NOUVELLE XLVIII.
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Du tailleur qui se déroboit soi-même, et du drap gris qu’il rendit à son compère le chaussetier.
Un tailleur de la même ville de Poitiers, nommé Lyon, étoit bon ouvrier de son métier, et accoutroit fort proprement un homme et une femme et tout; excepté que quelquefois il tailloit trois quartiers de derrière en lieu de deux, ou trois manches en un manteau, mais il n’en cousoit que deux; car, aussi bien, les hommes n’ont que deux bras. Et avoit si bien accoutumé à faire la bannière444, qu’il ne se pouvoit garder d’en faire de toutes sortes de drap, et de toutes couleurs. Voire même quand il failloit un habillement pour soi, il lui étoit avis que son drap n’eût pas été bien employé s’il n’en eût échantillonné quelque lopin, et caché en la liette445, ou au coffre des bannières, comme l’autre, qui étoit si grand larron, que, quand il ne trouvoit que prendre, il se levoit la nuit446, et se déroboit l’argent de sa bourse. Non pas que je vueille dire que les tailleurs soient larrons; car ils ne prennent que ce qu’on leur baille, non plus que les meuniers. Et comme la bonne chambrière, qui disoit à celle qui la louoit: «Voyez, madame, je vous servirai bien, mais...—Quel mais? disoit la dame.—Agardez-mon447, disoit la garce: j’ai les talons un petit court, je me laisse choir à l’envers, je ne m’en saurois tenir. Mais je n’ai que cela en moi, car en toutes les autres choses vous me trouverez aussi diligente qu’il sera possible.» Aussi notre tailleur faisoit fort bien son métier, mais il avoit448 cette petite fautette449. D’ond, de par Dieu, il avoit une fois fait un manteau, d’un fin gris de Rouen, à un sien compère chaussetier, qui s’en vouloit aller bientôt dehors pour quelque sien affaire; duquel gris il avoit retenu un bon quartier. Ce compère s’en aperçut bien, mais il ne voulut point autrement s’en plaindre; car il savoit bien, par son fait même, qu’il falloit que tout le monde véquît de son métier. Un matin que le chaussetier passoit par devant la boutique du tailleur, avec son manteau vêtu, il s’arrête à caqueter avec lui. Le tailleur lui demande s’il vouloit déjeuner d’un hareng, car c’étoit en carême. Il le voulut bien: ils montent en haut pour faire cuire ce hareng; le tailleur crie d’en haut à l’apprenti: «Apporte-moi ce gril qui est là-bas.» L’apprenti pensoit qu’il demandoit ce drap gris qui étoit resté du manteau, et qu’il le voulût rendre à son compère le chaussetier. Il print ce drap, et le porte en haut à son maître. Quand le compère vit ce grand lopin de drap: «Comment! dit-il, voilà de mon drap: et n’en prends-tu que cela? Ah! par le corbieu, ce n’est pas assez.» Le tailleur, se voyant découvert, lui va dire: «Et penses-tu que je te le voulsisse retenir, toi qui es mon compère? Ne vois-tu pas bien que je l’ai fait apporter pour le te rendre? On lui épargne son drap, encore dit-il qu’on le lui dérobe!» Le compère chaussetier fut bien content de cette réponse; il déjeune et emporte son gris. Mais le tailleur fit bien la leçon à l’apprenti, qu’il fût une autrefois plus sage. La faute vint, que l’apprenti avoit toujours ouï dire grille450 féminin, et non pas gril: qui fut ce qui découvrit le pâté451.