ALEXANDRE Ier (continued 3)
Reading edition
II
Depuis l'arrêt de la négociation entamée avec la Suède au printemps et dans laquelle Napoléon avait offert la Finlande à qui lui demandait la Norvège, Bernadotte avait renouvelé quelques allusions à l'objet de ses rêves. Comme l'Empereur continuait à faire la sourde oreille, il s'était tu: désespérant à peu près d'obtenir de la France ce qui lui tenait au coeur, comprenant que dans tous les cas Napoléon ne lui laisserait jamais dicter les conditions de l'alliance, se jugeant par cela même méconnu et délaissé, il revenait insensiblement à l'idée qui répondait le mieux à ses rancunes personnelles, celle de demander la Norvège au Tsar et d'en faire le prix d'un accord actif avec la Russie.
N'attendant plus grand'chose de la France, Bernadotte était plus résolu que jamais à ne point faire violence, pour nous complaire, aux intérêts et aux commodités de son peuple. En réalité, malgré ses promesses cent fois réitérées, aucune mesure sérieuse n'avait été prise contre le commerce anglais. Si l'hiver, en suspendant la navigation, avait quelque peu ralenti les rapports, le retour de la belle saison, en rouvrant la Baltique, facilitait de nouveau les transactions prohibées et leur rendait libre cours. Sur vingt points de la côte, la contrebande se pratiquait au grand jour: la Suède se rendait de plus en plus accessible et perméable aux produits anglais, qui la traversaient pour s'écouler en Russie ou s'infiltrer en Allemagne. Entre les deux États officiellement en guerre, pas un coup de canon n'avait été échangé. L'escadre britannique, qui faisait sa tournée annuelle dans la Baltique, trouvait dans les îles suédoises toute espèce de facilités pour se rafraîchir et se ravitailler. Entre elle et le grand port de Gothenbourg, devant lequel elle croisait de préférence, c'étaient d'étranges contacts, un échange continuel de messages: les officiers anglais venaient à terre et se déguisaient à peine pour paraître dans la ville. Tout dénotait chez les autorités suédoises une connivence avec nos ennemis ou du moins une scandaleuse tolérance.
Devant cette réplique, l'indignation et la colère d'Alquier n'eurent plus de bornes; il refusa de recevoir la note suédoise, la renvoya à son auteur et rompit avec lui toutes relations. Quelques jours après, le 25 août, il provoquait une explication avec le prince royal. Celui-ci ne la lui refusa point: il cherchait lui-même une occasion de dire au représentant de la France tout ce qu'il avait sur le coeur, de publier et de crier ses griefs: la rencontre de ces deux hommes, également enfiévrés de passion et de haine, devait inévitablement aboutir à un choc violent: ce fut l'explosion de l'orage.
La conversation débuta pourtant sur un mode assez doux. Bernadotte convint que la réponse de M. d'Engeström était raide; il ajouta même, par un aveu inattendu, qu'à la place de M. Alquier il eût fait comme lui et refusé de recevoir la pièce. Mais bientôt, avec acrimonie, il se plaignit de tous les agents français, consuls ou autres, établis en Suède; à l'entendre, parmi ces hommes «passionnés ou calomnieux», il n'en était pas un qui ne cherchât, par des motifs plus ou moins avouables, à envenimer les discussions, à tendre les rapports, à le dénigrer personnellement aux yeux de l'Empereur; c'était d'eux que lui venaient tous les traits dont il était continuellement harcelé, qui ne lui laissaient aucun repos et lui faisaient l'existence insupportable: «Il est bien extraordinaire, dit-il, qu'après avoir rendu d'aussi grands services à cette France, j'aie continuellement à me plaindre de ses agents.»
Alquier commençait de son côté à s'échauffer; il finit par dire: «Vous vous plaignez étrangement de cette France, Monseigneur; si vous l'avez bien servie, il me semble qu'elle vous a bien récompensé, et j'oserai maintenant vous demander ce que vous avez fait pour elle depuis votre arrivée en Suède, si l'influence de la France s'est accrue par votre avènement, quelle preuve d'intérêt ou de dévouement vous avez donnée à l'Empereur depuis près d'une année... Vous prodiguez aux Anglais toutes les ressources que votre pays peut offrir, et vous n'avez rien voulu faire en faveur de la France.»
Bernadotte essaya d'abord assez faiblement de défendre sa conduite. Tout à coup, dédaignant de se justifier et découvrant le fond de sa pensée, il s'écria: «Au reste, je ne ferai rien pour la France, tant que je ne saurai pas ce que l'Empereur veut faire pour moi, et je n'adopterai ouvertement son parti que lorsqu'il se sera lié avec nous par un traité; alors je ferai mon devoir. Au surplus, je trouve un dédommagement et ma consolation dans les sentiments que m'a voués le peuple suédois. Le souvenir du voyage que je viens de faire ne s'effacera jamais de mon coeur. Sachez, monsieur, que j'ai vu des peuples qui ont voulu détacher mes chevaux et s'atteler à ma voiture. En recevant cette preuve de leur amour, je me suis presque trouvé mal. J'avais à peine la force de dire aux personnes de ma suite: «Mais, mon Dieu! qu'ai-je fait pour mériter les transports de cette nation, et que fera-t-elle donc pour moi lorsqu'elle me sera redevable de son bonheur?» J'ai vu des troupes invincibles dont les hourras s'élevaient jusqu'aux nues, qui exécutent leurs manoeuvres avec une précision et une célérité bien supérieures à celles des régiments français, des troupes avec lesquelles je ne serai pas obligé de tirer un seul coup de fusil, à qui je n'aurai qu'à dire: «En avant, marche!» des masses, des colosses qui culbuteront tout ce qui sera devant eux.»
«--Ah! c'en est trop, interrompit Alquier; si jamais ces troupes-là ont devant elles des corps français, il faudra bien qu'elles nous fassent l'honneur de tirer des coups de fusil, car assurément elles ne nous renverseront pas aussi facilement que vous paraissez le croire.» Bernadotte: «Je sais fort bien ce que je dis, je ferai des troupes suédoises ce que j'ai fait des Saxons, qui, commandés par moi, sont devenus les meilleurs soldats de la dernière guerre.»
Sans relever cette énormité, Alquier glissa quelques observations sur l'inutilité qu'il y avait pour la Suède à armer présentement: «Je suis au contraire, lui dit le prince, plus résolu que jamais à lever de nouvelles troupes. Le Danemark a cent mille hommes sous les armes, et j'ignore s'il n'a pas quelque dessein contre moi. D'ailleurs, je dois me prémunir contre l'exécution du projet entamé par l'Empereur aux conférences d'Erfurt pour le partage de la Suède entre le Danemark et la Russie.» Il ajouta que cet avis lui avait été donné de Pétersbourg «par des femmes, qui savaient et lui écrivaient tout...».--«Mais je saurai me défendre, reprenait-il avec exaltation; il me connaît assez pour savoir que j'en ai les moyens. Les Anglais ont voulu se montrer exigeants avec moi; eh bien, je les ai menacés de mettre cent corsaires en mer, et à l'instant ils ont baissé le ton.»
Ces fanfaronnades n'étaient que le début d'une sortie plus extraordinaire que tout le reste. «Au surplus, dit le prince, quels que soient mes sujets de plainte contre la France, je suis néanmoins disposé à faire tout pour elle dans l'occasion, quoique les peuples que je viens de voir ne m'aient demandé que de conserver la paix, à quelque prix que ce pût être, et de rejeter tout motif de guerre, fût-ce même pour recouvrer la Finlande, dont ils m'ont déclaré qu'ils ne voulaient pas. Mais, monsieur, qu'on ne m'avilisse pas, je ne veux pas être avili, j'aimerais mieux aller chercher la mort à la tête de mes grenadiers, me plonger un poignard dans le sein, me jeter dans la mer la tête la première, ou plutôt me mettre à cheval sur un baril de poudre et me faire sauter en l'air!»
Les derniers mots du prince n'étaient-ils qu'une suprême bravade? À l'encontre de ce qu'il paraissait désirer, espérait-il qu'Alquier tairait une partie de la conversation et ne le montrerait pas dans l'égarement de sa colère? Au contraire, nourrissait-il encore le fol espoir d'arracher à l'Empereur, par la violence et la menace, cette promesse d'un grand avantage territorial, ce don de la Norwège qui tardait tant à venir? Quoi qu'il en soit, ses allusions réitérées ne permettent aucun doute sur la cause primordiale du ressentiment qui avait déterminé en lui cet accès de délirante fureur. Si nos exigences en matière commerciale, si les tracasseries d'Alquier l'avaient fortement irrité, c'était surtout le dédaigneux silence opposé par l'Empereur à ses requêtes, à ses avances, c'était cette manière de le traiter en personnage suspect et négligeable, qui avait particulièrement ulcéré son amour-propre et déçu ses convoitises: il reprochait moins à la France de lui trop demander que de ne lui avoir rien accordé encore: sa rage était surtout celle du solliciteur éconduit ou du moins indéfiniment ajourné.
Dans l'esclandre survenu à Stockholm, Napoléon sut faire la part des responsabilités respectives. Engeström dans sa note, Bernadotte dans son langage avaient porté un défi à toutes les convenances, mais Alquier s'était attiré ces répliques par son attitude agressive; c'était lui qui avait pris l'initiative d'un scandaleux débat. Napoléon ne voulut pas le désavouer publiquement et le disgracier, car la note ministérielle suédoise avait en quelque sorte interverti les torts; il comprit toutefois que le maintien de ce ministre à Stockholm devenait impossible; il l'en fit prestement et discrètement déguerpir.
Au reçu du rapport relatant la conversation du 25 août, le duc de Bassano invita le baron par retour du courrier à remettre le service entre les mains d'un chargé d'affaires, à plier bagage, à quitter son poste sans prendre congé ni voir personne, à repasser le Sund et à échanger la légation de Stockholm contre celle de Copenhague: ce transfert était une demi-satisfaction donnée à la Suède, outragée dans la personne d'un de ses ministres.
Sa querelle avec eux ne dégénérait donc pas en rupture ouverte, n'augmentait pas ostensiblement les complications de l'heure présente et passait à peu près inaperçue. Il en était autrement d'une crise survenue soudain en Allemagne. Là, un bruit d'armes retentissait, grossissait sans cesse, mettait l'Europe en émoi; la Prusse se levait d'un subit élan; folle de terreur, croyant qu'on en voulait à son existence, elle semblait saisie d'un vertige de guerre, et ce belliqueux coup de tête jetait le trouble dans le jeu des deux empereurs, en risquant de les mettre prématurément aux prises.
CHAPITRE VIII
LES TRIBULATIONS DE LA PRUSSE.
Affolement de la Prusse: projet d'extermination qu'elle suppose à l'Empereur.--Pièce fausse.--Hardenberg se jette dans les bras de la Russie et cherche à l'attirer en Allemagne.--Lettre au Tsar.--Envoi de Scharnhorst.--Armements illicites et précipités: explication donnée à l'Empereur.--Napoléon ne veut pas détruire la Prusse; caractère spécial de l'alliance qu'il compte lui imposer.--L'insoumission de la Prusse dérange toutes ses combinaisons.--Premières remontrances.--Napoléon détruira la Prusse s'il ne peut obtenir d'elle un désarmement complet et une obéissance sans réserve.--Continuation des armements.--Mobilisation déguisée.--Ouvriers-soldats.--Mise en demeure catégorique.--Soumission apparente.--Crédulité de Saint-Marsan.--Tout le monde ment à l'Empereur.--La Prusse en surveillance.--Rapports attestant la continuation des travaux et des appels.--Nouvelles sommations.--La Prusse à la torture.--Incident Blücher.--Suprême exigence.--Napoléon fait en même temps ses propositions d'alliance.--Affres de la Prusse.--Retour de Scharnhorst: résultats de sa mission.--Entrevues mystérieuses de Tsarskoé-Selo; Alexandre blâme les agitations et les imprudences de la Prusse.--Modification du plan russe.--La convention militaire.--Affreuses perplexités de Frédéric-Guillaume.--Motifs qui le poussent à subir l'alliance française.--Suprême espoir du parti de la guerre.--L'idée fixe du Roi.--Recours à l'Autriche.--Scharnhorst part pour Vienne sous un déguisement et un faux nom.--Mission Lefebvre.--Napoléon perd patience; il incline plus fortement à détruire la Prusse et à faire un terrible exemple.--Victoire des Russes sur le Danube.--Projet demandé au prince d'Eckmühl.--Plan d'écrasement.--Napoléon laisse vivre la Prusse parce qu'il constate chez elle quelque disposition à se soumettre.--La négociation d'alliance fait un second pas.--Scharnhorst à Vienne.--Metternich le trompe d'abord et l'éconduit ensuite.--Déception finale.--La Prusse aux pieds de l'Empereur.--Ouvertures de Napoléon à Schwartzenberg.--Raisons subtiles qui déterminent Metternich à hâter ses accords avec la France.--Le partage de la Prusse.--Réactions successives.--Alexandre revient au système de la défensive.--Nesselrode en congé.--Son plan de pacification.--La clef de voûte: rôle réservé à l'Autriche.--La paix doublée d'une coalition latente.--Nesselrode est le reflet de Talleyrand.--Alexandre livre à Nesselrode le secret de son inflexibilité.--Il comprend l'avantage de tenter ou au moins de simuler une démarche de conciliation.--Paix imminente sur le Danube: nécessité de temporiser.--L'envoi de Nesselrode est annoncé et perpétuellement ajourné.--Fausse interprétation de certaines paroles de l'Empereur.--Mauvaise foi réciproque.--Le frère d'armes d'Alexandre.--Napoléon avoue ses projets belliqueux à l'ambassadeur d'Autriche.--L'assujettissement de l'Allemagne lui assure le chemin libre jusqu'en Russie: fatal succès.
I
En se remettant sur pied, en reprenant consistance et relief, la Prusse traversait essentiellement ce projet. Napoléon ne savait à quoi attribuer cette audace, mais il jugeait que l'effet en serait souverainement fâcheux, quelle qu'en fût la cause. La Prusse armait-elle par suite d'un accord avec la Russie et au profit de cet empire: en ce cas, si nous lui laissions le temps d'achever ses préparatifs, nous aurions à la combattre l'année prochaine avant d'aborder l'ennemi principal, et Napoléon, qui méditait une campagne de Russie, eût été désolé d'avoir à recommencer une campagne de Prusse. La cour de Potsdam armait-elle sans s'être au préalable concertée avec celle de Russie; armait-elle simplement par peur, par crainte d'une brusque et traîtresse surprise; était-elle de bonne foi lorsqu'elle nous offrait ses armées au prix d'un pacte qui garantirait son existence? En ce cas même, sa conduite restait pour nous source d'embarras. Napoléon n'aurait que faire de ces armées qu'on affectait de mettre à ses ordres et dont il suspecterait toujours la fidélité: elles lui seraient moins un secours qu'une gêne. De plus, si les Prussiens armaient sans s'être entendus avec la Russie, celle-ci, en les voyant faire, aurait toutes raisons de croire qu'ils armaient contre elle et à notre instigation: dans leurs mouvements, elle verrait l'indice et la preuve de nos dispositions hostiles: le voile que Napoléon s'efforçait de tendre devant elle se déchirerait brusquement, et l'empereur Alexandre ouvrirait probablement le feu, jetterait ses troupes en Allemagne pour y surprendre les nôtres et celles de nos alliés en flagrant délit de formation. Donc, en attribuant même à la conduite des Prussiens l'explication la moins défavorable, leur imprudence attaquait doublement les combinaisons de l'Empereur: elle risquait d'avancer les hostilités et de les reporter en Allemagne, alors que Napoléon tenait à les ajourner et par-dessus tout à les confiner en Russie.
Mesurant le péril d'un rapide coup d'oeil, il résolut d'y couper court par tous les moyens que lui livrait sa puissance. Il sommerait la Prusse de désarmer, de se réduire aux effectifs permis; en même temps, pour la rassurer, il se résignerait à entamer plus tôt qu'il ne l'eût voulu la négociation d'alliance. Si la Prusse obéissait et mettait bas les armes, il se conformerait vis-à-vis d'elle à son plan primitif, lui permettrait de vivre et l'approprierait à ses desseins. Si elle osait lui résister ou essayait de le tromper, il ne lui laisserait pas le temps de reconstituer ses forces et d'élever au devant de la Russie une première ligne de défense: changeant de système, il fondrait instantanément sur elle et la détruirait; pour se garder un libre passage à travers l'Allemagne, il arracherait du sol les débris de la monarchie prussienne et ferait place nette.
Cet enlèvement lui était facile: l'armée de Davout, les garnisons de Dantzick, Stettin, Custrin et Glogau, les troupes mobilisées du grand-duché de Varsovie, celles de Saxe et de Westphalie, tenaient plus étroitement bloqué que jamais le royaume suspect: il suffirait d'un ordre, d'un geste, pour que ce cercle de fer, se rétrécissant subitement, broyât la Prusse dans une mortelle étreinte. Sans doute, ce serait la guerre avec la Russie, la guerre immédiate et furieuse; mais l'exécution de la Prusse s'opérerait si aisément et avec une telle promptitude que nos troupes, après avoir accompli ce coup de main, auraient encore le temps de courir sur la Vistule, de s'y déployer avant que les Russes aient pu sortir de leurs frontières et forcer l'entrée de l'Allemagne: la grande lutte s'engagerait plus tôt que ne le souhaitait l'Empereur, mais au moins le théâtre n'en serait-il pas déplacé. Napoléon admet maintenant, à titre éventuel et comme pis aller, une extermination préventive de la Prusse, pour le cas où elle se déroberait aux injonctions qu'il va lui lancer.
Sept jours après, le 13 septembre, sur le vu de nouveaux avis qui lui montrent la Prusse en pleine activité militaire, Napoléon fait expédier à Saint-Marsan des instructions décisives. Ce ministre devra mettre le gouvernement royal en demeure de cesser les travaux de fortification et de rendre à leurs foyers les soldats rappelés; il fournira en même temps, comme preuve de nos bonnes intentions, l'assurance formelle que des pouvoirs vont lui être expédiés à l'effet de commencer la négociation d'alliance. Mais il ne donnera à la Prusse que trois jours pour se replacer en posture pacifique: tout au plus pourra-t-il accorder quarante-huit heures de grâce. Passé ce délai, s'il n'a pas obtenu pleine et entière satisfaction, il quittera Berlin et préviendra de son départ le maréchal prince d'Eckmühl. À ce signal, l'armée de Davout s'ébranlera sur-le-champ et tombera de tout son poids sur la capitale et les provinces prussiennes: Westphaliens, Saxons, Polonais passeront la frontière en même temps, s'avanceront sur Berlin par mouvements concentriques, tandis que nos garnisons de l'Oder, se reliant l'une à l'autre et faisant chaîne, fermeront toute retraite au gouvernement royal, l'empêcheront de fuir, l'obligeront à se rendre, et ainsi, sans que la victime ait eu le temps de jeter un cri et d'appeler à l'aide, elle périra sur place, et la monarchie du grand Frédéric aura cessé d'exister.
À l'heure où le secrétaire d'État traçait ces lignes, on connaissait déjà à Berlin les observations présentées à Krusemarck. D'autre part, on n'avait pas encore reçu la réponse d'Alexandre à la demande d'alliance et de secours effectif. On savait que ce prince avait lu avec émotion la lettre du Roi, mais Scharnhorst attendait toujours sur la frontière, avec un frémissement d'impatience, un mot qui lui permettrait de se glisser en Russie. On ignorait si le Tsar allait lui faire signe et le mander, régler avec lui l'action commune. Dans cette incertitude, la Prusse voulut gagner du temps et essaya de ruser; elle résolut d'annoncer le désarmement tout en continuant d'armer.
Aiguillonné par ces avertissements et ces reproches, ébranlé dans sa confiance par d'irrécusables indices, Saint-Marsan se remet en activité. Il s'est juré de ne plus discontinuer ses réquisitions jusqu'à ce que le cabinet prussien se soit mis en règle, de ne lui laisser ni trêve ni repos. Alors commence pour la Prusse un supplice sans nom. Attendant de jour en jour une lettre de Scharnhorst et un engagement d'Alexandre, elle ne se résigne pas encore à nous céder franchement, tout en trouvant que la Russie met bien du temps à se décider et la laisse cruellement à la gueule du lion. D'autre part, serrée de plus près par nos exigences et prise à la gorge, elle se débat lamentablement sous l'étreinte: elle cherche à se dégager en balbutiant des excuses, en alléguant de faux prétextes, en épuisant toutes les formes et toutes les variétés du mensonge.
Hardenberg n'insiste pas et change de système. Pour pallier les infractions commises à Colberg, il rejette la faute sur le général Blücher, qui commande dans cette place et n'en fait qu'à sa tête; «ce vieil enragé» a continué les travaux malgré la défense formelle du Roi, sacrifiant son devoir à ses passions; mais on l'a relevé de ses fonctions et mandé à Berlin, où il sera sévèrement admonesté.
Ce qui ajoutait aux complications et aux périls de l'heure présente, c'était que Napoléon, afin de mieux éprouver la Prusse et de voir plus clair dans son coeur, avait enfin expédié à Saint-Marsan les pouvoirs nécessaires pour traiter de l'alliance: son système consistait toujours à tranquilliser d'une part, tandis qu'il menaçait de l'autre. Le ministère prussien était intimement résolu à ne point s'engager avec nous, tant qu'il lui resterait espoir de signer le pacte en préparation avec Alexandre. Mais comment éluder nos offres, après les avoir sollicitées à genoux? comment traîner en longueur une négociation si ardemment réclamée, sans se condamner soi-même et se convaincre d'imposture?
Ces conditions furent transmises au Roi, qui ne les jugea pas absolument inacceptables: il s'était attendu à pis, et dès lors l'idée de subir l'alliance française lui fit un peu moins horreur. Mais Scharnhorst annonçait enfin des résultats et prévenait en même temps de son retour imminent. On résolut de l'attendre pour se décider. Sous divers prétextes, les conférences avec Saint-Marsan furent suspendues: on gagna successivement quatre jours, puis deux, vingt-quatre heures enfin. Pendant ce temps, Scharnhorst se rapprochait de la capitale, s'y faisait précéder par un rapport et par le texte d'une convention qu'il avait conclue avec le Tsar sous réserve de la ratification royale, arrivait enfin lui-même pour rendre compte de sa mission: dans l'acte qu'il avait signé, dans ses écrits, dans ses paroles, le Roi allait-il trouver une indication déterminante, une règle et une sûreté pour l'avenir?
II
Au début, Alexandre s'était montré froid, réservé, peu accessible aux raisonnements et aux instances. Comme il tenait essentiellement à retarder sa rupture avec la France jusqu'après conclusion de sa paix avec les Turcs, les empressements de la Prusse, cette alliance qui lui venait trop tôt et le tirait au combat, dérangeaient ses calculs. Déjà, à l'annonce des premiers armements, il avait supplié le Roi et son conseil de les discontinuer, de ne pas s'exposer témérairement, de ne point attirer la foudre; il leur conseillait encore d'éviter toute apparence de concert avec lui, de montrer quelque déférence aux volontés de l'Empereur. Tout autant qu'à Napoléon, la Prusse lui semblait incommode et gênante: à l'un et à l'autre, cette malheureuse nation se rendait à charge par ses agitations, ses mouvements désordonnés, ses affolements: tous deux cherchaient actuellement à l'immobiliser, en se réservant de l'employer dans l'avenir.
Alexandre convenait avec Scharnhorst que la guerre était inévitable: elle serait terrible et déciderait de tout: raison de plus, suivant lui, pour ne pas engager à contretemps cette suprême partie. Il témoignait toujours pour le Roi d'une tendre compassion, offrait un traité secret, promettait de considérer toute invasion du territoire prussien comme une attaque contre lui-même: seulement, dès que Scharnhorst le pressait de concerter pratiquement l'action à deux, il se montrait plus disposé à soulever des difficultés qu'à les résoudre. Il permit pourtant à Scharnhorst de lui communiquer les idées conçues à Berlin, relativement à la conduite de la guerre, et développa ensuite celles que Pfühl lui avait suggérées: le plan prussien et le plan russe furent exposés et comparés.
D'après le premier, dès que la Prusse serait attaquée, les armées russes auraient à s'élancer de leurs frontières et à courir sur la Vistule: elles ne s'arrêteraient pas à ce fleuve, mais le franchiraient: se déployant entre la Vistule et l'Oder, se liant par leur droite et leur gauche aux positions prussiennes de Poméranie et de Silésie, appuyant leurs ailes à deux groupes de forteresses et de troupes alliées, elles feraient front à l'ennemi et tenteraient hardiment le sort des batailles: l'exemple du passé les montrait capables de se mesurer en ligne avec Napoléon, à condition de bien choisir leur terrain et de ne point retomber dans certaines erreurs de tactique: elles tâcheraient de recommencer Eylau et d'éviter Friedland. Quant au plan russe, tel qu'il avait été arrêté en juin, on se rappelle qu'il ne comportait qu'accessoirement une pointe préalable dans la Prusse orientale et en Pologne, une sorte de reconnaissance renforcée, à laquelle succéderait un recul volontaire, un repliement progressif jusqu'aux positions où l'on attendrait l'ennemi, déjà affaibli par une marche épuisante et harcelée. Il n'était pas question, à moins de circonstances exceptionnellement favorables, de jonction entre les armées russes et prussiennes, celles-ci devant se renfermer dans les places du royaume, s'y défendre le plus longtemps possible et maintenir sur les côtés de la route que suivrait la Grande Armée quelques postes hostiles.
Scharnhorst soumit ce plan à une critique raisonnée. En particulier, il fit sentir qu'accepter à priori la nécessité de la retraite à l'approche des Français, ce serait leur abandonner tout le plat pays prussien, avec ses ressources fort appréciables. Quant aux troupes prussiennes, confinées dans quelques forteresses, isolées et immobilisées, elles succomberaient tôt ou tard, et la monarchie, après s'être inutilement dévouée pour la cause commune, n'aurait plus qu'à se constituer prisonnière. En termes audacieusement nets, Scharnhorst expliqua que la Prusse ne pouvait se condamner à ce rôle ingrat et sacrifié, s'assimiler à un poste perdu que l'on abandonne au milieu des masses ennemies pour retarder leur marche en se laissant détruire. Si le Tsar persistait dans ses intentions, le Roi n'aurait plus qu'à tenter la seule voie de salut qui lui resterait ouverte, à écouter les offres de la France.
D'après cet acte, si Napoléon, malgré l'attitude correcte et réservée qu'observeraient les deux puissances, faisait mine d'occuper une partie quelconque du territoire prussien ou prenait une attitude par trop menaçante, les armées russes s'ébranleraient et, avec toute la célérité possible, s'avanceraient sur la Vistule. Elles chercheraient même, autant que les circonstances s'y prêteraient, à franchir ce fleuve, mais Alexandre ne prenait à cet égard aucun engagement positif: il avait fait supprimer de la convention un article qui l'eût obligé à pousser jusqu'en Silésie une partie de ses troupes. Les Prussiens, fuyant devant l'envahisseur, se glissant entre ses colonnes, courraient au-devant de leurs auxiliaires et chercheraient à les joindre: si la rapidité de l'invasion ne permettait point ce rapprochement, ils se rejetteraient alors dans les places de la Poméranie ou de la Silésie, où leur résistance serait facilitée par la proximité des Russes, établis sur la Vistule.
Afin que ces derniers atteignissent plus rapidement le fleuve, Scharnhorst avait demandé que les armées du Tsar, actuellement rangées à cinq marches de la frontière, reçussent d'avance et éventuellement l'ordre d'entrer en Pologne et en Allemagne, dès que les autorités prussiennes leur feraient signe et réclameraient leur présence. Alexandre n'avait jamais voulu reconnaître à des autorités étrangères le droit de réquisitionner ses troupes: il avait été convenu seulement que celles-ci se mettraient en marche huit jours au plus tard après que leur gouvernement aurait été prévenu du danger par le roi de Prusse ou ses généraux. Une seule portion des États prussiens serait immédiatement sauvegardée. Dès à présent, un corps de douze bataillons et huit escadrons serait placé en avant et en dehors de l'alignement, posté sur l'extrême bord de la frontière, près de l'endroit où la pointe de la Prusse orientale s'allonge entre la mer et les possessions moscovites. Aussitôt que les hostilités auraient commencé, ce corps franchirait les limites, viendrait couvrir Koenigsberg et protégerait contre un coup de main cette ville importante, menacée à la fois par la garnison française de Dantzick et les Polonais de Varsovie. À défaut de Berlin, qui serait abandonné dès le premier moment, Alexandre s'engageait à conserver au Roi une autre capitale, le berceau de la Prusse, où il pourrait transférer sa résidence, son gouvernement, et s'abriter de l'invasion.
Telles étaient les concessions que Scharnhorst avait arrachées au gouvernement russe. Si la convention de Pétersbourg, à laquelle devait se joindre un traité d'alliance, eût été ratifiée à Berlin, comme Napoléon aurait incontestablement foncé sur la Prusse restée en armes, la guerre aurait été avancée de sept mois: les opérations se fussent engagées sur la basse Vistule: l'Empereur aurait eu à recommencer vers la fin de 1811 sa campagne de 1807, au lieu de voir l'année suivante s'ouvrir devant lui les profondeurs de la Russie: ce qu'il craignait l'eût vraisemblablement sauvé.
III
Frédéric-Guillaume s'était prêté à cette démarche par acquit de conscience, afin de prouver qu'il n'avait négligé aucun moyen de se soustraire à l'odieuse alliance. Au fond de l'âme, il n'attendait plus rien de l'Autriche ni de personne. Son noir pessimisme voyait plus clair que l'ardeur et l'exaltation de ses entours: il avait trop expérimenté à ses dépens l'égoïsme des cabinets pour croire que la Prusse, dans sa profonde détresse, recueillerait autre chose à Vienne que de vaines condoléances: d'une façon générale, les cruautés du sort l'avaient déshabitué de croire au bonheur: en tout ce qu'il entreprenait, il se jugeait poursuivi par un destin contraire et présageait l'issue la moins favorable.
Si sombres que fussent ses prévisions, elles n'allaient pas jusqu'à lui faire discerner le péril suspendu depuis quelques jours sur sa tête, le plus grand, le plus terrible qui eût jamais menacé sa couronne et sa dynastie. Napoléon, ayant acquis de plus en plus la preuve que la Prusse le trompait et continuait ses préparatifs militaires, venait enfin de perdre patience: il s'occupait à réaliser ses menaces.
Le maréchal ne connaissait que sa consigne. Celle-ci étant actuellement d'aviser aux moyens de détruire un État, cette Prusse qu'il sentait menteuse, perfide et toujours prête à profiter du moindre insuccès de nos armes pour nous sauter à la gorge, il appliqua à la tâche prescrite toutes les forces d'un esprit familiarisé de longue date avec les violences et les ruses de la guerre. Aucun scrupule ne l'arrêta dans la poursuite du but proposé à son dévouement et à son patriotisme, et ce doit être pour nous un sujet d'affliction que l'atrocité des moyens à employer n'ait point révolté et fait hésiter sa grande âme. Il conçut, élabora minutieusement et adressa à l'Empereur, le 25 novembre, tout un plan pour la surprise et l'anéantissement de la Prusse: ce plan était effroyable.
Le maréchal arriverait alors de sa personne à Stettin, avec une partie de sa 5e division, celle de Desaix, et présiderait à l'oeuvre de destruction. «On empêcherait les Prussiens de se rallier. On désarmerait toutes les troupes, les détachements isolés, et on arrêterait les convois. Des ordres sévères seraient donnés aux autorités pour empêcher les congés (les hommes en congé), les recrues et les travailleurs de rejoindre.» En même temps, le jour même ou le lendemain de notre entrée, Poniatowski partirait de Thorn avec tous ses régiments, s'élèverait le long de la basse Vistule et viendrait s'y joindre à la division Grandjean sortie de Dantzick, de manière à fermer le cercle, à empêcher toute fuite, à intercepter toute communication entre le centre de la monarchie, pris et écrasé dans l'étau, et les provinces orientales.
Jusqu'au moment de l'exécution, le plus grand secret serait observé: «Il ne serait confié qu'à la dernière extrémité, poursuit le maréchal, et à ceux qui doivent le connaître. Je prendrais la précaution de tromper même les divisions Friant, Morand, Gudin, Compans, etc., sur le but de la marche. Ce ne serait que le jour où tout concourrait au plan pour désorganiser l'armée prussienne, que les troupes connaîtraient le véritable objet... Les Saxons ne recevraient l'ordre de se mettre en mouvement pour se porter sur Glogau que le jour à peu près où nous arriverions sur l'Oder. Jusque-là, tout serait dans le plus grand calme, et ce calme contribuera beaucoup à faire prendre le change aux Prussiens. Je proposerais de prendre deux ou trois régiments de cavalerie saxonne, un ou deux régiments d'infanterie et une ou deux batteries d'artillerie légère de cette nation pour garder les routes de Berlin en Saxe, et arrêter tout ce qui voudrait se sauver par là, même les individus, dont on saisirait les papiers avec le plus grand soin. On s'emparera de beaucoup de boute-feux, et on saisira des papiers qui donneront de bons renseignements sur leurs projets. Cette troupe se mettrait le plus tôt possible en communication avec la colonne du général Gudin et agirait suivant les circonstances, s'emparerait de Crossen, etc.
«Je dois poser l'hypothèse où le Roi pourrait être surpris dans Berlin: sa prise serait si importante que je suppose qu'il ne faudrait pas la manquer.
«Je demanderai aussi l'intention de Votre Majesté sur tous les ministres étrangers qui seraient à Berlin: la présence de ces gens-là y est toujours très nuisible.
«Je propose d'arrêter tous les courriers étrangers venant de ou allant à Pétersbourg et de saisir leurs dépêches, en y mettant toutes les convenances possibles.
«Par ce projet, Sire, j'évite de mettre qui que ce soit dans la confidence; ainsi le prince Poniatowski lui-même n'y serait qu'en recevant des ordres. Ce n'est pas que je me méfie de lui; je le regarde comme un homme d'honneur et dévoué à Votre Majesté, mais une lettre peut traîner, et il y a dans ce pays-là des femmes bien adroites.
«On peut espérer que le résultat sera une désorganisation parfaite, et que personne en Prusse ne saura ce qu'il a à faire ni l'état des choses, puisque les courriers seront presque tous interceptés.»
Au besoin, pour éviter de la part des garnisons toute velléité de résistance, on fabriquerait avec beaucoup de soin un faux traité, portant que le Roi, décidé à faire étroitement cause commune avec la France, consentait à nous livrer momentanément les places de sa monarchie, les ouvrages, les points fortifiés. Sur la présentation de cette pièce, toutes les portes s'ouvriraient devant nous, toutes les ressources nous seraient livrées. On ferait croire aux troupes prussiennes qu'elles allaient être conduites en Silésie et là restituées à leur maître; ce ne serait qu'après s'être remises entre nos mains qu'elles connaîtraient leur sort et se sentiraient prisonnières.
«Je sais bien, ajoute le maréchal, qu'aucun mot de ce projet n'a le cachet de la bonne foi; mais on ne ferait qu'user de représailles envers le gouvernement prussien. C'est par ce motif que je le propose, et parce qu'il remplirait les intentions de Votre Majesté, de rendre, le plus possible, l'initiative profitable. Il peut se faire que Votre Majesté rejette la plus grande partie des idées comprises dans ce projet, surtout celles relatives à un faux traité; mais cela peut se modifier. Ce qui m'a fait naître cette idée, c'est une ruse de cette nature que les Prussiens ont employée à Mayence: ils ont fabriqué un ordre du général Custine au commandant de la place de se rendre et de capituler aux meilleurs conditions, n'ayant plus de secours à attendre. Je sens que la représaille est un peu forte, mais on peut la modifier dans l'exécution.»
IV
Le 15 décembre, dans une nouvelle série d'instructions à Saint-Marsan, le duc de Bassano précisait mieux les conditions de l'entente et la forme à leur donner. Comme l'Empereur affectait toujours de se considérer en état d'alliance avec Alexandre et se piquait de ne point déroger ostensiblement au pacte de Tilsit, les arrangements avec la Prusse seraient en apparence dirigés contre l'Angleterre. Un traité spécifierait mieux les devoirs respectifs des deux parties dans la guerre maritime: cet accord public en dissimulerait un autre, conclu secrètement, un traité d'alliance éventuelle contre les puissances limitrophes de la France et de la Prusse: enfin, ce second acte en recouvrirait un troisième, plus mystérieux encore, celui qui réglerait la coopération prussienne contre la Russie.
La correspondance que Scharnhorst entretenait avec son gouvernement en termes convenus avait déjà fait prévoir à Berlin cette suprême déception. L'événement donnait raison au Roi contre son ministre, et Hardenberg ne se trouvait plus d'argument contre l'alliance française. Néanmoins, si grande était l'horreur des Prussiens de s'enrôler sous le drapeau détesté et de combattre pour l'oppresseur que le premier mois de 1812 s'écoula presque entièrement sans qu'ils se fussent résignés à franchir le pas. Hardenberg continuait à regarder du côté de Vienne, attendant, sollicitant un signe qui lui dirait d'espérer: il ralentissait, interrompait les conférences avec Saint-Marsan, et en même temps, craignant de lasser la patience de notre ministre, il lui écrivait des lettres tremblantes, pour l'assurer que ces retards ne tenaient à aucune mauvaise volonté.
Cette invite à s'expliquer n'était point pour embarrasser Schwartzenberg, car sa cour venait de le mettre précisément en état de répondre à nos avances et au besoin de les prévenir: à l'instant où l'Empereur faisait vers elle un pas plus marqué, elle s'était déjà mise en chemin pour se rapprocher de lui, et, par un effet bien inattendu de la misérable Prusse, c'était la mission de Scharnhorst qui avait accéléré ce mouvement.
Ainsi, sur ce vaste échiquier de l'Europe centrale où le jeu des différentes pièces se commandait, tout s'était opéré par réactions successives. Comme l'empereur de Russie, mû par des considérations politiques et stratégiques, n'avait osé fournir à la Prusse des assurances pleinement satisfaisantes et s'aventurer trop loin en Allemagne, la Prusse aux abois s'était portée vers l'Autriche, en lui demandant conseil et secours, en cherchant près d'elle le point d'appui de sa débilité: l'Autriche avait craint aussitôt de la part de ses voisins un coup de tête qui la mettrait elle-même en fâcheuse posture: voyant les événements se précipiter et tenant à en profiter, elle n'avait trouvé d'autre moyen que de s'entendre avec celui qui paraissait destiné à les gouverner: elle avait pressé le pas vers l'Empereur et s'offrait à lui humblement.
V
En ne voyant point revenir de Berlin la convention du 17 octobre avec la ratification royale, Alexandre avait compris que le courage manquait à Frédéric-Guillaume pour persister dans son projet de révolte et tenter la fortune des armes. Il ne fit rien pour peser sur les dernières déterminations de la Prusse. Sans croire encore à une défection complète, il prenait assez facilement son parti d'une défaillance qui lui permettait de revenir à son plan préféré, à cette défensive sur laquelle il fondait tant d'espoir. Il se replaçait à la position d'immobilité absolue, se bornant à tenir ferme contre les instances suspectes de Napoléon et à le braver par son mutisme. Cependant, tout le monde autour de lui ne se résignait pas aussi aisément à l'idée d'une lutte où la Russie jouerait ses destinées: les suprêmes angoisses de la Prusse coïncidèrent avec une tentative fort remarquable pour ménager entre les deux empereurs une reprise d'entretien et faire naître une chance d'accommodement. Ce fut l'oeuvre individuelle d'un Russe; l'honneur en revient à ce comte de Nesselrode dont les débuts fort remarqués montraient l'aurore d'une grande fortune.
Le 23 octobre, Nesselrode était arrivé de Paris à Pétersbourg. Il avait obtenu permission de quitter pour quelques semaines son poste de secrétaire et venait en congé. L'emploi occulte qu'il remplissait en France à côté de ses fonctions officielles, la correspondance qu'il entretenait avec le favori du Tsar, la nullité même de son chef lui donnaient une autorité et une importance très supérieures à son grade. L'empereur Alexandre commençait à voir en lui une réserve pour l'avenir, un ministre de demain. De son côté, Napoléon lui avait décerné pendant l'audience du 15 août de publics éloges. Ce concert des deux empereurs pour apprécier ses talents lui inspira l'ambition d'un grand rôle, le désir légitime de se placer hors de pair en épargnant à son pays l'épreuve d'une guerre terrible.
Malgré le loyalisme de ses sentiments, il ne pouvait s'empêcher de blâmer et de déplorer la conduite d'Alexandre: il sentait que ce prince, en refusant d'abord de s'expliquer autrement que par énigmes et par périphrases, en se dérobant ensuite à toute négociation, avait contribué pour une grande part à créer l'état de choses actuel et engagé gravement sa responsabilité. Persévérer dans ce système, c'était s'attirer immanquablement la guerre. Nesselrode en redoutait l'issue. Moins hardi que son maître, il estimait qu'aucune puissance n'était de force, seule et sans alliés, à se mesurer contre le colosse. Tandis qu'Alexandre, éclairé par une intuition prophétique, voyait le salut de la Russie dans son isolement même, tandis qu'il avait su discerner à merveille ses véritables et tout-puissants alliés, le temps, le climat, la nature, l'infini des steppes, Nesselrode ne croyait qu'à l'efficacité des coalitions européennes et s'en tenait à ce remède usé. Or, bien qu'à cette époque la Prusse et l'Autriche ne se fussent pas encore remises aux mains de la France, il se rendait compte qu'actuellement la Russie n'en pouvait attendre aucun secours: par conséquent, il jugeait de toute nécessité d'éviter la guerre. Selon lui, puisque Napoléon réclamait depuis huit mois et avec une persévérance infatigable l'ouverture d'une négociation, il fallait le prendre au mot, ne serait-ce que pour vérifier ses intentions et en avoir le coeur net: il fallait traiter pendant qu'il en était temps encore, traiter tout de suite, en y mettant quelque bonne grâce, et envoyer à Paris un agent chargé de terminer la querelle. Nesselrode s'offrait implicitement à remplir ce rôle, à négocier un traité de rapprochement, un acte de pacification, sur des bases que les deux empereurs pourraient honorablement accepter.
Sur la question des neutres, il n'admettait aucune concession: l'honneur et l'intérêt de la Russie, disait-il, l'obligeaient également à se conserver une liberté de commerce relative: cela seul la distinguerait «de cette foule de faibles alliés, aveuglément soumis aux volontés arbitraires et capricieuses de la France». Par contre, il estimait que la Russie devait passer condamnation sur l'affaire de l'Oldenbourg et abandonner formellement le principe d'une indemnité territoriale. Quant à la Pologne, on pourrait, en s'autorisant des offres de Napoléon lui-même, faire insérer dans le traité, sous une forme quelconque, la clause fameuse de non-rétablissement. Mais Nesselrode, esprit positif, n'attachait pas plus d'importance qu'il ne convenait à cette satisfaction platonique. Suivant lui, la Russie devait chercher ailleurs ses sûretés. Ce qu'il fallait demander à Napoléon, c'était de limiter matériellement ses facultés offensives: il devrait réduire à un chiffre d'hommes déterminé l'armée de Poniatowski et la garnison de Dantzick, s'interdire tout envoi de troupes françaises dans le duché de Varsovie, évacuer graduellement les places de l'Oder et libérer la Prusse, qui ferait désormais barrière entre les deux empires. En échange de ce recul de la puissance française, la Russie consentirait à quelques mesures de désarmement: point d'inconvénient pour elle à éloigner légèrement ses armées de la frontière, et Nesselrode conseillait de ne pas élever à ce sujet trop de difficultés. Mais voici où se montre sa pensée dominante: «Il y a encore, écrit-il, un point capital qui est presque à envisager comme la clef de la voûte»: c'est que d'un commun accord entre les deux souverains l'Autriche soit invitée à entrer dans leur arrangement et à en garantir les clauses.
Croyant toujours à la vertu des ligues internationales et ignorant que l'Autriche avait pris son parti de s'abandonner à l'Empereur, Nesselrode ne voyait de sécurité et d'avenir pour la Russie que dans un rapprochement avec elle. Or, l'accession de l'Autriche au compromis franco-russe produirait vraisemblablement ce résultat: elle rétablirait entre les deux cours une solidarité d'engagements, d'intérêts et de droits, d'où naîtrait à coup sûr un renouvellement de confiance: on reprendrait l'habitude de penser et d'agir en commun: au sein de l'entente à trois se formerait une liaison intime à deux, et la Russie trouverait tout à la fois, dans la combinaison proposée, l'avantage d'éviter actuellement la guerre et de préparer pour l'avenir une coalition nouvelle, qui suivant les cas resterait à l'état latent ou se manifesterait activement. Si Napoléon contrevenait à l'arrangement, l'Autriche, qui en aurait garanti le maintien, ne laisserait point sans doute protester sa signature: elle se sentirait engagée d'honneur à marcher aux côtés de la Russie: mais peut-être le seul aspect de ces deux cours fermement unies suffirait-il à faire réfléchir le conquérant et à le tenir en respect. «Le jour où ces deux puissances oseront pour la première fois avouer les mêmes principes et faire entendre le même langage au gouvernement français, sera celui où la liberté de l'Europe renaîtra de ces cendres; ce sera l'avant-coureur de la résurrection d'un équilibre politique sans lequel, quoi qu'on fasse, la dignité des souverains, l'indépendance des États et la prospérité des peuples ne seront que de tristes souvenirs. C'est ainsi que d'une mesure bien calculée résulteraient une foule d'avantages, et que Votre Majesté, en conjurant l'orage, verrait sortir des fruits de sa sagesse les germes d'un véritable état de paix, qui, s'il est compatible avec l'existence de l'empereur Napoléon, ne pourrait, dans l'état déplorable où se trouvent toutes les puissances tant sous le rapport moral que sous celui de leurs moyens physiques, être obtenu que de cette manière.»
À lire cette partie du rapport, il est impossible d'échapper à un souvenir: un rapprochement s'impose. Les idées exprimées sont exactement celles que Talleyrand développait naguère à l'empereur Alexandre pendant les soirées d'Erfurt et qu'il insinuait à Metternich au lendemain de l'entrevue. Depuis qu'il avait pris le parti de l'étranger contre l'ambition napoléonienne, Talleyrand ne voyait d'autre frein à opposer au grand destructeur qu'une ligue entre les deux empires dont la puissance avait plus ou moins survécu à l'écroulement de l'Europe. Plus son maître avait cherché à les désunir, plus il s'était efforcé de les rapprocher. Dans les rapports qui pourraient se rétablir entre Pétersbourg et Vienne, l'un et l'autre découvraient, avec une égale sagacité, le noeud de toute coalition sérieuse; Napoléon cherchait à le trancher, Talleyrand travaillait sourdement à le reformer, et Nesselrode fut sans doute l'instrument qu'il se choisit pour une suprême tentative. L'hypothèse d'une rencontre fortuite de pensée entre ces deux hommes tombe d'elle-même, si l'on se rappelle les relations étroites que Nesselrode entretenait par ordre avec le prince de Bénévent, les avis, les confidences, les enseignements qu'il en recevait: les idées exposées dans son mémoire prouvent qu'il avait su mettre à profit les leçons de ce maître et montrent Talleyrand derrière Nesselrode.
Alexandre discuta vivement ces idées et fit difficulté de les agréer. Il montrait une extrême répugnance à rentrer en négociation. Nesselrode insista: avec l'audace d'une conviction ardente, il rappela que le silence d'Alexandre le mettait en fausse et désavantageuse posture, que l'Europe en comprendrait mal les motifs, que la Russie donnait beau jeu à Napoléon pour lui faire la guerre, en s'opiniâtrant à ne point traiter: «Continuer à nous y refuser, dit-il, serait, en mettant les torts apparents de notre côté, autoriser en quelque sorte ses préparatifs contre nous.»
Alexandre ne méconnaissait point la valeur de cette argumentation, mais il énonça en dernier lieu sa grande et secrète objection, sa pensée de derrière la tête, celle qui depuis un an inspirait en partie sa conduite: «En vidant, dit-il, les différends actuels par un arrangement, le grief que la France nous a donné par la réunion de l'Oldenbourg disparaîtrait.» Or, il tenait à se garder un grief contre la France: il «voudrait s'en réserver un afin d'en profiter pour rouvrir ses ports dans telle circonstance où l'empereur Napoléon se trouverait hors d'état de nous faire la guerre pour cette seule raison».
Nesselrode lui fit cette réponse: «Je pense qu'à cet égard Votre Majesté pourrait s'en remettre au caractère connu de ce souverain, qui certainement ne tarderait pas à lui fournir de nouveaux sujets de plainte et de récrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne sont pas éternels, et si d'ici à quelque temps ils ne produisent pas sur l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre Majesté aurait toujours le droit de déclarer à la France qu'elle ne saurait sacrifier davantage les intérêts de son empire à une idée qu'une expérience de six ans a prouvé n'être qu'une chimère. Personne ne saurait voir dans cette déclaration une violation des traités, et si d'ici à cette époque nous sommes parvenus à consolider nos mesures de défense et à leur donner l'étendue et la perfection qu'elles doivent avoir tant que vivra Napoléon, je doute même qu'elle puisse amener la guerre.»
Finalement, Alexandre fut ou parut convaincu. Il avait alors un motif particulier et très sérieux pour surmonter ses répulsions, pour esquisser un geste pacifique, pour entamer ou simuler une négociation, et Nesselrode avait habilement fait valoir auprès de lui cette raison de circonstance.
Pendant plus de deux mois, Alexandre amusa ainsi notre ambassadeur, espérant apprendre à tout moment la conclusion de la paix sur le Danube et le succès de sa manoeuvre. Cependant la paix ne se fit point, le sultan Mahmoud et son Divan ayant montré une fermeté inattendue et s'étant refusé à céder la partie orientale des Principautés. L'affaire manquant d'elle-même, le jeu imaginé pour empêcher Napoléon de la traverser devenait sans objet: le Tsar chercha et trouva un prétexte pour retirer sa promesse de traiter.
CHAPITRE IX
MARCHE DE LA GRANDE ARMÉE.
La Grande Armée doit se composer d'une agglomération d'armées.--Position des différentes unités.--Proportions colossales.--Concentration à opérer: péril à éviter.--Plan de l'Empereur pour réunir ses forces et les pousser graduellement vers la Russie.--Ses efforts minutieux pour assurer le secret des premiers mouvements.--Marches de nuit.--Instruction caractéristique à Lauriston.--Système de dissimulation renforcée et progressive.--Accumulation de stratagèmes.--Tchernitchef devient gênant: sa mise en observation.--Conversation et message de l'Élysée.--Napoléon formule enfin ses exigences en matière de blocus.--Sincérité relative de ses propositions: leur but principal.--Départ de Tchernitchef.--Perquisition.--Le billet accusateur.--Concurrence entre le ministère de la police et celui des relations extérieures: rôle du préfet de police.--Découverte et arrestation des coupables.--Dix ans d'espionnage et de trahison.--Procès en perspective.--Napoléon refrène sa colère.--Effarement de Kourakine: comment on s'y prend pour l'empêcher de donner l'alarme.--Passage des Alpes par l'armée d'Italie.--Universel ébranlement.--Traité dicté à la Prusse.--Alarme à Berlin; arrivée des Français.--Prise de possession.--Le pays de la haine.--Marche au Nord.--Échelons successifs.--Rôle réservé au contingent prussien.--Traité avec l'Autriche.--Appel à la Turquie: Napoléon espère revivifier et soulever l'Islam.--Rôle réservé à la cavalerie ottomane.--L'Empereur se résigne à négocier avec Bernadotte.--Ouvertures à la princesse royale.--Saisie antérieure de la Poméranie suédoise: conséquences de cet acte.--Premiers mécomptes.--Arrivée et déploiement de nos armées sur la Vistule.--Départ projeté et différé.--Lutte contre la famine.--Conversation avec l'archichancelier.--Opposition de Caulaincourt à la guerre: efforts persistants et infructueux de Napoléon pour le ramener et le convaincre.--État d'esprit de l'Empereur.--Son langage à Savary et à Pasquier.--Les deux plans de campagne: Napoléon subit déjà l'attraction de Moscou.--Sa raison victime de son imagination.--Rêves vertigineux.--Au delà de Moscou.--L'Orient.--L'Égypte.--Les Indes.--Conversation avec Narbonne.--Vision d'une lointaine et suprême apothéose.
I
En février 1811, les éléments destinés à constituer la Grande Armée se trouvaient formés, sans être encore réunis. Ils s'étendaient de Dantzick à Paris, du Texel à Vienne, répartis entre l'Allemagne, le nord de la France et de l'Italie. Tandis qu'à l'angle nord-ouest de cet immense carré la garnison de Dantzick atteignait au chiffre de vingt-cinq mille hommes, tandis que le duché de Varsovie s'épuisait à mettre sur pied soixante mille combattants, l'armée de Davout, établie à la base de la péninsule danoise, comptait cent mille Français, soldats d'élite, renforcés par plusieurs groupes d'Allemands divers: elle allait devenir le premier corps de la Grande Armée. Entre l'Elbe et le Rhin, la Confédération avait levé cent vingt-deux mille hommes: avec les Saxons, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Westphaliens, avec les brigades de Berg, de Hesse et de Bade, avec les troupes fournies par le collège des rois et celui des princes, Napoléon avait matière à former trois corps entiers, les 6e, 7e et 8e, ainsi que plusieurs divisions et brigades auxiliaires. Le 2e corps se composerait avec les trois divisions d'Oudinot et ses deux brigades de cavalerie, massées à l'entrée de la Westphalie; le 3e, avec les cinquante mille hommes de Ney, groupés autour de Mayence. Au sud de l'Allemagne, derrière le rideau des Alpes, l'armée d'Italie, qui s'intitulerait le 4e corps, se tenait rangée: il y avait là, avec plusieurs divisions françaises, la garde royale italienne, les troupes de ligne et légères du royaume cisalpin, le régiment croate, le régiment espagnol Joseph-Napoléon, le régiment dalmate, des chasseurs français et italiens, en tout quatre-vingt mille hommes sous les ordres d'Eugène, à qui Junot servirait de guide et de conseiller. À l'intérieur de la France, la Garde, les grands parcs d'artillerie, les réserves de matériel et les neuf mille chariots destinés au transport des vivres, n'attendaient qu'un ordre pour partir. Dans l'intervalle des différents groupes, de grandes masses de cavalerie flottaient: elles se formeraient en unités spéciales, essentiellement mobiles et maniables.
Il s'agissait maintenant, par un mouvement de concentration qui porterait sur les forces d'un continent presque entier, de fondre et d'amalgamer en un tous ces éléments divers, d'en faire une seule et prodigieuse armée, de ranger cette armée entre le Rhin et l'Elbe, en face de la Russie, et de la pousser ensuite jusqu'au seuil de cet empire en une ligne mouvante qui roulerait transversalement sur l'Allemagne. Travail sans précédent, qui exigeait de l'Empereur un effort presque surhumain de calcul, d'ordre et de combinaison. La conjonction des différents corps devait s'opérer avec une précision infaillible, tous les moyens d'acheminement et de subsistance devaient être préparés et assurés à l'avance, car la moindre erreur, le plus petit mécompte, suffirait à créer partout l'encombrement, la confusion, le désarroi, et à remplacer cette affluence de foules disciplinées par une Babel en armes. Et ce qui mettait le comble aux difficultés de l'entreprise, c'était qu'elle devait s'accomplir à aussi petit bruit que possible et en sourdine. En effet, il dépendait encore des Russes, s'ils pénétraient à temps nos projets, de fondre avec l'avantage du nombre sur nos avant-postes de la Vistule, de dévaster le pays destiné à fournir notre approvisionnement d'entrée en campagne et de refouler l'invasion approchante.
La crainte de ce contretemps hantait Napoléon à toute heure. Pour le prévenir, il résolut d'envelopper du plus profond mystère les préparatifs et les débuts de l'opération. Quatre cent mille hommes allaient se lever et commencer leur marche en quelque sorte sur la pointe des pieds. Toutes les mesures seraient prises pour organiser le silence: on aurait soin d'assourdir et d'ouater tous les ressorts prêts à entrer en jeu. Le mouvement de concentration une fois démasqué, on le poursuivrait avec une rapidité foudroyante, afin de mettre l'ennemi le plus tôt possible en présence du fait accompli. Puis, à mesure que nos troupes avanceraient vers le Nord, l'Empereur s'efforcerait d'atténuer par son langage le caractère menaçant de cette approche. Il ferait dire à Pétersbourg que l'attitude suspecte et incompréhensible de la Russie l'obligeait à ébranler lui-même ses forces et à les porter en ligne, mais qu'il n'en restait pas moins résolu à écouter toute proposition dictée par un esprit d'apaisement: il affecterait de plus en plus un ardent désir de négocier, et ses déclarations, ses instances pacifiques suivraient la même progression que le mouvement de ses armées.
Au début, lorsque la nouvelle de nos marches se répandra à l'état de vague rumeur, Lauriston commencera par tout nier, par nier imperturbablement: «Vous devez, lui écrit le ministre, ignorer absolument le mouvement du Vice-Roi jusqu'à ce qu'on annonce positivement que son armée est à Ratisbonne. Vous direz alors que vous ne le croyez pas possible, que vous supposez qu'il s'agit de quelques bataillons composés des conscrits des départements romains et de la Toscane, qui traversent la Bavière et vont à Dresde. Vous pourrez ajouter que vous aviez en effet connaissance d'un mouvement de cette espèce de cinq à six mille hommes. Vous vous expliquerez de manière à ne pas vous compromettre. Il est probable que vous pourrez ainsi gagner cinq à six jours et peut-être davantage.
«Quand on parlera du mouvement des troupes qui sont à Mayence et à Münster, vous n'en conviendrez pas d'abord et vous pourrez aussi gagner plusieurs jours. Vous direz ensuite qu'il est nécessaire d'avoir une réserve dans le Nord, et que, dans un moment où le blé est cher, on a jugé utile d'éloigner un certain nombre de consommateurs des environs de Paris pour les envoyer dans des pays où les grains sont abondants. Vous pourrez après cela faire entendre que tant qu'on ne passe pas l'Oder, dont les places sont occupées par les troupes françaises, il n'y a lieu à aucune observation: que ces mouvements sont des mouvements intérieurs, et non pas des mouvements hostiles.
«Lorsqu'il ne sera plus possible de nier le mouvement du Vice-Roi, vous direz encore que Sa Majesté centralise ses forces, que la Russie a depuis longtemps centralisé les siennes, en négociant et sans vouloir la guerre; que Sa Majesté ne veut pas la guerre davantage, mais qu'elle négocie dans la même attitude que la Russie.
«Vous devez mesurer vos paroles de manière à gagner du temps, avoir chaque jour un langage différent, et n'avouer une chose que quand, par les dépêches qui vous seront communiquées, on vous prouvera qu'elle est connue.
«Sa Majesté a le droit de réunir ses troupes et son artillerie sur la ligne de l'Oder, de même que l'empereur Alexandre a eu le droit de réunir les siennes sur les bords du Niémen et du Borysthène et sur les limites du duché de Varsovie. Les armées russes sont depuis un an sur les frontières de la Confédération, c'est-à-dire sur celles de l'Empire, tandis que les armées de l'Empereur sont encore bien loin des frontières russes.»
C'est au moment où nos colonnes de tête franchiront l'Oder pour se couler dans les régions de la Vistule, que les soins devront redoubler en vue de prévenir une irruption ennemie. Après avoir bien établi que les Français ne dépassent pas leur droit en occupant des contrées soumises à leur protectorat et qu'ils restent chez eux à Varsovie, l'ambassadeur pourra dire qu'au contraire les Russes, s'ils faisaient un pas en dehors de leurs frontières, s'ils envahissaient le sol de nos alliés, commettraient un acte d'hostilité flagrante et anéantiraient tout espoir de paix: «Le jour où un seul Cosaque mettrait le pied sur le territoire de la Confédération, la guerre serait déclarée.» Mais que Lauriston soit «avare» de ces avertissements: la menace ne doit percer que très discrètement dans son langage; mieux vaut recourir encore, s'il est possible, au miel de la persuasion. Ce qu'il faut dire et répéter avec une persévérance inlassable, sur tous les tons, sous les formes les plus variées, c'est que l'Empereur veut le maintien de la paix et le raffermissement de l'alliance, c'est qu'il conservera jusqu'au bout l'intention et l'espoir de traiter.
À l'appui de ces allégations, Lauriston réclamera de nouveau l'envoi de Nesselrode, afin que dès à présent la négociation s'amorce: il promettra au besoin que nos troupes ne traverseront pas la Vistule; enfin, comme suprême expédient, il pourra parler et convenir d'une entrevue des deux souverains, en se donnant toutefois l'air d'agir par inspiration spontanée et sans ordres, en réservant ainsi à l'Empereur la faculté d'esquiver la rencontre: «Cette dernière ressource, dit l'instruction, ne doit être employée qu'à la dernière extrémité et au moment où les Russes marcheraient sur la Vistule; c'est ce mouvement qu'il faut tâcher d'empêcher ou de retarder en proposant une entrevue, sans engager l'Empereur en rien.» En un mot, pourvu que l'ambassadeur ne compromette que lui-même et ne lie pas son gouvernement, toute latitude lui est laissée dans l'accomplissement de sa tâche temporisatrice. «Gagner du temps», telle est l'expression qui revient à chaque instant sous la plume du ministre: il la répète à satiété, jusqu'à cinq fois en quelques lignes; il l'ajoute sur le texte recopié par surcharges de sa main; il croit n'avoir jamais assez fait comprendre que l'ambassadeur ne doit reculer devant aucun moyen, devant aucune supercherie, pour faciliter la marche silencieuse et rampante de nos troupes jusqu'à leur indispensable base d'offensive, jusqu'à ces pays de la Prusse orientale et de la basse Pologne dont l'Empereur veut se faire un tremplin pour s'élancer en Russie.
II
Au bout de quelques jours, on acquit la conviction qu'il venait de se procurer un tableau retraçant avec une précision effrayante toute l'organisation nouvelle de l'armée. Devant ce rapt audacieux, Napoléon se sentit indignement et impudemment trahi: on ne se trouvait plus en présence de quelques indiscrétions coupables, mais partielles; il y avait quelque part un homme, un Français, un misérable, qui instruisait de tout l'ennemi de demain et faisait marché de son pays.
Napoléon se décida à sévir, à chercher et à punir le traître. Rendant la main à Savary, il lui donna toute permission d'agir, sans retirer à Maret le droit de poursuivre son enquête, et laissa ainsi s'établir entre les deux ministres une sorte d'émulation et de concurrence. Toutefois, il n'entendait frapper les complices de Tchernitchef qu'après le départ de ce dernier, afin de n'avoir pas à le comprendre dans les poursuites, ce qui eût prématurément compliqué nos démêlés avec la Russie. Pour le faire déguerpir, il s'avisa d'un moyen destiné à renforcer encore son système de dissimulation. Il réexpédierait Tchernitchef à Pétersbourg avec un message intime et direct pour l'empereur Alexandre. Par un de ces jeux où se complaisait sa finesse madrée, il emploierait l'espion russe à mieux tromper la Russie, à porter une proposition de négocier plus précise, plus développée que les précédentes, et qui néanmoins serait surtout une ruse de guerre.
Encore une fois et dans les termes les plus énergiques, les plus solennels, il affirma qu'il n'avait nullement le dessein préconçu de restaurer la Pologne. Ce qui l'avait mis dans la nécessité d'armer, c'étaient les justes motifs de défiance qu'on lui avait fournis, c'était surtout le silence systématique que l'on opposait à toutes ses demandes d'explications et de pourparlers. «Il y a plus de quinze mois, dit-il, que je me tue à demander que l'on envoie des instructions au prince Kourakine; mais, comme on n'en a rien fait parce qu'il paraît ne point jouir de la confiance de son gouvernement, pourquoi ne voit-on pas arriver le comte de Nesselrode? J'ai appris son envoi à Paris avec plaisir, j'espérais que nous commencerions enfin à nous occuper sérieusement à terminer nos différends; voici cependant quatre mois qu'on nous l'annonce, et il n'arrive pas. Pourquoi est-ce qu'il y a de cela un an, lorsque l'empereur Alexandre vous envoya ici pour la dernière fois, ne vous a-t-on point muni de pouvoirs? Malgré que vous ne soyez ici que pour les renseignements militaires, vous connaissez assez la marche des affaires, vous aviez montré de l'intelligence, et à cette époque les choses étaient si simples qu'elles auraient pu être arrangées sur-le-champ. Ma politique est si ronde, je mets si peu de dissimulation dans ma conduite, que dans le fond peu m'importe le choix du négociateur, et si l'on veut, on peut m'envoyer M. de Markof même (c'était le diplomate qui sous le Consulat s'était posé en ennemi personnel du général Bonaparte), pourvu qu'on veuille bien délier la langue et entamer les négociations.» Pour déterminer la Russie à parler, il a tout essayé, il n'a laissé échapper aucune occasion: sa conversation de l'an passé avec le comte Schouvalof qu'il a saisi au passage, son discours du 15 août au prince Kourakine n'avaient point d'autre but. Il espérait que tant et de si pressants efforts auraient enfin raison d'un parti pris d'inertie, d'une inconcevable réserve. Mais non: rien ne lui a réussi: on a persisté à se draper dans un dédaigneux silence; on a continué à se taire, en continuant d'armer. Alors, obligé de supposer des prétentions inavouées ou des desseins hostiles, il a dû mettre en mouvement les masses dont il dispose. Il est en train actuellement de couvrir l'Allemagne de ses troupes, de réoccuper des positions depuis longtemps dégarnies: efforts immenses, coûteux, mais non disproportionnés à ses ressources, car il possède encore dans ses caisses trois cents millions intacts. Cependant, cette surabondance de moyens, qui fait sa sécurité, ne le pousse nullement à désirer la guerre: il ne fera rien pour la précipiter. Donc, si les Russes de leur côté ne la veulent point par intention préméditée, si leurs mouvements suspects ont été uniquement inspirés par les craintes qu'ils ont conçues au sujet de la Pologne et que ses franches explications doivent dissiper, tout peut être encore réparé ou prévenu, et Napoléon, aboutissant à des conclusions fermes, propose un accord sur les trois bases suivantes:
1° Stricte observation par la Russie du blocus continental et exclusion des neutres, mitigée par un système de licences analogue à celui qui se pratique en France;
2° Traité de commerce respectant le tarif russe dans ses dispositions essentielles, mais faisant disparaître ce que cet acte «renferme de choquant et de désagréable pour le gouvernement français»;
3° Arrangement par lequel la Russie finirait l'affaire d'Oldenbourg et effacerait le fâcheux effet de sa protestation, soit en déclarant qu'elle ne veut rien pour le prince médiatisé, soit en acceptant une indemnité qui ne pourrait en aucun cas se composer de Dantzick ou d'une fraction quelconque du territoire varsovien.
Suivant Napoléon, il serait facile de s'entendre sur ces bases. La rentrée de la Russie dans le système continental ne serait qu'un retour au devoir primordial de l'alliance. Quant aux questions de l'Oldenbourg et du tarif, les griefs allégués, s'il n'existait pas derrière eux autre chose, étaient-ils de nature à motiver une guerre qui ferait couler des torrents de sang et renouvellerait le deuil de l'humanité? L'Empereur verrait avec une profonde douleur se rompre pour de telles chicanes une alliance qui lui avait été dictée par son coeur autant que par sa raison, par un penchant déterminé pour Alexandre, par une sympathie qu'il ne peut malgré tout arracher de son âme, qu'il aimait à croire partagée et qui lui semblait devoir assurer la perpétuité de l'accord. «J'avoue, disait-il, qu'il y a de cela deux ans, je n'aurais jamais cru à la possibilité d'une rupture entre la Russie et la France, du moins de notre vivant, et comme l'empereur Alexandre est jeune et moi je dois vivre longtemps, je plaçais la garantie du repos de l'Europe dans nos sentiments réciproques: ceux que je lui ai voués sont toujours restés les mêmes; vous pourrez l'en assurer de ma part et lui dire que, si la fatalité veut que les deux plus grandes puissances de la terre se battent pour des peccadilles de demoiselle, je la ferai (la guerre) en galant chevalier, sans aucune haine, sans nulle animosité, et, si les circonstances le permettent, je lui offrirai même à déjeuner ensemble aux avant-postes. La démarche à laquelle je me suis décidé aujourd'hui sera encore marquée sur mes tablettes à la décharge de ma conscience; vous ayant fait connaître mes véritables sentiments, je vous envoie vers l'empereur Alexandre comme mon plénipotentiaire et dans l'espoir que l'on pourrait encore s'entendre et se dispenser de verser le sang d'une centaine de mille braves, parce que nous ne sommes pas d'accord sur la couleur d'un ruban.»
Cette affectation de désinvolture et de légèreté lui servait à masquer la gravité des prétentions qu'il avait émises; elles étaient bien cette fois l'expression réelle de ses désirs et faisaient apparaître un éclair de sincérité à travers tous ses subterfuges. Enfin, il venait de sortir et de formuler son exigence fondamentale, celle qui portait sur l'exclusion des neutres. À supposer que la Russie y eût fait droit et eût accepté l'ensemble de ses propositions, aurait-il renoncé à son expédition et décommandé la guerre? On peut le croire, car Alexandre eût cédé alors sur tous les points essentiels, moyennant quelques satisfactions de pure forme: il eût adhéré pleinement au blocus et se fût remis au service de notre cause, sans compensation pour lui-même ni sûreté.
Muni de la lettre impériale, qui équivalait à un congé, Tchernitchef fit ses préparatifs de départ et ne resta plus que quelques heures à Paris, juste le temps de se procurer l'état de situation de la Garde, acheté comptant. Le 26 février, il montait dans sa chaise de poste. Avant de s'éloigner, mis en défiance par les allusions de l'Empereur et se sentant surveillé, il avait cru devoir détruire un grand nombre de papiers. Cette précaution n'était pas superflue; en effet, à peine avait-il quitté son appartement que la police y faisait irruption, sous la conduite de l'officier de paix préposé en chef à sa surveillance, et procédait à une visite domiciliaire. En explorant, en sondant tous les recoins, on ne découvrit que des lambeaux de lettres, des chiffons lacérés; mis bout à bout, ces débris ne présentèrent aucun sens suivi ou ne révélèrent que d'insignifiantes correspondances. Dans la cheminée de la chambre à coucher, un monceau de cendres s'élevait, provenant de papiers brûlés. Pour fouiller ces cendres, on eut à déplacer un tapis de pied posé devant le foyer; sous l'étoffe, un billet apparut, s'étant glissé là au moment de l'holocauste et ayant échappé aux flammes; il portait ces lignes:
Ce billet renouvelait la preuve de la trahison et mettait sur la trace du coupable: c'était le fragment accusateur avec lequel une police qui sait son métier arrive à reconstituer tout l'ensemble d'un crime.
Les agents portèrent leur capture au préfet de police. Celui-ci, se souvenant que l'affaire lui avait été originairement recommandée par le ministère des relations extérieures, crut devoir au duc de Bassano la primeur des résultats obtenus; il se disposa à lui envoyer les originaux des pièces saisies. Toutefois, par prudence et sentiment des convenances hiérarchiques, il voulut se mettre à couvert du côté de son supérieur direct, le duc de Rovigo, et se réserva de lui envoyer des copies. Le 28 février, M. Pasquier préparait cette double expédition, lorsqu'il fut surpris par le ministre de la police en personne, entrant dans son cabinet sous couleur de lui faire «une visite d'amitié». En fait, ayant eu vent des saisies opérées, Savary venait réclamer les pièces comme son bien et confisquer la découverte.
Fort dépité, mais ne perdant pas contenance, Savary répliqua qu'il possédait mieux que les copies, à savoir les originaux, et qu'il les tenait à la disposition de Sa Majesté. Puis, ardent à saisir sa revanche, à rejoindre et à distancer son collègue dans la lutte de vitesse qui s'était engagée entre eux, il remit aussitôt et pour son compte les agents de la police en quête, en chasse, prit en main l'instruction et la poussa avec une extrême célérité; ayant annoncé à l'Empereur les pièces authentiques de l'affaire, il s'était juré de lui transmettre en même temps des noms et de lui désigner les coupables.
Le billet saisi ne fournissait qu'une initiale, la lettre M. Derrière cet M... mystérieux, qui lui servait de signature, quel nom, quelle personnalité se cachait? Ce ne pouvait être qu'un homme initié professionnellement aux secrets de notre situation militaire. Les premières recherches faites aux bureaux de la guerre et à l'administration de la guerre--ces services formaient sous l'Empire deux départements ministériels séparés--n'aboutirent à aucun résultat. On eut alors l'idée de recourir au prince major général, qui avait eu entre les mains les états de situation et chez lequel on avait pu les copier. L'un de ses principaux collaborateurs civils dirigea les soupçons sur un nommé Michel, qu'il avait naguère employé.
Ce Michel fut retrouvé à l'administration de la guerre, où il occupait une place de commis écrivain à la direction de l'habillement: c'était la plus belle main du ministère, mais un homme de réputation équivoque, «adonné au vin» et menant une existence au-dessus de ses ressources connues. On se procura adroitement une page de son écriture, et la comparaison de cette pièce avec le billet ne laissa plus de doute sur l'identité de l'auteur. Une heure après, Michel était amené au ministère de la police; terrassé par l'évidence, il reconnut son billet et ne nia point avoir entretenu des relations avec Tchernitchef par l'intermédiaire d'un nommé Wustinger, Viennois d'origine, suisse et concierge de profession, employé en cette qualité à l'hôtel Thélusson, où résidait l'ambassade russe.
Pour aller au fond du mystère, il restait à s'assurer de cet homme; mais on ne pouvait l'arrêter chez lui, à l'ambassade, où il était couvert par le droit des gens et participait au bénéfice de l'exterritorialité. Pour l'attirer hors de cet inviolable asile, la police lui tendit un piège. Par une ruse classique, elle obligea Michel à lui écrire de sa prison, comme s'il eût été encore en liberté, pour lui donner rendez-vous dans un café où ils avaient habitude de se rencontrer. L'Allemand obéit sans défiance à cet appel; à peine eut-il mis le pied dans le café désigné qu'il fut appréhendé au corps et conduit à la Force. En même temps, les aveux progressifs de Michel, les perquisitions opérées chez lui amenaient l'emprisonnement de plusieurs autres employés, soupçonnés de l'avoir aidé dans ses crimes. Les déclarations des individus arrêtés, se corroborant et s'éclairant l'une l'autre, mirent au jour toute la trame, découvrirent le travail de corruption organisé de longue date par les agents russes dans les principales administrations de l'État.
L'origine de ces pratiques remontait à huit ou neuf ans. Sous le Consulat, le chargé d'affaires d'Oubril, s'étant trouvé fortuitement en rapport avec Michel, qui était employé alors au bureau des mouvements, avait flairé en lui une âme vile et une conscience à vendre. Après l'avoir ébloui par un don d'argent, il l'avait circonvenu, tenté, perverti, et finalement avait tiré de lui quelques renseignements militaires. La rupture de 1804, la guerre qui s'en était suivie, avaient suspendu ces intelligences, mais les agents russes avaient mis à profit chaque paix, chaque reprise des relations, pour renouer le fil brisé, et l'alliance même de 1807 n'avait pas interrompu cette tradition. Au cours des deux missions qui s'étaient succédé depuis lors, celle du comte Tolstoï et celle du prince Kourakine, on s'était souvenu de Michel; pour le retrouver, le moyen était des plus simples: si les ambassadeurs et les secrétaires passaient, le suisse de l'ambassade restait, Wustinger demeurait à son poste, et l'une des fonctions de l'inamovible concierge était de rétablir périodiquement le contact avec Michel, qu'il ne perdait jamais de vue. Les ambassadeurs n'avaient point participé en personne à ce commerce, semblaient même l'avoir ignoré; mais toujours quelqu'un s'était trouvé auprès d'eux pour le prendre à son compte: d'abord Nesselrode, puis un autre agent du nom de Kraft. Enfin, Tchernitchef était survenu. Jaloux de se distinguer et de faire mieux que les autres, il avait cru devoir, à côté de l'espionnage en quelque sorte officiel qui fonctionnait par les soins de l'ambassade, organiser le sien, monter sa contre-police: il s'était fait mettre en relation avec Michel et, renouvelant le système suivi jusqu'alors, l'avait porté à la perfection du genre.
Michel, passé à la direction de l'habillement, ne savait plus grand'chose par lui-même, mais il avait porté la corruption dans d'autres bureaux et s'était ménagé des accès indirects à la source des renseignements. Dans l'ordre du crime, il s'était même signalé par un coup de maître. Deux fois par mois, on dressait au ministère de la guerre, à l'intention de l'Empereur seul, un livret indiquant en grand détail la force et l'emplacement de toutes les armées, de tous les corps, jusqu'au plus infime détachement et à la dernière compagnie. Ce document mystérieux et sacro-saint, qui portait la fortune de la France, Michel avait réussi à en prendre connaissance avant l'Empereur. Le livret une fois préparé, un garçon de bureau du ministère, le nommé Mosès, était chargé de le porter chez un relieur et de l'y faire cartonner, afin que Sa Majesté, à qui on le présenterait ensuite, pût le feuilleter commodément. Cette course devait s'accomplir dans un délai rigoureusement mesuré. Séduit par quelques «écus de cinq francs», Mosès pressait le pas et gagnait le temps de faire une station chez Michel, auquel il communiquait le volume.
Michel avait aussi détourné de ses devoirs le commis Saget, attaché au bureau des mouvements, et un jeune expéditionnaire du nom de Salmon. Saget fournissait la matière des documents destinés à l'officier russe, Salmon était employé à les copier, et ainsi s'était établie au profit de l'étranger, sous la direction de Michel, toute une officine de soustractions frauduleuses.
Tchernitchef payait le procureur de renseignements par sommes plus ou moins fortes, assez irrégulièrement versées: il le payait surtout d'espérances, osant lui promettre la bienveillance personnelle du Tsar et une pension qui le mettrait pour toujours à l'abri du besoin, mêlant à ces vilenies un nom auguste. Parfois, Michel se montrait assailli de remords et d'angoisses: sentant la gravité de ses forfaits et redoutant les suites, il cherchait à se dégager. L'autre renforçait alors ses moyens de séduction, ou bien, découvrant le fonds de brutalité et de violence qui se cachait en lui sous de mielleux dehors, il le prenait de très haut avec l'employé, rappelait durement que le malheureux ne s'appartenait plus et dépendait de qui pouvait le perdre; de hautaines menaces, des exigences torturantes commençaient le supplice du traître, prisonnier de son crime. Si les renseignements ne venaient pas assez vite à son gré, Tchernitchef relançait Michel jusque dans son lointain domicile, rue de la Planche; mais les rendez-vous avaient lieu d'ordinaire à l'ambassade, chez Wustinger: c'était dans une chambre de domestique que l'élégant officier se rencontrait avec le sordide plumitif et prolongeait de bas marchandages.
Au sortir de ces répugnantes conférences, il visait plus haut; après s'être attaqué aux membres subalternes de l'administration, il tâchait de savoir quels étaient, parmi les fonctionnaires d'un ordre élevé, ceux qui faisaient d'excessives dépenses et éprouvaient des besoins d'argent. Il avait offert sans succès quatre cent mille francs à un chef de division; il s'était efforcé de glisser des espions au quartier général de la Grande Armée. Au ministère de l'intérieur, au ministère des manufactures et du commerce, on releva la trace de semblables tentatives, et plus la police développait ses recherches, plus on s'apercevait que la trame s'étendait loin, qu'elle avait poussé en tous sens ses mystérieuses ramifications.
Vu la lenteur des formalités judiciaires, la cour d'assises n'aurait à prononcer sur Michel et ses coaccusés que dans un mois ou six semaines, au milieu d'avril, et c'était bien ce que voulait l'Empereur. Désirant un éclat, il entendait le retarder jusqu'au moment où ses troupes auraient atteint la Vistule et s'y seraient fortement établies, où il aurait moins besoin de ménager la Russie. Actuellement, toute divulgation dans le public fut évitée: les journaux se turent; le bruit de l'affaire ne dépassa pas les milieux politiques et administratifs, où l'on en causa avec indignation, mais à voix basse.
III
La ligne de l'Elbe, largement dépassée par Davout, fut bientôt atteinte par les autres corps. Oudinot prit contact avec elle à Magdebourg, Ney à Torgau; les Westphaliens y arrivaient par Halle, l'armée d'Italie et ses annexes s'en approchaient de biais, par la basse Bavière. Pour aller plus loin, on devait désormais traverser la Prusse: il convenait que tout fût officiellement réglé avec elle.
Ainsi passait la Grande Armée, retenant violemment à soi les éléments une fois pris dans cet engrenage de fer, mais retenant aussi la plupart d'entre eux par un lien plus puissant que la force matérielle, par l'irrésistible prestige qui se dégageait d'elle et du nom rayonnant à sa tête, par le sentiment inspiré à tant d'hommes si violemment divers de participer ensemble à quelque chose de grand et de figurer sous le plus glorieux drapeau qui eût flotté sur le monde. Et en dépit de tout ces hommes marchaient, marchaient toujours, et la montée vers le Nord continuait, s'accélérait, malgré la saison rigoureuse, malgré les chemins plus mauvais, malgré la difficulté d'avancer à travers les sables et les tourbières de la Prusse. Au commencement d'avril, tandis que Davout projetait ses avant-gardes jusqu'à mi-chemin entre l'Oder et la Vistule, le gros de l'armée se posait sur le premier de ces fleuves et venait le border depuis Stettin jusqu'à la haute Silésie.
Élargissant encore son étreinte, déployant son action depuis l'extrême nord jusqu'à la pointe sud-orientale de l'Europe, il jugeait le moment venu de ressaisir enfin la Suède et de s'attacher étroitement la Turquie: l'une et l'autre devaient coopérer aux mouvements de la Grande Armée à la façon de deux ailes séparées, qui agiraient par diversions indépendantes et se jetteraient sur les flancs de la Russie. Dès janvier, notre diplomatie avait accentué son langage à Constantinople. À partir de février, Napoléon se démasque complètement aux yeux des Osmanlis: il leur avoue ses projets, propose des engagements respectifs et irrévocables. Le 15 février, des instructions pressantes sont adressées à Latour-Maubourg, réitérées en mars et en avril; on lui expédie des pouvoirs, un projet de traité, des articles secrets. Ce que l'Empereur attend des Turcs contre la Russie, c'est plus qu'une guerre ordinaire: c'est une guerre nationale et religieuse, une levée et une irruption en masse, un appel à toutes les forces et à toutes les réserves de l'Orient; ce qu'il veut déterminer à sa droite, c'est l'ébranlement d'un monde. Il espère qu'à sa voix la puissance ottomane va ressusciter, revenir à l'âge héroïque où les sultans conduisaient eux-mêmes leurs peuples au combat et jetaient périodiquement l'Asie sur une partie de l'Europe. Il faut que le sultan Mahmoud s'oblige formellement à sortir de Constantinople et à prendre le commandement de ses troupes; il faut que l'étendard du Prophète soit déployé, que cent mille hommes au moins soient avant le 15 mai jetés sur le Danube.
Au prix d'une coopération ardente et effrénée, Napoléon promet aux Turcs de leur faire restituer, avec les Principautés, la Crimée, le littoral de la mer Noire, tout ce qu'ils ont perdu depuis un siècle. Pour les mieux animer, il écrit à leur sultan, il leur annonce l'envoi d'un ambassadeur, le général Andréossy, qui leur sera un second Sébastiani. Il reprend contact avec eux par tous les moyens possibles: dans un langage de feu, il leur montre l'occasion unique pour venger en une fois toutes les injures de leur race.
Cette saisie n'excédait pas nos droits, rigoureusement interprétés. En 1810, la Suède n'avait obtenu la restitution de la Poméranie qu'à la condition de se fermer hermétiquement aux produits anglais; par la violation de ses promesses, elle avait aboli les obligations contractées vis-à-vis d'elle. La confiscation de la Poméranie n'en était pas moins une mesure impolitique et souverainement regrettable: elle provoqua à Stockholm un sursaut d'indignation, acheva de nous aliéner les esprits, fournit à Bernadotte l'occasion de consommer et de publier la défection déjà résolue au fond de son âme. Pour se détacher avec éclat de la France, il se fût contenté d'un prétexte; on lui fournissait un motif, et la raison à faire valoir était trop bonne, l'injure infligée à son peuple trop flagrante pour qu'il tardât à s'en armer. Avant que le message de la princesse fût parvenu à Stockholm, on apprenait à Paris que le gouvernement suédois, en réponse à l'occupation de la Poméranie, déclarait sa neutralité, ce qui impliquait reprise des rapports officiels avec l'Angleterre et abandon public du système français. Peu après, on fut informé qu'un envoyé suédois venait de partir pour Pétersbourg en mission extraordinaire; l'annonce de la neutralité n'était qu'un voile à l'abri duquel Bernadotte poussait à terme son évolution hostile et passait à l'ennemi.
IV
Il s'expliquait ainsi longuement, intarissablement, dépensant toutes les forces persuasives de son intelligence, recourant aussi aux moyens de séduction et de grâce, se faisant enjôleur, captieux, charmant, avec des ruses et des délicatesses de femme. «Jamais femme, écrivait quelqu'un qui le connaissait bien, n'eut plus d'art pour faire vouloir, pour faire consentir à ce qu'elle désirait», et nul succès ne le flattait autant que ces conquêtes d'âmes. Caulaincourt cependant le laissait dire, respectueux, mais ferme, et finalement un mot, une phrase hardie, faisait sentir à Napoléon qu'il n'avait rien gagné sur l'esprit de son interlocuteur. Celui-ci répétait toujours que «ce qui se préparait serait un malheur pour la France, un sujet de regret et d'embarras pour Sa Majesté, et qu'il ne voulait pas avoir à se reprocher d'y avoir contribué». L'Empereur alors, déçu et dépité, lui tournait le dos, lui battait froid pendant quelques jours, sans aigreur pourtant et sans colère; mais la foule servile des courtisans soulignait cette demi-disgrâce. Les pronostics de Caulaincourt étaient signalés par eux comme les rêves d'une imagination chagrine: le duc était taxé de tiédeur et de modérantisme, à la façon de Talleyrand. Dans certains salons, on représentait des tableaux vivants, où le sage avertisseur figurait sous les traits d'un automate dont les ressorts étaient mus par la main de l'«enchanteur boiteux».
L'Angleterre cependant, à l'aspect même de la Russie tombée, pourrait ne pas fléchir tout de suite et prolonger sa résistance. Soit: mais l'Empereur alors ne trouverait plus d'obstacle à rien; tout lui deviendrait facile; les voies se rouvriraient d'elles-mêmes aux extraordinaires projets qu'il avait conçus naguère pour assaillir et dompter sa rivale. Et parfois, plongeant par la pensée au plus profond des espaces, dépassant toutes limites, il en venait à regarder par delà la Russie, à chercher plus loin où poser ses colonnes d'Hercule. Pur délire d'imagination, rêves d'une ambition démente, dira-t-on, si l'on mesure cet homme et son temps à la taille ordinaire de l'humanité. Mais ne s'était-il pas placé lui-même et n'avait-il pas élevé ses Français au niveau d'entreprises inaccessibles au commun des mortels? Ne les avait-il pas habitués à vivre et à se mouvoir dans une atmosphère de merveilles, mis de plain-pied avec le prodigieux et le surnaturel? Et tous ne s'étonnaient pas lorsqu'il parlait de faire entrer encore une fois et plus complètement le rêve dans la réalité.
CHAPITRE X
ALEXANDRE ET BERNADOTTE.
Impassibilité d'Alexandre pendant nos premières marches.--Nos ennemis craignent de sa part une défaillance.--Ils désirent un secours.--Arrivée à Pétersbourg d'un envoyé extraordinaire de Suède.--Bernadotte veut se faire l'artisan de la rupture définitive et le promoteur d'une dernière coalition.--Son plan d'opérations diplomatiques et militaires; son arrière-pensée.--Le comte de Loewenhielm.--Demande de la Norvège.--Scrupules passagers d'Alexandre: sa conscience capitule.--Envoi de Suchtelen en Suède.--Négociation en partie double.--Défiance réciproque.--La politique de l'Empereur; la politique du chancelier.--Arrivée du message de l'Élysée.--Agitation mondaine: lutte des partis.--Alexandre demeure inébranlable, mais il se sert des propositions françaises auprès de Loewenhielm pour l'amener à réduire ses exigences.--Bernadotte joue pareillement auprès de Suchtelen des offres transmises par la princesse royale.--Bizarre incident.--Les deux traités.--Duel de générosité.--L'accord conclu.--Alexandre fait sa réponse aux propositions françaises et signifie ses exigences.--Ultimatum du 8 avril.--Sommation d'évacuer la Prusse et les pays situés au delà de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige: ce qu'offre la Russie en échange.--Conciliation impossible.--Efforts de nos ennemis pour se débarrasser de Spéranski.--Causes profondes et motifs déterminants de sa disgrâce.--La soirée et la nuit du 17 mars; l'exil.--Alexandre se livre complètement à l'émigration européenne.--Ardeur furieuse de nos adversaires.--Toujours Armfeldt.--Opérations de Bernadotte.--Les soirées au palais royal de Stockholm.--Bernadotte presse Alexandre d'entamer les hostilités.--Départ d'Alexandre pour Wilna; sa dernière entrevue avec Lauriston.--Il incline encore une fois à pousser ses troupes en avant; incident fortuit qui le ramène et le fixe au système de l'absolue défensive.--La fatalité pèse déjà sur l'Empereur.
I
Ce fut à ce moment qu'arrivèrent les propositions formulées par Napoléon le 25 février et dont Tchernitchef était porteur. Cet envoi fit sensation et émut fortement Loewenhielm, qui y vit pour la constance d'Alexandre l'épreuve décisive. Sans doute, le versatile souverain semblait s'être fait une âme nouvelle, toute d'énergie et de fermeté. Néanmoins, le message confié à Tchernitchef pouvait faire renaître en lui la tentation de traiter: ses résolutions tiendraient-elles devant une offre positive, assez modérée dans la forme, présentée par son adversaire sur la pointe de l'épée et appuyée par la marche en Allemagne de quatre cent mille hommes?
Les instances de ce parti s'adressaient à un prince beaucoup moins vacillant qu'on ne le supposait; elles prêchaient un converti. Alexandre ne se bornait pas à repousser l'idée d'un acquiescement pur et simple aux volontés de l'Empereur; depuis longtemps, on l'a vu, il n'admettait plus de transaction. Si Napoléon voulait tout obtenir, Alexandre était intimement résolu--il en avait fait plusieurs fois l'aveu--à ne rien Accorder.
Loewenhielm s'applaudissait de ce dénouement et se croyait au bout de ses tracas: il avait compté sans un incident bizarre qui allait encore une fois tout remettre en question. Tandis qu'il se précipitait à son but, le vieux Suchtelen, arrivé à Stockholm et gracieusement accueilli par le prince royal, s'était piqué au jeu; il avait rompu avec ses habitudes de lenteur et déployé une activité inattendue. Il était parvenu de son côté à mettre rapidement sur pied un traité et l'avait signé le 9 avril, presque au moment où Loewenhielm parachevait le sien, à quatre jours d'intervalle. Dans leur ardeur à se saisir et leur crainte de se manquer, Alexandre et Bernadotte s'étaient enlacés d'un double lien. Mais cette surabondance d'engagements n'allait-elle pas nuire? Le texte des deux traités n'était pas identique, et ce qu'il y avait de plus étrange dans cette disparité, c'était que l'accord passé à Stockholm par l'envoyé russe d'après les pleins pouvoirs et les instructions de son maître, était beaucoup moins favorable à la Russie que l'acte conclu à Pétersbourg par l'envoyé extraordinaire de Suède. Tandis que le premier obligeait le Tsar à payer l'entretien et le transport des divisions russes destinées à opérer contre Copenhague, le second laissait ces débours à la charge de la Suède.
Dans la note du 8 avril, Alexandre ne parlait point de la Pologne, tenant toujours à couvrir d'un voile les intentions qu'il avait eues sur l'État de Varsovie. Déplaçant et élargissant le débat, il substituait à un grief personnel un grief général, européen, intéressant ses voisins autant que lui-même: la réoccupation par les Français de l'Allemagne septentrionale. Comme condition nécessaire et préalable de toute entente, l'ultimatum exigeait l'évacuation intégrale de la Prusse, l'évacuation de la Poméranie suédoise, la réduction de la garnison de Dantzick, l'abandon de toutes les autres places, de tous les points stratégiques occupés par nos troupes au delà de l'Elbe; il fallait que la Grande Armée fît demi-tour, qu'elle dégageât l'Allemagne, qu'elle cessât de peser sur le Nord et de tenir la Russie sous la menace de l'invasion. Nulle prétention n'eût été plus légitime, si l'empereur Alexandre se fût offert en même temps à terminer les différends qui depuis un an avaient nécessité les armements et les mouvements respectifs. Ce que la Russie réclamait de Napoléon, en le sommant d'abandonner toutes les positions d'où il pouvait entreprendre la lutte avec avantage, c'était un véritable désarmement. Or, entre États prêts à en venir aux mains et pourtant désireux de prévenir l'effusion du sang, on ne désarme qu'après avoir déterminé les conditions de l'accord et s'être lié par des engagements formels. En échange de l'évacuation requise, la Russie nous offrait-elle de trancher dès à présent et définitivement les questions pendantes, conséquemment d'assurer la paix? En aucune façon. Qu'offrait-elle donc? Elle proposait, après que Napoléon aurait «irrévocablement et par mesure préliminaire» replié sa puissance en deçà de l'Elbe, d'entrer en négociation pour un traité de commerce, d'examiner les moyens de nuire au commerce anglais, de reconnaître la réunion de l'Oldenbourg, moyennant une indemnité territoriale pour le duc dépossédé. Mais en quoi consisterait cet équivalent? Où serait-il situé? Quelles facilités seraient accordées à notre commerce? Quelles mesures de rigueur seraient prises contre l'Angleterre? Tous ces points, qui formaient le fond même du débat, restaient en suspens; ils feraient l'objet de pourparlers ultérieurs dans lesquels le cabinet de Pétersbourg se réservait une pleine liberté d'appréciation: que la France évacuât d'abord, on verrait ensuite à s'entendre. Sur une seule question, la Russie se prononçait dès à présent et tout à notre désavantage: elle déclarait qu'elle ne pourrait en aucun cas considérer le commerce soi-disant neutre comme une dépendance du commerce anglais et l'exclure de ses ports.
Ainsi, exiger de Napoléon un engagement sans réciprocité, un recul humiliant, indépendant de toute concession à faire par l'autre partie, présenter en retour de très vagues espérances, accompagnées d'explicites réserves, voilà à quoi se réduisait l'offre conciliante d'Alexandre. Il était par trop évident que ce prince, réclamant à nouveau, et cette fois dans les termes les plus impérieux, un gage de sécurité, ne voulait rien promettre en échange. Il avait posé ces conditions en sachant qu'elles n'avaient aucune chance d'être agréées, et que Napoléon y répondrait vraisemblablement à coups de canon: mais, fatigué et énervé de l'attente, jugeant ses préparatifs parvenus à un degré infranchissable de maturité, il trouvait inutile de retarder plus longtemps l'explosion de la crise. Sortant de sa résistance inerte et passive, il en venait à une démarche d'éclat; sous couleur de formuler des contre-propositions pacifiques, il manifestait l'incompatibilité des exigences respectives et provoquait la rupture ouverte.
II
L'ultimatum russe, succédant au traité avec la Suède, était un succès capital pour nos ennemis: ils venaient d'en remporter un autre dans l'intérieur même du gouvernement. S'ils n'avaient point réussi à faire renvoyer Roumiantsof auquel l'Empereur tenait par habitude, par l'effet d'une longue accoutumance à sa personne et à ses services, ils étaient parvenus à écarter le seul homme qui maintînt encore en haut lieu, avec le chancelier, un reste de sympathies françaises et comme un souvenir du passé.
Tandis que l'orage s'amoncelait, il poursuivait son infatigable labeur, passait dix-huit heures par jour à son bureau, fréquentait peu le monde: son délassement était de se faire lire le soir une tragédie de Corneille ou de Racine, parfois un chapitre de Don Quichotte; il y avait cependant, dans cette vie toute cérébrale, une place pour le coeur; Spéranski avait une fille et l'adorait. Par moments, il sentait vaguement le péril: pour échapper aux haines et aux jalousies qui le guettaient, il demandait que ses attributions fussent diminuées, cherchait à se faire petit, à donner moins de prise; il avait exprimé le désir de quitter volontairement le service.
Le 17 mars au soir, Spéranski fut mandé comme à l'ordinaire au palais pour travailler avec l'Empereur. On le vit traverser le salon d'attente, où se tenait, avec l'aide de camp de service, le prince Nicolas Galitsyne, et entrer chez Sa Majesté. Trois heures se passèrent. Quand la porte du cabinet impérial se rouvrit, Spéranski reparut pâle et défait, les yeux pleins de larmes, avec des gestes précipités et incohérents qui trahissaient une sorte d'égarement: à Galitsyne qui cherchait à le retenir et à le réconforter, il dit seulement: «Adieu, prince», et sortit. Dans le même moment, l'Empereur se montrait sur le seuil de son cabinet, et profondément ému lui-même, les traits altérés, jetait ces mots: «Adieu encore une fois, Michaël Mikailovitch.»
Au sortir du palais, il passa chez l'employé Magnitzky, son ami et son collaborateur intime, et ne trouva qu'une femme en pleurs, dont le mari venait d'être enlevé par la police et expédié à Wologda. Il rentra chez lui; le ministre de la police y était déjà, avec ses hommes, se préparant à apposer les scellés: à la porte, une voiture de poste propre aux longs parcours, une kibitka, attendait le proscrit, pour l'emmener à Nijni. Spéranski obtint la permission de placer quelques papiers sous une enveloppe à l'adresse de l'Empereur, ne voulut point réveiller sa fille, fit seulement le signe de la croix sur la porte de la chambre où elle dormait, et laissa pour elle un court billet. En pleine nuit, la rapide voiture l'emporta, et le lendemain, à la première heure, Pétersbourg apprenait sa disparition.
Le public crut à la grande trahison de Michaël Mikailovitch et s'imagina qu'il avait voulu livrer à Napoléon les secrets de la défense: l'affaire Spéranski parut le pendant de l'affaire Michel. Cependant, comme un drame plus poignant s'annonçait à l'horizon, on oublia bientôt le disparu, les passions qui s'étaient soulevées autour de lui, la place qu'il avait tenue; l'exil est souvent un tombeau. Pendant quelques jours, Alexandre se montra triste, et comme désemparé: «Êtes-vous malade, Sire? lui demanda Galitsyne.--Non. Si on t'avait coupé ta main droite serais-tu tranquille?» On l'entendit répéter plusieurs fois, comme s'il eût voulu refouler un doute par trop pénible à son coeur: «Non, Spéranski n'est pas un traître.» Il l'avait sacrifié à des ressentiments légitimes et surtout aux exigences de l'opinion: c'était un gage qu'il avait voulu donner à sa noblesse, à son peuple; mais lui-même s'était du même coup livré plus complètement aux étrangers qui l'enfermaient désormais dans un cercle ardent de haines: à Bernadotte, à l'accusateur en chef Armfeldt, à Stein qui accourait de Prague, à Loewenhielm, aux Italiens Paulucci et Serra-Capriola, à l'émigré Vernègues, à tous ces affamés de vengeance qui venaient faire la guerre à Napoléon avec le sang de la Russie.
CHAPITRE XI
L'ULTIMATUM RUSSE.
Bonne foi et candeur de Kourakine.--Il blâme son gouvernement.--Il continue à désirer la paix et à célébrer l'alliance.--Procès de haute trahison.--Discours du procureur général.--Interrogatoire des prévenus; responsabilités inégales.--Le verdict.--Condamnation de Michel et de Saget.--Protestation de Kourakine contre les termes de l'accusation.--Arrivée de l'ultimatum.--Kourakine à Saint-Cloud.--Colère et inquiétude de l'Empereur.--Alerte passagère.--Napoléon veut à tout prix détourner les Russes de l'offensive pour la prendre lui-même à son heure.--Proposition d'armistice éventuel.--Envoi de Narbonne à Wilna; caractère et but de cette mission.--Démarche à effet auprès de l'Angleterre.--Le gouvernement français se donne l'air d'accepter une négociation avec Kourakine sur la base de l'ultimatum; l'ambassadeur est ensuite remis de jour en jour, dupé et mystifié de toutes manières.--Ses yeux commencent à s'ouvrir.--Réquisitions pressantes.--Symptômes alarmants.--Exécution de Michel.--Nouvel enlèvement de Wustinger.--Départ de Schwartzenberg.--Kourakine s'aperçoit qu'on l'abuse et qu'on le joue; un subit accès d'exaspération le jette hors de son caractère.--Il réclame ses passeports; cette démarche équivaut à une déclaration de guerre.--Contre-temps également fâcheux pour les deux empereurs.--Départ de Napoléon et de Marie-Louise pour Dresde.--Note du Moniteur.--Napoléon confie au duc de Bassano le soin d'apaiser Kourakine et de lui faire retirer sa demande de passeports.--Nouvelle conférence.--Crise de larmes.--Le duc feint d'entrer en matière; il soulève une difficulté de procédure: question des pouvoirs.--Le ministre échappe à l'ambassadeur et part pour l'Allemagne.--Kourakine retenu à son poste.--Napoléon est parvenu à éloigner momentanément la rupture.