ALEXANDRE Ier (continued 4)
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I
Au milieu d'avril, un incident pénible vint le rejeter dans ses angoisses et le blesser cruellement. Il présumait, d'après ce qui lui avait été dit, que l'affaire d'espionnage dans laquelle Tchernitchef se trouvait impliqué n'aboutirait point à un éclat, que le gouvernement français prendrait à coeur de l'étouffer. Quelles ne furent pas sa surprise, sa douloureuse stupeur, en apprenant un soir par la Gazette de France, sans que personne eût daigné l'avertir au préalable, l'ouverture d'un procès où la Russie était en quelque sorte jugée par contumace!
La cour d'assises de la Seine s'était assemblée le 13 avril pour statuer dans l'affaire de haute trahison: elle lui consacra trois audiences. Quatre inculpés seulement comparurent devant elle: Michel, Saget, Salmon et Mosès, dit Mirabeau: les autres employés arrêtés avaient bénéficié d'une ordonnance de non-lieu, faute de charges suffisantes. Quant à Wustinger, bien qu'il eût été le lien de toute l'intrigue, on avait pensé que sa qualité d'étranger et ses attaches avec l'ambassade russe ne permettaient point de le faire passer en jugement; toutefois, comme ses déclarations étaient indispensables pour éclairer la justice et qu'il n'offrait point des garanties suffisantes de comparution, on l'avait retenu en prison jusqu'au jour de l'audience; c'est en état d'arrestation qu'il allait déposer à titre de «témoin nécessaire». Au banc de la défense figuraient diverses illustrations du barreau. Le procureur général Legoux occupait en personne le siège du ministère public, assisté de deux avocats généraux.
Moins fort en histoire qu'en jurisprudence, le procureur s'embrouille dans ce va-et-vient compliqué d'ambassadeurs et de chargés d'affaires, confond les noms et les dates, mais recouvre quelques inexactitudes matérielles sous des flots d'éloquence. Il a des métaphores audacieuses et des indignations fleuries, des antithèses et des cliquetis de mots à la Fontanes. À travers le déroulement de ses périodes, on voit «le corrompu se faisant corrupteur», Michel débauchant ses collègues et organisant le trafic des consciences; on le voit s'élevant peu à peu jusqu'au comble de l'impudence, osant porter un regard sacrilège sur le livret mystérieux et magique qui donne à l'Empereur le don d'ubiquité et «le transporte, pour ainsi dire, au milieu de ses camps». Derrière l'employé séduit, Tchernitchef apparaît constamment; c'est lui qui a inspiré et commandé cette longue série d'infidélités; le solennel magistrat se plaît à lancer de mordantes épigrammes contre «l'homme de cour», qui n'a pas craint de se souiller à d'ignobles contacts; il l'appelle «le plus indiscret comme le plus entreprenant des diplomates», et toujours, par habitude de métier, en même temps qu'il désigne Michel et ses coaccusés à la vindicte des lois, il met aussi la Russie en cause et semble requérir contre elle.
Il fait allusion aux «puissances jalouses», qui s'efforcent d'entraver dans l'ombre l'essor du génie et «d'intercepter les destinées du monde». Vaines tentatives, machinations impuissantes! La Providence veille visiblement sur l'Empereur et ses braves soldats: c'est elle qui a permis que «la trahison finît par se trahir elle-même», par se livrer avec une inconcevable témérité, et le billet de Michel étourdiment oublié par Tchernitchef est communiqué soudain à l'auditoire, lu dans son entier, et fait surgir aux yeux l'infamie toute nue. Enfin, dans une péroraison chaleureuse, l'organe du ministère public exhorte les jurés, si la suite du procès les met en présence de faits indubitables et prouvés, à faire leur devoir, tout leur devoir, car leur verdict retentira à travers l'Europe et vengera la France d'indignes manoeuvres.
Foudroyés par cette éloquence, les prévenus répondirent d'une voix accablée à l'interrogatoire du président. Les témoins défilèrent ensuite; Wustinger vint le premier, et, comme il gardait rancune à Michel pour l'avoir attiré dans un guet-apens, il le chargea de son mieux. Au reste, le misérable commis était abandonné de tout le monde; son sort ne semblait pas faire question. Lorsque le procureur général eut à requérir l'application des lois, lorsqu'il répondit aux plaidoiries des avocats, il prit tout au plus la peine de réclamer contre Michel le châtiment suprême; préjugeant son supplice, il n'offrait à son repentir que des consolations d'outre-tombe.
Ce courroux se mêlait d'une vive contrariété et d'une inquiétude réelle. L'âpreté de l'ultimatum semblait en effet dénoncer chez les Russes l'intention de brusquer la rupture. Un instant même, d'après certains avis, Napoléon crut que l'empereur Alexandre, comme il en avait eu effectivement la pensée, avait donné ordre à ses troupes de passer le Niémen et de marcher à la rencontre des nôtres; que les hostilités s'engageaient, que l'on se fusillait déjà sur la Vistule et la Passarge. Et il voyait avec dépit son plan d'offensive subitement traversé, ses combinaisons échouant au moment d'aboutir, l'ennemi ravissant à la Grande Armée sa base d'opérations.
Cette alerte ne dura guère: au bout de quelques jours, des nouvelles plus rassurantes arrivèrent du Nord. Nos agents, nos observateurs ne pouvaient répondre que les Russes n'attaqueraient point: ce qui était certain, c'était qu'ils n'étaient pas encore sortis de leur territoire et s'y tenaient l'arme au pied: la Russie ne soutenait pas jusqu'à présent par ses actes l'arrogance de ses discours.
Dans cette attitude, Napoléon croit découvrir chez Alexandre un signe d'hésitation et de trouble. Il continue à se méprendre sur les intentions de son rival: tandis qu'Alexandre est inébranlablement résolu à la guerre, mais non moins résolu désormais à ne la faire que chez lui, en deçà de ses frontières, Napoléon le croit toujours partagé entre des velléités d'attaque et une secrète appréhension du combat. Et tout de suite il se reprend à l'espoir de mettre à profit ces dispositions, de ruser, d'atermoyer encore, de détourner jusqu'au bout les Russes de l'offensive, afin de la prendre lui-même en temps voulu et de tomber sur l'ennemi avec toutes ses forces. Après avoir été jusqu'à proposer un armistice pour suspendre les premières hostilités, il juge possible maintenant de les retarder par une nouvelle et fausse négociation.
Mais sur quelle base et par quel intermédiaire négocier? La base proposée par la Russie, à savoir l'ultimatum, est inadmissible, et d'ailleurs cette sommation catégorique ne laisse aucune prise à la controverse. D'autre part, avec Kourakine, chargé par sa cour d'une commission positive et tout plein de son sujet, on ne peut parler que de l'ultimatum et subsidiairement de l'armistice. Qu'à cela ne tienne: l'Empereur déplacera le lieu des pourparlers, afin d'en changer l'objet. Il dirigera à toute vitesse sur Wilna, où il suppose que l'empereur Alexandre va se placer, un envoyé extraordinaire, un porteur de paroles pacifiques, qui sera censé avoir reçu son message avant l'arrivée à Paris de l'ultimatum. L'envoyé pourra donc ignorer cette pièce et écarter du vague débat qu'il a mission de rouvrir, cet élément de discorde. Napoléon s'évite ainsi d'opposer aux paroles impérieuses de la Russie une réponse nécessairement négative et qui accélérerait la guerre; pour n'avoir pas à se fâcher, il feint de n'avoir rien entendu.
Par une faveur du hasard, l'agent le plus propre à faire agréablement figure auprès d'Alexandre se trouvait déjà porté à mi-chemin de la Russie. Napoléon avait envoyé à Berlin le plus brillant de ses aides de camp, le comte de Narbonne, pour surveiller l'exécution du traité avec la Prusse. Parmi les recrues qu'il avait récemment opérées dans le personnel de l'ancienne cour, il n'était point d'acquisition plus précieuse que cet ancien ministre de Louis XVI, entré en 1810 dans la maison de l'Empereur avec le grade de général. Ayant vécu en pleine société du dix-huitième siècle, M. de Narbonne en conservait, malgré ses cinquante ans et son front chauve, les vives allures et la grâce cavalière; son esprit était fin, agile, tout en traits et en saillies; son rapide passage au pouvoir l'avait initié à la pratique des grandes affaires, qu'il traitait élégamment, avec aisance et avec tact. Officier par devoir de naissance et vocation première, ministre par occasion, il avait été et restait surtout homme du monde, le type de l'homme du monde intelligent et cultivé, ayant sur tout des vues et des ouvertures, excellant à effleurer brillamment les questions plutôt qu'à les approfondir et à les maîtriser; nul n'était plus propre que ce courtisan expérimenté, que ce parfait et spirituel gentilhomme, à remplir une mission où il y aurait moins à négocier qu'à causer et surtout à plaire.
Il reçut immédiatement l'ordre de quitter Berlin pour se rendre à Wilna. Sans lui avouer en toutes lettres que sa mission n'était qu'une feinte, ses instructions le lui laissaient très suffisamment entrevoir. Arrivé à Wilna, il aurait à s'y faire garder le plus longtemps possible, en ayant l'oeil ouvert sur les mouvements des armées russes et en se procurant avec discrétion des renseignements militaires. Dans ses entretiens avec l'empereur Alexandre, il dirait, répéterait que l'empereur Napoléon conservait le désir et l'espoir d'un arrangement à l'amiable, et il s'en tiendrait à ces généralités; c'était surtout l'ensemble de son attitude, le tour et le ton de son langage qui devaient persuader, ramener un peu de confiance, provoquer une détente. Sans se hasarder sur le terrain des discussions pratiques et serrer de trop près les questions, il prodiguerait les assurances propres à tenir la Russie inerte et engourdie pendant nos derniers mouvements, calmerait au besoin l'ardeur guerrière d'Alexandre par des propos charmeurs, par des paroles assoupissantes, et doucement, insensiblement, lui verserait ce narcotique.
La lettre pour Alexandre et la note pour Roumiantsof, écrites à Paris le 3 mai, transmises aussitôt à Narbonne, furent antidatées avec intention du 25 avril; à cette époque, il était parfaitement admissible que le texte portant expression des volontés russes ne fût pas encore parvenu à Saint-Cloud: ainsi devenait plus vraisemblable cette ignorance voulue de l'ultimatum sur laquelle l'Empereur fondait toute sa manoeuvre.
II
L'envoi de Narbonne ne faisait pas cesser tous les embarras que nous avait causés la Russie en se déclarant à l'improviste. Aussi bien, tandis que le général volerait à Wilna, que dire à Kourakine, qui restait en face de nous, son ultimatum à la main, et réclamait à tout instant une réponse? Assurément, si la mission de Narbonne réussissait, il était à présumer que le gouvernement russe tempérerait le zèle de son représentant et lui recommanderait moins d'insistance; mais, jusqu'à l'arrivée de ces instructions modératrices, comment faire prendre patience à l'obstiné questionneur? L'Empereur et son ministre se résolurent à un système d'ajournements et de faux-fuyants: faisant fond sur la faiblesse de Kourakine, sur le caractère de cet inoffensif personnage, ils jugèrent possible d'abuser impunément de sa candeur, de le traîner de jour en jour, d'heure en heure, sous les plus invraisemblables prétextes, et aussitôt allait commencer pour l'infortuné vieillard une longue série de mystifications.
Dans ses entretiens avec lui, le duc de Bassano ne se plaçait plus sur le terrain d'une résistance absolue à l'article premier de l'ultimatum. L'Empereur lui-même avait déclaré qu'il ne se refusait pas en principe à évacuer la Prusse, pourvu que la demande lui en fût faite sous une forme compatible avec sa dignité, respectueuse de son honneur, pourvu que le retrait de ses troupes lui fût présenté comme l'un des termes et non comme la condition préalable de l'arrangement. Kourakine, toujours intraitable sur le fond, se prêta à chercher un tempérament dans la rédaction. Voici ce qu'il imagina: on signerait tout de suite une convention préliminaire, qui servirait de base à une entente ultérieure et définitive. Par le premier article de cette convention, l'empereur des Français s'engagerait dès à présent et de la façon la plus formelle à évacuer la Prusse, à réduire la garnison de Dantzick; par les articles subséquents, la Russie s'obligerait à négocier ultérieurement sur les autres objets en litige. Ainsi, dans le dispositif matériel de l'arrangement, se trouverait établie, entre les concessions faites de part et d'autre, une sorte de corrélation apparente et de balancement, propre à en atténuer la disparité réelle. Le duc de Bassano parut agréer cette idée et pria Kourakine de préparer à tête reposée une série d'articles.
Croyant tenir la solution pacifique à laquelle il aspirait de toute son âme, Kourakine se mit aussitôt à l'oeuvre, prit la plume et rédigea de son plus beau style un projet de convention. À son grand étonnement, un jour, puis deux, puis trois s'écoulèrent, sans qu'il eût à faire usage de son chef-d'oeuvre. Lorsqu'il se rendait chez le ministre, celui-ci était invariablement absent: on eût dit qu'il avait oublié la grande affaire et l'existence de l'ambassadeur. Kourakine se préparait à lui rafraîchir la mémoire par une communication pressante, quand le 2 mai au matin, se promenant dans son jardin et humant l'air frais des premières heures, il vit se présenter à lui un employé du ministère, venu pour lui exprimer tout le plaisir que Son Excellence éprouverait à le voir. Réconforté par cet appel, le prince s'y rendit sur-le-champ: il accourut tel qu'il était, «en bottes et en surtout, sans être coiffé», sans prendre le temps de passer son uniforme constellé d'ordres et d'insignes, ce qui dénotait chez lui une précipitation tout à fait contraire à ses habitudes et une curiosité haletante.
Le duc l'accueillit de la manière la plus affable. Il avait désiré le voir, disait-il, afin de lui communiquer d'excellentes nouvelles, reçues la veille de Pétersbourg, et il commença à lui lire la dépêche par laquelle Lauriston rendait compte de ses entretiens avec le Tsar, avant le départ pour Wilna. Afin de mieux prouver que rien ne pressait et que l'on était encore fort loin d'une rupture, M. de Bassano citait les paroles du monarque russe, toutes de douceur et de conciliation, et il se servait de cette monnaie libéralement dispensée par Alexandre à nos agents pour payer lui-même l'ambassadeur de ce prince: ce qui est particulièrement digne d'attention,--fit-il observer,--c'est que l'Empereur n'a pas dit à notre représentant un seul mot concernant l'évacuation de la Prusse.--Quoi d'étonnant à cela, reprit Kourakine, puisque mon maître a fait de moi l'intermédiaire unique et le canal de cette négociation décisive? Et il attendait avec impatience l'instant où le débat allait se rouvrir, où son projet de traité, qu'il portait toujours dans sa poche, pourrait paraître au jour et s'exhiber. À son vif déplaisir, le duc termina l'entretien sans avoir fait aucune allusion à cette pièce.
Trois jours passèrent encore; il n'était plus question du traité, et Kourakine, ébranlé dans son optimisme, moins crédule qu'on ne l'avait supposé, se sentait envahi d'un trouble croissant: il en venait à concevoir les doutes les plus forts sur la sincérité du gouvernement français, d'autant plus qu'il craignait maintenant que l'Empereur, en partant pour l'armée, ne se dérobât à toute reprise de discussion.
Renonçant à la course précipitée que ne lui semblaient plus commander les dispositions de la Russie, Napoléon avait repris son projet d'acheminement graduel vers le Nord, par l'Allemagne, par Dresde, où il conduirait Marie-Louise à ses parents et convoquerait l'assemblée des souverains. Le temps que lui prendraient ces opérations, sa volonté d'arriver sur la Vistule et d'ouvrir la campagne en juin, ne lui permettaient guère de prolonger son séjour à Paris au delà du commencement de mai. Une seule considération le retenait encore: il ne voulait pas sortir de sa capitale le premier et attendait, pour partir, d'avoir appris que l'empereur Alexandre s'était rendu à Wilna et avait pris position à proximité de la frontière. En prévision de cette nouvelle, on procédait, au château de Saint-Cloud, aux préparatifs du grand déplacement, et ces dispositions, malgré le secret ordonné, commençaient à retentir au dehors.
À mesure que le bruit du départ prend plus de consistance, Kourakine s'émeut davantage, sent mieux le besoin d'arracher une réponse. Le 6 mai au matin, n'y pouvant plus tenir, il se rend à l'hôtel des relations extérieures, rue du Bac, et n'est point reçu: il revient à quatre heures et demie, promène péniblement à travers les escaliers et les antichambres sa lourde impotence, force enfin la porte du ministre et le saisit.
De nouveau, il se vit opposer une bonne grâce évasive: le duc lui avoua qu'il était encore sans ordres de l'Empereur, sans pouvoirs pour achever la négociation: mais, disait-il, pourquoi s'affecter si fort de ce retard, pourquoi tant d'alarmes?
«Rien ne presse, ajoutait-il sur un ton de nonchalance, nous avons le temps et tous les moyens de nous entendre.» Doucement, il plaisantait l'ambassadeur sur son manque de sang-froid et tâchait de le tranquilliser. Embarrassé par ce flux de molles et caressantes paroles, Kourakine éprouvait de grandes difficultés à placer les véhémentes objurgations qu'il avait préparées: comment se fâcher avec un homme aussi poli? Il finit pourtant par exprimer, avec toute la force dont il était capable, l'étonnement profond où le jetait la quiétude du ministre: celui-ci ignorait-il l'extrême péril de la situation? Les troupes françaises continuaient d'avancer, les armées allaient se trouver en présence, et de ce contact naîtrait indubitablement la guerre, à moins qu'on n'y mît obstacle par un accord urgent. Erreur que tout cela, reprenait le duc avec une inaltérable sérénité: «nos troupes sont encore sur la Vistule, les vôtres n'ont pas dépassé leurs frontières.--Mais l'Empereur va partir.--Il est possible que le départ de l'Empereur ait lieu bientôt: mais l'époque n'en est pas encore fixée.»
Kourakine releva avec terreur l'aveu du ministre: «Quand l'Empereur sera parti et que vous aurez également quitté Paris à sa suite, que les communications seront interrompues entre vous et moi, quel sera donc mon destin à Paris, et à quel avenir dois-je m'attendre?» Et l'angoisse se peignait sur ses traits.--«Vous êtes toujours dans vos inquiétudes, reprit le duc de Bassano. Rien n'est encore décidé. L'Empereur votre maître est à Pétersbourg, et ses troupes sont derrière les frontières. L'Empereur Napoléon est à Paris, et ses armées n'ont pas passé la Vistule. Il y a du temps et l'on pourra s'arranger.--Mais voilà plus d'une semaine que vous attendez les ordres de l'Empereur. Je ne puis rester dans une pareille incertitude sur vos réponses. Mettez-vous à ma place. Considérez les responsabilités majeures où je me trouve envers l'Empereur mon maître, envers ma patrie, envers le public éclairé et impartial de tous les pays, qui juge les événements politiques et la conduite de ceux qui y contribuent. Je ne puis me contenter de semblables délais, et surtout lorsque nous avons à prévenir une guerre tellement imminente. Quand verrez-vous donc l'Empereur?
«--Demain, j'aurai avec lui un travail extraordinaire, avant et après le conseil des ministres.
«--À quelle heure serez-vous de retour chez vous?
«--Pas avant huit heures du soir.
«--En ce cas, je ne pourrai vous voir demain, mais au moins ce sera, j'espère, après-demain jeudi.
«--Non, ne venez pas jeudi. J'aurai ce jour-là mon travail ordinaire avec l'Empereur, et il y aura spectacle à Saint-Cloud, où le corps diplomatique sera invité.
«--Ce sera donc vendredi, mais j'espère au moins que pour ce jour-là vous aurez vos ordres et que je pourrai enfin de mon côté vous produire mes deux projets de convention et d'armistice, que chaque jour je prends avec moi et qui sont déjà usés et troués dans ma poche... Donnez-moi des réponses sur les articles que je vous ai proposés, quelles qu'elles soient; mais que je puisse donner à ma cour un résultat quelconque de la communication que j'ai faite de ces articles.»
Tout ce que put obtenir Kourakine, ce fut la promesse d'un nouvel entretien pour le vendredi 9 mai, sans l'annonce positive d'une réponse.
Rentré chez lui, au sortir de cette décevante conférence, l'ambassadeur tomba dans un abîme de réflexions amères. Quand il se fut remémoré toutes les épreuves par lesquelles il avait passé depuis quinze jours, ses dernières illusions tombèrent. La lumière se fit pleinement dans son esprit: la mauvaise foi du cabinet français lui apparut insigne, évidente, palpable: il se sentit outrageusement joué, en présence de gens bien décidés à ne pas traiter, à cacher sous une ombre de négociation des projets d'attaque et de surprise.
De plus, par la faute du gouvernement français, il éprouvait maintenant des difficultés à remplir les devoirs les plus positifs de sa charge. On retardait ses courriers, c'est-à-dire l'expédition de ses rapports: il y avait, à n'en pas douter, un parti pris de l'isoler, de le mettre en état de blocus, afin qu'il ne pût signaler à son gouvernement la situation réelle et le manège perfide de la France. Enfin, chez toutes les personnes tenant à la cour, chez les ministres des puissances alliées à l'Empereur, il remarquait des allures plus qu'équivoques, une disposition à se cacher de lui, à lui faire mystère de tout. Le 30 avril, à Saint-Cloud, il s'était rencontré à la table du duc de Frioul avec le prince de Schwartzenberg: en cette occasion, l'ambassadeur d'Autriche avait paru lui témoigner une ouverture de coeur qu'expliquait leur longue intimité; il n'avait jamais été plus prévenant, plus affectueux, et voici qu'au lendemain de ces effusions Kourakine apprenait le subit départ de Schwartzenberg, allant prendre le commandement du corps destiné à opérer contre la Russie. Tout le monde s'accordait donc à le duper, à le berner: c'était un mot d'ordre donné que de se faire un jouet de lui et de le tromper indignement. Alors, sous l'impression de ces trop légitimes griefs, sous le coup de multiples et cuisantes blessures, l'amour-propre exaspéré du pauvre homme se révolta, en même temps qu'un sentiment plus haut, la passion de venger son maître outragé en sa personne, envahissait son âme. La colère des faibles est souvent aveugle en ses mouvements et déconcertante par ses effets: celle de Kourakine le porta à un belliqueux coup de tête. Brusquement, le pusillanime vieillard se transforme en un foudre de guerre. Jusqu'alors, l'idée seule d'une rupture avec Napoléon le faisait trembler de tous ses membres: maintenant, c'est lui qui va la précipiter et pousser les choses à l'extrême.
Cette bombe éclatant à l'improviste avait de quoi troubler à l'égal les gouvernements français et russe dans leurs secrets calculs. La tactique d'Alexandre tendait à provoquer la guerre, sans la déclarer, et à faire prononcer par son adversaire l'irréparable signal. La démarche inopinée de Kourakine, dont le public comprendrait mal les motifs, risquait d'intervertir les rôles: elle ne pouvait que compromettre et mécontenter le Tsar. D'autre part, elle attaquait et mettait en péril tout le système de temporisation imaginé par l'empereur des Français. Si Napoléon avait rusé avec Kourakine au lieu de repousser franchement son ultimatum, c'était à seule fin de retarder l'instant où les prétentions apparaîtraient inconciliables et le conflit patent. Par malheur, en ménageant trop peu la dignité et la patience de Kourakine, en le soumettant à un régime vraiment intolérable, on s'était précipité dans l'inconvénient que l'on voulait éviter; tendue à l'excès, la corde avait cassé: on s'était attiré un acte qui consommait et signalait la rupture. Si Kourakine quittait Paris, l'empereur Alexandre aurait toutes raisons pour éconduire lui-même Narbonne, s'estimer en état de guerre, pousser ses troupes en avant et les jeter sur le pays compris entre le Niémen et la Vistule.
Le seul moyen pour Napoléon d'obvier à ce danger était d'apaiser Kourakine, de l'amadouer, de lui faire rétracter sa demande de passeports. Quelque indispensable que fût ce travail, l'Empereur n'y pouvait procéder en personne. Il venait enfin d'apprendre qu'Alexandre avait quitté Pétersbourg pour Wilna, et cette résolution commandait la sienne. Il se décida à partir, en laissant derrière lui son ministre des relations extérieures pour faire entendre raison à Kourakine et l'amener à résipiscence.
Le 5 mai, il s'était montré à l'Opéra, avec l'Impératrice; c'étaient ses adieux aux Parisiens, qui ne devaient plus le revoir triomphant et heureux. Le 9, de grand matin, le départ se fit de Saint-Cloud: dans la journée, des centaines, des milliers d'équipages sortirent bruyamment de Paris, s'empressant à la suite de Leurs Majestés et couvrant les routes. Pendant plusieurs jours, entre Paris et la frontière, la circulation est interrompue; tous les moyens ordinaires de transport sont monopolisés, tous les chevaux de poste réquisitionnés, un grand fracas met les populations en émoi: c'est l'Empereur qui passe, magnifiquement escorté. Mais il tient encore à faire croire qu'il entreprend un voyage de pur apparat et de convenance, doublé d'une tournée militaire. Le 10 mai, le Moniteur publiait la note suivante, sous la date de la veille: «L'Empereur est parti aujourd'hui pour aller faire l'inspection de la Grande Armée, réunie sur la Vistule. Sa Majesté l'Impératrice accompagnera Sa Majesté jusqu'à Dresde, où elle espère jouir du bonheur de voir son auguste famille.» Napoléon partait officiellement pour Dresde, pour Varsovie, et subrepticement pour Moscou.
Le duc, témoin impassible de cette explosion, se préparait à en profiter, lorsque Kourakine, par un suprême effort de volonté, se roidit contre son émotion et se ressaisit. Il refusa de retirer sa demande de passeports à moins que la France ne rompît un injurieux silence. Récapitulant ses griefs, énumérant ses sujets de plainte, il serrait le duc entre les deux termes de cette alternative: répondre à ses notes ou le laisser partir.
Si infranchissable que parût le cercle où le ministre français se voyait enfermé, il trouva moyen d'en sortir, découvrit une échappatoire. Il se montra prêt à discuter enfin l'arrangement. Seulement, avant de répondre sur le fond, il souleva une difficulté de forme, posa une question préalable: Vous offrez, dit-il à Kourakine, de signer un accord sur les bases proposées par la Russie? Soit; l'Empereur ne s'y refuse point. Mettons-nous donc à l'oeuvre, entrons en matière, et avant tout, pour faire bonne et valable besogne, remplissons les formalités qu'exige en pareil cas la procédure diplomatique. La première et la plus essentielle, entre négociateurs prêts à s'aboucher, est de se communiquer respectivement leurs pouvoirs. Êtes-vous muni d'un acte authentique et spécial qui vous autorise à conclure et signer un arrangement? En ce cas, veuillez exhiber et me communiquer ces pouvoirs.
Kourakine dut confesser qu'il ne les possédait point: le duc s'en doutait et prenait sciemment son adversaire au dépourvu. La cour de Russie avait si peu la pensée de traiter sérieusement, elle avait si peu prévu l'acceptation de ses exigences qu'elle avait négligé de conférer à son représentant les pouvoirs nécessaires pour passer un acte qui constaterait l'entente: elle s'était bornée à lui en annoncer l'expédition ultérieure et éventuelle. La manoeuvre du gouvernement français était donc habilement conçue et dégageait sa position. On lui reprochait un défaut de sincérité; il ripostait en obligeant Kourakine à découvrir chez son propre cabinet un manque de bonne foi ou tout au moins d'empressement.
À la vérité, Kourakine pouvait répondre--et il ne s'en fit pas faute dès qu'il fut revenu de la stupéfaction où l'avait jeté cette diversion inopinée--que son caractère d'ambassadeur lui donnait essentiellement qualité pour recevoir et constater l'adhésion de la France aux bases proposées. S'il n'était point investi des pouvoirs nécessaires pour signer un contrat en forme, il s'offrait quand même à le passer. Supposant malgré tout la bonne foi de son gouvernement, jugeant les autres d'après lui-même, il ne mettait pas en doute et garantissait l'approbation de son maître. Toujours sincère, émouvant à force d'honnêteté, il supplia, il adjura le duc, avec l'accent d'une conviction profonde, de ne plus s'arrêter à de misérables arguties, à de dangereuses chicanes: «Puisqu'il en est temps encore, disait-il, ne perdons pas un instant; négocions à fond et franchement; arrêtons un projet d'arrangement, et je signerai sous réserve d'une ratification qui viendra sûrement: en agissant ainsi, nous aurons bien servi nos maîtres et nos pays.--Non pas, reprenait le duc, nous ne serions pas à deux de jeu. J'ai mes pleins pouvoirs, vous n'avez pas les vôtres. Plus d'une année nous avons demandé que vous en fussiez revêtu. Avant que vous le soyez, comment voulez-vous que je puisse négocier avec vous? Je ne puis nullement accéder à ce mode de procéder.» Et tenant tout en suspens, il rejetait sur la Russie la responsabilité des retards dont se plaignait l'ambassadeur, déniait à celui-ci le droit de s'en offusquer et de réclamer ses passeports.
À travers de multiples péripéties, Napoléon était parvenu à ses fins. Il retardait le dénouement de la crise, sans chercher à le modifier: il comprimait le cours des événements, se réservant de le déchaîner à son heure. En retenant Kourakine, il sauvait l'apparence de la paix: il rendait possible l'accalmie momentanée qu'il espérait créer par l'envoi de Narbonne: tandis qu'il s'essayait à renouer en Russie le fil de la négociation, il l'empêchait de se briser à Paris: il évitait que le fait brutal et matériel de la rupture n'éclatât derrière lui, dans son dos, tandis qu'il irait tenir à Dresde de solennelles assises, recevoir l'hommage et le serment des rois, et gagnerait à pas comptés les frontières de la Russie. Pour obtenir ce résultat, aucun scrupule ne l'avait arrêté: artifices, caresses, violences, procédés despotiques et raffinements de duplicité, tous les moyens lui avaient été bons: jamais le jeu compliqué de la diplomatie, ses roueries et ses petites habiletés ne s'étaient plus bizarrement enchevêtrés aux conceptions d'une politique effrénée qui avait entrepris encore une fois de bouleverser l'Europe et de la remanier à jour fixe.
CHAPITRE XII
DRESDE.
À travers l'Allemagne.--Arrivée à Dresde.--Installation de l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La reine de Westphalie.--Arrivée de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche.--Belle-mère et belle-fille.--Fête du 19 avril.--Aspect de Dresde pendant le congrès.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au travail.--Lettre de Kourakine réclamant à nouveau ses passeports.--Manoeuvre de la dernière heure.--Ordre expédié à Lauriston de se rendre à Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La journée des souverains à Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette de l'Impératrice.--L'après-midi.--Goûts et occupations de l'empereur François.--Le dîner.--Cérémonial napoléonien.--Napoléon et Louis XVI.--La soirée.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec l'empereur François.--Il se met en frais de galanterie auprès de l'impératrice d'Autriche et ne réussit pas à la gagner.--Intimité apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napoléon comparé au soleil.--Le roi de Prusse.--Le Kronprinz.--Hiérarchie établie entre les souverains.--Concours de bassesses.--Apogée de la puissance impériale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napoléon se montre davantage en public; promenade à cheval autour de Dresde.--Visite à l'église Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une église catholique de Lithuanie.--La veillée des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de sa mission.--Explosion printanière; approche de la saison favorable aux hostilités.--Dernier appel à la Suède et à la Turquie.--Napoléon décide de soulever la Pologne.--Il songe à Talleyrand pour l'ambassade de Varsovie; raisons qui le portent à ce choix, incidents qui l'y font renoncer.--Nouvelle disgrâce de Talleyrand.--L'abbé de Pradt.--Choix funeste.--Objets proposés au zèle de l'ambassadeur.--Napoléon cherche à gagner encore quelques jours.--Son départ de Dresde.--L'assemblée des souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif et caractère de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il s'efforce de ménager un accord entre la Russie et la Porte.--Congrès et traité de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espère ébranler le monde slave et le précipiter sur l'Illyrie et l'Italie françaises.--L'idée des nationalités se retourne contre la France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicité de la Prusse et des cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements de Jérôme-Napoléon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de Sémonville.--Parmi les Français, les grands se lassent et s'inquiètent: la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un soldat.--L'armée croit aller aux Indes.
I
Pour aller à Dresde, l'Empereur et l'Impératrice prirent par Châlons et Metz, franchirent le Rhin à Mayence, puis, se détournant légèrement vers le sud, passèrent à proximité du Wurtemberg et de la Bavière. Sur tout leur parcours, l'Allemagne avait échelonné des princes, courbés dans une attitude d'adoration. On trouva à Mayence ceux d'Anhalt et de Hesse-Darmstadt; à Wurtzbourg, le roi de Wurtemberg et le grand-duc de Bade obtinrent quelques instants d'entretien; à Bamberg, pendant qu'on relayait, les ducs Guillaume et Pie de Bavière présentèrent leurs hommages. Napoléon voyageait avec le faste et l'appareil d'un potentat d'Asie; des populations entières avaient été réquisitionnées pour aplanir devant lui et réparer la route; pendant la nuit, de grands bûchers, dressés de place en place, s'allumaient à mesure qu'avançaient les voitures impériales et répandaient sur leur passage une clarté d'incendie.
Foncièrement attachés au passé, dont ils gardaient l'esprit, les usages et la politesse, les Saxons cédaient néanmoins aux circonstances, se livraient au glorieux parvenu sans l'aimer et se laissaient entraîner par lui, avec quelque effarement, dans un tourbillon d'occupations et de plaisirs qui dérangeait leurs habitudes tranquilles. Dans ce monde d'un autre âge, aux tons effacés, aux nuances discrètes et fanées, Napoléon allait trancher plus que partout ailleurs par l'exubérance de son génie, l'éclat cru de son esprit et de son langage, son luxe flambant et neuf.
Il avait accepté l'hospitalité des souverains saxons, mais il voulait être chez lui dans leur palais, y tenir maison et table ouverte. C'était une cour entière qu'il avait emmenée, les principaux dignitaires de son état-major, sa maison militaire, un service complet de chambellans, d'écuyers et de pages, un préfet du palais, et de plus l'accompagnement ordinaire de l'Impératrice aux jours de solennité, grande maîtresse et grand chambellan, premier écuyer, chevalier d'honneur, trois chambellans, trois écuyers, trois dames du palais. Les noms les plus illustres de l'ancienne et de la nouvelle France figuraient ensemble dans ce cortège, un Turenne, un Noailles, un Montesquiou, à côté d'une Montebello. En même temps, se faisant suivre d'un personnel démesurément nombreux, de tout un service d'appartement et de bouche, l'Empereur avait ordonné de transporter à Dresde son argenterie, le splendide écrin de l'Impératrice, les joyaux de la couronne, tout ce qui pouvait rehausser matériellement et parer le rang suprême. Dans son nouveau séjour, il voulait devenir le centre rayonnant vers lequel se tourneraient tous les regards, toutes les curiosités, et faire lui-même les honneurs de Dresde aux princes étrangers qu'il y avait conviés en foule.
Les princes de la Confédération du Rhin commençaient à se présenter, à se succéder dans un interminable défilé. Dès le matin du 17, on avait vu arriver ceux de Weymar, de Cobourg, de Mecklembourg, et le grand-duc de Wurtzbourg, primat de la Confédération. Dans la soirée, la cour de Saxe eut à recevoir la reine Catherine de Westphalie, appelée par invitation spéciale de l'Empereur. Napoléon avait pris en affection cette princesse si charmante, si vivante, qui aimait si franchement son mari et faisait une heureuse exception par ses allures prime-sautières, par la sincérité de ses sentiments, dans le milieu compassé des cours: l'attention qu'il avait eue de la mander frappait d'autant plus qu'il avait écarté de la réunion, avec un soin rigoureux, les autres membres de sa famille.
L'empereur et l'impératrice d'Autriche arrivèrent dans l'après-midi du 19 et reçurent les mêmes honneurs que Napoléon lui-même, avec cette différence que le couple saxon ne se porta point au-devant d'eux. Établis au palais, ils se préparaient à visiter l'empereur des Français, quand celui-ci, les prévenant, se fit annoncer. Quelques instants après, il arrivait avec Marie-Louise, avec toute sa suite, et les deux cours se trouvèrent en présence.
Peu de troupes, à la vérité: nos colonnes côtoyaient Dresde sans y entrer: l'Empereur lui avait épargné le fardeau de trop nombreux passages: seuls, quelques détachements de la Garde promenaient par les rues leur air vainqueur et leur splendide tenue, fraternisant avec les beaux grenadiers de Saxe, en habit rouge à revers jaunes. Mais le fracas des entrées, les chaises de poste roulant sur le pavé et amenant d'insignes personnages, les carrosses dorés sortant pour les visites de cérémonie, l'affluence et le luxe des équipages, des costumes, des livrées, mettaient partout un tumulte et un éblouissement: c'étaient des arrivées à sensation se succédant à toute heure, le comte de Metternich prenant les devants sur ses maîtres, le prince de Hatzfeldt se présentant comme envoyé extraordinaire de Prusse et sollicitant pour le Roi la permission de venir, le duc de Bassano prenant possession de l'hôtel Salmour avec sa chancellerie, le prince de Neufchâtel établissant au palais Brühl les bureaux de la Grande Armée: sur les pas de ces puissants, une irruption de suivants, de commis, de solliciteurs, encombrant les antichambres, campant sur les escaliers: Dresde en proie à une cohue affairée et brillante: un grand gouvernement et trois ou quatre cours s'installant, s'entassant dans la calme cité.
En effet, Napoléon s'était remis tout de suite à sa besogne de souverain et de généralissime. Affermissant la Grande Armée sur la Vistule, pressant l'arrivée des effectifs retardataires, il travaillait surtout à organiser l'armée de seconde ligne, celle qui devait garder l'Allemagne et fournir des renforts à l'invasion; il déterminait le nombre, la composition, l'emplacement des corps. En même temps, il stimulait son ministre des relations extérieures à surveiller le fonctionnement de nos alliances, à conclure celles qui n'étaient pas encore formées, à regagner le temps perdu auprès de la Suède et de la Turquie. Dès que Berthier l'avait quitté, après lui avoir demandé des centaines de signatures, le duc de Bassano se présentait et lui apportait des lettres d'ambassadeurs, des rapports diplomatiques, des bulletins de renseignements arrivés de toutes les parties de l'Europe.
II
Le soir, les souverains se retrouvaient pour le dîner, qui avait lieu de fondation chez l'empereur des Français. On se réunissait à l'avance dans ses appartements. Là, s'il faut en croire une tradition, dans sa manière d'opérer son entrée et de se faire annoncer, Napoléon affectait une simplicité grandiose qui l'isolait de toutes les puissances accourues à sa voix et l'élevait au-dessus d'elles. Ses invités étaient annoncés par leurs titres et qualités: c'étaient d'abord des Excellences et des Altesses sans nombre, Altesses de tout parage et de toute provenance, anciennes ou récentes, Royales ou Sérénissimes,--puis les Majestés: Leurs Majestés le roi et la reine de Saxe, Leurs Majestés Impériales et Royales Apostoliques, Sa Majesté l'impératrice des Français, reine d'Italie. Lorsque toutes ces appellations sonores avaient retenti à travers les salons, l'auguste assemblée se trouvait au complet et le maître pouvait venir. Alors, après un léger intervalle de temps, la porte s'ouvrait de nouveau à deux battants, et l'huissier disait simplement: L'Empereur.
Mais soudain le murmure discret des conversations se taisait: Napoléon s'était levé et commençait sa tournée. À son approche, une attente anxieuse, un mélange indéfinissable de curiosité et de terreur faisait battre précipitamment les coeurs et s'emparait surtout des femmes. Leurs nerfs vibraient affolés: leur émotion se traduisait par des signes physiques. Les hommes placés derrière elles voyaient leurs épaules nues s'empourprer toutes à la fois et cette ligne de blancheurs subitement rougir.
III
Sous ces apparences décentes et dignes, sous les politesses d'apparat qui s'échangeaient entre les souverains, sous les témoignages de courtoisie que se rendaient leurs ministres, un fait brutal et saisissant perçait de plus en plus: c'était un progrès continu dans la servilité, un concours de bassesses, un empressement plus marqué à s'incliner devant celui en qui les rois sentaient leur maître. On cherche maintenant à lire dans ses yeux un désir, une volonté, pour s'y conformer aussitôt: chaque voeu qu'il exprime fait loi. Il n'a qu'à parler pour que la Prusse ouvre à nos troupes ses dernières places, Pillau et Spandau, pour que l'Autriche promette l'abandon plus complet de ses ressources. Les ministres auxquels ces exigences sont poliment signifiées négocient pour la forme, résolus d'avance à obéir: il semble que d'un tacite accord les souverains reconnaissent désormais au-dessus d'eux une autorité suprême, une dignité légalement reconstituée, et Napoléon est vraiment en ces jours empereur d'Europe. C'est lui l'héritier de Rome et de Charlemagne, l'empereur romain «de nation française», pour faire suite aux Césars de race germanique; mais la prééminence souvent honorifique de l'ancien empire s'est transformée dans ses mains en une écrasante réalité. Et plus l'entrevue se prolonge, plus cette réalité ressort, se dégage, apparaît et resplendit. Certes, nous savons que cette magique résurrection n'est qu'un miracle passager du génie, faisant violence aux lois de l'humanité et de l'histoire. Déjà, l'excès de la grandeur impériale en a préparé la chute. Les désastres sont proches; ils pèsent sur l'avenir. Néanmoins, qu'il nous soit permis un instant de borner nos regards au présent. Avant d'aller plus loin, arrêtons-nous sur cette cime et jouissons du spectacle. Car c'est un âpre et merveilleux plaisir que de voir ces empereurs et ces rois élevés à détester la France, ces représentants des dynasties qui l'ont à travers les siècles jalousée et haïe, ces monarques fils et petit-fils d'ennemis, ces descendants de Frédéric et ces successeurs des Ferdinand et des Léopold, s'abattant devant l'homme qui portait si haut la gloire et les destins de notre race, et lui les tenant sous son pied, humiliés, prosternés, anéantis, le front dans la poussière.
À terre, ils se disputaient encore les lambeaux d'un pouvoir qu'il leur laissait par grâce: ils prolongeaient leurs rivalités, leurs compétitions, se dénonçaient mutuellement, et chacun s'efforçait de tirer à soi quelque avantage aux dépens des autres. L'Autriche et la Saxe prirent Napoléon pour arbitre dans une querelle de frontières: il prononça sur le litige et se fit juge des rois. Puis, c'étaient d'humbles suppliques, des recours à sa munificence, des demandes d'argent. En cette matière, Napoléon eut la main facile; il avança un million de plus à la Saxe, accorda à la Prusse quelques licences commerciales pour qu'elle se fît un peu d'argent, prit provisoirement à son compte la solde du contingent autrichien: aux rois qu'il avait ruinés, il ne refusa pas ces aumônes. À leurs ministres, à leur suite, il distribua des diamants, des portraits enrichis de pierreries, des boîtes d'or et d'émail que la plupart des destinataires se hâtèrent de convertir en espèces sonnantes: trois semaines durant, sur la foule agenouillée des courtisans, sur la plèbe des princes, il laissa tomber ses largesses.
IV
Le 26 mai, on vit arriver diligemment de Wilna à Dresde l'aide de camp Narbonne, accourant pour rendre compte de sa mission. Il reprit son service le soir même et parut au cercle de cour: son grand air, l'agrément de sa personne y firent sensation: son nom circula de bouche en bouche, et les détails de son voyage, dont il ne lui avait pas été recommandé de faire mystère, furent promptement connus.
Tout cela avait été exprimé gravement, posément, avec une douceur fière qui avait vivement impressionné Narbonne. Quant à indiquer un moyen quelconque d'éviter cette guerre dont il se proclamait innocent, quant à reprendre la négociation sur de nouveaux frais, Alexandre s'y était formellement refusé. D'après lui, la Russie avait parlé; ses griefs étaient patents, publics, connus de toute l'Europe: «C'était se moquer du monde que de prétendre qu'il y en avait de secrets: aujourd'hui, les conversations ne menaient plus à rien: si l'on voulait réellement négocier, il fallait le faire par écrit et dans les formes officielles.» C'était une allusion à l'ultimatum, une façon discrète et détournée de maintenir cet acte impérieux.
Sur sa demande, le roi de Saxe avait signé un décret qui consacrait l'autonomie du duché en déléguant les pouvoirs souverains au conseil des ministres. Cette autorité dont le roi allemand se démettait, il importait qu'un représentant français, un ambassadeur extraordinaire, un légat de l'Empire s'en saisît, afin d'imprimer un grand mouvement à toutes les parties de la population. La tâche était ardue, car Napoléon ne voulait pas encore prononcer les paroles fatidiques qui lui eussent rallié toutes les énergies: La Pologne est rétablie dans l'intégrité de ses droits et de ses limites. Se défiant un peu des Polonais et de leurs tendances anarchiques, désirant ménager les Autrichiens qui n'avaient pas formellement renoncé à la Galicie, tenant même à ne point rendre trop difficile sa paix future avec la Russie, il ne savait pas jusqu'où il pousserait l'oeuvre d'émancipation et n'entendait à cet égard rien préjuger. Il s'agissait donc d'exciter chez les Polonais de belliqueux transports au nom d'un idéal mal défini, d'introduire en même temps parmi eux un peu d'ordre, d'union et de discipline, de faire marcher pour la première fois d'ensemble et d'accord cette incohérente nation.
À défaut de Talleyrand, il prit sa caricature. L'abbé de Pradt, archevêque de Malines, avait accompagné Leurs Majestés à Dresde, en qualité de grand aumônier: on l'y voyait chaque dimanche officier pontificalement dans l'église catholique, tandis que l'Empereur, ayant à ses côtés la reine de Westphalie, assistait à la cérémonie en correcte attitude, sans songer que la présence à l'autel de ce prélat indigne outrageait la sainteté du lieu. Il connaissait pourtant l'abbé de Pradt, en qui il n'avait jamais eu à récompenser qu'une obséquiosité turbulente, servie par un esprit brillant et un style à facettes. Il l'avait vu perpétuellement occupé à chercher le vent, tournant avec la fortune et se faisant gloire ensuite d'avoir prémédité ses traîtrises: plusieurs fois, il l'avait surpris la main dans de ténébreuses machinations et lui avait prédit un jour que sa manie d'intriguer le conduirait sur l'échafaud. Mais l'un de ses principes était que les défauts d'un homme, aussi bien que ses qualités, peuvent être utilement employés. À Varsovie, l'abbé trouverait occasion de déployer pour le bon motif ses talents d'agitateur et d'intriguer en grand. De plus, hanté à cette époque par le souvenir des Bourbons, l'Empereur se rappelait que naguère, sous la monarchie, des ambassadeurs d'Église avaient réussi à gouverner l'anarchie polonaise: en l'abbé de Pradt, il voulut avoir et crut trouver son abbé de Polignac. Fort recommandé par Duroc son parent, l'archevêque de Malines fut officiellement déclaré ambassadeur à Varsovie. Il eut à se composer précipitamment une suite, à s'entourer d'un personnel brillant, à se monter un train de maison fastueux et à partir d'urgence. En fait, nul n'était moins propre à remplir une mission de haute confiance que ce prêtre sans conscience, sachant observer, décrire et critiquer, mais totalement dépourvu de sens pratique et d'esprit de conduite; agent infidèle, brouillon, maladroit et poltron, l'une des pires erreurs que Napoléon ait commises dans le choix et le discernement des hommes.
D'abord, il conviendrait qu'une proclamation à effet, suggérée par l'ambassadeur aux ministres, convoquât la représentation nationale, la Diète, et donnât l'éveil. Dès sa réunion, la Diète mettra bruyamment à l'ordre du jour la grande question, se fera adresser un rapport tendant au rétablissement de l'ancien royaume. Sans s'approprier par un vote les conclusions de ce rapport, elle s'y conformera en fait et, tenant la réunion des frères séparés pour virtuellement accomplie, se constituera en confédération générale de la Pologne, c'est-à-dire en association pour le mouvement et la lutte, en grand conseil de la nation armée. À son image, des sous-comités d'action, des foyers d'agitation locale, se formeront de toutes parts: chaque palatinat aura le sien. On enverra une députation à l'Empereur: «L'Empereur répondra aux députés en louant les sentiments qui animent les Polonais. Elle (Sa Majesté) leur dira que ce n'est qu'à leur zèle, à leurs efforts, à leur patriotisme, qu'ils peuvent devoir la renaissance de la patrie. Cette mesure, que l'Empereur se propose de garder, indique assez à son ambassadeur l'attitude qu'il doit avoir et la conduite qu'il doit tenir.»
Ce patriotique délire aura pour effet de faire courir aux armes tous les habitants du duché, mais le but principal serait manqué si cette effervescence s'arrêtait aux frontières. Il importe essentiellement qu'elle les dépasse, que les pays voisins prennent feu à son contact, que la levée en masse se prolonge dans les provinces russes. Aussi l'ambassadeur est-il invité à faire répandre à profusion et colporter en Lithuanie, en Podolie, en Volhynie, dans toutes les parties de l'ancienne Pologne, la Galicie autrichienne exceptée, les écrits, les proclamations, les libelles, toutes les pièces incendiaires. Entraînée par ces appels, la noblesse polonaise de Russie se formera en bandes guerroyantes, en une vaillante et agile cavalerie, en une sorte de chouannerie à cheval, destinée à opérer sur les flancs et les derrières de l'ennemi, à le harceler sans cesse, à le «placer dans une situation semblable à celle où s'est trouvée l'armée française en Espagne et l'armée républicaine dans le temps de la Vendée». Cette guerre de partisans partout provoquée, la tâche de l'ambassadeur ne sera qu'à moitié remplie; il lui faut à la fois faire oeuvre de révolutionnaire et d'organisateur: après avoir déterminé l'universel soulèvement, régler ce tumulte, discipliner, coordonner, administrer l'insurrection, faire concorder ses rapides chevauchées avec les mouvements de la Grande Armée, assurer enfin l'unité d'impulsion et de manoeuvres sans laquelle il n'est point d'effort fructueux et de coopération efficace.
Dans cette multiple besogne, tout devait s'entamer à la fois et se poursuivre sans interruption, mais il importait que l'explosion n'eût pas lieu prématurément et que la Pologne ne partît pas trop tôt. Tant qu'il resterait un espoir d'inspirer aux Russes un doute sur l'imminence des hostilités, Napoléon n'entendait point le négliger. En conséquence, l'ambassadeur se bornerait d'abord à établir fortement son crédit et son influence, à s'attirer les hommes importants, à faire de sa maison «un centre où toutes les classes, tous les intérêts viendraient aboutir»; il se mettrait ainsi en main tous les ressorts de la grande entreprise, mais attendrait pour presser la détente un signal ultérieur. Par surcroît de précaution, il fut convenu que le décret royal, qui instituait le conseil des ministres en comité exécutif et annonçait par là de grandes nouveautés, ne serait point publié avant le 15 juin. À cette date, l'Empereur serait sur la Vistule: alors, tandis qu'il prendrait le commandement de ses troupes et les pousserait en avant, les événements préparés à Varsovie s'accompliraient et suivraient leur cours: la mise en branle de la Pologne coïnciderait exactement avec les premiers pas de la Grande Armée, sans les devancer d'un jour.
V
Chez tout autre que Bernadotte, cette évolution inattendue aurait eu de quoi surprendre. Elle a d'ailleurs intrigué les historiens: son véritable caractère et ses motifs ont donné lieu à des appréciations diverses. Était-elle sincère? Bernadotte revenait-il à nous de bonne foi? Doit-on supposer, au contraire, qu'en rouvrant une négociation avec la France au lieu de tenir ses engagements avec la Russie, il voulait simplement gagner du temps et se mettre en mesure d'attendre, pour prendre effectivement parti, l'issue de la guerre ou au moins des premières rencontres? Bien que cette explication soit beaucoup plus vraisemblable que la première, la vérité, telle qu'elle se dégage des documents suédois, est un peu différente. Si Bernadotte se ménageait de notre côté une porte de rentrée, ce n'était pas uniquement par suite des appréhensions que lui inspiraient nos forces. Ces raisons ne l'avaient pas empêché, deux mois plus tôt, de braver l'Empereur et de conclure avec ses ennemis. Ce qu'il redoutait aujourd'hui, c'était que la Russie n'osât affronter la lutte et ne lui faussât compagnie, et cette terreur venait de lui être communiquée par son envoyé à Pétersbourg, le comte de Loewenhielm, d'après certaines présomptions que l'événement devait démentir, mais qui avaient jeté dans l'esprit de cet envoyé un trouble subit: une dépêche affolée de Loewenhielm, en date du 17 avril, donne la clef du mystère.
D'ailleurs, dans certains cercles de Pétersbourg, la perturbation était grande: on se demandait si l'Empereur, en persistant dans une politique guerrière, ne conduisait pas la Russie aux abîmes, et si la noblesse ne devait pas sauver l'État par un recours aux moyens extrêmes: «Dans ce moment encore,--reprenait Loewenhielm,--Votre Majesté ne saurait qu'avec peine s'imaginer jusqu'à quel point va la liberté du langage dans un pays aussi despotique que celui-ci. Plus l'orage devient menaçant, plus on doute de l'habileté de celui qui tient le gouvernail... L'Empereur, instruit de tout, ne peut manquer de savoir combien il a cessé d'avoir la confiance de sa nation. Il doit même exister un parti en faveur de la grande-duchesse Catherine, épouse du prince d'Oldenbourg, à la tête duquel se trouve, dit-on, le comte Rostopschine. Voilà, Sire, ce qu'on croit être le motif du chagrin de l'Empereur, d'autant plus que Sa Majesté aime cette princesse de préférence. Avec la facilité qu'a eue cette nation à se prêter aux révolutions, son penchant à être gouvernée par des femmes, il ne serait pas étonnant qu'on profitât de la crise actuelle de l'empire pour se porter à un changement.»
Dans la réalité, cet empressement était fictif; Bernadotte ne voulait en aucune façon se rattacher à nous par des engagements immédiats et irrévocables: son seul but était de réserver l'avenir et de parer à toutes les éventualités, jusqu'à ce que l'horizon se fût éclairci à Pétersbourg. Ce qui le prouve, c'est que Signeul--il dut en faire l'aveu au duc de Bassano--ne possédait pas de pouvoirs en règle. Cet agent aventureux et peu considéré, interlope comme la négociation dont il était chargé, s'offrait bien à signer tout de suite un papier quelconque, se disant sûr d'obtenir la ratification du prince; mais celui-ci avait évité de le munir d'une procuration formelle. Bernadotte se ménageait ainsi la faculté, suivant les cas, de désavouer l'acte conclu par Signeul ou de le faire valoir auprès de Napoléon comme preuve de son repentir. Il ne se détachait pas effectivement de la Russie, mais se donnait l'air devant nous de la renier et de la trahir, en prévision du cas où cette puissance s'abandonnerait elle-même.
Kutusof profita de ces dispositions: pour aller plus vite, il n'insista point sur l'alliance, disjoignit les deux questions et se borna à conclure la paix; elle fut signée à Bucharest le 28 mai, sous réserve de la ratification des souverains. Le traité rendait à la Turquie les deux principautés, après en avoir détaché la Bessarabie, qu'il incorporait à l'empire russe, auquel il accordait de plus quelques avantages territoriaux en Asie; il consacrait vaguement l'autonomie des Serbes sous la suzeraineté du Sultan, renouvelait implicitement le protectorat mal défini du Tsar sur les principautés roumaines et même sur l'ensemble de la chrétienté orthodoxe du Levant. En général, les articles portaient la trace de la précipitation avec laquelle ils avaient été dressés: ambigus et mal rédigés, ils ouvraient une source de contestations pour l'avenir; les plénipotentiaires russes s'étaient moins préoccupés d'établir avec précision les droits de leur maître que d'assurer l'entière disponibilité de ses forces.
Il est douteux qu'Alexandre et Roumiantsof se soient fait totalement illusion sur le côté chimérique et romanesque de l'entreprise, sur ses chances de succès, sur la possibilité notamment d'organiser chez les Turcs, avec leur adhésion et sous leurs yeux, une insurrection de leurs sujets chrétiens. Mais la menace seule d'un tel soulèvement ne saurait-elle conduire à un résultat pratique et fort désirable, signalé plusieurs fois par Bernadotte? Les rayas de la région danubienne avaient en Autriche des frères par le sang; aux diverses races chrétiennes de la Turquie septentrionale répondaient, de l'autre côté de la frontière, des groupes congénères; l'impulsion donnée aux premières se communiquerait aux seconds. Par les Moldo-Valaques, il serait facile d'émouvoir les Roumains de Transylvanie; par les Slaves de Turquie, les Slaves d'Autriche. En créant sur les flancs de l'Autriche de multiples foyers d'agitation, en faisant courir sur le pourtour extérieur de ses possessions orientales une traînée de poudre, on se mettrait en mesure de porter l'incendie dans l'intérieur de ses États et de la faire trembler pour son existence: on l'empêcherait de prêter à Napoléon un secours effectif.
La chancellerie russe prit acte de ses paroles, mais demanda que l'Autriche fournît un gage de ses intentions, une garantie, et s'engageât expressément à limiter son action. Des pourparlers s'entamèrent très mystérieusement dans ce but. Pendant leur durée, pour peser sur les déterminations de l'Autriche, Alexandre laissa Tchitchagof continuer dans le Sud sa campagne d'agitation et de propagande; il fit savoir à Vienne qu'il possédait les moyens d'insurger les Magyars et n'hésiterait pas à s'en servir, si on lui en faisait une nécessité. Ces menaces, exploitées par les salons et les coteries russes de Vienne, agirent sur la société et par elle sur le gouvernement; ce fut la raison majeure qui décida l'Autriche à entrer plus avant dans la voie des compromissions occultes.
Ainsi, dans le vaste circuit que nous venons d'opérer, en partant de Stockholm, en suivant les intrigues suédoises à Constantinople, en revenant par Vienne et Munich jusqu'au coeur de l'Europe, nous avons vu se former autour de la Grande Armée un réseau d'hostilités latentes, prêtes à se manifester dès qu'éclateront les traîtrises du sort et les rébellions de la fortune. C'est la contre-partie des adulations prodiguées au triomphateur de Dresde; c'est l'envers de ce rayonnant tableau. Les rois ne prêtent à Napoléon qu'un concours forcé: ils renient tout bas des engagements arrachés par la violence; l'amour et le dévouement s'affichent dans leur bouche, la trahison est dans leur coeur; ils jurent d'être amis et ne sont qu'esclaves; vienne l'occasion de briser leurs chaînes, ils la saisiront sans scrupules, certains de se trouver avec leurs peuples en communauté de passions et de haines.
Ces pressentiments et ces arrière-pensées ne pénètrent pas encore dans la masse de nos troupes. À mesure qu'on descend des sommets, la confiance, l'ardeur, l'inlassable dévouement reparaissent. D'un bout à l'autre de l'innombrable armée que les ordres de l'Empereur retiennent encore sur la Vistule, court dans les rangs inférieurs un frémissement continu, une impatience d'agir. Officiers de fortune qui ont leur chemin à faire, jeunes nobles qui ont leur réputation à établir, tous souhaitent également que la campagne s'ouvre. Ils ont l'ambition des grades, des distinctions, des exploits fructueux: ils ont soif d'honneurs et de profits.
Puis, la prise de Napoléon sur ces âmes neuves est si forte qu'elle ne laisse place à aucune réflexion, et c'est lui malgré tout, c'est son prestige qui tient ensemble toutes les parties de cet assemblage disparate, qui fait taire les dissidences et imprime par moments aux coeurs un élan unanime. Même les contingents les plus hostiles, ces Prussiens, ces Espagnols, ces Slaves de l'Adriatique violemment incorporés, subissent maintenant son ascendant; ils le haïssent et pourtant le suivent, car ils éprouvent comme une fierté de combattre sous un tel chef et savent qu'un mot approbatif de lui les marquera pour jamais d'un signe d'honneur. Quant aux soldats de France, troupiers chevronnés ou conscrits d'hier, sortis du peuple, ils restent comme lui inébranlablement fidèles à l'homme qui a ensorcelé leur imagination: en échange de leur sang, ils attendent tout de lui, récompenses inouïes, avenir de triomphes et de félicités. C'est une croyance répandue parmi eux que la Russie n'est qu'un passage vers d'autres régions, qu'on ira plus loin, que Napoléon va les mener jusqu'au fond de la fabuleuse Asie, dans un monde féerique où ils n'auront qu'à se baisser pour faire provision de trésors et ramasser des couronnes. Et leur foi en ces lendemains reste absolue, indestructible; elle s'exprime par de naïfs témoignages. Après les réticences perfides des rois alliés, après les observations des ministres et des généraux, après les rapports sombres de certains chefs, après les pronostics des mécontents de haute marque, voici la lettre d'un soldat: c'est un fusilier au 6e régiment de la Garde, premier bataillon, quatrième compagnie: il écrit à ses parents:
L'Inde, cet aimant magique qui jadis entraînait à la conquête des mers les grands chercheurs d'aventures, brille vaguement aujourd'hui aux yeux de nos soldats et leur fait entrevoir, par delà l'obscure et mystérieuse Russie, un pays de lumière et d'or, des perspectives ensoleillées et de lointains Édens. Telles sont les visions qui les bercent dans leurs campements de la Vistule, quand ils reposent sur la terre humide, sous la bise d'un printemps triste comme nos hivers. Et le matin, quand le réveil en musique éclate sur le front de bandière des régiments, avec son fracas d'instruments et de sonneries, tous ces grands enfants gaulois se relèvent joyeux, avec une gaieté d'alouette. Vivement, ils se mettent à la besogne du jour, aux occupations qui préparent et précèdent le grand départ annoncé: ils vont à l'avenir pleins d'espérance, insouciants du péril, persuadés qu'un guide infaillible les mène à la victoire et qu'un dieu les conduit.
CHAPITRE XIII
LE PASSAGE DU NIÉMEN.
PREMIÈRE PARTIE
L'IRRUPTION 583.
Napoléon à Posen.--Enthousiasme de la population.--Réponse à Bernadotte.--Séjour à Thorn.--Derniers préparatifs.--Préoccupation dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif d'attaque.--Napoléon met ses armées en campagne avant de déclarer la guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le Chant du départ.--Rencontre avec Murat; comédie sentimentale.--Marche dévastatrice à travers la Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers désordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernière minute.--Nouvelles de Pétersbourg.--L'empereur de Russie a refusé de recevoir l'ambassadeur de France.--Napoléon rejoint la colonne de tête.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'élance aux avant-postes et atteint le Niémen.--Il voit la Russie.--Déguisement.--Reconnaissance à cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrivée des troupes.--La journée du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers coup de feu.--Lever du soleil.--Féerique spectacle.--Enthousiasme des troupes; gaieté et activité de l'Empereur.--Incident de la Wilya.--Établissement à Kowno.--Quarante-huit heures de défilé.--L'invasion commence.
I
Il incline donc à sa gauche, au sortir de Posen, et, quittant le chemin de Varsovie, atteint la Vistule à Thorn. Déjà son grand et son petit quartier général, formant à eux seuls presque une armée, l'ont précédé dans cette ville, qu'ils emplissent d'animation, de bruit et de mouvement. À Thorn, Napoléon est en un point stratégique important et au centre de ses troupes; il les retrouve enfin et les voit, réparties autour de lui dans d'innombrables cantonnements; tout près de Thorn et un peu en arrière est sa Garde; en avant de lui, à ses côtés, sur sa droite et sur sa gauche, partout, la Grande Armée. À gauche, les corps de Ney, d'Oudinot, de Davout, le corps en formation de Macdonald, occupent les deux rives de la basse Vistule et s'échelonnent jusqu'à la mer; à droite de Thorn, à sept heures de marche, Eugène est établi avec l'armée d'Italie et les Bavarois; il se relie aux Polonais de Poniatowski, qui s'appuient eux-mêmes aux trois corps placés sous le commandement du roi Jérôme et groupés autour de Varsovie. Renforcée par quatre corps exclusivement composés de cavalerie, cette chaîne d'armées se complète à ses deux extrémités par les contingents de Prusse et d'Autriche, arrivés à leur poste; elle se prolonge sans interruption sur deux cents lieues de terrain et oppose à l'ennemi un demi-million d'hommes.
Quand commence la première semaine de juin, ces suprêmes préparatifs s'achèvent ou paraissent s'achever. D'autre part, dans les pays que nos troupes auront à parcourir avant d'atteindre le Niémen, le printemps a fait son oeuvre; l'herbe déjà haute, épaisse et drue, nous promet un abondant approvisionnement de fourrages, et la Prusse orientale étend au devant de nous une immense nappe de verdure. Ainsi, les temps sont venus: voici l'heure propice pour agir, cette heure que Napoléon s'est fixée depuis dix mois et qu'il s'est ménagée par un long effort de patience, de ruse et d'activité discrète. Il a enfin atteint le but si opiniâtrement poursuivi: il est parvenu, sans que les Russes aient interrompu et dérangé son travail par une attaque intempestive, à dresser contre eux, à porter sur place, à monter de toutes pièces, à pousser jusqu'au dernier degré de perfection un appareil guerrier qu'il juge suffisant à briser tous les obstacles. Au point où il en est, il a barres sur l'ennemi; il le domine partout de ses forces avantageusement postées, successivement accrues; il peut fondre sur lui avec tous ses moyens. Que les destins s'accomplissent donc! Que la Grande Armée s'ébranle et prenne l'offensive! Après avoir longtemps contenu et bridé l'élan de ses troupes, l'Empereur leur rend la main; il a tout ralenti jusqu'à présent: il précipite tout désormais.
Et du Nord au Midi la trompette guerrière
A sonné l'heure des combats.
À Dantzick, il retrouva Davout et ne rendit pas suffisamment justice à cet admirable organisateur. Il se rencontra aussi avec Murat, et l'entrevue des deux beaux-frères fut à ses débuts froide et pénible. Chacun d'eux avait contre l'autre des griefs justifiés et ne se privait point depuis quelque temps de les énoncer. Mécontent de n'avoir pas été appelé au rendez-vous des souverains, Murat répétait qu'on se plaisait à l'amoindrir et à l'humilier, qu'au reste on ne voulait en lui qu'un vice-roi de Naples, un instrument de domination et de tyrannie, mais qu'il saurait se soustraire à d'intolérables exigences. Napoléon lui reprochait un penchant de plus en plus marqué à désobéir, des écarts de conduite et de langage, des velléités et des accointances suspectes. Il l'accueillit avec un visage sévère, avec des paroles acerbes, et lui tint tout d'abord rigueur; puis, changeant subitement de ton, il prit à la fin le langage de l'amitié blessée et méconnue; il s'émut, se plaignit, fit à l'ingrat une scène d'attendrissement, invoqua les souvenirs de leur longue affection et de leur confraternité militaire. Le Roi, qui avait le coeur sur la main, qui était prompt à toutes les générosités, ne sut point résister à cet appel; il s'émut à son tour, pleura presque, oublia tout pour quelque temps et fut reconquis. Et le soir, devant ses intimes, l'Empereur s'applaudissait d'avoir supérieurement joué la comédie: pour ressaisir Murat, il avait fait tour à tour et fort à propos,--disait-il,--«de la fâcherie et du sentiment, car il faut de tout cela avec ce Pantaleone italien». «Au fond,--continuait-il,--c'est un bon coeur; il m'aime encore plus que ses lazaroni: quand il me voit, il m'appartient; mais loin de moi, comme les gens sans caractère, il est à qui le flatte et l'approche. Il subit l'ascendant de sa femme, une ambitieuse; c'est elle qui lui met en tête mille projets, mille sottises; il en est à rêver la souveraineté de l'Italie entière, et c'est ce qui l'empêche de vouloir être roi de Pologne. N'importe au reste! J'y mettrai Jérôme, je lui ferai là un beau royaume; mais il faudrait pour cela qu'il fît quelque chose, car les Polonais aiment la gloire.»
II
En avant de l'Empereur, entre Dantzick et Koenigsberg, à travers la Prusse orientale et les districts septentrionaux de la Pologne, les sept corps d'armée en marche cheminaient à longues étapes. À leur gauche, la vaste lagune que forme à cet endroit la Baltique, le Frische Haff, était encombrée de flottilles, car les plus pesants convois, les équipages de pont, l'artillerie de siège, faisaient le trajet par eau. Le pays à parcourir par nos troupes était fertile et gras, mais fastidieux et monotone; à perte de vue des landes vertes, coupées de bois et de marécages, des prairies immenses, des forêts de sapins et de bouleaux, déroulant indéfiniment à l'horizon leurs lignes sombres; des rivières aux bords incertains; des villages de bois, partout semblables. Malgré la célérité ordonnée, il y avait dans la marche des temps d'arrêt, des flottements et des reculs, car l'énorme amas de bagages que l'armée tirait après elle embarrassait ses mouvements. Les convois de vivres et de munitions s'enchevêtraient à chaque instant les uns dans les autres, commençaient à mettre en arrière de nos colonnes un chaos roulant. Pour compléter l'approvisionnement d'entrée en campagne, les troupes fouillaient et épuisaient la contrée. L'Empereur avait voulu que tout se fît régulièrement et par voie d'achats; les soldats n'y regardaient pas de si près et prenaient; ils vidaient les greniers, enlevaient le chaume des toitures pour en faire la litière de leurs chevaux, traitant le pays allié en pays conquis. Les fourrages étaient saisis sans ménagement ni méthode. La cavalerie, qui passait la première, s'emparait de tous les foins récoltés ou sur pied; l'artillerie et le train se voyaient réduits à couper les blés, les orges et les avoines en herbe, ruinant la population et fournissant aux animaux une nourriture détestable. Obligés une partie du jour à se disperser en fourrageurs, les hommes prenaient des habitudes de débandade et d'indiscipline, et du premier coup se manifestait l'impossibilité de tenir en ordre et dans le rang cette multitude de toutes races et de toutes langues, où chaque régiment menait avec soi un troupeau et traînait une queue interminable de charrois, cette armée qui ressemblait à une migration.
Le 13 juin, la tête de colonne, sous la conduite de Davout, dépassait Koenigsberg et atteignait Insterbourg, situé à mi-chemin entre la capitale de la Prusse orientale et le Niémen. Les autres corps suivaient, retardés par l'encombrement des routes. Le même jour, l'Empereur accourt de Dantzick à Koenigsberg, pour activer et régulariser le mouvement. En même temps qu'il cherche à s'éclairer sur la position de l'ennemi, il ralentit un peu la marche de l'avant-garde et presse celle des autres colonnes; il resserre et condense son armée, afin de la mieux tenir en main et de rendre irrésistible le choc de cette masse qu'il va précipiter d'un seul coup sur les frontières de la Russie. Enfin, sur le point de donner à ses troupes l'impulsion suprême, celle qui les portera au delà du Niémen, il fait rédiger les actes par lesquels il va décréter solennellement et promulguer la guerre.
En même temps que ce manifeste de guerre, le duc signait un rapport, mélange de sophismes et de vérités, qui résumait nos dernières relations avec la Russie et constituait contre elle un fulminant réquisitoire. Ce rapport sera adressé au Sénat, lu en séance solennelle, inséré au Moniteur avec pièces justificatives, commenté dans les journaux: Napoléon dénonce avec fracas ses raisons de combattre et fait la France, comme l'Europe, juge de son droit. Dans des lettres destinées également à la publicité, M. de Bassano écrivait le même jour à Kourakine que l'Empereur accédait enfin à sa demande et permettait l'envoi de ses passeports; il écrivait à Lauriston de réclamer les siens et de quitter le territoire russe.
Ces pièces et ces lettres, signées à Koenigsberg le 16 juin, reçurent une date antérieure et fausse, celle du 12, et Thorn fut indiqué comme le lieu de leur expédition. Cette supercherie de la dernière minute avait pour but de faire croire que l'Empereur n'avait prononcé son mouvement au delà de la Vistule qu'après avoir appris l'outrageant éclat donné par les Russes à leurs sommations, qu'il avait fallu ce surcroît d'insulte pour le déterminer à la guerre et triompher de son obstination pacifique. De plus, cette manière d'antidater les pièces avait l'avantage d'augmenter l'intervalle apparent entre l'annonce et le fait même de la guerre; elle masquerait aux yeux du public la fougueuse précipitation de notre offensive. En réalité, les Russes ne recevraient nos communications qu'à l'instant même où l'Empereur paraîtrait en armes sur leur territoire pour se faire justice; ils seraient frappés en même temps qu'avertis.
À Gumbinnen, un courrier de notre ambassade en Russie se présenta au quartier général. Il venait en droite ligne de Pétersbourg et apportait la nouvelle que l'empereur Alexandre, non content d'éconduire Narbonne, avait refusé de recevoir Lauriston et lui avait interdit de venir à Wilna; le Tsar avait ainsi violé les règles de la politesse internationale et le droit reconnu des ambassadeurs, en même temps qu'il attestait encore une fois sa volonté d'échapper à toute reprise de discussion. Napoléon nota ce suprême grief et le mit en réserve, résolu de s'en servir à l'occasion, si les Russes, après le début des hostilités, rouvraient la controverse et venaient à lui contester son droit d'offensé.
Cette proclamation fut envoyée à tous les chefs de corps, avec ordre de la faire lire sur le front des régiments lorsque ceux-ci auraient atteint le Niémen et s'ébranleraient pour le franchir: en cet instant solennel, elle parlerait mieux aux imaginations et ferait passer dans les rangs une flamme d'enthousiasme. Napoléon employa le reste de la journée à prendre les mesures nécessaires pour que le lendemain 23 son armée fût tout entière établie et massée derrière les ondulations boisées qui bordent la rive gauche. Il régla minutieusement cette suprême étape; il indiqua à Davout, à Oudinot, à Ney, au duc de Trévise, qui commandait l'infanterie de la Garde, leur direction et leur destination; le mouvement devait commencer au petit jour, à la première heure, et s'exécuter rondement, afin que chacun arrivât successivement au point indiqué et que tout le monde fût exact au grand rendez-vous. Mais lui-même, emporté par son ardeur, n'attend pas pour partir que la nuit se soit écoulée et que les troupes aient rompu leurs bivouacs. Il ne marchera plus cette fois avec elles; il prend les devants et se détache.
La ville de Kowno, insignifiante et morne, flanquée par les bâtiments blancs d'un monastère catholique, n'offrait aucune apparence d'animation et de vie; tout y semblait désert, abandonné; aucun indice ne signalait la présence d'une troupe nombreuse, les préparatifs d'une défense. À droite et à gauche, la rive s'étendait, tour à tour verdoyante et sablonneuse, et plus loin de molles ondulations, tachetées de bois et semées de quelques bâtisses, fuyaient à l'horizon. Dans ce tableau déployé sous ses yeux à travers la lueur de l'aube, Napoléon lut comme sur une carte; il releva les principaux reliefs du sol, le sens et l'orientation de ses lignes.
Lorsqu'il se fut bien pénétré de cet aspect et qu'il l'eut gravé dans sa mémoire, il revint à pied au campement des chevau-légers, plus alerte, plus frais et comme reposé par l'action. Il demanda gaiement si le costume polonais lui allait bien: «À présent, ajouta-t-il, il faut rendre ce qui n'est pas à nous», et il ôta son déguisement. Il mangea un peu sur la route. Ses équipages, ses chevaux de selle, une partie de sa maison commençaient à rejoindre. Le prince d'Eckmühl était arrivé; le général Haxo, établi sur les lieux depuis plusieurs jours, avait été prévenu et se présentait. Napoléon monta alors à cheval et, accompagné par les principaux membres de son état-major, se mit à opérer une seconde reconnaissance. Quittant la route, il prit à droite, tâchant de rejoindre le Niémen à travers champs et tenant à le voir en amont de Kowno. Son intention n'était pas de forcer le passage devant cette ville et d'aborder de front la position russe; il la tournerait et la prendrait en flanc. Il passerait donc un peu au-dessus, à quelques lieues plus haut: c'était de ce côté qu'il allait chercher une disposition de lieux favorable à la jetée des ponts.
Ayant atteint le rideau de collines qui s'étend le long du fleuve et le masque à la vue, il mit pied à terre, laissa derrière lui tout son monde, à l'exception d'Haxo, et seul avec cet officier général du génie se mit à parcourir les crêtes, cheminant autant que possible sous bois, se dissimulant avec soin, protégé d'ailleurs contre les regards de l'ennemi par le jour encore incertain. Il put ainsi examiner à peu de distance et suivre le fleuve, mesurer de l'oeil sa largeur, étudier les sinuosités et les particularités de son cours. Près du village de Poniémon, le fleuve forme une courbe très prononcée, une véritable boucle dont la convexité est tournée vers l'ouest et qui s'enfonçait ainsi en terre polonaise. En ce point, la rive gauche enserre la rive droite; elle la domine en même temps d'un amphithéâtre de collines qui se creuse et se développe autour de la courbe. Postées sur ces hauteurs, nos batteries couvriraient au besoin de leurs feux le bord opposé et le rendraient intenable pour l'ennemi, assurant ainsi la sécurité de l'atterrissement. De plus, en prenant pied dans la boucle, nos colonnes pourraient se déployer sans craindre une attaque sur leurs flancs, appuyant leur droite et leur gauche au fleuve replié sur lui-même, et déboucheraient plus aisément. Napoléon décida que le passage s'effectuerait le lendemain 24 en cet endroit, où le territoire russe venait à sa rencontre et lui donnait prise.
Après sa mystérieuse exploration, il revint au lieu où il avait laissé son état-major. Les chevaux furent repris, et, tandis que le ciel s'éclairait lentement, on se mit à parcourir et à reconnaître le pays en arrière des hauteurs. Maintenant, Napoléon traversait des plateaux cultivés, des champs de blé et de seigle, des espaces tour à tour unis et accidentés; il marquait par la pensée les positions où il établirait ses troupes au fur et à mesure de leur arrivée, les vallons où il les tiendrait serrées et tassées pendant la nuit, invisibles à l'ennemi, tandis que les équipages de pont se mettraient à l'oeuvre et prépareraient la grande opération du lendemain. Il allait toujours, lancé comme d'habitude à toute bride, infatigable de corps et d'esprit, arrêtant son plan, songeant à ses dispositions; Duroc, Berthier, Caulaincourt, Bessières, Davout, Haxo le suivaient et galopaient à peu de distance. Ils virent tout à coup son cheval faire un brusque écart, lui-même tourner sur sa selle, tomber et disparaître.
Ce qui ajoutait à sa mauvaise humeur, c'était de n'avoir aucune nouvelle de la rive ennemie. Nul bruit ne venait de cette terre morte; nul mouvement n'y paraissait. On voyait bien, sur la grève, rôder quelques Cosaques, passer quelques patrouilles de cavalerie, se glissant entre les bouquets d'arbres; mais c'étaient de furtives apparitions, disparues aussitôt qu'entrevues. Où donc était l'ennemi? Que faisait-il? Sans doute, établi à quelque distance du fleuve, commençant à soupçonner notre arrivée, il se préparait à tenir contre cette attaque: il allait, en acceptant le combat, nous livrer la victoire, cette première victoire que Napoléon voulait à tout prix et tout de suite.
Pour savoir ce qui se passait en face de nous, on avait employé toutes les précautions d'usage; une nuée d'espions avait été lancée. Pas un de ces émissaires ne revenait, ne reparaissait au quartier général. Davout se plaignait en grommelant de ne rien savoir. Interrogés successivement, les autres chefs de corps répondaient qu'ils n'avaient aucun renseignement, qu'aucun espion ne rentrait. On vit arriver seulement un Juif de Marienpol, qui venait des provinces lithuaniennes et s'était faufilé à travers les lignes ennemies. Il raconta que les Russes repliaient partout leurs avant-postes, qu'ils évacuaient le pays, qu'un grand mouvement de retraite se dessinait. À cette nouvelle, l'Empereur fronça le sourcil, mais il se hâta de dire que l'ennemi se concentrait sûrement autour de Wilna, pour livrer bataille en avant de cette ville. Il n'admettait pas que les choses se passassent autrement; il écartait violemment la possibilité d'un recul indéfini et ne souffrait pas qu'il en fût question, quoique cette hypothèse commençât à le préoccuper.
Vers la fin de la journée, il manda Caulaincourt et le fit venir dans sa tente, voulant causer. D'abord, ce furent des allusions à l'accident du matin. L'Empereur demanda si l'on s'en était ému au quartier général, si l'on en parlait encore. Puis, il questionna longuement l'ancien ambassadeur en Russie sur le pays, l'état des routes, les moyens de communication, les habitants: «Les paysans ont-ils de l'énergie? dit-il. Sont-ce gens à s'armer comme les Espagnols et à faire la guerre de partisans? Pensez-vous que les Russes me livrent Wilna sans risquer une bataille?» Il paraissait désirer extrêmement cette bataille et pria le duc de lui dire franchement son avis sur le projet de retraite que l'on prêtait aux ennemis. Caulaincourt répliqua qu'il ne croyait point, pour sa part, à des batailles rangées: «Le terrain n'était pas assez rare en Russie pour qu'on ne nous en cédât pas beaucoup»; on chercherait à nous attirer dans l'intérieur, à diviser nos forces, à nous éloigner de nos ressources.--«Alors j'ai la Pologne! reprit l'Empereur avec un éclat de voix. Quelle honte pour Alexandre, quelle honte ineffaçable que de la perdre sans combat! C'est se couvrir d'opprobre aux yeux des Polonais.» Il parlait avec une animation croissante, avec des paroles cinglantes, comme s'il se fût adressé à l'empereur Alexandre lui-même, comme s'il eût voulu, en le piquant au vif par des outrages, le tirer de son inertie, l'appeler, le défier, le forcer au combat.
Il ajouta qu'une retraite ne sauverait pas les Russes: il allait tomber sur eux comme la foudre, prendre à coup sûr leur artillerie et leurs équipages, probablement des corps entiers. De Wilna, où il couperait leur ligne et diviserait leurs forces, il pourrait tourner et envelopper au moins l'une de leurs armées. Il avait hâte d'être à Wilna pour commencer ces mouvements destructeurs; il calculait le nombre d'heures que mettraient ses troupes pour atteindre cette ville, «comme s'il se fût agi d'y aller en poste».--«Avant deux mois, reprit-il en manière de conclusion, Alexandre me demandera la paix: les grands propriétaires l'y forceront.»
Il développa cet espoir avec volubilité, procédant toujours par questions, mais commençant lui-même les réponses, comptant que son interlocuteur allait continuer et abonder dans son sens, cherchant à arracher, à surprendre une phrase approbative, un mot d'assentiment qui raffermirait sa confiance, qui lui permettrait de s'illusionner encore et donnerait raison à ses rêves contre la réalité entrevue. Mais le duc de Vicence se taisait, roidi dans sa loyauté chagrine, dans son obstination honnête à ne point parler contre sa conscience. Irrité de cette contradiction muette, l'Empereur le pressa à la fin de parler, de s'expliquer; il s'entendit répéter alors qu'Alexandre avait lui-même dévoilé et exposé le plan de la défense: ce prince éviterait de se mesurer en ligne contre un adversaire dont il connaissait le génie; il ferait une guerre de longueur et de persévérance, imiterait l'exemple des Espagnols, souvent battus, jamais soumis; «il se retirerait au Kamtchatka plutôt que de céder des provinces et de signer une paix précaire». Ces paroles de mauvais augure que Napoléon avait déjà entendues, il les écouta cette fois avec une attention plus marquée, avec une grande patience, comme si elles eussent plus profondément frappé son esprit; il rompit ensuite l'entretien sans répondre.
III
Le jour baissait, et chaque heure rapprochait l'instant fixé pour les préparatifs du passage. Avant la tombée de la nuit, l'Empereur monta encore une fois à cheval, visita les campements; il retrouva noirs de troupes, fourmillants d'hommes, les espaces qu'il avait vus le matin inanimés et déserts. Il fit rapprocher ses tentes du Niémen, afin de mieux surveiller l'opération, et prit enfin quelque repos, tandis que ses premiers ordres s'exécutaient ponctuellement.
Dès huit heures du soir, après avoir mangé la soupe, les troupes de Davout prenaient les armes et venaient occuper les hauteurs; elles s'y établirent sur seize lignes formées par autant de régiments, chaque colonel placé devant le 1er bataillon, devant l'aigle, les généraux au centre de leur brigade ou de leur division. Cette armée d'avant-garde, qui précédait les autres, prit ainsi position pour la nuit, sans faire aucun bruit, sans allumer de feux, se tenant immobile et comme rasée sur le sol, en attendant qu'elle se dressât d'un seul élan pour aller au Niémen et faire irruption. À sa gauche, les divisions à cheval de Murat s'alignaient sur les deux côtés d'Alexota. Au-dessous du 1er corps, les équipages de pont descendaient vers la rive, dirigés par le général Éblé, accompagnés par des sapeurs du génie et des marins de la Garde: l'obscurité croissante les dérobait aux yeux. Quant la nuit fut à peu près complète, trois cents voltigeurs du 13e régiment de ligne passèrent sur des batelets et gagnèrent la rive opposée, qu'ils trouvèrent inoccupée; derrière eux, les pontons furent mis à l'eau, dans le plus grand silence.
La nuit passa, nuit de deux heures. Les ponts étaient achevés, et déjà la division Morand, du 1er corps, s'était glissée au delà du fleuve, pour appuyer et fortifier les avant-postes. À une heure et quart, le ciel blanchit de nouveau. L'obscurité se retira peu à peu des sommets de la rive gauche, où se distinguaient confusément et se remuaient des masses; le voile d'ombre tendu sur la vallée se levait lentement. Soudain, le soleil brille, apparu sur l'horizon, et monte dans un ciel pur; rasant le sol de sa rayonnante clarté, il fait courir sur le front de nos lignes un éclair qui se répète et se prolonge à l'infini, un interminable scintillement de baïonnettes, de lances, de sabres, de casques et de cuirasses. Tout s'illumine, tout se discerne, et le spectacle se découvre dans la magnificence de son ensemble et la précision de ses détails; sur la large nappe des eaux, trouée d'îles, trois ponts établis; au delà, la division Morand déployée en bataille, barrant de ses lignes noires l'entrée de la boucle; sur un escarpement situé près des ponts, l'artillerie de réserve du 1er corps en position, les pièces dressées vers le nord; sur la berge, d'autres batteries qui s'alignent, des officiers qui passent au galop, des escadrons de cavalerie polonaise au-dessus desquels voltigent et palpitent les flammes multicolores des lances; enfin, sur l'amphithéâtre des collines, un immense déploiement de troupes en marche, deux cent mille hommes qui s'ébranlent et s'avancent à la fois, régulièrement, posément, d'un pas égal et vaillant; partout l'aspect de l'action et de la force disciplinées, l'invasion coordonnée et méthodique, dans son formidable élan. L'armée de première ligne est là tout entière, en grande tenue de combat, avec ses innombrables états-majors, ses uniformes de toutes nuances, ses longues files de plumets rouges, ses aigles brillant au soleil, ses drapeaux illustrés d'inscriptions glorieuses, l'armée débarrassée pour un jour de son lourd attirail de convois, allégée et libre, superbe d'entrain et d'animation, aspirant à se dévouer. Les tristesses de la veille, l'ennui et la souffrance des longues marches ne sont plus qu'un rêve oublié; l'allégresse du matin a dissipé cette brume, elle dilate les coeurs et les rouvre aux magiques espoirs. Et les colonnes débordent des sommets, s'engagent sur les pentes où se creusent trois sillons principaux, descendent par ces ravins en étincelantes coulées d'acier, se rapprochent, se côtoient sans se mêler, convergent toutes au point de passage, s'allongent et s'amincissent pour traverser les ponts, puis reprennent leur ampleur, leurs distances,--et lentement s'épandent sur la terre russe.
Les troupes de Davout passèrent de grand matin: les divisions d'infanterie d'abord, avec leurs batteries montées, avec les brigades de cavalerie légère, sans équipages, sans voitures; rien que du fer, des chevaux et des hommes: l'Empereur avait permis le passage d'une seule voiture, celle qui contenait les bagages du prince d'Eckmühl. Mais bientôt les ponts tremblent et retentissent sous des masses pesantes; les divisions de grosse cavalerie, les cuirassiers, passent à leur tour, avec un bruit d'orage: voici les guerriers géants, les ondoyantes crinières et les cimiers romains. Après le 1er corps, la Garde, ses régiments jeunes et vieux, resplendissants d'or, chamarrés d'aiguillettes et de brandebourgs, élite et parure de l'armée. Là surtout l'enthousiasme est au comble. Dans les rangs, dans les états-majors qui causent en chevauchant, de gaies réflexions s'échangent, des propos conquérants. Un major de la Garde dit que l'on fêtera le 15 août à Saint-Pétersbourg, et ce mot fait fortune. Si l'accord n'est pas unanime, si quelques mécontents, quelques officiers d'armes spéciales objectent les difficultés de l'entreprise et discutent les chances de la campagne, ces notes chagrines se perdent dans une expression générale de contentement et de joie. Ce qui achève d'électriser tous ces hommes, c'est de se sentir sous l'oeil et dans la main du chef habitué à vaincre; c'est de le sentir près d'eux, avec eux, les enveloppant de sa présence; c'est d'entendre successivement de tous côtés, en haut sur les collines, en bas près du fleuve, les vivats qui signalent son arrivée; c'est de reconnaître à chaque instant, sur des points divers, dominant et dirigeant l'opération, sa silhouette familière.
L'Empereur se porta bientôt en avant du fleuve et rejoignit les divisions déjà passées. Prompt et affairé, il galopait autour d'elles, indiquait à chacune la route à suivre et les mettait dans leur chemin. Il accompagna jusqu'à distance de deux lieues et demie le mouvement de l'avant-garde, s'arrêtant parfois pour interroger les rares habitants du pays et n'obtenant que des renseignements vagues. Il acquit pourtant la certitude, par le retour de quelques espions, que les ennemis ne lui opposaient qu'un simple rideau de cavalerie, qu'il n'aurait affaire dans la journée à aucune résistance sérieuse. En effet, nos troupes avançaient sans difficulté, poussant devant elles quelques bandes de Cosaques qui se dispersaient à leur approche et s'enfuyaient d'un vol effarouché. Kowno fut occupé sans coup férir, et l'armée put s'épanouir à l'aise autour de cette ville, se déployant sur les deux côtés de la route qui conduit à Wilna, s'éclairant dans toutes les directions par de fortes reconnaissances.
Après avoir donné l'ordre de jeter un pont sur la Wilya et de faire passer la division Legrand, avec quelques régiments de cavalerie, pour observer et tâter certains détachements ennemis, signalés dans cette direction, il finit la journée à Kowno, où il s'établit dans le couvent et se fit l'hôte des moines. Là, il prit encore diverses mesures, appelant en toute hâte les convois de vivres, organisant le service des reconnaissances, multipliant les précautions pour assurer sa gauche, activant le mouvement d'ensemble, pressant l'arrivée des troupes qui débouchaient toujours au delà du Niémen par le triple passage.
Parvenus en terre ennemie, les corps recevaient chacun leur direction et se portaient au poste plus ou moins lointain qui leur avait été assigné. L'étape reprenait, forte, pénible, impérieusement réglée, par une moite chaleur qui faisait regretter à nos vétérans l'Espagne torride. Parfois, pour tromper leur fatigue, les troupes se mettaient à chanter. Un virtuose de régiment entonnait quelque air du pays, quelque couplet populaire, et les fantassins en choeur reprenaient le refrain, qui les soutenait de sa cadence et les aidait à marcher. Les vieux airs de nos provinces, les chansons bretonnes, provençales, picardes, normandes, mélancoliques ou gaies, enlevantes ou plaintives, apportant à nos soldats exilés un écho de la patrie, un ressouvenir du foyer, arrivaient avec eux sur ces bords lointains, qui n'avaient jamais vu les hommes d'Occident. Eux s'en allaient dociles; ils allaient vers le nord, vers l'inconnu, toujours confiants, mais observant avec surprise ce sol si différent de nos vivantes campagnes, ce pays vide et muet, accidenté et pourtant monotone, où les reliefs du terrain se répètent et se reproduisent exactement pareils, où les mêmes aspects se succèdent avec une invariable uniformité, cette terre où tout se ressemble et où rien ne finit; et devant nos colonnes s'avançant par les chemins tour à tour détrempés et poudreux, traversant les mornes forêts de sapins et de hêtres, gravissant les collines sablonneuses, commençant la longue marche dont nul ne savait mesurer la durée, la Russie déployait ses horizons béants.
DEUXIÈME PARTIE
ARRIVÉE À WILNA.--DERNIÈRE NÉGOCIATION.
Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fête du 24 juin; accident de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le bal; son impassibilité.--La Fatalité et la Providence.--Recul instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une réconciliation in extremis; causes et but réel de cette démarche.--Balachof aux avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de Davout.--Napoléon ne veut recevoir l'envoyé russe qu'au lendemain d'une victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son désappointement.--Il précipite son armée sur Wilna.--Premiers symptômes de désagrégation.--Entrée de Napoléon à Wilna; accueil de glace: incendie des magasins.--Ovations provoquées et tardives.--L'Empereur s'acharne à l'espoir de couper et de prendre une partie des armées russes.--Succession d'orages: les éléments se déchaînent contre nous.--Hécatombe de chevaux.--L'ennemi se dérobe et s'évanouit.--Fausse joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son évasion.--Les débuts de la campagne manqués.--Froideur des Lithuaniens.--Napoléon décide de recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet envoyé.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler Alexandre pour sa sécurité personnelle et de l'amener à une prompte capitulation.--Balachof à la table impériale.--Réponses célèbres.--Mot blessant de Napoléon à Caulaincourt; ferme réplique.--Départ de Balachof.--Protestation indignée de Caulaincourt; il demande son congé.--Patience de l'Empereur; comment il met fin à la scène.--Rupture irrévocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre succède sans transition au déchirement de l'alliance.
I
Un afflux continuel d'étrangers, qui accouraient de tous côtés au quartier général, ajoutait au désordre et à la confusion de cette Babel; Stein, l'ex-ministre prussien, le Suédois Tavast, l'agent anglais Bentinck paraissaient tour à tour, mettaient leur mot dans le débat, augmentaient la cacophonie. L'armée était belle et bien disposée, l'administration corrompue, le commandement incertain, divisé, dépourvu de données précises sur les projets et les forces de l'adversaire; il semblait que cette guerre prévue et méditée depuis dix-huit mois prenait tout l'état-major au dépourvu. Quant à l'Empereur, sans considérer le plan de Pfuhl comme la merveille du genre, il s'y tenait parce qu'il fallait bien en avoir un et qu'on n'en avait pas trouvé de meilleur à lui substituer; au fond, il espérait vaincre malgré ses généraux et quoi qu'ils fissent; sa confiance se fondait sur sa volonté de résister jusqu'au bout, obstinément, éternellement, dans un pays que la nature semble avoir créé et disposé pour l'infinie résistance.
De la part d'Alexandre, une telle démarche, destinée à retentir au loin, apparaîtrait d'autant plus méritoire qu'elle se produirait à l'instant où son territoire était violé, où un flot d'assaillants se précipitait sur ses frontières. Pouvait-il mieux manifester la candeur de ses intentions, son désir de ménager l'humanité et d'épargner le sang qu'en parlant encore de paix au lendemain d'une brutale injure? Connaissant trop son rival pour craindre que celui-ci le prît au mot, il espérait, en se décorant de modération et de patience, ramener à lui les esprits hésitants et mettre définitivement de son côté la conscience européenne.
Balachof partit sur l'heure. Quand le soleil se leva, il était déjà à quelques lieues de Wilna, au village de Rykonty, encore occupé par les Russes, mais près duquel on lui signala la présence de nos avant-postes. Il prit alors avec lui un sous-officier aux Cosaques de la garde, un Cosaque, un trompette, et continua d'avancer. Au bout d'une heure, on vit se profiler sur l'horizon la silhouette de deux hussards français, postés en vedette, le pistolet haut. En apercevant le petit groupe russe, les hussards le visèrent avec leur arme et firent mine de tirer; un appel de trompette les arrêta; ils reconnurent la sonnerie en usage pour annoncer les parlementaires. L'un des deux, en un temps de galop, rejoignit aussitôt Balachof et, lui appuyant son pistolet contre la poitrine, le somma de faire halte; l'autre était allé prévenir le colonel du régiment, qui fit son rapport au roi de Naples, toujours à proximité des avant-postes. Au bout de quelques instants, un aide de camp du Roi se présenta, avec mission de conduire Balachof au quartier général du prince d'Eckmühl, situé un peu en arrière et plus près de l'Empereur.
Reprenant sa route avec une escorte d'officiers français, Balachof croisa bientôt un brillant état-major, à la tête duquel il n'eut pas de peine à reconnaître Murat en personne, à son costume «quelque peu théâtral». Voici de quoi se composait cette tenue d'une superlative fantaisie: au-dessus d'un grand chapeau en forme de demi-cercle, une envolée de plumes roulant au vent, parmi lesquelles jaillissait et montait très haut une triomphante aigrette; un dolman à la hussarde en velours vert, plastronné de tresses d'or; une pelisse jetée en sautoir; un pantalon cramoisi, brodé et soutaché d'or; des bottes en cuir jaune; une profusion de bijoux, et, pour compléter l'effet, des boucles d'oreilles mettant aux deux côtés du visage un scintillement de pierreries. Lorsque Murat ainsi paré passait devant nos campements, les troupiers souriaient et le trouvaient habillé «en tambour-major». Au feu, quand la poudre avait noirci ses dorures, quand le vent de la bataille avait échevelé ses panaches, quand la mousqueterie et le canon l'environnaient d'éclairs, il apparaissait comme le dieu même des combats, rutilant et invulnérable. Il mit pied à terre en apercevant Balachof, qui en fit autant de son côté, et, ôtant son chapeau d'un geste large, il vint à l'envoyé des ennemis le sourire aux lèvres, en paladin gracieux: «Je suis heureux de vous voir, général, lui dit-il; mais commençons par nous couvrir.»
La conversation s'engagea. On disputa quelque temps, avec une grande courtoisie, sur la question de savoir qui avait voulu la rupture, qui avait eu les premiers torts, qui avait commencé. Au fond, Murat n'aimait pas cette guerre au bout du monde, qui l'arrachait au doux pays où il avait pris goût à vivre et à régner; il souffrait de se voir éloigné de ses États, privé de sa famille; il déplorait la difficulté des communications, la rareté des nouvelles, car ce héros de cent batailles était tendre et craintif pour les siens. Ce fut en toute sincérité qu'il finit par dire: «Je désire beaucoup que les deux empereurs puissent s'entendre et ne point prolonger la guerre qui vient d'être commencée bien contre mon gré.» Sur ce, retournant aux grands devoirs qui l'appelaient, il prit congé avec une désinvolture aimable, se remit en selle, et l'on put voir quelque temps, sur le chemin de Wilna, onduler la croupe de sa monture et s'éloigner son panache.
Tout autre fut l'accueil dans la maison de pauvre mine où s'était installé le prince d'Eckmühl. En campagne, l'illustre et rigide soldat, tout entier à sa besogne, absorbé et comme torturé par le sentiment de sa responsabilité, montrait un visage sévère, préoccupé, morose, avec des éclats de mauvaise humeur, et faisait amèrement de grandes choses. En ce moment, occupé à expédier des ordres, à organiser méthodiquement la marche en avant, à mouvoir ses 75,000 hommes, il se montra fort contrarié qu'on le dérangeât dans ce travail. Balachof s'étant dit chargé d'un message pour l'Empereur et ayant demandé où se trouvait Sa Majesté: «Je n'en sais rien», répondit le maréchal d'un ton rogue. Il ajouta: «Donnez-moi votre lettre, je la lui ferai parvenir.» Balachof fit observer que son maître lui avait expressément recommandé de remettre le message en mains propres. Devant ce formalisme, Davout perdit tout à fait patience: «C'est égal, dit-il en colère, ici vous êtes chez nous, il faut faire ce qu'on exige de vous.» Balachof remit la lettre, mais sut exprimer combien sa dignité se sentait froissée de cette violence: «Voici la lettre, monsieur le maréchal, répliqua-t-il en élevant lui-même la voix; de plus, je vous supplierai d'oublier et ma personne et ma figure, et de ne songer qu'au titre d'aide de camp général de Sa Majesté l'empereur Alexandre que j'ai l'honneur de porter.» Ces mots ramenèrent Davout à un ton plus mesuré. «Monsieur, reprit-il, on aura tous les égards qui vous sont dus.»