ALEXANDRE Ier (continued 5)
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Lorsqu'il risquait cet aveu, Alexandre ne se doutait guère que Napoléon allait le prendre au mot et le mettre en demeure de coopérer à la fermeture de la Suède. Placé en présence de cette seconde partie de nos demandes, il éprouva un vif embarras. Il ne tenait nullement à susciter un ennemi de plus aux Anglais; surtout, il désirait ménager les Suédois, parce qu'il renonçait moins que jamais à conjurer leur hostilité, à s'attirer ce peuple, et que l'élection de Bernadotte, loin de contrarier son dessein, semblait décidément propre à le favoriser.
Mais comment vérifier et cultiver les dispositions du prince royal? Comment approcher de lui sans donner l'éveil et entamer discrètement la conversation? La démarche réclamée par Napoléon en fournissait le moyen. En s'autorisant de nos demandes et sous prétexte de donner plus de poids aux avertissements de la Russie, on enverrait un agent spécial à Stockholm, on dépêcherait au prince un homme de confiance. Aux yeux de la France, cet émissaire aurait l'air d'être venu pour faire les réprimandes et les injonctions exigées: en réalité, il prendrait exactement le contre-pied du langage qu'il serait censé tenir; au lieu de menacer, il aurait à rassurer, à prodiguer de tranquillisantes paroles; il se mettrait ainsi en contact avec Bernadotte et le provoquerait à de plus complets épanchements.
Par ses anciennes relations avec le prince, Tchernitchef semblait mieux à même que personne de remplir cette commission équivoque. C'était lui qui devait rapporter la réponse d'Alexandre à la lettre impériale du 23 octobre; il reçut ordre de passer par Stockholm pour se rendre à Paris. Dans sa lettre à l'Empereur, Alexandre s'expliqua sur ce détour en une phrase qui montrait à quel point l'art des restrictions mentales lui était familier: «Le colonel Tchernitchef, disait-il, m'ayant paru mériter le contentement de Votre Majesté, c'est lui que j'envoie porter cette lettre; je le fais passer par Stockholm pour faire connaître au gouvernement suédois le désir que Votre Majesté a eu que j'appuie les démarches qu'elle a faites pour que la Suède rompe avec l'Angleterre, quoique j'aie déjà la nouvelle que cela se trouve fait.» Prise en soi et à la lettre, cette phrase n'avait rien que de conforme à la vérité. Oui, Tchernitchef dirait avec quelle passion, avec quelle véhémence Napoléon souhaitait que la Russie fît à la Suède des représentations et des menaces; seulement, il ajouterait aussitôt et tout bas qu'Alexandre était parfaitement résolu à ne tenir aucun compte de ce vœu, qu'il laissait la Suède entièrement maîtresse de ses décisions, libre d'adopter vis-à-vis de l'Angleterre telle conduite qu'il lui plairait et de se désintéresser de la guerre maritime; en un mot, l'objet réel de la mission était de faire savoir que son but apparent ne serait jamais rempli. En trahissant les intentions de l'Empereur sous couleur de s'y conformer, Alexandre espérait se créer des titres à la reconnaissance de la Suède, jeter les fondements d'une réconciliation et peut-être d'une amitié durable. Ainsi, c'est toujours entre les deux empereurs le même effort pour se disputer sous main les positions d'où ils pourront s'observer et se combattre avec avantage: dans ce jeu permanent, dès que Napoléon avance une pièce, Alexandre étend aussitôt la main pour s'en saisir et la retourner contre l'adversaire. Visant plus que jamais la Pologne et l'Autriche, il cherche en même temps à s'emparer de la Suède; mais cette fois, par un progrès dans la duplicité, il couvre sa mystérieuse tentative d'un semblant de déférence aux désirs de l'Empereur, et le service réclamé par la France lui devient occasion de la desservir.
Dès qu'il eut aperçu Tchernitchef, Bernadotte vint à lui et, littéralement, se jeta à son cou; il l'embrassa plusieurs fois, avec effusion. La présence des deux ministres borna quelque temps la scène à cette pantomime et à des assurances générales d'amitié; cependant, «le prince s'étant un peu éloigné des personnes présentes», Tchernitchef trouva moyen de lui glisser qu'il avait à remplir près de lui une commission propre à empêcher quelque fâcheuse méprise sur les sentiments de l'empereur russe: en conséquence, il sollicitait de Son Altesse Royale la faveur d'une audience particulière. Fort intrigué, Bernadotte fixa le rendez-vous au lendemain dimanche après le sermon;--depuis qu'il avait mis le pied sur le sol suédois, il était devenu luthérien zélé et se piquait d'observer scrupuleusement les pratiques d'une religion chère à ses futurs sujets. En attendant, comme il avait grand'peur de la Russie, il risqua à l'oreille de Tchernitchef une profession de foi politique à l'adresse de cette puissance: il n'avait rien tant à cœur, disait-il, que d'entretenir avec elle les meilleures relations et ne lui créerait jamais l'ombre d'une difficulté: «Sa Majesté Impériale pouvait tourner ses armes contre l'Orient, le Midi et l'Occident», sans que la Suède s'en émût; la Suède sentait parfaitement que de l'empire voisin dépendait sa sécurité; elle pouvait se passer de tout le monde, sauf de la Russie. Tout ceci fut dit très vite, à voix basse, mais d'un ton chaleureux et pénétré: après quoi, s'étant rapproché des personnes présentes, le prince «ne parla plus que de choses indifférentes».
Le dimanche, après le sermon, lorsqu'on se retrouva sans témoins dans son cabinet, ce fut lui qui prit l'initiative des épanchements. Il allait parler, disait-il, «comme avec ses entrailles». Était-il donc vrai que la Russie voulût forcer les résolutions de la Suède? Elle n'y avait déjà que trop réussi, et c'était la crainte d'une intervention de sa part qui avait amené la déclaration de guerre aux Anglais, mesure désastreuse pour le pays. Sans doute, il était juste que la Suède «payât son écot pour la cause du continent», mais pourquoi ne point tenir compte de sa situation et de ses facultés? Il était impossible qu'elle se privât plus de huit ou dix mois des denrées alimentaires que lui fournissait la Grande-Bretagne; quant à toucher aux marchandises déjà débarquées et emmagasinées, il n'y fallait point songer; le respect dû à la propriété privée, les lois du royaume s'y opposaient. Au reste, Bernadotte se montrait fort sceptique sur l'effet que ces rigueurs pourraient produire en Angleterre; à ses yeux, l'empêchement à la paix générale n'était pas là, et, sans prononcer encore le nom de Napoléon, usant d'une périphrase, il montra le principal obstacle «dans l'ambition et l'amour-propre du gouvernement français».
À ces mots, gros d'arrière-pensées, Tchernitchef comprit qu'il pouvait parler sans crainte, que Bernadotte était mûr pour recevoir toutes les confidences. «M'apercevant alors, dit-il dans son rapport au Tsar, des véritables dispositions du prince à l'égard de la France, et voyant qu'il se livrait à moi comme par le passé, je lui dis qu'il était vrai que l'empereur Napoléon s'était adressé à Votre Majesté Impériale pour la prier d'appuyer les demandes qu'il faisait à la Suède; mais que, comme depuis la paix de Frédériksham les vœux et l'intérêt politique de Votre Majesté lui ont fait constamment désirer la prospérité intérieure de la Suède et la conservation des relations amicales qui existaient entre la Russie et elle, son intention n'est nullement de peser sur les volontés et les déterminations de la Suède, qui, dans cette circonstance comme dans toute autre, pouvait se conduire d'après ce que lui commanderait son propre intérêt, sans que de son côté elle y mît le moindre obstacle.»
À peine ces paroles eurent-elles été prononcées que la satisfaction et le ravissement se peignirent sur les traits de Bernadotte; il parut soulagé d'un grand poids. On lui rendait le repos, disait-il, et pour répondre à tant d'ouverture de cœur, il se mit à parler d'abondance sur la situation déplaisante et cruelle où le plaçaient les exigences françaises. Était-ce là le traitement auquel il eût dû s'attendre «de la part d'une puissance qu'il avait servie utilement et peut-être honorée pendant trente ans, de la part de l'empereur Napoléon qu'il avait beaucoup appuyé dans de certains temps et auquel il avait évité bien des désagréments et embarras»? Ainsi mis en train, il ne s'arrêta plus et laissa voir, en même temps qu'un cœur tout suédois, les mauvais sentiments qui couvaient dans son âme contre son ancien compagnon d'armes, coupable surtout de l'avoir si prodigieusement distancé dans la carrière où ils avaient ensemble débuté du même pas. À cet égard, un mot le découvrit tout entier: «Par malheur, dit-il, le sort avait voulu que de camarade il soit devenu sujet.» Cependant, ajoutait-il, simple maréchal, il eût rougi de s'asservir à tous les caprices d'une humeur despotique; à plus forte raison ne tolérerait-il point «de telles saccades» quand une valeureuse nation lui avait fait l'honneur de le désigner pour chef; n'était-ce pas assez que d'avoir apporté à ce peuple, pour présent d'arrivée, une guerre ruineuse? L'idée d'avoir si mal répondu à la confiance de la Suède le mettait à la torture, faisait le malheur de sa vie; il ne s'en consolerait jamais. Et la vivacité emphatique de ses expressions, l'animation de son geste, l'enflure toute méridionale de son langage, jusqu'à cet accent gascon dont il n'avait jamais pu se départir, ajoutaient à ces étranges confidences, pour le Russe qui les recueillait, plus de piquant et de saveur.
Le voyant en si bon chemin, Tchernitchef le laissa aller et n'eut qu'à le pousser un peu pour obtenir de lui les paroles les plus graves. Bientôt, désirant reconnaître la bienveillance avec laquelle l'empereur Alexandre compatissait à ses embarras et sentait sa position, revenant avec plus de force sur ce qu'il avait dit le jour d'avant, Bernadotte prit l'engagement d'honneur, en son nom et pour le gouvernement suédois, «de ne rien faire en aucune circonstance qui pût en la moindre des choses déplaire» à Sa Majesté de toutes les Russies. Il n'épouserait les querelles de personne, ne ferait jamais cause commune avec la Pologne et la Turquie, lors même que l'initiative des hostilités viendrait de Pétersbourg: «Sa Majesté Impériale pouvait porter ses armes à Constantinople, Vienne ou Varsovie, sans voir bouger la Suède, dont l'unique but serait toujours de rester unie à la Russie»; cette puissance devait désormais la regarder comme «sa vedette fidèle», et considérer que le nouveau prince royal était «devenu entièrement un homme du Nord». Deux heures durant, par de semblables discours, Bernadotte combla Tchernitchef de joie et d'espérances; à la fin, voulant lui faire franchir un pas de plus dans son intimité, il l'invita pour le lendemain à un déjeuner sans façon, en tête-à-tête.
Dans l'intervalle de ces conversations, le représentant français en Suède favorisait inconsciemment les efforts de Tchernitchef et lui facilitait la tâche. Le baron Alquier était un homme d'activité et de valeur; malheureusement, ancien membre de la Convention, où il s'était associé aux pires mesures, il avait gardé de ce passé jacobin quelque chose de tranchant et d'autoritaire dans l'esprit, de cassant dans la forme, un défaut absolu de tact, et le tout se traduisait par des allures de proconsul. Avec cela, une vie privée fâcheuse, un ménage irrégulier qu'il avait transporté de Naples à Stockholm, l'empêchaient de se mêler à la société où ses fonctions l'appelaient à figurer. Cette situation fausse, dont il souffrait, le rendait plus amer, plus irritable encore; en lui, sous l'habit brodé du diplomate, reparaissait le révolutionnaire de tempérament et d'humeur, et qui plus est, le révolutionnaire aigri. Il avait le verbe haut, mordant, agressif, et passait son temps à mal parler du gouvernement et du pays auprès desquels il représentait.
Sur le compte du prince royal, il s'exprimait en termes tout à fait inconvenants: il accordait volontiers que «c'était un bon diable, un bon homme, non dépourvu de moyens», mais une tête du Midi, chaude, «volcanique», subissant les impulsions les plus diverses et tournant à tous les vents; nulle suite dans les idées; peu ou point de caractère, rien de ce qu'il eût fallu pour dominer une situation difficile, pour réprimer l'effervescence qui persistait à Stockholm et qui faisait penser «aux temps de la Terreur en France»; le prince ne saurait jamais remettre tout en ordre par un bon coup d'État, la seule chose pourtant «qui pût sauver la Suède». Quant à la nation, M. Alquier la taxait de légèreté, d'outrecuidance et de rouerie: il infligeait aux Suédois l'épithète de «Gascons du Nord». Il convenait d'ailleurs que leur situation était désastreuse, qu'une rupture complète avec l'Angleterre les réduirait aux plus cruelles extrémités, et il ne cachait pas que ses instructions lui commandaient à peu près d'exiger l'impossible: néanmoins, disait-il, puisque telles étaient les volontés de l'Empereur, il fallait que l'impossible se fît. Il tenait ces discours à tout venant et particulièrement à Tchernitchef; pour mieux convaincre que la France disposait de la Russie, il affectait avec l'émissaire de cette cour une intimité sans bornes, lui témoignait une confiance fort mal placée, et répandait par toute la ville que l'aide de camp du Tsar était venu à seule fin de mettre à la raison la Suède récalcitrante.
Ces propos blessants, dont l'écho retentissait aux oreilles de Bernadotte, l'offensaient gratuitement et l'exaspéraient. Le jour où Tchernitchef déjeuna chez lui, «il renvoya les domestiques» dès que l'on fut à table, et aussitôt, en termes pleins d'amertume, fit allusion au langage que tenait le ministre de France et aux intentions qu'il prêtait à la Russie. À le trouver si affecté et si chagrin, Tchernitchef jugea l'occasion particulièrement opportune pour renouveler et accentuer ses communications consolantes: elles n'en produiraient que d'autant plus d'effet. Il répéta donc, affirma sur tous les tons que la Russie ne s'associerait jamais contre la Suède à aucune mesure de coercition et de rigueur; son maître l'avait envoyé tout exprès pour confier à la discrétion du prince cette résolution inébranlable.
À ces mots, réconforté de nouveau et ne se possédant plus de joie, Bernadotte ne sut comment témoigner sa gratitude: il chercha un moyen de renchérir encore sur ses précédentes assurances; la veille, il avait donné sa parole d'honneur qu'il n'agirait jamais contre la Russie; maintenant, il donnait sa parole d'honneur sacrée et parlait déjà de se lier par écrit. Ensuite, il se posa en victime de Napoléon. Sa vanité exubérante, faisant tort à son jugement, le jetait parfois en de naïves erreurs, et c'est ainsi qu'il s'imaginait de bonne foi avoir inspiré de la jalousie à l'Empereur. Dans toutes les circonstances, disait-il, celui-ci l'avait placé de manière à le sacrifier, «une gloire de moins étant très fort son fait»; aujourd'hui, s'il se montrait aussi dur envers la Suède, c'était sans doute par désir de dominer le monde entier, mais aussi pour lui faire tort et déplaisir, à lui Bernadotte, et «par un raffinement de mauvaise volonté à son égard». Et pourtant que de services le maréchal Bernadotte n'avait-il pas rendus à son ancien chef? De quels pas difficiles ne l'avait-il point aidé à se tirer? Son abnégation, son désintéressement dans toutes les circonstances revenaient sans cesse dans sa bouche, et toutes ses paroles tendaient à prouver que Napoléon était son obligé et se comportait en ingrat. Mais le ton adopté récemment avec la Suède, reprenait-il, ne se supportait pas deux fois, et peu à peu, s'animant, se montant, se grisant de ses propres discours, il ne se contentait plus de promettre à la Russie une neutralité bienveillante, il en venait à prévoir une rupture et une guerre avec la France. Il aimerait mieux «périr les armes à la main d'une manière honorable que de laisser avilir la nation qui l'avait choisi pour la gouverner; l'empereur Napoléon ne pouvait pas l'atteindre si la Russie ne s'en mêlait point; quand même il le pourrait, on verrait encore quel parti prendraient les soldats français une fois sur le territoire de Suède; il en était trop connu, aimé et respecté, et les avait commandés en trop de circonstances pour ne point en partie compter aussi sur eux».
«Là-dessus, ajoute Tchernitchef dans son rapport, on vint nous interrompre, et le prince, qui allait à la parade, m'engagea à l'y suivre.» Devant le front des troupes, Tchernitchef retrouva le brillant général qu'il avait connu à l'armée du Danube, le chef à l'air martial, à l'œil vif, à la taille bien prise, à l'abondante chevelure flottant au vent. Ce qui frappait surtout en Bernadotte, c'était l'aisance parfaite avec laquelle il était entré dans son nouveau rôle: rien chez lui qui sentît le parvenu; pas un mouvement faux ou déplacé. Avec une dignité tranquille, il inspectait les troupes, figurait devant le peuple assemblé, recevait des placets, faisait largesse aux pauvres, s'offrait aux hommages et aux acclamations, comme s'il se fût exercé de tout temps à ces fonctions de la souveraineté.
Il ne quitta Tchernitchef que pour aller chez le Roi, auquel il témoignait la plus respectueuse déférence; mais il voulut revoir l'officier russe dès le lendemain: il le retint cette fois à déjeuner et à dîner. Avant de se séparer définitivement de lui--Tchernitchef ne pouvait plus retarder son départ pour Paris--il lui remit une lettre à l'adresse de l'empereur Napoléon, une autre pour la princesse Pauline; dans la première, il demandait un peu de temps pour s'acquitter de ses promesses; dans la seconde, il sollicitait la princesse d'intercéder en sa faveur. Il pria Tchernitchef de lui rendre à Paris le même service, de plaider sa cause, d'exposer l'état déplorable de la Suède et l'indulgence qu'il comportait. Au fond, il craignait encore de rompre en visière à Napoléon, et parmi les raisons qui le portaient à différer, il en était une dont il ne fit point mystère à son nouveau confident: «Le prince, écrivait Tchernitchef, poussa sa franchise jusqu'à me dire que la Suède étant pauvre, il était encore obligé de se contraindre parce qu'il avait besoin de retirer jusqu'au dernier écu de ce qu'il possédait en France.»
III
Pour l'instant, c'est une explosion de mesures arbitraires et violentes, une frénésie de conquêtes, une mainmise plus brutale sur tous les pays d'où il importe que les Anglais soient exclus et rejetés. Au Sud, Napoléon juge l'occasion propice pour s'inféoder définitivement l'Espagne. À l'extrémité de la Péninsule, Masséna a envahi enfin le Portugal, refoulé l'armée de Wellesley, dépassé Coïmbre, enlevé les approches de Lisbonne; les dernières nouvelles le montrent à cinq lieues de cette capitale. Sans doute, derrière l'épais rideau de montagnes qui cache à la vue les armées aux prises et ne laisse passer que le bruit confus et grossissant d'une lutte acharnée, il est difficile d'apprécier la marche et la tournure des opérations. Néanmoins, Napoléon espère à tout moment apprendre que Masséna est dans Lisbonne, que Wellesley s'est embarqué avec ses troupes, et que le Portugal est vide d'ennemis. En prévision de ce succès, il invite le gouvernement de Madrid à ouvrir une négociation avec les cortès insurrectionnelles de Cadix, à les sommer une dernière fois de reconnaître la dynastie française et le pacte de Bayonne: à ce prix, il respectera l'intégrité de l'Espagne; sinon, il la démembrera pour la punir de lui avoir résisté, annexera les provinces du Nord et du haut de ses frontières portées jusqu'à l'Èbre, pèsera de tout son poids sur l'Espagne mutilée. En même temps, toujours enclin à procéder par masse d'événements, il voudrait qu'avec la soumission de la Péninsule coïncidât un grand coup sur la mer du Nord et la Baltique. Après avoir réservé le sort des villes hanséatiques et des territoires adjacents, par ménagement pour la Russie, il décide de les réunir à l'Empire. Dès le 14 novembre, trois jours après qu'il a reçu les réponses négatives d'Alexandre au sujet des neutres, cette volonté est en lui, bien qu'elle ne doive se manifester à l'Europe qu'un mois plus tard, par sénatus-consulte.
En substituant à Brème, à Hambourg, à Lubeck, ses préfets à ses consuls et à ses commandants militaires, la conquête à l'occupation, en plaçant sous le réseau serré de son administration des contrées sur lesquelles il n'a exercé jusqu'alors qu'une autorité indirecte, il espère, en même temps qu'il découragera en Allemagne toute velléité d'indépendance, mettre plus facilement les pays réunis en valeur et en action pour la lutte maritime, susciter contre l'ennemi de nouveaux peuples et de nouvelles forces; surtout, il veut prouver aux Anglais que chaque refus de traiter, chaque témoignage d'opiniâtreté se paye pour eux par un désastre irrévocable, par la fermeture définitive à leur commerce de l'un de ses débouchés nécessaires. Au printemps, il leur a montré dans une prompte paix le seul moyen de sauver la Hollande et les villes hanséatiques; le cabinet de Londres est demeuré sourd à cet avertissement; la Hollande a été réunie. Plus récemment, dans des conférences à Morlaix pour l'échange de prisonniers, dans des pourparlers qui pouvaient servir d'acheminement à une négociation de paix, le ministère anglais n'a montré que mauvais vouloir et raideur; il faut donc que la menace s'accomplisse tout entière, que les ports allemands suivent le sort de la Hollande, que la domination française sur les côtes s'accroisse d'un mouvement continu, fatal, irrésistible, à mesure que les Anglais s'obstineront à prolonger sur les mers leur domination usurpée. Cette gradation dans ses œuvres que Napoléon s'est toujours fait un principe d'observer, le conduit maintenant à des actes qui apparaissent comme un défi à la raison et au bon sens. Il arrive à créer un empire monstrueusement étendu, difforme dans son immensité, tout en bras, si je puis dire, à partir des Alpes et du Rhin, s'allongeant sur la côte méditerranéenne jusqu'à dépasser Rome, projetant d'autre part sur le littoral allemand, du Texel à Lubeck, une bande étroite de départements français. Par cette double étreinte, il voudrait embrasser l'Europe centrale, la séparer des Anglais, organiser tous les rivages du continent en un seul front de défense et d'attaque, et après avoir décrété la mise en interdit temporaire des îles Britanniques, les placer en état de blocus permanent. Au Sud, il peut avancer indéfiniment sans rencontrer de résistance, car il ne trouve devant lui que des peuples débiles et inertes, déjà assujettis à son influence. Au Nord, qu'il fasse un pas de plus, et il se heurtera au seul point solide et résistant qui se présente devant lui dans l'Europe décomposée, c'est-à-dire à la Russie; déjà, en appuyant à la Baltique la droite de ses frontières, il porte à la sécurité de cet empire une atteinte plus flagrante et plus grave que toutes les précédentes.
La réunion des côtes portait d'ailleurs en soi le germe d'un conflit direct avec la Russie. Pour donner à nos nouvelles possessions plus de corps et de cohésion, il importait d'associer au sort des domaines hanséatiques certains territoires qui serviraient à les relier ou à les arrondir, à nous donner sur le littoral une frontière ininterrompue. Il fallait amputer de leur partie supérieure le royaume de Westphalie et le grand-duché de Berg, englober aussi dans l'annexion certaines principautés, qui se trouvaient, par l'enchevêtrement des États germaniques, mêlées aux pays à réunir. Parmi ces parcelles vouées à l'expropriation figurait le duché d'Oldenbourg, mince bande de territoire qui s'allongeait entre l'Ost-Frise et le Hanovre, et qui effleurait au Nord le vaste estuaire de la Jahde, déjà occupé et fortifié par nos troupes. Oldenbourg était l'apanage d'une antique maison, unie à celle de Russie par des liens de famille: le duc actuel était oncle de l'empereur Alexandre, qui considérait l'Oldenbourg comme un fief de sa couronne. Napoléon allait-il traiter ce protégé, ce parent du Tsar, comme les principicules voisins, c'est-à-dire le déposséder moyennant indemnité pécuniaire, le médiatiser et le pensionner?
Ainsi Napoléon et Alexandre, à vingt jours d'intervalle, à l'insu l'un de l'autre, sans que les actes du second pussent être considérés comme une réplique aux excès du premier, en venaient à transgresser matériellement le pacte dont ils avaient dès longtemps abjuré l'esprit. Ils arrivaient à ce résultat naturellement, presque inconsciemment, comme au terme inévitable de la marche en sens inverse qui depuis dix mois les éloignait l'un de l'autre. Tous deux avaient observé certains ménagements et gardé quelque retenue, tant qu'ils avaient vu dans l'alliance un moyen de s'assurer de respectives satisfactions; ils avaient admis ce frein parce qu'ils y trouvaient encore un levier. Aujourd'hui que Napoléon désespère d'un secours effectif contre l'Angleterre et qu'Alexandre renonce à retenir intégralement les Principautés, ils se laissent aller à considérer leurs obligations comme éteintes et périmées: ils n'y voient plus que des effets survivant à leur cause et s'en dégagent instinctivement. Dans tout ce qu'il décrète et opère, Napoléon ne prend plus conseil que de ses convenances et de ses appétitions; de son côté, Alexandre permet aux intérêts froissés de son peuple, aux passions comprimées de sa noblesse, de se redresser peu à peu, de reprendre leur niveau, de s'imposer finalement à lui et de dicter ses décisions.
Mais laissera-t-il ensuite à Napoléon le temps de préparer et de consommer sa vengeance? Ajournera-t-il une lutte inévitable jusqu'à ce que le conquérant se soit dégagé de l'Espagne, qu'il ait rappelé à lui toutes ses armées, qu'il en ait organisé de nouvelles, qu'il ait réoccupé l'Allemagne et confédéré l'Europe contre la Russie? Aujourd'hui que la disproportion des forces compense l'inégalité des talents, la prudence ne commande-t-elle point aux Russes d'être entreprenants et audacieux, d'user de leur avantage, de prendre les devants, de fondre sur un adversaire momentanément dépourvu? En possession des moyens qu'il a rassemblés pour se défendre, Alexandre éprouve aussitôt la tentation de les employer à l'offensive. L'orgueil de se sentir, pour une fois, plus fort matériellement que Napoléon, mieux armé, en mesure de frapper le premier et de frapper à l'improviste, l'exalte et l'enivre: lui-même est pris d'un subit vertige. Le désir de donner le branle à l'insurrection européenne et de s'en faire le chef, de substituer au joug de la France l'hégémonie bienfaisante de la Russie, ressaisit et soulève son âme. Le projet de capter et d'envahir la Pologne, qui germe en lui depuis plusieurs mois, arrive à maturité et à éclosion. L'occasion lui semble trop propice pour qu'il renonce à en user, à profiter d'un concours unique de circonstances, et brusquement, en quelques jours, il se décide à passer, des préparatifs de l'action, à l'action même.
Neuf jours après l'ukase, le 8 janvier 1811, connaissant la réunion des villes hanséatiques, mais ignorant encore la prise de possession de l'Oldenbourg, c'est-à-dire le grief particulier et personnel que Napoléon lui fournit, il s'ouvre à son confident, et sa correspondance avec Czartoryski, jamais interrompue, prend une activité, une précision, une importance toutes nouvelles. Ce n'est plus un conseil qu'il cherche, une idée vague qu'il soumet aux réflexions d'un ami, c'est une série de questions qu'il pose, auxquelles il demande réponse, et un plan complet qu'il dévoile.
Aucun indice ne permet de supposer que cette conspiration ait été ourdie de connivence avec l'Angleterre. Alexandre savait que le jour où il se déclarerait contre la France, la paix et l'alliance avec Londres ne seraient plus qu'une formalité; il admettait ces conséquences naturelles de son évolution, mais n'entendait point les précipiter et s'enchaîner par avance. En se détachant de nous, il agissait de sa propre initiative, et Napoléon le soupçonnait à tort de s'asservir graduellement à une impulsion étrangère.
Au reste, il ne paraît point qu'en ces conjonctures décisives la diplomatie et l'intrigue britanniques aient développé une énergie, une vigilance, une audace exceptionnelles. Les hommes qui gouvernaient à Londres, jetés par la maladie de George III dans un chaos de difficultés, placés entre un roi fou et un régent décrié, en butte aux attaques virulentes de l'opposition, à la révolte des intérêts lésés, aux plaintes de la Cité, entourés d'un peuple sans pain et d'un commerce aux abois, ne s'arrachaient aux embarras de l'intérieur que pour revenir aux absorbants soucis de la guerre dans la Péninsule. Même, en face de l'Angleterre qui craignait pour ses derniers soldats et redemandait son armée, ils désespéraient parfois de maintenir Wellesley sous Lisbonne. Cependant, dans ce péril extrême, aucun d'eux ne songe à céder, à solliciter, à accepter même la paix, à sacrifier l'orgueil et la cause britanniques, et rarement hommes d'État ont opposé à la violence déchaînée des événements, aux assauts réitérés du sort, plus admirable exemple de sang-froid et de flegmatique courage. Quels sont donc ces hommes? Parmi eux, pas un ministre d'un grand renom, d'un passé glorieux, d'une intelligence supérieure; les successeurs de Pitt, qui s'appellent aujourd'hui Parseval, Eldon, Liverpool, Camden, n'ont hérité que de sa constance, de son opiniâtreté et de ses haines. Sachant qu'ils portent en eux les destinées de la patrie et celles du monde, ils puisent dans ce sentiment une vertu d'énergie et de patience qui les égale aux plus grands. Sans chercher à rompre ou à détourner par de savantes manœuvres l'effort de l'adversaire, ils se contentent de le soutenir, s'enferment dans une résistance passive, qui prévaudra à la longue, et leur victoire finale sur Napoléon sera celle du caractère sur le génie. Dans son ensemble, la nation les comprend et reste avec eux: dans le Parlement, malgré la lutte ardente des partis, la majorité ne se déplace point, et l'Angleterre, devant le péril national, continue à faire corps et à faire front. Son bonheur et sa gloire sont d'avoir compris que pour elle durer, c'est vaincre, que Napoléon approche de l'abîme à mesure qu'il s'élève à de plus vertigineuses hauteurs, que le joug imposé à tous en Europe prépare l'unanime rébellion, que sous l'apparente soumission des rois et des peuples, sous cette surface d'immobilité, le mécontentement et l'agitation gagnent en profondeur, que les intérêts meurtris, les dignités humiliées, les consciences violentées s'insurgeront à la première occasion et reviendront contre l'oppresseur sous forme d'armées innombrables et furieuses. Sans apercevoir encore à l'horizon ces masses qui se portent à son aide, l'Angleterre sent qu'elles doivent venir, qu'elles sont en route; son effort se borne à tenir jusqu'à leur arrivée, et elle reste sur place, attend de pied ferme, immobile, inébranlable, héroïquement inerte; c'est la tactique de Waterloo, pratiquée à l'avance par tout un gouvernement et tout un peuple. Et déjà, à l'insu même de ce peuple, ses prévisions commencent à se réaliser: déjà se préparent et s'acheminent les secours qui doivent desserrer le blocus, sauver le commerce de l'Angleterre et dégager son armée. En Portugal, Wellesley tient encore; déjouant l'espoir de Napoléon et dépassant l'attente de ses propres concitoyens, il a arrêté Masséna sous les lignes de Torrès-Védras, et l'impétuosité de nos soldats, l'ardeur lassée du plus habile et du plus heureux de nos généraux, se sont brisées contre ce mur. Frémissant devant l'obstacle, le vieux maréchal dépêche des officiers à Paris, réclame des renforts, se récrie sur l'insuffisance de ses moyens; en réalité, pour recommencer et faire aboutir cette campagne avortée, il faudrait que Napoléon se porte lui-même dans la Péninsule et y engage toute sa puissance. Or, les complications du Nord, en se manifestant plus tôt qu'il ne l'avait pensé, vont l'arracher définitivement à l'Espagne. Il a cru pouvoir atteindre et courber l'une des extrémités du continent avant que l'autre tente de lui échapper; des deux parts à la fois, ses calculs se trouvent en défaut et ses combinaisons manquent. Le Midi ne se soumet pas, le Nord se relève, et voici que de ce côté s'annonce la grande diversion: la Russie est sur pied, elle n'attend plus que le succès de sa tentative auprès des Varsoviens pour dépasser ses frontières et descendre en Allemagne avec des forces patiemment accumulées.
Quelque épais que fût le nuage dont elle s'enveloppât, il était difficile de tromper longtemps la vigilance de l'Empereur. Dès le mois de décembre, à certains avis qui lui viennent, il dresse l'oreille, perçoit mieux le bruit des travaux qui se poursuivent sur la Dwina et le Dniester. S'il n'en conclut pas encore que la Russie se dispose à l'offensive, il se sent confirmé dans l'opinion qu'elle prépare sa paix avec l'Angleterre et qu'elle espère la conclure impunément, à l'abri de ses frontières fortifiées et couvertes. Comme il est plus loin que jamais d'admettre la paix sans l'alliance, si le tsar Alexandre, après avoir déserté sa cause, ne lui déclare pas la guerre, c'est lui-même qui la fera et la commencera. Dans ce but, il lève la conscription de 1811, qui lui permettra en un an de reconstituer au chiffre de quatre cent mille hommes ses effectifs disponibles, mais il juge inutile d'aviser encore à aucune mesure de préparation immédiate. En janvier 1811 seulement, la nouvelle de l'ukase, les cris d'alarme des Polonais, qui apercevront à travers leur frontière des mouvements suspects, le feront se retourner précipitamment vers le Nord et recomposer de suite, avec des éléments pris de toutes parts, une armée d'Allemagne.
Désormais ses ordres se succéderont, précis, multiples, journaliers, embrassant l'ensemble et le détail. Infatigablement diligente, sa volonté va en toute hâte diriger des hommes vers le point menacé, prendre les trois divisions de Davoust pour noyau d'une grande concentration, transformer ce corps en armée, échelonner cette armée sur le littoral allemand, de l'Elbe à l'Oder, avec Hambourg pour point d'appui et Dantzick pour poste avancé; entasser à Dantzick soldats, vivres, munitions, matériel, développer les défenses de la place, en faire le pivot de toutes les combinaisons futures; enfin, derrière les troupes et les positions de première ligne, masser d'autres forces, faire peu à peu monter et surgir du milieu de l'Allemagne une armée telle que les temps modernes n'en auront jamais connu, une armée qui sera les deux tiers de l'Europe militaire, disciplinée par une main de fer, se formant et marchant au commandement d'un homme. Il est vrai que, malgré ce déploiement surhumain d'activité et de prévoyance, les premiers mouvements ordonnés, ne devant s'achever qu'à la fin du printemps ou dans l'été de 1811, n'eussent point mis notre avant-garde à l'abri d'une surprise et l'eussent laissée en présence de forces infiniment supérieures, si l'empereur de Russie avait pu donner suite à ses desseins. Mais l'exécution du plan conçu par ce monarque dépendait d'une condition qui échappait à sa volonté, la connivence des Polonais du duché. Repoussé par les auxiliaires qu'il s'est cherchés, Alexandre reconnaîtra la chimère et le néant de ses calculs, renoncera à profiter de son avance, laissera la puissance militaire de la France en Allemagne se recomposer sous ses yeux, regagner et recouvrer le terrain abandonné, s'avancer par échelons du Rhin à l'Elbe, de l'Elbe à l'Oder, de l'Oder à la Vistule, se lever enfin et se dresser menaçante contre les frontières de la Russie; et les deux empires géants se trouveront face à face, debout tous deux et en armes, rapprochés à se toucher, affrontés à travers l'Europe.
Comme Napoléon n'a pas l'intention d'attaquer avant 1812, comme Alexandre n'osera plus attaquer, ils vont s'immobiliser l'un par l'autre et s'attendre. Des négociations vont s'ouvrir, se prolonger seize mois; peuvent-elles aboutir? Ce qui sépare les deux empereurs, c'est moins un dissentiment inconciliable en soi qu'un long malentendu. Alexandre s'est armé, il s'est préparé à agir parce qu'il croit que Napoléon a décidé le rétablissement de la Pologne dans ses anciennes limites, c'est-à-dire le démembrement et la déchéance de l'empire russe. Or, nous avons constaté à des témoignages multiples, concluants, échelonnés au cours de cette histoire, que si Napoléon reconnaissait dans la Pologne un moyen, il n'y voyait nullement un but; il ferait la guerre avec les Polonais et par eux, il ne la ferait jamais pour eux. Il s'apprête à marcher contre les Russes parce qu'il les soupçonne de le trahir pour l'Angleterre, de lier partie avec son ennemie jurée, et nous avons vu qu'Alexandre, s'il inclinait à se rapprocher des Anglais par terreur de la France, évitait encore de se livrer à eux. Cette erreur de deux potentats, qui va coucher les cadavres par centaines de milliers sur les plaines du Nord, de franches explications peuvent-elles la dissiper? Peuvent-elles ramener en arrière les armées prêtes à s'entre-choquer, rénover la confiance et restaurer l'union? Suspendue en fait sans avoir été officiellement rompue, l'alliance peut-elle reprendre son cours et remplir ses destinées? Au contraire, l'hostilité est-elle irrémédiable, parce qu'elle ne résulte pas seulement de griefs particuliers, mais qu'elle trouve aussi sa cause dans l'ensemble des situations prises? Entre Napoléon, qui concentre en lui et pousse à ses dernières limites la force d'expansion de la France révolutionnaire, et la Russie, en qui s'est réfugié l'espoir de l'ancienne Europe, faut-il dans tous les cas que le déchirement s'opère? Malgré la solidarité qui existe entre les deux États pris dans leur situation normale, malgré cette parité d'intérêts que Tilsit avait proclamée, que l'avenir devait reconnaître, et que les deux empereurs ne cesseront d'affirmer au milieu même de leurs différends, faut-il que le sort des armes décide si Napoléon reconstituera en Occident l'unité romaine ou si l'Europe refluera sur la France au signal d'Alexandre? Quels que soient chez l'un et chez l'autre l'entraînement des passions et la force des impulsions antérieures, ils hésiteront néanmoins devant la responsabilité pour laquelle les ont marqués leur grandeur et leurs fautes. À l'heure où leur main s'occupera à mettre en mouvement des millions d'hommes pour une œuvre de sang, leur âme par instants se troublera, passera par des combats et des crises; mais ces évolutions intimes n'apparaîtront qu'à de rares initiés et jamais complètement. Entre eux, une invincible méfiance, doublée chez Napoléon d'un pernicieux orgueil, les empêchera toujours d'aborder de face le sujet de leur querelle; s'opposant des griefs apparents, ils oseront à peine se montrer le véritable point du litige et les moyens de transaction qui leur viennent à l'esprit: craignant de se compromettre et de se livrer, voulant être devinés plutôt qu'entendus, ils poursuivront leur controverse à demi-mot et par allusions; se cachant à leurs contemporains de leurs efforts parfois sincères pour trancher sans combat le conflit dont la solution porte en elle les destinées futures de l'Europe, ils laisseront à l'histoire seule le droit de suivre les péripéties et d'interroger les pièces de ce grand procès.
APPENDICE
I
A
Sur le rapport cité à la page 204 et attribué par nous au comte Alexandre de Laborde.
Le rapport n'est pas signé, mais il est incontestablement de M. de Laborde. Ce qui le prouve, c'est en premier lieu l'écriture, comparée à celle des pièces émanées du même personnage et conservées tant aux Archives nationales, AF, IV, 1675, qu'aux Archives des affaires étrangères, Vienne, 383. De plus, dans une dépêche à Schwartzenberg en date du 25 décembre 1810, Metternich rend compte de la conversation, en citant le nom de Laborde (Mémoires de Metternich, II, 313-314). Seulement, le ministre autrichien prétend que c'est le Français qui a parlé le premier de mariage. Cette assertion n'est guère admissible. En effet, il est peu croyable que Laborde ait entamé un tel sujet sans ordre de son gouvernement, et d'autre part, s'il avait reçu des instructions, il n'aurait eu aucune raison pour se cacher dans son rapport d'avoir provoqué les confidences de Metternich. M. Wertheimer (Archiv für Œsterreichische Geschichte, Vierundsechzigster Band, Erste Hälfte, 509) a donné en allemand quelques passages de la pièce.
B
P. 211.--En présence des démarches ordonnées ailleurs (en Russie) et expressément maintenues...
Il est vrai que, le 22 décembre, Cambacérès, demandant aux membres de l'officialité de Paris l'annulation du lien religieux, leur disait: «Il (l'Empereur) est dans l'intention de se marier et veut épouser une catholique.» (Welschinger, 84-85.) Mais, en présence de la lettre écrite à Caulaincourt le 13 et confirmée le 17, il est impossible de croire à la sincérité de ces paroles. D'ailleurs, le 22, on était loin encore d'être sûr de l'Autriche; les pourparlers avec Schwartzenberg ne commencèrent qu'à la «fin de décembre 1809», d'après la mention portée sur le manuscrit qui en rend compte aux Archives nationales (AF, IV, 1675). Il est, au contraire, très naturel de supposer que Napoléon ou Cambacérès, demandant aux membres de l'officialité une décision qui embarrassait leur conscience, engageait leur responsabilité, ait voulu leur faire croire que la fin justifierait les moyens, et qu'ils contribueraient, par leur docilité, à placer une catholique sur le trône de France: c'était un argument ad homines.
Toutefois, l'annulation du mariage religieux, utile dans tous les cas (la Russie exprima formellement des scrupules à cet égard), l'était particulièrement en vue de l'éventualité autrichienne; aussi fut-ce lorsque l'Empereur commença à s'occuper plus sérieusement de cette dernière, à partir du milieu de décembre, qu'il fit entamer et presser vivement la procédure devant l'officialité.
C
Sur la date du premier conseil tenu par Napoléon au sujet de son mariage.
Thiers, suivi par divers auteurs, place le premier conseil à la date du 21 janvier; Helfert, d'après les dépêches de Schwartzenberg, le place à la date du 28. Cette dernière nous paraît seule admissible. D'abord, les dépêches de Schwartzenberg constituent un témoignage contemporain, opposé aux récits faits après coup où ont puisé les historiens français. De plus, le mémoire de Pellenc, conservé aux Archives nationales, cité dans le cours du chap. VII et écrit le 1er février, parle de l'émotion que le conseil tenu aux Tuileries répand dans la société «depuis trois jours», ce qui correspond à la date du 28 janvier. Enfin, dans une lettre du 6 février (Corr., n° 16210), Napoléon parle du conseil tenu «il y a peu de jours», ce qui s'appliquerait difficilement à la date déjà éloignée du 21 janvier. Ce fait a son importance: il prouve que l'Empereur n'a laissé mettre en discussion le mariage autrichien qu'après la réception des premières nouvelles de Russie, arrivées le 25.
D
Sur la date et l'ordre des événements qui se sont succédé du 5 au 8 février 1810.
M. Helfert, p. 90, place à la date du 6 l'arrivée du courrier de Russie, dans l'après-midi du 7 la tenue du conseil aux Tuileries, puis la démarche d'Eugène auprès de Schwartzenberg, suivie immédiatement de la signature du contrat entre l'ambassadeur et le ministre des relations extérieures. Or, par son billet à l'Empereur cité p. 253, Champagny nous apprend que les lettres de Caulaincourt sont arrivées le 5. Par une dépêche du 8, il fait savoir que le conseil s'est tenu «dans la nuit du 6 au 7», qu'à l'issue il a écrit au prince de Schwartzenberg pour l'engager à se rendre chez lui, et qu'il vient de signer avec lui le contrat; enfin, dans une dépêche subséquente à Caulaincourt du 17 mars, il rappelle qu'il s'est rencontré pour la première fois avec l'ambassadeur d'Autriche «dans la matinée du 7». Dans ces conditions, comme il est matériellement impossible que la démarche d'Eugène, qui a incontestablement précédé la rencontre entre le ministre et l'ambassadeur, ait eu lieu entre la fin du conseil, terminé le 6 fort tard, et la matinée du 7, c'est-à-dire en pleine nuit (plusieurs témoignages s'accordent d'ailleurs pour la placer à six heures du soir), il faut admettre qu'elle s'est passée antérieurement au conseil, et que Napoléon, avant de faire ratifier son choix en consulte solennelle, avait eu soin de s'assurer du consentement définitif de l'Autriche. D'ailleurs, la lettre de Dalberg portant la date du 6, citée par Helfert, qui l'attribue par erreur à Laborde et qui est obligé de la supposer mal datée, place au jour même où elle a été écrite, c'est-à-dire au 6, l'avis donné à Schwartzenberg pendant la chasse et qui a précédé immédiatement la visite d'Eugène. Étant donnés ces divers témoignages, nous avons cru pouvoir établir l'ordre des faits de la manière suivante: le 5, arrivée du courrier de Russie; dans l'après-midi du 6, démarche d'Eugène, puis, dans la soirée, conseil et délibération fictive; enfin, le 7 au matin, entrevue entre Schwartzenberg et Champagny au sujet du contrat, qui est établi séance tenante et expédié à Vienne le lendemain.
II
PROPOSITION
FAITE À L'EMPEREUR ALEXANDRE PAR UN GROUPE DE SEIGNEURS GALICIENS ET VARSOVIENS À L'EFFET DE RECONSTITUER LA POLOGNE EN L'UNISSANT À LA RUSSIE.
Lettre du prince Galitsyne à l'empereur Alexandre pour appuyer la proposition, le 4 (16) juin 1809.
... Sans entrer dans des raisonnements politiques à perte de vue, il me semble à moi qu'il n'y aurait pas de raison de décliner une dignité qui nous est offerte par tout un peuple à l'unanimité. D'autant plus que par ce moyen on ferait le bonheur d'un vaste royaume, lequel resterait en somme, bien que sous une forme différente, une province russe. Je ne vois pas non plus le mal qui pourrait en résulter par la suite pour la Russie, dans le cas où l'empereur, après s'être revêtu de la dignité de roi de Pologne, instituerait pour l'éternité que les souverains de la Russie seront rois de Pologne, et qu'ils ont le droit de nommer pour les représenter dans le gouvernement de ce royaume des lieutenants qui le gouverneraient au nom et de par la volonté des souverains de toutes les Russies. Ce royaume serait formé de toute la ci-devant Pologne, à l'exception de la Russie Blanche et des territoires faisant partie des gouvernements de Kief et de Podolie. Il est hors de doute que le royaume en question pourrait entretenir une armée de cent mille hommes et tous les fonctionnaires nécessaires à son administration, en versant avec cela une partie considérable de ses revenus au trésor de l'empire.
Réponse du comte Roumiantsof par ordre de l'Empereur, 15 (27) juin 1809.
Quelque flatteuse que soit l'acquisition de la Pologne dans sa totalité, S. M. l'Empereur, n'en ambitionnant pas l'éclat, a porté son attention particulière sur les conséquences que cette acquisition aurait pour la Russie, d'où résultent les questions suivantes: Le rétablissement du royaume de Pologne dans son état primitif n'entraînerait-il pas la rétrocession par la Russie des ci-devant provinces polonaises? Peut-on se fier à la constance de la nation polonaise? Et sous les dehors mêmes de leur vif désir de s'unir à la Russie sous le sceptre de Sa Majesté, ne se cache-t-il pas le dessein de ravoir les provinces susmentionnées qui nous étaient échues et puis de se détacher entièrement de nous?
(Suit un parallèle entre la Russie et la Pologne d'un côté, la Grande-Bretagne et l'Irlande de l'autre, et la conclusion que des liens entre pays de différente origine ne sauraient être solides et durables. De plus, la conséquence évidente et immédiate du rétablissement du royaume de Pologne et de sa réunion à l'empire de Russie serait que l'union des puissances copartageantes de la Pologne et naturellement intéressées à se soutenir mutuellement, se trouverait entièrement dissoute.)
Tels sont les motifs pour lesquels Sa Majesté, se contentant de la part qui lui est échue de la ci-devant Pologne, préfère voir ce pays dans son état actuel et ne juge pas conforme aux intérêts de l'empire la réunion de la Pologne dans son étendue d'autrefois, sans même parler de ce qu'il y aurait d'incompatible avec l'honneur, la dignité et la sécurité de la Russie s'il fallait entendre par le rétablissement du royaume de Pologne l'incorporation de la Russie Blanche et des districts faisant partie des gouvernements de Kief et de Podolie.
III
LETTRES PARTICULIÈRES
du duc de Vicence, ambassadeur en Russie, au duc de Cadore, ministre des relations extérieures.
Pétersbourg, le 8 mars 1810.
(Cette lettre et la suivante répondent aux reproches adressés à l'ambassadeur par le ministre, sur l'ordre de l'Empereur, pour avoir signé le 4 janvier 1810 la convention contre la Pologne dans les termes réclamés par la Russie.)
Monsieur le Duc,
Pétersbourg, le 1er juin 1810.
Monsieur le Duc,
Je n'ai pas la prétention d'être juge de mes talents, mais je le suis de ma conscience: elle me dit que j'ai fidèlement rempli mes devoirs. Si Votre Excellence daignait reprendre l'ensemble de ma correspondance et de ses réponses, j'ose le répéter, peut-être ne m'attribuerait-elle pas les inconvénients de l'acte dont elle se plaint; j'ose même croire que si un peu de bienveillance rapprochait les circonstances des époques, elle conviendrait peut-être qu'obligé de faire alors une chose annoncée et attendue avec tant d'impatience, il était difficile de faire mieux: car si la convention dit plus qu'on ne désire à Paris, elle dit aussi beaucoup moins qu'on ne voulait et surtout qu'on ne demandait ici. Mes lettres en font foi. Si celle de Votre Excellence du 25 novembre m'eût laissé entrevoir ce que porte celle du 30 avril, peut-être aurais-je été assez heureux pour servir l'Empereur dans cette circonstance comme dans d'autres. Que Votre Excellence me permette de le lui dire avec franchise: quoique les éloges ne m'aient pas été dispensés comme le blâme, l'Empereur a été bien servi, quand on a eu plus de confiance en moi. Au bout du monde, ballotté par les événements qui se succèdent avec rapidité, par les circonstances qui changent ou modifient beaucoup de choses, placé dans une position qu'elles rendent d'autant plus délicate que je suis plus haut et plus loin, peut-être aurait-il fallu en savoir beaucoup plus qu'on ne m'en a dit pour deviner ce qu'on voulait. Je suis, Monsieur le Duc, profondément affecté des expressions de votre lettre, je le suis, parce que je suis Français et que je ne suis pas de ces gens qui défendent leurs productions comme leurs enfants. Je mets toute ma gloire à servir l'Empereur fidèlement, à le servir comme il veut l'être, je n'ai pas d'autre amour-propre. Je condamne donc la convention auprès du ministère russe autant que je la défends et son négociateur auprès de l'Empereur; je puis dire avec vérité que je sacrifie l'homme à la chose, et que je me dévoue pour amener cette affaire au point où l'Empereur le désire. Mais l'humilité de l'homme ne sert pas mieux que la fermeté et le zèle de l'ambassadeur. On ne cède sur rien, on est blessé; le refrain est toujours le même: que nous savons depuis longtemps ce que la Russie demandait, que nous lui avons promis, que Votre Excellence a dit au prince Kourakine que j'étais autorisé à satisfaire la Russie sur tous les points; que ce n'est pas elle qui a fait naître ces difficultés; qu'enfin on ne peut lui refuser une réponse. Quelque chose qu'on dise, quelques récriminations qu'on fasse, quelque ton que l'on prenne, l'Empereur et son ministre en reviennent toujours là; c'est la même exigence dans le fond, avec le même ton de conciliation dans les formes. Je ne me rebute pas, mais il faut, Monsieur le Duc, sentir bien fortement l'empire de ses devoirs et la reconnaissance que je dois à tant de titres à l'Empereur, pour qu'il reste encore assez de force et de santé pour résister à des chagrins aussi peu mérités.
Pétersbourg, le 11 juin 1810.
Monsieur le Duc,
J'ai à remercier Votre Excellence de la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire le 19 mai par M. Duguay.
La mission de M. de Vatteville a fait plaisir, mais on est blessé du silence gardé avec le prince Kourakine sur la convention; quant aux autres objets, on n'y pense pas. Il paraît qu'on tient toujours à l'acte ou à une réponse officielle, et que la lettre de l'Empereur n'a pas changé cette intention fort prononcée.
Pétersbourg, le 18 août 1810.
Monsieur le Duc,
Pétersbourg, le 19 septembre 1810.
Monsieur le Duc,
... Dès que nous ne voulons pas la Pologne, la Russie veut l'alliance. Or, comme il ne peut être dans l'intérêt de notre cabinet de la vouloir, les affaires marcheront ici d'elles-mêmes, et tout autre, comme j'ai eu l'honneur de le mander à Votre Excellence, les fera mieux que moi, car je ne puis empêcher les souvenirs de Tilsit et d'Erfurt de se rattacher à moi, et ces antécédents de plusieurs années deviennent gênants dans une marche politique que mille circonstances et tant d'événements ont nécessairement plus ou moins modifiée, sans qu'elle soit changée. Je vous le dis en homme convaincu, Monsieur le Duc, les Russes ne pensent qu'à finir leurs affaires de Turquie (que les généraux ne mènent pas à bien, quoique l'armée soit belle et bonne); ils ne veulent que jouir de ce qu'ils auront acquis et pousser le temps avec l'épaule jusqu'à ce que la paix avec l'Angleterre, objet de tous leurs vœux, rende du bien-être à tout le monde. L'Empereur est trop sage pour penser à se commettre avec nous soit par une folle levée de boucliers, soit en ne remplissant pas ses engagements pour soutenir le système continental; travaillez donc, Monsieur le Duc, à entretenir en amicales et paisibles dispositions pendant que le génie de l'Empereur pacifiera la Péninsule. Ramenez la confiance en persuadant au prince Kourakine et à l'empereur Alexandre ce que je répète sans cesse, que les affaires d'Espagne, qui doivent avec le concours des mesures adoptées par nos alliés forcer l'Angleterre à la paix, sont d'une trop grande importance dans les grands intérêts qui occupent notre maître pour qu'il ait même la pensée d'inquiéter la Russie relativement à la Pologne si loin de lui. À mon grand regret, je ne persuade plus; la conviction ne peut venir que de vous et, je le répète, par un autre ambassadeur, quoique l'empereur Alexandre me témoigne toujours une grande bienveillance. À l'égard de ce prince, il me semble qu'on ne le juge pas ce qu'il est; on le croit faible et on se trompe; sans doute il sait supporter beaucoup de contrariétés et dissimuler son mécontentement, mais c'est parce qu'il a un but dans la paix générale et qu'il espère l'atteindre sans crise violente. Mais cette facilité de caractère est circonscrite; il n'ira pas au delà du cercle qu'il s'est tracé; celui-là est de fer et ne prêtera pas, car il y a au fond de ce caractère de bienveillance, de franchise et de loyauté naturelle, ainsi que d'élévation de sentiments et de principes, un acquit de dissimulation souveraine qui marque une opiniâtreté que rien ne saurait vaincre. Le talent du cabinet et celui de l'homme qui a à traiter avec lui est donc de deviner cette limite, car l'Empereur ne la passera pas; les meilleures raisons lui paraîtraient spécieuses et ne feraient, dès que sa défiance serait éveillée, que l'armer davantage contre ce qu'il regarderait comme contraire à ses intérêts. Ne voyant à notre cabinet aucun motif pour heurter ce prince, aucun intérêt réel pour l'inquiéter, je n'avance rien de trop en disant qu'il faudrait venir tirer ces gens-ci par l'oreille pour leur faire entreprendre quelque chose contre nous, et que tout homme qui apportera de la loyauté dans sa conduite et des formes convenables, conviendra pour me remplacer et fera même mieux que moi, si l'Empereur daigne accorder quelque confiance et un peu d'attention à mes précédentes dépêches et aux réflexions que je me permets de faire ici. Veuillez donc, Monsieur le Duc, m'obtenir son agrément pour que l'hiver ne me cloue pas dans mon lit de Pétersbourg. Faut-il absolument que j'y revienne? J'obéirai! Mais l'Empereur ne peut me refuser d'aller prendre des bains de Baréges, quand je suis perclus et que l'usage que j'en ai fait la première année que j'ai été son aide de camp m'a remis sur pied. J'insiste, parce que je suis très souffrant; j'ose donc me flatter que l'Empereur jettera un regard d'ancienne bonté sur un de ses anciens serviteurs, et que Votre Excellence m'annoncera incessamment mon remplacement.
Pétersbourg, le 15 novembre 1810.
Monsieur le Duc,
Je dois des remerciements à Votre Excellence de la lettre qu'elle a eu l'obligeance de me faire passer, de ses bontés pour M. de Rumigny, et de l'intérêt dont elle m'assure; ma santé en a plus besoin que jamais. Veuillez vous rappeler souvent de mes instantes demandes et les mettre de nouveau sous les yeux de l'Empereur.
Je dois revenir sur les lettres que Votre Excellence m'adresse dans l'intention que le ministère russe les lise, parce qu'à la distance où nous sommes, cette manière de se parler a l'inconvénient de manquer d'à-propos. Je ne puis pas faire qu'on soit ici content de tout et que vous le soyez par conséquent de moi, mais soyez sûr que je ne manque ni de nerf, quand il en faut pour réussir, ni de fierté s'il était nécessaire de rappeler au nom de qui je parle; je connais mon terrain et crois avoir fait mes preuves. Pour en finir sur les lettres, et certes ma réflexion n'est pas dans mon intérêt, je pense qu'il y a moins d'inconvénient à me faire frapper trop fort qu'à frapper vous-même, car le mécontentement peut s'escompter à mes dépens.
En entrant dans tous ces détails avec Votre Excellence, je crois remplir les devoirs d'un fidèle serviteur de l'Empereur et d'un homme qui désire être vraiment utile au département dont elle est le chef.
Je ne veux pas terminer cette lettre sans vous rappeler encore, Monsieur le Duc, que je me meurs ici, que je ne suis plus propre à y servir l'Empereur, et qu'un pauvre diable lancé loin de lui et des siens et au bout du monde a besoin de revoir la France après trois années d'exil et de tribulations politiques qui ne sont ni de son goût, ni dans son caractère.
Pétersbourg, le 15 décembre 1810.
Monsieur le Duc,
L'état de ma santé m'oblige à rappeler à Votre Excellence les différentes demandes que j'ai eu l'honneur de lui adresser pour obtenir de revoir la France. Ici, on tient trop à conserver la paix, on est trop prononcé contre l'Angleterre pour que le maintien du système actuel et nos relations puissent se ressentir d'un changement d'individu. Peut-être un nouveau visage réchaufferait-il même plus que je ne puis le faire l'alliance à laquelle on nous soupçonne d'attacher moins de prix maintenant. Quoique je coure déjà ma quatrième année d'absence, je regarderais, Monsieur le Duc, comme mon premier devoir de me dévouer encore si je croyais pouvoir servir l'Empereur mieux qu'un autre. Mais dans la situation où les circonstances m'ont placé depuis un an, tout autre après quelques mois de séjour fera avec plus d'avantage que moi les affaires du présent, puisqu'on ne pourra lui demander compte du passé. Cela remplacera donc bien au delà, même dès son début, l'avantage que je puis tirer de la connaissance des individus et de l'accès que j'ai à toute heure et en tous lieux chez l'Empereur et ses ministres. Je parle sur cela à Votre Excellence avec la confiance d'un homme d'honneur et la franchise d'un soldat dont la vie appartient à l'Empereur. Sa Majesté veut-elle encore l'alliance et ses effets, peu importe celui qui la servira ici. Sa politique ménageant les intérêts de frontière de ce pays, qui ne gênera en rien les grands projets qu'elle peut avoir, les choses marcheront d'elles-mêmes. Sa Majesté ne veut-elle que les froides relations d'un simple état de paix, a-t-elle même d'autres projets, elle ne peut tenir à ce que ce soit moi qui la représente, puisqu'un autre individu moins près de son auguste personne donnera moins d'importance à la mission, et que tout autre sera plus à son aise et fera donc mieux que moi. Voilà mes réflexions, Monsieur le Duc; je vous les confie pour ne plus conserver que la pensée de mes devoirs et le désir de prouver à mon maître que les obstacles quels qu'ils soient, ainsi que ma mauvaise santé, ne rebutent pas plus mon zèle qu'ils n'allèrent mon entier et respectueux dévouement.
Que Votre Excellence agrée avec l'assurance de mes inaltérables sentiments celle de ma haute considération.