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Napoléon et Alexandre Ier (3/3)

ALEXANDRE Ier (continued 2)

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L'ex-Journal des Débats, transformé en Journal de l'Empire, devenait de plus en plus un Moniteur officieux, moins solennel que l'autre et plus littéraire. C'était là que l'administration faisait passer des notes, des allusions propres à orienter l'esprit public; l'expression de toute pensée libre s'y était effacée devant ce journalisme d'État. Le 12 avril, on put lire en deuxième page un article d'une colonne et demie, non signé, intitulé: les Nouvellistes. Le ton en était humoristique et plaisant: l'auteur anonyme citait un passage fort piquant des Lettres persanes sur les nouvellistes du dernier siècle et en faisait l'application à ceux du temps présent: ces derniers ne se montraient-ils point les dignes émules de leurs devanciers par leur tendance à émouvoir inconsidérément l'opinion, par leur manie de tout grossir, choses et hommes, de pronostiquer sans cesse des événements formidables et de transformer en personnage de haute marque le plus mince porteur de lettres?

«Après avoir vingt fois précipité le Nord sur le Midi, ou l'Europe sur l'Asie, après avoir assemblé plus d'armées en Pologne que toutes les puissances de la terre n'ont de bataillons, après avoir fait venir de l'artillerie du Kamtchatka et levé des escadrons de rennes en Laponie, ils passent de ces prodiges à l'exagération des événements les plus vulgaires: ils les travestissent de la manière la plus ridicule... Il y a tel officier étranger dont ils ont mesuré l'importance sur le nombre de postes qu'il a parcourues depuis six mois; ils ont calculé savamment que le chemin qu'il a fait en moins d'une année pourrait embrasser deux ou trois fois le tour du monde; d'où ces messieurs concluent que le présent est gros de l'avenir, et qu'on ne voyage pas si vite, si loin et si souvent, sans être chargé de la destinée de deux empires et de cinq ou six royaumes.

«Ci-gît Bawer, sous ce rocher; Fouette, cocher.»

L'article fit grand tapage. Cette manière de présenter l'envoyé d'un souverain officiellement allié, un colonel en mission, sous les traits d'un postillon qui s'en faisait accroire, toujours allant, toujours courant, passant dans un claquement de fouet et un bruit de grelots, fut jugée en général le comble du mauvais goût et de l'irrévérence. Mais nul n'en fut plus courroucé que l'Empereur. Ainsi, c'était le chef de sa police qui prenait sur lui de contrecarrer sa politique de ménagements et d'exaspérer des susceptibilités déjà trop en éveil. Cette guerre que tous ses efforts tendaient à éloigner, il allait peut-être l'avoir tout de suite sur les bras, par la faute et l'ineptie d'un de ses ministres.

Par ces mesures prises avec éclat, Napoléon comptait atténuer l'effet que produirait en Russie l'article malencontreux, assurer davantage celui de ses contre-propositions: il espérait éviter toute altération plus profonde des rapports, tandis qu'il réfléchirait à tête reposée aux vagues ouvertures de Tchernitchef et préparerait pour son nouvel ambassadeur en Russie des instructions appropriées.

Il n'en eut pas le temps. Encore une fois, les événements vinrent le surprendre et le saisir. Brusquement, il fut assailli par une nuée de nouvelles plus inquiétantes les unes que les autres; pendant quatre ou cinq jours, correspondant au milieu d'avril 1811, elles se succédèrent sans relâche et d'heure en heure, se pressant, s'accumulant, arrivant de tous les points de l'horizon. En particulier, la correspondance de Varsovie prenait une gravité inattendue. Notre légation ne se bornait plus à recueillir des rumeurs grossissantes: elle avait obtenu des notions décisives, reçu de stupéfiantes confidences, et ses rapports, concordant avec les mille cris d'alarme qui montaient vers l'Empereur dans un formidable unisson, portèrent la crise à son point culminant.

III

Depuis un mois, un nouvel agent représentait la France à Varsovie, en qualité de ministre résident: M. Bignon, précédemment employé à Bade, avait été désigné pour occuper ce poste d'observation. C'était un petit homme singulièrement actif, remuant, fureteur, plein d'intelligence et de zèle, passionné pour le service et la gloire de l'Empereur. En arrivant dans le pays, il avait été d'abord comme étourdi par un tumulte de voix confuses et discordantes. Tout le monde lui parlait à la fois: dans les salons, dans les bureaux, dans les états-majors, chacun prétendait le mettre au courant des projets russes, mais ces avis différaient essentiellement. Au milieu de cet assourdissant vacarme, parmi tant de renseignements contradictoires, M. Bignon avait peine à se reconnaître, lorsque le premier personnage de l'État, le prince Joseph Poniatowski en personne, lui fournit des données d'une importance et d'une précision telles qu'il était impossible à un agent français de ne s'en point émouvoir.

IV

Napoléon prit immédiatement ses dispositions de combat, comme si la guerre eût dû éclater le lendemain. Trois jours de suite, le lundi de Pâques 15 avril, le 16, le 17, sans qu'il cesse de vaquer aux devoirs extérieurs de la souveraineté, de recevoir les ambassadeurs et les députations qui viennent le féliciter pour la naissance de son fils, il impose à sa pensée un travail ininterrompu: il prévoit, calcule, combine, ordonne. En ces jours de fête et de loisir où la population de Paris se répand dans les rues et jouit du printemps, où la foule s'amasse aux abords des Tuileries pour apercevoir et saluer l'Impératrice qui fait sur la terrasse du bord de l'eau sa première sortie, où les conversations du public roulent sur les solennités annoncées à l'occasion du baptême, une agitation invisible au dehors, une fièvre de travail règne dans les ministères et les bureaux. Le personnel de la guerre et des affaires étrangères est sur pied, occupé jour et nuit à rédiger des ordres de marche, à préparer des décrets: d'heure en heure des instructions partent du cabinet impérial, des courriers s'envolent dans toutes les directions, vers Dantzick, Varsovie, Hambourg, Dresde et Milan.

Aussi bien, l'Empereur ne se paye point d'illusions: il sait que les cinquante mille hommes de Poniatowski, appuyés sur des forteresses en ruine ou sur des ouvrages à peine ébauchés, ne sauraient arrêter longtemps les masses moscovites: il sait également que Davout ne peut plus arriver à temps sur la Vistule et couvrir le duché. Au point où en sont les choses, la ligne de la Vistule est perdue, si l'attaque se prononce; il convient donc de reporter en arrière notre véritable base d'opérations, et Napoléon, tout en ordonnant la résistance, prévoit et prépare l'évacuation de la principauté varsovienne.

L'essentiel est de ne céder que le terrain, de sauver les armes, les munitions, les administrations, les archives, et de faire en sorte que l'État tout entier émigré avec l'armée. À mesure que les Russes avanceront, la grosse artillerie, les objets les plus importants, seront mis sur bateaux et expédiés à Dantzick par la Vistule. Avec son vaste système de fortifications et sa garnison déjà imposante, Dantzick leur ouvre un refuge. Dès à présent, l'Empereur arrête sur l'Oder les convois d'armes destinés au duché, afin que ce précieux outillage n'aille point tomber aux mains de l'envahisseur. Quant à l'armée varsovienne, il lui prescrit de se ménager une ligne de retraite vers l'Allemagne, d'y échelonner des poudres et des subsistances, afin qu'elle puisse, après avoir honorablement tenu tête en avant et autour de la capitale, se replier à pas mesurés et en fière contenance jusqu'à l'Oder: c'est là que doit commencer réellement et s'asseoir la résistance.

Au premier avis de l'invasion, Davout se portera sur l'Oder avec tout son monde: il déploiera ses divisions en arrière du fleuve, en les appuyant aux places de Stettin, Custrin et Glogau: il recueillera l'armée varsovienne, qui prendra rang dans la sienne et grossira ses effectifs: à sa droite, deux divisions saxonnes, rapidement mobilisées et accourues de Dresde, viendront appuyer et prolonger sa ligne; à sa gauche, la garnison de Dantzick, avec laquelle il aura à se tenir en communication, lui servira de poste avancé; il pourra ainsi, dès le 1er juin, opposer près de cent cinquante mille soldats aux deux cent mille Russes dont les baïonnettes scintillent au bord de la frontière. Pour des hommes commandés par le duc d'Auerstædt, prince d'Eckmühl, se trouver trois contre quatre, c'est avoir presque la certitude de vaincre.

Dès le début de la crise, le 15 avril, il trace le canevas d'une dépêche pour son ambassadeur en Russie. Caulaincourt n'a pas encore été déchargé de ses fonctions par l'arrivée de son successeur: c'est à lui que s'adressent ces lignes inédites. Il est de toute nécessité que cet ambassadeur soit tiré de sa quiétude, instruit du danger, et qu'il tire au clair les véritables désirs de la Russie, afin que l'on puisse, s'il y a lieu, traiter, s'entendre et ramener le calme.

La réponse de Caulaincourt, à la supposer rapide et concluante, n'arriverait que dans un mois au plus tôt ou six semaines. Un mois, c'est un délai bien long pour l'impatience de l'Empereur, en ces jours d'émotion et d'alarme où toute heure perdue risque d'entraîner d'irréparables conséquences. Est-il nécessaire d'aller chercher si loin le secret de la Russie? À Paris, quelqu'un le possède suivant toutes probabilités, mais hésite peut-être à le livrer. Peut-être Tchernitchef, effrayé de l'accueil fait à ses allusions concernant le duché et Dantzick, n'a-t-il point osé, dans sa conversation avec l'Empereur, indiquer ce qu'accepterait finalement son maître, quel serait le minimum indispensable de concessions et de garanties. En revenant à lui, on arrivera sans doute, à force de cajoleries et de sollicitations, à lui tirer des lèvres une proposition à la fois réduite et ferme, qu'il a reçu ordre apparemment de tenir en réserve et de ne présenter qu'après beaucoup d'instances.

Le lendemain, Tchernitchef fut l'un des premiers au rendez-vous de chasse, indiqué comme d'habitude dans un pavillon situé en plein milieu des bois. Les invités, les équipages, la vénerie commençaient à se rassembler. Le grand maréchal arriva de bonne heure et essaya de remplir auprès de Tchernitchef la commission dont il n'avait pu s'acquitter la veille. Il lui dit que l'empereur Napoléon, «supposant ne pas lui avoir laissé le temps de s'acquitter de toutes les communications que Sa Majesté Russe avait pu le charger de faire, avait donné l'ordre de reprendre avec lui la discussion des mêmes objets et d'écouter s'il n'avait pas quelque proposition à faire». Les vains efforts de Duroc pour obtenir une réponse furent interrompus par l'arrivée de l'Empereur, venant à la rescousse: il parut enchanté de revoir Tchernitchef et, pour commencer, se mit à l'entourer d'une sollicitude quasi paternelle.

«Je fus d'abord désigné--écrivait quelques jours après le jeune officier--pour être du petit nombre des personnes admises à déjeuner avec Sa Majesté. À table, me trouvant très pâle, elle me questionna avec beaucoup d'intérêt sur ma santé, me recommanda de me soigner et en général m'adressa fort souvent la parole.» Après le déjeuner, on monta à cheval, les chiens furent découplés, la bête lancée, les appels du cor, éclatant en joyeuses fanfares, annoncèrent l'attaque, et la compagnie des chasseurs, souverains, grands dignitaires français et étrangers, cavaliers en habit vert galonné d'or, dames en élégantes calèches de poste, se lança dans les profondeurs de la forêt, sous les arceaux de verdure naissante.

Pendant la chasse, Napoléon interrompit plusieurs fois ses galops effrénés pour se rapprocher du groupe de cavaliers où se tenait le jeune Russe et placer avec affectation des remarques qui devaient lui être agréables. «Je l'entendais--continue celui-ci dans son rapport au Tsar--dire à très haute voix aux personnes de sa suite qu'on lui avait préparé un bien grand plaisir pour la journée: c'était de lui faire monter deux chevaux que Votre Majesté lui avait donnés, prônant fort longuement leurs qualités et leur bonté. Feignant alors de m'apercevoir, il vint à moi pour m'en parler et me demanda ce que Votre Majesté avait fait de ceux qu'il lui avait offerts: sur ma réponse qu'ils se trouvaient aux haras, il me dit qu'il aurait mieux aimé qu'elle les montât, parce que cela l'aurait rappelé à son souvenir.»

Peu de temps après cette digression sentimentale, l'Empereur fit de nouveau halte et, laissant la meute et les piqueurs continuer sans lui la poursuite, permit à ses invités quelque repos. Tandis qu'à distance plus ou moins grande, dans les bois environnants, les péripéties de la chasse se continuaient et se déplaçaient, tandis que tour à tour retentissaient toutes proches ou mouraient au loin les errantes sonneries, il piqua droit sur Tchernitchef, qui causait à ce moment avec le comte de Wrède, et interrompit ce colloque par une brusque et franche apostrophe: «Ils ont furieusement peur de vous dans le duché, s'écria-t-il; ils ont la même peur que la Bavière en 1809. On me dit que vous avez rassemblé cent cinquante mille hommes au bas mot, que chaque jour une de vos divisions revient de Turquie, que vous préparez un coup de main; pensez-vous qu'entre grandes puissances on se surprenne comme on enlève une place? Sans doute, il vous est facile d'envahir le duché; mais il n'en faudra pas moins ensuite risquer le sort des batailles.»

Puis, coupant court aux dénégations respectueuses de Tchernitchef: «Pourquoi l'empereur Alexandre ne s'est-il pas d'abord expliqué?--continua-t-il vivement,--pourquoi a-t-il commencé à armer?... Maintenant il a rassemblé deux cent mille hommes, j'en mettrai deux cent mille de mon côté, et voilà certes une nouvelle méthode de négocier un peu ruineuse...» Il est donc grand temps que tout cela cesse, que l'empereur Alexandre se décide à entrer en matière et à faire connaître ses prétentions: «Je ne sais pas ce qui peut vous convenir, c'est à vous à demander.» Tchernitchef soutint le thème opposé, et la conversation n'aboutit qu'à une reprise de controverse. «Un événement de la chasse» la rompit; sans doute, la poursuite se rapprochait, la bête passait à proximité; et Napoléon, voyant arriver l'hallali, retourne impétueusement à cette lutte. Dans la suite, il revient encore deux ou trois fois à Tchernitchef; il lui lance des questions entrecoupées de mots aimables, de clignements d'oeil souriants, reprend la conversation par à-coups, par saccades, se rejette ensuite à travers bois, fournit d'un seul trait des courses à perdre haleine, abat par cet exercice violent la surexcitation de ses nerfs et rompt le travail de sa pensée.

En somme, durant cette journée de liberté et de plein air, favorable aux épanchements, on n'avait pu surprendre à Tchernitchef aucune parole positive. L'Empereur ne se découragea point et revint à la charge, sinon en personne, au moins par procuration. Le lendemain matin, Tchernitchef se reposait chez lui, lorsque le grand maréchal se présenta inopinément. Il lui dit que l'Empereur, «ayant vu avec inquiétude qu'il n'était pas très bien portant, désirait savoir si d'abord après des voyages aussi fatigants une chasse à courre de dix-huit lieues ne lui avait pas fait de mal». Après s'être enquis à ce sujet avec une touchante sollicitude, Duroc aborda le véritable objet de sa visite; il pria Tchernitchef, en y mettant encore plus d'insistance que la veille, il l'adjura d'énoncer «les demandes que Sa Majesté Russe l'avait peut-être chargé de ne faire qu'après des exhortations pressantes».

À cette amicale mise en demeure, Tchernitchef ne pouvait répondre, puisqu'il avait reçu défense expresse de compromettre son gouvernement par de trop claires ouvertures. Ayant touché mot à l'Empereur de sacrifices territoriaux en Pologne, il avait épuisé son mandat et n'avait plus pouvoir de revenir à l'objet légèrement effleuré; son second entretien avec le grand maréchal, comme le premier, se fondit en discussions vagues.

Voyant que Tchernitchef persiste définitivement dans la réserve dont il n'est sorti qu'un instant, Napoléon se retourne vers son ambassadeur en Russie, juge opportun d'adresser à la perspicacité de Caulaincourt un second, un plus pressant appel. Seulement, la main qu'il emploiera pour lui écrire ne sera plus la même: il confiera ce soin à un rédacteur nouveau, transféré subitement d'un poste à un autre dans la haute administration de l'État. Depuis quelques heures, un coup de théâtre se préparait dans les régions gouvernementales, et, par un fait sans exemple dans l'histoire de l'Empire, la crise extérieure aboutissait à un changement dans le ministère.

Depuis trois ans et demi, Napoléon avait pu expérimenter le zèle, l'assiduité, les qualités d'esprit du comte de Champagny, duc de Cadore. Cependant, chez ce ministre surmené, quelques symptômes de lassitude, quelques défaillances commençaient à se manifester. L'année précédente, dans le maniement d'affaires aussi délicates que celles de Pologne et de Suède, Napoléon l'avait jugé au-dessous de sa tâche. Peut-être aussi, fâché et humilié d'avoir été surpris par les préparatifs militaires de la Russie, reprochait-il au chef de sa diplomatie d'avoir insuffisamment stimulé la vigilance de notre ambassade en cet obscur pays. Conservant pour Champagny beaucoup d'estime et de reconnaissance, il avait cessé d'apprécier ses services et ne voyait pas en lui le ministre des temps difficiles. Il résolut de le déplacer sans le disgracier, de lui réserver l'administration de sa maison, dont la direction moins absorbante lui serait un repos. En ces instants où la guerre menaçait, où notre diplomatie aurait peut-être à se faire l'auxiliaire de nos armées, à réchauffer le zèle de nos alliés, à surveiller, à diriger, à coordonner leurs mouvements militaires, ce qu'il fallait à l'Empereur aux affaires étrangères, c'était une sorte de chef d'état-major civil, un agent de transmission ponctuel et impeccable. Son choix devait se porter sur l'homme le plus familiarisé avec ses habitudes d'esprit et de travail, sur celui qui l'assistait depuis tant d'années dans sa besogne administrative et politique, sur le secrétaire d'État Maret, duc de Bassano, dont le nom est resté à toutes les époques synonyme de fidélité.

Les sympathies de M. de Bassano pour les Polonais et leur cause étaient notoires; aux yeux de ce peuple, dont le dévouement et le loyalisme pouvaient être mis bientôt à redoutable épreuve, sa nomination apparaîtrait comme une marque d'intérêt, un encouragement et presque un gage, sans être un défi jeté à la Russie, car le duc savait à propos exprimer des sentiments hautement pacifiques. En fait, habitué à taire ses préférences personnelles, doutant de lui-même plutôt que du maître, il fournirait moins à celui-ci un conseil qu'un service, le plus constant, le plus actif, le plus infatigable des services. Sa dévotion à l'Empereur, sa foi profonde en l'infaillibilité du grand homme, étaient un sûr garant qu'il n'hésiterait et ne faiblirait jamais dans l'exécution des ordres reçus, que son langage et ses écrits se mouleraient exactement sur la pensée souveraine, qu'ils en sauraient rendre toute l'intensité et aussi en refléter les moindres nuances. Sa remarquable facilité de rédaction permettait de lui imposer un labeur surhumain sans l'écraser sous le fardeau. Enfin, par le charme et l'agrément de sa personne, par l'aménité qui s'alliait en lui à une sereine assurance, par la belle harmonie de son existence partagée entre le travail et la représentation, il ajouterait à l'éclat extérieur et au prestige de la fonction.

Sur le bureau, il trouva la lettre commandée l'avant-veille pour le duc de Vicence, rédigée la veille et prête à partir. Le nouveau ministre la soumit à l'Empereur: celui-ci en autorisa l'expédition, mais prescrivit de la confirmer et d'en accentuer la portée par une autre, qui servirait de post-scriptum à la première.

Cette seconde lettre, le duc de Bassano la fit brève et nette; il la rédigea sous l'impression immédiate de la conversation qu'il venait d'avoir avec Sa Majesté et qui l'avait laissé tout imprégné de sa pensée: en ces lignes, à travers une imperturbabilité voulue et des affirmations de toute puissance, perce plus manifestement chez l'Empereur le désir de s'arranger avec la Russie, pourvu qu'elle ne lui demande point d'insupportables sacrifices: «Il paraît,--écrit le ministre,--que la cour de Pétersbourg est occupée de deux griefs, relatifs, l'un à l'affaire du duché d'Oldenbourg, l'autre aux inquiétudes qu'elle a conçues sur la Pologne. Que faut-il faire pour rassurer la Russie? Une explication franche aurait mieux valu que des armements; une explication prompte vaudrait mieux que des préparatifs ruineux. Vous connaissez assez, Monsieur le duc, la situation de la France et des armées de l'Empereur pour juger combien peu elle a à craindre, mais l'Empereur ne peut que s'affliger de voir la bonne intelligence menacée pour des bagatelles et l'empereur de Russie abandonner des réalités pour des chimères et se préparer à rompre une alliance qu'on devait croire à l'abri de toutes les vicissitudes. Si ce que désirent les Russes est faisable, j'ai ordre de vous le dire, Monsieur le duc, cela sera fait.»

En arrière de ces postes, l'Empereur développe et multiplie ses moyens de guerre, par l'action combinée de mouvements militaires et diplomatiques. Sans cesse, il s'efforce de compléter le corps de Davout, de former ceux qui devront, en cas de besoin, rallier et soutenir cette puissante avant-garde, et à l'armée de deux cent trente mille hommes qu'il se met en mesure de réunir avant juillet dans l'Allemagne du Nord, il s'occupe de composer une aile gauche avec la Suède, une aile droite avec la Turquie. Ses envois à Stockholm et à Constantinople, pendant la seconde quinzaine d'avril, si on les compare aux dépêches de la période précédente, montrent qu'il se sent plus près d'éventualités extrêmes, signalent le progrès de la crise.

Le premier effet de cette accalmie fut d'arrêter les négociations que menait l'Empereur à titre de précautions contre la Russie. Il cesse de répondre aux assurances douteuses de la Prusse: il tient l'Autriche en suspens. Ayant étendu le bras vers la Suède et la Turquie pour les reprendre et les tirer à lui, il interrompt son geste, dès que le besoin immédiat de ces compromettantes alliances ne se fait plus sentir. Il laisse ses représentants sans ordres, sans instructions, et son silence leur prescrit tacitement l'inaction.

CHAPITRE V

RETOUR DU DUC DE VICENCE.

Contre-coup à Pétersbourg de l'émotion suscitée en Allemagne et en France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint que Napoléon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens contraire.--Wellesley donne à l'Europe des leçons de guerre défensive.--Il fait école.--Le général Pfuhl et son plan.--Peu à peu, Alexandre incline vers un système purement défensif.--Il voudrait éviter la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duché de Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Réponse par allusions et sous-entendus, aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur Alexandre et le roi de Rome.--Arrivée de Lauriston.--Gracieux accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour déterminer Napoléon à lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la résolution de se défendre à toute extrémité: solennité et sincérité de cette déclaration.--Émotion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son retour en France.--Il va trouver l'Empereur à Saint-Cloud.--Sept heures de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions pacifiques d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux questions corrélatives.--Napoléon repousse l'idée de diminuer la garnison de Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la nécessité d'opter entre la Pologne et la Russie.--La pensée de l'Empereur passe par des alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur ébranlé; son interlocuteur croit avoir cause gagnée.--Napoléon fait le dénombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au cerveau.--Il croit que tout se réglera par une bataille.--Suite de la conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions fatales.

I

Il tenait, d'autre part, à rester en conversation avec la France, à ne pas interrompre les pourparlers. Au fond, voyant la guerre de plus près, il en sentait mieux l'horreur et ne voulait point rejeter toute idée d'apaisement. Il s'estimerait satisfait si Napoléon, au prix de quelques mouvements rétrogrades des Russes, consentait à éloigner le danger de ses frontières, à désarmer Dantzick, le duché de Varsovie et la ligne de l'Oder, sans trop le presser pour la terminaison des différends: il s'accommoderait d'un état mal défini qui lui épargnerait les risques formidables d'une lutte et qui le dispenserait en même temps de remplir les obligations contractées, qui lui fournirait prétexte pour consommer plus tard son rapprochement économique avec l'Angleterre.

Alexandre, il est vrai, se hâtait d'ajouter, au sujet du mystérieux équivalent: «Il n'en peut pas être question encore.» En effet, après l'accueil qu'avaient reçu les insinuations de Tchernitchef, il jugeait plus inopportun que jamais de notifier trop clairement des prétentions dont Napoléon pourrait se faire contre lui une arme empoisonnée. Dans ses entretiens avec notre ambassadeur, il va réitérer vaguement sa demande, mais il cherchera moins à se faire comprendre qu'à ne pas se compromettre: il continuera à s'exprimer par allusions à peine formulées, à négocier du bout des lèvres: il couvrira sa pensée d'un voile assez transparent pour qu'elle se laisse entrevoir, assez épais pour que nul ne puisse la distinguer pleinement et la dénoncer.

Caulaincourt répéta que l'Empereur et Roi était sincèrement disposé à satisfaire la Russie, mais qu'encore fallait-il savoir «comment et où: qu'on ne s'était jamais expliqué là-dessus». Alexandre commença alors par réclamer l'observation pure et simple des traités, ce qui eût impliqué le retour du prince dépossédé dans ses États, prétention de pure forme et que nul ne prenait au sérieux. Au bout de quelque temps, comme s'il se fût laissé graduellement forcer la main, il admit le principe d'une indemnité «juste et convenable». Pour indiquer celle qu'il avait en vue, sans avoir à la désigner, il procéda par voie d'élimination. «Erfurt tout seul, disait-il, était notoirement insuffisant.» D'autre part, «ce qu'on voudrait y ajouter devant être pris sur des États qui tous étaient sous la protection de la France, ce n'était pas à lui à les spolier». Enfin, «la Russie ne pouvait certainement prendre cet équivalent sur la Prusse, parce qu'il n'y aurait ni justice ni raison à rendre, pour l'amour du duc d'Oldenbourg, ce pays encore plus malheureux qu'il ne l'était, et qu'il ne pouvait être de l'intérêt de la Russie d'augmenter encore la faiblesse de la Prusse». La Prusse et les États secondaires de l'Allemagne ainsi écartés, restait le grand-duché: Alexandre se garda bien d'en prononcer le nom, si ce n'est pour dire «qu'il n'enviait rien à cet État pas plus qu'à ses autres voisins»; c'était jouer sur les mots, car on eût livré le duché à la Russie en le concédant partiellement au duc d'Oldenbourg. Après avoir ainsi équivoqué, après avoir déclaré encore une fois qu'«il attendait justice pour son proche parent, pour l'oncle d'un allié tel que lui», Alexandre sauta de là aux affaires de Pologne, insistant sur l'urgence de mettre fin aux agitations et aux espérances de ce peuple, cherchant évidemment à rapprocher et à lier les questions. La plupart de ses paroles, il est vrai, étaient accompagnées de telles circonlocutions et de si pudiques réticences, il se défendait si bien de vouloir dicter le choix de l'Empereur, que Caulaincourt ne paraît pas avoir expressément compris que la garantie sollicitée contre la Pologne se confondait et s'identifiait avec l'indemnité réclamée pour le duc d'Oldenbourg. Il emporta seulement de cet entretien et de plusieurs causeries avec le chancelier la conviction absolue, profonde, que les deux questions devaient se trancher concurremment, sinon l'une par l'autre; que la solution de la première emporterait par elle-même ou au moins dégagerait de toute difficulté le règlement de la seconde.

Sans les confier au papier, il les enferma et les grava dans sa mémoire, afin de les répéter textuellement à l'Empereur, lorsqu'il lui rendrait compte de sa mission, et nous les trouverons alors dans sa bouche.

II

Il arriva à Paris le 5 juin au matin. Il trouva une ville tout entière aux apprêts des réjouissances publiques qui allaient accompagner la célébration du baptême: les maisons se pavoisaient, s'enguirlandaient de feuillage, se paraient d'emblèmes. On nettoyait et on débarrassait les rues par lesquelles passerait le cortège: Paris faisait sa toilette des grands jours. Aux Tuileries, aux Champs-Élysées, sur la Seine, des jeux, des feux d'artifice, des illuminations se préparaient. Caulaincourt ne fit que traverser ce décor de fête et se rendit immédiatement à Saint-Cloud, où Leurs Majestés avaient pris résidence pour quelques semaines; il y était avant onze heures.

Avec un grand courage, Caulaincourt plaida l'innocence d'Alexandre et la loyauté de ses intentions. Il arrivait tout imbu des raisonnements que le séduisant monarque lui avait présentés avec art, en les enveloppant d'effusions flatteuses et de paroles enchanteresses: sur tous les points, il opposa la théorie russe à la théorie française. Il énuméra les services rendus par Alexandre et les dénis de justice, les provocations directes ou indirectes, les offenses caractérisées et les coups d'épingle dont ce prince à l'âme chevaleresque avait eu à souffrir.

Napoléon écoutait tout, sans dissimuler une impatience croissante. Parfois, quand la réponse était trop facile, il la jetait en manière de vive interruption. Il ne permit pas à Caulaincourt de dire que la Russie avait été insuffisamment payée de son concours illusoire pendant la guerre d'Autriche. Enfin, lorsque l'ancien ambassadeur traita de «conte ridicule», imaginé par les Polonais, le plan d'offensive qui avait certainement existé et qu'il n'avait pas pénétré, l'Empereur devint tout à fait aigre et cassant: «Vous êtes dupe, dit-il, d'Alexandre et des Russes: vous n'avez pas su ce qui se passait. Davout et Rapp me tenaient mieux au courant.» Sans se laisser décontenancer par cette apostrophe, Caulaincourt continua et acheva son exposé: sa conclusion, qui eût été erronée de tous points quatre mois auparavant, était aujourd'hui fondée. Jugeant mieux le présent que le passé, il put affirmer avec vérité que l'empereur Alexandre ne commencerait pas la guerre et désirait l'éviter. En termes catégoriques, il se porta garant et caution de cette disposition: s'animant lui-même, il alla jusqu'à dire: «Je suis prêt à me constituer prisonnier et à porter ma tête sur le billot, si les événements ne me justifient pas.»

Ces paroles furent dites avec un tel accent de conviction qu'elles portèrent le trouble et l'incertitude dans l'esprit de l'Empereur. Il ne répondit point, s'arrêta de parler et se mit à arpenter son cabinet, réfléchissant et songeant. Caulaincourt le voyait aller et venir, en proie à une préoccupation profonde; il voyait s'éloigner dans l'enfoncement de la pièce ses épaules carrées, revenir et repasser son front large, dévoré de pensées. Quel flot de sentiments contradictoires s'agitait alors et battait dans son âme? Songeait-il qu'il vivait l'une des heures décisives de son règne? Il marchait toujours, étranger à tout objet extérieur, absorbé en lui-même, et les minutes s'écoulaient, interminables et pesantes.

Un quart d'heure se passa ainsi, dans un complet silence. À la fin, sortant de sa rêverie, Napoléon se rapprocha de son interlocuteur et lui dit ces mots qui posaient nettement le problème, dans ses deux termes essentiels et corrélatifs: «Vous croyez donc que la Russie ne veut pas la guerre, qu'elle resterait dans l'alliance et rentrerait dans le système continental, si je la satisfaisais sur la Pologne?»

Caulaincourt répéta ce qu'avaient exprimé ses dépêches, à savoir qu'un grand sacrifice aux dépens de la Pologne assurerait la paix et contribuerait à revivifier l'alliance, s'il était soutenu par toute une politique de modération. En quoi devait consister ce sacrifice? Caulaincourt, qui ne l'avait qu'imparfaitement démêlé à travers les confidences très vagues d'Alexandre, ne put le dire avec précision et se contenta de poser le principe. Il ajouta qu'à son avis l'évacuation partielle de Dantzick et des places prussiennes causerait à Pétersbourg un premier soulagement et provoquerait une détente. Mais l'idée de diminuer dès à présent nos moyens de défense et de guerre, avant tout accord définitif, ne fut nullement du goût de l'Empereur. Il la releva vertement, et aussitôt s'engagea entre lui et son contradicteur un dialogue animé, par brèves attaques et fermes ripostes.

«Les Russes ont donc peur?» dit Napoléon, comme si la terreur inspirée par le seul aspect de ses armées flattait et délectait son orgueil: «les Russes ont donc peur?»--«Non, mais ils préfèrent la guerre à une situation qui n'est plus la paix.»--«Croient-ils me faire la loi?»--«Non.»--«Cependant, c'est me la dicter que d'exiger que j'évacue Dantzick, pour le bon plaisir d'Alexandre.»--«Alexandre ne désigne rien sans doute pour qu'on ne dise pas qu'il menace; cependant il énumère tout ce qui s'est passé depuis Tilsit. J'ai pu voir ce qui inquiétait, je puis donc dire ce qui tranquilliserait.»--«Bientôt il faudra que je demande à Alexandre la permission de faire défiler la parade à Mayence?»--«Non, mais celle qui défile à Dantzick l'offusque.....»--«Les Russes sont devenus bien fiers: on veut me faire la guerre?»--«Non, ni la guerre, ni la loi; mais on ne veut pas la recevoir.»--«Les Russes croient-ils me mener comme ils menaient sous Catherine II leur roi de Pologne? Je ne suis pas Louis XV; le peuple français ne souffrirait pas cette humiliation.»

Ce n'était pas la première fois qu'il évoquait, à propos de la Pologne, la figure de l'indolent monarque qui avait laissé s'accomplir sous ses yeux le crime du partage et qui en portait la peine devant l'histoire: on eût dit que ce souvenir de honte l'obsédait, le hantait. Il répéta deux ou trois fois sa phrase sur Louis XV, avec une animation grandissante: puis, allant droit à Caulaincourt et le serrant de près, dardant sur lui le double jet de flamme de ses yeux: «Vous voudriez donc m'humilier?» dit-il.--«Votre Majesté, répliqua tranquillement l'autre, me demande les moyens de maintenir l'alliance, je les lui indique. Il faut se replacer autant que possible dans la situation où l'on était au lendemain d'Erfurt. Si vous voulez rétablir la Pologne, alors, c'est une autre affaire.»--«Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas rétablir la Pologne.»--«Alors, je ne comprends pas à quoi Votre Majesté a sacrifié l'alliance avec la Russie.»--«C'est elle qui l'a rompue parce que le système continental la gênait.» Caulaincourt fit observer que l'Empereur avait donné le premier l'exemple d'une infraction aux lois du blocus, en organisant le système des licences. À cette riposte, qui atteignait le point faible de son argumentation, l'Empereur se sentit touché et jugea le coup adroitement porté; il sourit, et prenant Caulaincourt par l'oreille: «Vous êtes donc amoureux d'Alexandre?» lui dit-il.--«Non, mais je le suis de la paix.»--«Et moi aussi, mais je ne veux pas que les Russes m'ordonnent d'évacuer Dantzick.»--Aussi n'en parlent-ils point: mais autre chose est d'exprimer un voeu et de formuler une exigence.»

En disputant sur Dantzick, on restait à côté du point essentiel et brûlant. Napoléon se rendait compte que l'empereur Alexandre, sous ses phrases énigmatiques et ses réticences, cachait une arrière-pensée persistante, une ambition inexprimée; qu'il y avait un dessous à l'affaire: «Vous êtes dupe, dit-il à Caulaincourt; je suis un vieux renard; je connais les Grecs.» Caulaincourt: «Votre Majesté me permet-elle une dernière observation?» L'Empereur: «Parlez... (avec impatience) mais parlez donc!» Et son geste, sa voix, l'interrogation de son regard commandaient une réponse franche et nette.

Reprenant alors la question principale, Caulaincourt la présenta avec plus de force et d'ampleur, quoique toujours en termes généraux: il la montra telle qu'il la discernait. D'après lui, l'instant était arrivé où l'Empereur devait opter entre deux partis bien tranchés, également soutenables, mais exclusifs l'un de l'autre.

«Quel parti prendriez-vous? dit l'Empereur.--Alliance, prudence et paix.--La paix! il faut qu'elle soit durable et honorable. Je ne veux pas d'une paix qui ruine mon commerce comme celle d'Amiens. Pour que la paix soit possible et durable, il faut que l'Angleterre soit convaincue qu'elle ne retrouvera plus d'auxiliaires sur le continent... Il faut que le colosse russe et ses hordes ne puissent plus menacer le Midi d'une irruption.» Et l'Empereur suivit avec feu ce raisonnement, qui l'emportait à la guerre et l'entraînait au Nord, pour y retrouver et y reconstituer les frontières de l'ancienne Europe.

«Votre Majesté penche donc pour la Pologne?» dit simplement Caulaincourt. Ces paroles arrêtèrent net l'Empereur dans son belliqueux essor et le rejetèrent dans ses perplexités. En effet, cette barrière qu'il songeait à relever contre la Russie, ce ne pouvait être que la Pologne: débile et inconsistante barrière, rempart de sable, puisqu'il s'agissait d'un peuple auquel avaient manqué toujours la stabilité et la cohésion: était-ce sur cette base fragile qu'il convenait d'échafauder une combinaison gigantesque? L'Empereur se reprit donc avec vivacité, comme si sa pensée eût opéré un mouvement de recul: «Je ne veux pas la guerre, dit-il, je ne veux pas la Pologne, mais je veux que l'alliance me soit utile. Elle ne l'est plus depuis qu'on reçoit les neutres; elle ne l'a jamais été.» Caulaincourt recommença son plaidoyer en faveur d'Alexandre; il affirma de nouveau la sincérité de ce prince, la noblesse de ses sentiments; il le fit avec tant de conviction et de chaleur que l'Empereur finit par lui dire, moitié souriant, moitié fâché: «Si les dames de Paris vous entendaient, elles raffoleraient encore plus de l'empereur Alexandre. Ce qu'on leur a raconté de ses manières, de ses galanteries à Erfurt, leur a tourné la tête: avec tout ce que vous dites, on ferait de beaux contes aux Parisiens.»

Ces éloges donnés à son rival l'agaçaient visiblement; il se contenait pourtant, et ses hésitations ne semblaient pas prendre fin. L'ambassadeur se crut autorisé à poursuivre l'oeuvre de raison et de salut à laquelle il s'était voué. Longuement, il expliqua que tous les actes de l'Empereur depuis 1808 faisaient craindre à la Russie de nouveaux bouleversements: «Mais quoi! s'écria Napoléon, quels desseins me suppose-t-on? Que puis-je désirer? La France n'est-elle pas assez grande?» D'ailleurs, n'avait-il pas donné aux Russes des preuves non équivoques de son bon vouloir et de sa munificence? N'était-ce rien que toutes ces provinces, tous ces territoires réunis à leur empire par la vertu et le bienfait de son amitié? Caulaincourt répliqua que ces cadeaux n'avaient pas été assez désintéressés ni bénévoles pour qu'on nous en sût beaucoup de gré: «On ne tient pas compte des choses que commande la nécessité.» La conversation s'égara ainsi en discussions rétrospectives, se prolongea pendant des heures, s'éparpilla sur tous les objets qui tenaient de près ou de loin à la politique des dernières années; mais une pente irrésistible la ramenait toujours à la difficulté centrale.

Napoléon voulut prouver qu'il avait tout fait pour rassurer Alexandre au sujet de la Pologne, que les objections systématiques ou captieuses étaient venues de l'autre côté. Il fit allusion au traité de garantie négocié en 1810: «On n'a discuté que sur les mots: je n'ai voulu changer que la rédaction.--Mieux eût valu rejeter la convention, répondit Caulaincourt, que de proposer des changements qui avaient trop prouvé qu'après avoir voulu donner cette sécurité, on avait, dans l'intervalle d'un courrier à l'autre, changé de politique et qu'on avait d'autres projets.--Alexandre a fait le fier, il n'a plus voulu de la convention, c'est lui qui l'a refusée. Convenez franchement que c'est lui qui veut faire la guerre.--Non, Sire, j'engagerai ma tête à couper qu'il ne tirera pas le premier coup de canon et ne dépassera jamais ses frontières.--Alors nous sommes d'accord, car je n'irai pas le chercher.--Soit, mais il faut s'expliquer et trouver un moyen de faire revivre la confiance.» C'était ce moyen que Caulaincourt ne pouvait ou n'osait énoncer positivement, que Napoléon devinait et ne voulait admettre. La conversation se replaçait ainsi au point qu'il lui semblait interdit de dépasser, où elle tournait interminablement sur elle-même, sans avancer d'une ligne.

S'écartant à nouveau de l'obstacle, Napoléon se mit à parler des Russes, de la nation et des différentes classes. Il parut croire que la noblesse, corrompue et égoïste, incapable d'abnégation et de discipline, obligerait le souverain à signer la paix après une ou deux batailles perdues et dès que l'invasion l'aurait touchée: «Votre Majesté est dans l'erreur», interrompit hardiment Caulaincourt, et il indiqua que le patriotisme des Russes primait en eux tout autre sentiment, qu'il les réunirait contre nous en masse compacte et les exalterait jusqu'à l'héroïsme.

Placé sur ce terrain, il s'y tint opiniâtrement, refusant de le quitter avant de l'avoir parcouru en tous sens et épuisé; ses paroles prirent alors une gravité exceptionnelle, la valeur d'un avertissement prophétique. Il osa dire que Napoléon s'abusait dangereusement sur la Russie et méconnaissait les facultés défensives de ce peuple. Avec un bon sens et une fermeté vraiment dignes de mémoire, il montra ce que serait une guerre dans le Nord, et il en dévoila à l'avance les sombres horreurs. «En Russie, dit-il, on ne se fait aucune illusion sur le génie de l'adversaire et ses prodigieuses ressources; on sait que l'on aura affaire au grand gagneur de batailles, mais on sait aussi que le pays est vaste, qu'il offre de la marge pour se retirer et céder du terrain; on sait, Sire, que ce sera déjà vous combattre avec avantage que de vous attirer dans l'intérieur et de vous éloigner de la France et de vos moyens. Votre Majesté ne peut être partout; on ne frappera que là où elle ne sera pas. Ce ne sera point une guerre d'un jour. Votre Majesté sera obligée au bout de quelque temps de revenir en France, et tous les avantages passeront alors de l'autre côté. Il faut compter de plus avec l'hiver, avec un climat de fer, par-dessus tout avec le parti pris de ne jamais céder.»

Sur ce dernier point, tout ce que Caulaincourt avait vu et entendu, tout ce qu'il avait recueilli et appris ne lui laissait aucun doute: il put se montrer inébranlablement affirmatif. Comme suprême argument, il cita les paroles mêmes que l'empereur Alexandre lui avait laissées pour adieu. Voici ce que ce prince lui avait dit: «Si l'empereur Napoléon me fait la guerre, il est possible, probable même qu'il nous battra si nous acceptons le combat, mais cela ne lui donnera pas la paix. Les Espagnols ont été souvent battus; ils ne sont pour cela ni vaincus ni soumis; ils ne sont pourtant pas si éloignés de Paris, et ils n'ont ni notre climat ni nos ressources. Nous ne nous compromettrons pas, nous avons de l'espace derrière nous, et nous conserverons une armée bien organisée. Avec cela, on n'est jamais forcé, quelque revers que l'on éprouve, de recevoir la paix; on force son vainqueur à l'accepter. L'empereur Napoléon a fait cette réflexion à Tchernitchef après Wagram; il a reconnu lui-même qu'il n'eût jamais consenti à traiter avec l'Autriche, si celle-ci n'avait su se conserver une armée: avec plus de persévérance, les Autrichiens eussent obtenu de meilleures conditions. Il faut à l'Empereur des résultats aussi prompts que ses pensées sont rapides: il ne les obtiendra pas avec nous. Je profiterai de ses leçons: ce sont celles d'un maître. Nous laisserons notre climat, notre hiver faire la guerre pour nous. Les Français sont braves, mais moins endurants que les nôtres; ils se découragent plus facilement. Les prodiges ne s'opèrent que là où est l'Empereur: il ne peut être partout; d'ailleurs, il sera nécessairement pressé de s'en retourner dans ses États. Je ne tirerai pas l'épée le premier, mais je ne la remettrai que le dernier au fourreau. Je me retirerai au Kamtchatka plutôt que de céder des provinces ou de signer dans ma capitale conquise une paix qui ne serait qu'une trêve.»

À mesure que Caulaincourt parlait, une attention étonnée et croissante se peignait sur les traits de l'Empereur: il écouta jusqu'au bout, sans perdre un mot; à la fin, comme si le voile de l'avenir se fût déchiré devant ses yeux, comme si un rapide éclair eût illuminé le précipice ouvert sous ses pas, il parut ému, frappé jusqu'au fond de l'âme. Caulaincourt eut le sentiment d'avoir produit un grand effet et crut avoir cause gagnée. Loin d'en vouloir à qui lui disait si crûment la vérité, l'Empereur semblait au contraire apprécier cette franchise. Son attitude avait changé: son visage, dur jusqu'alors et fermé, devenait ouvert, bienveillant. Malgré l'heure avancée, bien que le milieu de la journée fût déjà largement dépassé, il incita Caulaincourt à parler encore; il voulait en savoir davantage; il posa mille questions sur l'armée russe, sur l'administration, sur la société; il se fit conter les intrigues de salon, les amours, et sa curiosité s'amusait de ces détails, comme si son esprit eût eu besoin de se délasser avant de se reprendre au grand problème et de l'attaquer encore. Pour la première fois, il remercia Caulaincourt de son zèle, de son dévouement; il eut pour lui des paroles aimables et familières.

Profitant de cet épanchement, infatigable au bien, le duc renouvela ses efforts avec plus d'insistance: il supplia l'Empereur d'écouter les conseils de la sagesse: «Vous vous trompez, Sire, lui dit-il, sur Alexandre et les Russes: ne jugez pas la Russie d'après ce que d'autres vous en disent; ne jugez pas l'armée d'après ce que vous l'avez vue après Friedland, effondrée et désemparée; menacés depuis un an, les Russes se sont préparés et affermis: ils ont calculé toutes les chances, même celles de grands revers; ils se sont mis en mesure d'y parer et de résister à outrance.»

Napoléon convint que les ressources de la Russie étaient grandes, mais il ajouta que ses forces à lui étaient immenses. Peu à peu, il se mit à en faire l'énumération. Il les montra couvrant l'Europe depuis la Vistule jusqu'au Tage, réparties sur tous les points stratégiques, prêtes à s'agglomérer; il montra l'Empire inépuisable en hommes, cent vingt départements versant annuellement leurs contingents dans des cadres sans cesse élargis, les dépôts se remplissant de recrues à mesure qu'ils se vidaient pour fournir de nouveaux bataillons de guerre: puis, au centre de ces masses continuellement augmentées, il montra ce qui lui restait de ses anciens régiments, ses premiers compagnons, les vieux, les invincibles, ceux d'Italie et d'Égypte, ceux d'Austerlitz et d'Iéna, ces soldats à toute épreuve, cet acier humain, trempé au feu de cent batailles, cette phalange sacrée d'où rayonnaient l'ardeur à bien faire et la contagion de l'héroïsme. Enfin, autour de ses Français, il appela en imagination tous ses alliés, tous ses peuples, il les fit accourir de tous les points de l'horizon: il appela les Lombards d'Eugène et les Napolitains de Murat, les Espagnols et les Portugais, Marmont avec ses Croates, l'Allemagne et ses dix-huit contingents, Jérôme avec ses Westphaliens, les régiments de Hanovriens et de Hanséates qui se formaient sous Davout, Poniatowski et ses Polonais; il se composait ainsi une armée sans pareille dans l'histoire, il la faisait défiler devant lui et la passait en revue, calculant les effectifs, comptant les bataillons, les escadrons, les batteries, les divisions, les corps, et, à mesure qu'il poursuivait ce prodigieux dénombrement, le sentiment de sa force l'envahissait et l'enivrait, un vertige d'orgueil lui montait au cerveau. Sa parole vibrait, ses yeux étincelaient, et son regard, son geste semblaient dire: «Qu'est-il d'impossible avec tant d'hommes et de tels hommes?» Devant cette poussée graduelle et cette explosion de triomphante confiance, Caulaincourt sentit s'écrouler son espoir: il eut conscience d'avoir reperdu le terrain péniblement gagné: il vit se rapprocher cette guerre qu'il croyait avoir éloignée, dont il appréhendait l'issue fatale, et une angoisse patriotique lui serra le coeur.

En effet, l'Empereur lui dit au bout de quelque temps: «Bah! une bonne bataille fera raison des belles déterminations de votre ami Alexandre et de ses fortifications de sable.» Ces derniers mots étaient une allusion aux dunes du Dnieper et de la Dwina que les Russes façonnaient en ouvrages défensifs. Napoléon ajouta qu'au reste il n'entreprendrait point la guerre, mais qu'Alexandre la provoquerait certainement; ce versatile monarque avait rouvert son esprit aux suggestions de l'Angleterre; on lui avait mis en tête des idées de conquête et de prééminence qui flattaient sa vanité, des ambitions sournoises: «Il est faux et faible.»--Caulaincourt: «Il est opiniâtre, il cède facilement sur certaines choses, mais il se trace en même temps un cercle qu'il ne dépasse point.»--L'Empereur: «Il est faux: il a le caractère grec.»--Caulaincourt: «Sans doute, il ne m'a pas toujours dit tout ce qu'il pensait; mais ce qu'il m'a dit s'est toujours vérifié, et ce qu'il m'a promis pour Votre Majesté, il l'a toujours tenu.»--L'Empereur: «Alexandre est ambitieux: il a un but dissimulé en voulant la guerre; il la veut, vous dis-je, puisqu'il se refuse à tous les arrangements que je propose. Il a un motif secret; n'avez-vous pas pu le pénétrer? Je vous dis qu'il a d'autres motifs que ses craintes au sujet de la Pologne et que l'affaire de l'Oldenbourg.--Cela et votre armée à Dantzick suffiraient à expliquer ses alarmes; il partage d'ailleurs les inquiétudes que donnent à tous les cabinets les changements qu'a faits Votre Majesté depuis Tilsit et notamment depuis la paix de Vienne.--Qu'importe à Alexandre? Cela n'est pas chez lui. Ne l'ai-je pas engagé à prendre de son côté? Ne lui ai-je pas dit de prendre la Finlande, la Valachie, la Moldavie? Ne lui ai-je pas proposé de partager la Turquie? Ne lui ai-je pas donné trois cent mille âmes en Pologne après la guerre d'Autriche?--Oui, mais ces appâts ne l'ont pas empêché de voir que Votre Majesté a placé depuis lors des jalons pour des changements en Pologne, ce qui est chez lui.--Vous rêvez comme lui. Je n'ai fait de changements que loin de ses frontières. Quels sont donc ces changements en Europe qui l'effrayent tant? Que font-ils à la Russie qui est au bout du monde? Ce sont ces mesures que vous blâmez qui ôteront tout espoir aux Anglais et les forceront à la paix.»

Il exprima ces idées sous vingt formes diverses, abondant, prolixe, s'abandonnant à sa passion et à sa verve, comme s'il eût perdu la notion du temps. Le jour tombait; au dehors, dans le parc, les feux mourants du soir doraient encore la cime des grands arbres, mais l'obscurité envahissait la salle, et l'Empereur parlait toujours, esquissant à larges traits toute sa politique, montrant le but à atteindre, l'Angleterre à frapper au travers de toute puissance qui reprendrait parti pour elle et lui ferait un rempart. Il revenait aussi aux questions qui formaient plus spécialement l'objet de l'entretien; il les traitait pêle-mêle et sans ordre, sautait de l'une à l'autre, pressait et tâtait Caulaincourt de toutes manières, répétant les mêmes questions pour voir s'il obtiendrait les mêmes réponses, cherchant à saisir son interlocuteur en flagrant délit de contradiction ou d'erreur. Parfois, devant une objection vivement présentée, il s'interrompait, retombait dans ses réflexions, gardait le silence pendant plusieurs minutes. Il y avait dans son argumentation des arrêts et des reprises, des reculs et de brusques élans, qui trahissaient le va-et-vient de sa pensée. Il cherchait à envisager le différend sous toutes ses faces, remontait à ses origines, comme pour en mieux pénétrer le caractère et en découvrir l'issue.

Il dit tout d'un coup, après une pause prolongée: «C'est le mariage autrichien qui nous a brouillés: Alexandre a été fâché que je n'aie pas épousé sa soeur.» Étrange assertion, puisque la cour de Russie avait décliné la proposition d'alliance matrimoniale, et que Caulaincourt le savait mieux que personne, ayant été chargé de transmettre le refus. Vis-à-vis même de cet intermédiaire et de ce confident, Napoléon voulait-il se donner l'air, par un raffinement d'amour-propre, d'avoir préféré spontanément l'Autrichienne à la Russe? En quelques mots, Caulaincourt lui remémora les faits: «J'avais oublié ces détails», dit l'Empereur d'un ton dégagé; et il ajouta cette observation très juste: «Il n'en est pas moins certain qu'on a été fâché à Pétersbourg du rapprochement avec l'Autriche.»

Quand tout eut été rappelé et dit de part et d'autre, l'Empereur se résuma et essaya encore une fois de conclure: «Je ne veux ni la guerre ni le rétablissement de la Pologne, répéta-t-il pour la dixième fois, mais il faut s'entendre sur les neutres et sur les autres différends.»--Caulaincourt: «Si Votre Majesté le veut réellement, cela ne sera pas difficile.»--L'Empereur: «En êtes-vous sûr?»--Caulaincourt: «Certain; mais il faut des choses proposables.»--L'Empereur: «Mais quoi encore?»--Caulaincourt: «Votre Majesté sait aussi bien que moi et depuis longtemps quelles sont les causes du refroidissement; elle sait mieux que moi ce qu'elle peut faire pour y remédier.»--L'Empereur: «Mais quoi? que propose-t-on?»

Caulaincourt expliqua, en ce qui concernait le commerce, qu'il fallait prendre en considération les intérêts économiques de la Russie, se contenter de quelques adoucissements au tarif, tolérer l'admission des neutres, établir en commun un système de licences. Il fallait aussi s'entendre sur Dantzick, améliorer et garantir la situation de la Prusse; il fallait enfin faire au duc d'Oldenbourg un sort qui ne le mît pas sous notre dépendance, qui n'en fît pas, comme il l'eût été à Erfurt, un préfet français... Mais Napoléon jugea inutile d'en écouter davantage. Il s'était aperçu que Caulaincourt tranchait toutes les questions dans le sens russe et le jugeait définitivement endoctriné par Alexandre. Ce qu'on lui soumettait, c'était moins le plan d'un arrangement transactionnel qu'une liste de concessions. Il dit à Caulaincourt que son successeur Lauriston était chargé de traiter en détail et de régler, s'il était possible, les questions pendantes; que lui-même devait avoir besoin de repos.

Malgré ce congé, Caulaincourt voulut insister encore et demanda la permission de présenter une suprême observation.

«--Parlez! lui fut-il répondu.

«--La guerre et la paix sont entre les mains de Votre Majesté. Je la supplie de réfléchir pour son propre bonheur et pour le bien de la France qu'elle va choisir entre les inconvénients de l'une et les avantages bien certains de l'autre.

«--Vous parlez comme un Russe, dit Napoléon, redevenu sévère.

«--Non, Sire, comme un bon Français, comme un fidèle serviteur de Votre Majesté.

«--Je ne veux pas la guerre, mais je ne puis pas empêcher les Polonais de me désirer et de m'appeler.»

Il ajouta que les Polonais des provinces russes, les Lithuaniens en particulier, partageaient l'impatience de leurs compatriotes varsoviens: ils le sollicitaient, lui faisaient signe de loin, prêts à lui donner pour allié, si la guerre s'engageait, tout un peuple en révolte. Dans ce tableau, Caulaincourt vit une illusion de plus et s'attacha à la dissiper. Avec une assurance que l'événement devait trop justifier, il déclara que les Polonais de Lithuanie s'étaient pour la plupart accommodés du régime russe; ils hésiteraient à se compromettre avec nous, à se livrer aux chances et aux vicissitudes d'un avenir incertain, «à se remettre en loterie»--«D'ailleurs, continua audacieusement Caulaincourt, Votre Majesté ne peut se dissimuler qu'on sait trop maintenant en Europe qu'elle veut des pays plus pour elle que pour leur intérêt propre.

«--Vous croyez cela, monsieur?

«--Oui, Sire.

«--Vous ne me gâtez pas, répondit l'Empereur d'un ton piqué; il est temps d'aller dîner.» Et il se retira.

L'entretien avait duré sept heures. Jamais Napoléon n'avait entendu un tel langage; jamais le danger vers lequel il marchait ne lui avait été si clairement signalé. Cependant, dans les appréciations de Caulaincourt, il faut faire la part de l'erreur et de la vérité. L'ancien ambassadeur s'abusait gravement lorsqu'il montrait l'empereur russe prêt à rentrer de bonne foi dans le système inauguré à l'époque des entrevues. Lui-même était obligé de convenir qu'Alexandre n'exclurait jamais de ses ports le commerce anglais sous pavillon américain, ce qui était pour Napoléon le point essentiel à obtenir. Le sacrifice même de la Pologne n'eût pas déterminé chez Alexandre un élan de coeur, un rappel de confiance qui se fût traduit par une reprise de coopération effective contre les Anglais et que Napoléon avait d'ailleurs rendu bien difficile par les excès, les audaces, les frénésies de sa politique. À plus forte raison l'Empereur ne fût-il point parvenu à ses fins par des concessions moins radicales; néanmoins, il eût évité le conflit violent, la collision fatale, s'il eût consenti à ployer son orgueil et à modérer les exigences de son système, s'il eût admis la paix sans l'alliance, car à cette époque l'empereur Alexandre, qui ne voulait plus l'alliance, ne voulait certainement pas la guerre. À la vérité, comme Napoléon n'avait point la faculté de lire dans l'âme de l'autre empereur, il pouvait objecter à Caulaincourt que le passé ne lui répondait guère de l'avenir; il pouvait raisonner ainsi: On m'assure, on me répète de tous côtés,--et des faits matériels viennent à l'appui de cette assertion,--que l'empereur Alexandre a nourri contre moi des projets d'attaque, qu'il n'y a renoncé que devant d'imprévues difficultés d'exécution; qui me garantit qu'il ne retombera pas dans les mêmes errements si je lui en rouvre l'occasion, si je démantelle ma frontière par la destruction de la Pologne varsovienne, si même je retire mes avant-gardes du Nord et si je ramène mes troupes en Espagne? Toutefois, à supposer que le mouvement très réel qui entraînait la Russie vers l'Angleterre l'eût porté tôt ou tard à lier partie avec nos rivaux, mieux eût valu cent fois pour nous attendre la guerre, laisser l'ennemi sortir de ses frontières et s'enferrer, que de l'aller chercher dans ces déserts du Nord où plus d'une fortune illustre avait déjà trouvé son tombeau. Où Caulaincourt s'était montré admirable de haute sagesse et de clairvoyance, c'était lorsqu'il avait montré les difficultés et les dangers d'une campagne offensive, les désastres qui nous attendaient dans cette voie, et cet intrépide avertissement suffirait à fonder sa gloire. L'Empereur avait souvent raison contre lui sur le terrain politique: il avait tort sur le terrain militaire, où le sentiment de sa puissance, exalté jusqu'au délire, obscurcissait son jugement et troublait sa vue. S'il était autorisé à croire qu'une guerre avec la Russie résultait presque nécessairement de la situation anormale et violente où les deux empires s'étaient respectivement placés, son malheur, son égarement furent de ne pas voir que, parmi tous les périls auxquels pouvaient se trouver exposées sa fortune et la grandeur de la France, il n'en était point de plus terrible qu'une guerre en Russie.

CHAPITRE VI

L'AUDIENCE DU 15 AOÛT 1811.

Conclusions que tire l'Empereur de son entretien avec le duc de Vicence.--Il ne croit plus à l'imminence des hostilités et ralentit ses préparatifs.--Il soupçonne plus fortement Alexandre de vouloir un lambeau de la Pologne, mais réserve jusqu'à plus ample informé ses déterminations finales.--Baptême du roi de Rome.--Coups de sifflet au Carrousel: placards séditieux.--Tchernitchef relève ces symptômes.--L'Empereur à Notre-Dame.--Discours au Corps législatif: allusions à la Pologne.--Lauriston rappelé à la fermeté.--Difficulté de trouver un moyen de se rapprocher et de s'entendre.--Les préparatifs de guerre se développent en silence.--L'Europe moins inquiète.--La diplomatie et la société en villégiature.--Stations thermales de la Bohême.--Tableau de Carlsbad.--Madame de Recke et son barde.--Opérations de Razoumowski.--La discussion continue à Pétersbourg.--Le dissentiment entre les deux empereurs devient moins aigu et plus profond.--Influence d'Armfeldt.--Alexandre prend le parti de ne plus traiter: il adopte à la même époque le plan militaire de Pfuhl.--Ses raisons pour se dérober à tout arrangement et perpétuer le conflit.--Il décline la médiation autrichienne et prussienne.--Procédés évasifs et dilatoires.--Napoléon s'aperçoit de ce jeu et constate en même temps de nouvelles infractions au blocus.--Explosion de colère.--La journée du 15 août aux Tuileries.--Audience diplomatique: la salle du Trône.--Prise à partie de Kourakine.--Napoléon déclare qu'il ne cédera jamais un pouce du territoire varsovien.--Son langage coloré et vibrant: ses comparaisons, ses menaces.--Kourakine tenu longtemps dans l'impossibilité de placer un mot.--Coup droit.--Trois quarts d'heure de torture.--Travail avec Sa Majesté.--Napoléon fait composer sous ses yeux un mémoire justificatif de sa future campagne: importance de cette pièce: elle fait l'historique du conflit et met supérieurement en relief le noeud du litige.--Pernicieuse logique.--Raisons qui empêchent Napoléon de faire droit aux désirs soupçonnés de la Russie.--Le duché de Varsovie et le blocus.--La guerre est à la fois décidée et ajournée.--Napoléon se fait une règle de prolonger avec Alexandre des négociations fictives, de préparer lentement ses alliances de guerre et de donner à ses armements des proportions formidables: il fixe au mois de juin 1812 le moment de l'irruption en Russie.

I

Ce fut durant cette accalmie que s'accomplit la cérémonie du baptême; elle devait concorder avec l'ouverture de la session législative, retardée à cause des fêtes, et avec la réunion du concile national, destiné à consacrer la mainmise de l'État sur le gouvernement de l'Église. L'Europe attendait avec anxiété ces divers événements, car ils fourniraient à l'Empereur l'occasion de parler publiquement et de lancer quelques-unes de ces paroles qui éclairaient l'avenir.

Ces mouvements, Napoléon n'admet pas un instant qu'on les lui reproche, car ils ont été la conséquence de l'attitude adoptée au printemps par la Russie. À l'aspect des colonnes s'avançant vers le duché en masses profondes, la France s'est trouvée dans le cas de légitime défense: son droit d'armer était positif, indéniable, et il ne semble pas que Lauriston l'ait suffisamment fait valoir. Lisant les premières dépêches de cet envoyé, Napoléon s'aperçoit qu'il a du premier coup subi l'ascendant d'Alexandre et mal résisté à la séduction: dans la controverse, il s'est montré faible et mou, il n'a pas usé de ses avantages, il n'a pas su faire justice de raisonnements captieux: lui aussi, si l'on n'y met ordre, va se laisser enjôler, «enguirlander», et tout de suite Napoléon lui fait adresser par le duc de Bassano un sévère rappel à la fermeté, l'injonction d'avouer très haut et de justifier nos armements, au lieu de se jeter dans des dénégations vagues, embarrassées et d'ailleurs contraires à l'évidence: «Dites à Lauriston,--écrit l'Empereur au ministre,--qu'il comprend mal ma position, que la Russie sait tout cela; que je l'ai dit à tous les Russes, parce qu'il faudrait être bien aveugle pour ne pas voir toutes mes routes chargées de convois, de détachements en marche, de convois militaires, et qu'on ne peut pas dépenser vingt-cinq millions par mois sans que tout soit en mouvement dans un pays; mais que ces mouvements, je ne les ai ordonnés qu'après que la Russie m'eut fait connaître qu'elle pouvait changer et saisir le premier moment favorable pour commencer les hostilités.

II

La Bohême se trouvait sur le chemin de toutes les nouvelles et de toutes les intrigues. Depuis le mariage de Marie-Louise, la partie intransigeante de la noblesse autrichienne avait émigré à Prague: elle avait fait de cette ville son refuge et son retranchement. Puis, les agents secrets que l'Angleterre versait continuellement sur l'Europe, après avoir atterri en Suède, après s'être faufilés en Prusse, cheminaient à travers la Saxe et la Bohême pour gagner Vienne, où ils allaient travailler la société et pervertir l'opinion: avant de pousser jusqu'à ce terme de leur voyage, ils prenaient langue à Carlsbad ou à Toeplitz. C'était là aussi qu'affluaient des divers pays germaniques, comme en un point central, comme en un parloir périodiquement ouvert, les émissaires du Tugendbund, les dépositaires du secret patriotique, les membres de ces mystérieuses confréries qui composaient en Allemagne, parmi l'affaissement de tous les pouvoirs constitués, la seule force active et belligérante.

Nos représentants en Autriche et en Saxe, observateurs désignés, traçaient alors un tableau assez piquant des stations thermales de la Bohême, de ces rendez-vous d'élégance et d'intrigue, où l'opposition contre nous prenait toutes les formes, depuis les plus violentes jusqu'aux plus puériles, et s'amusait de satisfactions sentimentales, en attendant mieux: «Depuis la fâcheuse aventure de Schill, écrivait un agent de surveillance, les chevaliers et chevalières de la Vertu ont continué à travailler à la restauration de l'antique Germanie; et comme rien ne doit être négligé pour faire le bien, ils ont envoyé dans les diverses parties de l'Allemagne des missionnaires habiles qui, tantôt par leur éloquence, tantôt par des ouvrages mystiques, s'efforcent de faire germer les graines répandues pendant la dernière guerre. Les dames mêmes se chargent de ces missions honorables, et la comtesse de Recke s'est acheminée à Carlsbad pour y présider le club de la Vertu et relever la colonne d'Arminius. Les membres de cette société se reconnaissent par des signes convenus, et ont, principalement dans le Nord, des moyens de communication. Pour conserver les formes antiques de son pays, Mme de Recke est accompagnée d'un barde, qui, suivant le sentiment unanime du club, est l'homme le plus éloquent et le plus grand poète de son siècle. Issu de la colonie française de Berlin, il n'a contre lui que son nom; il s'appelle Didier, ci-devant chanoine de Magdebourg. Le génie fécond de ce nouveau Tyrtée enchante, transporte et enivre tous ceux qui ont la permission d'assister aux séances.

Une influence étrangère contribuait à dissiper ses dernières hésitations. Tous les témoignages de première main s'accordent à signaler durant cette période la faveur croissante du Suédois Armfeldt et son rôle dans les événements. Peu à peu, les bienfaits, les encouragements, les marques d'intérêt venaient le trouver et le mettaient hors de pair: son crédit tout intime ne laissait plus de place aux conseils officiels de Roumiantsof et reléguait au second rang Speranski lui-même.

Sensible à ces âpres mises en demeure, Alexandre s'imprégnait des idées qu'on lui versait dans l'esprit, mais il les appliquait conformément à son caractère et à son génie propres, plus portés d'ordinaire aux ténacités inertes qu'aux brusques initiatives. Il se fixait à une politique toute de dénégations, à un système évasif et dilatoire, à une intransigeance voilée, sans se dissimuler qu'il provoquait ainsi et finirait par s'attirer la guerre. Après s'y être préparé le premier, après avoir été sur le point de la commencer, après s'être prêté ensuite à quelques tentatives pour l'éviter, il revenait à y voir, comme au printemps, le dénouement certain et obligé du conflit, avec cette différence qu'il entendait désormais se faire attaquer au lieu d'attaquer, laisser venir à lui l'adversaire, au lieu de le devancer.

«Vous nous avez donné des nouvelles, prince», dit-il d'un air avenant. Il s'agissait de bulletins récemment communiqués par l'ambassade russe et portant avis d'une rencontre en Orient, aux environs de Rouchtchouk, entre les troupes que la Russie avait laissées sur le Danube, sous le commandement de Kutusof, et l'armée ottomane. L'affaire avait été chaude et indécise: les deux partis s'attribuaient la victoire. Kourakine vanta la valeur de ses compatriotes: Napoléon rendit hommage à ces braves gens, mais fit observer que les Russes n'en avaient pas moins été forcés d'évacuer Rouchtchouk, leur tête de pont au delà du Danube, et qu'ils avaient ainsi perdu la ligne du fleuve. En effet, suivant lui, on ne pouvait se servir défensivement d'un fleuve qu'à la condition de se garder le moyen d'opérer sur les deux rives: à Essling, il s'était estimé vainqueur parce qu'il avait conservé Lobau, qui lui donnait accès sur la rive gauche et prise sur l'armée autrichienne. Il développa ce thème avec abondance, avec sa maîtrise habituelle, et fit, devant ses auditeurs émerveillés, tout un cours de tactique.

Renonçant à lui disputer l'avantage sur ce terrain, Kourakine convint que les Russes avaient dû reculer, faute d'effectifs suffisants pour maintenir leur position, et il attribua cette pénurie d'hommes à un manque d'argent, qui avait obligé le Tsar à rappeler dans l'intérieur de ses États une partie des troupes employées contre la Turquie. C'était là que l'attendait l'Empereur, qui lui dit aussitôt, avec une bonhomie narquoise: «Mon cher ami, si vous me parlez officiellement, je dois faire semblant de vous croire ou ne pas vous répondre du tout: mais si nous parlons confidentiellement, je vous dirai que vous avez été battus, que vous l'avez été parce que vous manquiez de troupes, et que vous en manquiez parce que vous avez envoyé cinq divisions de l'armée du Danube à celle de Pologne, et cela, non par embarras de vos finances, qui s'en seraient mieux trouvées de nourrir ces troupes aux dépens de l'ennemi, mais pour me menacer.»

Les mouvements opérés par les Russes en avant de Varsovie devinrent alors le sujet de la conversation. Avec vivacité, Napoléon fit sentir que ces marches précipitées l'avaient d'autant plus ému qu'elles lui avaient paru inexplicables: «Je suis comme l'homme de la nature, dit-il, ce que je ne comprends pas excite ma défiance.» Il s'est donc vu dans l'obligation de se mettre lui-même sur ses gardes; des deux côtés, on s'est piqué, on s'est armé, on s'est livré à de vastes déplacements de troupes qui continuent encore, et voilà les deux nations sur pied, en face l'une de l'autre, prêtes à s'entr'égorger, sans s'être jamais dit pourquoi.

En effet, à qui fera-t-on croire que l'Oldenbourg soit le vrai motif de la querelle? Entre grandes puissances, on ne se bat pas pour l'Oldenbourg. D'ailleurs, la France a offert une indemnité; elle l'a offerte «entière et complète», elle a réitéré à dix reprises ses propositions, sans obtenir de réponse. Il y a donc autre chose: il y a chez les Russes une arrière-pensée, et brusquement, violemment, Napoléon tire le voile, met à découvert le fond mystérieux du litige. Il dit: «Je ne suis pas assez bête pour croire que ce soit l'Oldenbourg qui vous occupe: je vois clairement qu'il s'agit de la Pologne. Vous me supposez des projets en faveur de la Pologne; moi, je commence à croire que c'est vous qui voulez vous en emparer, pensant peut-être qu'il n'y a pas d'autre moyen d'assurer de ce côté vos frontières.» Mais il importe qu'à cet égard toute illusion cesse, que la Russie sache à quoi s'en tenir, et ici l'Empereur s'anime terriblement. «Ne vous flattez pas», s'écrie-t-il, «que je dédommage jamais le duc du côté de Varsovie. Non, quand même vos armées camperaient sur les hauteurs de Montmartre, je ne céderai pas un pouce du territoire varsovien: j'en ai garanti l'intégrité. Demandez un dédommagement pour l'Oldenbourg, mais ne demandez pas cent mille âmes pour cinquante mille, et surtout ne demandez rien du grand-duché. Vous n'en aurez pas un village, vous n'en aurez pas un moulin. Je ne pense pas à reconstituer la Pologne; l'intérêt de mes peuples n'est pas lié à ce pays. Mais si vous me forcez à la guerre, je me servirai de la Pologne comme d'un moyen contre vous. Je vous déclare que je ne veux pas la guerre et que je ne vous la ferai pas cette année, à moins que vous ne m'attaquiez. Je n'ai pas de goût à faire la guerre dans le Nord; mais si la crise n'est point passée au mois de novembre, je lèverai cent vingt mille hommes de plus: je continuerai ainsi deux ou trois ans, et si je vois que ce système est plus fatigant que la guerre, je vous la ferai... et vous perdrez toutes vos provinces polonaises.»

Ainsi, en s'acharnant à une prétention inadmissible, la Russie s'expose à une lutte aussi désastreuse que celles où ont succombé la Prusse et l'Autriche: faut-il donc que le même esprit d'aveuglement et de vertige s'empare successivement de tous les États et les entraîne aux abîmes? «Car», poursuit l'Empereur en changeant subitement de ton et en affectant une modestie pleine d'impertinence, «soit bonheur, soit bravoure de mes troupes, soit parce que j'entends un peu le métier, j'ai toujours eu des succès, et j'espère en avoir encore, si vous me forcez à la guerre.»--«Vous savez», ajoute-t-il, «que j'ai de l'argent et des hommes.» Et aussitôt des visions à faire frémir, une fantasmagorie de chiffres, un concours prodigieux d'armées s'évoquent à sa voix: «Vous savez que j'ai huit cent mille hommes, que chaque année met à ma disposition 250,000 conscrits, et que je puis par conséquent augmenter mon armée en trois ans de sept cent mille hommes qui suffiront pour continuer la guerre en Espagne et pour vous la faire. Je ne sais pas si je vous battrai, mais nous nous battrons. Vous comptez sur des alliés: où sont-ils? Est-ce l'Autriche, à qui vous avez ravi trois cent mille âmes en Galicie? Est-ce la Prusse? La Prusse se souviendra qu'à Tilsit l'empereur Alexandre, son bon allié, lui a enlevé le district de Bialystock. Est-ce la Suède? Elle se souviendra que vous l'avez à moitié détruite en lui prenant la Finlande. Tous ces griefs ne sauraient s'oublier: toutes ces injures se payent: vous aurez le continent contre vous.»

À la fin, il profita d'un moment où Napoléon reprenait haleine pour sortir de cette position ridicule, pour affirmer que l'empereur de Russie restait «l'allié le plus fidèle de la France et même l'ami de son souverain».--«C'est le même langage», interrompit Napoléon, «que vous tenez à Pétersbourg à mon ambassadeur; mais que me servent des paroles que les faits démentent et que vous démentez vous-même par la protestation contre l'incorporation de l'Oldenbourg?»--«Est-ce donc», continua-t-il, «pour plaire aux Anglais que vous l'avez faite?» Et il montra au loin l'Angleterre dominant l'horizon, tenant le fil de toutes les intrigues, tirant et ramenant à elle la Russie. À l'appui de ce tableau, il rappela les facilités rendues au commerce britannique, le développement inouï de la contrebande, et fortement il insista sur ces griefs, qui le remplissaient d'amertume.

Dans les rares instants de répit que lui laissait l'Empereur, Kourakine se bornait à dire que son maître n'avait rien tant à coeur que de terminer le litige. Pour faire justice de ces allégations sans preuve, Napoléon lui lança tout à coup une question catégorique et le mit au pied du mur: «Quant à s'arranger, dit-il, j'y suis prêt: avez-vous les pouvoirs nécessaires pour traiter? Si oui, j'autorise de suite une négociation.»

Force fut à l'ambassadeur d'avouer qu'il n'avait point «la latitude nécessaire pour conclure un arrangement»; il se hâterait toutefois de faire connaître à Pétersbourg les désirs exprimés par Sa Majesté et ne doutait point qu'ils ne fissent faire un grand pas à l'entente. Mais le vague et l'embarras de cette réponse avaient une fois de plus éclairé l'Empereur: «Écrivez, reprit-il avec scepticisme, je n'ai rien contre, mais votre cour sait depuis longtemps ce que je viens de vous dire: je l'ai dit à Tchernitchef, au général Schouvalof, et mes ambassadeurs n'ont cessé depuis quatre mois de vous le répéter.»

Il le répéta encore lui-même, longuement, insatiablement, avec des expressions à effet subitement dardées, avec un grand luxe d'images et de métaphores. Pourquoi, disait-il, au moment où la Russie se trouvait le plus fortement engagée sur le Danube, s'est-elle retournée et dressée contre la Pologne? «Vous faites comme le lièvre qui a reçu du plomb; il se lève sur ses pattes et s'agite affolé, s'exposant à recevoir en plein corps une nouvelle décharge.» Pourquoi prolonger un état incertain, qui n'est ni la guerre ni la paix? «Quand deux gentilshommes se querellent, quand l'un, par exemple, a donné un soufflet à l'autre, ils se battent et puis ensuite se réconcilient: les gouvernements devraient agir de même, faire carrément la guerre ou la paix.» Mais non, la Russie préfère se dérober à toute solution, elle semble vouloir éterniser le malaise général, et c'est ce que l'Empereur, à grands coups d'arguments et de répétitions, s'efforce de faire sentir à tous les diplomates qui l'écoutent, au public européen qui l'entoure. Conservant une certaine modération dans les termes et affectant le calme de la force, traitant l'ambassadeur avec une sorte de bienveillante pitié, il continue à frapper son gouvernement par-dessus sa tête: tout en rendant justice à la bonne volonté de Kourakine, il l'accable d'une dialectique inexorable. Enfin, après l'avoir tenu trois quarts d'heure à la torture, il le laissa aller, et le pauvre prince se retira consterné, rouge et suant à grosses gouttes, suffoquant d'émotion, étouffant dans son bel habit doré, répétant «qu'il faisait bien chaud chez Sa Majesté». Cependant, comme il faut que tout entretien diplomatique se termine par un appel à la concorde, les dernières paroles de l'Empereur avaient été pacifiques: il avait exprimé l'espoir que la guerre et ses calamités pourraient encore être évitées, si la Russie voulait s'expliquer autrement que par énigmes. Mais que pouvaient ces vagues tempéraments contre l'âpreté belliqueuse de toute son argumentation, contre l'éclat menaçant de ses discours et cette subite décharge de sa colère?

III

La veille, parlant à Kourakine, Napoléon avait déclaré ab irato qu'il connaissait les exigences de la Russie et ne s'y prêterait jamais. Maintenant, il reprend la question et en délibère avec lui-même, de sang-froid et à tête reposée. Avec son habituelle acuité de perception, il va droit au noeud de l'affaire; il le débarrasse de toute ambiguïté, l'extrait des incidents entassés à plaisir pour le couvrir et le masquer: il le dégage et l'isole, le fait saillir en plein relief. Longuement, méthodiquement, il reprend toutes les déductions qui l'amènent à croire que la Russie en veut à l'intégrité de l'État varsovien. Doit-il ou non souscrire à cette prétention? C'est ce qu'il examine ensuite. Il pèse le pour et le contre, met en balance les arguments qui militent en faveur de l'un et de l'autre parti; aveugle et rigoureux logicien, il aboutit enfin, par une suite de raisonnements serrés, à se prononcer pour la négative, à préférer le conflit violent et la guerre, et nous avons ainsi un mémoire justificatif de sa campagne de 1812, dicté par lui-même.

Tout d'abord, il pose en principe qu'une guerre avec la Russie serait chose inopportune et fâcheuse; elle détournerait nos forces de l'Espagne et nous obligerait à y laisser tout inachevé; elle occasionnerait une effroyable consommation d'hommes, d'argent, et «ne produirait jamais des avantages égaux aux sacrifices qu'elle aurait exigés». Il est donc à désirer qu'elle puisse être évitée. Peut-elle l'être? Pour répondre à cette question, l'Empereur retrace à grands traits l'historique de ses rapports avec Alexandre Ier depuis l'alliance, se reporte par la pensée à Tilsit, repasse par Erfurt, saisit dès 1809 le conflit en germe et démontre irréfutablement que «la véritable difficulté de la position actuelle» provient de la conduite tenue par les Russes avant et pendant la dernière campagne contre l'Autriche, de leurs défaillances diplomatiques et militaires.

Si l'empereur Alexandre, comme Napoléon l'en avait conjuré, avait parlé ferme à Erfurt et menacé l'Autriche, celle-ci eût senti la réalité de l'alliance franco-russe: elle eût craint d'affronter en même temps les deux grandes monarchies et eût renoncé à la guerre: aucun changement ne se serait opéré sur les frontières de la Russie; la Galicie n'eût pas changé de maître. «Si, la guerre ayant eu lieu, la Russie y avait pris part, comme elle le devait, au moment même et en y employant des forces considérables, elle serait entrée la première dans cette province, et les troupes du duché de Varsovie n'y auraient paru qu'en auxiliaires. Le contraire arriva. Les troupes du duché de Varsovie firent la conquête de la Galicie orientale, les habitants de cette province prirent les armes contre l'ennemi, et elle se trouva à la paix dans une telle situation qu'elle ne pouvait être rendue à l'Autriche et que Sa Majesté fut obligée de stipuler sa réunion au duché de Varsovie.» La Russie s'est donc trouvée en présence d'une Pologne à demi reconstituée, qui excitait ses inquiétudes. Les garanties données ou offertes--cession d'un district de la Galicie, envoi des troupes varsoviennes en Espagne, traité stipulant le non-rétablissement du royaume de Pologne--ont paru insuffisantes, et la Russie est restée en alarme, prête à saisir la première occasion pour porter atteinte à un ordre de choses dont elle était responsable et qu'elle jugeait néanmoins incompatible avec sa sécurité.

Le prétexte dont elle s'est emparée a été l'incorporation de l'Oldenbourg à l'empire français. «Les arrêts du conseil britannique forcèrent Sa Majesté à réunir à la France les villes hanséatiques, pour fermer les ports du Nord au commerce de l'Angleterre. Le duché d'Oldenbourg fut compris dans cette réunion. La Russie intervint pour le duc d'Oldenbourg. Le pays d'Erfurt fut offert en indemnité. La Russie la refusa; au lieu d'en demander une autre, elle fit une protestation, procédé sans exemple dans l'histoire des puissances alliées. Elle commença sa protestation par des réserves, et elle la finit par l'expression du désir de conserver l'alliance: ce qui signifiait assez clairement qu'elle voulait faire beaucoup de bruit de l'affaire de l'Oldenbourg sans pousser les choses à bout et en laissant un moyen d'arrangement.

«Ses projets commençaient à se développer. On vit qu'ils se dirigeaient contre le duché de Varsovie, dont l'existence et l'agrandissement l'alarmaient, et qu'ils tendaient, sinon à une réunion totale du duché aux provinces polonaises russes, du moins à une réunion partielle qui conduirait incessamment à son entière destruction. Le refus d'accepter Erfurt comme indemnité avait été motivé sur ce que ce pays n'était pas contigu à la Russie: or, le seul pays contigu à la Russie sur lequel Sa Majesté pouvait avoir quelque influence est le duché de Varsovie. Des insinuations verbales faites par le colonel Tchernitchef et par le comte Roumiantsof avaient fait comprendre que l'affaire d'Oldenbourg s'arrangerait, lorsque l'on s'entendrait sur les affaires de la Pologne. On conçut très bien alors comment la Russie était intervenue dans l'affaire d'Oldenbourg; comment, en faisant sa protestation, elle avait exprimé de nouveau son attachement à l'alliance; comment enfin, en refusant Erfurt, elle n'avait pas fait connaître ce qu'elle désirait.

«Si elle se trouvait blessée, pourquoi ne faisait-elle pas la guerre? Si elle voulait des indemnités plus ou moins considérables, pourquoi n'ouvrait-elle pas des négociations? Toute discussion entre des gouvernements ne peut cependant finir que de l'une ou l'autre de ces manières; mais la Russie voulait des choses qu'elle n'osait pas avouer. Elle voulait la cession de 5 à 600,000 habitants du duché en indemnité de l'Oldenbourg. Cette conséquence de la protestation, des insinuations, du silence même de la Russie, est évidente.

«Tout porte donc à penser que la paix pourrait être maintenue, si l'on voulait céder 5 à 600,000 âmes du duché de Varsovie à l'empire russe, et Sa Majesté est dans l'opinion que s'il existait dans le duché une nation à part de 5 à 600,000 âmes dont elle eût le droit de disposer, et qu'elle pût, sans manquer à l'honneur, réunir à la Russie, cette cession serait préférable à la guerre. Mais toutes les parties du duché ont la même origine, sont composées des mêmes éléments. Elles appartiennent toutes au même peuple, qui, quoique partagé, existe toujours dans ses droits. À mesure qu'un des membres qui en avait été séparé est réuni à un autre, il se confond avec lui pour faire un corps de nation. Telle est l'existence actuelle du duché de Varsovie. Ce qui tendrait à le diviser tendrait à le détruire; la Russie ne l'ignore point; elle sait très bien que si elle parvenait à faire faire une marche rétrograde au duché, il n'en resterait pas là; que lorsqu'il aurait perdu 5 à 600,000 habitants, sa perte totale s'ensuivrait à la première circonstance favorable: que lorsqu'il verrait ses intérêts abandonnés par celui qui lui donna l'existence, elle pourrait espérer de l'attirer à elle; que quoique les Polonais ne puissent quitter sans regret les lois paternelles et libérales du roi de Saxe, ils seraient portés à faire ce sacrifice pour acquérir une situation définitive, car le plus grand malheur pour une nation, c'est l'incertitude sur son avenir; qu'enfin il suffirait que l'existence du duché de Varsovie fût attaquée dans un de ses éléments quelconques et qu'il cessât de compter sur la protection de la main puissante par laquelle il existe, pour porter tout ce qui reste de la Pologne vers la Russie.

«Ces raisonnements sont justes. Il est constant que la cession de 5 à 600,000 habitants entraînerait celle de tout le duché. La question doit donc être posée d'une autre manière. Il faut examiner s'il convient à la France d'agrandir la Russie du duché tout entier.

«Cet agrandissement porterait les frontières de la Russie sur l'Oder et sur les limites de la Silésie. Cette puissance que l'Europe, pendant un siècle, s'est vainement attachée à contenir dans le Nord, et qui s'est déjà portée par tant d'envahissements si loin de ses bornes naturelles, deviendrait puissance du midi de l'Allemagne; elle entrerait avec le reste de l'Europe dans des rapports que la saine politique ne peut pas permettre, et en même temps qu'elle obtiendrait de si dangereux avantages par sa nouvelle position géographique, elle aurait acquis en peu d'années, par la possession de la Finlande, de la Moldavie, de la Valachie et du duché de Varsovie, une augmentation de 7 à 8 millions de population, et un accroissement de force qui détruirait toute proportion entre elle et les autres grandes puissances. Ainsi se préparerait une révolution qui menacerait tous les États du Midi, que l'Europe entière n'a jamais prévue sans effroi et que la génération qui s'élève verrait peut-être accomplir.

«Sa Majesté est donc décidée à soutenir par les armes l'existence du duché de Varsovie, qui est inséparable de son intégrité. L'intérêt de la France, celui de l'Allemagne, celui de l'Europe, l'exigent; la politique le commande, en même temps que l'honneur en ferait plus particulièrement un devoir à Sa Majesté.»

La seconde partie du mémoire traite du litige commercial et économique. L'Empereur rappelle l'ukase prohibitif du commerce français. Il insiste sur l'ouverture des ports russes aux marchandises coloniales et y voit la négation même des règles du blocus. Si graves que soient ces mesures, elles ne sauraient pourtant, prises en elles-mêmes, constituer un motif valable de rupture: «il faudrait plaindre les États qui se battraient pour des intérêts partiels du commerce.» Mais les faits incriminés ont une valeur essentielle à titre d'indications et de symptômes; ils marquent une évolution progressive de la Russie vers l'Angleterre, ils trahissent chez elle une partialité pour nos ennemis, un désir de rapprochement qui conduira peu à peu les deux États à une réunion complète, et l'Empereur est résolu à ne pas attendre cet aboutissement inévitable de la politique russe pour «soutenir ses droits par les armes. Si la France, pour éviter la guerre, préférait laisser la Russie faire la paix avec l'Angleterre, elle ne parviendrait point à son but. Une paix faite par un allié avec l'ennemi commun, non seulement sans un accord préalable, mais en violation des traités, amènerait promptement une mésintelligence ouverte qui porterait bientôt la Russie à s'abandonner sans réserve à l'Angleterre. Nous la verrions mêlée dans ses intrigues, et la guerre serait le résultat inévitable et prochain d'une position si singulière.»

Par tous ces motifs, décidant la guerre, Napoléon décide en même temps et encore une fois de la différer: il en fixe l'époque au mois de juin 1812. Tous ses efforts d'ici là ne tendront plus qu'à gagner du temps. Mettant une sourdine à sa colère, il va exprimer de nouveau et sans relâche à la Russie le désir de traiter, bien certain qu'on ne le prendra pas au mot et qu'il peut impunément multiplier ses invites. Sous le couvert de ces démonstrations pacifiques, il poussera à fond ses armements et ses levées. Simultanément, sa diplomatie reprendra contact avec l'Autriche et la Prusse, avec la Suède et la Turquie, afin qu'il n'ait plus, au moment décisif, qu'à cueillir des alliances parvenues à maturité. Ainsi, sans bruit et sans éclat, tout se préparera pour la grande entreprise. Enfin, lorsque toutes nos forces seront en ligne, lorsque nos alliances seront formées, lorsque Napoléon verra arriver l'heure marquée dans ses profonds calculs, il donnera brusquement le signal: après avoir mis près d'un an à tendre et à bander les ressorts de sa puissance, il les lâchera brusquement, donnera l'impulsion aux cinq cent mille hommes réunis sous sa main, viendra à leur tête aborder impétueusement la Russie. Voilà le plan grandiose et félin qui s'est esquissé dans son esprit dès le début de l'année et auquel il s'arrête définitivement en août 1811; il le fixe alors sur le papier: il l'indique en quelques mots dans le mémoire du 16 août, avec les actions diverses que ce plan comporte et le dénouement foudroyant auquel elles doivent aboutir: c'est comme une règle de conduite qu'il se trace par écrit, pour plus de méthode, et à laquelle nous le verrons rigoureusement s'astreindre.

Les considérations développées, dit le mémoire, «n'ont laissé aucun doute à Sa Majesté sur la question dont elle cherchait la solution». En conséquence, elle a prescrit trois séries d'opérations parallèles. Elle a ordonné de continuer les négociations avec la Russie; elle a ordonné que «des négociations soient ouvertes avec l'Autriche et avec la Prusse, afin que, si d'ici à six mois la Russie persiste dans son système ironique de se plaindre sans cesse et de ne s'expliquer sur rien, Sa Majesté puisse établir un nouveau système d'alliances par des traités qui ne seraient signés qu'à l'expiration de ce terme». Enfin, Sa Majesté a ordonné que «dès à présent les armées soient mises sur le pied de guerre, afin que le mois de juin arrivant, époque où la saison devient favorable aux opérations militaires dans les pays où Sa Majesté devrait porter ses armes, elle soit en mesure, si elle est forcée à la guerre, de venger la foi des traités qu'on ne jura jamais en vain, de défendre le duché de Varsovie et de le consolider en ajoutant à son étendue et à sa puissance».

On remarquera que l'Empereur, dans cette dernière partie du mémoire, affecte encore de s'exprimer sur la guerre en termes dubitatifs; il termine même en paraphrasant la maxime qu'il qualifie de banale: «Si vis pacem, para bellum.» Mais quelques réticences voulues, quelques phrases de pure forme sauraient-elles prévaloir contre l'ensemble du texte et l'orientation générale des idées? Dans un document destiné à rester, un souverain n'avoue jamais qu'il va délibérément et de parti pris à la guerre, lors même qu'il la veut et la décrète intimement. Au reste, tout projet humain, fût-il conçu par le plus volontaire des hommes, laisse une part à l'inconnu et aux contingences de l'avenir. Napoléon ne jugeait pas tout à fait impossible que la Russie, épouvantée par nos préparatifs, consentît au dernier moment à rentrer dans l'alliance sans conditions ni garanties. Seulement, il se réservait en ce cas d'exiger des sacrifices proportionnés aux efforts et aux dépenses que les Russes lui auraient occasionnés: il n'entendait pas faire pour rien une immense et coûteuse expédition jusqu'au seuil de leur empire. Non content de les assujettir à ses volontés sur tous les points en litige, il leur retirerait les avantages concédés à Erfurt, les priverait de la Moldavie et de la Valachie, les réduirait pour longtemps à un état d'impuissance et de nullité, et certains passages de son mémoire ne laissent aucun doute sur cette intention de les traiter en vaincus, lors même qu'ils viendraient à lui et s'humilieraient au seul contact du fer. Au fond, il n'admet plus qu'une solution par les armes, une capitulation de l'adversaire sous le coup ou sous la menace immédiate de la défaite. C'est en ce sens que les journées des 15 et 16 août 1811 inscrivent une date décisive dans l'histoire de la rupture: elles marquent l'instant où Napoléon renonce à toute idée de transaction, où il se promet d'imposer purement et simplement la loi par la pression de ses armées, et ajourne en même temps à l'échéance de dix mois cette grande contrainte.

CHAPITRE VII

SUITE DES PRÉPARATIFS.

Réponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes d'explications.--Instances à la fois pressantes et vagues.--Ce que ni l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos préparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'armée varsovienne.--Les contingents allemands.--L'armée de Davout.--L'armée des côtes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'armée d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matériel.--Minutieux efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les transports: moyens employés pour vaincre la nature et les espaces.--Universelle prévoyance.--Napoléon excessif en tout.--Il ruse tour à tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail parallèle d'Alexandre.--Formation des armées russes en deux groupes principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche à reprendre la libre disposition de son armée d'Orient en hâtant sa paix avec la Porte.--Service demandé à l'Angleterre.--Napoléon incite les Turcs à continuer la guerre.--Causes de sa lenteur à s'assurer de l'Autriche, de la Prusse et de la Suède.--Dangers de cette politique.--Bernadotte rentre en scène.--Départ de la princesse royale.--L'été à Drottningholm.--Contrebande effrénée; rapports avec l'Angleterre.--Langage de la France: modération relative.--Le baron Alquier part spontanément en guerre contre la Suède.--Note injurieuse.--Réplique sur le même ton.--Scène extraordinaire entre Alquier et Bernadotte.--Déplacement de l'irascible ministre.--Mise en interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de Napoléon sur la Suède.--Alternatives de rigueur et de longanimité.--Une crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer les conditions.

I

En Hollande et dans la France du Nord, une autre armée de quatre divisions était en train de se former. Échelonnée sur le littoral depuis le pas de Calais jusqu'à l'Ost-Frise, s'appuyant aux camps de Boulogne et d'Utrecht, elle regardait la mer et semblait faire face aux Anglais: pour mieux donner le change, Napoléon l'avait nommée: corps d'observation des côtes de l'Océan. En réalité, elle était destinée à passer en Allemagne par un changement de front, par une conversion à droite, et à former deux corps de la Grande Armée. Vers la fin de l'année, les troupes massées autour d'Utrecht et de Nimègue viendront se poster entre Munster et Osnabrück et y attendront de nouveaux ordres: celles de Boulogne se dirigeront sur Mayence.

Comme les guerres précédentes et surtout celle d'Espagne ont dévoré en partie ses meilleurs régiments, il veut suppléer à la qualité par la quantité, vaincre et écraser par le nombre. Sur tous les points de réunion, il entasse régiments sur régiments, fait des brigades et des divisions avec des éléments de toute sorte, puissamment amalgamés et pétris; il croit n'avoir jamais assez d'hommes, assez de contingents: il attire ses plus lointaines ressources, envoie au prince Eugène des Dalmates et des Croates, promet à Oudinot d'autres Croates, qui combattront à côté de bataillons suisses, fait venir à Paris et passe en revue deux régiments de Slaves à demi sauvages, de haydoucks qui guerroyaient naguère contre le Turc sur les confins de l'Autriche. Il jette en Allemagne des bataillons portugais, d'autres en Hollande, et çà et là, dans les différents corps, des régiments espagnols apparaissent, décimés par la désertion et grelottant de fièvre, dépaysés et emprisonnés dans nos rangs.

Jamais sa pensée n'a tant embrassé, ne s'est montrée à ce point féconde et créatrice: jamais il n'a mêlé une science aussi raffinée du détail à d'aussi larges conceptions d'ensemble, et c'était pourtant cette universelle prévoyance qui l'acheminait plus sûrement aux désastres. Son tort, si invraisemblable que le fait paraisse, fut l'excès même de ses précautions: ce fut de ne vouloir rien laisser aux chances de l'imprévu dans l'expédition qui en comportait le plus, de mettre trop de prudence dans sa grande aventure, de raisonner à outrance ses témérités et de prétendre en assurer mathématiquement le succès. Il donnait ainsi à l'oeuvre géante une complexité qui la disproportionnait encore davantage aux facultés humaines. L'armée qu'il se composait, énorme, surchargée et épaissie d'éléments hétérogènes, lourde d'impédiments, réussirait moins aux tâches d'élan et d'entrain où excellaient naguère ses souples armées: elle offrirait plus de prise aux accidents de guerre ou de climat qui pourraient la désagréger dès le début ou la frapper d'impotence: l'une des raisons qui firent échouer l'entreprise fut la grandeur même et la perfection des préparatifs.

C'était dans le même but que l'Empereur continuait à fermer systématiquement les yeux sur les intrigues de Tchernitchef, dont il ignorait d'ailleurs toute l'étendue. Il se doutait bien que le jeune officier, resté depuis le mois d'avril à Paris où il semblait avoir élu définitivement domicile, rôdait autour des bureaux de la guerre: mais où serait le mal s'il attrapait au passage quelques renseignements, quelques états de situation, propres à lui faire vaguement connaître l'immensité de nos moyens? Les notions qu'il transmettrait à sa cour, à la suite de ces découvertes, ne la porteraient guère aux aventures. Malgré les airs inquiets et les mines déconfites de Savary, Napoléon laissait agir Tchernitchef, quitte à l'arrêter lorsque les choses iraient trop loin et à le prendre sur le fait.

Dans leur groupement nouveau, les armées russes remettaient en ligne sous une autre forme les deux cent cinquante à deux cent quatre-vingt mille hommes que le Tsar avait mobilisés dès le début de l'année. C'était à peu près tout ce qu'il pouvait opposer à l'invasion, obligé qu'il était de maintenir des corps assez importants en face de la Perse, dans le Caucase, sur le littoral de la mer Noire, dans le pays des Cosaques et en Finlande. Pour accroître les forces disponibles, il n'y avait qu'un moyen: achever la guerre de Turquie, reprendre ainsi la libre disposition des troupes que Kutusof commandait sur le Danube et qui se montaient encore, malgré les distractions opérées, à plus de quarante mille hommes. Alexandre s'y employait activement, s'efforçait de précipiter à leur terme les négociations avec la Porte et voyait dans cette oeuvre de diplomatie le complément indispensable de ses mesures stratégiques.

Sentant que le principal effort de la diplomatie russe se tournait vers l'Orient, Napoléon s'appliquait à le contrecarrer. Dès le 14 septembre, il faisait insinuer aux Turcs qu'un accommodement avec leur ennemi serait désormais une défaillance sans excuse, car le secours était proche. Sans leur dire encore que sa rupture avec Alexandre devenait inévitable, il ne leur défendait pas de le croire: «Si le Divan, écrivait Maret à Latour-Maubourg, était persuadé que la guerre aura lieu, et s'il faisait, d'après cette opinion, de nouveaux efforts pour la continuer lui-même avec vigueur, ne détruisez point ses dispositions et laissez-lui penser tout ce qui pourra donner plus d'énergie à ses opérations militaires.» Le 21 septembre, Latour-Maubourg était invité à renouveler la demande faite au printemps, à réclamer l'envoi en France d'un plénipotentiaire ottoman, avec mission de négocier «un arrangement et un accord d'opérations».

Notes in this chapter

Note 1 · Note 176: (retour) Sorte de caviar préparé avec des oeufs de poisson salé.Note 2 · «On pourrait cependant les tranquilliser en leur rappelant une anecdote connue. Le prince Potemkin, qui, de son temps, donnait aussi de l'exNote 3 · Note 177: (retour) Mémoires de Rovigo, V, 132-135.Note 4 · Note 178: (retour) Id., 133.Note 5 · Il manda le duc de Rovigo et le tança furieusement: «Voudriez-vous me faire faire la guerre? lui disait-il. Mais vous savez que je ne la veuNote 6 · Note 179: (retour) On verra plus loin, au ch. VIII, un exemple de ce genre de trafic.Note 7 · Note 180: (retour) Il profita de son exil pour faire un voyage en Italie et y périt d'un accident de voiture.Note 8 · L'Empereur ne se borna pas à des véhémences de parole et à de rigoureuses prescriptions pour l'avenir. Au-dessous du ministre qu'il n'entendNote 9 · Note 181: (retour) Bignon à Champagny, 29 mars 1811.Note 10 · Note 182: (retour) Bignon à Champagny, 29 mars 1811.Note 11 · Le 29 et le 30, deux longues conversations s'étaient engagées entre Poniatowski et le ministre de France. D'abord, le prince Joseph s'attachNote 12 · Note 183: (retour) Id., 30 mars 1811.Note 13 · Sur l'origine de la découverte, il demeurait aussi réservé qu'il se montrait affirmatif sur le fait en lui-même. On sentait qu'il ne voulaitNote 14 · Note 184: (retour) Dépêches des 29, 30 et 31 mars 1811, avec les pièces jointes.Note 15 · Ce qui ne permet aucun doute, c'est la concordance qui existe entre les révélations de Poniatowski à Bignon, telles qu'elles se trouvent relNote 16 · Note 185: (retour) Bignon à Champagny, 30 et 31 mars.Note 17 · Poniatowski savait que cet appel ne s'était nullement produit, que le concours espéré par les Russes leur avait fait défaut, que ce mécompteNote 18 · Note 186: (retour) Id., 30 avril.Note 19 · Tout concourait à donner cette impression, la présence dans le pays de nombreux émissaires lancés par la Russie en avant-garde, un effort viNote 20 · Note 187: (retour) Bignon à Champagny, 5, 6, 8, 9, 10, 11, 13, 15, 17, 20 avril 1811.Note 21 · Note 188: (retour) Davout à l'Empereur, 11 avril. Archives nationales, AF, IV, 1653.Note 22 · Note 189: (retour) Correspondances de Suède et de Turquie, avril 1811: lettres de Davout, 31 mars, 11, 14, 16, 25, 28, 30 avril, lettres joiNote 23 · Par des dépêches presque quotidiennes, Bignon signalait à son gouvernement ces angoisses et les notait au jour le jour; il transmettait tousNote 24 · Note 190: (retour) Corresp., 17612.Note 25 · Le plus pressant des soins à prendre était de mobiliser et de concentrer l'armée varsovienne. Il faut que vingt-quatre heures après l'arrivéNote 26 · Note 191: (retour) Corresp., 17607 à 17609, 17611 à 17613, 17617, 17619 à 17623.Note 27 · D'ailleurs, Davout sera promptement secouru. Les quatrièmes et sixièmes bataillons de ses régiments, déjà mis en route, vont lui arriver: deNote 28 · Note 192: (retour) Lettre au roi de Saxe. Corresp., 17612.Note 29 · Malgré la lucidité d'esprit merveilleuse avec laquelle il concevait tous ces mouvements, malgré l'aisance souveraine avec laquelle il gouverNote 30 · Note 193: (retour) Archives nationales, AF, IV, 910.Note 31 · «Monsieur le duc de Cadore,--écrit Napoléon en revenant premièrement sur l'incident de presse,--je désire que vous expédiiez aujourd'hui pouNote 32 · Note 194: (retour) Journal de l'Empire, 19 avril 1811.Note 33 · Note 195: (retour) Les détails et extraits qui suivent, jusqu'à la page 152, sont tirés du rapport de Tchernitchef précédemment mentionné.Note 34 · En ce même jour du 15 avril, Tchernitchef était invité à un dîner d'apparat au ministère des relations extérieures. Rentrant chez lui à la fNote 35 · Note 196: (retour) Corresp., 17614.Note 36 · La transmission des pouvoirs s'opéra en l'espace d'une matinée. Le 17, au commencement du jour, après avoir prescrit à Champagny quelques enNote 37 · Note 197: (retour) Corresp., 17621.Note 38 · Note 198: (retour) Id., 17622.Note 39 · Ayant lancé cette assurance formelle, Napoléon n'avait plus qu'à laisser venir la réponse et en attendant à rester en garde, tout prêt, si lNote 40 · Note 199: (retour) Archives des affaires étrangères, Suède, 295. Cf. la lettre de Maret à l'Empereur du 20 avril 1811, insérée dans la correNote 41 · Note 200: (retour) Maret à Latour-Maubourg, 27 avril 1811.Note 42 · En Suède, il ne s'agit plus de tâter le terrain, mais d'y prendre position. Alquier reçoit ordre de proposer carrément et de négocier une alNote 43 · Note 201: (retour) Bignon à Maret, 4 mai 1811.Note 44 · Note 202: (retour) Dépêche du 28 avril 1811.Note 45 · Note 203: (retour) Davout à l'Empereur, 23 avril, 2, 12 et 17 mai. Archives nationales, AF, IV, 1653.Note 46 · Ces derniers mots prouvent que l'Empereur croyait alors à un dénouement très bref, qui serait la guerre ou la consolidation de la paix. Ni lNote 47 · Note 204: (retour) Bignon à Champagny et à Maret, 20, 24, 25, 27, 28, 30 avril, 2, 4, 7, 8, 9, 10, 11, 15, 22 et 27 mai.Note 48 · En fait, le gros des armées russes restait à proximité du territoire varsovien. Seulement, comme Alexandre persistait dans les hésitations dNote 49 · Note 205: (retour) Correspondance d'Alquier, mai à juin 1811.Note 50 · À Stockholm, nos offres avaient été accueillies avec un enthousiasme plus apparent que réel: l'objet proposé à Bernadotte ne correspondait pNote 51 · Note 206: (retour) Corresp., 17702.Note 52 · Note 207: (retour) Id., 17726.Note 53 · Quant à ses armements, Napoléon ne contremande aucune mesure, mais informe ses lieutenants qu'il y a lieu de procéder un peu moins précipitaNote 54 · Note 208: (retour) Paroles répétées par Alexandre à Lauriston, d'après un rapport de Kourakine; lettre particulière de Lauriston au ministreNote 55 · En somme, l'impulsion donnée soudainement aux préparatifs se modère, mais continue à se faire sentir, méthodique et réglée. Par suite de l'aNote 56 · Note 209: (retour) Rapport cité dans la lettre de Lauriston du 1er juin.Note 57 · Note 210: (retour) Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 415.Note 58 · Cependant, ayant senti l'embarras où le jetterait une rupture trop prompte avec la Russie, sachant que cette éventualité peut se reproduire,Note 59 · Note 211: (retour) Dans son grand rapport d'avril, Tchernitchef avait continué, tout en reconnaissant que la Russie pouvait actuellement traNote 60 · Alexandre flottait toujours entre plusieurs partis, indécis et troublé. Les rapports de Tchernitchef et d'autres avis lui avaient appris l'éNote 61 · Note 212: (retour) Voyez les rapports de Schöler en date des 30 mars, 5 et 18 avril, mentionnés ou cités par Duncker, 353-354.Note 62 · Note 213: (retour) Tegner, Le baron d'Armfeldt, III, 300.Note 63 · Note 214: (retour) Id., 301.Note 64 · En avril, un agent prussien qui l'approchait souvent, le lieutenant-colonel Schöler, ne considérait pas qu'il eût écarté toute idée d'offensNote 65 · Note 215: (retour) Dépêche à Stackelberg, 2 juin 1811. Archives de Saint-Pétersbourg.Note 66 · Ainsi, Alexandre ne décourageait pas totalement les partisans de l'offensive. Cependant, il en sentait mieux chaque jour les inconvénients eNote 67 · Note 216: (retour) Bogdanovitch, I, 93.Note 68 · L'idée de faire aux Français une guerre à la Fabius, de se dérober à leur choc, d'attendre pour les combattre qu'ils fussent épuisés par lesNote 69 · Note 217: (retour) Bogdanovitch, I, 72-95. Mémoires de Wolzogen, 55 et suiv.Note 70 · Note 218: (retour) Voyez sa lettre au roi de Prusse, arrivée à Berlin du 26 au 28 mai, citée par Duncker, 361-362.Note 71 · À Pétersbourg, cette doctrine se formulait sous la plume d'un Allemand au service de la Russie, le général Pfuhl, officier studieux et érudiNote 72 · Note 219: (retour) Oncken, Oesterreich und Preussen im Befreiungskriege, II, 611.Note 73 · Quant à finir totalement la querelle avec la France, à supposer que la chose fût souhaitable, où en était le moyen? Les contre-propositions Note 74 · Note 220: (retour) Caulaincourt à Maret, 7 mai 1811.Note 75 · Le 5 mai, Caulaincourt le pressa de s'expliquer, conformément aux ordres expédiés de Paris les 15 et 17 avril: reprenant les paroles mêmes dNote 76 · Note 221: (retour) 135[e] rapport de Caulaincourt à l'Empereur, envoi du 8 mai 1811.Note 77 · Durant toute cette période, Alexandre sut garder, avec un tact parfait, l'attitude convenable à un ami justement froissé, méconnu et menacé,Note 78 · Note 222: (retour) Lauriston à Maret, 12 mai 1811.Note 79 · Sur ces entrefaites, M. de Lauriston arriva à Pétersbourg. Il fut grandement, magnifiquement reçu. En lui donnant audience pour la première Note 80 · Note 223: (retour) Lettre particulière à Maret, 1er juin 1811.Note 81 · Les jours suivants, tandis que le duc de Vicence faisait ses préparatifs de départ, Alexandre vit plusieurs fois les deux ambassadeurs, celuNote 82 · Note 224: (retour) Lauriston écrivait à Maret le 17 juin: «Je ne peux assez me louer de la manière affable avec laquelle je suis reçu et traNote 83 · Tandis qu'Alexandre tâtait ainsi M. de Lauriston et lui laissait soupçonner ses désirs, il le comblait de menues faveurs: invitations à la pNote 84 · Note 225: (retour) Lauriston à Maret, 29 mai.Note 85 · Note 226: (retour) Lauriston à Maret, 29 mai.Note 86 · Son premier mouvement avait été d'écrire à Paris: «L'empereur Alexandre ne veut pas la guerre, il ne la fera que si on l'attaque 225»; et ceNote 87 · Note 227: (retour) Lettre à Czartoryski, 1er avril 1812. Mémoires et Correspondance de Czartoryski, II, 282.Note 88 · Quant à se défendre, il le ferait, disait-il, avec toute l'opiniâtreté dont il était capable, avec l'énergie du désespoir, et cette partie dNote 89 · Note 228: (retour) La comtesse Edling écrit dans ses Mémoires: «Caulaincourt, en recevant son audience de congé, éprouva une émotion si extrNote 90 · Il quitta Pétersbourg le 15 mai. Lorsqu'il parut pour la dernière fois à la cour et fit ses visites d'adieu, chacun put remarquer sur son viNote 91 · Note 229: (retour) Le récit de la conversation entre l'Empereur et Caulaincourt, ainsi que le texte même des paroles reproduites, est intégrNote 92 · L'Empereur, qui achevait de déjeuner, le fit entrer dans son cabinet, l'y rejoignit bientôt et l'accueillit fraîchement. Sans lui adresser dNote 93 · Note 230: (retour) Caulaincourt à Maret, 8 mai 1811.Note 94 · Le premier consistait à rassurer la Russie, à reconquérir cette alliée de premier ordre en lui accordant un gage effectif et public contre lNote 95 · Note 231: (retour) Voy. sa lettre à Maret, du 22 juin 1811. Corresp., 17839.Note 96 · Sans produire le résultat désiré par le duc de Vicence, le mémorable entretien du 5 juin ne fut pas dépourvu d'effet. Si l'Empereur avait réNote 97 · Note 232: (retour) Corresp., 17774.Note 98 · Note 233: (retour) Id., 17783.Note 99 · Note 234: (retour) Documents inédits.Note 100 · Sur un point, il tirait dès à présent de l'entretien une conclusion formelle: les affirmations de Caulaincourt l'avaient à peu près convaincNote 101 · Note 235: (retour) Bulletins de police, 17 et 28 mai. Archives nationales, AF, IV, 1515.Note 102 · Note 236: (retour) 17 juin, volume cité, p. 178.Note 103 · Le baptême se fit le 9 juin. À cinq heures du soir, le roi de Rome fut conduit solennellement à l'église métropolitaine, où l'attendaient leNote 104 · Note 237: (retour) Rapport cité de Tchernitchef, p. 178. Cf. Thiers, XIII, 106, et le Moniteur du 11 juin, rendant compte de la cérémonie.Note 105 · Note 238: (retour) Corresp., 17813.Note 106 · Est-ce à cet accueil de la population qu'il faut attribuer la tristesse de l'Empereur en ces jours de triomphe? Pendant toute la cérémonie dNote 107 · «Les Anglais, disait l'Empereur, mettent en jeu toutes les passions. Tantôt ils supposent à la France tous les projets qui peuvent alarmer lNote 108 · Note 239: (retour) Voy. t. II, 195.Note 109 · Les phrases précédant l'expression de ce voeu s'appliquaient à la Pologne et promettaient implicitement que la France ne partirait pas en guNote 110 · Note 240: (retour) Corresp., 17832.Note 111 · Lauriston fut chargé de faire ressortir en Russie le caractère pacifique du discours, concordant avec un ensemble de symptômes rassurants, eNote 112 · Note 241: (retour) Allusion à la protestation publique des Russes au sujet de l'Oldenbourg.Note 113 · Note 242: (retour) Corresp., 17832.Note 114 · «Dans votre lettre à Lauriston, ajoutez: L'Empereur trouve fort extraordinaire que vous vous soyez trouvé si à court de discussion dans cettNote 115 · Note 243: (retour) Id.Note 116 · Note 244: (retour) Corresp., juin et juillet 1811, passim.Note 117 · Cette restriction, cette formule essentiellement dubitative livre la pensée vraie de l'Empereur. Il ne désire point la guerre par dessein prNote 118 · Note 245: (retour) Otto à Maret, 1er juin 1811.Note 119 · Cette préparation lente et méthodique frappait moins les regards que le fiévreux travail de la période précédente. En Allemagne, en AutricheNote 120 · Note 246: (retour) Archives des affaires étrangères, correspondance de Vienne, 390.Note 121 · «Des odes, des apologues, des chants de guerre varient les plaisirs des auditeurs. Pour donner une juste idée de la finesse de ses allusionsNote 122 · Note 247: (retour) Otto à Maret, 3 août 1811.Note 123 · Autour de ce singulier cénacle se groupaient des officiers prussiens, «prêts à tout sacrifier aux mânes de leur reine», «des mouchards anglaNote 124 · Note 248: (retour) Il amenait avec lui, ajoute le rapport précité, «deux secrétaires, quatre cuisiniers, de nombreux domestiques, vingt-deuxNote 125 · Note 249: (retour) Otto à Maret, 1er juin.Note 126 · Note 250: (retour) Id., 3 août 1811.Note 127 · Il arriva avec une suite et un équipage de souverain, s'établit à Franzbrunn, près d'Egra, poste dominant d'où il surveillerait toutes les sNote 128 · Note 251: (retour) Id., 10 juillet.Note 129 · Note 252: (retour) Id., 3 août.Note 130 · Pendant quelques semaines, l'audace entreprenante de ces personnages fut telle que nos agents crurent voir se former à Carlsbad un véritableNote 131 · Note 253: (retour) Lauriston à Maret, 18 juillet 1811.Note 132 · À Pétersbourg, les bruits de guerre immédiate s'étaient à peu près dissipés: la discussion avec la France baissait d'un ton, mais continuaitNote 133 · Note 254: (retour) Napoléon avait dit à Kourakine «qu'il aurait cédé deux districts du duché de Varsovie, en donnant une compensation au roiNote 134 · Mais Alexandre ne parlait plus de la Pologne. Il laissait le chancelier s'épuiser à la recherche de vains expédients et ne le suivait plus dNote 135 · Note 255: (retour) Le comte de Loewenhielm, 5 avril 1812; archives du royaume de Suède.Note 136 · Note 256: (retour) Tegner, III, 301.Note 137 · Le Suédois avait gagné la confiance du maître par l'indépendance même de ses allures: Alexandre se piquait de détester les flatteurs, et le Note 138 · Note 257: (retour) Mémoires de Wolzogen, 57. Une note publiée dans la collection des archives Woronzof, XVI, 390, fixe également au mois de Note 139 · En effet, à l'instant même où il cède en politique aux suggestions belliqueuses d'Armfeldt, il choisit définitivement, comme guide et conseiNote 140 · Note 258: (retour) Correspondance de Lauriston, juillet et août 1811.Note 141 · Dans ce but, il évite désormais toute allusion au duché de Varsovie; celant au plus profond de son âme le grief réel, il n'allègue que le grNote 142 · Note 259: (retour) Dépêche à Stackelberg, 27 octobre 1811. Archives de Saint-Pétersbourg.Note 143 · En prenant cette attitude, le Tsar gagnait aussi l'avantage de pouvoir éconduire les puissances intéressées à empêcher le conflit et à propoNote 144 · Note 260: (retour) Nous en trouverons plus loin l'aveu dans sa bouche même.Note 145 · Cependant, le litige discrètement entretenu fournira motif au Tsar pour fermer les yeux de plus en plus sur la contrebande et rouvrir finaleNote 146 · Note 261: (retour) Corresp., 18082.Note 147 · Note 262: (retour) Id. Cette idée ressort en outre très clairement de la dépêche de Maret à Lauriston en date du 30 août 1811 et de sa lettrNote 148 · Il ne trompa pas Napoléon. En voyant la Russie se dérober à toute explication, l'Empereur en conclut qu'elle ne voulait point d'accommodemenNote 149 · Note 263: (retour) Voy. le tableau si frappant et d'une si rigoureuse exactitude que M. Frédéric Masson a tracé de ces scènes dans un articlNote 150 · L'occasion lui en fut fournie le 15 août, jour de sa fête. Chaque année, il faisait célébrer cette date par des réjouissances populaires et Note 151 · Note 264: (retour) Moniteur du 17 août.Note 152 · Le 15 août 1811, l'audience diplomatique eut lieu avant la messe. À midi, tandis qu'au dehors des salves d'artillerie signalaient la solenniNote 153 · Note 265: (retour) Id.Note 154 · Note 266: (retour) Les éléments du récit qui suit ont été puisés à différentes sources: lettre de Maret à Lauriston, 25 août 1811; pièces coNote 155 · L'Empereur descendit du trône. Lentement et par deux fois, il fit le tour du cercle, s'arrêtant çà et là pour jeter un mot, une question, poNote 156 · Note 267: (retour) Documents inédits.Note 157 · Devant ce débordement d'effrayantes paroles, Kourakine restait interloqué, douloureusement ému de cette prise à partie qui le mettait en cauNote 158 · Note 268: (retour) Voy. plusieurs exemples de Travail avec l'Empereur dans Roederer, t. III, p. 562 et suiv.Note 159 · Note 269: (retour) Le résultat du Travail avec l'Empereur figure, sous forme de volumineux mémoire, aux archives des affaires étrangères, RuNote 160 · Le lendemain 16 août, retourné à Saint-Cloud, Napoléon se fit apporter toutes les pièces de la correspondance avec la Russie, depuis l'entreNote 161 · Cette fois, le problème à résoudre était celui-ci: «La situation de la France avec la Russie est-elle de nature à ce qu'on doive craindre unNote 162 · Note 270: (retour) Paroles de Napoléon lui-même. Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 374.Note 163 · Ainsi, sous quelque point de vue que l'on envisage le différend, la guerre est au bout: tous les raisonnements de l'Empereur, toutes les parNote 164 · Note 271: (retour) Bogdanovitch, I, 33.Note 165 · À l'apostrophe lancée au prince Kourakine, Alexandre fit le 25 septembre, par communication diplomatique, une réponse calme et digne, où il Note 166 · Note 272: (retour) Corresp., 17394, 18242, 18245.Note 167 · Note 273: (retour) Lettre confidentielle du 19 novembre 1811.Note 168 · Note 274: (retour) Id.Note 169 · Napoléon prit acte de ces déclarations, mais répliqua aussitôt: Puisque vous ne voulez rien de la Pologne, que voulez-vous? Entrez en matièrNote 170 · Note 275: (retour) Corresp., 18140.Note 171 · Note 276: (retour) Id., 18300, 18477.Note 172 · Ce travail se poursuit d'un bout à l'autre de l'Europe française. Au nord, l'avant-poste de Dantzick devient presque une armée, composée de Note 173 · Note 277: (retour) Id., 18170, 18175, 18187, 18208, 18215, 18226. Cf. les réponses de Davout, aux Archives nationales, AF, IV, 1654-1656.Note 174 · Note 278: (retour) Corresp., 18333.Note 175 · En arrière de la Vistule, les garnisons de l'Oder reçoivent des renforts et se composent désormais de troupes exclusivement françaises. DansNote 176 · Note 279: (retour) Id., 18218, 18285.Note 177 · Note 280: (retour) 1656.Note 178 · L'Empereur songe d'abord à relier les premières, lors de leur entrée en Allemagne, au corps de Davout, et à constituer au maréchal une arméeNote 179 · Note 281: (retour) Corresp., 18281, 18333, 18365, 18400, et en général toute la Correspondance impériale depuis août 1811 jusqu'à février 18Note 180 · Note 282: (retour) Corresp., 18337, 18355-18356.Note 181 · Dès à présent, de tous les points du territoire, les conscrits rapidement éduqués affluent dans les camps des Pays-Bas, s'y mêlent à de vieuNote 182 · Note 283: (retour) Corresp., 18281.Note 183 · Note 284: (retour) Corresp., 18386. Cf. le n° 18404.Note 184 · Puis, c'est une accumulation d'artillerie. Comptant moins sur les hommes, Napoléon veut avoir plus de canons; il en a déjà six cent quatre-vNote 185 · Note 285: (retour) Lettre de Maret à Latour-Maubourg, 14 septembre 1811.Note 186 · Note 286: (retour) Conversation avec le ministre de Prusse, rapportée par Tchernitchef le 12 janvier 1812, volume cité, 282.Note 187 · Par un jeu double et fortement calculé, Napoléon dissimulait certains de ces préparatifs et montrait les autres. On a vu avec quel soin il cNote 188 · Note 287: (retour) Ongken, rapport de Saint-Julien publié à la suite du tome II, p. 611 et suiv.Note 189 · Note 288: (retour) Bogdanovitch, I, 37.Note 190 · Note 289: (retour) Ongken, loco citato.Note 191 · À demi instruit de nos apprêts, Alexandre ne restait pas inactif. À vrai dire, il ne pouvait plus guère augmenter ses armées, ayant fait appNote 192 · Note 290: (retour) Mémoires de Wolzogen, 77-79.Note 193 · Il essayait d'améliorer l'organisation militaire de l'empire, de simplifier et d'assouplir les rouages, de renforcer les réserves. Par ses oNote 194 · Note 291: (retour) Ce fait a été révélé par Alexandre lui-même à l'envoyé suédois Loewenhielm. Correspondance inédite de Loewenhielm, mars àNote 195 · Pour amener les Turcs à la paix, il se résignait à de nouveaux sacrifices. En janvier et février, il avait voulu se faire céder les PrincipaNote 196 · Note 292: (retour) Archives des affaires étrangères, Turquie, 222.Note 197 · Pour effacer toute trace de mésintelligence, Napoléon descend aux plus petits moyens. Au temps de l'intimité avec Alexandre, il avait négligNote 198 · Note 293: (retour) Corresp., 17916.Note 199 · S'étant promis pareillement de reprendre les pourparlers avec l'Autriche, la Prusse et la Suède, il n'y mettait aucune précipitation, car il
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