ALEXANDRE Ier
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CHAPITRE PREMIER
LA RUSSIE SE PRÉPARE À ATTAQUER.
Sous le voile de l'alliance officiellement maintenue, Alexandre Ier prépare contre Napoléon une campagne offensive.--Son grief apparent.--Son grief réel.--Appel secret aux Varsoviens par l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski; Alexandre veut restaurer la Pologne à son profit et se faire le libérateur de l'Europe.--Encouragements qu'il puise dans le spectacle de l'oppression générale.--Aspect des différents États.--Le duché de Varsovie.--Misère dorée.--Napoléon a mis partout contre lui les intérêts matériels.--La Prusse: le Roi, le cabinet, les partis, l'armée, l'esprit public.--La Suède: débuts de Bernadotte comme prince royal: traits caractéristiques.--Le Roi et les deux ministres dirigeants.--L'intérêt économique rapproche la Suède de l'Angleterre.--Situation sur le Danube: la paix des Russes avec la Porte paraît prochaine.--L'Autriche: l'Empereur, l'Impératrice, l'opinion publique, l'armée.--Puissance de la société.--La coalition des femmes.--Influence et prestige de la colonie russe.--Metternich craint d'encourir la disgrâce des salons.--L'empereur orthodoxe et les Slaves d'Autriche.--L'Allemagne française.--Le vice-empereur.--Rigueurs du blocus.--Exaspération croissante.--Réveil et progrès de l'esprit national.--Sociétés secrètes.--Autres foyers d'agitation.--Alexandre fait prendre des renseignements sur l'état des esprits en Italie.--La France: splendeur et malaise.--Crise économique.--Fidélité des masses à l'Empereur.--L'imagination populaire reste possédée de lui et esclave de son prestige.--Les classes moyennes et élevées se détachent.--Conspiration latente.--L'Espagne.--L'Angleterre.--Alexandre médite de consommer son rapprochement économique avec nos ennemis.--Réponse de Czartoryski par voies mystérieuses.--Objections du prince; ses méfiances.--Garanties réclamées et questions posées.--Seconde lettre d'Alexandre.--Il promet à la Pologne autonomie et régime constitutionnel.--Il fait l'énumération détaillée de ses forces.--Raisonnements qu'il emploie pour convaincre et séduire les Polonais.--Condition à laquelle il subordonne son entrée en campagne.--Efforts pour gagner ou neutraliser l'Autriche.--La diplomatie secrète d'Alexandre Ier.--Il offre à l'Autriche la Valachie et la moitié de la Moldavie en échange de la Galicie.--Tentatives auprès de la Prusse et de la Suède.--Travail en Allemagne.--Tchernitchef à Paris.--Galanterie et espionnage.--Le Tsar accrédite un envoyé spécial auprès de Talleyrand.--Autre branche de la correspondance secrète.--Affaire Jomini.--Projet de former en Russie un corps d'émigrés allemands.--Ensemble de manoeuvres.--Rapports d'Alexandre avec le duc de Vicence.--Il donne le change à cet ambassadeur sur ses desseins et ses armements.--Comment il accueille l'annexion des villes hanséatiques et la saisie de l'Oldenbourg.--Le canal de la Baltique projeté par l'Empereur.--Alexandre affirme et répète qu'il n'attaquera jamais.--Langage des salons.--L'ambassade russe en France.--Occupations extra-diplomatiques du prince Kourakine.--Cet ambassadeur maintenu à son poste en raison de sa nullité.--Protestation officielle au sujet de l'Oldenbourg.--Coalition d'influences hostiles autour d'Alexandre.--Continuité du plan poursuivi par nos ennemis à travers toute la période de la Révolution et de l'Empire: ils ne renoncent jamais à l'espoir de renverser intégralement la puissance française et de tout reprendre.
I
Sans doute, ce serait rétrécir la grande querelle que de l'enfermer dans les limites de l'État varsovien: elle était partout et embrassait l'Europe. Le développement monstrueux de la puissance française, le progrès d'une frontière mobile qui se déplaçait et avançait sans cesse, la saisie récente de la Hollande et des villes hanséatiques, l'allongement du territoire d'empire jusqu'au seuil de la Baltique, l'esclavage imposé à la Prusse, les exigences croissantes du blocus continental, dénotaient un plan d'universel asservissement contre lequel Alexandre se sentait tenu de réagir; mais le duché de Varsovie était l'avant-garde dans le Nord de cette France en marche continue, la tête de colonne, la pointe acérée qui effleurait le flanc de la Russie et menaçait de le déchirer. À ce contact torturant, Alexandre avait fini par perdre patience: il se jetait au péril pour n'avoir plus à l'attendre, prétendait restaurer à son profit la Pologne de peur que Napoléon ne la refît contre lui, et c'était dans ce but qu'il venait d'offrir très secrètement aux Varsoviens, à l'insu de son chancelier et par l'intermédiaire du prince Adam Czartoryski, de transformer leur étroit duché en royaume uni à son empire, s'ils voulaient se joindre aux deux cent mille Russes qu'il avait silencieusement rassemblés et s'élancer avec eux à la délivrance de l'Europe.
En face de lui, à portée de sa main, le duché de Varsovie s'offre d'abord; c'est là que doit s'amorcer l'entreprise et s'appliquer le levier; c'est là aussi que se rencontre le principal obstacle. Non qu'il s'agisse de difficultés matérielles et militaires. Les deux cent mille Russes n'ont qu'un pas à faire pour enlever de vive force le duché et écraser ses cinquante mille soldats. Les places de la Vistule ne sont que d'archaïques forteresses, sans défense contre l'artillerie moderne. Dantzick, il est vrai, soutient et flanque le duché, mais Napoléon a réduit la garnison de cette place à quinze cents Français, détachement laissé dans le Nord en sentinelle perdue. Cependant, la résistance du grand-duché, si courte qu'on la suppose, ralentirait l'invasion, détruirait l'effet moral qu'Alexandre attend d'une descente inopinée en Allemagne. Il importe que l'obstacle s'abaisse de lui-même, par un soudain coup de théâtre; que les Varsoviens viennent à la Russie librement, impétueusement, et donnent à nos autres vassaux le signal de la révolte.
Or, à Varsovie, tout semble français, lois, institutions, habitudes, sentiments, inclinations. Ailleurs, Napoléon domine par la contrainte et ne dispose que des corps; à Varsovie, il règne sur les coeurs. Les habitants célèbrent avec enthousiasme le culte du héros: ils l'aiment pour ses bienfaits, à raison même des preuves de dévouement qu'ils lui ont prodiguées: ils le vénèrent surtout parce qu'ils voient en lui le restaurateur désigné de l'unité nationale. Comment, en un instant et par un coup de baguette, changer la religion de quatre millions d'hommes?
En Allemagne, ils trouveront tout de suite un allié, un auxiliaire ardent. La Vistule dépassée, ils toucheront au territoire prussien, et nulle part le joug ne pèse plus intolérablement qu'en Prusse. Depuis quatre ans, Napoléon tient cet État à la torture: il le tenaille d'exigences politiques, militaires, financières, commerciales, et les projets de destruction totale qu'on lui suppose font prévoir et accepter généralement en Prusse l'idée d'une lutte pour la vie. Sans doute, il faut distinguer entre le gouvernement et la nation. Le gouvernement est faible et lâche: la Reine n'est plus là pour inspirer des résolutions énergiques; elle est morte consumée de regrets, minée par le chagrin, et ses serviteurs désolés ont cru voir la patrie elle-même descendre au tombeau sous les traits de leur reine aimée, moralement assassinée. Chez le Roi, l'excès du malheur a brisé tout ressort; il vit à Potsdam dans une morne stupeur, et des factions en lutte s'agitent autour de ses incertitudes. Le chancelier Hardenberg suit une politique équivoque; pour obtenir l'acquiescement de Napoléon à son retour au pouvoir, il a fait amende honorable et s'est courbé bien bas. Dans le conseil, il ne manque pas d'hommes pour recommander une alliance avec le vainqueur: ils voudraient que l'on méritât ses bonnes grâces à force de soumission et de repentir. Le Roi ne repousse pas tout à fait ces avis et pourtant reste de coeur avec la Russie; il correspond avec Alexandre, supplie le Tsar de ne point l'abandonner: il lui fait signe et parfois semble l'appeler. On peut craindre, néanmoins, qu'à l'instant décisif il n'hésite et faiblisse, mais la nation montrera plus de coeur et saura le contraindre.
En Prusse, sous le coup des souffrances et des humiliations, par l'ardent travail des sociétés secrètes, un esprit public s'est formé, composé d'aspirations libérales et de rancunes patriotiques: la haine de la France, exaltée jusqu'au fanatisme, sert de lien entre toutes les classes: désormais, la nation pense, vit et peut agir par elle-même: elle a ses chefs, ses meneurs, Scharnhorst, Gneisenau, Blücher, d'autres encore, qui forment à Berlin le parti de l'audace: placés tout près du pouvoir, pourvus de postes importants dans l'administration et l'armée, se tenant en communication avec Pétersbourg, ils n'attendent que l'apparition des Russes à proximité de l'Oder pour livrer un assaut violent aux hésitations du souverain: suivant toutes probabilités, ils l'emporteront alors sur les hommes qui prétendent ériger la pusillanimité en règle d'État.
La Prusse soulevée fournira-t-elle une aide efficace? Au premier abord, on pourrait en douter. Qu'attendre de ce royaume amputé, de cet État invalide, encore saignant de ses blessures, épuisé par la rançon énorme qu'il paye au vainqueur, bloqué et surveillé de toutes parts? À l'est, les places de l'Oder, Stettin, Custrin, Glogau, retenues en gage par Napoléon, gardées par quelques régiments français et polonais, contiennent et brident la Prusse; au nord, Hambourg fortement occupé pèse sur elle; à l'ouest, Magdebourg est une arme de précision braquée contre Berlin; à l'ouest encore et au sud, les Westphaliens et les Saxons observent la Prusse et la couvent comme une proie; enfin, la surface du royaume est sillonnée et rayée de routes militaires où la France s'est réservé droit de passage pour ses troupes, où circulent des détachements inquisiteurs. C'est toutefois sous cet opprimant réseau que se continue en Prusse la réforme administrative et sociale, commencée par Stein, et que s'achève la réorganisation de l'armée.
Cette pointe audacieuse ne pourrait toutefois s'accomplir qu'à la condition pour la Russie de se garder ses flancs libres, de n'avoir à craindre sur sa droite et sur sa gauche aucune diversion. Deux États, la Suède et la Turquie, se faisaient pendant sur les côtés du vaste empire: il était essentiel que l'un et l'autre fussent immobilisés. En particulier, il importait que le Tsar, quand il appellerait à lui toutes ses forces pour les jeter sur la Vistule, pût dégarnir de troupes la Finlande récemment conquise et mal assimilée, sans l'exposer à un retour offensif de la Suède. Était-il assez sûr des Suédois pour abandonner à leur loyauté la province qu'il leur avait ravie? Sur quoi reposait sa confiance?
Dès à présent, il y aurait peut-être un moyen de les gagner; ce serait de leur désigner la Norvège comme compensation à la Finlande et de la leur laisser prendre. Alexandre recule encore devant ce parti, parce qu'il tient à ménager le Danemark, possesseur de la Norvège; trompé par la partialité de certains témoignages, il croit que cet incorruptible allié de la France aspire à s'émanciper d'une protection tyrannique: dans la supputation des forces qu'il se juge en mesure de nous opposer, il porte en compte un corps de trente mille Danois. Au pis aller, il pense que le Danemark se tiendra tranquille et inerte comme la Suède, les deux États se contenant l'un par l'autre: le Nord scandinave lui apparaît, dans ses différentes parties, neutre ou rallié.
La situation était différente sur l'autre flanc de la Russie, en Orient, où la guerre avec les Turcs continuait: guerre molle, il est vrai, languissante, qui repassait alternativement d'une rive à l'autre du Danube. L'empire turc, épuisé d'hommes et d'argent, à demi disloqué par l'insubordination des pachas provinciaux et leurs velléités d'indépendance, paraissait hors d'état d'exécuter une sérieuse diversion: il continuait néanmoins à occuper une partie des forces russes, et Alexandre avait hâte de se débarrasser de cet ennemi moins dangereux qu'incommode. Depuis 1808, les négociations ont été plusieurs fois entamées, rompues, reprises: aujourd'hui, elles se poursuivent officiellement en Moldavie et secrètement à Constantinople, où Pozzo di Borgo s'efforce d'intéresser la diplomatie anglaise à la cause moscovite; elles aboutiront vraisemblablement dans le cours de l'année. Alexandre pourrait même s'accommoder tout de suite avec les Turcs, s'il consentait à leur restituer les Principautés moldo-valaques, à leur abandonner cet enjeu de la lutte; mais ce sacrifice ne concorde pas encore avec l'ensemble de sa politique. Non qu'il persiste à s'approprier intégralement les Principautés: s'il s'obstine à les arracher au Sultan, c'est pour s'en faire avec l'Autriche objet de trafic et d'échange.
Sans la complicité déclarée ou secrète de l'Autriche, la grande entreprise restait une aventure. Lorsque les Russes s'avanceraient en Prusse, ils tendraient le flanc à l'Autriche, dont les troupes n'auraient qu'à déboucher de la Bohême pour tomber sur l'envahisseur et lui infliger un désastre. Or, depuis 1810, les relations de l'Autriche avec Napoléon faisaient l'étonnement et le scandale de l'Europe. L'empereur François Ier lui avait donné sa fille; Metternich avait vécu cinq mois près de lui, se plaisant dans sa société et se livrant sans doute à de louches compromissions. Revenu à Vienne, il avait fermé l'oreille à toutes les paroles de la Russie: il venait d'éconduire Schouvalof et d'autres porteurs de propositions. Cependant, fallait-il désespérer, en revenant à la charge, en recourant aux grands moyens, de surprendre le consentement de l'Autriche à la combinaison projetée et de l'attirer dans l'affaire, d'obtenir qu'elle contribuât à réédifier la Pologne par l'échange de la Galicie contre des territoires bien autrement utiles et intéressants pour elle?
L'Autriche devait peu tenir à la Galicie; le traité de Vienne lui en avait enlevé la meilleure part: les districts qu'elle avait conservés semblaient destinés tôt ou tard à rejoindre les autres, à se laisser entraîner dans l'orbite d'une Pologne indépendante. La Galicie ne se rattachait plus que par un fil au corps de la monarchie: la cour de Vienne refuserait-elle de le couper, si on lui offrait ailleurs des avantages précis, certains, magnifiques? Et c'est ici que les Principautés trouvaient merveilleusement leur emploi. Alexandre s'était décidé à n'en garder pour lui-même qu'une portion: la Bessarabie, c'est-à-dire la bordure orientale et extérieure de la Moldavie, et de plus la moitié de la Moldavie elle-même, les territoires s'étendant jusqu'au fleuve Sereth, affluent septentrional du Danube: le gros morceau, comprenant l'autre moitié de la Moldavie et la Valachie entière, serait abandonné dès à présent à l'empereur François et servirait à payer son concours, sans préjudice des perspectives illimitées qu'une guerre heureuse contre la France rouvrirait à ses ambitions. L'Autriche repousserait-elle ce marché, si l'on savait à propos faire jouer auprès d'elle tous les ressorts de la politique et de l'intrigue?
Sur l'Elbe, un corps français apparaît enfin et se tient en faction, appuyant sa gauche à la mer, son centre à Hambourg, sa droite à Magdebourg; c'est le 1er corps, celui de Davout, avec ses trois divisions, ses quinze régiments d'infanterie, ses huit régiments de cavalerie, ses quatre-vingts pièces d'artillerie. Derrière ce rempart de troupes commence l'Allemagne proprement française: les départements réunis, c'est-à-dire le littoral hanséatique et ses annexes, le royaume de Jérôme-Napoléon, le duché de Berg, administré directement au nom de l'Empereur, un chaos de seigneuries et de villes humblement soumises; plus bas, en tirant vers le sud, les principaux États de la Confédération, la Bavière, le Wurtemberg, le duché de Bade, les grands fiefs de l'Empire. Dans tous ces pays, les forces organisées, les ressources de l'État sont sous la main du maître: les rois obéissent à ses agents diplomatiques ou à ses commandants militaires: entre la mer du Nord et le Mein, la grande autorité est Davout, revenu depuis peu à son quartier général de Hambourg: il commande, avec le 1er corps, la 32e division militaire, comprenant tous les territoires annexés: en fait, c'est un gouverneur général des pays au delà du Rhin et un vice-empereur d'Allemagne. Sous sa main rude et ferme, les peuples n'osent bouger, mais conspirent sourdement, car leurs souffrances augmentent sans cesse, et la mesure paraît comble.
Au delà de l'Italie et de l'Allemagne, derrière un glacis composé d'États feudataires et de départements annexés, la France elle-même apparaît. Au premier abord, elle présente un aspect incomparable de splendeur et de force, cette France admirée et haïe: ce qu'on voit en elle, c'est une nation merveilleusement disciplinée, superbement alignée, manoeuvrant comme un régiment, dressée et entraînée aux tâches héroïques: une administration ponctuelle, sûre d'elle-même et se sentant soutenue: de grandes institutions se consolidant ou s'ébauchant et dessinant sur l'horizon leurs lignes majestueuses; des oeuvres d'utilité publique ou de magnificence partout entreprises; nulle initiative individuelle, mais l'impulsion donnée d'en haut aux talents, aux dévouements, aux arts de la paix comme aux travaux de la guerre: l'émulation continuellement suscitée et entretenue, devenue le principal moyen de gouvernement: la vie publique organisée comme un grand concours, avec distribution périodique de palmes et de récompenses, qui stimulent l'ambition de se distinguer et l'ardeur à servir.
II
La réponse de Czartoryski abondait en objections. Le projet actuellement en cause était pourtant celui dont il avait fait l'espoir et le but de sa vie. Suivant une tradition, en 1805, à Pulawi, lui et les siens s'étaient jetés aux pieds d'Alexandre et l'avaient supplié à genoux de leur rendre une patrie. Mais en 1805 la Pologne inerte et partagée, isolée de tout secours, ne pouvait attendre sa renaissance que d'un mouvement spontané et d'une inspiration miséricordieuse d'Alexandre. Depuis lors, un grand espoir s'était levé pour elle du côté de l'Occident; Napoléon l'avait atteinte et touchée: il l'avait tirée à demi du tombeau; il avait fait du duché la pierre d'attente d'une reconstitution totale. Les habitants des provinces varsoviennes, en se détournant de lui pour répondre aux appels de la Russie, n'allaient-ils pas compromettre leur destinée au lieu de l'assurer? Se détacher de Napoléon, n'était-ce point jeter un défi à la fortune? Puis, les offres d'Alexandre étaient-elles sincères? Fallait-il y voir autre chose qu'un moyen de circonstance et un appât trompeur? Le Tsar tiendrait-il ses engagements au lendemain du succès, en admettant qu'il pût vaincre? Toutes ces craintes percent chez Czartoryski, à travers les réticences et les ambiguïtés de son langage; on sent en lui de douloureux combats, une lutte entre le patriotisme et la reconnaissance: lorsqu'il raisonne ses convictions et ses espérances, elles le poussent vers Napoléon, mais son coeur le ramène et le retient du côté d'Alexandre.
Sans repousser le projet, sans l'accueillir d'emblée, il le discute: il indique comment, selon lui, l'entreprise peut devenir moins irréalisable. Il ne repousse pas en principe le raisonnement fondamental d'Alexandre: après avoir constaté l'attachement enthousiaste et très naturel que les Varsoviens ont voué à l'empereur des Français, il convient que tout sentiment cède dans leurs coeurs au désir passionné de recouvrer une patrie complète et viable; peut-être se donneront-ils au premier qui leur offrira tout de suite ce que Napoléon leur laisse entrevoir dans un nuageux avenir, mais encore faut-il qu'aucun doute ne subsiste en eux sur la sincérité et l'étendue de ces offres, sur l'entière satisfaction de leurs voeux. En conséquence, il ne suffit pas que l'empereur Alexandre promette et même décrète en principe le rétablissement du royaume; il est de toute nécessité que ce prince fasse savoir de quoi se composera le royaume restauré, quel sera son sort, quels seront ses rapports avec la Russie, et qu'il prenne des engagements détaillés. Czartoryski revient plusieurs fois sur cette idée, en termes dénotant une persistante méfiance: se rendant compte que le duché peut aujourd'hui jeter entre les deux empereurs le poids qui emportera la balance, il pose nettement des conditions et réclame des garanties.
Sur trois points, il désire que l'empereur de Russie daigne s'expliquer et précise ses intentions magnanimes. Ce généreux bienfaiteur est-il disposé à reconstituer la Pologne telle qu'elle existait avant les partages, avec toutes ses provinces? Garantira-t-il aux Polonais non seulement l'autonomie sous son sceptre, mais la liberté politique, un régime représentatif et constitutionnel? La constitution du 3 mai 1791 «est gravée dans leurs coeurs en caractères ineffaçables». En effet, elle a marqué un grand effort de la Pologne sur elle-même, une tentative de sa part pour se régénérer et supprimer les vices mortels de son ancien état politique: en décrétant le statut qui organisait la liberté tout en réprimant l'anarchie, la Pologne s'est montrée digne de vivre, au moment même où les trois puissances copartageantes s'apprêtaient à lui porter les derniers coups. La remise en vigueur de la constitution du 3 mai semble la seconde des garanties à solliciter. En troisième et dernier lieu, il paraît indispensable d'assurer à la Pologne ressuscitée des débouchés commerciaux, un régime économique qui procure à ce peuple exténué par les privations, inerte et languissant, un peu de soulagement matériel et d'air respirable. Sous ces trois conditions, il n'est pas interdit d'espérer que les Varsoviens sacrifieront les devoirs de la reconnaissance à l'intérêt supérieur de la restauration nationale.
A supposer ce résultat acquis, le succès de l'entreprise n'en demeurerait pas moins problématique, car elle se heurterait à l'homme qui possède le génie et la force, à celui qui, depuis quinze ans, commande à la victoire. Parmi les chances de réussite qu'Alexandre énumère, Czartoryski en relève plus d'une qui lui semble douteuse. Est-il si facile d'assaillir brusquement Napoléon et de le surprendre? S'il «fait le mort» aujourd'hui, n'est-ce pas avec intention et pour tendre un piège à ses ennemis? En admettant que «sa léthargie» soit réelle, sera-t-il possible de mettre jusqu'au bout son attention en défaut? Son ambassadeur en Russie, le général de Caulaincourt, ne possède-t-il pas de multiples moyens d'investigation et de surveillance? L'empereur Alexandre a-t-il songé à se précautionner du côté de l'Autriche, à s'assurer de cet indispensable facteur? Est-il sûr de retrouver sur le champ de bataille toutes les forces que ses généraux et ses administrateurs font figurer dans leurs rapports? S'est-il mis à l'abri de tout mécompte? «J'ai vu si souvent en Russie cent mille hommes inscrits sur le papier, et n'en faisant, au dire de tout le monde, que soixante mille effectifs!... Le temps des marches, la possibilité de distraire les troupes des endroits menacés, de les faire arriver au jour et aux lieux marqués, auront-ils été exactement calculés? Votre Majesté Impériale aura affaire à un homme vis-à-vis duquel on ne se trompe pas impunément.»
Au lieu de simples assurances, Czartoryski voudrait des explications, des éclaircissements, des certitudes: il les demande avec une hardiesse respectueuse, enveloppant son questionnaire de remerciements attendris, de compliments et d'hommages. Finalement, sous les réserves indiquées, il se déclare prêt à servir la grande idée; il va se rendre à Varsovie, voir quelques personnes, procéder par tâtonnements discrets, en attendant de nouvelles directions. Mais les dernières lignes de sa lettre trahissent encore une fois le trouble de son âme, montrent que la confidence inattendue dont il a été honoré a jeté en lui plus d'émotion que de ravissement: «Je ne saurais exprimer, dit-il, tout ce qui se passe en moi, de combien d'espérances et de craintes je suis continuellement agité. Quel bonheur ce serait de travailler à la fois à la délivrance de tant de nations souffrantes, à la félicité de ma patrie et à la gloire de Votre Majesté! Quel bonheur de voir réunis tous ces différents intérêts que le sort avait paru rendre à jamais contraires! Mais souvent il me paraît que c'est trop beau, trop heureux pour pouvoir arriver, et que le génie du mal, qui semble toujours veiller pour rompre des combinaisons trop fortunées pour l'humanité, parviendra aussi à déranger celle-ci.»
Si peu encourageante que fût cette réponse, Alexandre n'y trouva nullement motif à désespérer. Sa résolution était trop ferme pour reculer devant le premier obstacle. Après un jour et deux nuits de réflexions, il reprend la plume, fait une seconde lettre à Czartoryski et s'y montre décidé, tant que l'impossibilité ne lui en sera pas clairement démontrée, à aller de l'avant: «C'est avant-hier soir, écrit-il, que j'ai reçu, mon cher ami, votre intéressante lettre du 18/30 janvier, et je m'empresse de vous répondre tout de suite. Les difficultés qu'elle me présente sont très grandes, j'en conviens: mais, comme je les avais prévues en grande partie, et que les résultats sont si majeurs, s'arrêter en chemin serait le plus mauvais parti.»
Ceci posé, il s'attaque successivement aux objections de Czartoryski et s'efforce de les détruire. En fait de garanties, il les accorde toutes. «Les proclamations sur le rétablissement de la Pologne doivent précéder toute chose, et c'est par cette oeuvre que l'exécution du plan doit commencer.» La Pologne nouvelle comprendra, avec le duché, les provinces livrées à la Russie par les trois partages et même, s'il est possible, la Galicie autrichienne: ses limites à l'est seront la Dwina, la Bérézina et le Dnieper. Alexandre ne craint pas d'entailler largement les frontières de la Russie pour refaire place à une vaste Pologne, hardiment dessinée. Il lui promet autonomie complète, gouvernement, armée, administration indigènes: sans se prononcer positivement sur la constitution du 3 mai, dont le texte lui est mal connu, il offre «dans tous les cas une constitution libérale telle à contenter les désirs des habitants». L'union avec l'empire voisin sera purement personnelle: le souverain changera suivant les lieux de prérogatives et d'attributions, autocrate en Russie, roi constitutionnel à Varsovie.
Passant aux probabilités de succès que comporte actuellement une guerre contre la France, Alexandre prétend les faire reposer sur des données certaines, précises, nullement hypothétiques. Dans sa première lettre, il s'est borné à dire: «Le succès n'est pas douteux avec l'aide de Dieu, car il est basé, non sur un espoir de contre-balancer les talents de Napoléon, mais uniquement sur le manque de forces dans lequel il se trouvera, joint à l'exaspération générale des esprits dans toute l'Allemagne contre lui.» Et il a opposé dans une sorte de tableau synoptique, aux cent cinquante mille Français ou alliés que Napoléon réunira avec peine en Allemagne, deux cent mille Russes, cent trente mille Polonais, Prussiens et Danois, sans compter deux cent mille Autrichiens, cités pour mémoire. Maintenant, puisque Czartoryski ne se contente pas d'une affirmation générale et réclame des détails convaincants, on va les lui fournir. Alexandre s'ouvre plus complètement et se livre à d'instructifs aveux, qui montrent à quel point le projet d'attaque a été étudié et creusé. Il établit, pièces en main, qu'il est demeuré au-dessous de la vérité quand il a parlé de deux cent mille Russes en chiffres ronds, qu'il en possède deux cent quarante mille cinq cents bien comptés, prêts à entrer en campagne, appuyés par une réserve de cent vingt-quatre mille hommes. Il fait passer sous les yeux de Czartoryski les trois armées qu'il a rangées l'une derrière l'autre; il en décompose devant lui les éléments constitutifs et les lui fait toucher du doigt, chacun se présentant à tour de rôle et répondant à l'appel:
«L'armée, dit-il, qui doit appuyer et combattre avec les Polonais, est tout organisée et se trouve composée de huit divisions d'infanterie faisant chacune 10,000 hommes, entièrement complètes: ce sont les divisions nos. 2, 3, 4, 5, 14, 17, 23, et une division de grenadiers; quatre divisions de cavalerie, formant chacune 4,000 chevaux: ce sont les divisions nos 1, 2, 3 et 2e de cuirassiers; ce qui fait un total de 96,000 hommes; de plus, quinze régiments de Cosaques qui forment 7,500 chevaux; en tout, 106,500.
«Tout ce qui est non combattant en est décompté.
«Cette armée sera soutenue par une autre composée de onze divisions d'infanterie, nos 1, 7, 9, 11, 12, 15, 18, 24, 26, une division de grenadiers et la division des gardes, et de quatre divisions de cavalerie, nommément nos 4, 5, 1re des cuirassiers et celle de la cavalerie de la garde. En sus, dix-sept régiments de Cosaques. Total, 134,000 hommes.
«Enfin, une troisième armée, composée des bataillons et escadrons de réserve, est forte de 44,000 combattants, renforcée de 80,000 recrues, tous habillés et exercés depuis plusieurs mois aux dépôts.»
Ainsi, tout a été de sa part prévu, calculé, combiné: toutes les chances ont été tournées en sa faveur. C'est maintenant aux Varsoviens à décider s'ils veulent ou non permettre l'accomplissement du projet. Pour enlever leur adhésion, Alexandre s'efforce de leur démontrer mathématiquement que leur intérêt est de marcher avec lui et de déserter la cause française. A cet effet, dans une suite d'alinéas placés en regard et en opposition, il met en parallèle les deux hypothèses, celle où les soldats et les habitants du duché resteront fidèles à la France, celle où ils embrasseront le parti contraire.
Dans le premier cas, leur immobilité obligera les Russes à se tenir sur la défensive: «Cela étant, il se peut que Napoléon ne veuille pas commencer, du moins tant que les affaires d'Espagne l'occuperont et qu'une grande partie de ses moyens s'y trouve. Alors les choses continueront à rester sur le pied sur lequel elles se trouvent maintenant, et la régénération de la Pologne conséquemment se trouvera ajournée à une époque plus éloignée et très indéterminée.» A supposer même que Napoléon prenne l'initiative des hostilités et proclame le rétablissement du royaume, cette reconstitution sera tout d'abord incomplète, puisqu'il faudra arracher les provinces polonaises de Russie à la puissance qui les détient actuellement et qui les défendra jusqu'à la mort. Par suite, ces provinces et le duché deviendront le théâtre d'une lutte furieuse, dévastatrice, qui les couvrira de sang et de ruines, qui en fera un champ de désolation, et ces guerres reprendront avec plus d'acharnement à la mort de Napoléon, «qui n'est pourtant pas éternel.--Quelle source de maux pour la pauvre humanité, pour la postérité!»
Qu'on suppose maintenant la seconde hypothèse, qu'on en suive le développement. La volte-face des Varsoviens permet à l'empereur russe d'agir et de prendre les devants sur son adversaire. Après avoir déclaré très nettement que, dans l'état actuel des choses, il ne se fera pas l'agresseur et «ne commettra pas cette faute», Alexandre ajoute: «Mais tout change de face si les Polonais veulent se joindre à moi. Renforcé par les 50,000 hommes que je leur devrai, par les 50,000 Prussiens qui alors peuvent, sans risquer, s'y joindre de même, et par la révolution morale qui en sera le résultat immanquable en Europe, je puis me porter jusqu'à l'Oder sans coup férir.» Par conséquent, le théâtre de la guerre se trouvera reporté du premier coup au delà de la Pologne; la renaissance de ce peuple s'opérera instantanément, sans secousse, sans dommage pour son territoire. Tels seront les résultats certains de la jonction entre les deux peuples slaves; au nombre des résultats probables, on doit compter la subversion totale de la puissance française, l'universelle délivrance, la reconstitution d'une Europe dans laquelle la Pologne reprendra pacifiquement sa place. A cette nation si durement éprouvée, Alexandre fait entrevoir un avenir de calme et de prospérité, la possibilité de guérir ses blessures, de développer ses ressources, de refleurir sous l'égide d'un puissant empire qui la protégera sans l'opprimer; il multiplie les retouches pour orner des plus riantes couleurs le tableau qu'il compose. Seulement, en échange des merveilles promises, il demande à son tour des garanties et des gages, n'entend pas s'aventurer à la légère: «Si cette coopération des Polonais avec la Russie doit avoir lieu», il tient à en recevoir des assurances et des preuves indubitables: c'est à Czartoryski de les lui fournir, de recueillir des engagements, de colliger des signatures parmi les chefs de l'armée, parmi les principaux personnages que leur naissance ou leurs services placent à la tête de la nation. En l'excitant à cette oeuvre d'enrôlement, Alexandre lui recommande encore de procéder avec précaution et mystère, de dépister les soupçons de la police française, et sa lettre se termine par cette effusion: «Tout à vous de coeur et d'âme pour la vie. Mille choses, je vous prie, de ma part à vos parents, à vos frères et soeurs.»
III
À la Suède, il n'en demandait pas tant: il ne voulait que la préparer au spectacle de grands événements dont elle n'aurait rien à craindre et pourrait tirer avantage. Sa confiance en Bernadotte n'était pas suffisamment établie pour qu'il s'ouvrît à lui du projet: il cherchait seulement à cultiver les bonnes dispositions du prince par une correspondance directe, à intéresser ses haines et ses ambitions par des demi-aveux, par des appels voilés: «Observez, disait-il au ministre de Suède Stedingk en parlant de Napoléon, comme l'opinion qui l'a élevé et soutenu jusqu'à présent est changée, comme tous les esprits sont exaspérés, en Allemagne surtout. S'il avait quelque revers, vous le verriez tomber. Les grands succès sont suivis souvent de grandes infortunes. Il sortit autrefois de la Suède un Gustave-Adolphe pour affranchir l'Allemagne; qui sait s'il n'en sortira pas un second?»
A Paris même, au siège de la puissance française, était-il impossible de s'ouvrir des accès? Derrière l'ambassadeur Kourakine dont l'intelligence baissait tous les jours sous le poids de l'âge et des infirmités, derrière ce fantôme de représentant, Alexandre entretenait un mystérieux chargé d'affaires, dépourvu de tout titre dans la hiérarchie diplomatique. C'était ce jeune comte Tchernitchef, colonel aux gardes, que nous avons vu servir en 1809 et 1810 d'intermédiaire à la correspondance directe des deux empereurs et commencer en France un travail d'espionnage. Le 4 janvier 1811, après une mission équivoque en Suède, il s'était glissé de nouveau à Paris sous couleur d'apporter à l'Empereur une lettre de son maître, en réalité pour s'enquérir et observer. À Paris, il avait trouvé toute une agence de renseignements militaires montée de longue date par les secrétaires de l'ambassade, à l'aide d'employés subalternes de l'administration française, d'infimes commis, achetés à prix d'argent. Tchernitchef devait reprendre à son compte et développer ce service, mais un peu plus tard: actuellement, sa grande affaire était toujours l'espionnage mondain; il s'y livrait avec ardeur, bien que la police eût l'oeil sur lui et soupçonnât ses menées.
Il s'était installé en plein centre du Paris vivant et bruyant, dans un hôtel garni de la rue Taitbout, à deux pas du boulevard et de Tortoni, rendez-vous des nouvellistes et des oisifs. Il vivait en garçon, sans état de maison, servi par un domestique allemand et un moujik qui le suivait comme son ombre, mais sortant beaucoup, fort répandu dans le monde, sachant se faufiler dans tous les milieux et y prendre pied. Comme Paris a eu de tout temps le goût des personnalités exotiques et l'amour du clinquant, la vogue dont bénéficiait le brillant étranger, lors de ses précédents voyages, ne faisait que s'accroître. Sans doute, son élégance n'était pas du meilleur aloi. Ce jeune homme trop bien mis, paré et parfumé à outrance, gardait en lui je ne sais quoi d'apprêté et de mielleux qui repoussait certaines intimités; mais ses regards langoureux, ses manières tour à tour doucereuses et entreprenantes continuaient à lui réussir auprès des femmes: ses bonnes fortunes n'étaient plus à compter, et, s'il faut en croire la chronique, l'une des princesses de la famille impériale, la belle Pauline Borghèse, ne se montrait nullement insensible à ses hommages.
IV
Ces assurances, il ne se bornait plus à les renouveler périodiquement, il en faisait le sujet constant et le fond de ses entretiens avec l'ambassadeur: il les replaçait à chaque rencontre, à tout propos: en quelques semaines, il les répéta jusqu'à douze fois bien comptées, et toujours avec une abondance et une recherche d'expressions heureuses, pittoresques, frappantes, avec des mines émues et des caresses de langage, avec un charme incomparable de geste et de diction.
CHAPITRE II
PROJETS DE L'EMPEREUR.
Napoléon au commencement de 1811.--Maître de tout en apparence, il sent l'inefficacité des moyens employés jusqu'à ce jour pour réduire l'Angleterre et conquérir la paix générale.--Le blocus demeure inutile tant qu'il ne sera pas universel et complet.--Impuissance de Masséna devant Torres-Vedras.--Le Nord préoccupe Napoléon et l'empêche de porter un coup décisif en Espagne.--Crainte d'un rapprochement entre la Russie et l'Angleterre.--Méfiance progressive: indices révélateurs: l'ukase prohibitif.--Colère de Napoléon: paroles caractéristiques.--Les Polonais de Paris.--Mme Walewska et Mme Narischkine.--Napoléon décide de préparer lentement et mystérieusement une campagne en Russie.--Comment il conçoit cette gigantesque entreprise.--Quelle est à ses yeux la condition du succès.--Dix-huit mois de préparation.--Projet pour 1811; projet pour 1812.--Mode employé pour recréer en Allemagne une force imposante.--L'armée de couverture.--Envoi de troupes à Dantzick.--Précautions prises pour dissimuler l'importance et le but de ces préparatifs.--Napoléon reste militairement et diplomatiquement en retard sur Alexandre.--Les puissances que l'on se dispute.--Rapports avec la Prusse.--L'Autriche et les Principautés.--Rapports avec la Turquie.--Première brouille entre Napoléon et le prince royal de Suède.--Bernadotte se rapproche de la France.--Raisons intimes de ce retour.--Demande de la Norvège.--Protestations simultanées à l'empereur de Russie.--Bernadotte sera à qui le payera le mieux, sans être jamais complètement à personne.--L'Empereur décline toute conversation au sujet de la Norvège.--Audience donnée à l'aide de camp du prince.--Bernadotte réitère ses instances et ses promesses.--Napoléon refuse de s'allier prématurément à la Suède.--Ses rapports avec la Russie durant cette période.--Mélange de dissimulation et de franchise.--Offre d'indemniser le duc d'Oldenbourg.--Réquisitoire violent et emphatique contre l'ukase.--Pourquoi Napoléon affecte de prendre au tragique cette mesure purement commerciale.--Demande d'un traité de commerce.--Grief secret et prétention fondamentale de l'Empereur: la question des neutres et du blocus domine à ses yeux toutes les autres: il évite encore de la soulever.--Sa longue et remarquable lettre à l'empereur Alexandre.--Contre-partie; lettre au roi de Wurtemberg.--Raisons profondes qui portent l'Empereur à envisager comme probable une guerre dans le Nord et à y voir le couronnement de son oeuvre.--Napoléon égaré par le souvenir de Rome et de Charlemagne.--Il renoncerait pourtant à la guerre si la Russie rentrait dans le système continental, mais il n'admet pas la paix sans l'alliance.--Alexandre et Napoléon cherchent respectivement à s'assurer, le premier pour 1811, le second pour 1812, l'avantage du choc offensif.
I
Dans le comble de puissance où quinze ans de triomphes ininterrompus l'avaient mis, Napoléon ne jouissait pas de sa prospérité et de sa gloire. L'année nouvelle se levait pour lui radieuse de promesses; la délivrance attendue de l'Impératrice lui faisait espérer un fils; jamais les rois n'avaient montré autant de soumission apparente, et pourtant lui-même éprouvait les atteintes de l'universel malaise. Un danger vague lui semblait peser sur l'avenir: dans l'air encore immobile et calme, il sentait passer la lourdeur des orages prochains.
Les moyens qu'il avait imaginés pour réduire sa rivale, malgré leur colossal développement, malgré leur rigueur et leur précision, n'avançaient plus à rien: aux deux extrémités de l'horizon, cette puissance démesurément accrue rencontrait enfin sa limite. Le Nord ne se fermait pas aux produits britanniques, et cette brèche au blocus en annulait tous les effets: l'Angleterre souffrait sans périr. Au sud, en Portugal, l'Angleterre ne se laissait pas arracher de cette pointe extrême du continent où elle avait pris terre et s'était inébranlablement fixée. Masséna tâtait en vain les lignes de Torres-Vedras, ne réussissait pas à découvrir le point faible, le côté vulnérable de la position ennemie; il envoyait le général Foy à Paris réclamer du secours, exposer la situation, demander aide et conseil: il s'avouait impuissant, et le succès plusieurs fois annoncé, attendu, escompté, se dérobait toujours.
On s'est demandé pourquoi, en ce temps où l'Empereur ignorait les intentions offensives d'Alexandre, il n'avait point fait masse de ses armées et porté un grand effort en Espagne, pourquoi il n'avait pas donné assez d'hommes au prince d'Essling pour jeter les Anglais à la mer et terminer au moins cette partie de la tâche. C'est que, sans lui montrer encore le péril tout formé, le Nord le préoccupait déjà et le paralysait. Il savait qu'une réconciliation de la Russie avec nos ennemis amènerait tôt ou tard une prise d'armes en leur faveur, créerait une diversion bien autrement redoutable pour lui que la prolongation de la guerre espagnole, l'obligerait à préparer une grande expédition dans le Nord, à frapper de ce côté le coup suprême et à vaincre les Anglais dans Moscou. Or, si les desseins du Tsar sur la Pologne lui échappaient, il lui semblait bien que la Russie, après l'avoir suivi quelque temps et s'être acheminée dans son sillage, après s'être ensuite arrêtée et immobilisée, virait de bord maintenant, s'éloignait de lui insensiblement et s'orientait vers l'Angleterre.
Ce n'est pas qu'il juge nécessaire de pousser hâtivement ses préparatifs et de parer à des éventualités urgentes. D'après ses prévisions, rien ne presse: il faut que tout commence, mais tout doit s'opérer posément, tranquillement, avec précaution et surtout avec mystère. L'évolution de la Russie vers l'Angleterre se poursuivra vraisemblablement comme elle a commencé, c'est-à-dire pas à pas, par successives étapes; elle ne s'achèvera guère avant le milieu ou la fin de l'année, et il sera facile d'ajourner le conflit jusqu'en 1812. La guerre au Nord n'apparaît pas à Napoléon imminente, mais plus probable dans l'avenir, plus difficilement évitable. L'idée qu'il s'en fait, vague jusqu'alors et imprécise, se formule nettement; les contours se déterminent, les arêtes principales s'accusent, les grandes lignes se dégagent, et tout un plan d'action surgit dans sa pensée, subtil, profond, colossal, exécutable à distance d'une année.
S'il doit faire cette guerre, il entend la porter et même la commencer en territoire ennemi; c'est à ce prix seulement qu'elle est susceptible de résultats grandioses et mérite d'être faite. Les désastres infligés aux Russes en Allemagne ou en Pologne, Austerlitz et Friedland par exemple, ont humilié l'orgueil du Tsar et de sa noblesse: ils n'ont pas atteint la puissance moscovite dans ses oeuvres vives et limité vraiment sa force d'expansion. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est un Austerlitz ou un Friedland en Russie, un coup porté assez profondément pour permettre d'imposer aux vaincus, comme conditions de la paix, l'abandon de leurs facultés offensives, le recul de leurs frontières, un déplacement vers l'Est, un exil aux confins de l'Asie. Comment Napoléon obtiendra-t-il ce succès décisif, une fois entré en Russie? Quel sera sur place son plan d'opérations et de manoeuvres? Sa pensée ne sonde pas encore cet avenir. Confiant dans ses inspirations stratégiques et tactiques, il se croit sûr de vaincre en Russie pourvu qu'il réussisse à y entrer, à y insérer d'emblée quatre ou cinq cent mille hommes, et pourvu que ces masses soient suffisamment munies, équipées, outillées, approvisionnées, pour qu'elles puissent vivre et agir plusieurs mois dans un pays fait de vastes espaces peu peuplés et d'obscures immensités. Du premier coup, il va droit à la grande difficulté, celle de pousser par un glissement insensible la puissance française jusqu'aux abords de la Russie, de l'y précipiter ensuite avec tout son attirail, avec toutes ses ressources, de faire en sorte que nos armées débouchent en Lithuanie aussi fraîches et bien pourvues que si elles sortaient de Strasbourg ou de Mayence, d'assurer les subsistances, les transports, le ravitaillement, dans une région où il faudra tout amener avec soi et dont l'accès s'ouvre à huit cents lieues de nos frontières. S'il parvient à résoudre ce problème par un miracle d'organisation et de prévoyance, il considère qu'il aura tout gagné: à ses yeux, dès qu'il s'agit de s'attaquer à la Russie, le secret de la victoire réside intégralement dans l'art des préparations, et lui qui a improvisé tant de guerres avec des éléments créés d'urgence, croit n'avoir pas trop d'une année, de dix-huit mois peut-être, pour rassembler cette fois ses moyens, pour les élever à un degré de perfection sans exemple, pour les porter sur place, pour les faire arriver à pied d'oeuvre intacts et tout montés, pour préparer méthodiquement et méticuleusement l'invasion.
II
Les premiers ordres pour renforcer le corps de Davout furent donnés à la fin de janvier et complétés ensuite par une série de dispositions. L'opération n'allait pas s'accomplir brusquement, brutalement: il ne s'agissait pas de jeter d'un coup au delà du Rhin une force considérable, qui attirerait l'attention. C'est par une infiltration continue d'hommes et de matériel dans les cadres déjà existants que se recréera notre armée d'Allemagne. Le premier corps s'accroîtra insensiblement, sans que sa forme extérieure et ses éléments constitutifs soient d'abord modifiés. Les unités qui le composent, divisions, régiments, bataillons, vont simultanément grossir, par lente addition de substance; puis, lorsqu'elles seront parvenues à une surabondance d'effectifs, elles vont se dédoubler, se multiplier, essaimer autour d'elles d'autres groupes, d'autres unités, et peu à peu, au lieu d'un simple corps, l'armée de quatre-vingt mille hommes apparaîtra, munie de tous ses organes.
Pour faciliter leur marche, Napoléon fait reconnaître par des officiers d'état-major et aménager les voies de communication. En Allemagne, les chemins sont généralement mauvais: n'importe, on en créera d'autres. Entre Wesel et Hambourg, à travers la Westphalie et le Hanovre, une large route militaire va s'ouvrir, une sorte de voie romaine, qui attestera aux générations futures le passage des Français et la grandeur de leurs oeuvres. Les autorités de la Westphalie et du grand-duché de Berg procéderont à ce travail. Davout est chargé de pourvoir au placement de ses effectifs futurs, d'assurer par avance les vivres, l'habillement, la solde, de régler son budget, de fortifier Hambourg, de convertir cette ville ouverte en une vaste place d'armes. Qu'il se mette en mesure de toutes façons, mais que ces préparatifs s'opèrent dans le plus absolu silence: agir sans parler, telle est la recommandation qui accompagne invariablement les ordres donnés et accuse à chaque instant la pensée dominante de l'Empereur.
Son activité diplomatique retardait encore sur ses mouvements militaires. Les quatre puissances qui lui semblaient ses auxiliaires désignés, Prusse, Autriche, Turquie et Suède, n'avaient pas, comme nos armées, de grands espaces à parcourir pour entrer en ligne: elles étaient toutes portées, limitrophes de l'ennemi à atteindre: il était inutile et même dangereux d'engager avec elles des négociations dont l'écho pourrait retentir à Pétersbourg et précipiter la rupture. D'ailleurs, Napoléon était persuadé que ces alliances se feraient presque d'elles-mêmes et par la force des choses; que la Prusse et l'Autriche, dominées par son prestige, viendraient docilement à son appel; qu'une sorte de fascination les lui amènerait; que la tradition lui ramènerait la Turquie et la Suède. Aujourd'hui, il essayait simplement, par une pression plus ou moins forte sur les quatre puissances, de composer à chacune une attitude conforme à ses desseins.
Il eût voulu agir de même avec la puissance qui correspondait à la Turquie dans la partie opposée de l'Europe, avec cette Suède qui devait son importance à sa position topographique plus qu'à ses forces. Actuellement, il n'exigeait d'elle qu'un service plus exact contre l'Angleterre, une soumission absolue, sans préjuger ce qu'il aurait peut-être à lui demander contre les Russes et à faire pour elle. Mais les intérêts contradictoires entre lesquels se débattait la Suède, ses passions, ses souffrances, ne lui permettaient point une obéissance purement gratuite, une attente résignée. Chaque jour, son indiscipline cause à Napoléon de nouvelles impatiences: il lui faut en même temps se défendre contre des empressements intempestifs, contre d'importunes sollicitations. Le caractère de l'homme qu'il a laissé se placer à Stockholm sur les marches du trône complique singulièrement le problème des relations. Désireux de ne pas se brouiller complètement avec la Suède et de ne point s'allier prématurément à elle, il aura fort à faire pour atteindre ce double but, et ses rapports avec Bernadotte, assez accidentés durant cette période, donnent plus particulièrement la mesure de ses intentions actuelles à l'égard de la Russie.
III
Chez lui, ce revirement peut s'expliquer d'abord par un vulgaire intérêt d'argent. Dans son établissement nouveau, il avait dû faire abandon des dotations constituées au maréchal d'Empire et au prince de Ponte-Corvo. D'autre part, le million que l'Empereur lui avait fait remettre comptant, lors de son départ, s'était promptement fondu, et les États de Suède, vu la pénurie du royaume, n'avaient alloué à l'héritier présomptif de la couronne, à sa femme et à son fils, que de maigres pensions. Voyant arriver la fin de ses ressources, Bernadotte se prenait à regretter d'avoir trop peu ménagé le monarque à la main large dont la munificence pourrait utilement l'assister, et il est à remarquer que ses premières offres de soumission coïncidèrent avec une lettre dans laquelle il se recommandait à la générosité impériale et sollicitait une indemnité pour ses dotations perdues.
Ce n'était pas que l'objet de ses convoitises se fût déplacé. Si incohérents et désordonnés que parussent ces mouvements, ils tendaient invariablement au même but: sa politique tourbillonnait autour d'une idée fixe. S'interdisant par principe de songer à la Finlande, il pensait de plus en plus à la Norvège. Il en avait déjà touché mot à Pétersbourg, mais il savait que la Russie, à supposer qu'elle favorisât jamais la spoliation du Danemark, ne s'exécuterait que plus tard et à échéance assez longue, à l'approche ou à la suite d'un grand bouleversement. Au contraire, Napoléon disposait du présent: il n'avait qu'un geste à faire pour que la cour de Copenhague, faible et soumise, s'inclinât devant sa volonté et cédât aux Suédois la Norvège au prix de quelque dédommagement en Allemagne. Justement, la Norvège s'agitait et paraissait lasse du joug danois. Profitant de l'occasion, Bernadotte ne tarda pas davantage à s'ouvrir au représentant de l'Empereur.
Qui trompait-il alors? Qui se réservait-il de trahir en fin de compte? Son ancien maître ou son récent ami? En faisant droit à sa demande et en acceptant sa parole, Napoléon eût-il obtenu de sa part, en cas de guerre avec la Russie, une obéissance absolue? C'est au moins très douteux: Bernadotte avait le génie de l'indiscipline; il l'avait prouvé dans tout le cours de sa carrière, où Napoléon l'avait trouvé à chaque occasion coopérateur tiède et lieutenant infidèle. S'il tenait tant à la Norvège, c'était précisément parce que cette facile conquête, en consolant l'amour-propre national, le dispenserait de marcher en Finlande, de rouvrir ainsi et de perpétuer le conflit avec la Russie, de s'engager à fond contre elle. Tout ce que l'on peut présumer, c'est que Napoléon, en lui livrant la Norvège, eût conjuré en partie l'effet de ses mauvais sentiments, gagné sa neutralité et peut-être une apparence de concours. Dans ses appréciations sur la politique actuelle du prince, Alquier allait plus loin: cet agent zélé, mais ardent et passionné, ne sut presque jamais démêler les véritables intentions de Bernadotte à travers la déconcertante variété de ses attitudes et de ses poses; après l'avoir signalé comme capable de toutes les félonies, il le croyait aujourd'hui disposé à nous revenir de bonne foi et montrait l'occasion unique pour reprendre possession de la Suède.
Napoléon en jugea autrement. D'abord, cette façon de réclamer à brûle-pourpoint un accord positif et de lui forcer la main, ne fut nullement de son goût; il voulait que Bernadotte attendît notre heure, au lieu de nous imposer la sienne. Quant à la condition même de l'arrangement, l'idée de spolier le Danemark, dans les termes absolus où elle était exprimée, révolta ses sentiments de justice, de reconnaissance et d'honneur: ce tout-puissant avait le respect des faibles, quand il trouvait en eux honnêteté et droiture. D'ailleurs, et jusqu'à plus ample informé, il se refusait à voir dans la requête du prince l'expression d'une pensée raisonnée et mûrie, à laquelle la majorité des Suédois se rallierait peu à peu et qui deviendrait un système national. Demeurant dans ses rapports avec la Suède sous l'empire d'une erreur fondamentale, il estimait que cet État ne pouvait avoir qu'une politique, la politique d'hostilité et de revanche contre la Russie: il se figurait que s'il en venait lui-même à rompre avec Alexandre, il n'aurait qu'à montrer aux Suédois la Finlande et à la leur désigner du bout de son épée, pour les voir s'élancer sur cette proie et se jeter dans la mêlée, quels que pussent être les sentiments personnels de Bernadotte. Par conséquent, il jugeait parfaitement inutile de s'arrêter quant à présent aux idées plus ou moins folles qui pouvaient éclore dans l'esprit du prince et traverser ce cerveau mal équilibré, de prendre au sérieux ses divagations, de discuter avec ses lubies: ce n'était pas là un élément à faire entrer dans nos calculs.
Vers le même temps, Napoléon permit à l'un des aides de camp français de Bernadotte, le chef d'escadron Genty de Saint-Alphonse, rappelé comme les autres, de retourner en Suède, et il le reçut avant son départ. Dans cette audience, il s'exprima en homme qui savait à quoi s'en tenir sur les véritables sentiments du prince, mais son langage fut empreint de tristesse et de regret plus que de colère, conserva le ton d'une remontrance paternelle: «Croyez-vous, dit-il, que j'ignore qu'il dit à qui veut l'entendre: «Dieu merci, je ne suis plus sous sa patte», et mille autres extravagances que je ne veux pas répéter? Il ne sait pas que cela retombe sur lui, et qu'il y a des gens toujours prêts à tirer parti de ses inconséquences. Assurément, il m'a assez fait enrager pendant qu'il était ici: vous en savez quelque chose, puisque vous êtes son confident. Mais enfin tout cela est passé: j'avais cru que dans la nouvelle sphère où il se trouve placé, sa tête se serait calmée et qu'il se serait conduit plus prudemment.»
Genty de Saint-Alphonse, à qui la leçon avait été faite, ne manqua pas de défendre chaleureusement son prince; il s'étendit sur les services que la Suède était prête à nous rendre en toute occurrence, et notamment contre la Russie. Mais ce zèle de fraîche date parut suspect à l'Empereur, à tout le moins intempestif: «Vous me parlez toujours des Russes, disait-il; mais moi, je ne suis pas en guerre avec les Russes: si cela arrivait, eh bien, nous verrions alors: aujourd'hui ce n'est qu'à l'Angleterre qu'il faut faire la guerre.»
Ces fins de non-recevoir déçurent Bernadotte, sans le décourager. Il crut devoir insister, s'acharner, d'autant plus qu'un événement intérieur venait de mettre effectivement à sa charge les destinées de la Suède. Le Roi, plus malade et plus faible, l'avait institué régent. Investi désormais des prérogatives souveraines, sentant croître sa responsabilité en même temps que son pouvoir, Charles-Jean se rattachait plus anxieusement à l'idée de procurer aux Suédois quelque bénéfice immédiat qui fît taire toute opposition; pour obtenir de quoi les contenter, il s'adressait à l'Empereur, suprême dispensateur des biens de ce monde, le priait, le sollicitait de toutes manières, se retournait vers lui sans cesse, la main obstinément tendue.
IV
«Plaignez-vous, Monsieur,--écrit par ordre Champagny à Caulaincourt,--de la conduite de la Russie et surtout de cet ukase si peu amical du 19/31 décembre. Peut-on en effet concevoir un état de paix et surtout un état d'alliance pendant lequel une des deux nations alliées brûle tous les produits de l'autre qui lui parviennent? Quel effet un pareil autodafé peut-il produire? Nous prend-on donc pour une nation sourde à la voix de l'honneur? Ceux qui conseillent ces mesures à l'empereur de Russie sont des hommes perfides qui abusent de son caractère. Ils savent bien que brûler les étoffes de Lyon, c'est aliéner les deux nations l'une de l'autre, et que la guerre ne tiendra plus qu'à un souffle.
L'instruction ajoute que l'Empereur, fortement irrité, ne fera pourtant pas la guerre à raison de l'ukase. Il se contentera d'appliquer aux Russes la loi du talion et de brûler leurs marchandises, sans toucher aux rapports politiques. Mais pourra-t-il soutenir l'alliance dans l'esprit de ses peuples justement exaspérés? Pourra-t-il résister au soulèvement et aux tempêtes de l'opinion? «Les grandes puissances et surtout les grandes nations sont plus promptement entraînées par des motifs d'honneur que par des motifs d'intérêt. Aussi l'Empereur est-il surtout alarmé de cette animosité réciproque qui doit naître du simple spectacle des marchandises françaises qu'on brûlera en Russie et des marchandises russes qu'on brûlera en France. Quoi de plus propre à exciter les deux nations l'une contre l'autre, et serait-il au pouvoir de ceux qui les gouvernent d'arrêter les effets d'une aveugle indignation?» Sous la pression du sentiment public, l'Empereur se verra-t-il dans la nécessité de rompre avec un État qu'il croyait s'être indissolublement attaché, qu'il s'était plu à fortifier de ses mains? «Le prix de cet éminent service serait-il donc pour l'Empereur d'être forcé de faire la guerre à la Russie pour sauver son honneur et pour éviter le reproche d'avoir souffert, dans ce haut point de gloire où il s'est élevé, ce que Louis XV endormi dans les bras de madame Dubarry n'aurait pas supporté!»
Malgré cette indignation grandiloquente, Napoléon connaissait trop son intérêt et ses facultés actuelles pour demander l'abrogation de l'ukase. Il sentait que l'empereur Alexandre ne se soumettrait jamais, sur une injonction venue de l'étranger, à rapporter une mesure de législation intérieure, que cette exigence accélérerait inopportunément la rupture. Il ne demande donc qu'une chose, c'est que les prescriptions de l'ukase demeurent inobservées en ce qu'elles ont de plus révoltant, c'est que l'ordre donné de brûler nos marchandises reste à l'état de lettre morte: «Obtenez, Monsieur, continue l'instruction, l'assurance secrète que ce brûlement ne sera pas exécuté sur les marchandises françaises. L'Empereur a besoin d'être tranquillisé sur ce point, pour asseoir sur une base fixe sa politique fortement ébranlée par un acte aussi peu amical.»
La Russie veut-elle nous donner une satisfaction plus complète? Elle le peut sans recourir à une rétractation humiliante. Le pacte de Tilsit avait rétabli les rapports économiques sur le pied où ils existaient avant la guerre, en attendant la confection d'un traité de commerce qui les fixerait définitivement. C'est à cette clause que l'ukase a contrevenu en prohibant les importations françaises, mais il dépend d'Alexandre de rentrer dans la légalité en se prêtant à négocier enfin et à conclure le traité de commerce expressément prévu. Ce traité entraînera de part et d'autre un remaniement des tarifs en vigueur, sans que le gouvernement russe ait à revenir par mesure individuelle et spéciale sur les dispositions de l'ukase. «L'Empereur se montrera facile sur le traité de commerce. Il admettra, par exemple, cette clause: les draps, soieries, bijouteries et objets de luxe pourront être introduits en Russie: 1° s'ils sont de fabrique française; 2° à la condition d'exporter une pareille valeur en bois, chanvre, fer, or et autres productions de la Russie.» Quelques-unes de nos industries retrouveront ainsi un débouché dans le Nord, sans que les deux nations, prises dans leur ensemble, fassent aucun gain l'une sur l'autre, le chiffre des importations restant rigoureusement proportionné à celui des exportations; la balance du commerce ne se rompra jamais au détriment de la Russie, mais la France ne demeurera plus sous le coup d'une injurieuse exclusion.
C'est à entamer la négociation commerciale que doivent tendre pratiquement les efforts de l'ambassadeur. Qu'il insiste à la fois près du ministère et du souverain, en termes différents: avec le premier, il ne saurait faire usage avec trop de véhémence des arguments et des termes que lui fournit l'instruction; avec le Tsar, il doit se placer sur un autre terrain, montrer une indignation contenue, mais surtout faire appel aux sentiments, aux souvenirs qui peuvent avoir conservé quelque empire sur l'esprit de ce monarque: «En conversant avec l'empereur Alexandre, parlez aussi à son coeur, intéressez son honneur et sa sensibilité. Dites-lui que le souverain qu'il place dans une position pénible est celui qui, de son propre aveu, l'a si bien servi, celui à qui il a dit à Tilsit et dans ce jour qu'il regardait comme l'anniversaire de Pultava: «Vous avez sauvé l'empire russe.»
La corde sentimentale est toujours celle que Napoléon cherche à faire vibrer dans ses rapports personnels avec Alexandre. Il n'entend pas interrompre sa correspondance directe avec lui, et le 28 février charge Tchernitchef de lui porter une longue lettre: elle est conçue avec un art d'autant plus profond qu'il se dissimule sous des apparences de rondeur. Tout en prodiguant les assurances et les raisonnements propres à tranquilliser, Napoléon articule nettement ses griefs et ne fait nul mystère des conséquences qu'entraînerait un rapprochement avec les Anglais; mais tout est dit si simplement, avec tant de naturel, avec un mélange si heureux de douceur et de fermeté, qu'il faudrait être bien porté au doute et à la méfiance pour chercher des intentions suspectes au delà de ces paroles.
La lettre débute sur un ton d'affectueuse tristesse: «Je charge le comte de Tchernitchef de parler à Votre Majesté de mes sentiments pour elle. Ces sentiments ne changeront pas, quoique je ne puisse me dissimuler que Votre Majesté n'a plus d'amitié pour moi. Elle me fait faire des protestations et toute espèce de difficultés pour l'Oldenbourg, lorsque je ne me refuse pas à donner une indemnité équivalente et que la situation de ce pays, qui a toujours été le centre de la contrebande avec l'Angleterre, me fait un devoir indispensable, pour l'intérêt de mon empire et pour le succès de la lutte où je suis engagé, de la réunion de l'Oldenbourg à mes États. Le dernier ukase de Votre Majesté, dans le fond, mais surtout dans la forme, est spécialement dirigé contre la France... Toute l'Europe l'a envisagé ainsi, et déjà notre alliance n'existe plus dans l'opinion de l'Angleterre et de l'Europe: fût-elle aussi entière dans le coeur de Votre Majesté qu'elle l'est dans le mien, cette opinion générale n'en serait pas moins un grand mal.
Ainsi, retour au passé par un accord sur les points en litige, telle était l'oeuvre à laquelle Napoléon invitait Alexandre. Cependant, à supposer qu'on lui eût concédé un traité de commerce et que l'on eût terminé l'affaire d'Oldenbourg par l'acceptation d'une indemnité, se fût-il déclaré et estimé pleinement satisfait? Ne tenait-il pas en réserve une prétention secrète et persistante? N'avait-il pas, comme Alexandre, son grief caché, plus grave que tous les autres? On le retrouve en lui, pour peu que l'on pénètre dans les replis de sa pensée et les profondeurs de sa politique.
On ne saurait donc dire que toute bonne foi soit encore bannie de ses rapports avec la Russie. Il négocie avec quelque sincérité, mais il négocie sans conviction. Il se doute bien que le Tsar s'est trop détaché de lui pour lui revenir jamais de plein coeur, entièrement, résolument, et pour s'assujettir aux servitudes que comporterait le renouvellement de l'alliance. Puis il se rend compte que l'Angleterre continue malgré tout à partager et à lui disputer l'Europe: il la sait douée d'un pouvoir occulte et comme magnétique, cette grande et odieuse Angleterre; il sent là l'irrésistible aimant qui ramène à soi et attire toutes les puissances l'une après l'autre, aussitôt que lui-même cesse de les tenir sous sa dépendance matérielle ou morale. La Russie ne lui appartient plus; il en conclut qu'elle est bien près de passer à l'ennemi, de s'unir à nos adversaires; qu'il en sera d'elle finalement comme de la Prusse en 1806 et plus tard de l'Autriche. Qu'on lise sa lettre du 2 avril au roi de Wurtemberg, on y trouvera cette idée déduite des circonstances et supérieurement développée.
Au fond et quoi qu'il en dise, désire-t-il que cette crise puisse être évitée? Il est loin d'en méconnaître la gravité et les dangers: il ne ressent plus l'attrait de la guerre et de ses grandes tragédies: il juge qu'il a couru assez de risques, cueilli assez de lauriers, et éprouve parfois comme une crainte de compromettre ce trésor de gloire. Mais il se dit que nul arrangement, si satisfaisant qu'on le suppose, ne vaudra pour les fins suprêmes de sa politique une campagne victorieuse qui rejettera les Russes au loin et les retranchera de l'Europe, qui l'y laissera par conséquent maître de tout, sans contestation et pour toujours. Alors, désespérant de retrouver des alliés sur le continent et d'y rallumer la discorde, l'Angleterre sentira l'inutilité de prolonger la lutte et s'inclinera domptée. La source des guerres se sera tarie; la paix du monde en sera la suite; la France se reposera enfin dans son omnipotence et sa gloire.
Tel était le travail d'esprit qui le poussait, dès les premiers mois de 1811, à considérer une lutte probable avec la Russie comme sa grande et sa suprême affaire, à diriger vers ce but tous ses calculs, toutes ses pensées, à reporter insensiblement du sud-ouest au nord-est l'appareil de ses forces. Cependant, comme il se subordonnait toujours à des considérations pratiques et savait refréner au besoin le vol de son imagination, il se fût arrêté si l'empereur Alexandre eût recommencé à lui prêter une aide efficace contre l'Angleterre. Au fond, il ne demande rien qu'il ne soit en droit d'exiger d'après le pacte convenu, rien qui ne soit conforme à la lettre ou à l'esprit des traités. Seulement, ce droit très réel qu'il invoque, il se l'est créé à lui-même, il se l'est forgé à coups d'épée: les traités d'alliance, les obligations de concours qu'il a imposées, ont été pour les vaincus une conséquence de la défaite, une forme de la contrainte, et la contrainte ne maintient ses effets qu'à condition d'agir sans cesse et de renouveler ses prises. Il y a conflit insoluble entre le droit napoléonien et le droit naturel des États à s'orienter suivant leurs intérêts momentanés ou leurs inclinations, et le premier, fondé uniquement sur la victoire, portant en lui ce vice irrémissible, ne peut se soutenir que par la permanence et la continuité de la victoire. Napoléon redemande aujourd'hui ce qu'il a obtenu en 1807, au lendemain de Friedland, et il est résolu à reprendre la guerre s'il ne peut se conserver autrement les avantages et les sûretés qu'elle lui a valu: il reste ainsi conséquent avec lui-même, droit et sincère dans les grandes lignes de sa politique, mais varie ses procédés d'après les circonstances, s'y montre tantôt impétueux et violent, tantôt caressant et séducteur, souvent astucieux, rusé, et d'une dissimulation profonde. Comme il soupçonne avec raison qu'Alexandre le trompe et ne rentrera jamais de bonne foi dans l'alliance, il se prépare à marcher dans le Nord l'année prochaine, lentement, insidieusement, à se glisser avec toutes ses forces et à se raser jusqu'aux frontières de la Russie, pour se dresser subitement contre elle, s'élancer et frapper. Tous ses efforts tendent à s'assurer la faculté et l'avantage du choc offensif, et il ne se doute pas que le Tsar, plus engagé qu'il ne le croit dans les voies de la révolte, a formé le même dessein et se juge dès à présent en mesure de le réaliser. Il veut prévenir l'adversaire; en fait, il est prévenu. Cette guerre avec la Russie qu'il prévoit à l'échéance de douze ou quinze mois, elle est devant lui, menaçante, prête à le saisir, et il ne la voit pas: il ignore qu'Alexandre est en avance sur lui d'une année et d'une armée.
CHAPITRE III
LE MOYEN DE TRANSACTION.
Les armées russes se rapprochent de la frontière.--Marche vers le duché de Varsovie.--Points de concentration.--L'armée du Danube détache plusieurs de ses divisions.--Précautions prises pour assurer le secret de ces préparatifs.--La frontière étroitement gardée.--Les réserves.--Bruits répandus à Pétersbourg et dans les provinces polonaises.--Avis décourageants de Czartoryski.--La fidélité des chefs varsoviens ne se laisse pas entamer.--L'Autriche se dérobe a une alliance et même à une promesse de neutralité.--L'influence de l'archiduc Charles s'exerce dans un sens hostile à la Russie: moyen imaginé pour le convertir ou le neutraliser.--Diplomatie féminine.--Insinuation de Stackelberg au sujet d'une entrée possible des Russes en Galicie.--Metternich se fait autoriser à formuler une réponse comminatoire.--Déceptions successives d'Alexandre.--Il suspend l'exécution de son projet.--Incertitudes, tendances diverses.--Le chancelier Roumiantsof préconise une politique de rapprochement avec la France.--Il croit avoir trouvé un moyen de solution.--Idée de demander à Napoléon, en compensation de l'Oldenbourg, quelques parties du territoire varsovien.--Alexandre se prête à un essai de conciliation sur cette base.--Caractère insolite de la négociation qui va s'ouvrir.--Le souverain et le ministre russe ne veulent s'exprimer qu'à demi-mot et par périphrases.--On propose une énigme à Caulaincourt, en lui fournissant quelques moyens de la déchiffrer.--Le Tsar confie à Tchernitchef une lettre pour l'Empereur: dignité et habileté de son langage.--La métaphore du comte Roumiantsof.--Caulaincourt obtient son rappel et reste à Pétersbourg en attendant l'arrivée de son successeur, le général comte de Lauriston.--Jeu caressant d'Alexandre.--Départ de Tchernitchef pour Paris.
La colonie russe de Vienne appuyait ces démarches de toute son énergie. La milice des femmes avait été mise sur pied, et un objet spécial s'offrait à son activité. Le grand ennemi de la Russie à Vienne était l'archiduc Charles, qui jouissait dans le public et dans l'armée d'une considération hors ligne: le glorieux vaincu de Wagram s'était sincèrement réconcilié avec son vainqueur et poussait l'Autriche vers la France. Pour changer ses dispositions ou au moins le neutraliser, on entreprit de le marier, en lui donnant pour femme une princesse toute dévouée à la Russie. L'impératrice Élisabeth Alexievna, femme d'Alexandre Ier, avait une soeur qui vivait auprès d'elle, la princesse Amélie de Bade. Ce fut cette Allemande adoptée par la Russie que les meneurs de l'intrigue destinèrent à opérer la conversion de l'archiduc, et aussitôt des influences de toute sorte se mirent en mouvement pour enchaîner cet Hercule aux pieds d'une Omphale un peu mûre.
Son chancelier cherchait cependant à le ramener dans d'autres voies, qui le rapprocheraient de la France. Ignorant toujours jusqu'au premier mot du roman ébauché entre Alexandre et Czartoryski, Roumiantsof voyait avec peine l'évolution vers l'Angleterre, qui se poursuivait sous ses yeux; il blâmait les infractions commises à la règle continentale, s'affligeait de ce relâchement progressif et aspirait de toutes ses forces à une réconciliation avec l'empereur des Français, à une reprise de cette alliance qui existait toujours sur le papier, qui avait valu à la Russie la Finlande et qui lui permettrait de garder les Principautés. Il suppliait son maître de ne point se dérober systématiquement à tout accord, de tenter quelque chose, et l'avortement du projet conçu en dehors de lui, à son insu, rendait autorité à ses conseils.
Quel serait, suivant lui, le terrain d'entente? Comment faire droit aux griefs respectifs? Le principal de ceux qu'alléguait la France était l'ukase du 31 décembre 1810: sur ce point, il ne serait pas très difficile d'accorder quelques satisfactions de forme à Napoléon, qui paraissait disposé à s'en contenter, et d'admettre certains adoucissements qui ôteraient à la mesure le caractère d'une démonstration hostile, sans porter atteinte au régime économique de l'empire. D'autre part, comme Napoléon n'insistait plus sur la saisie des bâtiments qui naviguaient sous pavillon américain pour le compte de l'Angleterre, cette question ne se posait pas actuellement; il n'y avait qu'à la laisser dormir. Quant aux griefs de la Russie, le débat très légitimement soulevé par elle au sujet de l'Oldenbourg servait à masquer le grand reproche: l'extension menaçante et les encouragements donnés par Napoléon au duché de Varsovie. Roumiantsof était le premier à reconnaître et à proclamer l'importance de la question polonaise. Il l'avait vue, par ses développements successifs, brouiller les deux empires: il savait que tous les efforts tentés en 1809 et en 1810 pour la résoudre à l'amiable n'avaient fait que la compliquer, à tel point que la chancellerie russe s'était abstenue depuis lors d'y revenir et d'y toucher. Roumiantsof jugeait que ce silence avait assez duré, que la crise actuelle permettait de le rompre: c'était le côté avantageux d'une situation déplorable: le bien naît quelquefois du mal porté à l'extrême. Dans le cas présent, l'injustifiable procédé dont le Tsar avait eu à souffrir ne lui offrait-il pas un moyen providentiel de réintroduire au débat la question de Pologne et peut-être de la trancher à son profit? En s'emparant de l'Oldenbourg, Napoléon s'était donné un tort incontestable et public vis-à-vis de son allié: celui-ci était essentiellement fondé à exiger une réparation. Napoléon semblait d'ailleurs le reconnaître, puisqu'il se montrait disposé à octroyer au duc une compensation territoriale, invitant seulement la Russie à la désigner et à la spécifier. Cette indemnité offerte en principe, pourquoi ne lui demanderait-on pas de la découper en territoire polonais, de détacher une portion de l'État varsovien pour en composer un nouvel apanage au prince dépossédé, qui s'y ferait le prête-nom de la Russie, et d'accorder ainsi une garantie effective contre le rétablissement de la Pologne? Là était, suivant Roumiantsof, le vrai moyen de transaction, le noeud de l'accord à conclure et le gage pour son gouvernement d'une sécurité durable.
En effet, tout pas rétrograde imposé au duché, toute atteinte portée à son intégrité, toute distraction de territoire opérée à ses dépens, si minime qu'elle fût, détruirait sa force d'expansion et de rayonnement, marquerait pour lui le signal d'une irrémédiable décadence. Ce qui faisait le prestige de cet État d'occasion et de rencontre, ce qui groupait autour de lui tant de dévouements et d'enthousiasmes, c'était qu'il apparaissait à tous comme destiné à s'accroître et à s'étendre, comme une Pologne en voie de reconstitution progressive. Si Napoléon consentait à le diminuer au lieu de l'agrandir, il infligerait à ces espérances un écrasant démenti: il enlèverait à la principauté varsovienne l'unique soutien de son existence. Le mouvement de décroissance imprimé au duché ne s'arrêterait plus: il irait se continuant, s'accélérant, et aboutirait finalement à rejeter dans le néant une création éphémère: toute pierre ôtée à cet édifice suffirait à en rompre l'équilibre instable et en déterminerait tôt ou tard l'écroulement. Quand le duché succomberait, au milieu des révolutions dont l'avenir était gros, la Russie serait là pour en recueillir les débris; s'étant donné prise sur lui en se faisant adjuger dès à présent quelques parcelles de son territoire, elle se trouverait en mesure de tirer à soi et d'absorber le reste.
Alexandre ne méconnut point les avantages de cette combinaison. S'il réussissait à écarter le péril polonais, ce résultat ne serait pas trop chèrement payé de quelque sursis à l'exécution d'autres projets, de quelque ralentissement dans sa marche vers l'Angleterre. Mais réussirait-il à obtenir de Napoléon une concession aussi féconde en conséquences? S'il se prêta à la solliciter, on peut croire que ce fut surtout par acquit de conscience. Tenant à se dire qu'il n'avait rien négligé pour s'épargner une lutte avec le plus formidable adversaire que la Russie eût jamais rencontré devant elle, il permit à Roumiantsof d'entamer l'affaire, se réservant d'y mettre au besoin et très discrètement la main.
Aussi bien, la négociation à mener ne pouvait ressembler à aucune autre. En suivant la méthode ordinaire, en énonçant nettement ses désirs, la Russie s'exposerait à un grave péril. Il était à craindre que Napoléon, malgré les sentiments conciliateurs qu'il affectait, ne nourrît au fond de l'âme de mauvais et perfides desseins. En ce cas, le despote sans scrupules s'emparerait de demandes trop clairement articulées pour accuser la Russie à la face du monde de visées spoliatrices, de prétentions attentatoires à l'intégrité et à l'existence d'un État indépendant: il la mettrait dans son tort aux yeux de l'Europe; tout au moins la perdrait-il irrévocablement dans l'esprit des Varsoviens, et l'empereur Alexandre, malgré ses déboires, ne renonçait jamais complètement à capter ce peuple. Par conséquent, on ne crut à Pétersbourg pouvoir procéder avec trop de prudence, de circonspection et de mystère. On jugea indispensable de ne s'exprimer qu'à demi-mot, par un murmure à peine intelligible, pour se garder la faculté de démentir au besoin ses propres paroles et d'affirmer qu'on n'avait rien dit. Tout se passera donc par insinuations légères, par sous-entendus et réticences, le but de la Russie étant de suggérer un mode de solution, sans l'indiquer positivement, et de se faire proposer ce qu'elle n'entend point demander. Dans le fatras de documents que nous livre à cette époque la correspondance des deux cours, il faut s'attacher à un tout petit mot noyé çà et là dans des flots de rhétorique, à quelques incidentes, à quelques tournures de phrase révélatrices, pour découvrir le secret d'Alexandre ou plutôt de son ministre, pour comprendre à quoi vise et tend leur politique. La négociation qui porte en elle le sort futur des deux empires se fait humble et cachée, se glisse furtivement parmi des discussions de pure forme, longuement et fastidieusement entretenues; nous la verrons se faufiler à travers un amoncellement de paroles creuses et de dissertations stériles.
Le cabinet de Pétersbourg mettait ainsi notre ambassadeur sur la voie et lui fournissait quelques moyens de déchiffrer l'énigme. Dans le même temps, l'occasion s'offrit de s'adresser directement à l'empereur des Français. Sa lettre au Tsar en date du 28 février, confiée à Tchernitchef, venait d'arriver et nécessitait un retour. Alexandre prépara immédiatement sa réponse: il la ferait naturellement rapporter par Tchernitchef, n'ayant que de trop bonnes raisons pour réintroduire à Paris ce fin observateur, cet agent perspicace et futé. Dans sa communication à l'Empereur, il n'entendait se permettre aucune allusion à un morcellement de l'État polonais, mais une rédaction habilement nuancée ne pourrait-elle induire Napoléon à y penser et lui en faire venir l'idée?
Ainsi, Alexandre disait en substance à Napoléon: J'accepte d'avance ce que vous m'offrirez, si vous consentez à vous mettre à ma place et à faire ma part en conséquence. Il était impossible d'apporter, dans le règlement d'une affaire épineuse, plus d'abandon apparent et de délicatesse. Au fond, la manoeuvre était des plus adroites. Que désirerait en effet Napoléon s'il se trouvait à la place d'Alexandre, c'est-à-dire s'il voyait en face de lui un État agressif et militant, dressé contre ses frontières comme une perpétuelle menace? Son voeu serait indubitablement que cette cause d'angoisse fût écartée, que ce brandon de discorde fût supprimé; c'était donc l'inquiétant duché qu'il convenait de sacrifier en partie à de justes appréhensions.
CHAPITRE IV
L'ALERTE.
Naissance du roi de Rome.--Anxiété de la population.--Explosion d'allégresse.--Emotion de l'Empereur.--Premiers bruits de guerre.--Les Varsoviens signalent au delà de leur frontière quelques mouvements suspects.--Incrédulité de Davout.--Renseignements venus de Suède et de Turquie.--Scepticisme de l'Empereur.--Il croit que la Russie arme par peur et tâche de la rassurer.--En apprenant que plusieurs divisions de l'armée d'Orient remontent vers la Pologne, il commence à s'émouvoir.--Mesures de précaution.--Napoléon aimerait mieux éviter la guerre que d'avoir à la faire tout de suite.--Il se résigne à l'idée d'une transaction.--Départ de Lauriston.--Nouvelle lettre à l'empereur Alexandre: appel à la confiance.--Arrivée de Tchernitchef: l'Empereur le reçoit aussitôt.--Quatre heures de conversation.--Vivement pressé, Tchernitchef finit par répéter la métaphore du comte Roumiantsof.--Napoléon se figure d'abord que la Russie lui demande le duché tout entier.--Mouvement de révolte et de colère.--Dantzick ou Varsovie.--Contre-propositions de l'Empereur.--Système de ménagements.--Tchernitchef comblé d'attentions et de gâteries.--Savary s'avise spontanément de couper court aux investigations de cet observateur.--Aplomb de Tchernitchef.--Savary joue de la presse.--Le Journal de l'Empire.--Article du 12 avril.--Les nouvellistes.--Esménard.--Courroux de l'Empereur; reproches au ministre de la police; mesures prises contre l'auteur de l'article et le rédacteur du journal.--Arrivée de Bignon à Varsovie.--Tumulte d'avis contradictoires.--Poniatowski reçoit communication par miracle des lettres écrites à Czartoryski par l'empereur Alexandre.--Le projet d'invasion surpris et éventé.--Les découvertes de Poniatowski confirmées par l'approche des troupes russes.--Affolement des Polonais.--Alarme générale.--La guerre en vue.--Activité de l'Empereur.--Les fêtes de Pâques 1811.--Napoléon prépare l'évacuation du duché et reporte sur l'Oder sa ligne de défense.--Davout invité à se diriger entuellement sur ce fleuve.--Mesures prises pour le renforcer et le soutenir.--Négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la Turquie.--Napoléon ne renonce pas à éviter la guerre.--Ses efforts persévérants pour s'éclairer sur les désirs et les prétentions d'Alexandre.--Lettre inédite à Caulaincourt.--On cherche à faire parler Tchernitchef.--Chasse du 16 avril.--Visite matinale de Duroc. --Tchernitchef ne se laisse tirer aucune parole positive.--Changement dans le ministère.--Le duc de Bassano substitué au duc de Cadore.--Seconde lettre à Caulaincourt: si ce que les Russes désirent est faisable, cela sera fait.--Napoléon reste en garde: la Prusse et la frontière russe en observation.--Avis plus rassurants: phénomène d'optique: l'agitation des Polonais s'apaise.--Napoléon interrompt ses négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la Turquie.--Il modère ses préparatifs militaires sans les discontinuer.--Doutes qu'il conserve sur les causes de l'alerte: il tient passionnément à pénétrer le secret de la Russie.
I
Peu à peu, d'autres avis vinrent jusqu'à un certain point corroborer leurs dires. Ces nouvelles arrivaient à la fois du Nord et du Sud, des deux pays le mieux placés pour observer ce qui se passait dans l'empire russe. Notre ministre en Suède signalait sur le bord opposé de la Baltique, en Finlande, des déplacements de troupes, un défilé d'hommes et de matériel se dirigeant vers le Sud: il croyait à la reprise de relations entre la Russie et l'Angleterre, à un va-et-vient d'émissaires. A la vérité, notre légation de Stockholm ne parlait que par ouï-dire, d'après des renseignements détaillés et romanesques que Bernadotte lui faisait complaisamment passer, et il était fort possible que le prince royal prêtât au Tsar d'agressifs desseins pour se rendre plus utile à l'Empereur et se vendre plus cher. En Orient, nos agents invoquaient le témoignage de leurs propres yeux. Notre consul de Bucharest, qui résidait dans un pays occupé par les Russes et vivait au milieu d'eux, voyait chaque jour des régiments, des brigades, des divisions quitter les bords du Danube et se reporter vers les provinces polonaises. Pour que la Russie s'ôtât ainsi les moyens d'arracher aux Turcs la cession des Principautés, pour qu'elle renonçât à ses espérances et à ses poursuites en Orient, il fallait qu'elle se crût elle-même menacée ou qu'elle eût brusquement déplacé ses ambitions, qu'elle nourrît d'insidieux projets ou qu'elle eût bien peur.
Dans les premiers jours d'avril, les armements de la Russie retentirent si haut qu'il devint impossible d'en méconnaître l'importance. L'écho nous en arrivait de toutes parts, plus net, plus distinct, forçant l'attention. Tandis que les Polonais vivaient dans les transes et renouvelaient leurs signaux de détresse, on voyait clairement de Stockholm la Finlande se vider de soldats. En Orient, au dire de nos agents, c'est maintenant le gros de l'armée russe, ce sont cinq divisions sur neuf, cinq divisions portées au delà de leurs effectifs réglementaires par des prélèvements opérés sur les autres, qui font demi-tour, qui reviennent à marches forcées vers la frontière occidentale de l'empire: et cette volte-face militaire, indice d'un changement de front politique, apparaît à Napoléon comme le fait significatif entre tous et suspect.
D'ailleurs, l'Europe entière commence à parler d'une guerre dont la Russie prendrait l'initiative: nos amis, nos agents s'émeuvent et se croient tenus d'avertir. À Paris, le ministre de la police passe ses soirées et brûle ses yeux à lire des rapports inquiétants; le ministre des relations extérieures trouve dans les correspondances de Dresde, de Vienne, de Berlin, de Copenhague, la confirmation des faits signalés par celles du Nord et de l'Orient. Les bruits de guerre transpirent même dans le public: la Bourse s'émeut, les cours baissent: chacun s'aperçoit qu'un orage se forme au Nord et monte sur l'horizon. Seule, l'ambassade française à Pétersbourg conserve une impassible sérénité: elle ne voit rien, n'entend rien, vit dans un nuage: elle ignore qu'autour d'elle, dans le vaste empire dont elle a la surveillance, tout se lève et marche, qu'une impulsion continue se fait sentir, que la Russie porte et groupe toutes ses forces sur un point de sa frontière, celui qui confine à la Pologne varsovienne.
Dans ces conditions, une surprise du grand-duché devenait moins impossible. À supposer toujours que l'empereur Alexandre n'obéit à aucune intention préméditée d'offensive, résisterait-il à se servir de ses troupes lorsqu'il les tiendrait sous sa main, lorsqu'il les verrait toutes rassemblées, rangées en bel ordre, effleurant la faible armée du duché, qui s'offre comme une proie? La guerre est proche dès que les armées sont en présence: elle naît alors du moindre incident, d'un heurt fortuit d'où jaillit l'étincelle incendiaire. Depuis plusieurs mois, on allait incontestablement à la guerre; on y court aujourd'hui.
Cette irruption n'en serait pas moins pour lui le pire des contretemps: elle dérangerait tout l'avenir tel qu'il le compose dans sa pensée, et la déplaisance qu'il éprouverait à improviser une guerre le pousse à traiter plus sérieusement avec la Russie. Tant qu'il a cru à la possibilité de reporter la crise à l'année suivante, c'est-à-dire à une époque où il aurait en main l'ensemble de ses moyens, il n'a guère admis qu'une solution radicale et tout à son avantage, une guerre qui jetterait la Russie à ses pieds ou une capitulation de cette puissance devant le simple déploiement de nos forces. Aujourd'hui, comme la crise se produit prématurément et le prend au dépourvu, il ne repousse plus l'idée d'un dénouement à l'amiable; il incline de son côté à transiger, à faire droit dans une certaine mesure aux demandes de l'adversaire, pourvu qu'il n'en coûte pas trop à son orgueil et à sa politique. Ces aspirations allaient-elles s'accorder avec les velléités de même ordre nées un peu plus tôt dans l'esprit d'Alexandre, interrompre le conflit et sauver la paix?
II
Porteur de cette lettre, Lauriston croisa sur les routes d'Allemagne le colonel Tchernitchef, qui courait en sens inverse. Le 9 avril, le télégraphe aérien signalait le passage à Metz de l'alerte officier. Napoléon en fut charmé: Tchernitchef apportait sans doute une réponse à la lettre du 28 février, et son arrivée pourrait tout éclaircir. On l'attendait pour le surlendemain, mais sa célérité dépassait toujours les prévisions: le 10 au matin, il tombait à Paris. Tout en arrivant et presque au débotté, il se rendit aux Tuileries. Là, il n'eut pas à faire halte longuement dans le salon d'attente: à peine se fut-il nommé que le chambellan de service l'introduisit chez Sa Majesté.
Pour réponse, Tchernitchef lui présenta la lettre de l'empereur Alexandre en date du 25 mars et ajouta que son maître conservait l'inébranlable désir de restaurer l'alliance. Une longue discussion s'engagea aussitôt sur les griefs respectifs, après quoi Napoléon déclara qu'«ayant la ferme conviction qu'il n'aurait rien à gagner que des coups dans une guerre avec la Russie, il n'avait rien tant à coeur que de s'arranger à l'amiable avec elle: il allait donc voir si la lettre de l'empereur Alexandre lui en fournissait les moyens».
Il rompit alors le cachet. À mesure qu'il parcourait la lettre, le désappointement perçait sur ses traits; dans tout ce que lui disait Alexandre, il ne trouvait rien de précis et de concluant. En effet, il était difficile de deviner le sens caché de la lettre, à défaut du commentaire que Tchernitchef était autorisé à en donner. Arrivé au passage où le Tsar se plaignait d'un défaut de sécurité, Napoléon s'écria avec humeur: «Qui est-ce qui en veut à votre existence? Qui est-ce qui a le projet de vous attaquer?» Il avait déjà dit que le rétablissement de la Pologne était «le cadet de ses soucis».
Il partit de là pour déplorer les terreurs de la Russie, ses vaines agitations, qui la portaient à des mouvements mal combinés et incohérents: ennemis de l'Angleterre, les Russes faisaient son jeu; ennemis des Turcs, ils suspendaient les hostilités sans signer la paix, se plaçant vis-à-vis de la Porte et aussi de l'Autriche dans une situation fausse, bizarre, mal définie; portant intérêt à la Prusse, ils la compromettaient et l'exposaient au pire destin: enfin, alliés de la France, ils se mettaient dans le cas de se trouver inopinément en guerre avec elle. Et se rendait-on compte à Pétersbourg de ce que serait cette guerre? «Je crois,--dit Napoléon,--que l'empereur Alexandre est dans l'erreur sur nos moyens: en nous croyant faibles dans ce moment, il se trompe; j'ai sur lui l'avantage de pouvoir lui faire la guerre sans retirer un seul homme de mes armées d'Espagne... Cela arrêtera mes projets pour la marine et me coûtera de l'argent. Mais les six cents millions qui se trouvent dans mon trésor pourront y suffire... Si vous ne m'en croyez pas, je suis capable de vous faire conduire sur-le-champ dans l'aile de mon château qui contient le trésor pour le compter. Ainsi, la France est en mesure de soutenir la guerre, mais elle n'a ni les moyens ni l'envie de la commencer: elle ne prendra jamais l'offensive: «Je donne ma parole d'honneur,--dit Napoléon,--à moins que vous ne commenciez vous-même, de ne pas vous attaquer de quatre ans.» Il ne tiendrait qu'à lui pourtant de réunir en peu de mois trois cent mille Français, d'innombrables alliés: et subitement il fait surgir aux yeux de Tchernitchef un terrifiant appareil: des camps de cent mille hommes chacun tout prêts à se former, cent quarante-quatre régiments dont soixante-dix seulement sont occupés en Espagne, une armée «immense, gigantesque», sur le point de s'acheminer vers le Nord avec huit cents pièces d'artillerie. C'est ainsi que tour à tour, par un jeu alterné, il cherche à rassurer sur ses intentions et à effrayer sur ses moyens, afin de prouver à la Russie qu'un arrangement reste possible et qu'elle doit le préférer à la guerre.
«Mais, reprend-il en faisant allusion à cet arrangement, la lettre de l'Empereur votre maître ne m'indique nul moyen pour y arriver: j'aime garder mon argent en poche, et j'avoue que je vous attendais avec impatience, espérant que votre arrivée dissiperait tous les différends survenus et permettrait de suspendre et d'épargner les frais immenses que nous coûtent les préparatifs que nous faisons de part et d'autre. Cependant je vois d'après tout, mon cher ami, que malgré la célérité de vos deux courses, toute votre mission se borne à m'adresser quelques reproches; nous voilà donc aussi avancés qu'avant votre départ.» Comme Tchernitchef réitérait ses protestations pacifiques: «C'est très bien, continua-t-il, cela ne me fait pourtant pas deviner quel peut être le désir de la Russie.» Sur ce, prenant Tchernitchef par l'oreille, «démonstration qui prouvait une grande caresse de la part de Sa Majesté», il lui dit, en appuyant ses paroles de ce geste impérieusement amical: «Parlons maintenant en vrais soldats, là, sans verbiage diplomatique.» Et fixant sur le jeune homme un regard interrogateur et plongeant, il cherchait à lire jusqu'au fond de son âme, à lui arracher le secret de sa cour.
Quoique tenu en assez gênante posture, Tchernitchef ne livra pas immédiatement ce secret, ne voulut point révéler à première sommation les prétentions de la Russie sur l'État varsovien. Comme ce qu'il avait à dire était grave et risquait d'être mal pris, il ne s'en ouvrirait qu'après une longue contrainte. Il se récusa d'abord, fit des façons, se laissa prier: à la fin, jugeant le moment venu de placer l'insinuation décisive, il l'exprima au figuré et répéta mot pour mot la métaphore de Roumiantsof: «Comme M. le chancelier, dit-il, m'a constamment témoigné beaucoup de bonté et de confiance, j'oserai, si Sa Majesté le permet, lui rapporter le discours qu'il me tint, en conservant même une de ses expressions, qui était que si l'on pouvait parvenir à mettre les affaires de la Pologne ainsi que celles d'Oldenbourg dans un même sac, les y bien mêler ensemble et puis le vider, M. le comte était fermement persuadé que l'alliance entre les deux empires en deviendrait bien solide, plus intime et plus sincère qu'autrefois, et cela en dépit des Anglais et même des Allemands.»
Le mot était lâché. La lumière se fit dans l'esprit de l'Empereur, instantanée et violente. Il crut même d'abord que la Russie lui demandait le duché tout entier, qu'elle voulait en échange de l'Oldenbourg se faire livrer l'ouvrage avancé qui formait la tête de notre système défensif et la clef de l'Allemagne. A cela, il ne consentirait jamais! Abandonner le duché! L'imprudence serait grande, la honte plus grande; plutôt mille fois la guerre, la guerre immédiate, avec ses chances et ses périls, que de souscrire à une telle exigence! Ce furent l'orgueil offensé de l'Empereur, sa méfiance en révolte, qui firent la réponse.
Il s'était levé et marchait maintenant à grands pas, secoué de colère, et tout en marchant jetait violemment ces paroles: «Non, monsieur, heureusement nous ne sommes pas encore réduits à cette extrémité; donner le duché de Varsovie pour l'Oldenbourg serait le comble de la démence. Quel effet produirait sur les Polonais la cession d'un pouce de leur territoire au moment où la Russie nous menace! Tous les jours, monsieur, l'on me répète de toutes parts que votre projet est d'envahir le duché. Eh bien, nous ne sommes pas encore tous morts; je ne suis pas plus fanfaron qu'un autre, je sais que vos moyens sont grands, que votre armée est aussi belle que brave, et j'ai trop livré de batailles pour ne pas connaître à combien peu de chose tient leur sort; mais, comme les chances sont égales, dans le cas que le Dieu de la victoire se range de notre côté, je ferai repentir la Russie, et c'est alors qu'elle pourra perdre non seulement ses provinces polonaises, mais aussi la Crimée.»
Tchernitchef laissa passer cette bourrasque. Dès qu'il trouva occasion de placer un mot, ce fut pour donner à ses précédentes paroles une interprétation restrictive: il s'excusa d'avoir répété à la légère une réflexion échappée au chancelier: peut-être avait-il mal compris la pensée de ce ministre, peut-être l'avait-il mal rendue?
Voyant ce recul, Napoléon en conclut que Tchernitchef avait pouvoir de modifier et d'atténuer la demande: à défaut de l'État polonais, la Russie voulait tout au moins un territoire adjacent qui mettrait Varsovie sous sa dépendance, l'importante place qui dominait la Vistule: «A présent, dit-il d'un ton plus calme, je vous devine; c'est Dantzick que vous désirez avoir en échange. Il y a de cela un an, seulement six mois, je vous l'aurais donné; maintenant que j'ai de la méfiance, que je suis menacé, comment voulez-vous que je vous livre l'unique place sur laquelle je puisse, dans le cas d'une guerre contre vous, appuyer toutes mes opérations sur la Vistule? Il faudrait donc que je les reporte volontairement sur l'Oder, dans le cas que je sois menacé postérieurement.»
Ainsi, sans juger la seconde idée aussi révoltante que la première, il avouait très haut les raisons qui la lui faisaient rejeter. Il ne rompit pas pour cela l'entretien. Tenant à savoir si la crainte d'une renaissance polonaise restait bien la préoccupation essentielle et le tourment de la Russie, s'il fallait chercher là le noeud du problème et la difficulté à résoudre, il s'y prit pour se renseigner d'originale façon, et le récit de Tchernitchef nous fait assister à un curieux jeu de scène.
«Napoléon--raconte l'officier dans son rapport au Tsar--me dit là-dessus avec cet air de rondeur et de bonhomie que Votre Majesté Impériale lui connaît: «Dites-moi franchement, l'empereur Alexandre et le comte de Roumianzoff croient-ils sérieusement que j'ai le désir de rétablir la Pologne?» Je répondis que je ne pouvais pas dire positivement si Votre Majesté lui supposait cette intention, mais que néanmoins ce qui s'était passé dans le duché de Varsovie depuis la campagne de 1809 était fait pour lui donner de l'inquiétude. Me prenant de nouveau par l'oreille, il me dit alors qu'il voulait absolument connaître ce que j'en pensais, moi, ajoutant: «N'est-ce pas, vous croyez que je n'attends que la fin de mes affaires d'Espagne pour effectuer ce projet?» Je répondis que j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour avoir une opinion à moi, que de plus mon devoir était de ne juger que par les yeux de l'Empereur mon maître. Pour lors, me pressant toujours de répondre, Napoléon s'amusa tout en riant à me tirer l'oreille avec force, en m'assurant qu'il ne la lâcherait point avant que je l'aie satisfait. Cette plaisanterie commençant à m'impatienter parce qu'elle me faisait un peu mal, je lui dis: «Eh bien, Sire, puisque Votre Majesté veut absolument une réponse, je lui dirai que je ne saurais déterminer si l'exécution d'un tel projet serait dans ses intérêts ou non; cependant, dans le cas qu'elle lui parût avantageuse, malgré son alliance avec la Russie, je n'hésiterai pas à supposer le rétablissement de la Pologne être une de ses arrière-pensées une fois qu'elle serait libre de toute autre guerre.»
Devant cet aveu, Napoléon manifesta une sorte de stupéfaction douloureuse: Il est inconcevable, dit-il, que l'on persiste à m'attribuer pareil dessein: c'est même «une grande gaucherie»; à force de me répéter que j'ai cette idée, on finira peut-être par me la faire venir, on me poussera à tenter l'entreprise. Alors, «si je suis bien rossé et obligé de rentrer chez moi», au moins la question sera-t-elle décidée une fois pour toutes; elle le sera aussi dans un autre sens, si la guerre tourne à mon avantage. Cependant, fallait-il renoncer à tout espoir de prévenir cette extrémité? N'existait-il pas quelque moyen de dissiper le malentendu, en dehors des sacrifices territoriaux auxquels Tchernitchef avait fait allusion en termes sibyllins? A l'énigme qui lui avait été proposée par deux fois et qu'il craignait d'avoir trop devinée, Napoléon finit par opposer une série de contre-propositions fermes: offre d'ajouter à Erfurt autant de territoire allemand qu'il en faudrait pour constituer au duc d'Oldenbourg un apanage pleinement égal à la principauté confisquée; offre de reprendre et de signer la convention portant garantie contre le rétablissement de la Pologne, dans les termes où elle avait été naguère proposée par la France. En échange de cette grave concession, Napoléon ne demandait qu'une chose, c'était que la Russie renonçât à brûler nos produits; après quoi, il proposerait un désarmement simultané. Il pria Tchernitchef de communiquer ses offres à qui de droit, sans perdre un instant, et comme il était loin d'accorder tout ce que la Russie paraissait réclamer, il essaya de combler la différence par de grands ménagements dans la forme. Jusqu'à la fin de l'entretien, qui dura en tout quatre heures et demie, il combla Tchernitchef de paroles amicales et flatteuses, honorant le Tsar dans la personne de son émissaire.
Les jours suivants, il sembla qu'un mot d'ordre fût tombé de haut dans les milieux officiels, recommandant de bien traiter l'aide de camp voyageur, de lui rendre son séjour à Paris agréable et plaisant. Ce fut dès lors, chez la plupart des personnages appartenant à la cour, un empressement à lui faire fête. Chacun se mit à l'attirer, à le choyer; le prince de Neufchâtel le pria d'assister à un concert intime, donné devant une vingtaine d'élus: la princesse Pauline eut permission de l'inviter, comme autrefois, «à ses petites soirées».
Tchernitchef fut averti de sa part que trop de curiosité pourrait lui nuire: qu'il s'amusât de son mieux à Paris, sans se mêler d'autre chose, tel était le conseil qu'on avait à lui donner. Sentant la pointe, Tchernitchef paya d'audace, commença par le ministre de la police sa tournée de visites et se montra à lui fort affecté d'injurieux soupçons. Pour mettre désormais sa conduite à l'abri de toute interprétation fâcheuse, il demanda à Savary, avec un air de candeur, de lui tracer un plan de conduite et de lui indiquer les maisons à fréquenter.