← Table of contents
Les Contes

NOUVELLE XL.

Reading edition

Du docteur qui blâmoit les danses, et de la dame qui les soutenoit, et des raisons alléguées d’une part et d’autre.

En la ville du Mans, y avoit naguère un docteur en théologie, appelé notre maître d’Argentré, qui tenoit la prébende doctorale387, homme de grand savoir et de bonne vie, et n’étoit point si docteur, qu’il n’entendît bien la civilité et l’entregent, qui le faisoit être bienvenu en toutes compagnies honnêtes. Un jour, en une assemblée des principaux de la ville, qui avoient soupé ensemble, lui étant du nombre, il y eut, d’aventure, des danses après souper, lesquelles il regarda pour un peu de temps, pendant lequel il se print à parler avec une dame de bien bonne grâce, appelée la Baillive de Sillé388, femme, pour sa vertu, bonne grâce et bon esprit, très-bien venue entre les gens d’honneur, avenante en tout ce qu’elle faisoit, et entre autres à baller: là où elle prenoit un grandissime plaisir. Or, en devisant de propos et autres, ils commencèrent à parler des danses. Sur quoi le docteur dit que, de tous les actes de récréation, il n’y en avoit point un qui sentît moins son homme389 que la danse. La Ballive lui va dire, tout au contraire, qu’elle ne pensoit qu’il y eût chose qui réveillât mieux l’esprit que les danses, et que la mesure ne la cadence n’entreroient jamais en la tête d’un lourdaud: lesquels sont témoignage que la personne est adroite et mesurée en ses faits et desseins. «Il y en a même, disoit-elle, de jeunes gens qui sont si pesants, qu’on auroit plus tôt apprins à un bœuf à aller à la haquenée390 qu’à eux à danser; mais aussi, vous voyez quel esprit ils ont. Des danses, il en vient plaisir à ceux qui dansent et à ceux qui voient danser; et si ai opinion, si vous osiez dire la vérité, que vous même y prenez grand plaisir à les regarder; car il n’y a gens, tant mélancoliques soient-ils, qui ne se réjouissent à voir si bien manier le corps, et si allègrement.» Le docteur, l’ayant ouïe, laissa un peu reposer les termes de la danse, entretenant néanmoins toujours cette dame d’autres propos, qui étoient divers, mais non pas tant éloignés qu’il n’y pût bien retomber quand il voudroit. Au bout de quelque espace, qu’il lui sembla être bien à point, il va demander à la dame Baillive: «Si vous étiez, dit-il, à une fenêtre, ou sur une galerie, et que vous vissiez de loin en quelque grande place une douzaine ou deux de personnes qui s’entre-tinssent par la main, et qui sautassent, qui virassent, d’aller et de retour, en avant et en arrière, ne vous sembleroient-ils pas fous?—Oui bien, dit-elle, s’il n’y avoit quelque mesure.—Je dis encore qu’il y eût mesure, dit-il, pourvu qu’il n’y eût point de tabourin ne de flûte.—Je vous confesse, dit-elle, que cela pourroit avoir mauvaise grâce.—Et donc, dit le docteur, un morceau de bois percé, et une feuille391 étoupée de parchemin par les deux bouts, ont-ils tant de puissance, que de vous faire trouver bonne une chose qui de soi sent sa folie?—Et pourquoi non? dit-elle. Ne savez-vous pas de quelle puissance est la musique? Le son des instruments entre dedans l’esprit de la personne, et puis l’esprit commande au corps, lequel n’est pour autre chose que pour montrer par signes et mouvements la disposition de l’âme à joie ou à tristesse. Vous savez que les hommes marris font une autre contenance que les hommes gais et contents. Davantage392, en tous endroits faut considérer les circonstances; comme vous-même prêchez tous les jours. Un tabourineur qui flûteroit tout seul seroit estimé comme un prêcheur qui se mettroit en chaire sans assistants. Les danses sans instruments ou sans chansons seroient comme les gens en un lieu d’audience sans sermoneur. Parquoi, vous avez beau blâmer nos danses, il faudroit nous ôter les pieds et les oreilles; et vous assure, dit-elle, que, si j’étois morte, et j’ouïsse un violon, je me lèverois pour baller. Ceux qui jouent à la paume se tourmentent bien encore davantage pour courir après une petite pelote de cuir et de bourre, et y vont de telle affection, que quelquefois il semble qu’ils se doivent tuer, et si n’ont point d’instrument de musique, comme les danseurs, et ne laissent pas d’y prendre une merveilleuse récréation. Pensez-vous ôter les plaisirs du monde? Ce que vous prêchez contre les voluptés, si vous voulez dire vrai, n’est pas pour les abolir, sinon les déshonnêtes; car vous savez bien qu’il est impossible que ce monde dure sans plaisir; mais c’est pour empêcher qu’on n’en prenne trop.» Le docteur vouloit répliquer; mais il fut environné de femmes, qui le mirent à se taire, craignant qu’à un besoin elles ne l’eussent prins pour le mener danser. Et Dieu sait si c’eût bien été son cas.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings