← Table of contents
Les Contes

NOUVELLE CXXIX.

Reading edition

D’une jeune fille surnommée Peau-d’Ane, et comment elle fut mariée, par le moyen que lui donnèrent les petites fourmis909.

En une ville d’Italie y avoit un marchand, lequel, après qu’il se vit passablement riche, délibéra de se reposer, et achever joyeusement le demourant de sa vie avec sa femme et ses enfants; et pour cette considération, se retira en une métairie qu’il avoit aux champs. Or, pource qu’il étoit homme d’assez bonne chère, et qu’il aimoit la gentillesse d’esprit, plusieurs bons personnages le visitoient, et, entre autres, un gentilhomme d’ancienne maison et son voisin, lequel, pour le désir qu’il avoit de joindre quelques pièces de terre du marchand avec les siennes, lui fit accroire qu’il désiroit grandement que le mariage se fît de son fils avec la puînée de ses filles, nommée Pernette, pourvu qu’il l’avançât en quelque chose. Le marchand entendant assez bien où tendoit le gentilhomme, qui le moquoit, l’en remercia gracieusement, comme celui qui n’eût jamais pensé tel bien lui devoir advenir. Toutefois, ces propos parvenus aux oreilles du fils du gentilhomme et de la fille du marchand, ils osèrent bien, chacun endroit soi910, sonder les cœurs et les affections l’un de l’autre. Ce qui fut conduit si dextrement, que, de propos familier, ils se promirent mariage, et se résolurent d’en avertir leurs parents. Quelque temps après, le fils du gentilhomme s’adressa au père de Pernette, lequel il combattit avec telles raisons emmiellées de promesses de l’avantager en son propre, qu’il le rangea à sa volonté, et qu’elle lui demeureroit à femme pourvu que sa mère y consentit. Or, il faut entendre que les sœurs de Pernette étoient jalouses de son aise et de ce qu’elle marchoit la première; tellement que, pour divertir leur père de sa promesse, elles lui mirent à sus911 choses et autres. D’autre part, la mère, qui se repentoit de l’avoir jamais portée en son ventre, ne voulut consentir à ce mariage, si, avant toutes choses, Pernette ne levoit de terre, et avec sa langue, grain à grain, un boisseau plein d’orge, qu’à cette fin elle lui feroit épandre. Outre-plus, le marchand, voyant que ce mariage ne plaisoit à sa femme, et prenant pied912 à ce que ses autres filles lui avoient dit, il voulut que, dès lors en avant, Pernette ne vêtit autre habit qu’une peau d’âne qu’il lui acheta, pensant par ce moyen la mettre en désespoir et en dégoûter son ami. Pernette, au contraire, redoubloit son amour par la rigueur qu’on lui tenoit, et se promenoit souvent vêtue de cette peau. Ce qu’entendant son ami, il s’en va vers le marchand, lequel, faisant bonne mine et plus mauvais jeu, lui dit qu’il lui vouloit tenir promesse; mais que sa femme vouloit telle chose (qu’il lui conta) être faite. Pernette, oyant ces propos, se présente à son père, et lui demande quand il vouloit qu’elle se mît en besogne. Son père, ne pouvant honnêtement rompre sa promesse, lui assigna jour. Elle n’y faillit pas; et, comme elle étoit environ913 ces grains d’orge, ses père et mère faisoient soigneuse garde, si elle en prendroit deux en une fois, afin de demourer quittes de leurs promesses. Mais comme la constance rend les personnes assurées, voici arriver un nombre de fourmis, qui se traînèrent où étoit cette orge, et firent telle diligence avec Pernette (et sans qu’on les aperçût), que la place fut vue vide. Par ce moyen, Pernette fut mariée à son ami, duquel elle fut caressée et aimée, comme elle l’avoit bien mérité. Vrai est que, tant qu’elle véquit, le sobriquet Peau d’Ane lui demeura.

SONNET.

DE L’AUTEUR AUX LECTEURS.

Or çà, c’est fait: en avez-vous assez? Mais, dites-moi, êtes-vous saouls de rire? Si ne tient-il pour le moins à écrire, Ces gais devis j’ai pour vous amassés. J’ai jeune et vieux pêle-mêle entassés: Haye914 au meilleur, et me laissez le pire; Mais rejetez chagrin, qui vous empire, Tant plus, songeards, en rêvant, ravassez. Assez, assez les siècles malheureux Apporteront de tristesse entour d’eux: Donc, au beau temps, prenez éjouissance; Puis, quand viendra malheur vous faire effort, Prenez un cœur. Mais quel? Hardi et fort, Armé, sans plus, d’invincible constance.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings