NOUVELLE LXIV.
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Du garçon qui se nomma Toinette pour être reçu en une religion de nonnains; et comment il fit sauter les lunettes de l’abbesse qui le visitoit551.
Il y avoit un jeune garçon, de l’âge de dix-sept à dix-huit ans; lequel, étant, à un jour de fête, entré en un couvent de religieuses, en vit quatre ou cinq qui lui semblèrent fort belles, et dont n’y avoit celle552 pour laquelle il n’eût voulentiers rompu son jeûne; et les mit si bien en sa fantaisie553, qu’il y pensoit à toutes heures. Un jour, comme il en parloit à quelque bon compagnon de sa connoissance, ce compagnon lui dit: «Sais-tu que tu feras? Tu es beau garçon: habille-toi en fille, et t’en va rendre à l’abbesse; elle te recevra aisément: tu n’es point connu en ce pays ici.» (Car il étoit garçon de métier, et alloit et venoit par pays.) Il crut assez facilement ce conseil, se pensant qu’en cela n’avoit aucun danger qu’il n’évitât bien quand il voudroit. Il s’habille en fille assez pauvrement, et s’avisa de se nommer Toinette. Donc, de par Dieu, s’en va au couvent de ces religieuses, où elle trouva façon de se faire voir à l’abbesse, qui étoit fort vieille, et, de bonne aventure, n’avoit point de chambrière. Toinette parle à l’abbesse, et lui conte assez bien son cas, disant qu’elle étoit une pauvre orpheline d’un village de là auprès, qu’elle lui nomma. Et, en effet, parla si humblement, que l’abbesse la trouva à son gré, et par manière d’aumône la voulut retirer, lui disant que pour quelques jours elle étoit contente de la prendre, et que s’elle vouloit être bonne fille, qu’elle demoureroit là-dedans. Toinette fit bien la sage, et suivit la bonne femme d’abbesse: à laquelle elle sut fort bien complaire, et quant et quant554 se faire aimer à toutes les religieuses, et même, en moins de rien, elle se print à ouvrer555 de l’aiguille (car peut-être qu’elle en savoit déjà quelque chose), dont l’abbesse fut si contente, qu’elle la voulut incontinent faire nonne de là-dedans. Quand elle eut l’habit, ce fut bien ce qu’elle demandoit, et commença à s’approcher fort près de celles qu’elle voyoit les plus belles, et, de privauté en privauté, elle fut mise à coucher avec l’une. Elle n’attendit pas la deuxième nuit, que, par honnêtes et aimables jeux, elle fît connoître à sa compagne qu’elle avoit le ventre cornu, lui faisant entendre que c’étoit par miracle et vouloir de Dieu. Pour abréger le conte, elle mit sa cheville au pertuis de sa compagne, et s’en trouvèrent bien et l’une et l’autre; laquelle chose, en la bonne heure, il (dis-je elle) continua assez longuement, et non seulement avec celle-là, mais encore avec trois ou quatre des autres, desquelles elle s’accointa. Et quand une chose est venue à la connoissance de trois ou de quatre personnes, il est aisé que la cinquième le sache, et puis la sixième; de mode, qu’entre ces nonnes (y en ayant quelques-unes de belles, et les autres laides, auxquelles Toinette ne faisoit pas si grande familiarité qu’aux autres), avec maintes autres conjectures, il leur fut facile de penser je ne sais quoi; et y firent tel guet, qu’elles les connurent assez certainement; et commencèrent à en murmurer si avant, que l’abbesse en fut avertie, non pas qu’on lui dît que nommément ce fût sœur Toinette; car elle l’avoit mise là-dedans, et puis elle l’aimoit fort, et ne l’eût pas bonnement cru: mais on lui disoit, par paroles couvertes, qu’elle ne se fiât pas en l’habit, et que toutes celles de léans n’étoient pas si bonnes qu’elle pensoit bien; et qu’il y en avoit quelqu’une d’entre elles qui faisoit déshonneur à la religion, et qui gâtoit les religieuses. Mais quand elle demandoit qui c’étoit et que c’étoit, elles répondoient que, s’elle les vouloit faire dépouiller, elle le connoîtroit. L’abbesse, ébahie de cette nouvelle, en voulut savoir la vérité au premier jour; et, pour ce faire, fit venir toutes les religieuses en chapitre. Sœur Toinette, étant avertie par ses mieux aimées de l’intention de l’abbesse, qui étoit de les visiter toutes nues, attache sa cheville par le bout avec un filet556 qu’elle tira par derrière; et accoutre si bien son petit cas, qu’elle sembloit avoir le ventre fendu comme les autres, à qui n’y eût regardé de bien près: se pensant que l’abbesse, qui ne voyoit pas la longueur de son nez, ne le sauroit jamais connoître. Les nonnes comparurent toutes. L’abbesse leur fit sa remontrance, et leur dit pourquoi elle les avoit assemblées; et leur commanda qu’elles eussent à se dépouiller toutes nues. Elle prend ses lunettes pour faire sa revue, et en les visitant les unes après les autres, il vint557 au rang de sœur Toinette; laquelle voyant ces nonnes toutes nues, fraîches, blanches, refaites558, rebondies, elle ne put être maîtresse de cette cheville, qu’il ne se fît mauvais jeu; car, sur le point que l’abbesse avoit les yeux le plus près, la corde vint rompre; et en débandant tout à un coup, la cheville vint repousser contre les lunettes de l’abbesse, et les fit sauter à deux grands pas loin. Dont la pauvre abbesse fut si surprise, qu’elle s’écria: «Jésus! Maria! Ah! sans faute, dit-elle, et est-ce vous? Mais qui l’eût jamais cuidé être ainsi? Que vous m’avez abusée!» Toutefois, qu’y eût-elle fait? Sinon, qu’il fallut y remédier par patience; car elle n’eût pas voulu scandaliser la religion. Sœur Toinette eut congé de s’en aller avec promesse de sauver l’honneur des filles religieuses.