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Les Contes

NOUVELLE CV.

Reading edition

Des facétieuses rencontres820 et façons de faire d’un Hibernois821, pour avoir sa vie en tous pays.

Un Hibernois, homme d’assez bon esprit, se proposa de connoître les manières de faire des nations étrangères et leur usage de parler; tant, qu’il voyagea en plusieurs contrées, où, encore que son argent fût égaré dedans les semelles de ses souliers, pour cela il ne perdit à dîner, tant il se savoit bien entregenter822 en toutes compagnies; et, comme peu convoiteux des honneurs de ce monde, ne se soucioit d’injures qu’on lui fît, aimant trop mieux pratiquer la manière de faire des Miconiens823 (gens pauvres et femelies824, qui, pour leur indigence, s’ingéroient eux-mêmes aux banquets et convis825), que perdre son temps en procès. Un jour, ce gentil frérot, étant entré en la maison du roi à l’heure du dîner, ne voulant point perdre l’occasion de se soûler826, ayant vu la table préparée pour le dîner des officiers du roi, attendit qu’on s’assit; puis, s’assied avec eux, et dîne très-bien sans sonner aucun mot. De quoi émerveillés, aucuns de la compagnie, qui n’avoient point accoutumé de voir cette oie étrangère dîner avec eux, lui demandèrent de quel pays il étoit, et à qui il appartenoit; et leur rendit réponse tout de même, sans qu’il perdît un seul coup de dent. Puis, lui demandèrent s’il avoit quelque charge en la cour: «Non, dit-il, mais j’y en voudrois bien avoir.» Lors, lui firent commandement de se lever de table et gagner au trot, sur peine de recevoir bientôt le paiement de sa trop grande témérité et hardiesse. «Oui-dà, dit-il, messieurs, je le ferai, mais que j’aie dîné.» Et cassoit827 toujours. Ce qu’ayant longuement observé ceux qui lui avoient fait cette peur, se sentant offensés, furent contraints de quitter leur colère, et rire comme les autres. Et, pour en tirer davantage de passe-temps et plaisir, lui demandèrent comment il avoit été si hardi, étant étranger du pays, et sans aveu, d’entrer en la maison et sommellerie du roi. «Pour ce, dit-il, que je savois bien que le roi étoit assez riche pour me donner à dîner.» Par cette gaillardise et promptitude d’esprit, il captivoit le plus souvent la bonne grâce de ceux qui, en le regardant seulement, l’eussent du tout rejeté.

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