ALEXANDRE Ier
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CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
AUTRICHE, PRUSSE OU RUSSIE
Après une ébauche d'alliance pendant le règne de Paul Ier, Napoléon et la Russie se retrouvent ennemis.--Austerlitz.--À la fin de 1806, la guerre devient une lutte corps à corps.--Napoléon pénètre sur le terrain des intérêts propres de la Russie.--Ses vues sur l'Orient.--Son principal moyen pour diviser ses adversaires.--Le partage de l'empire ottoman.--Premières insinuations à Alexandre Ier.--Ce monarque résiste à la séduction.--Politique nouvelle de la Russie.--Le sultan Sélim.--Napoléon essaye de ranimer en Orient le conflit entre l'Autriche, la Prusse et la Russie.--Projet célèbre de Talleyrand.--Était-il réalisable?--Écrasement de la Prusse.--Ouvertures successives à l'Autriche.--Proposition de paix et d'alliance à la Prusse.--Frédéric- Guillaume refuse de ratifier l'armistice.--Napoléon entre en pays slave.--La Pologne s'insurge.--La Turquie se ranime.--Napoléon offre à l'Autriche de s'entendre avec lui sur la Pologne et sur l'Orient.--L'Autriche tient entre ses mains le sort des relations futures entre la France et la Russie.-- Mission de Pozzo di Borgo à Vienne.--Il est reçu par l'empereur François et par l'archiduc Charles.--Une audience point compromettante.--L'Autriche refuse de s'engager; raisons de son attitude.--Les Russes dans les Principautés.--Premières opérations en Pologne; Pultusk.--Napoléon redouble d'activité guerrière et diplomatique.--Diversion turque et persane.--Appel aux musulmans; l'archichancelier Cambacérès et les orientalistes français.--Langage tenu à l'Europe; mouvement d'opinion à créer.--Message au Sénat.--Politique conservatrice.--Napoléon et la diplomatie secrète de Louis XV.--Rapport de Talleyrand.--Contraste entre les déclarations officielles du ministre et ses confidences intimes.--Il ne croit pas à la possibilité de faire vivre la Turquie.--Napoléon autorise quelques insinuations à l'Autriche au sujet d'un partage éventuel de l'empire ottoman.--Sa conversation avec le baron de Vincent. --Réponse froide et évasive de Stadion.--Eylau.--Situation critique.--Un mot de Jomini.--Napoléon veut vaincre par les négociations.--Dernière proposition à la Prusse.--Rêve d'alliance russe.--Caractère d'Alexandre. --Ses entours.--Instabilité gouvernementale en Russie.--Le lien de l'intérêt matériel attache la Russie à l'Angleterre.--Phrase significative de Napoléon.--Ouvertures indirectes.--Le cinquante et unième bulletin de la Grande Armée.--Mise en demeure adressée à l'Autriche.--Langage correspondant de Pozzo à Vienne.--Au lieu d'une alliance, l'Autriche offre une médiation.--Plan de Stadion.--La crise orientale continue.--Échec des Anglais devant Constantinople.--Déception à Londres, à Saint-Pétersbourg et à Vienne.--Le futur congrès.--Talleyrand croit à la paix générale; Napoléon comprend la nécessité de combattre encore et de vaincre.--La paix sur le tambour.--Hostilité irréconciliable de la coalition.--Convention de Bartenstein.--Friedland.--L'armée russe hors de combat.--Lettre de Bennigsen.--Commission donnée au grand-duc Constantin.--Réponse d'Alexandre.--Il se décide brusquement à la paix; quels motifs le déterminent.--Sa rencontre avec la cour de Prusse.--Attrait subit qui le pousse vers Napoléon.--L'idée de l'alliance naît dans son esprit.--Appels indirects de l'Empereur.-- Alexandre propose l'entrevue.--La veille de la rencontre aux deux quartiers généraux.--Intentions respectives de Napoléon et d'Alexandre.
I
Cette double action marque dans la carrière de Napoléon une étape importante et son entrée de vive force dans un monde nouveau; c'est l'instant où il rencontre, au delà de l'Allemagne soumise, l'Europe orientale, cette zone de peuples qui s'échelonnent des rives de la Baltique jusqu'à celles du Bosphore, et qui, divers par l'origine, la religion, la race, se sont trouvés réunis depuis un siècle par un péril commun, l'extension continue de la Russie. Cette grande ennemie les a tour à tour molestés et opprimés, pliés à son joug ou à son ascendant, et c'est en cet état que Napoléon les retrouve, mais sa venue leur rend l'espoir et pose à nouveau le problème de leur sort: comme si sa destinée était de rouvrir et de porter à leur crise aiguë toutes les querelles du passé, tandis qu'il déclare par le blocus continental une guerre sans merci au despotisme maritime des Anglais, il remet en question sur la Vistule et le Danube l'œuvre de Pierre le Grand et de Catherine II.
En Occident, la haine de la France révolutionnaire, la peur de la France conquérante réunissaient contre nous toutes les puissances et faisaient taire leurs rivalités; pourquoi se disputer l'Italie ou l'Allemagne, quand l'ennemi commun détenait cette double proie? En Orient, si la lutte des intérêts s'était ralentie, elle n'avait point cessé et pouvait redevenir aiguë. Depuis un demi-siècle, on avait vu s'accomplir dans ces contrées de graves événements; on en prévoyait de décisifs: le partage de la Pologne avait paru préparer et annoncer le démembrement de la Turquie. Affaibli, diminué, miné dans ses fondements, cet empire s'effritait et se dissolvait: les provinces n'obéissaient plus à la capitale, les pachas se rendaient indépendants, les peuples se soulevaient, et la monarchie des sultans n'offrait plus qu'un assemblage de souverainetés hostiles et disparates, au-dessous desquelles s'agitait la mêlée confuse des nationalités chrétiennes. Pour déterminer la chute de cette ruine, il semblait que le moindre choc dût suffire, et c'était une croyance universellement répandue que la Turquie ne survivrait point à la tourmente qui s'abattait sur l'Europe. Parmi les États voisins, certains avaient longtemps désiré le partage, bien qu'ils n'osassent le précipiter aujourd'hui, craignant d'introduire en Europe une nouvelle cause de trouble et de confusion; plusieurs le redoutaient, mais se réservaient d'en profiter et d'empêcher surtout qu'il n'en résultât pour autrui un surcroît de grandeur et de fortune. Point de cabinet, point d'homme d'État qui n'eût ébauché un projet de morcellement et qui ne le tînt en réserve pour l'opposer au besoin à des prétentions rivales; sans se heurter avec violence, les convoitises s'attendaient et se suspectaient. Dans le conflit latent qui existait à ce sujet entre Pétersbourg, Vienne, Berlin et Londres, Napoléon avait reconnu la fissure de la coalition, et sa politique s'appliquait à y pénétrer comme un coin pour la creuser et l'élargir. Cette idée de partager la Turquie, qui flotte dans l'air, il s'en saisit et la formule, non pour la réaliser encore, mais pour en faire, selon les cas, un appât ou un épouvantail; tour à tour, il l'approuve, la condamne, et, suivant la puissance avec laquelle il s'entretient et qu'il veut séduire, se montre pressé de détruire la Turquie ou jaloux de la conserver.
À un moment, la pensée de Talleyrand dépasse celle de l'Empereur et s'en distingue. C'était en 1805, au lendemain d'Ulm, à la veille d'Austerlitz; Napoléon marchait sur Vienne, et Talleyrand, établi à Strasbourg avec sa chancellerie, pensait, en diplomate prévoyant, aux conditions de la paix future et aux moyens de la rendre durable. Héritier des dernières et des plus saines traditions du cabinet de Versailles, il désirait sincèrement la réconciliation de la France et de l'Autriche, et voyait dans l'alliance de ces deux empires un gage de repos et de stabilité. Mais la France et l'Autriche ne cesseraient d'être rivales qu'en perdant tout point de contact, c'est-à-dire de conflit: il fallait donc que l'Autriche fût à jamais éloignée de nous, mais il importait que, bannie de l'Italie, rejetée de l'Allemagne, elle reçût une compensation pour tant de dommages, qu'elle sortit de la lutte apaisée, consolée, relevée à ses propres yeux, et l'Orient seul pouvait offrir à ses ambitions une carrière nouvelle. En la poussant dans ces régions, en l'amenant à s'y réfugier et à s'y refaire une fortune, la France gagnerait l'inestimable avantage de la mettre en état d'hostilité constante avec la Russie: regardant désormais vers l'Est, l'Autriche cesserait de nous faire face; elle s'adosserait au contraire à nous pour s'opposer à la Russie et l'écarter du Danube.
Entrant dans le détail des moyens, Talleyrand proposait d'offrir à l'Autriche les Principautés roumaines, la Bessarabie, de la laisser atteindre les embouchures du Danube: son territoire, ainsi prolongé en ligne droite jusqu'à la mer Noire, interposé entre le reste des possessions ottomanes et la Russie, formerait barrière contre cette puissance. Au prix de quelques provinces, la Turquie retrouverait l'indépendance et la tranquillité; quant à la Russie, endiguée du côté de l'Orient européen, elle reporterait ailleurs sa force d'expansion, opérerait un mouvement analogue à celui de l'Autriche, se rejetterait elle-même vers l'Est, s'enfoncerait de plus en plus dans les profondeurs de l'Asie et, tôt ou tard, s'y heurterait à l'Angleterre, maîtresse des Indes. Ce double déplacement organiserait le conflit entre nos adversaires, préviendrait toute coalition nouvelle, assurerait la sécurité de nos conquêtes et résoudrait «le problème de la paix la plus durable que la raison puisse permettre d'espérer».
À la vue de nos troupes, la Pologne s'insurge. Les Français sont accueillis en libérateurs; Posen, Varsovie leur dressent des arcs de triomphe. La noblesse sort de ses châteaux, où elle porte, depuis onze ans, le deuil de la patrie, et s'offre à Napoléon; les costumes d'autrefois, les emblèmes proscrits, les couleurs de la Pologne reparaissent: il semble que ce soit la résurrection d'un peuple.
En Turquie, l'explosion préparée se produit. En novembre 1806, le général Sébastiani a été envoyé comme ambassadeur à Constantinople, avec ordre d'amener la Porte à faire acte d'indépendance formel envers la Russie. Sélim a déjà prévenu en partie nos désirs; il a prescrit la fermeture des Détroits et restreint les privilèges des protégés: à l'arrivée de l'ambassadeur, il abolit virtuellement le protectorat moscovite sur les Principautés, en destituant leurs princes sans la permission du Tsar. Aussitôt l'ambassadeur de ce monarque, Italinski, proteste et tempête; il somme la Porte d'avoir à rétablir les hospodars déposés et parle de départ immédiat.
Dans le même moment, par une coïncidence remarquable, c'était vers l'Autriche que se portaient les regards de la Russie, son principal espoir et l'effort de sa politique. Comme Napoléon, Alexandre Ier sentait le besoin d'une grande alliance. Depuis Austerlitz, il ne croyait plus que ses forces, si imposantes qu'elles fussent, pussent suffire par elles-mêmes à contre-balancer la valeur de nos troupes, le génie et la fortune de leur chef. La Prusse, réduite à quelques lambeaux de territoire, ne lui offrait plus qu'un concours insignifiant: il ne s'agissait plus de combattre avec elle, mais pour elle, et quelque ardeur que mît Alexandre à la secourir et à la venger, il hésitait parfois à affronter seul une campagne plus redoutable que les précédentes, où l'enjeu ne serait plus seulement le prestige des armes russes, mais l'intégrité de l'empire et la conservation des conquêtes antérieures. Il sentait vaguement que si l'Autriche, seule en état de lui fournir une assistance efficace, ne saisissait point cette occasion de s'unir à lui et de compléter l'accord européen, il serait forcé, tôt ou tard, de traiter avec nous, d'écouter Napoléon, toujours disposé à négocier séparément avec ses adversaires, d'isoler l'intérêt russe de l'intérêt général et de sauvegarder le premier aux dépens du second. Répugnant encore à ce parti, il espérait se l'épargner en triomphant diplomatiquement à Vienne, et toute la force persuasive de son gouvernement s'employait à obtenir la coopération de l'Autriche. Il semblait donc que l'Autriche, par sa situation et la position respective des belligérants, tînt entre ses mains le sort de l'Europe, celui des rapports futurs entre la France et la Russie; en se portant vers l'une ou vers l'autre, elle prolongerait la lutte, en changerait le caractère et les chances; son abstention pourrait amener les deux adversaires, hésitant devant un combat corps à corps, à se rapprocher et à s'entendre.
II
Tandis que Napoléon faisait porter à l'Autriche par un nouvel ambassadeur, le général Andréossy, ses explications et ses offres, Alexandre Ier comptait tout d'abord, pour déterminer son ancienne alliée, sur son représentant auprès d'elle, le comte Razoumovski, diplomate remuant, bien posé à Vienne, agissant sur la cour par la société. Néanmoins, la gravité des circonstances parut comporter une mission extraordinaire; on la confia à un personnage dont le nom se trouve mêlé à toutes les luttes de ce temps. Le Corse Pozzo di Borgo était allé chercher jusqu'à Pétersbourg un terrain où combattre librement contre son glorieux compatriote, devenu pour lui un ennemi abhorré; il s'était fait Russe, et c'était en cette qualité qu'il menait aujourd'hui sa guerre contre Napoléon, et devait rendre plus tard à la France accablée de précieux services. L'empereur Alexandre, remarquant en lui des talents hors de pair, le jugea propre à activer la plus importante négociation que la Russie eût alors à conduire.
«M. le comte de Razoumovski et moi, écrivait-il à sa cour, nous fûmes présentés à l'Empereur. Je remis la lettre de Sa Majesté Impériale. L'Empereur me dit: «J'en sais le contenu, j'ai examiné l'affaire et lu tout ce que vous avez remis par écrit à Stadion. Il vous aura dit que je ne peux pas me battre à présent.» Je répondis que j'avais reçu cette communication avec peine, parce que je savais que S. M. l'Empereur, mon maître, pensait que le moment actuel offrait des avantages qui seront perdus peut-être à jamais, et que le temps que Sa Majesté voulait attendre, au lieu de diminuer les difficultés, les augmenterait de beaucoup. L'Empereur ajouta: «J'ai la plus grande confiance dans les sentiments de votre maître; je serai toujours son ami de cœur, il pense si noblement!» Je répliquai que cette juste et heureuse réciprocité ne pouvait que contribuer au bien des deux empires, mais que pour la rendre utile, elle avait besoin d'efforts et de coopération réelle. Sa Majesté dit alors: «Il me faut gagner du temps; je manque de beaucoup de choses; l'empereur Alexandre sait lui-même dans quel état il m'a laissé il y a un an. Si je me déclare, il faut m'attendre à avoir toutes les forces de Bonaparte sur les bras; je risque d'être écrasé, et alors ce serait pire pour votre maître, il ne resterait plus personne sur qui compter.» J'observai que cette hypothèse était impossible et que, pour s'en convaincre, on n'avait qu'à jeter les yeux sur la situation des armées. Alors, Sa Majesté répéta: «Je me suis souvent battu avec les alliés sans succès; dans ce cas, il ne faut compter que sur soi.» Alors, le comte Razoumovski prit la parole et dit: Si Sa Majesté ne croyait pas que Bonaparte l'obligerait à se déclarer et l'attaquerait en cas de résistance. L'Empereur répliqua: «Dans ce cas, il faut se battre, ça va sans dire, et en désespéré; on se bat mieux dans ces extrémités.» Je dis que j'espérais que Sa Majesté n'aurait jamais attendu les extrémités; ce à quoi il répondit: «Je suis franc, je me battrai le plus tard possible.»
Devant une résistance qui, s'annonçant opiniâtre, pouvait donner du cœur à l'Autriche et grossir le nombre de nos adversaires, Napoléon sentit la nécessité de développer tous ses moyens de guerre et de négociation. Il voulut, sur toutes les frontières de la Russie, prolonger une ligne continue d'attaques, de diversions, enserrer le grand empire dans un cercle d'ennemis. Tandis qu'il lui opposait sur la Vistule un front de défense redoutable et préparait pour le printemps une reprise d'offensive, tandis qu'il organisait plus fortement les corps polonais, il essayait de propager la révolte dans les provinces russes de Volhynie et de Podolie, d'y former des bandes d'insurgés. Cette Pologne d'avant-garde servirait de lien entre la Grande Armée et les forces ottomanes, qui devaient s'avancer sur le Dniester et remonter au Nord en débouchant de la vallée du Danube, après avoir chassé les Russes des Principautés. Pour activer ce mouvement, Napoléon lance de toutes parts des agents, des observateurs, établit à Widdin un centre de correspondance, cherche à nouer des rapports directs avec les pachas de Bulgarie, avec les Serbes; il songe à transporter son armée de Dalmatie sur le bas Danube; trente-cinq mille Français appuieront les bandes musulmanes dans leur marche en avant, donneront un noyau solide à cette masse flottante. Sur la mer Noire, Napoléon veut que les Turcs aient une flotte destinée à insulter les côtes de la Russie, à assaillir la Crimée, et montre à Sébastopol l'un des points vulnérables du colosse.
Le rapport est signé de Talleyrand, et nul doute que le ministre n'en ait inspiré le fond et la forme. Mais ce politique avisé, cet incomparable rédacteur était-il aussi convaincu qu'habile et disert? Croyait-il vraiment à la possibilité de maintenir la Turquie, en faisant de cet empire rétabli dans la plénitude de ses droits l'un des fondements de l'Europe reconstruite? À consulter les témoignages épars de sa pensée, on surprend une discordance singulière entre ses communications officielles et ses confidences privées.
Ce langage porte l'accent de la sincérité. Seulement, six jours auparavant, le 25, Talleyrand avait écrit confidemment à d'Hauterive, qui lui rendait compte des mesures prises pour assurer la composition de l'appel destiné à réchauffer le zèle des musulmans: «Vous faites très bien de suivre les directions officielles que vous a données M. l'archichancelier. Du reste, je ne crois pas que quelque chose puisse relever la puissance ottomane: elle est, à mon sens, perdue, et la question est de savoir quelle portion en aura la France dans le partage qui nécessairement doit être fait de nos jours. Je trouve tout bien, parce que je trouve toute diversion excellente, quelque peu importante qu'elle soit. Aveuglément ou non, ni l'Autriche, ni la Prusse, ni la Turquie même, ni l'Angleterre, ne veulent plus de l'empire ottoman.»
Ainsi, le ministre ne jugeait point qu'une pensée conservatrice à l'égard de la Turquie pût jamais servir de lien entre l'Empereur et l'une des puissances. Fidèle à son projet de 1805, il estimait que ce résultat ne pourrait être obtenu qu'au prix de vastes remaniements en Orient, combinés de manière à créer entre la France et l'une de ses rivales une solidarité d'intérêts actifs et à associer leurs ambitions. Et cette fois encore, malgré ses déclarations officielles, Napoléon ne répugnait pas aux vues de son ministre. Il avait choisi la défense de la Turquie comme terrain d'entente offert à d'autres puissances: c'était à ses yeux un moyen plus qu'un but; mais, s'il lui était prouvé qu'il rallierait mieux l'une des cours européennes en lui proposant de partager plutôt que de maintenir la Turquie, il ne se refuserait pas à entrer dans cette voie, et cette pensée, rencontrée dans son esprit dès le début de sa carrière, retrouvée au début de 1807, rendra moins surprenante son évolution de Tilsit. Actuellement, dans l'état de ses relations avec la Russie, c'est à l'Autriche seule qu'il peut s'adresser, et la nécessité de la gagner devient plus pressante à mesure que croissent les difficultés de notre situation militaire. Jusqu'à présent, l'Autriche est demeurée sourde à nos sollicitations, à nos raisonnements, mais peut-être l'appât d'un profit matériel, d'un agrandissement territorial, la laissera-t-il moins insensible. Napoléon permet donc à Talleyrand de tenter les convoitises orientales de cette puissance, et tandis qu'il semble ériger en dogme politique l'intégrité de la Turquie, il autorise quelques insinuations à l'Autriche au sujet d'un partage éventuel de cet empire.
Dans un long entretien, Talleyrand se chargea de fournir à M. de Vincent le commentaire de cette phrase. Sans cesser d'exprimer des vœux pour la conservation de la Turquie, il ne se refusa pas à prévoir le cas où l'on reconnaîtrait d'un commun accord que cet empire ne pouvait plus subsister; il indiqua la nécessité de se concerter dès à présent en vue de cette hypothèse, fit allusion aux prétentions que l'Autriche aurait à faire valoir, laissa entendre que la France serait disposée à les favoriser, et que les paroles de l'Empereur devaient être considérées à cet égard comme une avance: «J'ai fait remarquer au baron de Vincent, écrivait-il à Andréossy, que la lettre de l'empereur Napoléon entrait plus en matière sur les questions qui intéressent les deux gouvernements que celle de l'empereur d'Autriche. J'appuie sur cette observation, parce que le premier mot de M. de Vincent était que nous ne faisions point un pas et que nous restions en arrière. La lecture raisonnée de la lettre de l'empereur Napoléon a prouvé le contraire. Elle nous a même placés, pour rendre trivialement mon idée, dans la position de deux personnes qui se rencontrent et dont l'une fait à peine un signe de tête, que l'autre a déjà marché deux pas en avant. La dernière a mieux témoigné sans doute l'intention et le désir d'un rapprochement.
La note autrichienne ne trouva plus Napoléon à Varsovie; elle dut être dirigée vers les bivouacs de la basse Vistule et n'allait parvenir à sa destination qu'après un grand événement de guerre. Une subite irruption des Russes vers Thorn et Dantzig avait obligé l'Empereur à lever ses quartiers d'hiver et à se remettre en campagne. En attaquant sa gauche, les ennemis lui tendaient le flanc; il espérait les surprendre en flagrant délit d'imprudence et leur infliger un désastre. Un incident fortuit, l'interception d'un ordre, déjoua ce projet; prévenu à temps, Bennigsen suspendit son mouvement et se déroba en combattant; vivement poursuivi, il fit front en avant de Kœnigsberg et risqua une bataille: ce fut Eylau. Dans cette journée où la guerre atteignit des horreurs qui n'ont point été dépassées, où les deux armées s'entre-tuèrent sans se voir, sous un ciel obscur, voilé de neige, et ne réussirent qu'à accomplir en vain des miracles d'héroïsme, Napoléon sentit plus sérieusement chanceler sa fortune. Après douze heures de carnage, l'ennemi avait à peine reculé, et il fallut que l'aube du lendemain éclairât ses positions désertes pour montrer que le champ de bataille nous restait. Habituée à d'autres victoires, la Grande Armée comptait silencieusement ses blessures; malgré sa confiance en elle-même et dans son chef, une angoisse douloureuse l'oppressait. Autour de Napoléon, on ne se méprenait point sur le péril grandissant; on calculait l'effet que produirait en Europe cette journée meurtrière et indécise, et l'on sentait l'heure propice aux traîtreuses surprises; sans connaître le secret des négociations entamées avec l'Autriche, chacun se demandait si cette ennemie mal réconciliée n'allait point surgir sur nos derrières. Pendant la bataille, le Suisse Jomini, qui servait dans nos rangs, mais suivait les péripéties du combat avec son flegme d'étranger, s'était écrié, en voyant nos colonnes fondre sous le canon et les Russes rester immobiles, sans profiter de leurs avantages: «Ah! si j'étais Bennigsen!» Le soir, au bivouac, il tint un autre langage: «Ah! dit-il, si j'étais l'archiduc Charles!»
Dans cette situation critique, Napoléon fut à hauteur de lui-même, actif, ingénieux, plein de force d'âme et de ressources. Après avoir fait mine de poursuivre l'ennemi et, par quelques marches en avant, affirmé plutôt que prouvé sa victoire, il se replia sur la Vistule et se cantonna dans une position défensive, tandis qu'il pressait le siège de Dantzig, pour assurer ses derrières, et appelait à lui ses réserves. En même temps, il se mit à traiter de toutes parts: ne se sentant pas actuellement le plus fort, il voulut être le plus adroit, demanda aux négociations cette victoire que la guerre lui faisait attendre, et se livrant à de multiples tentatives pour désunir ses adversaires déclarés ou secrets, se rattacher l'un d'eux, briser le faisceau de forces qui le tenait en échec, espéra par ce moyen ressaisir et maîtriser la fortune.
Toutefois, si l'Empereur ne désespère pas d'entretenir les hésitations de cette cour, il ne conserve plus guère d'illusions, en admettant qu'il s'en fût jamais fait, sur la possibilité de contracter avec elle des liens sérieux et durables, de prendre à Vienne son point d'appui. Où le trouvera-t-il donc? Devant ce problème de plus en plus menaçant, une idée nouvelle entre en lui et se glisse dans son esprit. L'armée russe vient de lui tuer plusieurs milliers de soldats, quelques-uns de ses meilleurs officiers; il souffre de ces pertes cruelles, pleure vraiment sur ces braves, sur le sacrifice de tant de vies précieuses; mais ressent-il contre l'auteur de ces maux un âpre désir de vengeance et un redoublement d'ardeur guerrière? Point, il l'admire. Il apprécie maintenant la Russie à sa juste valeur et songe que cette puissance pourrait mieux qu'aucune autre, s'il parvenait à se la rallier, l'aider à tenir l'Europe sous ses lois et à la soulever contre l'Angleterre. Le sens suprême de son intérêt, cette passion de l'utile qui n'empêche pas, mais domine dans son âme tous autres mouvements, lui inspire le désir de s'approprier l'instrument qui vient de le blesser, et c'est au lendemain d'Eylau que renaît dans son esprit l'idée de l'alliance russe.
Mais cette alliance n'est-elle pas un rêve, une insaisissable chimère? Comment passer avec la Russie de la guerre à l'intimité, d'une lutte acharnée à un concert de mesures? Jadis, il est vrai, le premier consul a entretenu avec le tsar Alexandre une correspondance directe et presque amicale: distinguant chez ce monarque des idées libérales et philosophiques qui lui donnent une physionomie à part parmi les princes de son temps, Bonaparte a essayé de flatter ses aspirations, de caresser ses rêves; il a cru pouvoir un instant le dominer moralement et le tenir; mais Alexandre, ondoyant et versatile, lui a glissé entre les mains, s'est éloigné, et son hostilité systématique n'a plus désarmé. Sa protestation contre l'enlèvement du duc d'Enghien a eu le caractère d'une prise à partie personnelle et injurieuse. Dans l'été de 1806, il a refusé de ratifier le traité conclu à Paris par M. d'Oubril, et a rompu la paix déjà signée. Aujourd'hui, il laisse soulever contre nous les passions de son peuple et n'épargne rien pour donner à la guerre un caractère national et religieux. D'ailleurs, son amour-propre saigne encore au souvenir d'Austerlitz. Après cette journée, les Russes et leur souverain, poursuivis, éperdus, sur le point d'être enveloppés, n'ont dû leur salut qu'à une évasion tolérée par le vainqueur: Alexandre pardonnera-t-il jamais à Napoléon cette clémence plus insupportable que la défaite? À supposer qu'il se prête loyalement à un essai de réconciliation, ce prince aux impressions mobiles, au rêve changeant, échappera-t-il longtemps aux influences qui le circonviennent? N'a-t-il point pour favoris, pour amis personnels, les principaux artisans de la coalition de 1805? Autour de lui, la France n'aperçoit que des ennemis: famille impériale, ministres, dignitaires, généraux, cour, noblesse, armée, tout passe pour être assujetti, livré à l'Angleterre. On sait au moins que la Russie tient à notre rivale par le plus solide des liens, celui de l'intérêt matériel: depuis près d'un siècle, grâce à des traités périodiquement renouvelés, la Grande-Bretagne s'est acquis, en fait, le monopole du trafic avec l'empire moscovite, en achète les produits, y déverse les siens; le commerce avec les Anglais est devenu indispensable à la Russie; c'est l'une des fonctions de sa vie, et il en est résulté entre les deux États une persistance de rapports amicaux, une tradition d'intimité qu'il ne dépend peut-être d'aucune volonté humaine, fût-ce celle de l'autocrate, de rompre brusquement. Rejetée en dehors de ce qu'elle considère comme sa voie naturelle, la Russie sentira toujours l'invincible tentation d'y rentrer, fût-ce au prix d'une secousse violente, d'un changement de règne, et l'exemple du passé démontre que cette hypothèse n'a rien d'invraisemblable.
Il se demandait toutefois si la Russie de 1807, qu'il combattait sans la connaître, ressemblait trait pour trait à celle de 1801, si le pouvoir du Tsar n'avait point gagné en sérieux, en solidité, en autorité réelle; si, d'autre part, le souverain et ses ministres, instruits eux-mêmes par l'expérience, ne saisiraient point avec empressement l'occasion qui leur serait offerte de fortifier une paix utile par une alliance brillante.
III
Avant de recevoir cette double et plus pressante sommation, avant même Eylau, l'Autriche s'était arrêtée à un parti qui la rapprochait des événements, sans l'y mêler encore de façon compromettante. Aux partis qui se disputaient son alliance, elle avait décidé d'offrir sa médiation: elle émit discrètement d'abord, puis en termes officiels, l'idée d'un congrès où tous les belligérants, y compris l'Angleterre, seraient appelés à se rencontrer sous ses auspices.
Durant quelques semaines, elle crut que de ce côté tout souci allait cesser. Le différend turco-russe paraissait sur le point de tourner court, sous la pression violente de l'Angleterre. L'ambassadeur de cette puissance à Constantinople, sir Arbuthnot, après avoir vainement essayé par ses remontrances d'arrêter le Divan dans la voie des mesures guerrières, était allé chercher, comme suprême argument, la flotte britannique qui croisait dans l'Archipel; revenu avec elle, il lui avait fait franchir les Dardanelles, l'avait établie dans la mer de Marmara, devant Constantinople, et du haut de ses trois-ponts l'Angleterre sommait le Divan de désavouer tout ce qu'il avait fait, de répudier l'alliance française, de chasser Sébastiani, de renouveler ses traités avec la Russie, de livrer en gage les châteaux des Détroits et la flotte ottomane; une menace de bombardement appuyait cette injonction. Que la Porte capitulât, la situation de l'Orient redeviendrait ce qu'elle était un an auparavant; toute hypothèse de remaniement territorial serait écartée; la Russie, satisfaite d'avoir renouvelé sa main-mise sur le gouvernement ottoman, retirerait ses troupes des Principautés, et l'Autriche, délivrée de ce voisinage alarmant, se sentirait moins gênée pour embrasser la cause des coalisés.
La Russie, de même que la Prusse, avait accepté la médiation autrichienne, mais du bout des lèvres, et les deux puissances, qui demandaient plus à la cour de Vienne que de les aider à faire la paix, s'étaient ménagé des échappatoires: la Prusse subordonnait son assentiment définitif à l'adhésion de l'Angleterre, la Russie à la connaissance des bases sur lesquelles Napoléon consentirait à traiter. D'ailleurs, les pourparlers qui continuaient directement entre le quartier général français et les deux gouvernements ennemis, à travers les avant-postes, avaient abouti à un résultat relatif, qui ne rendait pas indispensable l'entremise de l'Autriche. De part et d'autre, le principe du congrès avait été admis; on était même tombé d'accord sur quelques points préliminaires. La réunion des plénipotentiaires se tiendrait à Copenhague; nos alliés, tels que l'Espagne et la Turquie, y seraient appelés. Comme base de négociation, Napoléon proposait un système de compensation portant sur l'ensemble des conquêtes opérées par les deux masses belligérantes, ce qui nous permettrait de recouvrer nos colonies et de faire rendre à la Porte les Principautés contre abandon d'égale partie des territoires prussiens. La Russie et la Prusse avaient paru adhérer à ce principe; la réponse de l'Angleterre se faisait attendre, mais ne pouvait tarder.
Ce raisonnement eût été irréprochable, si l'Angleterre eût été prête à céder, si la Russie et la Prusse, sincères dans leurs assurances, eussent été disposées à signer une paix acceptable pour Napoléon, un traité qui se fût borné à limiter les résultats de la campagne présente, sans remettre en question ce que la France avait acquis par quinze ans de combat et d'héroïsme. Malheureusement, il n'en était point ainsi, et l'Empereur, lorsqu'il jugeait indispensable de vaincre avant tout, d'abattre l'une de ses ennemies pour la relever ensuite et se l'attacher, pénétrait mieux que son ministre l'arrière-pensée des puissances et leur infatigable déloyauté: Talleyrand avait raison en théorie, Napoléon dans le fait. Aussi bien, à ce moment même, loin de vouloir transiger, ainsi qu'elle s'en donnait les airs, la coalition se jurait secrètement à elle-même de rester intraitable et de ne poser les armes qu'après avoir diminué de toutes parts la puissance impériale; la Prusse, acharnée à l'espoir d'une revanche, demeurait l'âme de la ligue formée contre nous, et la Russie s'en faisait toujours l'instrument.
Napoléon n'admettrait jamais ces conditions; les poser à l'avance, c'était renouveler contre lui une déclaration de guerre. En élargissant ainsi la question, en dressant une première liste de revendications européennes, susceptible de s'étendre par la suite, Alexandre et Frédéric-Guillaume se flattaient d'entraîner dans leur cause toutes les puissances. La convention devait être présentée à la signature des cours de Stockholm, de Londres et de Vienne; dans la pensée de ses auteurs, son but était surtout de forcer le concours actif de l'Angleterre, qui faisait attendre les secours d'hommes et d'argent qu'elle avait promis, et de lever les hésitations de l'Autriche. À Vienne, les agents russes et prussiens redoublaient d'importunité; le texte nouveau à la main, ils subordonnaient, dans une certaine mesure, l'acceptation de la médiation à l'entrée de l'Autriche dans l'accord de Bartenstein. On consentait à traiter par son entremise, sous la condition qu'elle se lierait à l'avance, s'interdirait toute impartialité dans le débat et s'obligerait à la guerre après un simulacre de négociation. La convention d'avril était une suprême tentative pour reformer, étendre, fortifier la coalition, et opposer à Napoléon, dans le futur congrès, un accord préalable de toutes les puissances, destiné à préparer une reprise générale d'hostilités.
Les atermoiements de l'Autriche et le génie militaire de Napoléon firent échouer cet effort. Au lieu d'accéder à l'acte de Bartenstein, l'empereur François envoya au quartier général des alliés le général Stutterheim, chargé de faire espérer son adhésion. Stutterheim n'avait pas encore quitté Vienne lorsque la nouvelle d'un choc décisif retentit dans cette capitale: Napoléon avait enfin rencontré l'occasion si longtemps attendue de ressaisir pleinement l'avantage. Les Russes l'avancèrent de quelques jours en tentant pour la seconde fois un mouvement offensif. La belle contenance du maréchal Ney leur en imposa presque aussitôt et les fit reculer, mais l'Empereur avait eu le temps de concentrer ses forces: il fondit sur l'ennemi, le combattit à plusieurs reprises, cherchant toujours à le tourner et à l'envelopper; il le surprit enfin le 14 juin à Friedland, entassé dans un ravin, acculé à l'Alle. Friedland, ce fut Eylau réussi, la victoire accablante que Napoléon poursuivait depuis six mois, et qui deux fois lui avait échappé. Aucune ombre ne ternit l'éclat de cette belle journée, date claire et lumineuse de notre histoire: la fortune de Napoléon se dégageait des nuages qui l'avaient un instant obscurcie et de nouveau resplendissait. Les résultats furent immenses: trente mille Russes avaient été tués, blessés ou pris: une nombreuse artillerie tomba entre nos mains; Kœnigsberg, la place d'armes de la coalition, ouvrit ses portes; le roi de Prusse s'enfuit à Memel: de ses États, il ne lui restait qu'une ville. En même temps, l'Autriche était déjouée dans ses desseins hostiles, l'Allemagne contenue, le Midi raffermi dans l'obéissance, la France rassurée; l'Europe tout entière, après quelques doutes, recommençait de croire à la continuité fatale de nos succès, et dans Napoléon reconnaissait l'invincible.
L'empereur Alexandre répondit à Bennigsen, le 16 juin, par une lettre sévère, douloureuse; il lui reprochait la perte de belles troupes inutilement sacrifiées, redemandait son armée, autorisait enfin une offre de suspension d'armes; le prince Lobanof partit aussitôt pour Tilsit, précédé d'un parlementaire; le feu cessa entre les avant-postes, et des communications s'établirent entre les deux armées.
Au village de Szawl, il rencontra la cour prussienne, qui errait désolée, réduite au roi Frédéric-Guillaume, à son ministre Hardenberg, à quelques officiers et fonctionnaires. Les souverains et leurs ministres tinrent conseil; on récrimina contre l'Autriche, contre l'Angleterre; on tomba d'accord sur la nécessité de s'entendre avec la France, sans convenir des moyens. Sur ces entrefaites, arriva la nouvelle de l'armistice signé le 22 à Tilsit au nom de la Russie; c'était une première défection envers la Prusse, puisque les deux cours avaient pris l'engagement, à Bartenstein, de ne jamais séparer leur fortune. La Russie s'était bornée à stipuler que les hostilités seraient interrompues pendant cinq jours entre Français et Prussiens, afin de laisser aux derniers le temps de conclure eux-mêmes une suspension d'armes. Frédéric-Guillaume fit aussitôt partir pour Tilsit le maréchal de Kalckreuth, chargé de régulariser la situation; mais Alexandre, sans attendre le résultat de cette démarche, se remit en route et continua de se rapprocher du Niémen, entraînant la cour de Prusse, qui le suivait d'un pas haletant; le 23, il était à moins d'une journée du fleuve; le 24, à une lieue, presque en vue de nos avant-postes; il avançait toujours, attiré et comme fasciné.
Par ce que mandait Andréossy, l'Empereur fut affermi dans ses défiances et dans ses préventions contre l'Autriche; il s'écarta d'elle plus résolument et sentit davantage la tentation de transporter en Russie les offres dédaignées à Vienne. D'autre part, la disparition de Sélim, le seul homme qui eût pu ranimer la Turquie et la faire concourir à nos desseins, privait notre politique du point d'appui qu'elle s'était cherché au delà du Danube; elle justifiait notre défection à l'égard des Ottomans, permettait de les abandonner sans scrupule et sans regret, de se ménager à leurs dépens une alliance plus efficace. Avec la Russie, comme naguère avec l'Autriche, l'Orient restait le terrain d'entente: il convenait toutefois de s'y placer autrement pour négocier avec la première que pour converser avec la seconde; au lieu de mettre en avant le principe de l'intégrité ottomane et de n'admettre le partage qu'à titre subsidiaire, il importait désormais de placer cette hypothèse en première ligne, de la rapprocher, de se montrer prêt à la réaliser. Napoléon reprendrait donc directement avec Alexandre l'entretien entamé jadis par intermédiaires, et Tilsit devait marquer moins un complet revirement qu'une nouvelle évolution de sa politique, de cette politique ondoyante et souple, qui revenait à son point de départ après un long circuit, qui savait, avec une adroite mobilité, tourner sur elle-même, se replacer dans la même position à mesure que les circonstances se retrouvaient identiques, et présenter toujours aux événements une face appropriée.
CHAPITRE PREMIER
TILSIT
Le radeau du Niémen.--L'attente d'Alexandre.--Première entrevue.-- Bonne grâce et manières charmantes de l'empereur de Russie.--Un mot de Napoléon.--Armistice avec la Prusse.--Impression de Napoléon sur Alexandre; il règle d'après le caractère de ce prince toute sa politique avec la Russie; plan de séduction qu'il imagine.--Profession de foi d'Alexandre.--Est-il sincère?--Effet produit sur lui par Napoléon.--Raisons qui le déterminent à embrasser actuellement le système de la France.--Ses arrière-pensées.--1807 et 1812.--Caractère de l'accord intervenu à Tilsit.--Seconde entrevue.--Le roi Frédéric-Guillaume.--Napoléon exige le renvoi de Hardenberg.--Le Tsar à Tilsit.--La Prusse propose le démembrement de la Turquie.--Occupation des premières journées.--Visite aux troupes, revues.--Splendeurs militaires.--Coup de théâtre.--Le partage de l'Orient.--Napoléon et Catherine II.--Réserve posée par l'Empereur; moyens qu'il emploie pour se soustraire à tout engagement positif.--Le Tsar promet sa visite à Paris.--Nature des espérances qu'il conçoit.--Son secret désir.--Désignation des plénipotentiaires; les princes de Talleyrand et Kourakine.--Suite de la négociation directe entre les deux empereurs.--Emploi de leurs journées.--Le roi de Prusse en tiers dans leurs promenades.--Le dîner, la soirée.--Intimité des deux empereurs.--Sujets de leurs entretiens.--Alexandre se met à l'école de Napoléon.--Jugement sur le futur Louis XVIII.--La reine Hortense.--Correspondance échangée à Tilsit.--L'Europe occidentale.--L'Allemagne française.--La Silésie.--Le grand-duché de Varsovie.--Rôle que l'Empereur réserve à la Pologne dans ses combinaisons.--Le traité de Tilsit contient le principe de sa propre destruction.--La rive gauche de l'Elbe.--Le royaume de Westphalie.--Désespoir de la Prusse.--Suprême tentative.--Arrivée de la reine Louise.--Visite de Napoléon à la maison du meunier.--Le dîner chez l'Empereur.--Joie de la reine, suivie d'une amère déception.--La seconde soirée.--La reine de Prusse et le prince Murat.--Départ.--Traité avec la Prusse.--La convention de Kœnigsberg.--Un chef-d'œuvre de destruction.--Droit pour la Russie d'intervenir.--Stipulations concernant l'Angleterre et la Turquie.--Double médiation.--La ligue continentale.--Partage éventuel de l'empire ottoman.--Les îles Ioniennes.--L'air noté.--Signature des trois actes.--Fête militaire.--Napoléon décore le premier grenadier de Russie.--Séparation des empereurs.--L'œuvre de Tilsit.
I
À travers ce peu de lignes, il est aisé de lire tout l'espoir que Napoléon fondait maintenant sur l'empereur Alexandre. D'un rapide coup d'œil, il avait embrassé ce caractère sous toutes ses faces. Et d'abord, Alexandre lui était apparu de nature affectueuse et tendre, très sensible aux égards, donnant et demandant beaucoup à l'amitié. Puis, c'était une imagination vive, qu'il serait facile d'enflammer: prompt à s'éprendre d'idées, pourvu qu'elles fussent belles et séduisantes, il s'attachait moins à les préciser, à les traduire sous forme de réalités qu'à s'enivrer de leur éclat; esprit brillant, mais incomplet, il était propre surtout à recevoir des impressions, à s'assimiler les pensées qu'on lui suggérait, à les parer de poésie et de splendeur, à leur rendre un culte contemplatif, et semblait né pour rêver plutôt que pour agir. Par chacun de ces côtés, Napoléon reconnut que le jeune empereur lui offrait prise; il le jugea accessible de toutes parts à l'ascendant de son impérieux génie. Dès lors, son parti est pris: d'une main délicate et sûre, il touchera tous les ressorts qui doivent faire vibrer l'âme d'Alexandre et s'emparera de ce prince, afin de tenir en lui la Russie. Ce qu'il veut, c'est à la fois dominer son esprit et prendre son cœur: aux rapports qui vont s'établir, il donnera moins le caractère d'une alliance au sens ordinaire du mot que celui d'une liaison personnelle et intime, fondée sur un attachement d'homme à homme, et ce lui sera un moyen de laisser à l'accord quelque chose d'indéterminé et de mystérieux; on s'entend à demi-mot entre amis qui se goûtent mutuellement et bannissent toute défiance. En politique, les paroles, les actes de l'Empereur s'inspireront invariablement des tendances morales et des particularités d'âme remarquées chez Alexandre: jeter en avant des idées générales, les développer avec une incomparable magie de pensée et de langage, relever, ennoblir toutes les questions, montrer en elles des aspects humanitaires, sentimentaux, philosophiques, les transporter dans une région haute et nuageuse, éviter autant que possible d'en dégager dès à présent les côtés matériels et pratiques, traiter tout en grand, poser des principes et laisser à l'avenir le soin d'en tirer l'application, parler au futur plus qu'au présent, s'épargner ainsi des engagements prématurés et peut-être dangereux; lorsqu'il deviendra indispensable de fournir à Alexandre de réelles satisfactions, les accorder à l'homme plus qu'au souverain, les ménager de manière à contenter son amour-propre, ses aspirations personnelles et momentanées plus que les intérêts permanents de son peuple, lui faire espérer d'autres avantages, plus vastes encore, lui laisser toujours à désirer, le tenir en un mot dans une expectative pleine de charme, dans une attente constamment renouvelée, dans un songe enchanteur qui lui ôtera la faculté de raisonner et de se reprendre: tel fut le plan auquel Napoléon devait s'attacher avec une suite, une constance, une habileté extraordinaires, et auquel il semble s'être fixé dès l'instant de sa rencontre avec l'empereur de Russie.
Alexandre avait l'enthousiasme prompt et variable; son cœur généreux et son esprit inquiet le firent s'attacher à des objets divers, quoique toujours nobles et relevés; s'acheminant tour à tour dans des voies différentes, il s'y engagea d'abord avec ardeur, puis s'arrêta lassé, non sans marquer son passage par des traces fécondes, car il rencontrait le bien en poursuivant l'idéal. Il eut successivement la religion du progrès, celle du passé, se prit d'un égal amour pour les idées libérales, pour l'autorité ensuite, envisagée sous une forme mystique et tutélaire. Napoléon fut-il l'une de ses passions, suivant et précédant tant d'autres? Il fut à coup sûr l'une de ses curiosités, l'un de ses étonnements. Placé en présence de cet universel génie, qui se mettait en action devant lui et déployait pour lui plaire ses multiples ressources, il en fut frappé comme d'un phénomène unique, extraordinaire; il l'admira d'abord comme une force de la nature, l'étudia avec un intérêt soutenu, absorbant, puis éprouva pour lui ce goût qui attache invinciblement à ce que l'on veut comprendre et pénétrer. Il faut ajouter que son éducation, ses impressions primitives ne le mettaient point spécialement en défense contre le prestige du héros révolutionnaire; moins attaché que les autres souverains de son temps aux principes et aux passions d'autrefois, moins d'ancien régime, si l'on peut dire, il se dégageait plus facilement de leurs préventions, et les nouveautés grandioses, de quelque ordre qu'elles fussent, avaient le don de le capter. Qu'il ait subi l'ascendant d'une nature supérieure et cette prise que Napoléon exerçait si fortement sur les hommes, c'est ce que ses épanchements intimes, appuyant ses témoignages publics, laissent clairement apercevoir. Il n'échappa pas à la puissance de ces yeux qui dardaient sur lui un regard si pénétrant, au charme de cette bouche qui lui souriait avec tant de grâce et le caressait de paroles infiniment flatteuses; il ne résista pas à l'action de ce langage qui savait tout embellir et transformer, qui peuplait le monde de merveilles, et nul doute que la grandeur de l'homme n'ait été pour beaucoup dans l'attrait qui le poussa vers le monarque.
Toutefois, les nuages qui passaient sur son esprit n'assombrissaient point son visage. Auprès de Napoléon, il se montrait parfaitement calme, rayonnant de satisfaction, plein d'espoir, affectait une foi sans bornes dans la perpétuité de l'accord: il entrait dans les vues du grand homme, admettait tous ses plans, s'inclinait devant sa supériorité, se déclarait disposé à le seconder, prêt à l'aimer, et ce jeu caressant, qui répondait à son caractère, à son penchant actuel, au plaisir qu'il éprouvait de bonne foi à cultiver des relations attrayantes, faisait aussi partie de sa politique. Vraiment séduit, il se montrait plus conquis encore qu'il ne l'était en réalité, son but étant de procurer à l'Empereur des impressions et des satisfactions qui lui fussent nouvelles. Napoléon avait vaincu l'Europe, il ne l'avait point persuadée; il avait soumis les rois à son joug, sans les plier à son ascendant moral, et, parmi tous ses triomphes, l'amitié d'un grand souverain était le seul succès qui lui manquât.
II
On se revit le 26, sur le radeau du Niémen. Le roi de Prusse vint à cette seconde conférence et fut présenté par Alexandre à Napoléon; son attitude forma avec celle du Tsar un contraste déplaisant. Frédéric-Guillaume était naturellement dépourvu de grâce et d'aisance: le malheur le rendait plus gauche encore, et il ne sut faire à triste fortune bon visage. Son air morne, ses yeux fixés à terre, son langage hésitant, tout dénotait en lui une insupportable contrainte. Derrière ce visage fermé, Napoléon soupçonna une âme d'autant plus difficile à ramener qu'elle était honnête et convaincue: il jugea et condamna définitivement la Prusse dans la personne de son roi; sans espoir de la rattacher à son système, obligé de la conserver, puisque l'alliance russe était à ce prix, il ne songea plus qu'aux moyens de la réduire à l'impuissance et, ne pouvant la frapper à mort, voulut l'empêcher de vivre.
Cependant, si bien établies que fussent les relations personnelles entre les deux souverains, ils n'avaient qu'effleuré l'objet destiné à sceller leur accord: dans leurs premières causeries, l'Orient était demeuré à peu près hors de cause. On prévoyait dans cette partie de l'Europe de profonds remaniements; on connaissait la catastrophe de Constantinople, on en ignorait les détails, on hésitait à en préjuger les conséquences. Sur le partage de la Turquie, le premier mot ne fut dit à Tilsit ni par la France ni par la Russie: la Prusse osa le prononcer.
Le projet de Hardenberg, rédigé sous forme de mémoire, approuvé par le Roi, transmis à titre d'instruction au maréchal de Kalckreuth, qui avait signé l'armistice et continuait de résider à Tilsit, fut communiqué à Alexandre et appuyé par le ministre Budberg. Le Tsar se borna à en prendre acte; les élucubrations in extremis de la Prusse le touchaient peu, venant d'un ministre condamné et d'un roi sans États, et c'était de Napoléon seul qu'il attendait le mot qui devait donner carrière à son ambition. Cette parole vivement attendue, l'Empereur allait enfin la laisser échapper dans une circonstance frappante et solennelle: il rencontra ou sut se ménager l'occasion d'un coup de théâtre, éclatant au milieu de l'une de ces mises en scène imposantes qu'il excellait à déployer.
Depuis l'établissement du Tsar à Tilsit, il lui faisait les honneurs de notre armée, disséminée et installée autour de la ville. Le bonne heure, les souverains sortaient de Tilsit, à cheval, brillamment escortés; dans la campagne égayée par les sonneries matinales, ils rencontraient de toutes parts les campements de nos troupes; en peu de jours, nos soldats avaient su s'improviser des abris: avec ce goût naturel, actif à s'ingénier, qui leur est propre, ils avaient même enjolivé de leur mieux ces demeures passagères, les avaient parées d'ornements rustiques enlevés aux villages environnants. Napoléon parcourait les quartiers avec son hôte; il lui faisait voir les hommes de près, s'offrait à leur culte familier, témoignait pour leur bien-être une sollicitude qui frappait l'autre empereur. Puis, on galopait jusqu'à un espace découvert, propice aux manœuvres; là, d'autres troupes étaient massées, rangées avec ordre; leurs longues lignes immobiles, scintillantes d'acier, se dessinaient à l'horizon; les maréchaux prenaient le commandement de leurs corps, un nombreux état-major se groupait autour des empereurs et la revue commençait.
Alexandre était trop ébloui et comme étourdi par les impressions que Napoléon lui faisait éprouver à toute heure, par les images inattendues et captivantes qui passaient en foule à ses yeux, pour qu'il songeât, retrouvant la pleine possession de lui-même, à réclamer dès à présent une solution et à exiger un contrat. Dans ce qui lui avait été dit, il ne retenait qu'une chose: loin d'opposer aux convoitises de la Russie une fin de non-recevoir, Napoléon les encourageait à se produire, à s'affirmer, leur annonçait sous peu une satisfaction quelconque. Alexandre s'attachait désormais à cette espérance avec ardeur, avec passion, sans la préciser encore et sans lui donner une extension démesurée. On doit même se demander si la perspective d'un véritable partage de la Turquie, d'une vaste répartition de territoires à opérer de concert avec Napoléon, le séduisait autant qu'on l'a cru généralement. Il semble bien que parfois une arrière-pensée se fit jour dans son esprit. Était-il prudent, se demandait le monarque russe, était-il d'une politique avisée d'engager le règlement définitif de la question orientale, alors qu'il fallait s'associer pour cette œuvre avec une ambition qui effrayait le monde? si considérable qu'elle fût, la part de la Russie ne demeurerait-elle pas toujours inférieure à celle que s'arrogerait la France par le droit de la toute-puissance, et le plus sage n'était-il point, tout en tirant des dispositions de l'Empereur un profit immédiat et fort appréciable, de ne pas compromettre trop gravement l'avenir?
Alexandre n'éprouvait point d'ailleurs ce besoin de prendre à l'infini, cet appétit d'annexions qui avait tourmenté certains princes de l'autre siècle. S'il rêvait de conquêtes, c'était surtout de conquêtes morales, et son ambition n'était pas à hauteur de son amour-propre. Après s'être flatté de charmer et de ravir l'Europe, en se montrant à elle sous les traits d'un arbitre bienfaisant, il se proposait maintenant de plaire à ses sujets, de frapper leur imagination et, par suite, de rallier leur esprit incertain. Ses projets de réforme, cette guerre aux abus qui devait faire son honneur, avaient suscité contre lui une opposition mondaine, irritante et parfois dangereuse: malgré ses nobles et gracieuses qualités, sa popularité restait incertaine; pour la fixer, il brûlait de procurer à la Russie un avantage prochain, sensible, longtemps convoité, qui atténuerait l'amertume des désastres subis et consolerait l'orgueil de la nation. Mais, pour que ces vues fussent remplies, point n'était besoin de se lancer dans une carrière sans fin de conquêtes et d'aventures. La prise en Orient de quelques territoires bien choisis, de tout ou au moins d'une notable partie de ces principautés moldo-valaques que Catherine avait rêvé d'incorporer à son empire, suffirait à contenter la Russie, à clore dignement la crise actuelle, et Alexandre ne renonçait pas à obtenir cet agrandissement restreint, quoique considérable encore, sans qu'il y eût partage, c'est-à-dire accroissement parallèle de la France. Ce qu'il espérait vaguement, c'était que Napoléon, condamnant l'empire ottoman sans se reconnaître encore la faculté d'exécuter cet arrêt, laisserait la Russie prendre quelques provinces en avancement d'hoirie sur la succession future de la Turquie.
III
Lorsque le mirage de l'Orient, déployé magnifiquement à l'horizon, eut tout embelli aux yeux d'Alexandre, disposé davantage ce monarque à la bonne grâce et à la condescendance, Napoléon reprit et traita vivement les affaires dont le règlement était indispensable pour constituer dès à présent entre les deux empires l'état de paix et d'alliance: il entendait faire préciser ses avantages à défaut de ses obligations. Envisageant d'abord l'Europe en général, puis la Turquie en particulier, on avait posé quelques bases; il restait à constater l'accord par des stipulations écrites.
Cette démarcation opérée, la tâche des deux empereurs devenait moins lourde: trois questions seulement, touchant aux intérêts propres et essentiels de la Russie, restaient à débattre et à trancher: le sort de la Prusse, les mesures à concerter contre l'Angleterre, les articles à rédiger au sujet de la Turquie.
La question de la Prusse renfermait celle de l'Allemagne du Nord tout entière et celle de la Pologne. Du Rhin au Niémen, l'invasion française, roulant son flot, avait tout abattu ou soulevé sur son passage; elle avait effacé les frontières, brisé les trônes, courbé plusieurs peuples; elle en avait ranimé d'autres et les avait entraînés à sa suite, sans leur rendre une existence assurée et stable. Sur le sol qu'elle avait bouleversé, où rien ne subsistait que des éléments informes, des débris et des germes, quel ordre nouveau allait surgir? Napoléon avait promis à Alexandre de rétablir une Prusse, mais s'était réservé de la refaire et de la façonner à sa guise; comment concilierait-il le maintien de cet État avec les créations qu'il jugeait indispensables à sa propre sûreté?
En rendant l'existence à quelques parties de la Pologne, Napoléon voulait-il préparer pour l'avenir, malgré ses assurances, la résurrection de ce royaume? Pendant la guerre, on a vu avec quel soin il avait évité de prendre parti sur la question et de se compromettre avec les Polonais par aucun engagement; d'ailleurs, ce qu'il avait vu d'eux lui semblait peu propre à inspirer confiance dans l'esprit politique de ce peuple, dans son aptitude à revivre; il était donc de bonne foi quand il écartait devant Alexandre toute idée de restauration véritable. Seulement, son génie pratique n'entendait point rendre au néant, se priver d'approprier à son usage les éléments belliqueux qu'il avait évoqués sur la Vistule. En les combinant avec d'autres, empruntés à l'Allemagne, ne pourrait-il composer un corps politique et militaire assez fort pour faire l'un des boulevards de l'Empire? Sans doute, cet État hybride, mi-parti slave, mi-parti germanique, manquerait de la cohésion que lui eût donnée une nationalité homogène, un ensemble de traditions et d'aspirations communes; cette création factice serait peut-être éphémère, mais Napoléon entendait moins construire pour l'avenir que satisfaire aux besoins d'une époque de crise où l'Empire avait à se défendre et à se garder sur toutes ses faces. Son projet d'accoler le grand-duché à des éléments hétérogènes, tels que la Saxe et la Silésie, donne le véritable caractère et la mesure de ses desseins sur la Pologne. Sans prétendre reconstituer la victime du triple partage à l'état de puissance permanente et stable, il veut en Europe, je ne dis pas une nation, mais une armée polonaise, parce qu'il y voit l'une des grand'gardes de la France; il veut l'installer dans un poste assez vaste et assez fortement appuyé pour qu'elle puisse briser ou au moins ralentir l'élan de nos ennemis; il veut faire du grand-duché un établissement analogue à ces provinces frontières, organisées militairement, à ces marches que créait Charlemagne pour couvrir ses immenses possessions et en garder les approches. Soutenu en seconde ligne par les forteresses de l'Oder, en troisième ligne par celles de l'Elbe supérieur, l'État de Varsovie se reliera étroitement à notre système défensif, tiendra la Prusse en respect, menacera au besoin l'Autriche; et la Russie elle-même, si elle doit un jour se détacher de notre alliance et rentrer dans la coalition, ne pourra faire un pas vers l'Allemagne sans se heurter à la pointe de l'épée française, prolongée à travers la Saxe, la Silésie et la Pologne jusqu'aux confins de son empire.
La journée ne fut qu'une suite d'attentions à l'adresse de la reine. À tout instant, de grands personnages, des maréchaux, des princes, arrivaient en messagers à la maison du meunier: c'était Bessières apportant la grâce d'un prisonnier; c'était Berthier qui venait à l'heure du dîner chercher la reine et la conduire chez son maître. À table, elle fut placée entre les deux empereurs, à la droite de Napoléon, qui avait lui-même le roi de Prusse à sa gauche. Se tournant parfois vers ce monarque, le vainqueur lui adressait d'assez mauvaise grâce quelques consolations, repoussées avec dignité, puis, revenant à la reine, entamait avec elle d'amicales disputes: «Savez-vous que mes hussards ont été sur le point de vous prendre?--J'ai peine à le croire, Sire, puisque je n'ai pas vu de Français.--Mais pourquoi vous exposer ainsi? Que ne m'attendiez-vous à Weimar!--Vraiment, Sire, je n'en avais aucune envie.»
La pauvre reine était rentrée tout heureuse: «Venez, venez, disait-elle à ses dames, que je vous raconte.» Elle croyait si bien au bon effet de sa présence, qu'elle se déclarait prête à la prolonger. «Si on le juge nécessaire, disait-elle, je m'établirai tout à fait à Tilsit.» Elle revint pendant la nuit à Pictupoehnen, où ses récits jetèrent la joie, mais il avait été convenu qu'elle retournerait le lendemain à la ville, Napoléon ayant réitéré son invitation. Le lendemain, on allait partir, les équipages étaient avancés, on n'attendait plus que la reine, qui achevait de se parer, lorsqu'elle parut enfin, en costume splendide et théâtral, rouge et or, un turban de mousseline posé sur ses cheveux, mais les yeux rougis de larmes, le visage décomposé: un billet du roi, qui était demeuré à Tilsit, venait d'anéantir toutes ses espérances: «Les dispositions, disait l'infortuné monarque, sont bien changées, et les conditions effrayantes.» Le comte Goltz arrivait au même instant; l'Empereur l'avait enfin reçu dans la matinée, mais s'était montré inexorable, avait laissé entendre que son langage à la reine n'avait été «que phrases de politesse», que la maison de Prusse devait s'estimer heureuse de recouvrer une couronne, alors qu'elle avait failli tout perdre et ne devait son salut qu'à l'intercession d'Alexandre; après quoi il avait renvoyé Goltz à Talleyrand, et celui-ci, tirant de son portefeuille un projet de traité tout préparé, laissant à peine au ministre prussien le temps d'en prendre connaissance, le lui avait présenté comme un acte qu'il s'agissait de signer et non plus de discuter. L'Empereur, avait ajouté le prince de Bénévent, voulait reprendre prochainement le chemin de ses États, et son intention était qu'en deux jours tout fût terminé.
Là n'était pourtant que le moindre danger des stipulations qui avaient paru régler du Rhin à la Vistule la forme des États et la répartition des territoires. Il se pouvait qu'Alexandre soutint encore la Prusse par point d'honneur, par remords, par intérêt aussi, mais c'était sur le duché de Varsovie que se concentrerait plutôt sa défiante attention. Vainement Napoléon avait-il imposé à cet État des limites étroites et un nom qui ne renfermait ni souvenirs ni promesses; vainement avait-il évité de le placer sous sa dépendance directe; vainement en avait-il détaché certaines parcelles pour rectifier avantageusement les frontières de la Russie; il était difficile que cette puissance ne reconnût point à bref délai dans le duché l'embryon d'une Pologne renaissante, destinée à se reformer contre elle, à se redresser vengeresse, à redemander ses provinces. À Tilsit, il semble qu'Alexandre ait écarté cette crainte: il avait attesté sa foi dans la loyauté de son allié en proposant de confier à un prince français le sort du grand-duché; néanmoins, pour dissiper cette confiance, affectée ou réelle, il suffirait d'un incident, d'une imprudence, d'un avantage conféré ou promis aux Polonais en dehors de ceux que le traité leur avait parcimonieusement mesurés. Or, était-il au pouvoir de Napoléon lui-même d'arrêter et de circonscrire l'expansion d'une force qu'il aurait probablement à utiliser? Sans doute, si la paix générale, succédant de près au pacte entre les deux empereurs, venait immobiliser les États dans leur forme et leurs limites présentes, rendre la fixité à l'Europe agitée depuis quinze ans d'un mouvement furieux, solidifier, pour ainsi dire, cette masse en fusion, la Russie continuerait peut-être à envisager avec quelque sécurité sa frontière de l'Ouest, où elle n'apercevrait qu'une Pologne incomplète, défigurée, entravée dans son développement. Mais la paix maritime pouvait tarder: en ce cas, tout resterait instable et mouvant; l'Angleterre continuerait à troubler l'Europe, chercherait et réussirait à y provoquer de nouvelles prises d'armes; pour les prévenir ou les punir, Napoléon serait entraîné à opérer de plus profonds bouleversements: les frontières continueraient à se modifier, à se déplacer sans cesse, et, dans ce perpétuel remaniement du monde, la principauté de Varsovie trouverait motif et matière à s'accroître. On la verrait exercer un pouvoir d'attraction sur les éléments de même race qui l'entouraient; elle rendrait à Napoléon des services qu'il faudrait payer; l'Empereur ne saurait décourager totalement les espérances d'un peuple dont la bravoure resterait un instrument à son service, et, sans vouloir le rétablissement de la Pologne, il se donnerait les airs de le préparer. À partir de cet instant, c'en serait fait de la confiance affirmée à Tilsit, et le Tsar ne reconnaîtrait plus un ami dans le protecteur de ces Polonais qui se montreraient à lui comme l'avant-garde de l'invasion. Inutile donc de chercher ailleurs qu'à Varsovie la cause principale de mésintelligence qui risquait de remettre aux prises la France et la Russie, malgré l'intimité actuelle de leurs rapports. Dès 1807, la Pologne nous la montre, latente encore, mais destinée tôt ou tard à se manifester: en créant le grand-duché, conception défensive dans l'esprit de l'Empereur, mais appelée presque inévitablement à prendre un aspect offensif, le traité de Tilsit avait introduit dans l'alliance franco-russe un germe de mort et posé le principe de sa propre destruction.
IV
Les articles concernant l'Angleterre et la Turquie furent établis de manière à présenter une visible corrélation. L'action de l'un et l'autre empereur, pacifique ou guerrière suivant les cas, s'exercerait parallèlement sur des terrains différents, chacun d'eux agissant au profit de son allié, et les services que la Russie nous rendrait contre l'Angleterre auraient pour pendant les secours que nous aurions à lui prêter en Orient, à cette différence près qu'Alexandre contractait de positifs engagements et que Napoléon n'en prenait que d'éventuels.
Le lendemain, les empereurs se séparèrent et Alexandre repassa le Niémen. Tandis que l'embarcation s'éloignait, Napoléon, resté sur la rive, faisait de la main à son allié des signes d'amitié et d'au revoir. À dix heures du soir, il partit lui-même pour Kœnigsberg, après avoir expédié les ordres qui devaient accélérer la remise des îles Ioniennes entre nos mains et l'armistice avec la Turquie.
CHAPITRE II
UNE RECONNAISSANCE DIPLOMATIQUE
Le général Savary détaché temporairement auprès de l'empereur Alexandre.--Double objet de son envoi: il doit entretenir la confiance d'Alexandre et étudier les dispositions de la société russe.--Instructions de l'Empereur; mot de Talleyrand.--Voyage pénible; universelle malveillance.--Gracieux accueil du Tsar.--Ses conversations répétées mot pour mot dans les rapports du général.--Les soirées de Kammennoï-Ostrof.--L'impératrice Élisabeth.-- Simplicité d'Alexandre.--Les deux cours.--Situation de l'Impératrice mère.-- L'audience d'une minute.--Saint-Pétersbourg l'été; les Îles.--Savary éconduit de toutes parts.--Mortifications qu'on lui inflige.--Il envoie une première série d'informations; portraits des ministres russes et des représentants étrangers.--Le prince Adam Czartoryski et Joseph de Maistre.--L'empereur Alexandre essaye de diminuer les répugnances de la société pour l'envoyé français.--L'objet de ses délassements.--L'empereur Napoléon et les belles Russes.--Agitation croissante dans les salons.--Savary craint un attentat contre le Tsar; il s'institue officieusement son ministre de la police.- -Rôle de madame Narischkine.--Efforts pour amener Alexandre à épurer le ministère et à éloigner les mécontents: paroles caractéristiques de ce monarque.-- Opérations mondaines de Savary; son humeur batailleuse.--Résultats de son enquête.--Ses appréciations sur l'empereur Alexandre, l'impératrice régnante, l'impératrice mère.--Le musée de Pavlovsk.--Le grand-duc Constantin.-- Tableau de la noblesse.--Luxe et pénurie; raisons historiques du désordre des fortunes; danger qui en résulte pour l'alliance.--Qualités que devra posséder l'ambassadeur de Napoléon.--La question commerciale et économique.-- Napoléon désigne comme ambassadeur le général de Caulaincourt; moyens d'influence qu'il met à sa disposition.--Il continue vis-à-vis d'Alexandre son système de séduction personnelle.--Échange de cadeaux; correspondance intime et directe.--Quelle conclusion tire Napoléon des rapports de Savary.
I
A vrai dire, il ne s'agissait pas encore de négocier, de régler les questions abordées ou effleurées à Tilsit, mais d'entretenir la confiance, de faire durer, en la renouvelant constamment, l'impression qu'avait produite sur le monarque russe le contact avec Napoléon. Vivant depuis dix ans auprès de l'Empereur, le voyant à toute heure, formé à le servir et à le comprendre, Savary transmettrait mieux que personne la pensée du maître, sur laquelle il s'était habitué à modeler la sienne; il en rendrait non seulement le sens, mais la forme, avec ces tournures originales qui la caractérisaient si fortement, apparaîtrait ainsi comme un rappel vivant des heures d'intimité passées à Tilsit et mettrait toujours auprès d'Alexandre quelque chose de Napoléon.
Pour se retrouver en pays ami, il lui fallut passer le seuil du palais impérial. Arrivé le 23 juillet, il fut reçu par Alexandre le soir même. Après quelques mots aimables à l'adresse de l'envoyé: «Comment se porte l'Empereur?» dit Alexandre, et tout de suite, avec cette aisance souveraine qui faisait partie de ses moyens de séduction, sur un ton d'amicale et confiante causerie, il se mit à parler de Tilsit, de ces jours dont le souvenir semblait posséder et bercer sa pensée. Savary a consigné par écrit cette conversation, en lui laissant la formé de dialogue, ainsi qu'il devait faire pour tous ses entretiens avec Alexandre, et ce tour donne à ses récits une vie singulière, ressuscite les personnages. Alexandre avait reçu la lettre de Napoléon et la lisait; il posa quelques questions sur le voyage de l'Empereur, et bientôt: «Il m'a donné à Tilsit des marques d'attachement que je n'oublierai jamais. Je suis bien sensible aux témoignages d'amitié qu'il me donne aujourd'hui, et lui sais gré du choix qu'il a fait de vous pour me les apporter.»
Après un moment de silence, en fixant le général: «Eh bien! reprit-il, plus j'y pense, et plus je suis content de l'avoir vu; je crains toujours d'oublier un seul mot de l'énorme quantité de choses qu'il m'a dites dans un si court intervalle de temps. C'est un homme extraordinaire, et il faut reconnaître, messieurs, que, quoique nous ayons quelque droit à votre estime, vous avez une supériorité marquée et qu'il faudrait être insensé pour vous la contester. Au reste, j'espère que cela est bien fini: j'ai une parole et je la tiendrai.--Avez-vous quelques instructions avec cette lettre?
Réponse.--Non, Sire, je n'ai ici aucun caractère et je n'ai pour commission que de faire mes efforts pour être agréable à Votre Majesté.
L'Empereur.--Avez-vous entendu parler du choix que veut faire l'Empereur pour envoyer près de moi?
Réponse.--Non, Sire. Beaucoup de personnes ambitionnaient cette faveur, mais l'Empereur n'avait encore rien prononcé. Il m'a recommandé de dire à Votre Majesté qu'il avait un long voyage à faire, son Corps législatif à ouvrir, ses communications avec le Sénat, son administration intérieure et son Conseil d'État qu'il n'avait pas présidé depuis longtemps, et que probablement ces soins l'occuperaient exclusivement au moment de son arrivée, mais qu'au premier instant de repos, il chercherait quelqu'un qui pût convenir à Votre Majesté et qui fût tout à fait dans les principes du grand événement de Tilsit.
Après cette affirmation catégorique, l'audience dura encore quelques instants; quand elle fut terminée, le grand maréchal Tolstoï s'approcha de Savary, et, au nom de l'empereur, «qui, disait-il, n'aimait pas les cérémonies», l'invita à dîner pour le lendemain.
Savary dîna au Palais d'hiver le 24, et quelques jours après à Kaminennoï-Ostrof, résidence d'été de Sa Majesté. Les convives étaient peu nombreux, quelques ministres, deux ou trois grands officiers de la maison de l'empereur. Peu de minutes avant qu'on servît, l'impératrice paraissait, suivie de sa sœur la princesse Amélie de Bade. Élisabeth Alexievna était fort jolie et vraiment souveraine par la grâce incomparable de sa taille et de sa démarche. Quand Catherine II l'avait choisie pour en faire la femme du grand-duc Alexandre, jamais couple plus charmant ne s'était offert à l'adoration des peuples, et pourtant cette union, qui semblait promettre à Élisabeth le bonheur, ne lui avait donné qu'une couronne. Ame romanesque et fière, elle n'avait point su fixer l'adolescent inquiet auquel on l'avait mariée, et s'était refusée à admettre le partage; incomprise et délaissée, elle s'était alors repliée sur elle-même, cachait ses véritables sentiments sous une apparence d'impénétrable froideur, mettait une sorte d'orgueil à vivre comme une étrangère à la cour de son mari et à y passer ignorée. D'ailleurs, dédaignant l'intrigue, elle évitait, sinon d'avoir, au moins d'exprimer une opinion, affectait une docilité indifférente, cédait sur tout et ne réservait que son cœur. Elle accueillit l'envoyé français avec une politesse souriante et vide, et sa sœur imita cette attitude composée. Pourtant, Savary crut remarquer chez les deux princesses une nuance dans la résignation, et la contrainte lui parut moins visible chez la souveraine que chez son inséparable compagne.
Après le dîner, l'impératrice se retirait de bonne heure; à Kammennoï-Ostrof, elle passait sur la terrasse, d'où sa vue se reposait sur de fraîches verdures, des eaux tranquilles, et découvrait au loin l'horizon embrasé des soirs du Nord. Autour de l'empereur, on restait entre hommes; il allait alors à Savary, le détachait du cercle, s'emparait de lui, l'emmenait dans le jardin, où la soirée se passait en conversations familières. On parlait du voyage que Napoléon avait promis de faire à Pétersbourg: «Je sais qu'il craint le froid, disait Alexandre, mais malgré cela, je ne le tiens pas quitte de venir me voir; il aura un appartement que je lui ferai chauffer au même degré qu'en Égypte.» Auparavant, lui-même irait à Paris; il voulait rendre visite à son allié, «causer encore avec lui, le voir chez lui, et toutes ses grandes institutions».--«Rien ne peut rendre, ajoute Savary, comment l'empereur Alexandre parle de ce voyage et avec quel plaisir. Il a déjà calculé qu'il arrivera en vingt jours à Paris et qu'il ne visitera nos grandes garnisons comme Metz et Strasbourg qu'à son retour. Il parle de cela comme d'une pensée favorite qu'il a toujours bercée.» Puis, Alexandre faisait allusion aux bruits du jour, aux nouvelles qui arrivaient d'Orient, laissait l'entretien glisser sur le terrain de la politique, et ne résistant pas à parler de l'objet qui lui tenait surtout au cœur, l'effleurait légèrement: «L'Empereur, disait-il, lors de l'événement arrivé à Constantinople, a eu la bonté de me dire qu'il se regardait comme tout à fait dégagé avec cette puissance, et, par une extrême bonté de sa part, m'a fait espérer..... Vous a-t-il parlé de cela?
Réponse.--Je crois comprendre Votre Majesté dans ce moment. Elle me fait l'honneur de m'entretenir d'une chose de laquelle il m'a été parlé, mais sans aucune instruction.
Ce fut pour le général le signal des déboires. Il était arrivé à Pétersbourg en plein été; mais la belle saison ne suspendait pas la vie mondaine et ne faisait que la déplacer. La Russie officielle, c'est-à-dire l'ensemble des familles qui depuis un demi-siècle occupaient les fonctions de cour et d'État, désertait alors la capitale, mais restait à ses portes et s'établissait aux Îles. Dans ce site où l'imposante Néva, divisée en innombrables bras, se fait gracieuse et riante, enlace entre ses replis des pelouses et des bois, les résidences d'été, palais ou pavillons, s'étaient logées de toutes parts. Là, ministres, personnages influents, hommes de cour et de plaisir, femmes à la mode, élisaient domicile et restaient groupés. Aux Îles, on se voyait beaucoup; tout présentait un aspect de luxe et d'entrain; le jour, d'élégants équipages à quatre, six et huit chevaux sillonnaient les allées; le soir, les villas resplendissaient de lumières, et des concerts de trompes de chasse, improvisés sous bois, jetaient au loin leurs profondes fanfares. Aux réceptions pompeuses de la ville succédaient les réunions sans apprêt, les dîners à huit, dix ou douze personnes, la promenade dans les beaux jardins du comte Strogonof, situés en terrasse sur un bras du fleuve. Cette vie d'épanouissement et de grand air semblait offrir à Savary une occasion propice pour examiner de près la société russe et la surprendre dans son laisser-aller familier; il essaya consciencieusement de s'y ménager des accès.
Parmi les beautés de Pétersbourg, le Tsar avait particulièrement remarqué madame Alexandre Narischkine, la gracieuse et poétique Marie Antonovna, et le culte qu'il lui rendait depuis plusieurs années était tendre et persistant, sans se montrer exclusif. Admis chez le mari de cette dame, Savary fut bien accueilli par elle, la trouva favorablement disposée et jugea possible de la mettre tout à fait dans nos intérêts au prix de quelques menus services. Il suffirait de lui procurer les moyens de s'assurer, sur le terrain de l'élégance et de la mode, une supériorité décidée sur ses rivales. Paris seul pouvait les fournir. Malgré tout, les regards des Russes se tournaient encore vers cette capitale du luxe et du goût, et quelques-uns pardonnaient à la France en faveur de Paris. Avec un empressement intéressé, Savary songea aussitôt à faire venir de cette ville tout ce qui pourrait plaire à madame Narischkine et s'institua son fournisseur. Il en écrivit à Duroc, à Caulaincourt, mais ce fut surtout un jeune officier français, M. de Saint-Chamans, qu'il chargea de la commande; rien ne devait se faire naturellement qu'avec la permission de l'Empereur.
On ne sait si ces prévenances étaient nécessaires pour gagner définitivement Marie Antonovna; de plus sérieux motifs la dirigeaient. En fait, elle n'aimait pas beaucoup la France et point la politique, mais elle aimait tendrement Alexandre et croyait servir ses vœux, ses intérêts, sa sécurité même, en se faisant notre alliée. Son concours ne nous fut pas inutile; à plusieurs reprises, Savary fit passer au Tsar d'utiles avis par celle qu'il appelait, en style de guerrier sentimental, «l'objet de ses délassements»; de plus, madame Narischkine assista de bonne grâce le général dans ses opérations mondaines et contribua à augmenter le nombre des salons où il était admis.
Le surlendemain, Savary, à cheval et en grand uniforme, accompagnait l'empereur à une revue; pendant le défilé, Alexandre lui fit signe de se placer immédiatement à ses côtés, puis: «Vous dînez avec moi aujourd'hui, lui dit-il, et ne partez pas le soir, j'ai à vous entretenir.» Dans la conversation annoncée, Savary fut provoqué à dire tout ce qu'il savait. Il signala alors avec véhémence le mauvais langage des salons, l'agitation croissante, l'action pernicieuse de certains hommes, la nécessité de les frapper pour prévenir leurs desseins et les empêcher de corrompre plus longtemps l'opinion publique: «Cette opinion, ajouta-t-il, n'est point à mépriser du tout. Elle couve quelque chose, et il est d'autant plus urgent d'être en garde contre elle et d'aller crever le nuage avec l'épée, que, si on ne l'observe pas, elle finira par gagner tellement tous les esprits que, lorsque le moment de remplir les engagements de Votre Majesté sera arrivé, elle trouvera tous les ressorts détendus, jusque dans les membres du gouvernement... Il me semble donc que Votre Majesté aurait beaucoup à gagner en éloignant les hommes trop prononcés dans l'opposition et en les remplaçant par d'autres dont les principes connus aideraient à l'exécution de ce que Votre Majesté se propose, sans quoi il est possible qu'avant peu l'intrigue, la faction même et les cris de tout le commerce ne vous forcent encore à balancer entre l'Angleterre et nous. Je vous avoue, Sire, que je prévois ce moment...»
II
«Un voyageur qui arrive à Saint-Pétersbourg, dit Savary dans son rapport, y remarque quatre choses bien distinctes, savoir: la cour, la noblesse, le corps des négociants, et le peuple qui est esclave.» Passant d'abord en revue la cour, il n'ajoute que peu de détails à ceux précédemment donnés sur l'empereur Alexandre, croit de plus en plus à la sincérité de ses sentiments. Il s'arrête un instant devant l'énigmatique figure qu'offre l'impératrice Élisabeth et dont nul n'a encore pénétré le mystère. «Depuis quatorze ans, dit-il, que l'impératrice régnante est ici, son caractère est encore inconnu de ceux mêmes qui la voient le plus habituellement. Elle s'observe tellement dans le monde, qu'elle ne laisse échapper aucune parole, aucun regard qui puisse la faire juger.» Savary la croit très fine et d'un jugement exercé, et «comme elle s'occupe beaucoup, dit-il, de choses sérieuses, lit beaucoup, raisonne bien de nos bons auteurs, et s'exalte l'imagination par la lecture de nos auteurs tragiques», il pense qu'il serait plus facile «de la saisir par l'esprit que par le cœur». Mais à quoi bon s'attacher à surprendre le secret de cette âme qui veut rester impénétrable et voilée? Moins que jamais l'impératrice aspire à jouer un rôle, et nous n'avons pas plus à espérer son appui qu'à craindre son hostilité. «Une politesse de loin en loin, un cadeau fait avec grâce la maintiendront dans la ligne de l'empereur son mari.»
Après avoir attardé son lecteur à Pavlovsk, Savary le mène faire une rapide excursion au château de Strelna, résidence du grand-duc Constantin. Ce prince paraît entièrement français; comme il n'aime que le militaire et les plaisirs faciles, Napoléon est son dieu et Paris son paradis. Il aspire à revoir l'un et à connaître l'autre. En attendant, il vit seul à sept lieues de Pétersbourg, avec son régiment de houlans, et là, par un phénomène d'hérédité qui reparaît périodiquement dans la dynastie des Romanof, il reproduit à peu près les goûts et les occupations de son aïeul Pierre III; comme lui, il joue au soldat avec frénésie. Son château est tenu comme une forteresse; on y observe dans toute leur rigueur les détails du service des places. L'appartement du prince est un arsenal, sa bibliothèque ne se compose que d'ouvrages relatifs à l'armée, et les yeux fixés sur la grande nation militaire de l'Occident, il y cherche perpétuellement un sujet d'études minutieuses et de petites imitations. Pour orner ses jardins, il a fait élever par des prisonniers français un camp de Boulogne en miniature; les musiques de sa cavalerie ne jouent plus que des airs français, et c'est au son du Chant du départ que ses houlans défilent la parade. Éloignant d'ailleurs les sympathies par son humeur fantasque, Constantin Pavlovitch est peu populaire dans l'armée, qui lui reproche d'être plus militaire que belliqueux, et d'autre part cette recrue, malgré son rang dans la famille impériale, ne semble guère propre à nous ramener la société polie de Pétersbourg.
Dans la société russe telle qu'elle se composait alors, Savary distingue deux parts: l'une comprend quelques familles d'une situation établie, d'une honorabilité irréprochable, d'un lustre traditionnel; l'autre, plus nombreuse, plus remuante, se montre à notre émissaire comme une réunion de grands seigneurs ruinés, avides de luxe et pauvres d'argent, chez lesquels le sens moral n'a pas toujours résisté aux embarras pécuniaires et à la pratique dégradante des expédients.
Tout à coup, au milieu de ce tourbillon où la société russe se laissait emporter, la source des profits s'était tarie. Appelé au trône, Alexandre y avait apporté des intentions réformatrices, le désir honnête de restaurer les finances de l'État et aussi de mettre fin à un usage avilissant; il avait suspendu toutes gratifications sur le trésor impérial, et aux demandes de secours répondait en conseillant l'économie. Mais l'impulsion était donnée, et les mœurs furent plus fortes que la volonté du monarque. La noblesse ne sut pas modérer son train, continua de vivre grandement, portes ouvertes, dans ses palais parés de tous les raffinements du luxe, au milieu d'un peuple de clients et de parasites, et bientôt, la munificence impériale ne réparant plus les brèches qui se creusaient sans cesse aux fortunes, une gêne universelle se glissa sous ces apparences dorées. En 1807, Pétersbourg, la capitale aux dehors splendides, était une ville de débiteurs, et Savary cite à cet égard des détails caractéristiques. «J'en connais plusieurs, dit-il en parlant des Russes, titrés, couverts de diamants les jours de représentation et occupant des charges éminentes dans l'État, auxquels il arrive fréquemment qu'un boulanger refuse au moment du dîner de fournir le pain nécessaire. On voit ici à cet égard des choses qu'on ne voit nulle autre part, des hommes qui ont des millions de dettes et qui n'ont d'autre ressource que de s'en mettre à la mode, que de s'en flatter et d'en tirer vanité.--Une femme titrée de Saint-Pétersbourg raconte comme une chose à laquelle elle met peu d'importance, qu'elle a cent cinquante mille roubles de dettes, et quand on l'invite à un bal paré et qu'elle n'a pu s'y rendre, il est ordinaire de l'entendre s'excuser en disant que le préteur n'a pas voulu lui confier ses diamants pour la nuit. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que tout cela ne fait aucun tort à ces femmes dans le monde, toutes étant à peu près dans le même cas.»
Dans ce désordre des fortunes réside en partie le péril pour le système nouveau et pour Alexandre. Si la faction anglaise a pu facilement ameuter l'opinion contre le signataire des traités de Tilsit, c'est qu'elle s'adressait à des mécontents d'ancienne date. Parmi eux, plusieurs ont épuisé leurs dernières ressources; l'horreur de leur situation les rend prêts à tout, et une révolution qui leur rouvrirait auprès d'un monarque nouveau le chemin des honneurs profitables, leur apparaît comme le moyen de salut. Qu'un chef audacieux se présente pour les mener à l'assaut du pouvoir, il trouvera en eux des soldats tout préparés, et Savary, qui sait ses auteurs, reconnaît ces ennemis intéressés du souverain dans les vers célèbres:
Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes Que pressent de ses lois les ordres légitimes, Et qui, désespérant de les plus éviter, Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.
Mais le remède ne saurait-il se trouver dans le mal? Par ses faiblesses, qui la rendent dangereuse, l'aristocratie russe offre sur elle une prise facile. Si elles disposent certains de ses membres aux entreprises désespérées, elles la laissent aussi sans défense contre les appels du plaisir, l'éblouissement des fêtes données à propos et le prestige des grandes situations mondaines. À l'aide de tels moyens, ne peut-on la séduire et la fasciner? Qu'un ambassadeur de France s'établisse avec fracas à Pétersbourg, qu'il mène grand train et fasse étalage d'opulence, qu'il ouvre toutes grandes les portes de son hôtel, que ses fêtes soient de celles dont on parle et auxquelles il faut avoir assisté, les convictions politiques ne tiendront pas devant l'attrait du plaisir, et l'on verra les seigneurs russes se presser dans les salons de notre envoyé; celui-ci pourra gagner les uns et les plier à son ascendant, pénétrer les autres, surveiller à la fois et gouverner la société.
Ce système a été employé par plusieurs puissances tour à tour et avec succès; il est de tradition dans le pays, et c'est l'Angleterre qui le met aujourd'hui en pratique. Elle a si bien compris la nécessité de tenir à Pétersbourg maison ouverte qu'elle y a dédoublé son ambassade: un ministre de second rang, sir Stuart, fait les affaires; l'ambassadeur en titre, lord Gower, a surtout pour fonction de représenter. «Un grand indolent qui n'aime pas son métier», dit de lui l'empereur Alexandre; mais ce membre hautain de l'aristocratie britannique, d'une nonchalance superbe, possède les plus beaux chevaux de Pétersbourg, les plus luxueux équipages, la meilleure table, un train supérieur à celui de certains souverains d'Allemagne, et la noblesse, subjuguée par ses manières, éblouie de son faste, attirée par ses réceptions, vient docilement recevoir de sa bouche les leçons de l'Angleterre. Quand l'empereur Alexandre, se conformant aux stipulations de Tilsit, rompra avec Londres, le départ de la mission britannique opérera une révolution dans les habitudes de la société et la laissera déconcertée; c'est ce moment de désarroi qu'il faudra saisir pour l'attirer à nous, en prenant la direction de ses plaisirs et en lui offrant aussitôt un nouveau point de ralliement. Il est donc indispensable qu'à cette époque la France ait à Pétersbourg un représentant définitif, puissamment établi dans sa charge; que cet envoyé ne soit pas seulement un agent consciencieux et habile, mais un homme de grande allure, d'un nom ancien, s'il se peut, et retentissant, d'une situation personnelle hors de pair; qu'il soit surtout un maître de maison incomparable et ne craigne point de rival dans l'art de faire magnifiquement figure. S'il est pourvu de toutes ces qualités, notre représentant parviendra peut-être à recueillir en partie l'héritage politique de nos rivaux, en succédant à leur ambassadeur dans sa royauté mondaine. Non qu'il y ait lieu d'espérer un triomphe absolu; un parti d'opposition subsistera toujours, bien prononcé, irréductible, mais la masse indécise et flottante, celle qui suit l'impulsion et se laisse entraîner où l'on dîne et où l'on danse, viendra chercher le mot d'ordre au palais de France après l'avoir pris longtemps à celui d'Angleterre.
Il y aurait un autre moyen de substituer notre influence à celle de notre ennemie: ce serait d'introduire en Russie un commerce français. Savary a pu se rendre compte à quel point les relations d'intérêt et de négoce établies entre la Grande-Bretagne et la Russie contribuaient à l'intimité politique des deux États, et il fournit à ce sujet des détails curieux. Il a vu le commerce avec l'Angleterre entré de plus en plus dans les mœurs de la Russie; c'est lui qui peuple la Néva de voiles et de chalands, qui répand l'activité dans ses ports et anime ses quais; sur douze cents bâtiments que l'on voit entrer par an dans le grand fleuve, plus de six cents portent pavillon britannique. À Pétersbourg, le corps des marchands tout entier doit son aisance aux transactions avec l'Angleterre; une grande partie d'entre eux est de nationalité ou d'origine britannique; pour les autres, qu'ils soient Allemands ou Russes, l'intérêt leur a fait une seconde patrie et les a naturalisés Anglais. Les nobles eux-mêmes sont tributaires de la Grande-Bretagne; c'est elle qui, achetant le bois de leurs vastes domaines, leur sert la partie la plus régulière de leurs revenus; de plus, elle les a accoutumés à voir en elle le pourvoyeur attitré, traditionnel, indispensable, de toute une partie des objets nécessaires à leur vie. Les produits de son industrie sont partout en Russie; ils affluent chaque printemps par cargaisons immenses, et pour ceux qu'écartent des droits rigoureux ou prohibitifs, l'Angleterre les confectionne sur place par la main d'ouvriers à elle, émigrés volontaires, et fabrique en Russie des produits anglais. Elle fournit aux nobles le drap de leurs vêtements, le mobilier de leurs maisons, la vaisselle qui décore leurs tables, jusqu'au papier, aux plumes et à l'encre dont ils se servent, et se rendant maîtresse de leurs goûts, de leurs habitudes, de leurs commodités, a su tisser des liens ténus, mais innombrables et résistants, qui enlacent la Russie et la tiennent prisonnière. Cependant, après que la rupture politique aura momentanément suspendu ses envois, sera-t-il impossible à la France de remplacer ses produits par les nôtres et de succéder à son monopole? Savary ne le pense pas et conseille d'entreprendre cette œuvre, mais il ne se dissimule guère que les moyens à employer, envoi d'articles choisis, création d'une factorerie française, établissement de maisons recommandables, ne sauraient opérer que graduellement et à la longue. La conquête économique d'un empire doit être l'ouvrage du temps, et un marché ne s'enlève pas comme une place de guerre. La France ne peut donc espérer de combler immédiatement le vide immense que l'interruption du négoce avec l'Angleterre va produire en Russie, et d'éviter à ce pays une période de souffrances. Cette crise marquera pour l'alliance l'épreuve aiguë; c'est alors que se produira contre nous la révolte des intérêts, le choc furieux des mécontentements; c'est à ce moment que l'énergie deviendra particulièrement nécessaire à l'empereur Alexandre et qu'il sera à propos de la lui insuffler. Seul, l'empereur Napoléon, par ses communications directes avec ce prince et l'ascendant qu'il exercera sur lui, pourra le raidir contre des obsessions de toute sorte, l'amener aux rigueurs nécessaires, briser ainsi indirectement l'opposition du commerce, chasser l'intrigue de la cour et faire triompher définitivement la France en Russie. Un recours à l'Empereur, un appel à sa toute-puissance, l'espoir dans un miracle de son génie, telle est la conclusion à laquelle aboutit Savary dans cette matière comme en d'autres, et rien ne laisse mieux voir combien était limitée sa confiance en tous moyens humains et rationnels.
Dans les rapports du général, Napoléon puisa les éléments de plusieurs décisions. Le choix d'un ambassadeur pour Pétersbourg le préoccupait extrêmement. Sentant la nécessité de donner à sa représentation dans cette capitale un caractère exceptionnel, il s'était d'abord arrêté au parti suivant: un diplomate de carrière, possédant à fond la pratique et le maniement des affaires, M. de La Forest, ancien ministre à Berlin, serait accrédité comme ambassadeur; en même temps, l'Empereur tiendrait toujours à Pétersbourg l'un de ses aides de camp, attaché à la personne même du Tsar et appelé a remplacer Savary dans la familiarité de ce monarque. Cette résolution avait même transpiré, lorsque la nécessité reconnue par Napoléon d'agir non seulement sur l'empereur, mais sur la société, l'amena à changer d'avis et à concentrer sur l'ambassadeur tout le relief de la représentation; dès lors, la nomination d'un seul envoyé et un changement de personne devenaient nécessaires.
Malgré l'espoir qu'il fondait sur ce commerce et les autres moyens d'ascendant qu'il s'était choisis, Napoléon avait trop le sentiment des réalités pour leur attribuer une efficacité certaine. Les constatations peu rassurantes de Savary fixaient dans son esprit les doutes qu'il n'avait cessé de concevoir sur la solidité de l'alliance russe; résolu plus que jamais à essayer franchement du système ébauché à Tilsit, il jugeait que l'imprudence de s'y abandonner sans réserve lui était péremptoirement démontrée. Il croyait peu cependant à l'imminence d'un attentat contre le Tsar; parmi les chefs de l'opposition, il n'en distinguait aucun dont l'audace fût à hauteur d'un tel forfait, ordonnait même à Savary de suspendre ses avertissements, les jugeant plus dangereux qu'utiles, mais n'en découvrait pas moins un grave péril dans les dispositions de la société russe; ce qu'il craignait d'elle était une influence pernicieuse sur l'esprit d'Alexandre, où il distinguait, malgré tout, un reste d'incertitude et de défiance. En somme, la Russie n'était qu'à demi conquise; sans doute, la position principale, culminante, c'est-à-dire l'empereur, était à nous, mais, située entre des masses hostiles qui s'étaient fortement retranchées, se défendaient bien et ne se laissaient que difficilement entamer, elle formait entre nos mains une possession aventurée, en l'air, pour parler le langage des opérations militaires, et toujours exposée aux entreprises de l'ennemi. Le retour de la Russie aux errements du passé apparaissait de plus en plus à Napoléon comme une hypothèse à prévoir et comme un élément essentiel à faire entrer dans ses calculs. Cette conviction, à laquelle les observations de Savary donnaient une base précise, devait exercer sur sa politique une influence très appréciable, et ses rapports avec Pétersbourg s'inspireront d'une double pensée, conserver d'une part l'alliance de la Russie, la mettre en activité et lui faire porter tous ses fruits, mais en même temps se tenir constamment en garde contre une défection nouvelle de cette puissance.
CHAPITRE III
RUPTURE AVEC L'ANGLETERRE
La Russie offre sa médiation à Londres; fin de non-recevoir qui lui est opposée.--L'Angleterre aux écoutes.--Elle ne surprend qu'en partie le secret de Tilsit.--Napoléon et l'Angleterre également résolus à ne point respecter la neutralité et l'indépendance du Danemark.--Le ministère britannique devance Napoléon.--Bombardement de Copenhague; capture de la flotte.--Impression produite sur Napoléon par cette catastrophe.--Son habileté à tirer parti même des circonstances les plus défavorables.--Il veut profiter de l'attentat commis par les Anglais pour soulever contre eux le continent et hâter l'exécution du plan de Tilsit.--Appels adressés à la Russie.--Entrée de l'Autriche dans la ligue continentale.--Raisons qui portent Alexandre Ier à ménager momentanément l'Angleterre.--Un postillon d'intrigues et de corruptions.--Sir Robert Wilson à la table du Tsar.--Comment se forme une légende.--Illusions du cabinet de Saint-James.--La politique russe s'accentue sous l'influence du comte Roumiantsof; antécédents et caractère de ce ministre.--Raisons d'ordre économique qui ont retardé le conflit des intérêts russes et anglais en Orient.--Paroles tentatrices de Wilson.--Son activité mondaine, ses succès de salon.--Savary utilement servi par ses instincts scrutateurs et policiers; mésaventure qu'il ménage à Wilson.--Colère et douleur d'Alexandre; ses paroles sur l'émancipation des serfs.--Wilson éconduit. --Manifeste de guerre.--Véritables causes de la rupture entre la Russie et l'Angleterre.--Alexandre met Napoléon en demeure de lui livrer les Principautés.
I
En 1801, si la Russie avait proclamé avec hauteur l'indépendance des mers, c'était le Danemark qui s'était fait le soldat de cette cause; pour elle, il avait versé son sang et risqué sa capitale. Aujourd'hui, avec ses vingt vaisseaux de haut bord, ses équipages exercés et braves, sa population de matelots, il semblait destiné à reprendre ce rôle, pourvu que le Tsar, son antique protecteur, l'encourageât ou au moins cessât de le retenir. Si la connivence d'Alexandre était indispensable à la formation d'une ligue de la Baltique, il était vraisemblable que le Danemark en serait le membre le plus actif et le plus prompt. En mettant d'emblée ce royaume hors de combat, l'Angleterre avait chance de déconcerter les autres membres de l'association projetée, de prévenir peut-être leur hostilité; elle considéra qu'il fallait frapper à Copenhague pour anéantir dans leur germe les projets de Tilsit.
Cette vue était incomplète, car elle n'embrassait pas dans toute leur étendue les engagements souscrits par Alexandre, mais elle était singulièrement pénétrante et juste. En effet, la possibilité d'un effort naval était le premier résultat que Napoléon attendait de sa réunion avec la Russie. Maître de la terre, il se retournait encore une fois vers la mer, où se tenait son insaisissable rivale, où il avait juré de la chercher, et il revenait contre elle à ses projets d'attaque directe où s'était naguère complu son génie. Ce serait une erreur grave, nuisible à l'intelligence de sa politique, que de voir dans le système de blocus inauguré par son décret de Berlin le seul mode de lutte admis désormais par lui contre l'Angleterre. Dans les dix mois qui suivent Tilsit, s'il poursuit, d'une part, et développe l'application du blocus continental dans ses plus extrêmes rigueurs, d'autre part, il étudie sans relâche et successivement de vastes combinaisons maritimes qu'il destine à frapper la puissance britannique dans ses parties vitales.
Ce désastre surprit l'Empereur et le courrouça; depuis la mort de Paul Ier, assure-t-on, il ne s'était point livré à de tels mouvements de colère. Cette explosion n'a rien qui doive surprendre. Et d'abord, si Napoléon avait pu croire un instant que l'Angleterre, abandonnée par la Russie, se résignerait à traiter, l'exploit sinistre de sa flotte infligeait à ces prévisions le plus outrageant démenti; il signifiait que les déceptions successives de l'Angleterre avaient surexcité son ardeur, loin de l'abattre, que Tilsit n'était, à ses yeux, qu'un incident de la grande lutte dont elle ne voulait pas entrevoir le terme, que son énergie sans scrupule ne désarmait point. De plus, la flotte danoise capturée, l'élément essentiel de la première combinaison formée pour conquérir la paix, au cas où l'Angleterre nous la refuserait, faisait défaut; par suite, le projet entier manquait de base et s'écroulait. Mais l'un des traits caractéristiques de Napoléon était une facilité prodigieuse à évoluer suivant les circonstances, à modifier et à renouveler continuellement ses desseins d'après la marche variable des événements. Habile à tirer parti de tout, même des revers, enveloppant de son regard les faits accomplis sous toutes leurs faces, il s'attachait toujours à leur découvrir un côté par lequel il pût s'en emparer et les tourner à ses fins; c'est ainsi qu'à maintes reprises une conjoncture fâcheuse, funeste même, devenait pour lui le point de départ d'une opération triomphante. Vaincu indirectement à Copenhague, il voit dans la destruction de la marine danoise un moyen de remplir l'autre partie de ses desseins, de fermer le continent aux Anglais. Dénonçant à l'Europe entière l'horreur de leur conduite, il la fera sentir spécialement à la Russie, déterminera ainsi cette puissance à tenir toutes ses promesses, à en avancer même l'exécution, à se déclarer le plus tôt possible contre la Grande- Bretagne; en même temps, il se servira de la Russie pour exercer une contrainte sur d'autres États, pour peser sur la Suède, sur l'Autriche même, pour les amener contre les agents, les nationaux, les produits de l'ennemi, à des mesures d'exclusion et de rigueur. C'est au Tsar qu'il destine la tâche de soulever le nord et même le centre du continent, tandis que lui-même, se chargeant du Midi, enlaçant l'Espagne, occupant le Portugal, poursuivra jusqu'au fond de la péninsule ibérique l'influence et le commerce de nos rivaux. Puisque ceux-ci s'affirment une fois de plus maîtres de l'Océan, il s'armera de leur criminelle victoire pour leur interdire la terre et les bannir de la société européenne.
II
De bonne race, intelligent, instruit, sir Robert Wilson avait fait la guerre avec honneur, toujours contre nous, et conquis sur le champ de bataille son grade de colonel. Pourtant, à considérer les portraits qui nous ont été laissés de lui au physique et au moral, à voir ce visage d'une finesse presque féminine, ce profil mince, ce regard à la fois pénétrant et charmeur, à lire les rapports de nos agents sur son compte et aussi le journal tenu par lui-même de son séjour à Pétersbourg, véritable courrier mondain où se mêlent à la politique des récits de fêtes et de piquantes appréciations sur les femmes, on reconnaît un homme habitué à trouver dans l'intrigue de cour et de cabinet son élément naturel. Il s'y plongeait en ce moment avec délices, car c'était encore un moyen de nuire à son ennemi abhorré. Bonaparte personnifiait tout ce qu'il détestait, la France, la Révolution, le triomphe des forces populaires sur les droits de la naissance et de l'éducation; il portait au conquérant une haine implacable, faite de patriotisme amer et de préjugés de caste, haine d'Anglais et d'aristocrate. Après avoir fait avec les Prussiens la campagne de 1806, celle de 1807 au quartier général de l'empereur Alexandre, envoyé aujourd'hui en Russie comme porteur de dépêches diplomatiques, il venait y reprendre la lutte contre nous sur un autre terrain et la menait activement dans les salons de Pétersbourg.