ALEXANDRE Ier (continued 3)
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«L'Empereur ayant insisté avec force et exigé une réponse, écrivait l'ambassadeur le 5 février, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Excellence de ce qu'il m'a dit le 4. L'âge est le seul obstacle que l'Impératrice mère trouve au mariage. L'exemple malheureux de ses deux filles aînées fait qu'elle ne pourrait y consentir que dans deux ans. Mademoiselle la grande-duchesse Anne ne pourrait, comme ses sœurs Marie et Catherine, se marier avant dix-huit ans. L'Impératrice est flattée de cette idée, m'a dit encore l'Empereur; mais aucune raison n'a pu la déterminer à passer sur la crainte d'exposer la vie de sa fille en la mariant plus tôt. L'empereur Alexandre ajouta que l'Impératrice ignorait, comme tout le monde, que l'empereur Napoléon eût eu la pensée de ce mariage, qu'il avait fait tout en son nom comme il me l'avait promis; que, voyant qu'on ne pouvait changer cette résolution maternelle, il n'avait pas été plus loin, l'empereur Napoléon ni lui n'étant pas faits pour recevoir de grâce; que, par amour-propre pour les deux empereurs, il ne fallait donc pas insister sur une chose qu'on voudrait leur faire passer pour une faveur et qui ne pourrait en être une que pour la jeune personne. Je répète à Votre Excellence les propres paroles de l'Empereur; il ajouta que l'alliance comme l'amitié avait été franche et intime sans cela, qu'il espérait que cette difficulté n'y changerait rien: que, de son côté, il n'avait besoin d'aucun nouveau lien pour tenir à Sa Majesté, qu'il regrettait que cela n'ait pu s'arranger comme on le désirait, comme il le voulait, parce que cette union aurait, plus que toute autre chose, prouvé à l'Angleterre que l'alliance était indissoluble et que la paix de l'Europe ne pouvait plus être troublée. Il ajouta encore que Sa Majesté était pressée et devait l'être; qu'ayant annoncé à l'Europe qu'elle voulait des enfants, elle ne pouvait ni ne devait attendre; qu'il regrettait de n'avoir que des vœux pour son bonheur à lui offrir; que, n'ayant pu lui donner comme garantie de son amitié une de ses sœurs, il élèverait ses frères dans les sentiments de l'alliance et des intérêts communs des deux États.»
Il est bien entendu, disait l'ambassadeur, que l'empereur de Russie veut le mariage, et ici Alexandre ne manquait point de faire des signes d'assentiment: il le veut «comme chose avantageuse à la Russie, tranquillisante pour l'Europe, effrayante pour l'Angleterre, enfin comme une chose qui plaît à sa nation autant qu'au sentiment qu'il porte à l'empereur des Français». Eh bien! que n'a-t-il assez de caractère pour l'ordonner, pour s'affirmer enfin maître chez lui! Il a toujours déclaré que, fils respectueux, il réservait avec un soin jaloux la liberté de ses décisions en matière de politique et de gouvernement. Or, le mariage n'est-il point au premier chef affaire d'État, autant que pourrait l'être une question de paix ou de guerre? «Votre mère ne vous forcerait pas à déclarer la guerre à quelqu'un?--Non, sûrement.--Peut-elle donc vous empêcher de cimenter la plus grande, la plus utile alliance qui ait existé? Si c'est une chose politique, utile, avantageuse même, pouvez-vous, comme souverain, mettre dans la balance l'humeur d'une mère pendant quarante-huit heures avec le bien du monde? Est-ce ne rien pouvoir sur Votre Majesté que l'empêcher de faire la chose qui amènerait à la paix, qui serait la clef de la voûte et qui donnerait le bonheur à votre allié? Il faut que l'Impératrice soit une puissance bien plus formidable, bien plus imposante que la France et la Russie ensemble, puisque son caprice balance les intérêts de l'une et de l'autre.»
Ces observations semblaient gêner, embarrasser Alexandre, mais ne le décidaient point à prendre un autre ton: «Il a eu l'air de penser comme moi, écrivait Caulaincourt, mais sa mère en impose.» Il cherchait des excuses à sa faiblesse: «Si l'empereur Napoléon, disait-il, avait préparé la chose un peu d'avance et donné plus de temps, tout cela eût été tout différemment.» Puis, les raisons de santé invoquées par l'Impératrice, ses craintes si naturelles pour une vie précieuse, la rendaient bien forte; son fils eût pu contraindre ses préjugés; pouvait-il briser son cœur? «Dans ma position, reprenait Alexandre, que dire à ma mère qui pleure deux filles qu'elle a perdues pour avoir été mariées trop jeunes?» Il se plaignait et s'irritait tour à tour: «Ma sœur serait sans doute trop heureuse; cette destinée peut-elle se comparer à rien de ce qui existe ailleurs, à aucun des sots mariages qu'ont faits les autres?»
À la fin, tout en affirmant avec une grande énergie qu'il sentait les avantages de la chose «comme Russe et comme souverain», il pria l'ambassadeur de ne plus insister; d'un ton pénétré et presque solennel, dans une phrase pleine d'embarras et pourtant fort explicite, qu'il livra comme une suprême marque de confiance, il se résuma sur l'impossibilité et l'inanité d'une nouvelle démarche: «Vu l'âge de ma sœur, dit-il, et l'esprit récalcitrant de ma mère, je vous le répète avec le sentiment de ce qui est dû à la dignité et à la majesté du trône, de ce que je dois, de plus, à la confiance et à l'amitié de l'empereur Napoléon, et aussi avec la franchise que je mets dans mes conversations avec vous, parce que je vous regarde comme un ami qui a trop de tact pour ne pas donner à ma franchise le caractère que doit avoir dans des rapports la conversation confidentielle d'un souverain, je vous le répète donc, vu l'obstacle de l'âge, je pense que ce serait humilier l'Empereur et moi que de faire dans ce moment une demande à ma mère pour changer sa détermination.»
Cette fois, force fut à l'ambassadeur de s'incliner et de cesser ses instances. Il fit savoir à Paris qu'il s'abstiendrait «de remettre les fers au feu», à moins d'ordres nouveaux. Pour le moment, il s'avouait vaincu, jugeait l'entreprise manquée, s'excusait de son insuccès et réclamait l'indulgence de son souverain. «On a tort, sans doute, disait-il, quand on ne réussit pas dans une affaire de cette importance, mais j'ai pour moi la conscience qu'il n'était pas possible de faire plus.»
Ainsi, la clairvoyance de Napoléon ne l'avait point trompé. Le parti russe lui avait définitivement échappé deux jours avant qu'il y renonçât lui-même. En réalité, il n'avait pas eu le choix entre les deux princesses; lorsqu'il avait désigné la fille de l'empereur François, il n'avait point la faculté d'épouser la sœur d'Alexandre; une attente plus prolongée ne lui eût que mieux démontré la nécessité du parti auquel il s'était rallié par intuition, et les résistances de la Russie eussent fait dans tous les cas le mariage autrichien.
Ces résistances venaient-elles exclusivement de l'Impératrice, forte de la faiblesse de son fils? Dans l'expression de ses sentiments et de ses regrets, le Tsar était-il de bonne foi? Désirait-il le mariage et s'était-il incliné avec peine devant les répugnances et les angoisses d'une mère? Au contraire, y avait-il eu entre eux jeu concerté? Il n'est pas sans difficulté de répondre avec certitude à cette question. La lecture et la comparaison des documents ne suffisent pas toujours à donner cette seconde vue rétrospective qui permet de lire dans les âmes et d'y découvrir le mobile intime des actions. Néanmoins, dans le cas présent, les éléments ne font pas entièrement défaut pour résoudre le problème. Dans les derniers temps de la négociation, Caulaincourt avait essayé d'approfondir le mystère des conférences tenues à Gatchina, et de s'enquérir sur les attitudes respectives. Les renseignements qu'il obtint, appuyés d'autres indices, laissent entrevoir les sentiments qui parurent se heurter, entre le fils et la mère, et ne firent au fond que se coaliser.
En somme, il y avait autre chose chez l'Impératrice douairière qu'un entêtement d'orgueil dynastique, compliqué d'appréhensions intimes, autre chose chez le Tsar que la crainte de froisser sa mère et de se créer des difficultés d'intérieur. Tous deux obéissaient à des inspirations plus hautes, et l'histoire doit relever la question. À Pétersbourg, Marie Féodorovna incarnait l'esprit de la coalition; elle personnifiait les passions de l'Europe aristocratique et royale, de cette Europe qui, après avoir cru trouver dans la Révolution une occasion de démembrer la France et d'assouvir de séculaires rancunes, avait vu avec terreur la France conquérante et débordée de ses frontières se retourner contre elle, s'était resserrée alors devant le péril, avait senti la nécessité d'affirmer contre l'usurpation triomphante la solidarité des antiques monarchies, l'exclusivisme jaloux des dynasties légitimes, et s'était fait des principes par haine et par peur. À Tilsit, Alexandre s'était un instant échappé des influences européennes ou avait cru s'en dégager. Depuis, les excès et les ruses de la politique napoléonienne, ses propres fautes, les impatiences de 1808, les déboires et les amertumes de 1809, le jeu fatal des événements, le conflit réveillé des intérêts, l'avaient insensiblement ramené vers d'autres voies, et il était trop près aujourd'hui de nos ennemis pour renouveler sous une forme plus compromettante le pacte de 1807. Alors, il eût vraisemblablement accédé à une demande en mariage: en 1810, il ne la repoussait pas en face, mais se servait de sa mère pour la décliner. Ainsi s'était formée entre l'Impératrice et son fils une connivence peut-être tacite par laquelle ils s'étaient partagé les rôles, la première assumant la responsabilité du refus, tandis que le jeune souverain atténuait par des paroles mielleuses la rigueur de cette mesure. Alexandre tenait encore à conserver la couleur de l'amitié et de l'alliance, car il y voyait le moyen d'affermir des conquêtes mal assurées, de se procurer quelque sécurité et d'éloigner les risques formidables d'un conflit: il n'entendait plus s'enchaîner à une fortune tout à la fois menaçante et fragile, dont le triomphe définitif et l'établissement solide eussent été la déchéance de l'ancienne Europe. Dans cette disposition, on pouvait encore, à la cour de Russie, entrer avec Napoléon en arrangement temporaire, non s'engager à jamais dans ses liens, se compromettre passagèrement avec lui, non l'épouser. Si l'Autriche avait été au-devant de nos désirs, c'est que l'horreur de sa situation ne lui permettait que d'envisager le péril immédiat et présent: placée sous la main du conquérant, à la merci d'un mouvement de colère, elle avait vu dans le mariage un suprême moyen de salut; elle avait offert sa princesse en holocauste pour apaiser le dieu malfaisant et détourner la foudre; elle s'était fait de nécessité vertu, et avait recherché l'alliance de famille parce qu'elle se sentait condamnée à la subir; moins vaincue, moins opprimée, plus libre de ses décisions, la Russie devait inévitablement s'y refuser.
IV
LE REJET DE LA CONVENTION
Quand il eut compris, dix jours plus tard et sur le vu de nouvelles pièces, que la Russie se préparait à l'éconduire, quand il eut en conséquence brusqué le dénouement avec l'Autriche, son premier soin fut de revenir à l'autre affaire. Instantanément, dans la journée même du 6, malgré tant d'objets qui réclamaient son attention, il reprit l'examen du traité. Cette fois, il n'eut plus d'hésitation; il ne résista plus à s'insurger contre une formule abstraite et trop rigoureuse; il ne livrera pas le plus compromettant des gages à qui ne lui en accorde aucun; en face d'une Russie définitivement suspecte, il ne peut plus sacrifier totalement la Pologne, qui est sa sûreté contre elle. Il décide par suite de ne point ratifier l'acte tel que son plénipotentiaire le soumet à sa signature.
Cette signature qui lui est demandée avec instance, il ne la refusera pas absolument; il la donnera, l'enverra à Pétersbourg, mais apposée sur un acte un peu différent du premier. En d'autres termes, à la convention qu'on lui propose et qu'il ne saurait accepter, il en substituera une autre, identique pour le fond, amendée dans la forme, et l'expédiera toute ratifiée. Grâce à ce procédé, la satisfaction de la Russie, dans ce qu'elle a de compatible avec l'honneur et l'intérêt français, ne souffrira aucun retard; ce que désire Alexandre, c'est de tenir le plus tôt possible un écrit en forme par lequel Napoléon s'engage, en ce qui le concerne, à ne point poursuivre la restauration de la Pologne. Le traité français contiendra très expressément cette assurance. Il suffira donc au Tsar de ratifier lui-même cet acte, revêtu par avance de la sanction impériale, pour que le contrat entre les deux souverains se complète sur-le-champ, pour qu'il devienne parfait et parachevé, pour que Napoléon se trouve lié et la Russie en repos. D'urgence, Napoléon demande à Champagny un autre projet, en indiquant avec force, dans une lettre détaillée, les raisons qui nécessitent une rédaction plus correcte.
Puis, la dignité du roi de Saxe, au nom duquel Napoléon stipule, n'a pas été suffisamment ménagée. C'est ainsi que l'article 3 prononce brutalement la suppression des ordres polonais, rattachés à la couronne grand-ducale: cet arrêt irait jusqu'à interdire au roi Frédéric-Auguste le port des insignes dont il a pris l'habitude de se décorer. Il faut se borner à prononcer la suppression des ordres par voie d'extinction, à prohiber toute collation nouvelle. Enfin, il est juste d'établir dans les engagements respectifs une parfaite réciprocité et de ne pas permettre à la Russie plus qu'à la Saxe de s'étendre sur des territoires ayant appartenu au ci-devant royaume.
Malgré ce luxe de phrases et d'hyperboles, il était impossible que le mariage autrichien et le refus de ratifier, se succédant coup sur coup, ne jetassent point dans les rapports entre la France et la Russie une perturbation profonde. Par lui-même, chacun de ces événements était susceptible d'altérer l'harmonie, sans la détruire tout à fait. Ce qui fit leur irréparable gravité, ce fut leur coïncidence; se produisant simultanément, à quelques heures d'intervalle, ils firent masse, se doublèrent l'un par l'autre, et leur importance s'accrut de leur rapprochement.
Il en est des souverains comme des particuliers: entre eux, toute tentative pour s'unir par le sang, lorsqu'elle avorte, laisse après elle d'inévitables froissements et compromet l'union qu'elle devait cimenter. En vain échangent-ils des paroles de paix et de concorde, en vain rejettent-ils sur les circonstances tout le tort de l'insuccès. L'amertume a pénétré les cœurs, elle découvre ou imagine des griefs.
Dans le cas présent, ces griefs n'existaient que trop. On a vu combien le jeu fuyant d'Alexandre avait, dès le premier moment, piqué et indisposé l'Empereur; les dernières réponses de la Russie n'étaient pas pour atténuer en lui cette impression. En somme, il avait prié le Tsar de lui fournir une solution sous deux jours: Alexandre en avait demandé vingt et pris quarante, pour se dérober à la fin. Par cette conduite dépourvue incontestablement de netteté et de franchise, Napoléon se sentait confirmé dans son jugement sur le caractère d'Alexandre et obligé, plus que jamais, à se mettre en garde contre les pièges d'une politique déloyale. Par contre, si la Russie avait à s'imputer la responsabilité principale de l'insuccès, s'il n'eût tenu qu'à elle, après tout, de placer l'une de ses princesses sur le trône de France, la conduite de Napoléon à son égard n'était point demeurée correcte jusqu'au bout. Malgré ses dépêches explicatives et ses habiletés, nul ne pouvait échapper en Russie à la réflexion suivante: si, s'autorisant de la demande en bonne forme transmise par Caulaincourt, Alexandre eut insisté plus sérieusement ou plus vivement auprès de sa mère; si l'Impératrice, après quelques semaines d'hésitation, eût prononcé un consentement au lieu d'un refus, sa réponse n'en eût pas moins trouvé le mariage autrichien déjà conclu: dans quelle position fausse et pénible cet événement n'eût-il point placé la jeune princesse, sa famille, la cour impériale! En s'éloignant à l'improviste, sans prévenir, Napoléon n'avait-il pas manqué à de strictes convenances? Il se trouvait de la sorte que les deux monarques s'étaient mis respectivement dans leur tort; chacun se sentait en droit d'adresser des reproches justifiés, et l'humeur qui en résultait chez l'un comme chez l'autre allait aigrir tous leurs rapports, développer le germe de dissentiment que la politique avait introduit entre eux.
À coup sûr, nous ne saurions dire que le mariage manqué ait été la cause même de la rupture. Si Napoléon, deux ans et demi plus tard, poussa sur le chemin de Moscou l'Europe rassemblée sous sa main, ce ne fut point parce qu'une impératrice russe avait dédaigné de l'accepter pour gendre. La cause de rupture préexistait; nous l'avons de longue date reconnue dans la Pologne, signalée et définie maintes fois. Seulement, à l'époque où la négociation matrimoniale s'était ouverte, le conflit politique était en voie d'apaisement, puisque Napoléon se prêtait en principe et de bonne foi à un acte qu'Alexandre désignait comme l'objet unique et le terme de ses vœux. En admettant que l'Empereur eût repoussé dans tous les cas la forme insolite donnée par la Russie à cet acte, ses réserves eussent eu infiniment moins de gravité, si le lien de famille s'était noué en même temps. S'étant donné ce signe certain et solennel de bon vouloir, les souverains eussent continué à négocier dans un esprit d'entente, et peut-être la formule conciliatrice fût-elle venue spontanément sur leurs lèvres, au milieu des effusions qui auraient accompagné la célébration du mariage et signalé cette fête triomphale de l'alliance. Au contraire, l'éloignement manifesté en Russie pour le projet d'union rendra Napoléon plus net, plus persistant, plus brutal dans ses refus, lui fera accentuer plus impérieusement son opposition aux désirs d'une cour qui a négligé de le satisfaire. De plus, s'il ne songe pas encore à se lier politiquement avec l'Autriche, il se figure l'avoir désarmée et conquise; la jugeant à sa dévotion, prête à se donner quand il lui plaira de la requérir, il se sentira moins porté à ménager l'autre empire, plus disposé à risquer de suprêmes et colossales aventures. De son côté, apprenant à la fois le mariage autrichien et le rejet de la convention, la Russie va interpréter ces deux actes l'un par l'autre; cette cour imaginative, d'esprit ombrageux et inquiet, y verra une révolution de notre politique et la contre-partie de Tilsit; elle ne doutera plus que l'Empereur n'ait trouvé et placé son point d'appui en dehors d'elle, sur l'Autriche, et comme Napoléon ne s'est jamais allié que pour combattre, elle se jugera immédiatement menacée dans sa sécurité, dans son existence, et croira sentir sur sa poitrine l'épée française, dont la Pologne forme la pointe. Sa peur se tournant en témérité, elle prononcera plus âprement ses exigences, ses conditions, se cherchera en même temps des moyens de combat, et sera la première à donner le signal des menées et des préparatifs hostiles. Donc, si la substitution du mariage autrichien au mariage russe ne créa pas le différend, elle l'empêcha vraisemblablement de se résoudre à l'amiable, elle l'aggrava certainement, l'envenima, lui donna toute sa violence et toute son acuité. Les premiers jours de février 1810, étape culminante et funeste de la destinée napoléonienne, marquent la passe décisive de l'alliance; elle eût pu s'y resserrer et s'y refaire; elle en sortit moralement brisée: c'est le point de partage des versants, la limite séparative de deux périodes. Jusque-là, malgré les griefs fournis des deux parts et la défiance grandissante, Napoléon et Alexandre se sont donné pour but principal de marcher ensemble; même, dans les derniers temps, ils ont essayé d'une tentative remarquable pour rester alliés et redevenir amis. Cependant, cet effort de rapprochement ne persiste pas jusqu'au bout; à l'instant qui va décider de tout, une double défaillance se produit, chacun des deux monarques se refuse à admettre l'un des termes de l'accord sur lequel doit se rétablir leur union, et aussitôt commence l'évolution respective et divergente qui doit les éloigner à jamais et les rejeter dans des voies opposées. Lente d'abord, à peine sensible, cette évolution va s'accélérer peu à peu, se précipiter, obéissant à la pente fatale des événements et des passions, et finalement replacera les deux empereurs dans leur position première d'hostilité et de combat, loin du terrain de réunion où les avaient attirés naguère un élan réciproque et comme un pressentiment de l'avenir.
CHAPITRE VIII
LA CÉLÉBRATION
L'empereur Alexandre n'a pas cru a la possibilité du mariage autrichien.--Sa première impression.--Son compliment à l'Empereur.--Remarques aigres-douces.--Rôle de l'opinion publique dans les événements qui vont suivre.--Impression produite à Paris par l'annonce du mariage; engouement des hautes classes pour l'Autriche.--Les colonies étrangères: Allemands et Polonais.--Tableau de Vienne au lendemain de la nouvelle.--Le parti antirusse.--Ses efforts pour déplacer l'Autriche vers l'Orient et l'y mettre en opposition avec la Russie.--Déception et angoisses à Pétersbourg.--Impopularité de l'Impératrice mère.--Arrivée du traité modifié.--Complet désarroi.--Plaintes du chancelier Roumiantsof; son appréciation sur l'alliance; appel à l'avenir.--Napoléon dans son rôle de fiancé.--Déplaisir que lui causent les reproches et les insinuations de la Russie.--Premier éclat de sa colère.--Il se radoucit et se contient.--Arrivée de Berthier à Vienne; le mariage par procuration; la France et l'Autriche en coquetterie réglée.--Napoléon s'excuse en Russie des distinctions accordées aux représentants de l'autre cour.--Les deux emprunts.--Voyage de Marie-Louise; caractère et portée des manifestations qui se produisent sur son passage.--Le comte de Metternich à Paris et à Compiègne.--La Russie en observation jalouse.--Le jour solennel.--Le corps diplomatique au Louvre.--Heures d'attente.--Toast du comte de Metternich.--Le roi de Rome et le roi des Romains.--L'ambassade russe pendant la cérémonie.--Craintes pour l'avenir.--Napoléon et Charles XII.--Enthousiasme et confiance populaires: la plus belle époque du règne.--Efforts de Napoléon pour donner à l'Europe quelques gages de modération.--Tentatives inutiles auprès de l'Angleterre; continuité fatale de la lutte.--Le mariage ne finit rien et prépare de nouveaux conflits.--Attitude de l'empereur Alexandre à l'époque de la célébration: en cet instant où la fortune de Napoléon touche à son apogée, le péril d'une guerre avec la Russie se lève sur l'horizon.
Ces remarques rétrospectives, placées en passant, n'empêchaient point Alexandre de réitérer à tout propos ses vœux pour le bonheur de son allié. Quant aux conséquences politiques du mariage, il disait les envisager avec confiance. Il rappelait que l'amélioration de nos rapports avec l'Autriche lui avait toujours paru une garantie nécessaire de la paix européenne; combien n'avait-il point déploré la rupture de 1809! Ces observations étaient justes, mais il y avait loin d'une simple détente entre la France et l'Autriche, très sagement désirée par Alexandre, à un rapprochement intime, exclusif, et c'était là pourtant ce qui lui semblait devoir résulter du mariage. L'Empereur a changé d'alliance: telle fut sa première pensée. Par malheur, il allait être immédiatement affermi dans ce soupçon par la voix publique, toujours légère et exagérée dans ses jugements, par les rumeurs nées autour de lui ou venues de tous les points de l'horizon, par le long et bruyant commentaire qui s'élevait d'un bout à l'autre de l'Europe à mesure que s'y répandait l'annonce du mariage. Ce qui accrut de suite l'importance propre de cet événement, ce fut la signification qui lui fut attribuée de toutes parts, mais surtout dans les trois capitales intéressées, à Paris, à Vienne, à Pétersbourg: l'opinion en créa dans une certaine mesure les conséquences en les préjugeant; elle les précipita tout au moins par l'insistance qu'elle mit à les prophétiser.
À Vienne, la commotion fut d'autant plus forte que rien n'y avait préparé. Les espérances conçues par l'empereur François et ses ministres n'avaient point dépassé un cercle restreint, lorsqu'une communication de notre représentant et l'arrivée du contrat mirent l'État et la nation en présence du fait accompli. Dans cette crise, le gouvernement sut conserver son calme et sauver sa dignité; il formula quelques réserves sur le procédé employé, mais ne fit point attendre sa ratification, prononça majestueusement une réponse favorable, comme si Napoléon ne l'eût point surprise d'avance, et la joie débordante de Metternich, qui considérait le mariage comme son œuvre, se répandit promptement autour de lui. Après un premier mouvement de stupeur et d'incrédulité dans la masse, de révolte chez quelques-uns, la plus grande partie du public, s'associa à la satisfaction manifestée en haut lieu.
Sans doute, les souvenirs de la dernière guerre étaient trop récents pour s'effacer en un jour; ce n'était point dans Vienne éprouvée pendant cinq mois de l'année précédente par notre occupation militaire, canonnée par notre artillerie, découronnée de ses remparts, dans cette capitale où des ruines d'hier restaient comme le stigmate de la défaite, que pouvaient s'oublier aussi vite les excès de la victoire et les humiliations subies. Mais le mariage apparaissait comme une première réparation, comme un hommage au prestige et à la dignité de l'Autriche. À se voir ainsi recherché par le vainqueur, on éprouvait une consolation et une fierté, on se sentait redevenu grande puissance. Depuis de longues et dures années, c'était la première fois qu'une nouvelle heureuse retentissait dans Vienne. Mobile et impressionnable, très attachée à ses maîtres, la population s'attendrit et s'exalta à la pensée qu'une fille d'Autriche, une princesse connue et aimée, trouvait un établissement splendide et partagerait le premier trône de l'univers; dans les classes les plus diverses, ce fut comme une joie de famille, qui se traduisit par un rapide et fugitif accès de sympathie pour la France.
Sous ce coup nouveau, succédant au premier, Alexandre et son ministre perdirent tout à fait contenance. Ils éprouvèrent une sensation accablante d'abandon, d'isolement et de péril. Cependant, il dépendait encore d'eux d'éloigner cette question de Pologne si menaçante pour l'avenir: le traité nouveau qui leur était offert, ratifié d'avance, contenait toutes les garanties qu'un acte diplomatique est susceptible de comporter. Ils n'eurent pas assez de sang-froid pour profiter d'une bonne volonté déjà ébranlée, mais réelle encore, et laissèrent une fois de plus échapper l'occasion de se mettre en sûreté. Jugeant que tout était perdu ou au moins gravement compromis parce que l'Empereur, s'il s'interdisait de rétablir la Pologne, refusait d'ajouter qu'elle ne serait rétablie en aucun temps ni par personne, ils ne prirent pas immédiatement parti sur le contre-projet et passèrent plusieurs jours dans un complet désarroi.
Bien plus, ils ne résistèrent point à dévoiler leurs angoisses, à exprimer devant notre ambassadeur ce qui était au fond de leur pensée, ce que chacun répétait autour d'eux, et ils commirent l'imprudence de donner eux-mêmes à la double décision de l'Empereur l'interprétation la plus défavorable. Sans éclat, il est vrai, et sans violence, avec plus de tristesse que de colère, ils laissèrent entendre qu'ils tenaient notre défection pour consommée; ils le firent sentir par de douloureuses réticences, par de continuels sous-entendus, par ces allusions à tout propos qui importunent plus à la longue que des scènes véhémentes, et la Russie se réduisit de plus en plus au rôle de l'amie incomprise et délaissée. C'était provoquer les résolutions de l'Empereur en les lui reprochant par avance; à force de lui imputer des torts imaginaires, une infidélité qu'il n'avait pas commise, on finirait par lui en inspirer la tentation et le désir.
Il se livrait ensuite à un juste et magnifique éloge de l'alliance, conforme au sentiment qu'il avait toujours professé. Sur un ton inspiré qui faisait de lui un véritable précurseur, il déclarait que l'alliance devait devenir entre la France et la Russie une règle permanente, un système de fondation: «Il faut, disait-il, qu'elle déborde la vie de nos souverains. C'était la seule naturelle, la seule qui pût être véritablement utile à la France, comme elle l'était à la Russie, dans la situation actuelle de l'Europe, non seulement à présent sous le rapport de la guerre avec l'Angleterre et du système continental, mais dans tous les temps.....» Vous nous reviendrez, reprenait-il, vous reviendrez par intérêt, par sagesse, par égard pour le plus loyal des amis.--Et cet appel à l'avenir lui était une manière détournée d'incriminer le présent.
«Dans cette conversation, ajoutait Caulaincourt, le ministre a, plus qu'il ne l'avait fait précédemment, laissé percer la crainte que nous ne voulussions renoncer à l'alliance.»
Les représentants du Tsar, au temps de la plus grande intimité, avaient à peine joui de ces prérogatives que ne commandait ni n'autorisait l'étiquette. À les voir devenir le privilège exclusif d'une rivale, la Russie ne sentira-t-elle point sa jalousie s'éveiller plus fortement? Cette cour ombrageuse, qui se tient en continuelle observation, qui épie et suspecte tous les mouvements, tous les gestes de l'Empereur, ne va-t-elle point éprouver un surcroît d'émotion et d'alarmes? Persistant à la ménager, Napoléon consent à lui donner des explications et presque à s'excuser auprès d'elle des sourires adressés ailleurs. D'après ses ordres, Champagny se donne une peine infinie pour faire comprendre à Pétersbourg, par l'intermédiaire du duc de Vicence, que quelques politesses à l'Autriche sont de rigueur, vu l'événement qui se prépare, mais qu'elles ne tirent nullement à conséquence. Pour prévenir toute interprétation fâcheuse, le ministre prend soin d'avertir que l'arrivée prochaine de l'Impératrice à Compiègne, puis à Paris, vaudra inévitablement à la mission autrichienne d'autres avantages; mais ces faveurs essentiellement privées, de devoir strict, d'absolue convenance, n'ont rien de comparable avec les marques publiques, réitérées, imposantes, par lesquelles l'Empereur atteste son étroite union avec la cour de Russie. Il y a là une différence que l'empereur Alexandre saura apprécier: il se gardera de confondre les égards que Napoléon doit à la parenté avec les témoignages qu'il rend à l'amitié.
«Depuis que les conventions du mariage ont été signées, écrit le ministre à l'ambassadeur, il n'est sorte de prévenances et de distinctions que la cour de Vienne n'ait prodiguées à M. Otto et au prince de Neufchâtel. L'Empereur a dû user de réciprocité et avoir des égards particuliers pour l'ambassadeur d'Autriche. Ainsi, il l'a invité à ses chasses; le prince de Schwartzenberg, officier de cavalerie, a de bons chevaux, est accoutumé à ce genre d'exercice qui est même nécessaire à sa santé. Depuis la suspension des grands cercles occasionnée par les travaux que l'on fait à la salle des Tuileries, l'Empereur a eu dans les appartements de l'Impératrice de petits cercles, tout à fait d'intérieur, où ne sont admises que les personnes attachées à son service personnel, où les grands dignitaires et les ministres ne sont pas nécessairement appelés. Le prince de Schwartzenberg et madame de Metternich ont été invités à ces cercles, où aucun étranger n'est admis. Ce genre de politesse n'a aucun éclat, il est ignoré au dehors, mais il fournissait à l'Empereur l'occasion de parler de madame l'archiduchesse et de recueillir quelques renseignements sur sa future compagne, et Sa Majesté payait ainsi à l'ambassadeur d'Autriche la dette que lui imposent les égards extraordinaires avec lesquels son ambassadeur est traité.
«Un voyage va se faire à Compiègne, le prince de Schwartzenberg en sera: il est impossible que dans les fêtes destinées à célébrer le mariage de l'Empereur avec une archiduchesse d'Autriche, l'ambassadeur d'Autriche ne soit pas traité avec une distinction particulière. C'est un égard que l'on doit à l'Impératrice que de rapprocher d'elle le représentant de son auguste père, mais ces distinctions tiennent en général à l'intérieur de l'Empereur; c'est une affaire de famille, et elles sont étrangères aux grands rapports politiques et aux mesures du cabinet.
Napoléon avait beau dire et protester, il ne pouvait faire que la situation respective de la France et de l'Autriche, durant cette période des fiançailles qui est celle des épanchements réciproques et des attentions galantes, ne créât pas l'apparence et ne donnât point l'illusion d'un accord intime. À ce moment, la scène politique présentait de frappantes analogies avec le tableau qu'elle avait offert pendant et après Tilsit, à cette différence près que l'Autriche succédait au rôle dévolu naguère à la Russie. À Tilsit, les deux monarques s'étaient engagés à se revoir et à se visiter dans leurs capitales; au lendemain de leur séparation, ils s'étaient mis en correspondance familière, en échange réglé de souvenirs et de cadeaux. Aujourd'hui, on annonçait la venue prochaine de François Ier d'Autriche à Paris, où il voudrait retrouver sa fille dans tout l'éclat de son rang et dans l'épanouissement de son bonheur: c'était à ce prince que Napoléon adressait d'affectueux envois; chaque jour, les feuilles publiques signalaient le passage à travers l'Allemagne de quelque aide de camp, de quelque personnage de cour, chargé pour la future impératrice ou pour ses parents de messages intimes et de splendides présents. À Tilsit, Napoléon avait voulu que les deux armées, oubliant leurs combats de la veille, se réconciliassent sous ses yeux et dans un fraternel élan; il avait décoré de sa main le plus brave des Préobrajenski. Aujourd'hui, il donnait à cet épisode sa contre-partie: il détachait de nouveau la croix de la Légion qu'il portait d'habitude, une simple croix de soldat, pareille à celle qu'il avait placée sur la poitrine du grenadier Lazaref; il l'envoyait à l'archiduc Charles, le priait de s'en décorer; par ce don inappréciable en sa simplicité, il honorait dans son adversaire de Wagram, en même temps que le capitaine expérimenté et habile, le premier soldat de l'Autriche. C'était de sa part un effort constant pour relever à leurs propres yeux les vaincus d'hier, pour effacer en eux le souvenir et l'amertume de leurs désastres.
Après tant de témoignages consolants pour son amour-propre, l'Autriche commençait à recueillir de la situation qu'elle s'était faite de plus pratiques bénéfices, de solides et prosaïques profits, et c'était toujours aux dépens de la Russie, par le jeu inévitable des événements et des caractères, que s'opérait sa satisfaction.
De jour en jour, cette substitution inévitable d'une puissance à l'autre, dans l'intimité avec Napoléon, apparaissait plus sensible. Elle éclata à tous les regards lorsque l'Impératrice, après avoir quitté Vienne, traversa triomphalement l'Allemagne pour se rendre à Paris. Napoléon avait voulu que le voyage se fît rapidement, quoique dans un ordre imposant; Berthier, qui en avait la direction, le menait avec une ponctualité et un entrain tout militaires, en major général de la Grande Armée: il fixait d'avance et rigoureusement les étapes, abrégeait les haltes, pressait l'allure; néanmoins, les cérémonies échelonnées tout le long de la route, par les lois de l'étiquette, renouvelaient à chaque pas et avec ostentation, entre Français et Autrichiens, le tableau d'une croissante union.
Le 22 mars, Marie-Louise passait le Rhin devant Strasbourg et touchait le sol français. Elle prit ensuite son chemin par Nancy et par Reims: c'était près de Soissons que devait avoir lieu, sous une tente de pourpre et d'or, la rencontre des époux; c'était là que l'Impératrice, suivant l'antique usage, aurait à s'agenouiller devant son seigneur et souverain, à lui prêter hommage comme la première de ses sujettes et à lui donner sa foi. On sait que Napoléon lui épargna ce cérémonial en allant la surprendre et s'emparer d'elle en pleine route, pour la mener directement à Compiègne. Le prince de Schwartzenberg et la comtesse de Metternich avaient été mandés dans cette résidence, ainsi que le comte lui-même, arrivé récemment à Paris. Napoléon voulait que l'Impératrice, en descendant de voiture, aperçût autour d'elle des visages amis, des compatriotes qui lui donneraient l'illusion de la patrie retrouvée, qu'elle se sentît à leur vue moins craintive et moins seule dans un milieu où tout lui était inconnu et nouveau.
Pendant les jours qui suivirent, les trois Autrichiens, installés au château, admis à la table impériale, jouirent de prérogatives exceptionnelles. Le 31 mars, Metternich suivait le couple impérial de Compiègne à Saint-Cloud, par la route qui longeait la capitale et que les femmes de Paris étaient venues joncher de fleurs. Le 1er avril, Schwartzenberg et lui, avec deux de leurs compatriotes, les comtes Schœnborn et Clary, furent les seuls étrangers qui assistèrent au mariage civil, célébré par l'archichancelier dans la galerie de Saint-Cloud, devant la famille, la maison et les grands corps de l'État. À l'aspect de ces honneurs, fort naturels dans la circonstance, la foule des courtisans ne doutait plus que les sympathies de l'Empereur n'eussent changé d'objet; elle se tournait vers le soleil levant, s'empressait autour des Autrichiens, et se donnait l'air de leur rendre spontanément, par préférence et par goût, des égards jugés conformes au désir du maître.
Le 2 avril fut le jour solennel. De bonne heure, tandis que l'Empereur et l'Impératrice, avec leur suite, sortaient de Saint-Cloud et s'avançaient vers Paris, un grand nombre de privilégiés, comprenant tout ce que la ville contenait de plus élevé par le rang, par la fortune, par la position officielle ou sociale, se réunissaient au Louvre, les uns dans la grande galerie de peinture, les autres dans le salon d'Apollon, transformé en chapelle; les premiers étaient admis à voir passer le cortège nuptial, qui se rendrait des Tuileries au Louvre par l'intérieur des palais; les autres assisteraient à la cérémonie religieuse. Dès neuf heures du matin, les places étaient occupées, l'assemblée presque au complet: quatre mille femmes en grande parure et manteau de cour garnissaient les tribunes de la chapelle et les rangs de banquettes dressés des deux côtés de la galerie. Au dehors, le canon tonnait par salves successives, accompagnant l'entrée des souverains et signalant les progrès de leur marche. A ces avertissements de plus en plus répétés, on savait que l'Empereur avait passé sous l'Arc de triomphe, qu'il descendait la grande avenue et arrivait à la place de la Concorde. Il venait, annoncé par les fanfares, salué au passage par ses troupes, précédé par la cavalerie de sa garde, par les maîtres des cérémonies, par les hérauts d'armes, par sa cour, par celle de trois rois et de trois reines, entouré par sa maison militaire et par l'escadron des maréchaux: il venait au pas des huit chevaux empanachés qui traînaient son carrosse de gala, mouvant édifice de cristal et d'or, dont les glaces laissaient apercevoir le César au front lauré, au profil romain, et près de lui la jeune femme étonnée, parée du diadème d'impératrice, qu'il montrait à ses peuples comme sa plus précieuse conquête. Autour de lui, la splendeur des harnachements et des livrées, la magnificence renouvelée des costumes de cour, l'éclair multiplié des armes mettaient une éblouissante auréole, et la foule en extase se courbait dans une attitude d'adoration ou répondait par des acclamations prolongées aux «Vive l'Empereur!» des soldats.
Si l'absence dans les rangs du clergé de treize cardinaux, protestant contre l'annulation du premier mariage sans l'intervention du Saint-Siège, soulevait de nombreux commentaires, l'arrivée du corps diplomatique était attendue avec impatience; il s'agissait de savoir si le prince Kourakine figurerait à son rang. Les missions étrangères firent leur entrée ensemble et en ordre, s'étant réunies, sur convocation expresse, à l'hôtel de l'ambassade autrichienne. Le prince Kourakine parut parmi ses collègues, plus magnifique encore que de coutume, constellé de décorations, couvert d'or et de bijoux, portant sur lui pour deux millions de pierres, mais pâle et défait, se soutenant à peine, pitoyable à la fois et risible, racontant ses douleurs et faisant éclater son enthousiasme en termes qui sentaient la contrainte.
Ces craintes déjà positives, ces appréhensions nettement formulées, ne dépassaient point, il est vrai, les milieux officiels et mondains, les cercles politiques et raisonneurs. Au dehors du château, la foule immense qu'avait attirée dans Paris l'annonce des fêtes, était toute à la satisfaction mêlée de lassitude que laissent les journées fécondes en grands spectacles et en émotions intenses. Elle se répandait dans la ville, à la recherche des plaisirs partout promis, dans l'attente des magnificences de la nuit qui devaient égaler celles du jour. Elle remplissait le jardin des Tuileries, où maintenant, devant le couple impérial apparu au balcon du château, les corps de la garde défilaient; là, dragons, lanciers, chasseurs, grenadiers, passaient à leur tour, et chez tous ces soldats illustres, l'enthousiasme était profond, ardent, inépuisable; tous, agitant leurs armes, levant sur la pointe de leurs sabres leurs shakos ou leurs casques, acclamaient frénétiquement leur chef, leur dieu, et dans l'impératrice autrichienne ne voyaient qu'un trophée de plus, conquis par son génie et par leur vaillance.
CHAPITRE IX
LE SECRET DU TSAR
Le prince Adam Czartoryski dans le cabinet de l'empereur Alexandre.--Début de leurs relations.--Pétersbourg en 1796.--Rencontre dans les jardins de la Tauride.--Scène mémorable.--Les leçons de Laharpe.--Générosité native et premières aspirations d'Alexandre.--Il voudrait apaiser et consoler la Pologne.--Joie et confiance de Czartoryski.--Alexandre aux prises avec la réalité.--Revirement progressif et complet.--Sous le coup des terreurs inspirées par Napoléon, le désir de restaurer la Pologne, en l'unissant à la Russie, rentre dans l'esprit du Tsar.--Première idée d'une guerre offensive contre la France.--Le parti russe à Varsovie.--Proposition transmise par Galitsyne.--Conseils demandés à Czartoryski.--Défiance réciproque.--Divergence de vues entre le Tsar et son chancelier.--Le représentant de la tradition.--Le traité en suspens.--Envoi à Paris d'un contre-projet russe; Napoléon mis en demeure de souscrire à une capitulation diplomatique.--Angoisses croissantes d'Alexandre.--Le regard d'Austerlitz.--Nouvel entretien avec Czartoryski.--Projet de surprendre et d'enlever le grand-duché.--Combinaisons diverses.--Politique secrète et personnelle d'Alexandre.--Tentative auprès de l'Autriche.--M. d'Alopéus.--Mission simulée auprès de Murat; mission réelle à Vienne.--Paroles tentatrices.--Le point de dissentiment entre Pétersbourg et Vienne.--Alexandre persiste à réunir les Principautés et offre à l'Autriche des compensations.--La Serbie.--Le grand projet de 1808.--Indiscrétion calculée.--Mystérieux efforts d'Alexandre pour détourner de Napoléon la Pologne et l'Autriche: il entame des hostilités indirectes parallèlement à une reprise de négociation.
Tandis que la France et la plus grande partie de l'Europe célébraient les noces du nouveau Charlemagne, d'émouvantes scènes se passaient dans le cabinet de l'empereur Alexandre. Dévoré d'inquiétudes et de soucis, ce monarque s'était retourné vers l'homme qui avait été le dépositaire de ses premiers secrets et son ami plus encore que son ministre. Le prince Adam Czartoryski était rentré à Pétersbourg l'automne précédent, après une année d'absence; depuis quelques semaines, Alexandre cherchait à le rapprocher de lui et l'appelait de nouveau à d'intimes entretiens. À l'heure où la Pologne faisait son tourment, c'était à un grand seigneur polonais, dont il connaissait le patriotisme, mais dont il appréciait le dévouement à sa personne, qu'il avait voulu confier sa peine et demander secours.
Leur amitié datait de quatorze ans: elle s'était nouée dans des circonstances frappantes et romanesques. Après le démembrement final de la Pologne, en 1795, l'impératrice Catherine avait exigé que l'illustre famille des Czartoryski lui confiât ses fils et donnât ce gage de soumission; c'était à ce prix qu'elle laissait espérer un adoucissement de rigueur et une restitution de biens. Le jeune prince Adam lui avait été livré en otage; à Pétersbourg, il avait reçu un brevet d'officier aux gardes et portait l'uniforme russe comme une livrée de servitude. L'Impératrice le traitait bien, la société lui offrait distractions et plaisirs, sans réussir à dissiper sa tristesse d'exilé et sa hautaine mélancolie. Dès son arrivée, il avait été remarqué par le grand-duc Alexandre, alors âgé de dix-huit ans, fils aîné du tsarévitch Paul et héritier du trône au second degré. Au bout de quelque temps, Alexandre témoigne le désir de l'entretenir en particulier: ils se rencontrent dans les jardins du palais de Tauride, par un de ces jours de printemps naissant où la nature du Nord s'épanouit dans sa fugitive splendeur et se hâte de vivre. Dès les premiers mots, un invincible penchant les porte l'un vers l'autre; leurs âmes s'attirent, se rapprochent, et dans cette cour où le représentant de la race proscrite ne lit sur tous les visages qu'indifférence ou stérile pitié, c'est le successeur même de Catherine qui s'est trouvé pour le comprendre.
En vain chercherait-on à cette scène un pendant dans l'histoire; il faut le demander à l'une des conceptions célèbres du génie dramatique, se rappeler en quels traits le poète allemand a peint le fils de Philippe II maudissant tout bas la politique inexorable de son père, s'éprenant d'équité et de vertu, torturé d'aspirations généreuses, et reconnaissant dans un ami vrai sa conscience vivante. Alexandre, c'est Carlos d'Espagne: Czartoryski, c'est Posa.
L'impératrice russe avait fait élever son petit-fils sous ses yeux, avec un soin jaloux: elle voyait en lui l'espoir de sa race et le continuateur de son œuvre. Pourtant, habile à flatter les écrivains et les penseurs d'Occident, à se concilier ces dispensateurs de la renommée, elle avait donné pour maître au grand-duc un de leurs disciples, le Genevois Laharpe; elle avait jugé bon que le futur autocrate prît quelque teinture de cet esprit libéral et philosophique dont elle-même avait su se parer avec un art consommé. Cependant, il s'est trouvé que le jeune prince était doué d'une sensibilité et d'une imagination exaltées, qu'il éprouvait le besoin de croire et de s'enthousiasmer. Répondant à ces instincts élevés et vagues, les principes développés devant lui par Laharpe ne l'ont pas seulement effleuré, mais conquis et pénétré, et son âme s'est ouverte toute grande au souffle d'idéal qui traversait le siècle. Il rêve aujourd'hui le règne de la justice et de la félicité universelles, «son cœur bat pour l'humanité», et lorsque Czartoryski lui parle d'émancipation, de liberté, ces mots rencontrent en lui leur écho et y soulèvent de nobles ardeurs.
En vérité, il avait essayé de tout, et tout lui avait manqué. Au début de son règne, il avait voulu jouer entre les États le rôle de modérateur, soustraire l'Europe à la prise de Bonaparte et la reconstituer sur des bases rationnelles. Chez les cours qu'il s'était associées pour cette œuvre, il n'avait trouvé que sécheresse de cœur, vues égoïstes et cyniques, faiblesse ou mensonge, et les déceptions de sa politique ne lui avaient pas été moins cruelles que les désastres de ses armées. Dégoûté de ses alliés, il s'était livré au vainqueur; il avait subi l'ascendant du génie, s'était juré de suivre Napoléon et de l'imiter. Il avait voulu être conquérant à son tour, goûter l'émotion enivrante des succès par l'épée, reprendre et dépasser les plans de ses devanciers; il s'était mis à reculer partout les bornes de sa domination et au fond de cette voie n'avait retrouvé qu'amertume. Les résultats acquis, si sensibles qu'ils fussent, demeuraient incertains, précaires, et au prix de quelles dangereuses complaisances n'avait-il pas fallu les acheter! Désabusé de Napoléon, Alexandre s'était arrêté en dernier lieu à un parti équivoque et mixte: conserver l'alliance sans en remplir les devoirs, se dégager de toute solidarité effective avec l'ambitieux empereur, mais le ménager encore, le flatter par de doucereuses paroles, affecter la fidélité et la condescendance; à ce prix, il gagnerait sans doute le droit de vivre en repos; il pourrait s'éloigner des affaires européennes, se consacrer aux soins de l'intérieur, se vouer moins à la grandeur de l'État qu'au bonheur des peuples. Dernière et vaine illusion! Napoléon n'a pas souffert qu'Alexandre ne fût à lui qu'à demi; il l'a mis en demeure de se livrer plus complètement et, sur un refus de gage, s'est détourné vers un système où la Russie n'aperçoit plus qu'intentions malfaisantes et préméditation d'offensive. Cette guerre qu'Alexandre a espéré écarter de ses frontières, par une suite d'atermoiements et de demi-mesures, il juge qu'elle s'en rapproche aujourd'hui, qu'elle va le saisir et le surprendre dans son œuvre rénovatrice. En cette année 1810 où viennent d'éclore ses projets d'amélioration et de réforme, où il a compté cueillir les fruits de son zèle pacifique, il lui faut aviser de nouveau à des mesures de combat, se préparer à lutter pour l'existence, à rentrer dans l'ère d'angoisse et de sang. Devant lui, il croit distinguer l'invasion menaçante: tout lui en devient symptôme, signe avant-coureur, et par une fatalité vengeresse, c'est la Pologne, objet naguère de sa compassion, négligée ensuite, poursuivie enfin avec une âpre rigueur, qui devient contre lui l'arme désignée aux mains de l'adversaire, le moyen d'agression et l'instrument de torture.
Alors, dans le trouble de son âme, il se demandait si son enthousiasme juvénile n'avait pas vu clair et plus loin que ses calculs égoïstes de souverain et de politique, si la raison d'État ne lui commandait point aujourd'hui d'être audacieusement juste, magnanime, si son intérêt bien entendu n'était pas de réaliser le roman ébauché jadis dans les jardins de la Tauride? Est-il trop tard, après tout, pour réparer le crime qui pèse d'un poids si lourd sur les destinées de l'empire? Cette Pologne que Napoléon va restaurer dans un but d'ambition et en haine de la Russie, ne peut-on la refaire avant lui, contre lui, s'en servir pour le combattre et le vaincre? La Russie possède encore la plus vaste portion de l'ancien royaume, la majeure partie de ses habitants. Jusqu'à présent, elle n'a songé qu'à plier au joug ces millions d'hommes, à effacer en eux tout souvenir et tout regret du passé, et elle n'y a réussi qu'imparfaitement: ne saurait-elle, par un traitement plus équitable, obtenir qu'ils s'associent librement et spontanément à son sort? Alexandre n'est que leur maître: qu'il se fasse leur chef; qu'il leur rende leur nom, leurs lois, leurs institutions, leur langue; qu'il les dote d'une administration nationale; qu'il érige leur pays en royaume distinct, accolé et lié indissolublement à son empire; qu'il relève la couronne de Pologne et la joigne sur son front à celle des tsars; l'État ainsi recréé offrira un point de ralliement aux autres parties de la nation morcelée, et on les verra toutes, y compris le duché de Varsovie, se fondre et s'anéantir en lui. Ce pouvoir d'attraction qu'exerce actuellement le grand-duché, il le subira désormais. Si les Varsoviens s'attachent à Napoléon, c'est que sa protection leur apparaît comme l'unique moyen de rétablir leur patrie; qu'on leur montre sur leur frontière cette patrie ressuscitée, vivante, venant à eux, ils lui tendront les bras et délaisseront Napoléon, qui ne leur offre qu'une espérance, pour Alexandre, qui leur présentera une réalité.
À l'heure même où ce prince se proclamera roi de Pologne, ses troupes envahiront brusquement le duché dégarni de Français. L'armée varsovienne, prévenue et travaillée à l'avance, rejettera l'autorité du roi saxon et l'alliance oppressive du conquérant; elle rompra ses rangs pour se reformer autour du monarque national, désertera le drapeau pour rejoindre la patrie, et, par cette défection salutaire, donnera peut-être à l'Europe le signal de la révolte. Sans doute, c'est la guerre avec Napoléon, c'est la guerre offensive, entamée sans motif évident et palpable, débutant par une de ces déloyales surprises dont l'Autriche et la Prusse ont été tour à tour et si durement châtiées; c'est le rôle d'agresseur assumé, et l'apparence, sinon la réalité du droit, mise contre soi. N'importe! Alexandre est tellement persuadé que la guerre avec la France est inévitable qu'il se demande si le meilleur moyen de la soutenir avec avantage n'est point de la commencer lui-même, de prévenir l'adversaire, de le gagner de vitesse, d'arriver avant lui sur la Vistule et l'Oder. Son imagination engendre de téméraires desseins que sa volonté vacillante hésitera toujours à exécuter. Pour échapper au fantôme qui le hante, il incline par moments à se jeter dans un péril réel, dans une formidable aventure, et l'excès même de la crainte le pousse à de suprêmes audaces.
Ses espérances, il faut le dire, ne reposaient point sur des données purement spéculatives; elles se fondaient sur un fait réel, l'existence en Pologne et même à Varsovie d'un parti russe. Naguère, ce parti avait joué un rôle important et professé une doctrine fort soutenable. À la fin du dix-huitième siècle, lorsque l'ancienne République, énervée par ses divisions, minée par l'intrigue, impuissante à se donner les organes nécessaires à la vie des États modernes, entourée de convoitises impatientes, s'acheminait irrémédiablement à sa ruine, quelques-uns de ses meilleurs citoyens, entre autres le père et l'oncle du prince Adam, n'avaient vu pour elle de salut et de refuge qu'en la Russie. À leurs yeux, la Pologne n'échapperait au morcellement, c'est-à-dire au supplice et à la destruction, qu'en se subordonnant tout entière au grand empire slave, en s'abritant sous son égide, en s'inféodant à lui étroitement: moyennant ce sacrifice, elle conserverait son autonomie, son individualité, son intégrité, s'assurerait une protection puissante, et sauverait sa nationalité au prix de son indépendance.
Depuis, la politique de Catherine, sa participation au triple démembrement, la rigueur avec laquelle elle avait traité les provinces tombées dans son lot, avaient infligé à ces prévisions un cruel démenti. Malgré tout, le parti russe existait encore et tournait parfois vers le petit-fils de Catherine un regard d'espérance. Il avait donné récemment une preuve remarquable de vitalité. En 1809, pendant la guerre d'Autriche, lorsque l'armée du prince Galitsyne, après de longues tergiversations, avait enfin franchi la frontière, un groupe de seigneurs varsoviens et de magnats galiciens s'était adressé au généralissime russe, dans le plus grand secret, et lui avait communiqué l'avis suivant: si l'empereur Alexandre consentait à reformer la Pologne d'autrefois, en la plaçant sous son sceptre, en lui rendant ses anciennes limites, toute une partie des nobles le reconnaîtrait immédiatement pour roi, et leur exemple pourrait entraîner le reste.
À cet instant, il négociait fiévreusement avec Caulaincourt le traité de proscription; sa sincérité vis-à-vis des Polonais demeurait donc tout éventuelle, subordonnée au cas où Napoléon ne contresignerait point la sentence de mort; il n'entendait restaurer la Pologne à son profit que si l'impossibilité de la retenir au tombeau lui était démontrée. Six semaines plus tard, le retour de la convention non ratifiée, avec le coup de tonnerre du mariage autrichien, avait paru lui fournir cette preuve et brusquement retourné ses résolutions. Par une poussée subite, le projet éloigné depuis dix ans était venu ressaisir et réoccuper sa pensée. Affolé et hors de lui, il se demandait maintenant si cette hasardeuse ressource ne contenait point le salut; admettant les conséquences extrêmes de son évolution, il se résignait à isoler dans l'empire ses provinces polonaises pour en faire le noyau du futur royaume. C'était à ce moment qu'il avait voulu revoir Czartoryski, qu'il l'avait mandé, et que nous les retrouvons face à face, ramenés, après de longues traverses, au point de départ de leur amitié.
Cependant, pressé plus vivement, il promit son avis par écrit sur les moyens les plus propres à gagner au Tsar les cœurs polonais. Alexandre voulut savoir à quelle époque ce mémoire pourrait lui être remis; il ajourna jusque-là toute reprise de la discussion: s'il s'était proposé de jeter dans l'âme de Czartoryski une première et immense espérance, il hésitait à lui découvrir prématurément tous les desseins qui flottaient dans sa pensée.
Le contre-projet russe partit de Pétersbourg le 17 mars, adressé au prince Kourakine et accompagné d'observations minutées par l'Empereur lui-même. L'ambassadeur devait le présenter à la signature du monarque français, sans admettre aucune modification, sans souffrir qu'un seul mot fût retranché ou intercalé. Ainsi, à l'heure même où le Tsar commençait à tendre la main aux Polonais et à flatter leurs espérances, il sollicitait une dernière fois Napoléon d'en finir avec eux et de leur fermer l'avenir.
Czartoryski lui lut son mémoire, qui fut écouté attentivement. Mal éclairé sur les dispositions réelles d'Alexandre, sur l'état des rapports avec la France, il était demeuré forcément dans le vague; il conseillait d'entrer délibérément, vis-à-vis des Polonais sujets russes, dans les voies de la douceur et de la clémence, rappelait la nécessité tant de fois signalée par lui «de rétablir la Pologne pour prévenir Bonaparte», mais ne suggérait aucun procédé d'exécution. D'ailleurs, n'était-il point trop tard pour reprendre un projet malencontreusement ajourné? Et sous chaque ligne du mémoire perçait un reproche à la Russie, celui de n'avoir jamais su agir opportunément et d'avoir passé son temps à manquer l'occasion. Alexandre ne disconvint point de cette vérité: il fit avec Czartoryski son examen de conscience, se repentit de n'avoir pas reconstitué la Pologne en 1805, se laissa dire que la conduite tenue en 1809 avait été «la plus mauvaise», mais il n'admettait point que les fautes commises fussent sans remède, qu'il dût renoncer à modifier une situation intolérable. «Il montrait un extrême désir d'arranger les affaires de Pologne de quelque façon que ce fût et en faisant de son côté tout ce qu'il pourrait», ne dissimulant plus d'ailleurs que cette intention se liait aux grandes et légitimes inquiétudes que lui donnait la France. Sans doute, disait-il, Napoléon ne cherchait qu'à lui prodiguer des paroles tranquillisantes; il en avait la preuve sur son bureau, mais ces déclarations, dont il connaissait la valeur, n'avaient plus le pouvoir de le convaincre. Pour qu'il retrouvât quelque sécurité, une garantie morale ne suffisait plus: il lui fallait une sûreté matérielle, un fait, la suppression du grand-duché: comment amener cet État à se dissoudre dans une Pologne qui serait créée spécialement pour l'englober? comment disposer ses habitants à échanger leur patrie restreinte contre la grande patrie que leur rendrait la Russie?
Pressé de répondre à cette question, Czartoryski s'excusait toujours, alléguant son éloignement de Varsovie, son ignorance de l'accueil qui pourrait être fait aux propositions russes. Alexandre ne se laissa point arrêter par ces considérations et découvrit le raisonnement sur lequel se fondait son espoir: «Bah! dit-il, sans être sur les lieux, il n'est pas difficile de savoir ce qu'on pense dans les provinces et dans le duché; cela peut se dire en peu de mots Les Polonais suivront même le diable, si le diable les mène au rétablissement de leur patrie.» La question d'exécution fut alors serrée de plus près, divers moyens envisagés. Czartoryski se plaçait toujours dans l'hypothèse où la Russie essayerait d'agir d'accord avec Napoléon, où elle s'efforcerait d'obtenir son consentement à la disparition du duché en lui offrant sur d'autres points de notables avantages et une compensation pour le roi de Saxe. Il ne se figurait point qu'Alexandre pût admettre, sans nécessité absolue, l'idée d'une prise d'armes contre le vainqueur d'Austerlitz et de Friedland, et courir de lui-même au-devant d'une rupture. Son étonnement fut profond d'apprendre que le Tsar n'excluait point ce parti, de s'entendre demander «si l'on ne pourrait pas entamer une guerre simulée avec le duché, où, d'après un arrangement concerté, les troupes russes pourraient arriver à des positions dans lesquelles, réunies aux troupes polonaises, elles pourraient tenir tête aux Français; dans ce cas, tous les désirs de la Pologne seraient satisfaits».
Hâtons-nous d'ajouter qu'il s'agissait encore chez Alexandre d'une simple velléité, passant en lui au milieu d'un désordre d'idées. Au bout d'un instant, voyant Czartoryski frémir à la perspective d'une guerre contre Napoléon, «avec ses chances bien incertaines», il parut aller brusquement à l'autre extrême, changea de chimère, ménagea à son interlocuteur une nouvelle surprise, émit l'idée de désarmer le conquérant à force de résignation et de condescendance: ne parviendrait-on pas au but «en ne s'opposant pas à la formation d'un royaume de Pologne composé du duché et de la Galicie, et en permettant aux sujets des provinces polonaises de la Russie d'aller servir là-bas comme dans leur pays?--Les Polonais, ainsi contentés, n'auraient point de raison d'être contre la Russie et deviendraient tranquilles; la France, n'ayant plus cette pomme de discorde entre elle et la Russie, n'aura aucun motif de lui faire la guerre.» Cette fois, Alexandre parlait-il sérieusement? Ne voulait-il pas simplement éprouver Czartoryski, savoir si celui-ci accueillerait avec joie tout espoir d'une restauration, même accomplie en dehors de la Russie? Au reste, se contredisant de nouveau, il exprima bientôt la conviction qu'un conflit décisif se produirait dans tous les cas, que Napoléon le provoquerait certainement, à supposer que la Russie ne prît point les devants; cette idée fatale était la seule qui se fût obstinément fixée dans son esprit mouvant. «Il dit d'un accent pénétré qu'il ne croyait pas que ce fût encore cette année, parce que Napoléon était tout occupé de son mariage, mais qu'il s'attendait à la crise l'année prochaine: Nous sommes au mois d'avril, continua-t-il; ainsi ce sera dans neuf mois.»
La Pologne n'était pas l'unique agent de destruction que Napoléon parût devoir employer contre la Russie. Dans son plan supposé, si l'armée varsovienne lui servait d'avant-garde, c'était l'Autriche qui formait son aile droite. À Pétersbourg, nul ne doutait qu'il ne fît à l'Autriche des propositions corruptrices, et que celle-ci ne fût près de succomber à la tentation. Cependant, moins de six semaines après l'acte qui avait inopinément rapproché les deux cours, c'est-à-dire la promesse de mariage, il était difficile d'admettre que l'accord fût déjà irrévocable et complet. Apparemment, l'Autriche n'avait point enchaîné sa liberté avec tant de promptitude et de légèreté: à Vienne, il semblait y avoir tendance au mal plutôt qu'engagement pris et signature donnée. Là comme ailleurs, fallait-il désespérer de prévenir Napoléon et de le déjouer, en s'y prenant de suite et en opposant à ses offres une surenchère décisive?
Le malheur était que le nouveau ministre dirigeant, le comte de Metternich, paraissait tout acquis au principe d'une association d'intérêts avec la France; son voyage à Paris laissait percer de fâcheux desseins. Mais M. de Metternich, si bien établi que parût son crédit, n'était point maître absolu. Auprès de l'empereur François, toujours incertain et irrésolu, d'autres influences contre-balançaient la sienne; des personnages importants, des conseillers écoutés, certains princes de la famille impériale, repoussaient toute compromission trop grave avec l'usurpateur. Chez beaucoup de membres de l'aristocratie, le nom de Bonaparte était demeuré en horreur; d'autres revenaient déjà de leur égarement. En Autriche, comme en Russie après Tilsit, un parti d'opposition mondaine se constituait. Actif à Vienne, il était tout-puissant à Prague, où les mécontents avaient installé leur quartier général et dressé leurs batteries. En ralliant et en employant ces éléments divers, la diplomatie russe ne parviendrait-elle point, tandis que Metternich négocierait à Paris, à mener derrière lui, dans son dos, une intrigue qui annulerait ses efforts et détournerait son souverain de tout engagement effectif avec la France? Il ne s'agissait point d'amener ce monarque à reprendre vis-à-vis de nous un ton d'hostilité ou même de froideur. Alexandre comprenait les nécessités de la situation; il admettait parfaitement que l'Autriche tînt à recueillir les fruits du mariage et à s'assurer, par des rapports mieux ménagés avec Napoléon, quelques années de tranquillité. Mais, pour atteindre ce résultat, était-il indispensable de s'enchaîner à une politique dont le but avéré était l'asservissement général? L'empereur François, en affectant vis-à-vis de son gendre les airs de la cordialité et de l'expansion, ne pourrait-il réserver en secret à ses anciens amis, à la Russie en particulier, sa prédilection et sa confiance? Sans rompre les attaches officielles et de nature diverse qui les unissaient l'un et l'autre à l'empereur des Français, les souverains russe et autrichien conviendraient de tout se dire, de n'avoir point de mystère l'un pour l'autre, de ne rien entreprendre contre leurs intérêts réciproques, de s'entr'aider au besoin de tout leur pouvoir. La Russie et l'Autriche auraient chacune un lien légitime avec la France, mais un lien de cœur se formerait entre elles, une secrète intelligence s'établirait et subsisterait jusqu'à l'heure où les circonstances permettraient de régulariser la situation, de consommer le divorce politique avec Napoléon et de transformer l'accord occulte des deux cours en alliance déclarée.
Pour proposer à Vienne cette subtile et équivoque combinaison, on ne pouvait agir avec trop de prudence, puisqu'il était difficile de mesurer avec certitude le degré d'intimité existant entre la France et l'Autriche. Si cette dernière avait déjà disposé d'elle-même, toute parole explicite, venant de Pétersbourg, courrait le risque d'être répétée à Paris et de compromettre inutilement la Russie. Il importait donc de ne s'ouvrir qu'à demi-mot, par insinuations.
L'entrée en matière était des plus ingénieuses. Pour redemander à l'Autriche ses bonnes grâces, le cabinet russe prenait occasion de l'événement même qui semblait devoir la livrer à la France. Il faisait allusion au mariage et raisonnait ainsi: De tout temps, l'empereur Alexandre s'est senti porté vers son frère autrichien par une sympathie profonde; dans les dernières années, ce qui l'a empêché de suivre le penchant de son cœur, c'était que l'Autriche persistait vis-à-vis de la France dans une hostilité irréconciliable, alors que lui-même s'était engagé à Tilsit dans une voie opposée; devenu notre allié, Alexandre ne pouvait demeurer l'ami de nos ennemis. Aujourd'hui qu'une heureuse occurrence est venue brusquement améliorer les rapports entre Paris et Vienne, l'obstacle au rapprochement avec la Russie se trouve levé par cela même: le Tsar peut s'abandonner à son inclination pour l'Autriche, qui n'a plus rien d'incompatible avec ses autres liaisons, et c'est pourquoi il s'applaudit très sincèrement du mariage. «Un esprit moins juste que Sa Majesté en eût peut-être redouté les conséquences et pris quelque jalousie. Sa Majesté ne tombe point dans une pareille erreur, elle découvre au contraire dans le mariage une facilité de rapprochement avec une cour dont elle regrettait de se voir séparée, et son but est désormais de conserver la plus étroite alliance avec l'empereur des Français et d'établir à côté la plus étroite amitié avec celui de l'Autriche.»
C'est par cette opposition de termes savamment calculée, c'est par une différence soulignée dans les expressions employées pour caractériser les rapports à maintenir avec la France et ceux à nouer avec l'Autriche, que se trahit le véritable but de l'instruction. Elle tient à bien marquer la distinction qu'il convient de faire entre une liaison encore obligatoire et une préférence spontanée. L'essentiel est de convaincre l'Autriche que désormais, chez l'empereur Alexandre, l'amitié primera l'alliance et devra nécessairement lui survivre. Pourquoi l'empereur François n'adopterait-il point pareille règle de conduite? Il y trouverait dès maintenant plus complète sûreté, d'immenses avantages dans la suite.
En effet, lorsque la Russie exprime l'intention de prolonger le système de Tilsit, il va sans dire qu'elle parle au présent et n'engage nullement l'avenir. Il n'est pas possible que l'Autriche, de son côté, tienne pour définitive la situation que lui ont faite les derniers traités, qu'elle se résigne à demeurer perpétuellement exclue de l'Allemagne, rejetée de l'Italie, séparée de la mer, emprisonnée dans les limites que lui a étroitement tracées l'épée du vainqueur. Recouvrer quelques-unes au moins de ses provinces, tel doit être son but caché, mais invariable. Or, sans qu'elle ait à courir de nouveau les chances d'une aventure guerrière, une partie de ce qu'elle a perdu peut revenir, par le seul effet de la bienveillance russe. En cas de complications européennes, pour peu que l'empereur Alexandre ait à se louer d'elle, il ne l'oubliera point dans les remaniements futurs, il tiendra compte de vœux qu'il devine et approuve. «Toutes les idées des hommes d'État autrichiens, dit l'instruction, ne peuvent être assises que sur cette seule et unique base parvenir à faire reposer la monarchie de la guerre récente désastreuse, récupérer une partie des forces qu'elle a perdues, non par un nouvel essai de ses armes, mais par la voie des négociations, fruit d'un concert général. Dans cette base de la politique future du cabinet de Vienne, Sa Majesté ne trouve rien qui ne convienne à ses intérêts.»
Peu à peu, l'auteur du mémoire arrive à élargir ses offres. Prévoyant implicitement l'hypothèse où l'Autriche se déciderait quelque jour à un rôle plus actif, à une politique de revanche proprement dite, il rouvre le centre de l'Europe tout entier aux convoitises de cette maison. Il est une vérité que l'on ne saurait trop méditer à Vienne, c'est que la Russie n'a aucun intérêt à maintenir la France en possession de ses conquêtes, à la laisser régner sur l'Italie et peser sur l'Allemagne, à lui conserver même ses limites naturelles; dans toutes les contrées que le peuple insatiable s'est appropriées, l'Autriche pourra rentrer et reprendre pied sans que son voisin de l'Est trouve à y redire.
Ici, l'auteur du mémoire joue avec une discrète habileté le rôle de tentateur. Il n'engage pas brutalement l'Autriche à se ressaisir des domaines dont elle a été successivement évincée: il se borne, pour réveiller ses regrets et stimuler ses appétitions, à lui remémorer toutes ses pertes; avec une insistance presque cruelle, il les lui énumère longuement, il lui remet sous les yeux les royaumes, les duchés, les provinces, dont elle s'enorgueillissait naguère et qu'elle pleure, lui désigne du doigt les plaines fertiles de la Lombardie, les rivages de l'Adriatique, les ports d'Istrie et de Dalmatie, les campagnes florissantes de la Germanie, fait entrevoir au loin la ligne du Rhin et la Belgique. Après avoir déployé ces perspectives illimitées, il affecte de s'en détourner brusquement; les affaires de la Russie ne sont pas là; elle se désintéresse de toutes ces régions et les abandonne aux revendications autrichiennes, à charge de réciprocité, sous la condition qu'elle-même aura la main libre dans les pays limitrophes de son empire, sis à sa convenance, et c'est ici que le nom de la Pologne, sans paraître nulle part, se laisse lire entre les lignes. Le principe à adopter, ce serait celui d'une tolérance et d'une connivence mutuelles sur les terrains respectifs où chacune des deux puissances aurait à faire valoir ses droits et à exercer ses reprises. «Au nombre des provinces perdues dont l'Autriche peut désirer la récupération, dit l'instruction, la majeure partie, la presque totalité peut retourner sous sa domination sans blesser l'intérêt direct de Sa Majesté. En effet, qu'importe à la Russie si les Pays-Bas, ou le Milanais, ou bien l'État de Venise, le Tyrol, Salzbourg, la partie de l'Autriche qu'elle vient de céder, si Trieste, Fiume, le littoral étaient convoités et même de nouveau successivement acquis par l'empereur François et ses successeurs? La seule règle qu'aurait à suivre en pareil cas le cabinet de Pétersbourg, ce serait de rester fidèle au sage principe de l'équilibre et ne pas permettre d'accroissement qui n'en procure un à la Russie, qui ne conserve la force relative des deux États. La cour de Vienne ne peut pas méconnaître que la Russie se trouve être la seule dont l'intérêt direct n'est jamais attaqué par ses acquisitions en Allemagne ou en Italie. La cour de Vienne ne peut pas méconnaître que cependant elle ne peut rien entreprendre ni en Allemagne ni en Italie, si elle n'est pas sûre du silence ou plutôt du consentement tacite de la Russie.»
Il était un point, malheureusement, où l'intérêt des deux empires, si conciliable ailleurs, se contrariait et se heurtait; c'était l'Orient, et la crise soulevée sur le Danube en 1807, toujours ouverte, prolongée parallèlement aux guerres qui avaient déchiré l'Europe, mettait obstacle à toute coalition nouvelle, en divisant la Russie et l'Autriche. Alexandre Ier et son cabinet savaient à quel point l'incorporation de fait des Principautés à l'empire, l'intention hautement annoncée de les conserver, étaient désapprouvées à Vienne. Là, le Danube était réputé déjà fleuve autrichien ou tout au moins destiné à le devenir. En mettant la main sur la partie inférieure de son cours et sur ses embouchures, la Russie alarmait des intérêts présents et des ambitions futures; elle transformait en impasse la voie magnifique par laquelle l'Autriche assurait ses communications avec la mer Noire et pourrait un jour se laisser glisser vers l'Orient. Pour complaire pleinement à cette puissance, il eût fallu que la Russie renonçât aux Principautés et signât avec les Turcs une paix respectant à peu près l'intégrité de leurs possessions.
Alexandre jugeait encore ce sacrifice au-dessus de sa résignation et de ses forces. L'acquisition de la Moldavie et de la Valachie, n'était-ce point depuis trois ans l'objectif immédiat de sa politique, la pensée du règne, le rêve longuement caressé, réalisé enfin à Erfurt après une anxieuse attente? Si détaché qu'il fût de l'alliance française, le Tsar ne s'habituait pas à l'idée de restituer sa part dans les bénéfices de l'association. Il garderait donc les Principautés, mais ne renonçait pas à s'entendre avec Vienne sur les affaires du Levant. Fidèle aux préceptes et aux traditions de Catherine, au lieu d'accorder à l'Autriche des concessions, il lui offrirait des compensations; prenant lui-même, il la laisserait prendre à côté de lui et poursuivre latéralement ses progrès. L'empire des Turcs, cette ruine ouverte à tous venants, cette inépuisable matière à échange, à transaction, à partages, n'était-il pas assez vaste pour que deux grandes ambitions pussent s'y trouver à l'aise et s'y rassasier, sans se rencontrer ni se combattre?
Il serait facile de délimiter la sphère des intérêts respectifs. Un premier objet devait attirer l'attention de l'Autriche, à proximité de ses frontières et en quelque sorte sous sa main. La Serbie s'était spontanément détachée de la Turquie; ses habitants s'étaient révoltés dès 1804, et depuis lors leurs bandes tenaient valeureusement campagne, sous la conduite de Karageorges. Bien que les Serbes eussent sollicité à plusieurs reprises le protectorat du Tsar, bien qu'ils eussent créé en sa faveur une utile diversion, ce prince se défendait de toute intention d'en faire ses sujets ou même ses vassaux. Sans doute, sa conscience et son honneur ne lui permettaient pas de livrer à merci ces humbles alliés et de les replacer sous le joug de l'Infidèle, mais il verrait avec plaisir qu'une puissance chrétienne se chargeât de leur sort. L'Autriche n'avait qu'à les prendre sous sa sauvegarde, à obtenir pour eux des immunités et des privilèges, à ériger au besoin la Serbie en principauté autonome, qui se placerait sous sa dépendance politique et commerciale.
Désire-t-elle davantage? Veut-elle étendre non seulement son influence, mais sa domination, tailler dans le vif des domaines ottomans? Il n'est qu'un moyen pour elle d'atteindre ce but, c'est de mériter la confiance de la Russie et de s'entendre franchement avec elle. Après avoir cherché à reporter vers l'Occident les ambitions autrichiennes, l'instruction ajoute: «Et s'il fallait prêter à la cour de Vienne l'intention de réparer ses pertes par l'acquisition de quelques-unes des fertiles provinces qui gémissent sous le joug de l'empire ottoman, je le demande, le pourrait-elle encore, se trouvant en opposition avec la Russie? Et quelle facilité n'obtiendrait-elle pas à exécuter ce plan, si, au préalable, elle s'était rendue digne, par sa conduite en politique, de tout le bien que lui veut Sa Majesté?» L'empereur Alexandre, en effet, a toujours considéré qu'une saine politique recommande aux deux États de concerter toutes leurs opérations en Orient et d'y marcher du même pas. Cette pensée n'est pas chez lui le résultat de circonstances accidentelles; c'est une opinion réfléchie et profonde, un principe constamment professé, alors même que les offres venues d'ailleurs et l'attitude de l'Autriche lui en faisaient quelque mérite. En veut-on la preuve? Le cabinet de Pétersbourg est prêt à la fournir, convaincante, irréfutable, et pour mieux attester sa bienveillance dans, le passé, garantie de sa sincérité dans l'avenir, il va livrer à la délicatesse de l'Autriche un secret d'État, enseveli jusqu'à présent au plus profond des archives.
Alors, sur un ton de gravité et de mystère, Roumiantsof révèle à M. d'Alopéus, en lui permettant d'être opportunément indiscret, qu'à deux ans de date la face du monde oriental a failli changer: dans l'hiver de 1808, la Russie a été saisie par Napoléon de propositions surprenantes, à la suite desquelles une discussion s'est ouverte sur le partage de la Turquie. Énonçant ce fait vrai, Roumiantsof ne relève qu'un seul de ses aspects, présenté sous un jour différent de la réalité. En février et mars 1808, lors de la négociation qui avait eu pour but de remanier la carte du monde et qui suffirait à caractériser ces temps extraordinaires, dans toutes les communications échangées entre les deux empereurs, dans toutes les conférences entre leurs ministres, il avait été convenu que l'Autriche serait invitée au partage et que son territoire prolongé dans le Sud-Est servirait à séparer les possessions futures de la France et de la Russie. Ce principe avait été admis d'un commun accord, mais posé en premier lieu par Napoléon, formellement indiqué dans sa lettre du 2 février 1808, et tous les efforts de la Russie s'étaient employés à restreindre les avantages de l'Autriche. Cependant, l'instruction nouvelle fait honneur au souverain russe d'avoir exigé que l'opération s'accomplirait à trois, sur le pied d'une parfaite égalité.
Dans sa modération constante, dit-elle, l'empereur Alexandre répugnait au partage. Néanmoins, jugeant que ce bouleversement pourrait devenir nécessaire, il ne s'y refusait pas, mais mettait une condition sine quâ non à son concours, c'était que l'Autriche serait appelée à coopérer et associée largement aux profits de l'entreprise. Il avait insisté pour que le lot de cette puissance fût aussi considérable et aussi bien composé que possible: il l'avait tracé de sa main, en ami, avec une sollicitude raffinée, aussi ménager des intérêts d'autrui que des siens propres. Il s'était dit que l'Autriche ne trouverait pas suffisamment son compte à s'étendre dans les parties continentales de la Turquie, qu'un débouché sur la mer lui était indispensable pour mettre en valeur ses possessions nouvelles et développer les ressources de son sol; il avait demandé qu'elle obtînt un port sur l'Archipel, c'est-à-dire un moyen d'attirer à elle et d'accaparer une partie du commerce oriental, «seule source de richesse qui lui manquât». Était-il possible de donner un témoignage moins équivoque de sympathie et de bon vouloir? Et à quel moment l'empereur Alexandre prenait-il en main avec tant de chaleur la cause de ses voisins? «C'était à l'époque à laquelle le cabinet de Vienne s'éloignait déjà de notre intimité que Sa Majesté veillait avec tant de sollicitude à son intérêt, à sa grandeur.» Cette confidence, habilement ménagée, ne peut manquer son effet: «Elle doit, par le sentiment de la reconnaissance, préparer le sentiment de l'amitié la plus absolue.»
Toutefois, Alopéus ne devra risquer qu'à bon escient la communication décisive; avant de livrer un secret qui appartient à la France autant qu'à la Russie, il s'assurera qu'il se trouve en présence d'interlocuteurs bien préparés à le recevoir, à le conserver religieusement, après en avoir fait leur profit, et disposés à entrer dans les voies où il convient de les ramener. «Vous ne ferez la confidence, écrit Roumiantsof, qu'au fur et à mesure que vous verrez naître dans le cabinet de Vienne une grande confiance et que vous jugerez qu'il est décidé à préférer la plus intime union d'intérêts avec la Russie à toute autre relation politique.» Et de nouveau, la pensée maîtresse de l'instruction se dégage, éclate: ce qu'il faut obtenir à tout prix, c'est que l'Autriche ne s'unisse à Napoléon que des lèvres, et qu'au fond de l'âme elle prenne la résolution, dans tous les conflits qui pourront surgir, de toujours sacrifier la France à la Russie.
Ainsi, dès le lendemain du mariage, si l'empereur Alexandre s'attachait encore à maintenir la fiction de l'alliance, il plaçait en des démarches toutes contraires son espoir intime, sa sûreté, et sa première pensée était de se mettre en garde contre une attaque française. Fondant ses craintes sur des présomptions morales plus que sur des indices matériels, sur son expérience du caractère de Napoléon, il jugeait indispensable d'assurer sa défense en prenant diplomatiquement l'offensive. Sous main, il s'essayait à nous soustraire nos alliés possibles et nos clients désignés, à ressaisir l'Autriche et à suborner la Pologne: au cheminement prévu des intrigues françaises tant à Vienne qu'à Varsovie, il opposait d'avance une double contre-mine. Cet effort dans l'ombre, ce travail de sape et de détachement va se poursuivre, s'accentuer peu à peu, et même, malgré tous ses soins pour se cacher à la lumière, effleurer plus d'une fois le sol et se laisser surprendre. La Russie, il est vrai, s'engageait dans ces voies obliques et souterraines sans interrompre la négociation entamée de face avec la France et en continuant d'y apporter une part de sincérité. Alexandre se dit toujours prêt, au prix d'un article de traité, au prix d'une phrase, à rester le premier et le plus fidèle de nos auxiliaires. En réalité, s'il arrache cette condamnation définitive de la Pologne qui demeure l'objet principal de ses vœux, il croira avoir écarté ou au moins éloigné le péril et se sentira moins disposé à provoquer une scission dont il redoute les conséquences. Entrée dans une phase nouvelle par la réexpédition du traité, reportée à Paris, la négociation conservait-elle quelque chance d'aboutir? Réussirait-elle à ménager une réconciliation de cœur entre Napoléon et Alexandre, et à sauver l'alliance?
CHAPITRE X
AUTOUR D'UNE PHRASE
Arrivée du contre-projet russe à Paris.--Napoléon au lendemain de son mariage--Parfait contentement.--Douces paroles à l'Autriche.--Établissement de Metternich à Paris.--Son plan.--Il dénonce les agitations de la Russie.--Examen du contre-projet et nouvelle révolte contre l'article premier.--Napoléon prend lui-même la parole et dicte une série d'observations.--Chef-d'œuvre de polémique.--Craintes pour le duché; idée d'une confédération défensive entre la Suède, le Danemark et l'État de Varsovie.--Les soirées de Compiègne.--Les Bonapartes et les Pozzo.--Napoléon et les hommes d'ancien régime.--Empressement de l'Autriche à offrir ses services.--Napoléon cherche à se dégager vis-à-vis de la Russie et à ne plus signer de traité.--Il ajourne sa réponse au contre-projet.--Ses artifices dilatoires.--Comment il met à profit sa situation de nouveau marié.--Voyage en Flandre.--Lettre à l'empereur Alexandre.--Tâche ingrate de Kourakine.--Faveur croissante de Metternich; son rôle entre l'Empereur et l'Impératrice.--Il envenime le différend avec la Russie.--Il s'essaye sans succès à reprendre et à soulever la question d'Orient.--Attitude d'Alexandre; tactique de Roumiantsof.--Effervescence à Varsovie.--Napoléon mis en cause à propos du langage des journaux.--Mécontentement progressif.--Explosion violente.--La dictée du 1er juin 1810.--Première menace de guerre.--Le bal de l'ambassade d'Autriche.--Accident arrivé au prince Kourakine.--Napoléon s'arrête à l'idée de ne plus continuer la controverse.--Il soulève une question préalable.--Rupture de la négociation; responsabilités respectives.
Ce ministre n'était pas venu, ainsi qu'on le craignait à Pétersbourg, avec l'intention d'offrir à Napoléon un traité et de brusquer l'alliance. En lui supposant ce dessein, la cour de Russie n'avait fait qu'approcher de la vérité. Metternich était trop diplomate pour aller si vite en besogne, et le plan qu'il s'était tracé comportait plus de ménagements et moins de précipitation.
C'était une tâche qu'il n'avait voulu confier à personne, se jugeant seul capable de la remplir. Connaissant l'homme auquel il aurait affaire, l'ayant étudié de près lors de sa précédente mission, il se flattait d'exercer sur lui quelque ascendant et se rappelait avoir soutenu sans trop de désavantage, avant la dernière guerre, un rôle des plus ingrats, être resté jusqu'à la fin le ministre patiemment supporté d'une cour odieuse. Aujourd'hui que la situation s'était entièrement modifiée en faveur de l'Autriche, il se sentait plus libre de ses mouvements, plus à l'aise pour déployer ses facultés. Plein d'assurance, possédant de rares aptitudes pour la politique et s'en croyant de plus grandes encore, servi par son talent et persuadé de son génie, il n'éprouvait pas en présence de l'Empereur cette gêne qui souvent paralysait les volontés. Il connaissait l'art de l'écouter et de lui parler: mieux que personne, il saurait, par un langage adroit, faire apprécier la valeur de l'amitié autrichienne.
Napoléon, il est vrai, ne sentirait réellement le besoin de l'Autriche que s'il ne trouvait plus ailleurs son point d'appui; ses sympathies envers Vienne iraient en raison directe de l'altération de ses rapports avec Pétersbourg, et Metternich s'était essentiellement pénétré de cette vérité. Dès le lendemain des fiançailles, il avait compris qu'un refroidissement entre la France et la Russie, peut-être une brouille, serait la conséquence fatale de l'événement, et c'était de cette complication qu'il attendait dans l'avenir le relèvement de sa patrie. Ce serait trop de dire qu'il voulût, dès maintenant, provoquer un conflit aigu entre les alliés de Tilsit; il ne pouvait, dans les circonstances présentes, former ce projet et encore moins l'avouer, vis-à-vis même de son propre gouvernement, car le premier intérêt de l'Autriche était de goûter quelques années de calme et de recueillement dans une Europe en paix. L'empereur François, dégoûté des aventures, las d'émotions et de tracas, jouissait trop délicieusement de la sécurité que lui avait procurée l'établissement de sa fille pour ne point redouter une conflagration nouvelle, qui détruirait sa quiétude et mettrait son indécision à de cruelles épreuves. Toutefois, pour que le plan de Metternich réussît, il était indispensable que Napoléon ne fût pas trop bien avec la Russie, qu'il s'éloignât d'elle progressivement, et le ministre autrichien se réservait d'y veiller, avec tact et persévérance.
Dès ses premières entrevues avec Napoléon, à Compiègne, il trouva le terrain favorablement disposé et ouvert à son action. L'Empereur, le traitant en hôte de fondation et en familier du château, se prit à causer librement avec lui, de longues heures durant, avant et après le dîner. Il était facile de voir que les premiers instants passés avec Marie-Louise lui avaient laissé la plus agréable impression; il se montrait gai, souriant, épanoui dans son bien-être et sa toute-puissance. Il ne tarissait pas en éloges sur l'Impératrice, parlait bienveillamment de l'Autriche et, sans prononcer le mot d'alliance, se plaisait à envisager sous de riantes couleurs l'avenir des relations, prévoyait entre les deux cours une ère de calme et de sérénité. Il semblait même s'intéresser à l'Autriche, compatissait à ses embarras financiers et administratifs, lui donnait des conseils, et comme tous les problèmes avaient le pouvoir de surexciter son imagination et d'éveiller sa verve, il exprimait sur les essais de réforme tentés à Vienne des idées toujours originales et prime-sautières, parfois profondes. Après d'infinies digressions, des retours sur le passé, des anecdotes sans nombre, il se mit à parler de la situation européenne.
Peu de jours après ces entretiens, Napoléon, retrouvant sur son bureau le second projet de traité présenté par la Russie, se mit à l'examiner. Dès le premier coup d'œil, la phrase portant «que le royaume de Pologne ne serait jamais rétabli», replacée en évidence et en relief, le choqua à nouveau. Cette manière de lui renvoyer une expression dont il n'avait pas voulu, qu'il avait péremptoirement repoussée, une fois pour toutes, lui déplut souverainement: il ne savait à quoi attribuer cette insistance audacieuse. Était-ce désir de l'humilier, de mettre sa patience à l'épreuve, que cette obstination à lui opposer un texte intangible? Était-ce arrière-pensée de se préparer des armes contre lui et de lui arracher un engagement dont il serait facile d'abuser? L'une et l'autre de ces suppositions lui paraissaient également justifiées, et la première révoltait son orgueil, la seconde alarmait sa politique et sa prudence. D'ailleurs, cette formule étonnante qu'on persévère à lui représenter, sous quelque point de vue qu'il l'envisage, droit strict, justice, convenance, bon sens même, n'est-elle pas insoutenable? Et il se reprend à la discuter, avec feu, avec véhémence, voulant cette fois pousser à fond le débat et lui donner une ampleur toute nouvelle. Fidèle à son habitude de préciser sa pensée en la jetant sur le papier, il dicte une série de notes sur l'ensemble de la question. À mesure qu'il parle, il sent mieux l'excellence de sa cause, s'en pénètre davantage, se trouve plus convaincu et plus fort. Assuré de son bon droit, il s'y établit, s'y carre, s'enferme dans ce poste inexpugnable avec tous ses moyens et n'en sort que pour détruire et bouleverser ceux de l'adversaire. Les arguments lui viennent en foule: il les classe, les range, les met en ordre et en action. Il en cherche jusque dans le passé, l'appelle à son aide, le fait comparaître et parler. Il cite des textes, des exemples, défie qu'on lui oppose des précédents. Ardent à cette controverse, car pour lui discuter, c'est encore combattre, il s'y livre tout entier, s'y complaît, donne libre essor à ce goût pour les batailles de paroles, à ces facultés de plaideur qu'il tient de son origine latine, et c'est un mémoire complet qu'il se trouve rédiger sur le point en litige, de verve, d'un seul jet, avec une incomparable maîtrise.
Ce que la Russie lui demande, c'est une garantie de ses intentions; il l'a donnée par sa conduite et son langage. En 1807, après Friedland; en 1809, après Wagram, il pouvait reconstituer la Pologne et ne l'a point fait; il ne s'est pas seulement abstenu d'agir en faveur de cette nation, il a parlé contre elle. Dans ses lettres au Tsar, dont il reprend les expressions, dans l'exposé au Corps législatif, dont il cite textuellement les termes, il a affirmé que le rétablissement du royaume polonais n'entrait aucunement dans ses vues; il l'a surabondamment prouvé en offrant de passer un traité dont l'article premier lui interdisait de prêter un appui quelconque à toute tentative de restauration: «Si la Russie ne veut qu'être rassurée sur les dispositions de l'empereur Napoléon, en supposant que les événements n'eussent point parlé assez haut et qu'elle eût besoin d'une explication, cet article la rassure entièrement. Si elle veut triompher de la France, ternir son honneur et lui faire signer une convention, non d'égal à égal, mais d'un inférieur à un supérieur, elle doit vouloir substituer à cet article un autre où la France n'obtienne aucune réciprocité.
«Et en effet, si l'on dit: «La Pologne ne sera jamais rétablie», on devrait dire également: «Le royaume de Piémont ne sera jamais rétabli», et d'ailleurs ce style dogmatique est contraire à l'usage et à la prudence humaine: quelque puissants que soient les empires de France et de Russie, cependant ils ne le sont pas assez pour qu'une chose ne puisse arriver contre leur volonté. Unis pour maintenir la paix du continent, ils n'ont pu la maintenir, et la guerre a eu lieu; unis pour rétablir la paix maritime et rendre les mers aux nations, jusqu'à cette heure ils n'ont pas réussi. Des événements si frappants prouvent donc que, quelque grands que soient les deux empires, leur puissance a des bornes. La Divinité seule peut parler ainsi que le propose la Russie, et on ne trouverait dans les annales des nations aucune rédaction pareille. L'Empereur n'y peut consentir, parce que cette rédaction n'offre rien de réciproque, tandis qu'il trouve simple de dire et redire dans des lettres, des discours, des traités, autant que cela peut plaire à son allié, qu'il ne favorisera, ne fera et n'aidera.
«Voyons ici ce que l'on désire: ou que la France assure qu'elle ne fera jamais rien pour rétablir la Pologne, c'est ce que l'Empereur est maître de dire; ou que la France fera la guerre à la puissance qui rétablirait la Pologne, c'est ce que l'Empereur ne peut pas dire, parce qu'il faudrait, pour qu'un pareil article fût d'égal à égal, qu'il y eût une compensation, car sans cela on ne pourrait pas comprendre ce qui aurait porté la France à prendre un engagement si évidemment dicté. Certes, la Pologne n'existe plus que dans l'imagination de ceux qui veulent en faire un prétexte pour se créer des chimères; mais enfin, si les anciens peuples de la Pologne parvenaient par des événements quelconques à recouvrer leur indépendance, et que les forces russes ne fussent pas suffisantes pour les soumettre, l'article du contre-projet semblerait imposer à la France l'obligation de faire marcher ses troupes pour les soumettre. Il est évident que la France ne pourrait prendre un tel engagement qu'autant qu'il y aurait réciprocité, et que la Russie s'engagera à faire marcher ses forces dans le cas où des pays nouvellement réunis à la France voudraient s'affranchir de la domination française et que les armes de la France ne seraient pas suffisantes pour les y faire rentrer.
Sur ces entrefaites, Napoléon annonce son prochain départ pour la France du Nord. Il veut conduire Marie-Louise en voyage de noces à Bruxelles, dans les départements de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin, dans ces contrées où ont régné pendant des siècles les ancêtres de l'Impératrice et que la domination française a vivifiées et transformées. Il flattera le vieux loyalisme des populations flamandes en leur faisant apparaître, dans une éblouissante vision, une fille d'Autriche, unie à leur nouveau souverain et couronnée de ses mains: en Marie-Louise, il leur présentera aussi le gage définitif de leur incorporation à l'Empire; quand elle lui a donné l'archiduchesse, la maison d'Autriche n'a-t-elle point ratifié une fois de plus le fait accompli et bénévolement souscrit à l'arrêt de la conquête? C'est ainsi que partout et toujours, lors même qu'il présente au monde de grandes scènes de réconciliation et d'apaisement, il y mêle un ressouvenir de lutte, un retentissement d'armes, et affirme dans la paix les résultats de la guerre.
Décidément, il se plaît dans la société de l'Autriche, et il ne peut s'empêcher de comparer ce charme, cette aménité de rapports, avec le genre nouveau adopté par la Russie, qui s'ingénie, semble-t-il, à compliquer toutes les questions, à les hérisser d'épines. En même temps, voyant l'Autriche s'offrir, certain qu'il n'aura désormais qu'à tendre la main de ce côté pour recueillir une alliance, il se sent de moins en moins porté à condescendre aux désirs de la Russie, à lui passer ses caprices d'imagination et d'humeur. Plus il rencontre de facilité chez d'autres, plus les prétentions d'Alexandre et de Roumiantsof lui paraissent déplacées, déraisonnables, injurieuses, de mauvais augure pour l'avenir, et peu à peu la tentation lui vient, puisque la Russie a négligé de le saisir au bon moment et laissé passer par deux fois l'occasion propice pour avoir un traité, de se soustraire à tout engagement de cette nature et de ne rien contracter.
Sans doute, cette retraite ne devra s'opérer qu'avec précaution et prudence. Il demeure indispensable d'ajourner un dissentiment trop prononcé dans le Nord, car l'Espagne réclame la meilleure partie de nos forces, et de grands coups doivent s'y porter cette année: il reste même désirable d'éviter tout à fait une rupture et par conséquent de fournir au Tsar un motif de rassurance, propre à tenir en repos cet esprit inquiet. Mais si ce prince pouvait se laisser amener, par lassitude, par dégoût des difficultés que soulève la conclusion d'un traité, à se désister de cette exigence, à se contenter d'un acte moins compromettant, tel qu'une déclaration, une simple assurance, que l'on ferait aussi explicite que possible, ce serait tout profit pour nos intérêts, et Napoléon se prêterait avec joie à cet expédient. Il est toujours disposé à affirmer ses principes, car ses principes n'ont point varié, et il ne songe pas plus aujourd'hui qu'hier à reconstituer la Pologne de parti pris et sans nécessité; mais il recule maintenant devant un ensemble de stipulations précises, peut-être insidieuses, à tout le moins fort gênantes pour le cas où la Russie, en reprenant vis-à-vis de lui une attitude hostile, l'obligerait à refaire une Pologne afin de s'en servir contre elle. Il s'arrête donc provisoirement à l'idée de ralentir et d'interrompre le débat sur le pacte en suspens, au lieu de le continuer et de l'accentuer, ainsi qu'il en avait eu tout d'abord l'intention; il s'abstiendra pendant quelques semaines de toute allusion au traité, espérant que le temps et les circonstances suggéreront un autre moyen d'accommodement ou permettront de s'en passer.
Lorsque Champagny lui présente la note préparée d'après ses propres indications, il ne l'approuve pas encore et défend qu'elle soit remise à l'ambassadeur; il la laisse sommeiller dans le portefeuille du ministre; il ajourne toute réponse au contre-projet et reprend cette tactique évasive qu'il avait si justement reprochée au Tsar peu de mois auparavant. Il semble ainsi que les deux empereurs, par une émulation déplorable, continuent à user alternativement du même jeu et se repassent leurs procédés. Lors de la campagne contre l'Autriche et dans l'affaire du mariage, Alexandre a multiplié les artifices, usé de cent détours pour se soustraire à nos pressantes réquisitions; aujourd'hui, tandis que la Russie, enhardie et stimulée par ses angoisses, pousse sa pointe, prononce ses exigences, réclame instamment un mot qui l'éclaire, Napoléon le lui fait attendre de nouveau et se rejette dans les subterfuges de la diplomatie dilatoire.
Cette précaution prise, Napoléon continue sa tournée. Avant de visiter Bruxelles, il descend l'Escaut sur une flottille de guerre, va droit au grand point stratégique de la contrée, entre à Anvers au bruit du canon de tous les forts, assiste au lancement d'un vaisseau de guerre, le Friedland, parcourt la Zélande, reconnaît et scrute tous les replis de la côte pour y loger de nouvelles défenses, examine les places frontières et se montre aux Hollandais. Partout, il ordonne de grands travaux d'utilité publique et des ouvrages de fortification, fait ouvrir des canaux et dresser des batteries, répand et impose l'activité, stimule les autorités, réprimande le clergé, étonne les villes par la magnificence de son train et le fracas de ses entrées, éveillant toutefois chez les populations du Nord, fatiguées de despotisme et de guerre, plus d'étonnement que d'enthousiasme. Maintenant, c'est ce voyage si rapide, si rempli, qui est son excuse pour ne point répondre à la Russie. Peut-il s'absorber dans les soins d'une négociation délicate alors qu'il lui faut se déplacer sans cesse, aller chaque jour d'une ville à l'autre, recevoir des hommages, corriger des abus, prescrire des réformes, inspecter et mettre en valeur toute une partie de son empire?
Il avait une entrée en matière toute trouvée. De récentes nouvelles du Danube venaient d'apprendre que l'activité guerrière des Russes et des Turcs, suspendue pendant l'hiver, s'était réveillée avec le printemps, et que les hostilités recommençaient pour la quatrième fois. La Russie, qui avait faiblement mené et mal terminé sa dernière campagne, se préparait à en recommencer une autre, avec des moyens écrasants: elle voulait à tout prix en finir, clore par un coup d'éclat cette guerre qui traînait d'année en année, obtenir de la Porte, par une paix conquise à la pointe de l'épée, la jouissance incontestée des avantages qu'Erfurt lui avait concédés. Tout donnait à penser que les Turcs, après s'être soutenus l'année précédente grâce à un concours de circonstances imprévues, succomberaient cette fois devant un effort plus puissant, mieux dirigé, et recevraient la loi; le traité qui leur serait dicté consacrerait évidemment l'incorporation à la Russie des Principautés et vaudrait peut-être au vainqueur d'autres avantages.
À Vienne, ce résultat était prévu avec douleur, jugé funeste à la monarchie, mais considéré comme imminent. Les ministres autrichiens se disaient toutefois qu'il dépendait d'un homme de changer la face des événements; un mot, un geste de Napoléon arrêterait mieux les Russes que les multitudes armées dont disposait le grand vizir. Pourquoi ne point s'adresser au suprême arbitre des destinées européennes, obtenir de Napoléon qu'il révoquât les concessions faites à Alexandre, et tirer dès à présent ce profit de la situation nouvelle? L'annexion par les Russes des Principautés n'affecterait-elle point, en somme, les intérêts de la France comme ceux de l'Autriche? Toutes les puissances pour lesquelles le maintien de l'équilibre oriental était une tradition ou une nécessité, en éprouveraient un sérieux préjudice, et Metternich le fit remarquer à Napoléon, peu de temps après la fin du voyage.