NOUVELLE LI.
Reading edition
De Chichouan, tabourineur, qui fit ajourner son beau-père pour se laisser mourir, et de la sentence qu’en donna le juge.
N’a pas long-temps qu’en la ville d’Amboise, y avoit un tabourineur, qui s’appeloit Chichouan, homme récréatif et plein de bons mots, pour lesquels il étoit aussi bien venu par toutes les maisons comme son tabourin. Il print en mariage la fille d’un homme vieux, lequel étoit logé chez soi, en la ville même d’Amboise; homme de bonne foi, sentant la prud’homie du vieux temps; et se passoit aisément n’avoir autre enfant472 que cette fille. Et pource que Chichouan n’avoit pas d’autres moyens que son tabourin, il demandoit à ce bon homme quelque argent comptant en mariage faisant, pour soutenir les frais du nouveau ménage. Mais ce bon homme n’en vouloit point bailler, disant pour ses défenses à Chichouan: «Mon ami, ne me demandez point d’argent; je ne vous en puis bailler pour cette heure; mais vous voyez bien que je suis sur le bord de ma fosse; je n’ai autre héritier ni héritière que ma fille; vous aurez ma maison et tous mes meubles: je ne saurois plus vivre qu’un an ou deux, au plus.» Ce bon homme lui dit tant de raisons, qu’il se contenta de prendre sa fille sans argent. Mais il lui dit: «Écoutez, beau sire, je fais, sous votre parole, ce que je ne voudrois pas faire pour un autre; mais m’assurez-vous bien de ce que vous me dites?—Ehem! dit le bon homme, je ne trompai jamais personne; jà Dieu ne plaise que vous soyez le premier.—Eh bien! dit donc Chichouan, je ne veux point d’autre contrat que votre promesse.» Le jour des épousailles vint: Chichouan part de sa maison, et va quérir sa femme chez le père; et lui-même la mène à l’église avec son tabourin. Quand elle fut là: «Encore n’est-ce pas tout, dit-il; Chichouan est allé quérir sa femme; à cette heure, il se va quérir et s’en retourne à son logis.» Et tout incontinent voi le-ci473 qui se ramène lui-même àtout son tabourin, à l’église, là où il épouse sa femme, et puis la ramène: et étoit le marié et le mènétrier; il gagnoit son argent lui-même. Il fit bon ménage avec elle, vivant toujours joyeusement. Au bout de deux ans, voyant que son beau-père ne mouroit point, il attend encore un mois, deux mois; mais il vivoit toujours. Il s’avise, pour son plaisir, de faire ajourner son beau-père, et, de fait, lui envoya un sergent. Ce bon homme, qui n’avoit jamais eu affaire en jugement, et qui ne savoit que c’étoit que d’ajournements, fut le plus étonné du monde de se voir ajourné; et encore à la requête de son gendre, lequel il avoit vu le jour de devant et ne lui en avoit rien dit. Il s’en va incontinent à Chichouan, et lui fait sa plainte, lui remontrant qu’il avoit grand tort de l’avoir fait ajourner, et qu’il ne savoit pourquoi c’étoit. «Non! non! dit Chichouan: je le vous dirai en jugement.» Et n’en eut autre chose, tellement qu’il fallut aller à la cour. Quand ils furent devant le juge, voici Chichouan qui proposa sa demande lui-même: «Monsieur, dit-il, j’ai épousé la fille de cet homme ici, comme chacun sait; je n’en ai point eu d’argent, il ne dira pas le contraire; mais il me promit, en me baillant sa fille, que j’aurois sa maison, et tout son bien, et qu’il ne vivroit qu’un an ou deux, pour le plus. J’ai attendu deux ans, et plus de trois mois davantage: je n’ai eu ne maison ne autre chose. Je requiers qu’il ait à se mourir, on qu’il me baille sa maison, ainsi qu’il m’a promis.» Le bon homme se fit défendre par son avocat, qui répondit en peu de plaid ce qu’il devoit sensément répondre. Le juge, ayant ouï les parties, et les raisons d’une part et d’autre, connoissant la gaudisserie474 intentée par Chichouan, le débouta de sa demande. Pour le fol ajournement, le condamna ès dépens, dommages et intérêts du bon homme, et, outre cela, en vingt livres tournois envers le roi. Incontinent Chichouan va dire: «Ah! monsieur, Chichouan en appelle.—Attendez, dit le juge en se tournant vers Chichouan: je modère, dit-il, à un chapon et sa suite475, que le bon homme paiera demain en sa maison; et en irez tous manger votre part ensemblement, comme bons amis: et une aubade que lui donnerez tous les ans, le premier jour du mois de mai476, tant qu’il vivra. Et puis, après sa mort, vous aurez sa maison, se elle n’est vendue, aliénée, ou tombée en fortune477 de feu.» Ainsi l’appointement du juge fut de même478 la demande de Chichouan, auquel il fit une peur du commencement. Mais il modéra sa sentence, ainsi que peut faire un juge, pourvu que ce soit sur-le-champ, comme il est noté in l. Nescio, ff Ubi et quando; per Bartholum, Baldum, Paulum, Salicetum, Jasonem, Felinum, et omnes tormentatores juris479.