Note Retour au Texte Principal — CHAPITRE IV. (continued 2)
Reading edition
Il n'est pas surprenant qu'en arrivant sur le champ de bataille de Culloden, il ait éprouvé une émotion très poignante. C'est pour les voyageurs les plus indifférents une promenade attristante que de traverser cette lande marécageuse, plate et sombre. Sauf une petite colline noirâtre, couronnée de sapins funèbres qui lui donnent un air de cimetière, la monotone étendue brune des bruyères s'allonge de toutes parts, a peine tachetée de quelques plaques vertes, aux endroits où les morts furent enterrés[769]. Pour un Écossais qui sait les détails et les conséquences de la bataille, cette tristesse du lieu s'accroît et se précise de souvenirs et de regrets. Que de fautes commises, dont une seule évitée eût pu changer la face et la suite des choses! Cette vaste plaine, unie comme un champ de manœuvres pour l'artillerie et la cavalerie, était le pire terrain qu'on pût choisir pour les malheureux highlanders. «Il est impossible, dit Hill Burton, de regarder ce désert, sans un sentiment de compassion, pour l'impuissance d'une armée de highlanders en un pareil endroit[770].» Au dernier moment, lord George Murray avait proposé de se retirer derrière la petite rivière de la Nairn et d'y attendre des renforts. Si on l'avait écouté, rien peut-être n'était perdu. Et si du moins ces malheureux avaient combattu dans des conditions ordinaires, mais non! Toute la nuit on les a surmenés, dans une marche pour surprendre le camp ennemi. Ils sont arrivés en vue des tentes, quand l'aurore paraissait et que les tambours battaient le réveil[771]. Le coup est manqué; il faut regagner les positions. Au moment où l'ennemi arrive, ils sont tellement harassés de fatigue, minés par la faim, exténués de sommeil et d'épuisement, qu'on est obligé de les secouer pour les réveiller[772]. Quand ils sont rangés en bataille, les boulets ennemis «font des sentiers» dans leurs rangs; ils sont sans cavalerie, et ont quelques canons dont les artilleurs sont absents. Ils demandent avec rage la permission de courir en avant; des ordres tardifs et mal donnés les lancent par fragments, une aile avant l'autre; des tiraillements d'amour-propre entre les clans brisent l'unité et l'impétuosité de l'élan. Les highlanders se jettent en désordre dans la fusillade, sur les baïonnettes des Anglais, et tombent par tas[773]. La déroute est rapide et irrémédiable; c'est la fin du bref et brillant roman de Charles-Édouard, la dernière des batailles où ait palpité le cœur de l'Écosse. Et rien pour éclairer ce désastre. Sur cette lande funeste, funèbre et farouche, pèse encore la cruauté des vainqueurs. Des moribonds égorgés, des prisonniers fusillés ou assommés à coups de crosse; ces masures, où des bergers avaient recueilli des blessés, mises en flammes, les portes fermées, et croulant sur des clameurs désespérées; ces fuyards hachés à coups de sabre, toutes les horreurs s'ajoutent à l'horreur de cette plaine maudite[774].