ALEXANDRE Ier (continued 4)
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VI.--La convention.--Établissement graduel des clauses de la convention: rôle respectif des souverains et des ministres.--Articles concernant l'Angleterre, l'Espagne, la Finlande, les Principautés.--Napoléon voudrait que la Russie ne réclamât pas la cession des Principautés à Constantinople avant que l'on connût le résultat des pourparlers avec l'Angleterre; motifs dont il s'inspire.--Avidité impatiente et défiance des Russes.--Arrière-pensées qu'ils prêtent à Napoléon.--Grave divergence de vues.--Transaction.--Article concernant l'Autriche.--La Turquie mise sous séquestre.--Nouvelles difficultés; on se décide enfin à signer.--Lettre au roi d'Angleterre.--Différences essentielles dans le langage tenu par Napoléon et par Alexandre au baron de Vincent.--Encore la reconnaissance des nouveaux rois: lettre particulière d'Alexandre.--Napoléon essaye de rassurer et de raisonner la cour de Vienne.--Supplications de la Prusse.--Napoléon lui fait remise de vingt millions.--Fin des conférences; séparation des deux empereurs.--Lettre d'Alexandre à sa mère.--Tristesse de Napoléon.--Résultats d'Erfurt.--Disparition de toute cause immédiate de conflit entre la France et la Russie.--Napoléon désirait avec passion que la paix générale sortît de l'entrevue: comment ce but se trouve manqué.--Étapes successivement parcourues par Alexandre dans la voie du désenchantement et de la défiance.--En laissant planer un doute sur ses intentions, ce monarque encourage les visées belliqueuses de l'Autriche.--Talleyrand livre à Metternich le secret des dispositions d'Alexandre.--Effet de cette communication.--La guerre résolue à Vienne.--Influence funeste qu'une nouvelle crise continentale doit nécessairement exercer sur les rapports de la France et de la Russie.--Comparaison entre Tilsit et Erfurt.
I
LES INTENTIONS DE L'EMPEREUR.
Tout absorbé qu'il fût par de pressantes occupations, règlement du sort de la Prusse, préparatifs contre l'Espagne, Napoléon pensait aux conditions de son accord futur avec la Russie et ne perdait pas de vue l'Orient. La catastrophe de Constantinople le toucha; il en tira une présomption de plus contre la possibilité de faire vivre la Turquie et de l'appliquer aux besoins de sa politique. Il la condamnait toujours dans son esprit, mais se reconnaissait impuissant à exécuter dès à présent la sentence; aussi s'applaudissait-il d'avoir éludé tout engagement ferme avec la Russie, d'avoir réservé, par six mois de diplomatie dilatoire, ses dernières décisions.
De part et d'autre, on s'était mis sur un bon terrain: Metternich soutenait que l'Autriche restait dans son droit et ne menaçait personne en réorganisant son armée, ce qui était vrai en principe; mais Napoléon n'avait pas tort en prétendant que la précipitation apportée à cette œuvre lui donnait un air de menace. Il affirmait d'ailleurs qu'il y avait eu des préparatifs d'action immédiate, des mouvements de troupes, des achats de chevaux; il citait des détails techniques, s'exprimait en homme du métier, incriminant aussi l'impulsion donnée à l'esprit public, l'appel jeté aux passions populaires. Il énumérait tous ces faits, les accumulait, en accablait son interlocuteur, sans colère toutefois, attribuant à l'empereur François plus d'imprudence que de mauvais vouloir, insistant sur le danger de cette conduite et la nécessité d'y mettre un terme. On sentait chez lui un effort pour rester maître de ses paroles, l'intention d'avertir sans blesser; il ne déclamait point, mais voulait convaincre, s'attachait à détourner l'Autriche d'une voie fausse et à la remettre dans le chemin de ses véritables intérêts.
Chargé de transmettre ces assurances, Metternich retourna à Saint-Cloud le 25 août. L'Empereur le reçut en audience particulière dans la soirée, avant le spectacle; il prit acte des déclarations de l'ambassadeur, entra de son côté dans des explications rassurantes sur les motifs tout spéciaux qui l'avaient porté à détrôner les Bourbons d'Espagne, affirma que cette mesure de sécurité personnelle ne devait pas être considérée comme une menace pour d'autres dynasties, et conclut à la disparition de toute difficulté sérieuse entre la France et l'Autriche. On devait travailler maintenant, ajoutait-il, à faire naître la confiance et à créer l'intimité; il s'y prêterait volontiers, pourvu qu'on l'encourageât à entrer dans cette voie. Il se plaignit du peu de bonne grâce que l'empereur François, sa famille, ses ministres, apportaient dans leurs relations avec nous. À Vienne, notre ambassadeur était subi plutôt qu'agréé; la cour, la société, le tenaient à distance; dans les cercles officiels, on affectait de ne point prononcer le nom de l'empereur des Français; jamais une parole aimable, jamais une attention; pourquoi ne pas rompre avec ces fâcheuses traditions? Les petites choses ont leur importance et mènent aux grandes.
Avec finesse, Metternich éluda la question au lieu d'y répondre; il affecta de ne point saisir l'idée plus haute qui se cachait derrière les paroles de Napoléon, les prit à la lettre, réduisit le débat au lieu de l'élever: «Je vous réponds, Sire, assura-t-il, que je serai bien vite chargé de la remise de quelques vases, s'ils peuvent servir à consolider de bonnes relations entre nous.» Pressé plus vivement, il dit à brûle-pourpoint: «Voulez-vous une alliance?»--«Il faut des préliminaires à un tel état de choses, répliqua l'Empereur; les traités ne sont rien, les procédés sont tout.» Et il cita, comme modèle d'union parfaite entre deux cours, ses rapports avec la Russie, observa qu'il n'aurait tenu qu'à l'Autriche de se mettre avec nous sur un pied d'égale cordialité, qu'elle en avait négligé maintes fois l'occasion. Il continua longtemps sur ce ton d'amical reproche, se montrant plus familier, plus communicatif que pendant la scène du 15 août; l'audience publique avait paru un cours dialogué de politique, l'audience particulière, suivant l'expression de Metternich, ressemblait à «une querelle entre amants».
Deux jours plus tard, il apprenait que l'empereur de Russie partirait le 12 septembre pour Erfurt; la lettre d'Alexandre Ier suivait de près l'avis de Caulaincourt. Napoléon ne pouvait ni ne voulait se dérober à cet appel. Il écrivit à Alexandre pour accepter le rendez-vous et lui exprimer le bonheur qu'il éprouverait de leur rencontre; il chargea le maréchal Lannes d'aller saluer le monarque ami à la limite des pays occupés par nos troupes (c'était encore la Vistule) et de lui faire rendre en tous lieux des honneurs extraordinaires. En même temps, il prit ses mesures pour que l'entrevue fût environnée d'un éclat sans égal; il voulait se présenter à Erfurt dans l'appareil de sa toute-puissance, y réunir des attraits variés, frapper, charmer, amuser Alexandre, éblouir tout à la fois les regards et l'esprit de ce monarque. Enfin, revenant à la question si passionnément débattue depuis un an, sans qu'elle eût en fait avancé d'un pas, agitant une dernière fois le sort de l'Orient, il s'occupa de fixer les résolutions qu'il porterait à Erfurt.
Il avait coutume, dans les cas graves et spéciaux, de faire appel à certains personnages d'une compétence reconnue et de s'aider de leurs lumières. Leurs avis ne déterminaient pas sa décision, mais la préparaient ou la fortifiaient, en lui permettant d'embrasser la question sous toutes ses faces, d'en saisir tous les aspects. Avant de partir, il conféra avec certains de ses ministres, manda dans son cabinet le général Sébastiani, revenu de Turquie, l'interrogea longuement sur ce pays, mais le prince de Talleyrand avait été admis en première ligne à la consultation.
De plus en plus, Talleyrand se posait en modérateur de Napoléon; c'était un rôle qu'il essayait de jouer et qu'il aimait surtout à affecter. Jugeant les événements avec sa finesse d'observateur sceptique, il s'apercevait que la lutte entre Napoléon et l'Europe, par cela même qu'elle se prolongeait, qu'elle redoublait d'intensité et atteignait à des proportions sans exemple, devenait de plus en plus périlleuse: il reconnaissait que de fausses manœuvres en avaient compromis le succès, et se prenait à douter de l'issue finale. Il commençait donc à détacher sa fortune d'une destinée qu'il sentait aventurée, songeait à sauver sa responsabilité, à ménager l'avenir, et, dans ce but, mettait tous ses soins à distinguer sa ligne politique de celle où l'Empereur persévérait avec fureur et à outrance. Devant les personnes de son entourage, devant les ministres étrangers, il blâmait les entreprises tentées ou en préparation, s'exprimait avec regret, avec sévérité, sur le compte d'une ambition qui ne connaissait plus de frein et se laissait tenter par les abîmes. Ce manège, quelque discret qu'il fût, n'échappait pas à Napoléon: il en était résulté quelque froideur dans ses relations avec son ancien ministre. Toutefois, préparant une entrevue où il s'agirait de charmer autant que de négocier, l'Empereur jugeait que M. de Talleyrand pourrait lui être d'un utile secours pour l'une et l'autre de ces tâches, se montrer rédacteur habile et causeur séduisant; résolu de l'emmener à Erfurt, il se servit de lui d'abord pour préparer son travail.
Vieilli dans l'étude des problèmes de la politique, nourri des principes sensés et conservateurs de notre ancienne école, disciple de Talleyrand, M. d'Hauterive détestait l'idée de démembrer la Turquie. D'autre part, il savait que l'Empereur s'y était attaché avec force; il connaissait les stipulations de Tilsit, les conférences tenues à Saint-Pétersbourg, et considérait que ces préliminaires avaient à l'avance préjugé la question. Il s'efforça donc, avec un zèle qui trahit l'effort, de faire rentrer dans le cadre de ses principes un projet qui en était la négation même; par suite de cette discordance, sa conclusion dément ses prémices, et à la question posée: faut-il détruire la Turquie? il finit par répondre: oui, après avoir déduit toutes les raisons qu'il aurait eues d'opiner pour la négative.
En effet, il allait faire de cette concession la base nouvelle de ses rapports avec l'empereur de Russie. On se méprendrait toutefois en lui attribuant l'intention de livrer enfin à son allié une satisfaction immédiate, quoique restreinte, de substituer une réalité à des espérances. En définitive, il s'arrêta à l'idée de signer un traité qui promettrait au Tsar les Principautés, sans les lui abandonner dès à présent, qui nous assurerait à ce prix la main libre en Espagne et le concours sans réserve de la Russie contre l'Autriche, un acte très vague dans ce qu'il accorderait, très positif dans ce qu'il exigerait, et ce fut en ce sens que Talleyrand fut chargé de rédiger une série d'articles. Napoléon voulait recommencer Tilsit à Erfurt, en accentuant un peu plus les avantages reconnus à la Russie, sans leur donner encore un caractère d'absolue certitude.
Metternich fut frappé de cette idée et se hâta de la communiquer à sa cour; puis, comme le temps lui manquait pour recevoir des instructions, en homme d'initiative et qui ne balance pas à saisir l'occasion au vol, il prit sur lui de demander à accompagner l'empereur des Français pendant son déplacement. On lui répondit par un refus, enveloppé des formes les plus obligeantes. Napoléon craignait que la présence de l'Autriche à Erfurt ne facilitât un rapprochement de cet empire avec la Russie; d'ailleurs, dans l'état de nos rapports avec Alexandre, il fallait que la conférence projetée depuis huit mois fût exclusivement franco-russe, et qu'un accord intime entre l'Empereur et le Tsar précédât tout échange d'idées entre les trois grandes monarchies continentales.
L'heure du départ est arrivée. Le 23 septembre, l'Empereur monte en voiture à Saint-Cloud. Ses ministres, Champagny avec sa chancellerie, Talleyrand avec son fidèle La Besnardière, l'ont précédé. Avant de partir, Talleyrand, qui veut se tenir prêt à toute éventualité, n'a pas défendu à M. d'Hauterive, resté en arrière, de préparer et de lui expédier un plan de partage plus complet que sa précédente esquisse, mais rédigé dans le même sens; il s'agira toujours d'un démembrement à terme et sous condition. D'Hauterive reprend la plume et jette sur le papier un nouveau projet. Poursuivi par le désir honnête de rendre à l'Europe son assiette et de lui assurer une existence normale, il voudrait que la conférence d'Erfurt posât les fondements de ce grand œuvre: aux clauses relatives à la Turquie et à l'Angleterre, il mêle quelques dispositions d'une portée générale, applicables à l'ensemble de nos rapports avec la Russie. Le 23 septembre, il adressait au prince de Bénévent, à Erfurt, son projet avec une lettre d'envoi: on y remarquera qu'à cette date, d'après ce qui s'était traité depuis un an, il croyait encore à l'impossibilité d'éviter, dans un délai plus ou moins proche, le partage de la Turquie et un grand effort en Asie.
II
LA RENCONTRE.
Située à mi-chemin entre le Rhin et l'Elbe, à l'un des carrefours de l'Allemagne, l'ancienne ville hanséatique d'Erfurt avait dû jadis au commerce son importance et sa richesse. Puis, son animation avait disparu avec sa liberté; la vieille cité s'était assoupie sous le gouvernement d'un prince ecclésiastique, médiatisé plus tard par la Prusse. Après Iéna, elle était demeurée à la disposition de l'Empereur, confondue parmi les dépouilles dont il se réservait d'opérer plus tard la distribution. Elle attendait son sort, ignorant si elle serait saxonne ou westphalienne, adjugée au prince primat ou abandonnée à un grand-duc, lorsqu'elle apprit que les puissances de la terre s'étaient donné rendez-vous dans ses murs, et que les affaires du monde allaient s'y traiter. Cette nouvelle la troubla tout d'abord. Ville paisible de bourgeois et de fonctionnaires, Erfurt n'avait pas le goût des grandeurs, et d'ailleurs sa disposition ne se prêtait guère à sa nouvelle fortune. Ses rues tortueuses, mal pavées, point éclairées le soir, ses places irrégulières, semblaient peu propres au déploiement des cortèges et aux évolutions de la troupe. Ses maisons étroites, à pignons aigus, à façades pittoresques, où l'art du seizième siècle avait sculpté ses ornements délicats, si elles avaient suffi naguère à abriter le luxe tout intime d'une bourgeoisie opulente, ne répondaient pas aux nécessités des grandes existences de cour. N'importe, le maître avait parlé: Erfurt cessait de s'appartenir. Il lui fallut se laisser aménager et transformer, se faire capitale pour quelques jours, s'accommoder aux honneurs et aux charges de sa destination improvisée.
Confondus dans la foule des visiteurs, ces princes cherchaient cependant à s'en distinguer par le luxe un peu suranné de leurs livrées, de leurs équipages et de leur maison. Les charges, les titres de l'Allemagne féodale reparaissaient autour d'eux; le nombre était incalculable de chambellans, de conseillers privés, d'écuyers cavalcadours qui se trouvaient réunis à Erfurt, tous gonflés de leur importance. Mais se présentait-il quelque Français, touchant de près ou de loin à l'état-major impérial, chacun de s'effacer respectueusement, tant était inné chez ces Allemands le culte de la force. L'ancien régime s'inclinait devant le nouveau; les princes de maison régnante cédaient le pas aux ducs créés par Napoléon. Pour se venger de cette humiliation commune, ils rivalisaient entre eux, ressuscitaient de vieilles prétentions et de vieilles querelles, et ces comparses remplissaient bruyamment la scène, attendant que l'apparition des acteurs principaux les réduisît au silence.
Le 27 au matin, Napoléon arriva brusquement, en voyageur, accompagné du seul prince de Neufchâtel. De beaux escadrons de sa garde galopaient autour de sa voiture, et la vue de ces guerriers aux exploits fabuleux, de cette légende vivante, produisit sur le peuple son effet ordinaire de saisissement. Napoléon n'avait point voulu de réception officielle; on avait préparé des arcs de triomphe, il les fit décommander. Il entendait que tous les honneurs, tous les hommages fussent communs aux deux empereurs, et se refusait à en distraire prématurément aucune part. Il prit logement au palais, expédia quelques ordres, écrivit à Cambacérès, rendit visite au roi de Saxe, puis monta à cheval avec toute sa maison pour se rendre au-devant de l'empereur de Russie.
À quelque distance de la ville, on aperçut la voiture d'Alexandre venant en sens inverse, au milieu d'un groupe brillant d'officiers. Les deux empereurs mirent pied à terre, allèrent l'un à l'autre, s'embrassèrent, puis causèrent quelques instants avec effusion, en amis heureux de se retrouver. Par ordre de Napoléon, on avait amené pour Alexandre un cheval de selle pareil à ceux dont le Tsar se servait d'ordinaire, harnaché à la russe, avec une housse de fourrure blanche; Alexandre le prit, Napoléon remonta à cheval; leurs suites se confondirent, et, en une seule colonne, on se dirigea vers la ville, qui dressait au loin sa silhouette gothique.
Les troupes étaient massées à l'entrée d'Erfurt, en tenue de parade. L'artillerie tonnait par salves répétées, les vieilles pièces des remparts répondaient aux batteries françaises, et, dans l'intervalle des décharges assourdissantes, le son des cloches s'élevait grave et clair, s'envolant de toutes les églises, de tous les beffrois. Des hauteurs qui contournent Erfurt, tribunes naturelles, une foule innombrable de curieux contemplait l'imposant spectacle qui s'avançait vers la ville. Au delà des lignes d'acier formées par la cavalerie d'avant-garde, on distinguait maintenant les splendeurs de l'état-major, l'étincelante diversité des uniformes, l'or des broderies, les couleurs variées des grands cordons, depuis le rouge de la Légion d'honneur jusqu'au bleu pâle de Saint-André, la blancheur neigeuse des panaches; et peu à peu, en avant du groupe, les deux empereurs se détachaient. Ils s'avançaient de front. Alexandre, maniant son cheval avec grâce, correct dans l'habit vert foncé d'officier général russe, tenait la droite; sa taille haute et svelte dépassait celle de son allié. Lui, cavalier négligent, ramassé dans sa courte et forte stature, simple dans l'uniforme des chasseurs de sa garde, attirait pourtant et fascinait tous les regards; auprès de lui, toute grandeur, toute magnificence rentrait dans l'ombre, car ses actions immortelles l'environnaient de leur éclat, le désignaient aux peuples et lui faisaient un magique cortège 539.
Le lendemain, les deux empereurs organisèrent leur vie en commun. Ils convinrent de se réserver la matinée pour leurs affaires personnelles; l'après-midi serait consacrée au travail politique, aux réceptions de monarques et de personnages, à la promenade, la soirée au monde et aux plaisirs. Le même jour fut signalé par un incident remarquable: on vit arriver un envoyé extraordinaire d'Autriche, le général baron de Vincent, apportant une lettre de son maître pour Napoléon, une autre pour Alexandre, toutes deux affectueuses et vides. Sous prétexte de cette amicale démarche, il semblait que François Ier, suivant à demi le conseil de Talleyrand, voulût se rappeler à l'attention des deux empereurs et intervenir par procuration à leur débat. Napoléon donna immédiatement audience à M. de Vincent et reçut son message avec solennité.
C'est l'instant qu'a choisi un peintre officiel pour grouper dans une scène idéale, dans un tableau conservé au musée de nos gloires, les principaux personnages d'Erfurt, avec l'attitude que leur ont prêtée la tradition et la légende. La réception a lieu dans le cabinet de l'Empereur. Auprès d'une table massive, Napoléon est debout. Son large front pensif, illuminé de gloire, s'incline légèrement: d'un geste majestueux, sa main se tend pour recevoir la lettre que M. de Vincent lui présente, le corps plié en deux par un profond salut. À quelques pas, l'empereur Alexandre contemple d'un œil satisfait cette scène d'apaisement: il est posé à souhait pour laisser admirer la finesse de son profil, son port noble et charmant. Au second plan, entre les deux monarques, Talleyrand apparaît; son costume sombre, agrémenté de broderies d'un bleu pâle, met une note discrète au milieu de l'éclat des uniformes; ses cheveux blanchis par la poudre adoucissent l'expression heurtée de ses traits et rappellent les grâces d'autrefois; placé derrière la table, il semble se borner au rôle de secrétaire impassible, se prépare à écrire sous la dictée des deux empereurs et à prendre acte de leurs décisions. Au fond de la salle se distinguent les rois, princes et ministres allemands, puis Duroc, Berthier, Maret, Caulaincourt, d'autres serviteurs de l'Empereur, le comte Roumiantsof enfin, et le grand-duc Constantin, dont la face tartare s'accuse dans la pénombre. Tous ces personnages sont groupés dans des poses diverses, mais de manière à former autour de Napoléon, qui occupe le milieu de la scène, saisit et concentre l'attention, un cercle de courtisans. Les visages, de même que les costumes et les accessoires, sont reproduits avec fidélité: chaque figure est un portrait. Quant à l'expression des physionomies, volontairement ou non, l'artiste nous la montre telle qu'elle se composait pour les scènes d'apparat qui se succédaient à Erfurt, c'est-à-dire froide, uniforme et solennelle. Chez tous les assistants règne la même satisfaction de commande, le même air de contentement officiel, où rien ne transparaît des sentiments intérieurs qui agitent et soulèvent les cœurs. Essayons toutefois, sous ces dehors compassés, d'atteindre les âmes: chez ces personnages dont la plupart vont jouer leur rôle, exercer leur action à Erfurt, essayons de démêler le jeu ardent des passions, des haines, des convoitises, prêtes à s'allier ou à se combattre, à s'associer pour l'intrigue ou à se livrer courtoisement une lutte opiniâtre.
Aussi bien, le prince de Talleyrand, qui s'efface en apparence et se retire au fond de la scène, aspire à jouer dans l'ombre un rôle prépondérant et tout personnel. Erfurt est le terrain où va s'engager à fond le jeu auquel il prélude depuis quelques mois; désormais, il est en insurrection sourde, mais formelle, contre son maître, et, loin de servir ses volontés, vient conspirer contre ses desseins. Ce qu'il veut tout d'abord, c'est négocier sa paix particulière avec l'Europe, cimenter ses bons rapports avec Vienne, se ménager auprès du Tsar un crédit destiné à l'assurer contre les risques de l'avenir; à Erfurt, il inaugurera avec Alexandre les relations qui lui permettront, six ans plus tard, de faire au monarque russe les honneurs de Paris conquis.
Sa défection s'inspirait aussi de motifs plus élevés. Voyant avec une juste terreur Napoléon s'engager de plus en plus dans la voie de l'impossible et s'acheminer vers de suprêmes périls, mais appréciant mal les nécessités inéluctables qui gouvernaient la politique de l'Empereur, il jugeait qu'un moyen restait de l'arrêter, de le tempérer, et que c'était d'encourager les puissances à lui tenir tête. Il se range donc contre lui aux côtés de l'étranger et trahit sa cause en se flattant de servir ses intérêts. Prenant le contre-pied de tout ce que l'Empereur désire et poursuit, il essayera de faire en sorte que l'Autriche ne se courbe pas trop bas, que l'empereur Alexandre ne se livre pas trop complètement: il avertira ce monarque, le mettra en garde contre la séduction, essayera de dissiper à ses yeux le prestige de Napoléon, le suppliera de ne point sacrifier à ses propres ambitions l'indépendance de l'Europe; s'il désire que la conférence aboutisse et que l'entente s'opère entre les deux souverains, il tient à ce que cet accord demeure incomplet, entouré de précautions, muni de stipulations restrictives: à ses yeux, l'alliance russe doit devenir pour Napoléon un frein plutôt qu'un levier. Idée qui eût été juste et profonde, si l'Angleterre eût été disposée à traiter et que la paix du monde n'eût dépendu que de la modération de son vainqueur: en fait, idée fausse, jeu coupable et fatal, puisque l'Angleterre,--elle allait le prouver,--demeurait inébranlablement résolue à ne point céder tant qu'elle conserverait l'espoir de diviser le continent et que l'Europe ne se serait pas rassemblée contre elle sous la main de l'Empereur.
Néanmoins, malgré ce ton hautain et qui veut rester confiant, il se rend compte que les événements d'Espagne, en le montrant insatiable et en prouvant qu'il n'est plus invincible, rendent l'espoir à tous ses ennemis: dans la foule prosternée qui l'entoure, il perçoit des symptômes de révolte, sent les gouvernements et les peuples frémir sous sa main, et comprend que les splendeurs d'Erfurt ne sont qu'un voile jeté sur une situation critique et menaçante. Habitué à vaincre, il espère une fois de plus triompher de tous les obstacles, ressaisir Alexandre et enchaîner l'Europe par le bras de la Russie, mais ne se dissimule point que la lutte sera chaude et serrée, qu'elle exigera toute sa force et toute son adresse. À voir l'impassible sérénité avec laquelle il tient sa cour de souverains, on le croirait uniquement occupé de régner; cependant il se dispose à combattre, prépare ses moyens, fait appel à toutes les ressources de son génie et vient livrer à Erfurt sa grande bataille diplomatique.
III
LA DISCUSSION.
Le partage de l'Orient avait été l'objet assigné depuis huit mois à l'entrevue. C'était à Erfurt que l'on devait statuer en dernier ressort sur le destin de la Turquie, s'en répartir les dépouilles, décider qui serait maître du Danube, qui régnerait sur la Grèce, qui s'approprierait l'Égypte et les Îles, juger si Constantinople pourrait figurer dans le lot de la Russie, ou si cette position incomparable devait être à jamais réservée. Cependant, on a vu que l'Empereur, dans la situation que lui créaient ses revers d'Espagne et l'attitude de l'Autriche, n'admettait plus que ces immenses questions fussent tranchées ou même sérieusement traitées à Erfurt; il voulait mettre présentement le partage hors de cause et n'offrir à la Russie que les Principautés.
Le partage se trouvant ajourné, renoncerait-on à poursuivre par d'autres voies ce qui en eût été le but suprême, à savoir, d'épouvanter et d'atteindre indirectement l'Angleterre? Pour le moment, on s'interdisait de s'ouvrir à travers les États ottomans une route vers l'Asie britannique: ce moyen d'accabler l'ennemi commun se trouvant écarté, quel autre lui substituer?
À défaut d'une action, on se réduisit à l'idée d'une démonstration. Malgré le secret dont la France et la Russie avaient depuis un an enveloppé leurs délibérations, leur dessein avait transpiré, et d'ailleurs Napoléon l'avait volontairement divulgué dans ses discours. Le bruit de l'entreprise méditée s'était répandu au loin: on en parlait dans les provinces les plus reculées de la Turquie, on en parlait à Londres. L'Angleterre s'était émue, elle craignait pour son commerce du Levant, pour sa prépondérance dans la Méditerranée, pour son empire indien; elle étudiait les moyens d'empêcher le partage ou d'en neutraliser les effets. À l'approche de l'entrevue, son alarme avait redoublé, une telle rencontre lui semblant le présage d'extraordinaires événements. Loin de dissiper ses soupçons, les deux empereurs résolurent de les porter au comble, en leur donnant une base officielle, et se fixèrent au procédé suivant: ils tenteraient en faveur de la paix une démarche imposante: écrivant au roi de la Grande-Bretagne une lettre commune, ils lui offriraient de négocier, l'inviteraient à rendre la paix aux nations, à reconnaître les changements survenus en Europe; puis, en termes discrets, mais suffisamment explicites, ils lui laisseraient entrevoir qu'un refus entraînerait de nouveaux et plus graves bouleversements. Comme l'attention des Anglais se trouvait attirée vers l'Orient, ils découvriraient dans ces paroles une menace pour la Turquie, et peut-être se résigneraient-ils à traiter afin d'en prévenir l'exécution. Hors d'état d'infliger à l'Angleterre une atteinte matérielle, Napoléon et Alexandre essayeraient de la frapper moralement, en dressant à ses yeux un vague épouvantail, et lui feraient apparaître, à travers le voile d'un langage volontairement énigmatique, le fantôme d'un grand projet.
Seulement, dans la pensée de Napoléon, cette tentative ne serait susceptible de résultat qu'autant qu'elle s'accompagnerait de démarches envers l'Autriche, assez fortes, assez menaçantes, pour ôter à cet empire toute envie, toute faculté même de rendre à l'Angleterre une alliée et de renouveler la guerre continentale. Avant de partir pour l'entrevue, Napoléon avait décidé de demander à Alexandre un mouvement de troupes russes vers les frontières de la Galicie, une démonstration militaire, destinée à répondre aux armements de l'Autriche et à en paralyser les effets. À Erfurt, un incident nouveau, fort grave, en lui démontrant la nécessité d'être plus exigeant, vint tout à coup compliquer la négociation et en modifier l'allure.
Il tint à Alexandre le langage suivant: Ce qui fait la confiance de l'Angleterre et nourrit son ardeur belliqueuse, c'est la perspective de regagner des auxiliaires sur le continent et d'y voir s'opérer une nouvelle prise d'armes; observant l'attitude de l'Autriche, le cabinet de Londres espère trouver à Vienne le pivot d'une cinquième coalition, qui comprendra l'Espagne, une partie des peuples germaniques, la Turquie peut-être, et qui donnera à l'Europe entière le signal de la révolte. Mais que l'Autriche, cédant à une pression combinée des deux empereurs, soit réduite à s'incliner devant leur volonté pacifique, à désarmer, à abdiquer toute pensée et tout moyen de guerre, à rompre ses liens avec Londres, à épouser franchement le système franco-russe, la résistance de notre rivale perdra son principal point d'appui; isolée, l'Espagne succombera rapidement; la péninsule pacifiée, l'Angleterre se retrouvera seule en face de toutes les puissances ralliées autour des deux empereurs, enchaînées à leur politique, et peut-être sentira-t-elle son courage défaillir à l'aspect de cette ligue du continent toujours annoncée et devenue, cette fois, une formidable réalité. Il importe donc de parler haut, de menacer à Vienne, tout en négociant avec Londres, et que le contre-coup des résultats obtenus dans la première de ces capitales retentisse immédiatement au siège de la puissance britannique. Une note, rédigée sous l'inspiration de Napoléon et destinée à l'empereur Alexandre, vint exprimer en détail les démarches à poursuivre auprès de l'ennemi latent, expliquer quel lien étroit les unissait à celles qui seraient tentées auprès de l'adversaire déclaré, et montrer comment la soumission de l'Autriche pourrait déterminer la réduction de l'Angleterre.
«L'Autriche, disait cette note, est la seule puissance du continent dont les dispositions soient douteuses; il faut que ce doute soit levé; il faut insinuer à l'Autriche, en lui faisant part des ouvertures de paix qui seront faites, que si elles sont repoussées, elle doit déclarer la guerre formellement à l'Angleterre, chasser tous les Anglais qui sont à Vienne et dans les États héréditaires, ne laisser subsister aucune trace d'armement, enfin suivre une marche qui ne laisse à l'Angleterre aucune espérance de la détacher de la cause du continent. Il faut surtout lui imposer l'obligation de reconnaître les changements qui ont eu lieu en Espagne; il serait utile que la reconnaissance de cet ordre de choses faite par la Russie et par l'Autriche fût connue à Londres au moment où on y recevrait les propositions relatives à la paix. Cette nouvelle, jointe à celle de la marche des troupes françaises en Espagne, qui déjà retentit à Londres, serait très propre à accélérer les négociations. L'Angleterre y aurait cet intérêt de pouvoir encore comprendre le Portugal dans son uti possidetis et d'épargner à son armée la honte d'être jetée dans la mer.
«Mais cet effet ne s'opérera qu'autant que l'Angleterre sera bien persuadée que, pleine de sécurité sur la situation du continent, la France peut inonder l'Espagne de ses armées et les faire marcher sans inquiétude jusqu'au détroit de Gibraltar.
«M. le baron de Vincent a été envoyé ici par l'empereur d'Autriche. Qu'il lui soit déclaré par les deux empereurs qu'ils exigent cette reconnaissance du nouvel ordre établi en Espagne; qu'il doit l'aller chercher, que les deux souverains mettent ce prix à la continuation de leurs relations amicales avec l'Autriche; la reconnaissance devrait être prononcée dans une note de M. de Stadion au gouvernement anglais, que le Moniteur publierait et que l'Angleterre recevrait en même temps que les ouvertures pour la paix.
Alexandre céderait-il à ce langage véhément? Voudrait-il imposer à l'Autriche une capitulation préventive, l'obliger à rendre ses armes, dans la crainte qu'elle ne s'en servît pour une attaque injustifiée? Alexandre se déclara prêt à souscrire l'engagement de faire cause commune avec nous si la cour de Vienne prenait l'initiative d'une rupture; il consentait à renouveler ses efforts pour obtenir la reconnaissance des nouveaux rois. Puis, en termes très nets, très fermes, quoique parfaitement courtois et mesurés, il laissa entendre qu'il n'irait pas plus loin; il ne se prêterait jamais à exercer contre l'Autriche une violence anticipée, à lui ôter la libre disposition d'elle-même, à léser ses droits d'État souverain, en modifiant d'autorité sa ligne politique et en la contraignant à désarmer, alors qu'elle n'avait point manifesté positivement son intention de troubler la paix européenne et qu'il fallait incriminer ses tendances plutôt que ses actes.
Napoléon insista, et le différend prit une importance croissante. Tout autre débat se trouva suspendu; on parlait moins de la Prusse, on ne parlait plus de l'Orient. La question des mesures à concerter envers l'Autriche, brusquement introduite, semblait la seule qui passionnât désormais les empereurs: elle repoussait au second plan les affaires effleurées ou à demi tranchées, et faisait dévier les conférences de leur objet primitif.
Fécond en ressources, tour à tour souple et pressant, usant de séduction et d'autorité, Napoléon variait ses arguments et ses moyens. Il lut à Alexandre la lettre d'Andréossy et en donna un commentaire éloquent. Afin d'attester ses intentions purement défensives, il ne se montrait pas éloigné de garantir à l'Autriche l'intégrité de son territoire, si cette puissance consentait à désarmer: il admettait qu'on la rassurât d'une part, pourvu qu'on la menaçât de l'autre. Si l'on adhérait au système proposé, disait-il encore, si l'on enlevait aux Autrichiens le pouvoir de révolutionner l'Allemagne, il se sentirait plus à l'aise pour évacuer totalement ce pays; il pourrait adoucir le sort de la Prusse et ne garder qu'une place sur l'Oder, au lieu de trois. Mais ces manœuvres enveloppantes ne réussissaient pas mieux auprès d'Alexandre que les attaques directes. Cet empereur, que l'on disait faible, incertain, irrésolu, montrait une fermeté de caractère étonnante, voilée sous une inaltérable sérénité. Il écoutait tout patiemment, discutait peu, ne s'attachait pas à réfuter les arguments multiples et pressants de son adversaire, laissait passer ce torrent, revenait ensuite à son idée et s'y attachait avec un doux entêtement.
Toutefois, si Napoléon voyait mieux et plus loin que tous, il se trompait en croyant qu'Alexandre pût voir comme lui et admettre ses exigences. Ce qu'il demandait en somme à ce prince, c'était d'annuler momentanément la puissance autrichienne. Or, l'Autriche remise sur pied, en forte attitude, n'était-ce point l'unique rempart qui protégeât la Russie contre l'omnipotence napoléonienne, la seule barrière qui se dressât entre la frontière moscovite et la France épandue sur l'Europe. Pour la Russie, désarmer l'Autriche, c'était se découvrir elle-même, se livrer, renoncer à toute autre garantie que la loyauté de Napoléon. Les déceptions, les froissements infligés à Alexandre depuis Tilsit ne permettaient plus ce miracle de confiance. Napoléon portait la peine d'avoir voilé, durant le cours d'une année, la justice finale et la grandeur de son but, qui était le repos du monde, sous l'absolutisme de ses procédés, d'avoir trop peu ménagé les scrupules, les intérêts propres de son allié, d'avoir violenté les rois et les peuples, et c'était son châtiment que de n'être plus cru aujourd'hui, alors qu'il affirmait sincèrement son désir de paix et ses vues purement défensives. Alexandre ne pouvait lire dans son âme, il lisait dans ses actes, et le passé l'autorisait à suspecter l'avenir. Mal fondées en réalité, ses craintes se justifiaient par les apparences, et il ne pouvait plus raisonnablement accorder ce que Napoléon était contraint de lui demander. Telle qu'elle se posait aujourd'hui, la question d'un système commun à adopter envers l'Autriche devenait insoluble, et devant cet écueil surgi à l'improviste, tout effort pour arriver à une entente pleine et efficace devait inévitablement se briser.
Huit jours s'étaient écoulés, perdus en stériles disputes, et, sur le point devenu capital, aucun résultat n'avait été obtenu. Napoléon comprit enfin qu'il poursuivait l'impossible, qu'il ne gagnerait rien sur Alexandre et se heurtait à une résistance insurmontable. Il changea alors brusquement de plan, suivant son habitude, et évolua sur place. Ne conservant que peu d'espoir d'éviter la guerre avec l'Autriche, tout en ne la jugeant pas immédiate, il voulut la faire, quand on l'y forcerait, avec tous ses avantages; il accepta donc d'Alexandre une simple promesse de concours éventuel; en même temps, afin de restreindre, de localiser la lutte, d'empêcher que le feu de la révolte ne se communiquât à toute l'Allemagne, il annonça l'intention de garder toutes ses sûretés; il conserverait sur la Prusse les trois places de l'Oder aussi longtemps que le traité du 8 septembre lui en donnerait le pouvoir.
Il restait à mettre par écrit les points convenus: ouvertures à l'Angleterre, abandon à la Russie des Principautés, concours défensif contre l'Autriche. Napoléon avait soumis à Alexandre, comme son oeuvre personnelle, le projet de traité rédigé par Talleyrand, mais cet acte ne répondait pas entièrement aux dispositions admises, et le Tsar avait fait dresser de son côte une série d'articles. Avant de comparer ces deux projets, de les fondre en un traité, les deux souverains s'arrêtèrent un instant et suspendirent leur travail.
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux,
Alexandre se leva, prit la main de Napoléon, assis à ses côtés, et la serra vivement. Ce geste, dicté par une habile inspiration, accueilli avec enthousiasme par l'assistance, remarqué par l'histoire, sembla plus qu'un banal témoignage: on crut y voir la consécration de l'entente et le solennel renouvellement de l'alliance.
Pour le surlendemain, les empereurs avaient fait le projet de visiter dans sa capitale le duc de Saxe-Weimar, leur voisin pour quelques jours. Pendant leur absence, les deux ministres des affaires étrangères, MM. de Champagny et Roumiantsof la plume à la main, discuteraient les articles du traité et en prépareraient la rédaction. À leur retour, les souverains trouveraient le travail déjà avancé; ils auraient alors à statuer sur les difficultés survenues entre leurs ministres, à parfaire l'oeuvre de conciliation. Cette dernière partie de leur rôle ne serait pas la moins embarrassante: amenés à traduire leur pensée sous une forme précise, ils verraient plus clair dans les obligations contractées; certains scrupules, certaines divergences de vues pourraient renaître, des arrière-pensées se faire jour, et l'intrigue trouver de nouveau matière à s'exercer. L'excursion de Weimar, acceptée par les empereurs comme un intermède et un délassement, divise donc l'entrevue d'Erfurt en deux périodes distinctes, mais d'importance presque égale: dans la première, on s'était mis d'accord à grand'peine sur quelques principes; dans la seconde, on aurait à aborder la tache délicate d'en régler l'application.
IV
L'EXCURSION DE WEIMAR ET LE SÉJOUR D'ERFURT.
On conduisit les empereurs à un endroit élevé et découvert d'où la vue, se reposant d'abord sur des futaies dorées par l'automne, découvrait au loin les horizons verdoyants de la Thuringe. Au fond d'une enceinte réservée à l'aide de toiles tendues, un pavillon avait été construit: c'était une galerie oblongue et ouverte; elle avait pour supports, en guise de colonnes, des troncs d'arbres décorés à leur sommet d'un feuillage postiche; des guirlandes de fleurs et de fruits complétaient l'aspect rustique du monument. Les empereurs y prirent place, les rois les y avaient précédés; puis, sur un signal, l'enceinte de toile s'abaissa par endroits, et à travers les ouvertures pratiquées, des cerfs, des daims, des chevreuils s'élancèrent, rabattus des parties environnantes de la forêt.
Weimar est une ville de grand air, malgré ses proportions restreintes; par endroits, ses places ornées de statues, ses colonnades, le nombre de ses monuments, leur ordonnance régulière, le déploiement majestueux de leurs façades, lui donnent un aspect de capitale: c'était alors celle de l'art et de la pensée germaniques. Le duc Charles-Auguste aimait à s'entourer de beaux et de grands esprits: il savait les attirer à ses côtés, les y fixer, et, par cette parure, se piquait de donner à sa résidence un rang unique au milieu des cités d'Allemagne, de la distinguer de ses pareilles et d'en faire une Athènes. Sa cour gardait les traditions et les manières de l'ancien régime; elle accueillit ses hôtes illustres avec une aisance de bon goût, relevée par un faste digne d'eux. L'entrée des empereurs et des rois se fit en simples calèches de chasse; mais les corporations de la ville, bannières déployées, faisaient la haie sur leur passage. Au château, où la duchesse leur souhaita la bienvenue, ils trouvèrent une hospitalité prévenante, leurs suites reçurent un traitement magnifique, et la vieille résidence fit ce miracle d'héberger dignement cinq cent cinquante visiteurs.
L'aller au théâtre et le retour se firent en gala, dans de grands carrosses, par les rues illuminées, entre deux rangs d'hommes armés dont chacun portait une torche. Par une attention pour son hôte, le duc Charles-Auguste avait fait venir d'Erfurt les comédiens de l'Empereur; ils donnèrent la Mort de César, et Talma parut en conquérant sur la première scène germanique. Quand l'incomparable tragédien lança le vers:
Sur l'univers soumis régnons sans violence,
l'allusion s'imposa, et l'on assure qu'un frisson électrique parcourut l'assistance. Pendant la représentation, Napoléon inspectait la salle, les visages, les toilettes, les attitudes; il remarqua dans une loge un vieillard dont la belle tête blanchie et la physionomie fine le frappèrent; ayant appris que ce vieillard était Wieland, le «Voltaire de l'Allemagne», il exprima le désir qu'on le lui présentât dans la soirée.
L'accueil de l'Empereur au poète fut très particulier; ce ne fut point celui d'un monarque à un sujet qu'il tient à honorer de quelques faveurs. Dans le langage, dans l'attitude de Napoléon, rien de protecteur, nulle trace de cette bienveillance souveraine qui laisse subsister les distances. Voulant plaire à Wieland et faire sérieusement connaissance avec cet esprit, par un comble de délicatesse, d'habileté et de grandeur, il le traita pour ainsi dire en égal, lui parlant d'un ton simple, intéressé, à la fois éloigné de la hauteur et de la familiarité; on eût dit la rencontre de deux hommes de condition semblable, d'un génie supérieur dans des genres différents, qui prennent plaisir à s'étudier, à échanger leurs vues, et savent qu'ils ont mutuellement beaucoup à s'apprendre.
Puis venaient les audiences: Napoléon les expédiait plus ou moins vite, entre deux conversations avec ses ministres, consultant la valeur plutôt que le rang des personnages présentés, continuant pendant son premier repas à la fois son travail et ses réceptions. C'est à pareil moment que Gœthe l'avait vu: en quelques traits il nous a laissé le croquis de la scène: «Je suis introduit: l'Empereur déjeune, assis à une grande table ronde; à sa droite et à quelques pas de la table, Talleyrand se tient debout; à sa gauche et tout près de lui, Daru, avec lequel il s'entretient des contributions à lever.» Il voulut revoir aussi Wieland et quelques académiciens de Weimar: il les retenait parfois à sa table, présidait à leurs discussions, et en ces instants, sensible à tous les genres de succès, se plaisait à tenir une cour de lettrés.
Sur la scène, le spectacle était beau, renouvelé chaque soir, fécond en grands effets et en agréments de toute sorte. Napoléon avait voulu que cette partie des plaisirs offerts à son allié fût particulièrement soignée; il en avait choisi lui-même les éléments et réglé les attraits. D'ailleurs, dans ce genre de séduction à l'endroit d'Alexandre, il n'en était pas à son coup d'essai, et l'appel de la Comédie française à Erfurt n'était pour lui que la suite d'opérations bien concertées: avant de faire donner le corps de bataille, il avait lancé des éclaireurs.
Toutefois, ces excursions sur le terrain ennemi duraient peu, et d'apparence, sinon de cœur, Alexandre retournait vite à Napoléon. Souvent les deux empereurs s'en revenaient ensemble du spectacle, et la soirée s'achevait chez celui de Russie. L'entretien reprenait alors entre eux, se prolongeait durant ces heures de nuit, si favorables aux épanchements. D'ailleurs, à mesure que leur commerce se prolongeait, leur intimité se montrait plus expansive. S'ils ne se disaient pas tout, s'ils conservaient inviolables au fond de leur pensée certaines réserves, certains scrupules, ils se livraient à des confidences devant lesquelles ils avaient reculé tout d'abord. Laissant de côté les questions irritantes, ils se plaisaient à envisager au delà de leur accord présent, si incomplet qu'il fût, un avenir de concorde et d'union, ébauchaient des plans ou des rêves, et même un sujet délicat entre tous, dont chacun s'était entretenu à leur cour, si ce n'étaient eux-mêmes, une affaire d'État qui était en même temps une affaire de famille, après avoir longtemps occupé et inquiété leur esprit, allait un jour effleurer leurs lèvres.
V
PROPOS DE MARIAGE 603.
Depuis un an, l'Europe s'attendait au divorce de Napoléon et à son mariage avec une princesse russe: le bruit de ce double événement s'était répandu de tous côtés, et cette rumeur, grossie, dénaturée en passant de bouche en bouche, contenait pourtant une part de vérité. Dès le jour où Napoléon avait proclamé son pouvoir héréditaire et posé sur son front la couronne d'empereur, il avait senti le besoin d'assurer par un mariage fécond l'avenir de sa dynastie; depuis lors, il agitait périodiquement la question du divorce, sans la résoudre, partagé entre des sentiments contradictoires. Si la politique «qui n'a point de cœur», la «loi d'airain», comme il l'appelait, lui commandait une nouvelle union, il éprouvait un déchirement à l'idée de quitter Joséphine, d'éloigner la compagne dont l'affection attentive et enveloppante lui était devenue un besoin, et à laquelle il avait fait franchir avec lui tous les échelons de la grandeur. Une tendresse très réelle, un lien plus fort encore, l'habitude, et jusqu'à une sorte de superstition l'attachaient à Joséphine; en se séparant d'elle, n'allait-il point du même coup répudier son passé, fait de bonheur et de gloire, et rompre avec la fortune? Il hésitait donc, semblait par moments sur le point de se résoudre, puis le courage lui manquait: il ajournait alors toute décision, préférait attendre, et la pensée de divorcer se traduisait chez lui par des velléités intermittentes, de plus en plus impérieuses et rapprochées, il est vrai, à mesure que s'écoulaient les années.
Il n'en fallut pas davantage pour mettre en émoi tous ceux qu'un changement d'impératrice servirait dans leurs intérêts, leurs passions ou leurs convoitises. Napoléon avait pu vaincre l'Europe, briser trois coalitions: il n'avait pu chasser l'intrigue de sa cour. Autour de lui les Bonapartes et les Beauharnais se faisaient sourdement la guerre, et cette double influence se personnifiait en deux femmes. La reine Hortense, plus écoutée de l'Empereur que Joséphine elle-même, semblait aux Beauharnais le meilleur garant de leur fortune. Bonne, gracieuse, possédant des amis sûrs et divers, sachant recevoir et tenir un salon, elle servait de lien entre les parties d'une société mal rassemblée, et jouissait à la cour d'un crédit fondé sur la sympathie. Mais, en 1807, la perte de son enfant venait de briser son cœur: ses chagrins domestiques, sa santé ruinée, la faisaient s'effacer, et la princesse Caroline Murat, grande-duchesse de Berg, trouvait le champ libre devant elle pour agir et triompher. Affable, accueillante, magnifique, aimant le plaisir et le voulant autour d'elle, joignant à sa captivante beauté l'esprit dominateur d'une Napoléon, elle composait peu à peu, groupait autour d'elle et étendait sans cesse un parti hostile à l'Impératrice, auquel Fouché allait prêter l'appui de sa remuante activité.
Le ministre de la police portait à Joséphine une aversion raisonnée; il désirait un second mariage, parce qu'il y voyait un moyen de rassurer l'Europe, d'assagir l'Empereur, de procurer à la France quelques garanties d'avenir, en un mot de consolider le régime auquel se trouvait attachée la fortune de Fouché. Ce personnage avait l'intrigue audacieuse: pour peser sur l'Empereur et le déterminer, il imagina tout un plan. Chef de la police, il disposait de l'opinion: il annoncerait lui-même le divorce comme chose arrêtée; il ferait en sorte que la nouvelle en fût accueillie avec faveur, avec enthousiasme, créerait un mouvement des esprits, et, transmettant à Napoléon le témoignage anticipé de la reconnaissance publique, lui persuaderait de la mériter en accédant au vœu de ses sujets; avec une tranquille assurance, il préjugea les résolutions du maître et pensa les brusquer en les publiant par avance.
Ce fut donc dans les salons du ministre de la police, par ses soins, que la nouvelle du divorce fut mise en circulation. Sortie d'un tel lieu, munie de l'estampille officielle, elle ne pouvait manquer de se propager. Après avoir fait le tour de Paris, où elle jeta une vive émotion, elle gagna toutes les parties de l'empire et franchit la frontière. Les ambassadeurs la transmirent à leurs cours; les étrangers de passage en France s'empressèrent de rapporter dans leurs pays cette nouvelle à sensation; les agents de Fouché s'en firent l'écho de toutes parts, et, en un instant, les propos répétés à Paris se répandirent, en s'amplifiant, dans toute l'Europe. Mais nulle part cette semence féconde ne germa mieux qu'en Russie: elle y trouvait en effet un terrain approprié. Le grand acte annoncé n'était pas seulement pour piquer la curiosité des Russes, il risquait de les toucher directement. Si Napoléon divorçait, son nouveau choix se porterait à coup sûr sur une princesse de famille régnante, et la maison de Russie, par son rang, par les rapports d'intimité récemment établis, semblait la seule vers laquelle pussent se tourner ses regards. La demande d'une grande-duchesse apparaissait comme la conséquence presque inévitable du divorce, et il était naturel de penser que Napoléon et Alexandre, après s'être déclarés alliés, puis amis, voulussent devenir frères.
Ce fut cette séduisante princesse que l'opinion de Pétersbourg désigna aussitôt pour la future impératrice et reine. La chose étant possible, on la déclara faite: les moindres indices, les plus futiles circonstances en parurent l'évidente confirmation. Parmi nos ennemis, les uns s'indignèrent assez haut et crièrent au scandale; d'autres se sentirent flattés, sans vouloir l'avouer: chez tout le monde, le besoin de parler et le désir de paraître informé l'emporta sur tout autre sentiment. Chacun disait avoir reçu de Paris des nouvelles positives, savoir les projets de Napoléon, ceux de l'empereur Alexandre: on fournissait des détails précis, multipliés, et, pendant quelques semaines, les salons n'eurent pas d'autre sujet d'entretien.
Caulaincourt ne pouvait manquer de se faire dans sa correspondance l'écho de ces bruits. Toutefois, n'osant aborder de front si délicate matière, il trouva un moyen d'en instruire indirectement l'Empereur. Il recueillait soigneusement et plaçait dans la feuille de nouvelles, annexée à chaque dépêche, les propos, les anecdotes qui se débitaient à Pétersbourg au sujet du mariage et les répétait sur le ton impersonnel, sans commentaire, en les passant au chapitre des on dit; nous les y voyons figurer à chaque nouveau courrier, sous leur forme frivole ou naïve.--31 décembre 1807: «Les bruits de divorce de Paris se répètent plus que jamais ici; on fait même parler l'empereur Alexandre et la grande-duchesse Catherine; elle aurait dit, sur ce qu'on lui témoignait quelques regrets de la perdre, qu'on ne pouvait en avoir, quand on était le gage de la paix éternelle pour son pays et qu'on épousait le plus grand homme qui eût existé.»--28 février 1808: «La grande-duchesse Catherine épouse l'Empereur, car elle apprend à danser les contredanses françaises.»
En présence de cette universelle rumeur, l'empereur Alexandre et le comte Roumiantsof furent les plus étonnés, mais non les moins émus. Aucune insinuation ne leur était arrivée des Tuileries: à Tilsit, Napoléon n'avait touché mot de divorce ni de mariage; Caulaincourt n'avait reçu mission de faire à ce sujet aucune ouverture. Toutefois, on pouvait se demander si les bruits répandus à Pétersbourg avec tant de persistance, venus, on le savait, de source française et officielle, n'étaient pas un moyen de sonder l'opinion et de préparer les voies à une demande. Si cette démarche venait à se produire, elle mettrait le Tsar et son conseil dans un grand embarras. Refuser semblait bien difficile, sinon impossible: ce serait porter à l'alliance une atteinte probablement mortelle. D'autre part, s'unir par les liens du sang à un soldat couronné, si éblouissante que fût sa fortune, paraissait bien grave, bien compromettant, peu conforme aux principes des vieilles dynasties, et la cour de Russie ne s'était pas encore faite à l'idée de cette splendide mésalliance.
Ainsi, suivant Tolstoï, cette fois encore, le péril n'était qu'ajourné: il continuait d'exister et pouvait se prononcer d'un jour à l'autre. D'après ces renseignements, la possibilité d'une demande entra de plus en plus dans les prévisions et les calculs de la Russie. On voit alors se manifester à cette cour deux tendances opposées. L'impératrice mère, instruite du danger, veut y soustraire sa fille en la mariant au plus vite: elle cherche de tous côtés un parti. Alexandre craint que cette précipitation ne paraisse affectée, désobligeante pour son allié, en présence des bruits répandus, et ne soit interprétée comme un moyen d'éviter une demande; peut-être tient-il à se garder le moyen de donner à Napoléon une preuve irrécusable de sympathie, de confiance, si les vœux de ce monarque doivent se prononcer à bref délai: il retarde donc l'établissement de sa sœur, et c'est ainsi que l'action officielle du gouvernement vient contrarier les efforts privés de l'impératrice Marie.
À Erfurt, Napoléon n'apportait pas encore de résolution arrêtée, mais seulement la tendance, plus prononcée depuis un an, à laquelle il résistait et cédait tour à tour. L'occasion lui parut propice pour se précautionner du côté de la Russie. Il n'avait nullement l'intention de demander dès à présent ou de se faire proposer la princesse Catherine, mais il n'eût pas été fâché que la Russie se mît à sa disposition et s'obligeât, pour le cas où le divorce s'accomplirait, à lui tenir en réserve une grande-duchesse. Son désir était de lier Alexandre sans s'engager lui-même, d'obtenir quelques paroles qu'il pût rappeler et faire valoir au besoin comme une promesse positive.
Sa fierté lui interdisant toute avance, il désirait qu'Alexandre parlât le premier: il le fit provoquer par Talleyrand et Caulaincourt. S'adressant successivement à l'un et à l'autre, il alla jusqu'à leur suggérer la manière de poser la question, les arguments à faire valoir auprès du Tsar pour le déterminer à parler: «l'affaire du divorce était d'intérêt européen; un nouveau mariage contribuerait à calmer l'ardeur guerrière dont on s'effrayait, ferait aimer à l'Empereur son chez lui». Toutefois, vis-à-vis même de ses familiers, dans son orgueil sans bornes, il ne voulait avoir l'air de rechercher personne; s'il jugeait la démarche utile, disait-il, c'était qu'il y voyait un moyen d'éprouver Alexandre: «C'est pour voir s'il est réellement de mes amis, s'il prend un véritable intérêt au bonheur de la France, car j'aime Joséphine; jamais je ne serai plus heureux; cet acte serait pour moi un sacrifice.» Et cependant, ajoutait-il, sa famille, ses conseillers le lui demandaient; on le sollicitait de toutes parts; on s'inquiétait de l'avenir; «on croit la France en viager sur ma tête!... Au fait, un fils serait bien utile.» En effet, que deviendrait l'empire si l'Empereur lui manquait? Pour lui succéder, ses frères ne convenaient pas; il savait que certaines personnes pensaient à Eugène, à une adoption, «mauvais moyen pour fonder une dynastie». Et peu à peu, se découvrant davantage, il en vint à poser quelques questions sur les grandes-duchesses.
VI
LA CONVENTION.
Le préambule et les articles 1 à 3 exprimaient le but à atteindre, c'est-à-dire la conclusion de la paix générale, et réglaient les démarches à tenter auprès de l'Angleterre. On proposerait à cette puissance de traiter; on nommerait des plénipotentiaires chargés de se rendre au lieu qu'elle désignerait; dans la négociation, la France et la Russie agiraient de concert, se communiqueraient toutes les propositions de la partie adverse, ne sépareraient jamais leurs intérêts: toutes clauses d'usage en pareil cas et qui ne fournirent matière à aucune difficulté.
Sur quelles bases se ferait la paix avec l'Angleterre? C'est à ce sujet que la France et la Russie s'assuraient cette réciprocité d'avantages qui formait la règle de leur alliance: indépendamment de leurs possessions antérieures, elles se garantissaient l'une à l'autre toutes les conquêtes qu'elles avaient réalisées ou poursuivies depuis Tilsit, la première dans le midi de l'Europe, la seconde dans le Nord et en Orient.
En regard de ces stipulations tout à l'avantage de la France figuraient les engagements corrélatifs de Napoléon: c'était d'abord l'article 5, dans lequel ce monarque, reprenant les termes employés pour l'Espagne, s'obligeait à «regarder comme condition absolue de la paix avec l'Angleterre qu'elle reconnaîtrait la Finlande, la Valachie et la Moldavie comme faisant partie de l'empire de Russie».
Cette disposition accordait à la Russie le droit de négocier directement avec la Porte, sans notre intermédiaire, l'acquisition des Principautés, et Napoléon, qui avait voulu d'abord retenir sa qualité de médiateur, afin de conserver la direction des pourparlers, se contentait finalement de cette simple réserve: «Il ne sera donné à la Porte aucun éveil sur les intentions de la Russie, que l'on n'ait connu l'effet des propositions faites par les deux puissances à l'Angleterre.» Cette phrase, péremptoirement repoussée par Roumiantsof, devint pour l'entente une nouvelle pierre d'achoppement.
«Sa Majesté l'empereur de Russie s'engage à garder dans le plus profond secret l'article précédent (celui qui reconnaît la réunion des Principautés à la Russie) et à entamer, soit à Constantinople, soit partout ailleurs, une négociation, afin d'obtenir à l'amiable, si cela se peut, la cession de ces deux provinces. La France renonce à sa médiation. Les plénipotentiaires ou agents des deux puissances s'entendront sur le langage à tenir, afin de ne pas compromettre l'amitié existant entre la France et la Porte, ainsi que la sûreté des Français résidant dans les Échelles, pour empêcher la Porte de se jeter dans les bras de l'Angleterre.»
L'article subséquent spécifia le concours éventuel que les deux puissances auraient à se prêter contre l'Autriche. Ici encore, le traité appliquait le principe d'un échange de services entre la France et la Russie sur le terrain de leurs intérêts respectifs. Si l'Autriche attaquait la Russie en Orient et s'alliait aux Turcs pour sauver les Principautés, Napoléon ferait marcher contre elle; par réciprocité, si l'Autriche se mettait en guerre contre la France, le Tsar embrasserait notre cause, «devant considérer ce cas comme un de ceux de l'alliance générale qui unit les deux empires».
Quelques-unes des dispositions finales du traité achevaient de caractériser l'œuvre tout entière. Conformément au principe posé par Napoléon, l'acte d'Erfurt ne se donnait pas pour but de régler à tout jamais les rapports entre la Russie et la France, ni même de dresser un plan définitif d'opérations contre l'Angleterre: c'était un premier concert de mesures, à la suite duquel, s'il y avait lieu, on aviserait à s'entendre sur des moyens plus énergiques. Cette pensée ressort nettement de l'article 12: «Si les démarches faites par les deux hautes parties contractantes pour ramener la paix, y était-il dit, sont infructueuses..., Leurs Majestés Impériales se réuniront de nouveau, dans le délai d'un an, pour s'entendre sur les opérations de la guerre commune et sur les moyens de la poursuivre avec toutes les forces et toutes les ressources des deux empires.» C'était dans cette nouvelle entrevue que l'on aurait à aborder le problème laissé en suspens, à examiner si le partage de l'Orient ne s'imposait point comme suprême moyen de coercition contre l'Angleterre.
En attendant, il convenait que la proie demeurât intacte, qu'aucune part n'en fût prématurément distraite, sauf celle qui venait d'être détachée au profit de la Russie: «Les hautes parties contractantes s'engagent d'ailleurs, disait l'article 16, à maintenir l'intégrité des autres possessions de l'empire ottoman, ne voulant ni faire elles-mêmes ni souffrir qu'il soit fait aucune entreprise contre aucune partie de cet empire sans qu'elles en soient préalablement prévenues.» Qu'on se garde toutefois de voir dans ce sursis accordé par Napoléon à la monarchie orientale une véritable permission de vivre. Pour l'Empereur, l'article s'interprétait en ce sens que les deux cours s'interdisaient de porter l'une sans l'autre la main sur la Turquie, s'engageaient à la défendre contre les entreprises de tiers ambitieux, la plaçaient sous leur garde jalouse, se réservaient de fixer seules l'heure et les conditions du partage; c'était moins pour l'empire ottoman une garantie réelle qu'une mise sous séquestre.
La tâche des empereurs n'était pas terminée. Il leur fallait arrêter les termes de leur lettre commune au roi d'Angleterre; il leur restait aussi à rédiger leur réponse individuelle à l'empereur d'Autriche, puisqu'ils n'avaient pu s'entendre pour un langage identique.
Alexandre consentit que la lettre au roi Georges fût conçue dans les termes les plus propres à effrayer l'Angleterre sur les suites d'un refus; on mit dans la bouche des deux monarques un langage modéré, habile et digne; on ne laissa apparaître que derrière un sincère désir de conciliation la possibilité de suprêmes bouleversements.
«Sire, disait la lettre, les circonstances actuelles de l'Europe nous ont réunis à Erfurt. Notre première pensée est de céder au vœu et au besoin de tous les peuples et de chercher, par une prompte pacification avec Votre Majesté, le remède le plus efficace aux malheurs qui pèsent sur toutes les nations. Nous en faisons connaître notre sincère désir à Votre Majesté par cette présente lettre.
«La guerre longue et sanglante qui a déchiré le continent est terminée sans qu'elle puisse se renouveler. Beaucoup de changements ont eu lieu en Europe. Beaucoup d'États ont été bouleversés. La cause en est dans l'état d'agitation et de malheur où la cessation de commerce maritime a placé les plus grands peuples. De plus grands changements encore peuvent avoir lieu, et tous contraires à la politique de la nation anglaise. La paix est donc à la fois dans l'intérêt des peuples du continent comme dans l'intérêt des peuples de la Grande-Bretagne.
Relativement à l'Autriche, la divergence d'opinion entre les deux souverains s'était traduite, dès le début de l'entrevue, par un langage dissemblable à M. de Vincent. Après l'arrivée du courrier d'Andréossy, Napoléon avait accueilli «très vivement» l'envoyé autrichien, la colère dans les yeux, la menace à la bouche. «Faudra-t-il toujours, lui dit-il, que je trouve l'Autriche sur mon chemin, en travers de mes projets? Je voulais vivre avec vous en bonne intelligence, vous faire de grands avantages: cependant, c'est quand tout paraissait réglé, fini entre nous, que vos armements sont venus mettre l'Europe en alarme. Que prétendez-vous? Le traité de Presbourg a irrévocablement fixé votre sort. Voulez-vous remettre en question ce qu'il a décidé? Alors, c'est la guerre que vous cherchez; je dois m'y préparer, et je vous la ferai terrible. Je ne la désire ni ne la crains; mes moyens sont immenses; l'empereur Alexandre est et restera mon allié: vos insinuations, vos offres ne l'ont pas ébranlé; il remplira scrupuleusement ses obligations, j'en ai la certitude, et dirigera contre vous toutes les forces de son empire. Dans ces conditions, l'instant vous est-il propice pour m'attaquer? C'est à vous d'en juger, l'avenir vous donnera tort ou raison. Et pourtant, ne serait-il pas temps de vous tenir tranquilles, après avoir quatre fois succombé, de vous consacrer à l'amélioration de vos finances, à votre prospérité intérieure? Votre véritable intérêt n'est-il pas de licencier vos milices, de réduire vos troupes de ligne, qui elles-mêmes sont encore trop nombreuses, lorsqu'aucun danger ne vous menace et que vous ne pouvez avoir d'ennemis que ceux que vous vous ferez par vos provocations et vos armements inconsidérés?»
Alexandre joignant ses efforts aux instances de l'envoyé prussien, Napoléon ne se montra pas tout à fait inexorable; il fit remise à Frédéric-Guillaume de vingt millions sur cent cinquante; il consentit que les conditions et les époques de payement devinssent l'objet d'un règlement ultérieur entre la France et la Prusse. Cette concession fut spécifiée dans une lettre écrite par Napoléon à Alexandre, la veille de leur séparation, le Tsar renonçant, de son côté, à se prévaloir de l'article du traité de Tilsit qui faisait espérer à la Prusse, au moment de la paix générale, quelques restitutions sur la rive gauche de l'Elbe.
L'entrevue d'Erfurt avait resserré momentanément nos liens avec la Russie: tranchant par une série de transactions les différends soulevés entre les deux cours, elle écartait de leurs rapports toute cause de mésintelligence immédiate; elle garantissait à l'Empereur que la Russie ne s'unirait point à nos ennemis pour nous prendre à revers, tandis que la Grande Armée s'engagerait sur le chemin de Madrid: elle rendait moins dangereuse l'hostilité grandissante de l'Autriche, la haine farouche de la Prusse, la sourde révolte de l'Allemagne; elle prévenait momentanément tout danger d'universelle coalition.
Au moins, l'entrevue aurait-elle pour résultat de donner aux rapports entre la France et la Russie une base fixe et solide, de rendre possible entre Napoléon et Alexandre un retour de confiance et d'opérer dans leurs sentiments respectifs une sincère rénovation? Si cet effet se produisait, Napoléon, mieux assuré de la Russie, se trouverait plus fort pour résister aux assauts de ses ennemis, briser des coalitions partielles, développer ses moyens de guerre maritime, et peut-être la prolongation de l'alliance formée à Tilsit, consacrée à Erfurt, le conduirait-elle lentement à son but, à cette paix qu'il ne pouvait plus attendre que de la lassitude et de l'épuisement de sa rivale.
Certes, Alexandre avait lieu de quitter Erfurt satisfait. Il avait gagné deux provinces aussi vastes qu'un royaume, les plus utiles, les mieux situées, les plus précieuses que la Russie pût désirer pour l'accomplissement de ses desseins traditionnels. Établie définitivement sur le Danube, maîtresse de cette frontière effleurée par Pierre le Grand, conquise et abandonnée par Catherine II, la Russie distançait en Orient toutes prétentions rivales, et marquait une étape importante, peut-être décisive, sur le chemin de Constantinople. Mise désormais en contact avec les parties vives et centrales de la Turquie, elle presserait d'un poids plus fort sur cet empire désagrégé, se trouverait toujours à portée de le dominer ou de le conquérir, de l'assujettir à son influence ou d'en recueillir les dépouilles. Si plus tard Alexandre n'eût point renoncé spontanément aux bénéfices de l'entrevue, on peut croire que l'histoire de notre siècle eût changé; peut-être le problème oriental eût-il été tranché par l'établissement définitif de la prépondérance russe; peut-être verrions-nous le Tsar régner sur des contrées qu'il n'a pu que partiellement affranchir.
La vive intelligence d'Alexandre percevait très nettement ces avantages, s'en réjouissait, mais son imagination avait rêvé plus et se sentait déçue. Pendant plusieurs mois, il avait vécu avec une grande espérance, celle de procurer dès à présent à la Russie la conquête qui la ferait maîtresse de l'Orient. Cette espérance, il ne l'avait pas spontanément embrassée; elle lui avait été inspirée et suggérée par Napoléon; il y avait résisté d'abord, puis s'y était abandonné, s'y était passionnément attaché. C'était elle qui le soutenait dans les amertumes du présent; s'il suivait Napoléon par des chemins obscurs, dangereux, c'était que Constantinople restait à l'horizon, éclairant la voie, montrant le but, rayonnant au loin d'une splendeur mystique. Aujourd'hui que l'image enchanteresse s'était définitivement dérobée, revenu de lui-même a la réalité, Alexandre la trouvait belle encore, mais inférieure à ce qu'il s'était promis; il regrettait le songe évanoui, et son âme slave souffrait de ne plus pouvoir rêver.
D'ailleurs, quelque prix qu'il reconnût au présent des Principautés, une réflexion contrariait l'élan de sa reconnaissance. Ces provinces qu'on lui octroyait aujourd'hui, ne les lui avait-on pas refusées opiniâtrement pendant une année, car c'était les lui refuser que de mettre à leur abandon des conditions inadmissibles. Si Napoléon cédait à la fin, c'était que les événements contraignaient sa volonté: il cédait, pensait Alexandre, parce que ses revers au delà des Pyrénées, avec leur contre-coup en Allemagne, l'obligeaient de ménager à tout prix la Russie, et la gratitude du Tsar allait à l'Espagne révoltée plus qu'à Napoléon, se refusait à tenir compte d'une complaisance tardive et forcée.
Charmé des avantages obtenus, Alexandre se retirait mécontent de celui qui les lui avait accordés, confirmé définitivement dans son doute sur la loyauté et les intentions de son allié. Ce doute, nous l'avons suivi dans sa marche ascendante et ses progrès successifs. Nous l'avons surpris en germe à Tilsit; nous l'avons vu croître sous l'empire d'une brusque révolte, lorsque Napoléon avait proposé une deuxième mutilation de la Prusse; nous lui avons vu prendre un développement nouveau au printemps de 1808, lorsque l'Empereur, après avoir offert le partage, en avait retardé l'exécution, lorsque l'immensité, l'extrême complication de ses projets, son entreprise d'Espagne, point de départ de tous les événements qui devaient entraîner sa perte, lui avaient fait éluder les demandes et les satisfactions de la Russie. C'était l'Espagne encore, l'Espagne fatale, qui, montrant en lui le spoliateur des dynasties légitimes, le ravisseur de couronnes, avait fait franchir à Alexandre une troisième étape dans la voie de la désaffection. C'était elle enfin, cause première des terreurs ressenties et des armements opérés à Vienne, qui avait jeté entre les deux empereurs cette question autrichienne sur laquelle l'accord n'avait pu qu'imparfaitement s'opérer, après des débats où Alexandre avait cru surprendre de nouveau chez son allié des intentions attentatoires à la dignité et à l'indépendance des États. Ce quatrième sujet de crainte et de suspicion avait porté au comble les inquiétudes d'Alexandre, et Erfurt, où tout devait s'éclaircir et se concilier, avait vu s'opérer le phénomène inverse de celui qui s'était accompli à Tilsit. Sur les bords du Niémen, c'était la confiance qui l'avait emporté dans l'esprit du Tsar, refoulant des sentiments contraires sans les détruire; à Erfurt, la défiance avait repris définitivement le dessus, comprimant un reste d'inclination. Si l'empereur Alexandre n'était pas d'ores et déjà résolu à se détacher de nous aussitôt qu'il aurait terminé la guerre turque, s'il ne fixait pas dès à présent l'instant de la rupture, le moindre froissement, tout changement en Europe qui dérangerait l'équilibre instable des rapports, tout événement qui lui ferait paraître Napoléon plus menaçant et plus redoutable encore, suffirait à déterminer sa défection, à le rejeter vers nos ennemis, et l'alliance ne survivrait pas à une nouvelle épreuve.
Lorsque Talleyrand travaille ainsi à poser les fondements d'une nouvelle coalition continentale, sa connivence avec l'agresseur du lendemain n'est pas entièrement consciente; son erreur est toujours de croire qu'à Vienne on arme uniquement pour se mettre à l'abri d'une surprise, et que l'on ne songe point encore à fondre sur nos frontières; son but est d'établir l'Autriche et la Russie sur une ligne de défense commune, d'opposer cette double digue à l'ambition napoléonienne. Mais l'Autriche, aveuglée par sa passion, va relever dans les paroles rassurantes du prince un argument à l'appui de ses velléités d'attaque, et Talleyrand, en lui garantissant la bienveillance ou au moins l'inaction de la Russie, se trouve lui délivrer un permis d'entrée en campagne.
Cette lutte inévitable ne détruirait pas seulement jusqu'aux dernières chances de paix générale: quel qu'en soit le résultat, elle ne saurait qu'être fatale à nos rapports avec la Russie. Si Napoléon essuyait des revers, Alexandre céderait facilement au mouvement irrésistible de l'opinion, au désir de venger Austerlitz, Friedland, et se jetterait dans la ligue européenne pour en prendre le commandement. Si la fortune nous restait fidèle, si Napoléon frappait l'un de ces coups de foudre auxquels il avait habitué ses adversaires, l'Autriche s'écroulait. Resté seul en Europe avec Napoléon, Alexandre n'apercevrait plus en lui qu'un rival. Il se sentirait menacé dans sa sécurité, atteint dans ses intérêts essentiels, en voyant la domination française, qui abandonnait aujourd'hui les rivages de la Vistule d'où elle l'avait si longtemps inquiété, le rejoindre à travers les débris de l'Autriche, le toucher à nouveau, sinon par elle-même, au moins par les États feudataires qui prolongeaient notre système, et les deux empires redeviendraient ennemis en se retrouvant voisins. Le point de contact et de discorde était tout désigné: c'était cet État de Varsovie où tressaillait et s'agitait la Pologne prête à revivre. Alliés naturels de la France contre l'Autriche, les Polonais, après avoir pris part à la lutte, prétendraient et auraient droit à une portion des dépouilles; leurs progrès, leurs convoitises réveilleraient avec la Russie une querelle mal assoupie et que rendraient plus aiguë les défiances préconçues d'Alexandre. Nos victoires sur la Prusse nous avaient fait restaurer à demi la Pologne, nos succès sur l'Autriche prépareraient une plus complète reconstitution et provoqueraient avec le troisième copartageant d'inévitables conflits. L'accord d'octobre 1808, s'il avait tranché quelques-unes des questions que le traité de 1807 avait posées plutôt que résolues, laissait donc subsister entre la France et la Russie des causes de mésintelligence latentes et profondes. Il avait prorogé l'alliance, mais ne l'avait point fixée, et, malgré les espérances suscitées par la rencontre des deux empereurs, malgré l'alarme jetée dans le camp de nos adversaires, Erfurt n'avait point couronné l'oeuvre inachevée de Tilsit.
APPENDICE
I
ACTES SIGNÉS À TILSIT LE 7 JUILLET 1807 ENTRE LA FRANCE ET LA RUSSIE.
1° TRAITÉ DE PAIX 654.
S. M. l'Empereur des Français, Roi d'Italie, Protecteur de la Confédération du Rhin, et S. M. l'Empereur de toutes les Russies, étant animés d'un égal désir de mettre fin aux calamités de la guerre, ont, à cet effet, nommé pour leurs plénipotentiaires, savoir:
S. M. l'Empereur des Français, Roi d'Italie, Protecteur de la Confédération du Rhin, M. Maurice Talleyrand, prince de Bénévent, son grand chambellan et ministre des Relations extérieures, grand-cordon de la Légion d'honneur, chevalier grand-croix des ordres de l'Aigle-Noir et de l'Aigle-Rouge de Prusse et de Saint-Hubert,
Et S. M. l'Empereur de toutes les Russies, M. le prince Alexandre Kourakine, son conseiller privé actuel, membre du Conseil d'État, sénateur, chancelier de tous les ordres de l'Empire, chambellan actuel, ambassadeur extraordinaire et ministre plénipotentiaire de S. M. l'Empereur de toutes les Russies près S. M. l'Empereur d'Autriche, et chevalier des ordres de Russie de Saint-André, de Saint-Alexandre, de Sainte-Anne de première classe, et de Saint-Wolodimir de la première classe, de l'Aigle-Noir et de l'Aigle-Rouge de Prusse, de Saint-Hubert de Bavière, du Danebrog et de l'Union parfaite du Danemark, et bailli grand-croix de l'ordre souverain de Saint-Jean de Jérusalem,
Et M. le prince Dmitry Lobanof de Rostof, lieutenant général des armées de S. M. l'Empereur de toutes les Russies, chevalier des ordres de Sainte-Anne de la première classe, de l'ordre militaire de Saint- Georges, et de l'ordre de Wolodimir de la troisième classe;
Lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs respectifs, sont convenus des articles suivants:
Article premier.--Il y aura, à compter du jour de l'échange des ratifications du présent traité, paix et amitié parfaite entre S. M. l'Empereur des Français, Roi d'Italie, et S. M. l'Empereur de toutes les Russies.
Art. 2.--Toutes les hostilités cesseront immédiatement, de part et d'autre, sur terre et sur mer, dans tous les points où la nouvelle de la signature du présent traité sera officiellement parvenue. Les hautes parties contractantes la feront porter, sans délai, par des courriers extraordinaires, à leurs généraux et commandants respectifs.
Art. 3.--Tous les bâtiments de guerre ou autres appartenant à l'une des parties contractantes ou à leurs sujets respectifs, qui auraient été pris postérieurement à la signature du présent traité, seront restitués, ou, en cas de vente, le prix en sera restitué.
Art. 4.--S. M. l'Empereur Napoléon, par égard pour S. M. l'Empereur de toutes les Russies, et voulant donner une preuve du désir sincère qu'il a d'unir les deux nations par les liens d'une confiance et d'une amitié inaltérables, consent à restituer à S. M. le Roi de Prusse, allié de S. M. l'Empereur de toutes les Russies, tous les pays, villes et territoires conquis et dénommés ci-après, savoir:
La partie du duché de Magdebourg située à la droite de l'Elbe;
La Marche de Prignitz, l'Uker-Marck, la moyenne et la nouvelle Marche de Brandebourg, à l'exception du Cotbuserkreys, ou cercle de Cotbus, dans la basse Lusace, lequel devra appartenir à S. M. le Roi de Saxe; le duché de Poméranie; la haute, la basse et la nouvelle Silésie, avec le comté de Glatz; la partie du district de la Netze située au nord de la chaussée allant de Driessen à Schneidemühl, et d'une ligne allant de Schneidemühl à la Vistule par Waldau, en suivant les limites du cercle de Bromberg, la navigation par la rivière de Netze et le canal de Bromberg, depuis Driessen jusqu'à la Vistule, et réciproquement, devant être libre et franche de tout péage; la Pomérélie, l'île de Nogat, les pays à la droite du Nogat et de la Vistule, à l'ouest de l'ancienne Prusse et au nord du cercle de Culm; l'Ermeland, et enfin le royaume de Prusse, tel qu'il était au 1er janvier 1772, avec les places de Spandau, Stettin, Custrin, Glogau, Breslau, Schweidnitz, Neiss, Brieg, Kosel et Glatz, et généralement toutes les places, citadelles, châteaux et forts des pays ci dessus dénommés, dans l'état où lesdites places, citadelles, châteaux et forts se trouvent maintenant, et, en outre, la ville et la citadelle de Graudentz.
Art. 5.--Les provinces qui, au 1er janvier 1772, faisaient partie de l'ancien royaume de Pologne, et qui ont passé depuis, à diverses époques, sous la domination prussienne, seront, à l'exception des pays qui sont nommés ou désignés au précédent article, et de ceux qui sont spécifiés en l'article 9 ci-après, possédés en toute propriété et souveraineté par S. M. le Roi de Saxe, sous le titre de duché de Varsovie, et régies par des constitutions qui, en assurant les libertés et les privilèges des peuples de ce duché, se concilient avec la tranquillité des États voisins.
Art. 6.--La ville de Dantzick, avec un territoire de deux lieues de rayon autour de son enceinte, sera rétablie dans son indépendance, sous la protection de S. M. le Roi de Prusse et de S. M. le Roi de Saxe, et gouvernée par les lois qui la régissaient à l'époque où elle cessa de se gouverner elle-même.
Art. 7.--Pour les communications entre le royaume de Saxe et le duché de Varsovie, S. M. le Roi de Saxe aura le libre usage d'une route militaire à travers les possessions de S. M. le Roi de Prusse. Ladite route, le nombre des troupes qui pourront y passer à la fois, et les lieux d'étapes, seront déterminés par une convention spéciale faite entre leurs dites Majestés, sous la médiation de la France.
Art. 8.--S. M. le Roi de Prusse, S. M. le Roi de Saxe, ni la ville de Dantzick ne pourront empêcher par aucune prohibition, ni entraver par l'établissement d'un péage, droit ou impôt, de quelque nature qu'ils puissent être, la navigation de la Vistule.
Art. 9.--Afin d'établir, autant qu'il est possible, des limites naturelles entre la Russie et le duché de Varsovie, le territoire circonscrit par la partie des frontières russes actuelles, qui s'étend depuis le Bug jusqu'à l'embouchure de la Lossosna, et par une ligne partant de ladite embouchure et suivant le thalweg de cette rivière, le thalweg de la Bobra jusqu'à son embouchure, le thalweg de la Narew, depuis le point susdit jusqu'à Suratz, de la Liza jusqu'à sa source près le village de Mien, de l'affluent de la Nurzeck prenant sa source près le même village, de la Nurzeck jusqu'à son embouchure au-dessus de Nurr, et enfin le thalweg du Bug, en le remontant jusqu'aux frontières russes actuelles, sera réuni, à perpétuité, à l'Empire de Russie.
Art. 10.--Aucun individu de quelque classe et condition qu'il soit, ayant son domicile ou des propriétés dans le territoire spécifié en l'article précédent, ne pourra, non plus qu'aucun individu domicilié soit dans les provinces de l'ancien royaume de Pologne qui doivent être restituées à S. M. le Roi de Prusse, soit dans le duché de Varsovie, mais ayant en Russie des biens-fonds, rentes, pensions ou revenus, de quelque nature qu'ils soient, être frappé dans sa personne, biens, pensions et revenus de tout genre, dans son rang et ses dignités, ni poursuivi ni recherché en aucune façon quelconque, pour aucune part, ou politique ou militaire, qu'il ait pu prendre aux événements de la guerre présente.
Art. 11.--Tous les engagements et toutes les obligations de S. M. le Roi de Prusse, tant envers les anciens possesseurs, soit de charges publiques, soit de bénéfices ecclésiastiques, militaires ou civils qu'à l'égard des créanciers et des pensionnaires de l'ancien gouvernement de Pologne, restent à la charge de S. M. l'Empereur de toutes les Russies et de S. M. le Roi de Saxe, dans la proportion de ce que chacune de leursdites Majestés acquiert par les articles 5 et 9, et seront acquittés pleinement, sans restriction, exception ni réserve aucune.
Art. 12.--LL. AA. SS. les ducs de Saxe-Cobourg, d'Oldenbourg et de Mecklembourg-Schwerin, seront remis chacun dans la pleine et paisible possession de ses États; mais les ports des duchés d'Oldenbourg et de Mecklembourg continueront d'être occupés par des garnisons françaises, jusqu'à l'échange des ratifications du futur traité de paix définitive entre la France et l'Angleterre.
Art. 13.--S. M. l'Empereur Napoléon accepte la médiation de S. M. l'Empereur de toutes les Russies, à l'effet de négocier et conclure un traité de paix définitive entre la France et l'Angleterre, dans la supposition que cette médiation sera aussi acceptée par l'Angleterre, un mois après l'échange des ratifications du présent traité.
Art. 14.--De son côté, S. M. l'Empereur de toutes les Russies, voulant prouver combien il désire d'établir entre les deux Empires les rapports les plus intimes et les plus durables, reconnaît S. M. le Roi de Naples, Joseph-Napoléon, et S. M. le Roi de Hollande, Louis- Napoléon.
Art. 15.--S. M. l'Empereur de toutes les Russies reconnaît pareillement la Confédération du Rhin, l'étal actuel de possession de chacun des souverains qui la composent et les titres donnés à plusieurs d'entre eux, soit par l'acte de Confédération, soit par les traités d'accession subséquents. Sadite Majesté promet de reconnaître, sur les notifications qui lui seront faites de la part de S. M. l'Empereur Napoléon, les souverains qui deviendront ultérieurement membres de la Confédération, en la qualité qui leur sera donnée par les actes qui les y feront entrer.
Art. 16.--S. M. l'Empereur de toutes les Russies cède, en toute propriété et souveraineté, à S. M. le Roi de Hollande, la seigneurie de Jever, dans l'Ost-Frise.
Art. 17.--Le présent traité de paix et d'amitié est déclaré commun à LL. MM. les Rois de Naples et de Hollande, et aux souverains confédérés du Rhin, alliés de S. M. l'Empereur Napoléon.
Art. 18.--S. M. l'Empereur de toutes les Russies reconnaît aussi S. A. I. le prince Jérôme-Napoléon comme roi de Westphalie.
Art. 19.--Le royaume de Westphalie sera composé des provinces cédées par S. M. le Roi de Prusse à la gauche de l'Elbe et d'autres États actuellement possédés par S. M. l'Empereur Napoléon.
Art. 20.--S. M. l'Empereur de toutes les Russies promet de reconnaître la disposition qui, en conséquence de l'article 19 ci-dessus et des cessions de S. M. le Roi de Prusse, sera faite par S. M. l'Empereur Napoléon (laquelle devra être notifiée à S. M. l'Empereur de toutes les Russies), et l'état de possession en résultant pour les souverains au profit desquels elle aura été faite.
Art. 21.--Toutes les hostilités cesseront immédiatement, sur terre et sur mer, entre les forces de S. M. l'Empereur de toutes les Russies et celles de Sa Hautesse, dans tous les points où la nouvelle de la signature du présent traité sera officiellement parvenue. Les hautes parties contractantes la feront porter, sans délai, par des courriers extraordinaires, pour qu'elle parvienne le plus promptement possible aux généraux et commandants respectifs.
Art. 22.--Les troupes russes se retireront des provinces de Valachie et de Moldavie, mais lesdites provinces ne pourront être occupées par les troupes de Sa Hautesse jusqu'à l'échange des ratifications du futur traité de paix définitive entre la Russie et la Porte Ottomane.
Art. 23.--S. M. l'Empereur de toutes les Russies accepte la médiation de S. M. l'Empereur des Français, Roi d'Italie, à l'effet de négocier et conclure une paix avantageuse et honorable aux deux Empires. Les plénipotentiaires respectifs se rendront dans le lieu dont les parties intéressées conviendront, pour y ouvrir et suivre les négociations.
Art. 24.--Les délais dans lesquels les H. P. C. devront retirer leurs troupes des lieux qu'elles doivent quitter, en conséquence des stipulations ci-dessus, ainsi que le mode d'exécution des diverses clauses que contient le présent traité, seront fixés par une convention spéciale.
Art. 25.--S. M. l'Empereur des Français, Roi d'Italie, et S. M. l'Empereur de toutes les Russies se garantissent mutuellement l'intégrité de leurs possessions et de celles des puissances comprises au présent traité de paix, telles qu'elles sont maintenant ou seront, en conséquence des stipulations ci-dessus.
Art. 26.--Les prisonniers de guerre faits par les parties contractantes ou comprises au présent traité de paix, seront rendus réciproquement sans échange et en masse.
Art. 27.--Les relations de commerce entre l'Empire français, le royaume d'Italie, les royaumes de Naples et de Hollande et les États confédérés du Rhin, d'une part, et, d'autre part, l'Empire de Russie, seront rétablies sur le même pied qu'avant la guerre.
Art. 28.--Le cérémonial des deux cours des Tuileries et de Saint-Pétersbourg entre elles et à l'égard des ambassadeurs, ministres et envoyés qu'elles accréditeront l'une près de l'autre, sera établi sur le principe d'une réciprocité et d'une égalité parfaites.
Art. 20.--Le présent traité sera ratifié par S. M. l'Empereur des Français, Roi d'Italie, et par S. M. l'Empereur de toutes les Russies. L'échange des ratifications aura lieu dans cette ville dans le délai de quatre jours.
Fait à Tilsit, le 7 juillet (25 juin) 1807.
Ch.-M. Talleyrand Prince de Bénévent.
Le prince Alexandre Kourakine.
Le prince Dmitry Lobanof de Rostof.
2° ARTICLES SÉPARÉS ET SECRETS 655.
1. Les troupes russes remettront aux troupes françaises le pays connu sous le nom de Cattaro.
2. Les Sept-Îles seront possédées en toute propriété et souveraineté par S. M. l'Empereur Napoléon.
3. Consent S. M. l'Empereur des Français, Roi d'Italie, à ne point inquiéter ni rechercher directement ou indirectement aucun sujet de la Sublime Porte et spécialement les Monténégrins pour aucune part qu'ils aient prise ou pu prendre aux hostilités contre les troupes françaises, pourvu que désormais ils vivent paisiblement.
4. S. M. l'Empereur de toutes les Russies s'engage à reconnaître S. M. le Roi de Naples Joseph-Napoléon comme Roi de Sicile aussitôt que le Roi Ferdinand IV aura une indemnité telle que les îles Baléares ou l'île de Candie ou toute autre de même valeur.
5. Si, lors de la paix future avec l'Angleterre, le Hanovre vient à être réuni au royaume de Westphalie, un territoire formé de pays cédés par S. M. le Roi de Prusse à la rive gauche de l'Elbe et ayant une population de trois à quatre cent mille âmes, cessera de faire partie de ce royaume et sera rétrocédé à la Prusse.
6. Les chefs des maisons de Hesse-Cassel, de Brunswick-Wolfenbuttel et de Nassau-Orange jouiront d'un traitement annuel et viager dont jouiront également les princesses leurs épouses, si elles leur survivent.
Le traitement du chef de la maison de Hesse-Cassel sera de deux cent mille florins d'Hollande. Le traitement du chef de la maison de Brunswick-Wolfenbuttel sera de cent mille florins d'Hollande. Ces traitements seront acquittés par S. M. le Roi de Westphalie.
Le traitement du chef de la maison de Nassau-Orange sera de soixante mille florins d'Hollande et acquitté par S. A. I. le grand-duc de Berg.
7. Les articles ci-dessus séparés et secrets auront la même force et valeur que s'ils avaient été textuellement insérés dans le traité patent de ce jour et ils seront ratifiés en même temps.
Fait et signé à Tilsit, le 25 juin-7 juillet 1807.
Ch. Maurice Talleyrand Prince de Bénévent
Le prince Alexandre Kourakine
Le prince Dmitry Lobanof de Rostof
3° TRAITÉ D'ALLIANCE 656.
S. M. l'Empereur de toutes les Russies et S. M. l'Empereur des Français, Roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, ayant spécialement à coeur de rétablir la paix générale en Europe sur des bases solides et, s'il se peut, inébranlables, ont, à cet effet, résolu de conclure une alliance offensive et défensive et nommé pour leurs plénipotentiaires, savoir: (suivent les noms et titres des princes Kourakine et Lobanof de Rostof, pour la Russie, et de Charles-Maurice Talleyrand, prince de Bénévent, pour la France),
Lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs respectifs, sont convenus des articles suivants:
Article premier.--S. M. l'Empereur de toutes les Russies et S. M. l'Empereur des Français, Roi d'Italie, s'engagent à faire cause commune, soit par terre, soit par mer, soit enfin par terre et mer, dans toute guerre que la Russie ou la France serait dans la nécessité d'entreprendre ou de soutenir contre toute puissance européenne.
Art. 2.--Le cas de l'alliance survenant et chaque fois qu'il surviendra, les hautes parties contractantes régleront par une convention spéciale les forces que chacune d'elles devra employer contre l'ennemi commun, et les points où ces forces devront agir; mais, dès à présent, elles s'engagent à employer, si les circonstances l'exigent, la totalité de leurs forces de terre et de mer.
Art. 3.--Toutes les opérations de guerre communes seront faites de concert, et ni l'une ni l'autre des parties contractantes ne pourra, dans aucun cas, traiter de la paix sans le concours ou le consentement de l'autre partie.
Art. 5.--Arrivant le cas prévu par l'article précédent, les hautes parties contractantes feront de concert, et au même moment, sommer les trois cours de Copenhague, de Stockholm et de Lisbonne, de fermer leurs ports aux Anglais, de rappeler de Londres leurs ambassadeurs et de déclarer la guerre à l'Angleterre. Celle des trois cours qui s'y refusera sera traitée comme ennemie par les hautes parties contractantes, et la Suède s'y refusant, le Danemark sera contraint de lui déclarer la guerre.
Art. 6.--Les deux hautes parties contractantes agiront pareillement de concert et insisteront avec force auprès de la cour de Vienne pour qu'elle adopte les principes exposés dans l'article 4 ci-dessus, qu'elle ferme ses ports aux Anglais, rappelle de Londres son ambassadeur et déclare la guerre à l'Angleterre.
Art. 7.--Si, au contraire, l'Angleterre, dans le délai spécifié ci-dessus, fait la paix aux conditions susdites (et S. M. l'Empereur de toutes les Russies emploiera toute son influence pour l'y amener), le Hanovre sera restitué au Roi d'Angleterre en compensation des colonies françaises, espagnoles et hollandaises.
Art. 8.--Pareillement, si par une suite des changements qui viennent de se faire à Constantinople, la Porte n'acceptait pas la médiation de la France, ou si, après qu'elle l'aura acceptée, il arrivait que, dans le délai de trois mois après l'ouverture des négociations, elles n'eussent pas conduit à un résultat satisfaisant, la France fera cause commune avec la Russie contre la Porte Ottomane, et les deux hautes parties contractantes s'entendront pour soustraire toutes les provinces de l'Empire ottoman en Europe, la ville de Constantinople et la province de Romélie exceptées, au joug et aux vexations des Turcs.
Art. 9.--Le présent traité restera secret et ne pourra être rendu public ni communiqué à aucun cabinet par l'une des parties contractantes sans le consentement de l'autre.
Il sera ratifié, et les ratifications en seront échangées à Tilsit, dans le délai de quatre jours.
Fait à Tilsit, le 7 juillet 1807.
Ch. Maurice Talleyrand Prince de Bénévent
Le prince Alexandre Kourakine
Le prince Dmitry Lobanof de Rostof
II
INSTRUCTION POUR M. DE CAULAINCOURT 658.
12 novembre 1807.
M. Tolstoï paraît n'avoir eu aucune instruction particulière sur la manière d'exécuter le traité de Tilsit, et une instruction propre à faire connaître les vues de l'empereur Alexandre semblait nécessaire.
L'Empereur de Russie a accepté la médiation de l'Empereur Napoléon pour faire sa paix avec la Turquie. La Turquie l'a aussi acceptée, et son ambassadeur à Paris a des pleins pouvoirs pour la conclure. M. de Tolstoï n'a point de pouvoirs, la négociation ne peut donc avoir lieu; ce qui, joint à l'occupation actuelle de la Valachie et de la Moldavie et aux ouvertures faites par le comte de Roumiantsof au général Savary, ainsi qu'aux mouvements de l'armée russe, porte à penser que la Russie a des vues sur ces deux provinces. L'Empereur n'est pas très opposé à cette occupation de la Valachie et de la Moldavie par les Russes. Sous quelques rapports, elle peut servir ses intérêts, en le mettant dans le cas de recevoir l'équivalent par la possession de quelques provinces prussiennes de plus; ce qui, en affaiblissant encore cette monarchie, consolide le système fédératif de l'Empereur; à cette considération se joint celle que, dans l'état de décadence où se trouve la Porte, ces provinces sont comme perdues pour elle; on ne peut espérer qu'elle en tire les ressources qu'elles peuvent fournir; le pays sera ravagé, ses habitants seront pillés et vexés par les deux partis; les cris et les plaintes retentiront aux oreilles de l'Empereur; il sera appelé à intervenir dans des querelles sans cesse renaissantes, et l'amitié de la France et de la Russie serait en danger d'être troublée.
D'un autre côté, l'intérêt personnel de l'Empereur de Russie exige qu'il ait entre ses mains des terres et des biens pour donner à ses officiers; il faut qu'il puisse se glorifier aux yeux de ses peuples d'avoir, comme ses prédécesseurs, accru son Empire.
Mais s'il retient la Valachie et la Moldavie, le traité de Tilsit est violé en apparence, et cette violation ne peut pas être au profit d'une seule des parties contractantes. Il faut une compensation à l'Empereur, et il ne peut la trouver que dans une partie des États de la Prusse dont le traité stipule la restitution, partie égale en population, en richesses, en ressources de tout genre aux deux provinces turques. De cette manière, l'allié de la France, l'allié de la Russie éprouveraient une perte égale. Tous les deux seraient également déchus de l'état où les avait laissés le traité de Tilsit. La Prusse, il est vrai, n'aurait plus qu'une population de deux millions d'habitants; mais n'y en aurait-il pas assez pour le bonheur de la famille royale, et n'est-il pas de son intérêt de se placer, sur-le-champ et avec une entière résignation, parmi les puissances inférieures, lorsque tous les efforts pour reprendre le rang qu'elle a perdu ne serviraient qu'à tourmenter ses peuples et à nourrir d'inutiles regrets?
Probablement, on vous insinuera à Pétersbourg que l'Empereur peut prendre lui-même cette compensation dans les provinces turques les plus voisines de son royaume d'Italie, telles que la Bosnie, l'Albanie. Vous devez repousser tout arrangement de ce genre; il ne peut convenir à l'Empereur. Il entraîne des conséquences qu'on ne prévoit pas. Ces provinces seraient à conquérir par l'Empereur; elles ne sont point entre ses mains comme la Valachie et la Moldavie sont maintenant entre les mains des Russes. Il faudrait donc combattre pour les conquérir et combattre encore pour les garder, car les préjugés de ces pays et le caractère des habitants mettraient beaucoup d'obstacles à une possession tranquille. Ces provinces ne seraient pas une acquisition précieuse pour l'Empereur; elles sont peu riches, sans commerce, sans industrie, et, par leur position, très difficiles à rattacher au centre principal de son Empire. Par cette prétendue compensation, on ne lèguerait à l'Empereur qu'une source de tracasseries à terminer par les armes, sans profit et sans gloire.
Des conséquences plus grandes en seraient le résultat, la destruction de l'Empire ottoman. Ainsi entamé dans le nord et le couchant, il serait impossible qu'il se soutînt davantage. La soustraction de la Valachie et de la Moldavie ne lui ôte rien de sa force; il y a vingt ans que ces deux provinces, soumises à l'influence russe, sont perdues pour lui; mais si cette perte est suivie de la séparation des provinces occidentales, l'Empire est frappé au coeur, le reste d'opinion qui le soutient est détruit, la Porte Ottomane, menacée par les Russes d'un côté, attaquée par les Français de l'autre, a cessé d'exister. Cette chute de l'Empire ottoman peut être désirée par le cabinet de Pétersbourg; on sait qu'elle est inévitable; mais il n'est point de la politique des deux cours impériales de l'accélérer; elles doivent la reculer jusqu'au moment où le partage de ces vastes débris pourra se faire d'une manière plus avantageuse pour l'une et pour l'autre, et où elles n'auront pas à craindre qu'une puissance actuellement leur ennemie s'en approprie, par la possession de l'Égypte et des îles, les plus riches dépouilles. C'est la plus forte objection de l'Empereur contre le partage de l'Empire ottoman.
Addition dictée par l'Empereur.
«Ainsi, le véritable désir de l'Empereur dans ce moment est que l'Empire ottoman reste dans son intégrité actuelle, vivant en paix avec la Russie et la France, ayant pour limites le thalweg du Danube, plus les places que la Turquie a sur ce fleuve, telles qu'Ismaïl, si toutefois la Russie consent que la France acquière sur la Prusse une augmentation pareille.
«Cependant, il est possible que l'idée du partage de l'Empire ottoman soit décidée à Saint-Pétersbourg; dans ce cas, l'intention de l'Empereur est de ne point trop choquer cette cour sur cet objet, préférant faire ce partage seul avec elle, de manière à donner à la France le plus d'influence possible dans le partage, que de porter les Russes à y faire intervenir l'Autriche. Il ne faut donc point se refuser à ce partage, mais déclarer qu'il faut s'entendre verbalement sur cet objet.»
Rappelez, Monsieur, à l'Empereur Alexandre les conversations qu'il a eues à ce sujet avec Sa Majesté, et comment les deux Empereurs sont convenus de ne rien entreprendre à cet égard, qu'après s'en être entendus, soit dans le voyage à Paris que doit faire l'Empereur Alexandre, soit dans tout autre point où les deux souverains doivent se réunir. Mais si ces vues de partage existent, tirez-en au moins cette conséquence que l'Empereur des Français ne doit point évacuer la rive gauche de la Vistule, afin d'être prêt à tout événement. Et lorsqu'on vous parlera de l'Albanie et de la Bosnie comme objet de compensation pour l'Empereur, faites sentir l'inégalité de cette compensation pour l'Empereur, et revenez sur la possession de quelques provinces prussiennes de plus, comme objet d'un arrangement parfaitement égal, convenable à tous les intérêts, d'une exécution prompte et facile, et sans aucune de ces conséquences que la politique la plus clairvoyante ne peut prévoir ni prévenir.
L'Empereur ne peut désarmer, lorsque de si grands intérêts sont encore en balance. La Russie occupe les places du Dniester, la Valachie et la Moldavie, et renforce ses armées de ce côté, loin de songer à les rappeler. L'Empereur, qui a toute confiance en l'Empereur Alexandre, veut bien régler sa marche sur la sienne; mais il faut que les deux Empires marchent d'un pas égal. Tel sera le principe de la conduite de l'Empereur. Raison, justice, prudence ne lui permettent pas de prendre un autre parti, et aucun obstacle ne pourra le détourner de cette route.