheurs, Je t'ai vu déserter leurs joies du soir Et, solitaire, errer, Pour dissiper les mouvements qui gonflaient ta poitrine Dans ta pensive promenade.
Quand le jeune amour, aux rougeurs chaudes, fort, Aigu, vibrant, courut dans tes nerfs, Ces accents chers à ta bouche, Le nom de l'adorée, Je t'ai appris à les verser en chansons, Pour apaiser ta flamme.
J'ai vu le jeu affolé de ton pouls Désordonné le lancer dans ce sentier oblique du plaisir, Égaré par les météores luisants de la Fantaisie, Poussé par la Passion; Et pourtant la lumière qui te dévoyait Était, quand même, une lumière du ciel.
Je t'ai enseigné tes chansons qui dépeignent les mœurs, Les amours, les façons des simples paysans, Si bien que maintenant, sur tout mon vaste domaine, Ta renommée s'étend, Et que quelques-uns, l'ornement des plaines de Coila, Sont devenus tes amis.
Après ces éloges, avec une bonne grâce et une modestie qui sont un des côtés curieux de cette pièce, la marque de la fermeté d'esprit et de la clairvoyance de Burns envers lui-même, viennent des paroles qui mesurent et qui limitent le domaine du poète. Sérieuse, la Muse continue:
Tu ne peux apprendre, ni moi t'enseigner À peindre les paysages avec la lumière éclatante de Thomson; Ni à éveiller ces battements qui font fondre les âmes Avec l'art de Shenstone; Ni à répandre avec Gray un flot d'émotion Ardente sur les cœurs.
Cependant sous la rose sans rivales L'humble pâquerette fleurit suavement; Bien que le monarque des forêts, jette au loin Ses bras ombreux, Cependant la savoureuse aubépine croît verte, Plus bas dans la clairière.
Ne murmure donc pas, ne regrette donc rien, Efforce-toi de briller dans ton humble sphère, Et, crois-moi, les mines de Potosi Ni les attentions des rois Ne peuvent donner un bonheur qui surpasse le tien, Ô poète rustique.
Les dernières strophes sont admirables. D'un bond de pensée la Muse monte plus haut et arrive au sommet où l'on voit les origines communes et les rapports réciproques de l'esprit et du caractère. Ce n'est plus le poète local qu'elle rassure, c'est l'homme tout entier qu'elle exhorte; elle joint à ses encouragements un avertissement de noble morale, comme si elle considérait que, sinon l'innocence de la vie, du moins la noblesse des intentions est l'appui du talent, et comme si elle le prévenait que, en laissant détériorer son âme, il laisserait obscurcir son inspiration.
Pour te donner mes conseils en un seul, Entretiens toujours avec soin ta flamme harmonieuse, Sauvegarde en toi la dignité de l'Homme, D'une âme toujours droite; Et aie confiance que le Plan Universel Protégera tout le monde.
Et, porte désormais ceci—dit-elle avec solennité, Et elle noua le houx autour de mon front; Les feuilles luisantes et les baies rouges Frémirent bruissantes; Et, comme une pensée passagère, s'envolant, Elle disparut dans la lumière.
Si elle était arrivée comme une jeune paysanne revêtue par hasard d'un manteau magnifique, comme elle est transformée! elle s'éloigne vraiment déesse. Par un art subtil, cette Vision, qui pour sembler vraisemblable avait dû faire une entrée familière, s'est transfigurée en une lumineuse et bienfaisante protectrice. Le pauvre paysan qui s'est tout à l'heure laissé choir sur un escabeau, harassé de labeurs, de regrets et de soucis, est maintenant consolé, raffermi. Malgré tout, en dépit de tes fautes, pauvre Robert Burns, tu as bien fait! tu as choisi le vrai chemin! tu as abandonné la fortune pour la gloire. Et encore que tu aies fait saigner quelques cœurs—en quoi tu as failli surtout—rassure-toi même sur cela; tant de cœurs que tu consoleras plus tard feront que tu seras pardonné. Lève-toi donc et mène ta vie! Elle sera ce qu'elle voudra, elle n'aura pas été en vain. La déesse ne t'a pas trompé. Lève-toi donc, va, laboure, sème, fauche sous les grésils, les vents et les soleils, sois malheureux et quelquefois coupable; tu as désormais au front un rameau invisible.[Lien vers la Table des matières.]
III. LES ORAGES DU CŒUR. — JANE ARMOUR. — MARY CAMPBELL.
Cette puissante explosion contre la rigueur du clergé et l'hypocrisie de certains dévots, sa production littéraire, la conscience de son génie qui s'éveillait en lui, la fierté et l'ambition qui, à sa suite, entraient dans son âme et l'emplissaient de rayons, ne sont qu'une partie de son histoire pendant ces années qui foisonnent d'événements. Les aventures du cœur toujours tiennent une grande place dans sa vie; celles qui se sont succédé pendant son séjour à Mossgiel ont eu une telle influence sur sa destinée, et elles sont si étroitement liées à la naissance de plusieurs de ses plus belles pièces, que son sort resterait incompris et quelques-unes de ses œuvres inexplicables, si on n'étudiait avec détails ce curieux passage de l'histoire de ce cœur, pourtant si pleine de surprises.
Il est certain qu'il eut là comme ailleurs plusieurs de ces sous-intrigues d'amour dont parlait Gilbert. On en retrouve la trace dans ses vers: que ce soient des attendrissements de quelques jours ou de quelques heures comme dans les pièces à la jeune Peggy, la Fille de Ballochmyle; ou des rapports plus étroits et plus prolongés comme dans la pièce à Elisa. Il continuait son jeu de séducteur; il en indique lui-même la méthode et le danger dans des vers bien précis:
Ô laissez là les romans, jolies filles de Mauchline, Vous êtes plus en sûreté à votre rouet; Ces livres séduisants sont des appâts et des hameçons Pour des vauriens roués comme Rob Mossgiel; Vos beaux Tom Jones et vos Graudisson Font tourner vos jeunes têtes; Ils allument vos cerveaux, enflamment vos veines, Et alors vous êtes une proie pour Rob Mossgiel.
Méfiez-vous d'une langue douce et bien pendue, D'un cœur qui semble ressentir ardemment; Ce cœur sensible ne fait que jouer un rôle; C'est un art roué chez Rob Mossgiel, L'abord ouvert, les douces caresses Sont pires que des dards d'acier empoisonnés; L'abord ouvert, les douces caresses Ne sont que finesse chez Rob Mossgiel.
Juste un an après, dans la Vision qui est de Janvier 1786, il compare la jambe de la muse à celle de sa Jane, ce qui indique des progrès dans la liaison, et dans l'Adresse au Diable, il parle encore d'elle.
Ces quelques allusions et ces quelques strophes sont en somme peu de chose. Plus tard Burns composa pour Jane, devenue sa femme, quelques-unes de ses plus exquises et de ses plus caressantes chansons. Mais, dans ses commencements, cet amour fut peu fécond en poésie; comme un arbre tardif, il devait avoir sa vraie floraison dans l'arrière-saison.
Le mois d'avril 1786 est dans l'histoire de Burns un mois de torture et de démence. Lorsqu'il apprit l'abandon et la faiblesse de Jane, sa peine fut d'une véhémence inouïe, comme on pouvait l'attendre d'un homme chez lequel les moindres émotions étaient extrêmes. Ce fut d'abord de la stupeur, un engourdissement de la souffrance par la force du coup qui l'assénait. Mais c'était une nature trop puissante pour que cet accablement durât. Ce fut alors une tempête de désespoir et d'affliction qui l'emporta jusqu'aux rivages de la folie. Chaque fois qu'il a parlé de cette cruelle période de sa vie, il ne l'a jamais fait sans qu'un frisson de l'ancienne angoisse n'ait ressaisi son cœur; il en a gardé un souvenir analogue à celui que les marins gardent des heures où ils ont failli sombrer. Les images qui lui viennent sont toutes empruntées aux fureurs de l'Océan et suggèrent l'idée d'une barque en péril et sans boussole. Évidemment, il avait conservé la sensation d'une âme désemparée, affolée, à la merci des convulsions d'une formidable souffrance.
On a publié récemment, pour la première fois, une lettre où il retrace les phases de cette épreuve. Elle commence par une raillerie découragée de lui-même et de sa destinée, et par un récit de son amour enveloppé dans une plaisanterie brutale, presque grossière et douloureuse. Peu à peu cependant, il laisse tomber son rire; le style monte, grandit dans un mouvement où l'ironie passe encore mais comme emportée dans un tourbillon de colère; et la lettre se termine par de puissantes images de bouleversement et de chaos.
La plus belle des créatures de Dieu, la dernière et la meilleure! Maintenant tu es perdue.
Vous avez sans doute, Monsieur, entendu parler de mon histoire avec toutes ses exagérations—mais comme mes actions et mes motifs d'action sont particulièrement comme moi, et comme ce moi est particulièrement différent de tous les autres, je vous demande de m'accorder un moment de loisir et une larme inoccupée pour que je vous raconte mon histoire à ma façon.
Puis, avec une grande crudité de termes et toutes sortes de comparaisons à double entente et d'un goût douteux sur les escarpes, les contre-escarpes, les bastions et tous les détails d'un siège et d'un assaut de citadelle, il raconte qu'il avait pris ses précautions pour déjouer le mauvais vouloir de sa mauvaise fortune et rendre son mariage inévitable. Il laisse entendre qu'il n'a pas eu, tout le temps, d'autre chose en vue. On le prend ici sur le fait d'une de ces mille faiblesses secondaires qu'une première faute amène avec elle, et qui en sont les menues branches. Ce qu'il dit là est faux. Il cédait au besoin d'expliquer et de pallier son aventure. En réalité il n'avait jamais eu la pensée d'épouser Jane et le serment fait plus haut le prouve suffisamment. C'est le résultat fatal d'une de ces défaillances, qu'on est obligé de défendre contre elle le reste de sa vie et de la combattre, dans l'esprit de ceux surtout qui vous estiment, par des explications ou des atténuations qui déforment la vérité. Quand on fait un plaidoyer pour soi-même, on est exposé à tous les défauts de l'avocat et on perd les excuses qu'il a. Toute cette partie de lettre est mêlée d'un ricanement pénible et presque grossier. La seconde partie, où il parle de ce qu'il a éprouvé quand sa promesse fut rejetée, est vraiment, en dépit de ses comparaisons trop poussées, une terrible peinture de désespoir.
«Comment j'ai supporté tout cela? On peut seulement l'imaginer. Toutes les ressources de la description restent loin, loin en arrière. Il y a, en tout temps, une bonne part de folie dans la composition d'un poète, mais, dans cette occasion, j'étais sur dix parties, neuf parties et neuf dixièmes fou à lier. D'abord je demeurai figé dans une stupeur insensible, silencieux, sombre, comme la femme de Loth, changée en sel dans la plaine de Gomorrhe. Mais c'est surtout mon second paroxysme qui rend pauvre toute description. La débâcle de l'Océan arctique quand le retour du soleil dissout les chaînes de l'hiver et, détachant des montagnes de glace longuement accumulée, bouleverse avec des craquements affreux l'abîme écumant; des images comme celle-là donnent une faible idée de ce qu'était la situation de mon âme. Mes facultés enchaînées, tout d'un coup lâchées, mes passions affolantes s'élevant à une décuple fureur, passèrent par dessus leurs rives, avec une force impétueuse, irrésistible, balayant devant elles tous les obstacles et tous les principes. La Prudence était un appel inaperçu dans l'ouragan qui passe; la Raison un élan bramant dans les tourbillons du Maelström, la Religion un castor se débattant faiblement dans les chûtes rugissantes du Niagara. Je reniai le premier moment de mon existence; j'exécrai la faiblesse et la folie d'Adam pour ce présent, agréable à l'œil, mais exhalant le poison, qui l'avait ruiné et m'avait perdu; je suppliai les flancs de la nuit inanimée de se refermer sur moi et tous mes chagrins.
Une tempête naturellement se dissipe en soufflant. Mes passions épuisées retombèrent graduellement en un calme blafard et, par degrés, je suis rentré dans le chagrin assoupi par le temps d'un homme veuf qui, essuyant les pleurs décents, relève ses yeux usés par le chagrin pour chercher—une autre femme.
Mais ce n'est pas tout. Déjà les bassets saints, la meute à fornication, commencent à quêter la voie et je m'attends à chaque instant à les voir lâchés et à les entendre derrière moi donner de la voix. Mais comme je suis un vieux renard je leur donnerai des détours et des ruses et, bientôt, j'ai l'intention d'aller me terrer dans les montagnes de la Jamaïque.
C'est qu'effectivement la Kirk-Session avait déjà vent de toute l'aventure. Rien ne donne la sensation directe de la rapidité d'information et de l'inquisition de ces singuliers tribunaux comme les procès-verbaux où sont enregistrées les diverses phrases de l'histoire de Burns et de Jane Armour. Ce fut notre bonne fortune d'arriver à Mauchline au moment où le ministre de la paroisse, le Révérend Edgard, préparait ses études sur la vie religieuse en Écosse; et c'est un de nos bons souvenirs que le soir où, après avoir entendu une de ses substantielles conférences sur tout ce vieux monde disparu, nous découvrîmes, en feuilletant avec lui ces cahiers jaunis, ces souvenirs qui, à notre connaissance, paraissent pour la première fois dans une biographie du poète. Voici le début et les premiers indices:
Avril, le 2.—La session étant informée qu'on dit que Jane Armour, femme non mariée, est enceinte, et qu'elle a disparu de l'endroit où elle demeurait récemment pour aller résider ailleurs, la session pense qu'il est de son devoir de faire une enquête sur la vérité on la fausseté de cette rumeur.
Dans l'intervalle, elle charge deux de ses membres, à savoir James Lamie et William Fisher, d'aller entretenir, à ce sujet, les parents qui, elle l'espère, seront disposés à prêter leur concours à la session, comme cela est le devoir et comme il sied, et feront leur déclaration.
«Avril, le 9.—James Lamie expose qu'il a parlé à Mary Smith, mère de Jane Armour, qui lui a dit qu'elle ne soupçonnait pas sa fille d'être enceinte, que celle-ci était allée à Paisley pour voir ses parents et qu'elle ne tarderait pas à rentrer».
Petite modeste fleur, cerclée de cramoisi, Tu m'as rencontré dans une heure mauvaise, Il a fallu que j'écrase dans la poussière Ta tige mince: T'épargner maintenant n'est plus en mon pouvoir, Toi jolie perle.
Mais cette image, d'une mélancolie gracieuse, ne lui suffit pas; il y en a une seule qui rend ce qu'il y a de démesuré et de tourmenté dans son chagrin: c'est la plus complète image de l'impuissance de l'homme, toujours la même, celle qui est empruntée aux tempêtes de mer. Il s'est détourné de la donnée de la pièce et de la suite naturelle des comparaisons, pour introduire, de force, hors de sa place, l'image qu'il porte partout avec lui et dont il ne peut se débarrasser:
Tel est le destin de l'humble barde, Sur le rude Océan de la vie, sous une mauvaise étoile, Il est inhabile à consulter la carte Du savoir prudent, Jusqu'à ce que les houles l'emportent, Que les rafales soufflent dur, Et qu'il succombe[279].
Cet état d'esprit produisit toute une série de poèmes d'une teinte funèbre et dont les titres suffisent à indiquer les sujets: à la Ruine, Désespoir, Lamentation. Ils sont tous éloquents. La plupart sont très personnels et, comme il arrive souvent chez Burns, pleins de détails fournis par les circonstances dans lesquelles ils ont été écrits. On y reconnaît le milieu et la saison. Dans une de ces pièces, c'est le printemps dans les champs, avec ses gaîtés de fleurs et d'oiseaux et son réveil d'occupations rustiques. La nature réjouie voit sa robe reprendre ses couleurs vernales et sa chevelure de feuillage ondule dans la brise, toute fraîche de rosée. Une fête est partout; la violette et la primevère fleurissent; le merle et le linot chantent; le laboureur excite gaiement son attelage et la joie est avec le semeur attentif qui fait de grands pas. Mais le pauvre poète blessé glisse à travers ces scènes comme un fantôme épuisé de douleur, et pour lui la vie est un songe fatigant, le songe d'un homme qui ne s'éveille jamais:
Ô toi, orbe pâle, qui brilles silencieux, Tandis que sommeillent les mortels délivrés de leurs soucis, Tu vois un malheureux qui languit intérieurement Et erre ici pour gémir et pleurer! Chaque nuit, je tiens veillée avec la Douleur, Sous tes rayons blêmes, sans chaleur; Et je me plains, en lamentations profondes, Que la vie et l'amour ne sont qu'un songe.
Oh! se peut-il qu'elle ait un cœur si bas, Si perdu à l'honneur, si perdu à la foi, Qu'elle abandonne l'amant le plus épris, L'époux à qui sa jeunesse s'est liée? Hélas! le sentier de la vie peut être rude! Sa route peut la conduire à travers d'âpres détresses! Qui alors adoucira ses angoisses et ses peines, Qui partagera ses chagrins pour les diminuer?
Le matin, qui annonce l'approche du jour, M'éveille pour le labeur et la douleur; Je vois, en longue série, les heures Où je dois souffrir, se traîner lentement; Mainte angoisse, mainte torture, Cortège affreux du souvenir, Tordront mon âme, avant que Phœbus s'abaissant Ne baise au loin la mer occidentale.
Et quand, la nuit, je me jette sur ma couche, Meurtri, harassé de soucis et de chagrin, Mes nerfs brisés de fatigue, mes yeux usés de larmes Veillent comme les voleurs nocturnes: Ou si je sommeille, l'imagination, maîtresse, Règne, farouche, hagarde, folle d'épouvante: Même le jour, malgré ses amertumes, est un soulagement Après ces nuits qui respirent l'horreur.
Dans le Désespoir, pièce composée peut-être après les autres, en un de ces moments où la douleur tend à se généraliser en réflexions et s'infiltre, pour ainsi dire, dans les idées, la souffrance devient une vue pessimiste de la vie humaine.
Accablé de chagrin, accablé de souci, Fardeau plus lourd que je ne puis porter, Je m'assieds à terre et je soupire: «Ô vie, tu es une charge douloureuse, Sur une route âpre et fatigante, Pour des malheureux tels que moi! Quand je jette mon regard dans le sombre passé, Quelles scènes pénibles apparaissent! Quelles peines nouvelles peuvent me percer? J'ai trop lieu de les redouter! Toujours soucieux, désespérant, Tel est mon sort amer: Mes douleurs ici-bas ne se fermeront Que lorsque se fermera ma tombe.
Cette désespérance atteint son apogée dans un appel à la mort, au-delà duquel il n'y a plus que le suicide.
En voyant les ravages que cet amour a faits dans le cœur de Burns et en songeant à la place qu'il a tenue dans la suite de sa vie, il est impossible de ne pas se demander ce que fut cette passion si cruellement despotique, ce qu'était la femme qui l'a inspirée. Elle ne semble pas avoir été belle. Brune, avec des cheveux noirs épais et des yeux noirs brillants, ce qui frappe en elle c'est quelque chose de bien pris et de net dans les formes du corps, d'alerte et de ferme dans l'allure, la grâce qui ressort de mouvements souples, d'un pas libre et décidé. Burns faisait allusion à cette élégance de tournure quand, en parlant de la Nymphe de la Vision, il disait:
Elle conserva jusqu'avant dans la vie la jeunesse de démarche et l'activité qui avaient été son grand attrait. Il est probable cependant qu'elle avait dans les manières quelque chose de vif et de séduisant, et cette gaîté de caractère dont le charme est grand. Son esprit était ordinaire et on pourrait croire, si l'on s'en tenait à ses premières relations avec Burns, que son cœur l'était encore davantage.
Et cet amour lui-même, quelle place occupe-t-il dans la nomenclature des amours de Burns? Violent, véhément, sincère, il le fut sans doute; mais ce sont là des caractères qui peuvent être communs à bien des passions dont l'essence est différente. Si on regarde d'un peu plus près celui-ci, on ne tarde pas à voir qu'il relevait presque exclusivement des sens. Ce qui frappe dans les pièces qui s'y rattachent, c'est le ton voluptueux qui y domine. Elles sont faites uniquement de sensations physiques, contenues dans des expressions brûlantes.
Ce ne sont pas des pensées poétiques, feintes et vaines, Qui réclament mes tristes lamentations délaissées de l'amour; Ce n'est pas un pipeau de berger, des chants d'Arcadie, Ni des tortures imaginaires, bizarres et faibles; La foi échangée, la flamme mutuelle, Les pouvoirs célestes souvent attestés, Le tendre nom de père qui m'était promis, C'étaient là les gages de mon amour.
Les souvenirs auxquels se complaisent ces «pensées qu'il rassemble comme un trésor[290]», ont parfois une infinie douceur de caresse, parfois un emportement de lascivité; ils sont tout matériels. La poésie en est merveilleuse, toutes ces strophes sont encore ardentes et comme enveloppées d'une chaude atmosphère pourpre, toute de baisers. Depuis les sonnets de Shakspeare, il ne s'était rien vu dans la littérature anglaise qui eût cette sincérité et cette splendeur de sensualité:
Ô toi, reine brillante, qui, au-dessus de la plaine, Règnes maintenant dans le ciel, d'un empire illimité! Souvent, ton regard, qui suit silencieusement, Nous a vus nous égarer, errant amoureusement; Le temps, inaperçu, s'enfuyait, Tandis que le pouls voluptueux de l'amour battait fortement, Quand sous tes rayons aux clartés d'argent Nous voyions nos yeux s'enflammer mutuellement.
Proposition pour publier par souscription les Poèmes Écossais, par Robert Burns.
Quand il fut repoussé par les Armour, comment se retourna-t-il vers cette jeune fille, et comment celle-ci reçut-elle des hommages qu'elle paraît d'abord avoir tenus à distance? Peut-être fut-elle portée vers lui par cette pitié féminine que la douleur attire, et il est plus vraisemblable encore que lui alla vers elle parce qu'il souffrait. Il y a dans l'âme humaine de ces réactions. Lorsqu'elle a été endolorie par les déceptions et qu'elle est toute brisée d'une trahison, elle est prise d'un grand besoin de sécurité et de confiance. Elle va, comme un voyageur fatigué, aux sources pures et limpides qui coulent dans les âmes tranquilles et simples. Après les amours orageux, elle aspire à ceux qui calment, reposent et consolent. Mais c'est un hasardeux essai, un remède dangereux. Car si la passion qui affole et torture revient, avant que l'affection qui apaise et guérit n'ait achevé son œuvre, le charme reprend et il ne reste alors qu'une sacrifiée. Burns était brisé; il alla vers la douce Mary, parce qu'elle formait avec Jane un contraste complet. Blonde avec les yeux azurés des gens des Hautes-Terres, elle passe dans cette histoire agitée comme une figure touchante, et laisse après elle une impression d'affection silencieuse, de modestie et de pureté.
On peut juger de la ferveur et de la gravité des vœux que Burns avait prononcés d'après cette pièce dans laquelle il les rappelle et les renouvelle:
Veux-tu venir aux Indes, ma Mary, Et quitter le rivage de la vieille Écosse? Veux-tu venir aux Indes, ma Mary, À travers le rugissement de l'Atlantique?
Oh! doucement croissent le citron et l'orange, Et l'ananas sur son arbre; Mais tous les charmes des Indes Ne sauraient jamais égaler les tiens.
J'ai juré par les cieux à ma Mary, J'ai juré par les cieux d'être fidèle; Et puissent aussi les cieux m'oublier, Le jour où j'oublierai mon vœu!
Oh! donne-moi ta foi, ma Mary, Et donne-moi ta main blanche comme la neige; Oh! donne-moi ta foi, ma Mary! Avant que je quitte la grève de l'Écosse!
C'est avec ces assurances et cette musique de promesses emportée en elle, que la douce Mary Campbell partit pour les Hautes-Terres. Pauvre fille!
Mais nous ne sommes pas encore au terme des surprises. Le dimanche où il avait dit adieu à Mary Campbell tombait le 14 mai. Jane Armour revint de Paisley dans les premiers jours du mois suivant. Moins d'un mois après la promesse du bord de l'Ayr, le 12 juin, il écrivait cette incroyable lettre:
«La pauvre, mal conseillée, ingrate Armour est rentrée chez elle, vendredi dernier. Vous connaissez tous les détails de cette affaire et c'est une sombre affaire. Ce qu'elle pense maintenant de sa conduite, je ne le sais pas. Ce que je sais c'est qu'elle m'a rendu complètement misérable. Jamais homme n'a aimé ou plutôt adoré une femme plus que je ne l'ai adorée; et, pour confesser une vérité entre vous et moi, je l'aime encore, après tout, jusqu'à la folie, bien que je ne voulusse pas le lui dire si je la voyais, ce que je ne souhaite pas. Ma pauvre chère infortunée Jane, comme j'ai été heureux dans tes bras! Ce n'est pas de la perdre qui me rend si malheureux; mais c'est surtout à cause d'elle que je crains. Je prévois qu'elle est sur la route qui mène, je le redoute, à la ruine éternelle.
Et le 9 juillet, il écrivait à un autre correspondant, son ami John Richmond d'Édimbourg:
Et ailleurs encore:
Comme on sent, sous ces faux prétextes, le besoin de la revoir, de se rapprocher d'elle! Ainsi donc Jane revenue avait trouvé la nouvelle affection mal affermie, avait eu pour complices des souvenirs trop récents encore, s'était réinstallée dans ce cœur incertain.
En même temps, Burns dut subir la seconde réprimande publique. En détruisant l'acte de mariage, le vieil Armour avait rendu irrégulière la situation de sa fille et de Burns; il en avait fait deux délinquants. Burns, sur le point de quitter le pays, aurait pu se soustraire à cette punition. Mais il tenait à obtenir un certificat de célibat et cette cérémonie était l'attestation même de sa liberté[311]. Il s'y soumit donc. Il eut à comparaître plusieurs fois à l'église. La dernière fut le 6 août. Voici du reste, avec la suite des procès-verbaux dont nous avons parlé plus haut, la suite et les détails caractéristiques de cet épisode:
Juin, le 11.—La session, étant informée que Jane Armour est enceinte, ordonne à son officier de la convoquer pour le prochain sabbath.
Juin, le 18.—Conseil de session. Jane Armour convoquée n'a pas paru mais a envoyé une lettre adressée au Ministre de la paroisse, dont la teneur est ainsi que suit:
Révérend Monsieur,
Je suis sincèrement affligée d'avoir donné et de devoir donner à votre session du tracas à cause de moi. Je reconnais que je suis enceinte; et Robert Burns de Mossgiel est le père. Je suis avec grand respect
Votre très humble servante,
Signé: Jane Armour.
Mauchline 13 juin 1786.
L'officier devra convoquer Robert Burns à se présenter aujourd'hui en huit jours.
Juin, le 25.—À comparu Robert Burns et s'est reconnu le père de l'enfant de Jane Armour.
Signé: Robert Burns.
(On a ajouté, après coup, au mot child la terminaison du pluriel child-ren).
Pendant ces mois de juin et de juillet, le paroxysme de douleur du mois d'avril était peu à peu tombé. L'influence adoucissante de Mary Campbell était intervenue. L'apaisement s'était fait, et son amour pour Jane, s'il s'était réveillé, était plus calme et avait dépouillé sa violence. Dans cette âme mobile et ondoyante, à travers laquelle passaient sans cesse «les vagues alternées de la crainte et de l'espoir», les changements étaient brusques et complets. Il lui fallait peu de temps pour passer d'une extrémité à l'autre. Il reprit sa belle humeur, bien que la pensée du départ et d'autres dussent assombrir plus d'une heure solitaire. Il produisit, dans ces quelques semaines, une série de morceaux gais dont quelques-uns comme l'Adresse à Belzebud, un Songe, ont une tendance politique, dont d'autres sont des adieux, des notes en vers, parmi lesquelles se trouve sa belle Épître à un Jeune Ami, pleine de conseils sagaces, et d'une sagesse toute fraîche récoltée sur ses folies récentes. Il paraissait même avoir pris parti de son départ et en parlait avec insouciance, avec bonne humeur et presque avec gaîté. Malgré tout, l'incompressible ressort qu'il y avait en lui, par moments, soulevait et éparpillait tous ces chagrins.
Vous tous qui vivez en vidant les verres, Vous tous qui vivez en rimant les vers, Vous tous qui vivez sans jamais réfléchir, Allons, pleurez avec moi; Notre camarade nous fausse compagnie Et va par delà les mers.
Pleurez-le, ô troupe joyeuse, Qui chèrement aimez, par ci par là, une bordée; Il ne se joindra plus aux éclats joyeux, Dans le ton sociable; Car il est parti pour un autre rivage, Par delà les mers.
Les jolies filles peuvent bien le pleurer, Et dans leurs plus chères prières le placer, Les veuves, femmes, toutes peuvent le bénir D'un œil plein de larmes; Car je sais bien qu'il leur manquera beaucoup, Par delà les mers.
Il vit le froid nord-ouest du malheur Longuement rassembler une amère rafale; Une coquette enfin lui brisa le cœur, Malheur lui en advienne! Alors, il prit passage, devant le mât, Par delà les mers.
Trembler sous le gourdin de la Fortune, N'avoir que peu d'eau et de farine pour s'emplir le ventre, Avec son humeur fière, indépendante, S'accordent mal; Alors, il se roula les fesses dans un hamac, Par delà les mers.
Gens de la Jamaïque, traitez-le bien, Trouvez-lui un bon abri confortable, Vous trouverez en lui un bon garçon Plein de joyeuseté, Qui ne voudrait pas faire mal au diable, Par delà les mers.
Mais il était incorrigible. En même temps que son esprit reprenait un peu de calme, il reprenait sa veine de galanterie, séduit au point de tout oublier, par la moindre image qui mettait son imagination en jeu. Il y en a un exemple qui est curieux par les renseignements qu'il donne sur sa rapidité d'impression et par la renommée même de l'aventure. Il est curieux aussi parce qu'il complète le tableau de cette âme dont la soudaineté et la variété d'impressions est déconcertante et déroute les présomptions.
Un soir du mois de juillet, il se promenait dans le domaine de Ballochmyle qui venait d'être acheté par M. Alexander. Il suivait les pentes escarpées au bas desquelles coule la rivière à peine visible. C'était une de ses promenades favorites, qui l'avait déjà inspiré, quand il avait mis sur les lèvres de la fille du propriétaire précédent, forcé par des revers de fortune de vendre son domaine héréditaire, ce joli et triste adieu:
Les bois de Catrine étaient jaunis, Les fleurs tombaient sous la pelouse de Catrine; Aucune alouette ne chantait sur les tertres verts, La nature apparaissait languissante; À travers les bosquets flétris, Maria chantait, Elle-même dans toute la fleur de la beauté; Et les échos des bois sauvages résonnaient: Adieu les pentes de Ballochmyle!
Cette fois-ci il suivait une petite allée, quand il aperçut la sœur du propriétaire actuel, Miss Wilhelmine Alexander. Lui-même a décrit le tableau et raconté la scène, dans une lettre qui indique bien les splendeurs et en même temps les délicatesses de sensations qui passaient dans cette tête, pêle-mêle avec des choses brutales ou grossières. C'est du reste un riche morceau de prose descriptive, et qui donne une idée de la façon dont ce paysan écrivait:
C'était le soir, sous la rosée, les champs étaient verts, À chaque brin d'herbe pendaient des perles; Le Zéphyr se jouait autour des fèves, Et emportait avec lui leur parfum; Dans chaque vallon, le mauvis chantait, Toute la Nature paraissait écouter, Sauf là où les échos des bois verts résonnaient, Parmi les pentes de Ballochmyle.
D'un pas négligent, j'avançais, j'errais, Mon cœur se réjouissait de la joie de la nature, Quand, rêvant dans une clairière solitaire, J'entrevis, par hasard, une belle jeune fille: Son regard était comme le regard du matin, Son air comme le sourire vernal de la nature; La Perfection, en passant, murmurait: «Regarde la fille de Ballochmyle.»
Doux est le matin de mai fleuri, Et douce est la nuit dans le tiède automne, Quand on erre dans le gai jardin Ou qu'on s'égare sur la lande solitaire; Mais la femme est l'enfant chéri de la nature! C'est là que celle-ci réunit tous ses charmes; Mais même là, ses autres ouvrages sont éclipsés Par la jolie fille de Ballochmyle.
Ô que ne fut-elle une fille de campagne! Et moi, l'heureux gars des champs! Quoique abrité sous le plus humble toit Qui s'éleva jamais sur les plaines Écossaises! Sous le vent et la pluie du morose hiver, Avec joie, avec bonheur, je travaillerais, Et, la nuit, je presserais sur mon cœur La jolie fille de Ballochmyle.
On se demande involontairement quelles pouvaient être ses appréhensions à la veille de tenter cette aventure, si extraordinaire pour lui, de la publication de ses poèmes. Il en a fait la confidence avec sa franchise ordinaire, dans un passage curieux et qui est bien une preuve frappante de sa netteté et de sa fermeté d'esprit. Il était à peu près sûr du succès:
On devine, aux derniers mots de la lettre, d'où venait l'avertissement qui l'avait sauvé. Au moment où elle avait vu celui qui l'avait aimé, auquel elle avait appartenu, auquel elle tenait par l'enfant qu'elle portait dans ses entrailles, sur le point d'être saisi et jeté en prison, il est vraisemblable que Jane sentit se réveiller en elle son attachement ou du moins de la pitié. Elle eut horreur de perdre celui qui, pendant quelques jours, avait été son époux. Elle le fit prévenir secrètement. On sent dans la lettre que ce trait de dévouement et d'amitié a presque réconcilié Burns avec celle qui lui avait meurtri le cœur et attristé sa vie. Il y a là comme la reconnaissance d'un service rendu et un ton de pardon, un retour vers l'infidèle. Et, du même coup, ces lignes contiennent peut-être le sort de la pauvre Mary Campbell.
Le lendemain même de cette lettre, le 31 juillet 1786, paraissaient les poèmes, un humble volume de deux cents pages, avec sa grossière couverture de papier bleu, son papier rugueux et ses caractères lourds. Il portait comme titre: Poèmes, principalement en dialecte écossais, par Robert Burns, et comme épigraphe, quatre vers qui indiquaient que l'auteur avait une appréciation exacte de son mérite. Il commençait par une préface dans laquelle on sent une attente pleine de confiance et de fierté. Elle mérite d'être lue entière et avec soin; il est impossible, dans des conditions si singulières et si difficiles, de se présenter avec plus de tact, de simplicité et de dignité:
Les bagatelles suivantes ne sont pas la production d'un poète qui, avec tous les avantages d'un art savant, et peut-être au milieu des élégances et des loisirs de la vie riche, abaisse ses regards pour chercher un thème rural, en songeant à Théocrite et à Virgile. Pour l'auteur de ceci, ces noms et d'autres noms célèbres, leurs compatriotes, sont, dans leur langage original, une fontaine fermée et un livre scellé. Dépourvu des conditions nécessaires pour se mettre poète par règles, il chante les sentiments et les mœurs qu'il a ressentis et vus, en lui-même et dans ses compagnons rustiques autour de lui, dans son langage natif et dans le leur. Bien qu'il fût Rimeur depuis ses plus jeunes années, ou du moins depuis les premières impulsions des passions tendres, ce n'est que très récemment que les applaudissements, peut-être la partialité de l'Amitié, ont éveillé sa vanité jusqu'à lui faire penser que quelque chose de lui valait la peine d'être montré; aucune des productions suivantes n'a été composée avec la pensée qu'elles pourraient être imprimées. S'amuser des petites créations de sa propre imagination, parmi le travail et les fatigues d'une vie laborieuse; transcrire les sentiments divers, les amours, les chagrins, les espoirs, les craintes, de sa propre poitrine; trouver une sorte de contrepoids aux luttes du monde, scène toujours antipathique et tâche toujours malaisée à l'esprit poétique; tels furent ses motifs pour courtiser les muses, et il a trouvé que la poésie est sa propre récompense.
Maintenant qu'il apparaît dans le personnage public d'un auteur, il le fait avec crainte et tremblement. La renommée est si chère à la tribu des rimeurs, que même lui, poète obscur et sans nom, recule et pâlit à la pensée d'être traité «comme un sot impertinent qui impose de force ses balivernes au monde et, parce qu'il sait faire tinter quelques mauvaises rimailles écossaises, se considère comme un poète et non de peu d'importance, en vérité.»