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Les Contes

NOUVELLE XCI.

Reading edition

Du singe qui but la médecine.

Je ne sais si ce fut point ce même singe dont nous parlions tout maintenant; mais c’est tout un: si ce ne fut lui, ce fut un autre. Tant y a que le maître de ce singe devint malade d’une grosse fièvre, lequel fit appeler les médecins, qui lui ordonnèrent tout premièrement le clystère et la saignée, à la grand’mode accoutumée; puis des sirops par quatre matins; et tandis767, une médecine, laquelle l’apothicaire lui apporte de bon matin au jour nommé; mais, ayant trouvé son patient endormi, ne le voulut pas réveiller, d’autant même qu’il n’avoit reposé, long-temps avoit. Mais il laisse la médecine dedans le gobelet dessus la table, couvert d’un linge, et s’en alla, en attendant que le patient se réveillât, comme il fit au bout de quelque temps, et vit sa médecine sus la table; mais il n’y avoit personne pour la lui bailler, car tout le monde étoit sorti pour le laisser reposer; et, par fortune, avoient laissé l’huis de la chambre ouvert, qui fut cause que le singe y entra pour venir voir son maître. La première chose qu’il fit fut de monter sur la table, où il trouve ce gobelet d’argent, auquel étoit la médecine. Il le découvre, et commence à porter ce breuvage au nez, lequel il trouva d’un goût un petit fâcheux, qui lui faisoit faire des mines toutes nouvelles. A la fin, il s’aventure d’y tâter; car jamais ne s’en fût passé. Mais, pour cette amertume sucrée, il retiroit le museau, il démenoit les babines, il faisoit des grimaces les plus étranges du monde. Toutefois, parce qu’elle étoit douçâtre, il y retourna encore une fois, et puis une autre. Somme, il fit tant en tâtant et retâtant, qu’il vint à bout de cette médecine et la but toute; encore s’en léchoit-il ses barbes768. Cependant le malade, qui le regardoit, print si grand plaisir aux mines qu’il lui vit faire, qu’il en oublia son mal, et se print à rire si fort et de si bon courage, qu’il guérit tout sain; car, au moyen de la soudaine et inopinée joie, les esprits se revigorèrent, le sang se rectifia, les humeurs se remirent en leur place, tant que la fièvre se perdit. Tantôt le médecin arrive, qui demanda au gisant comment il se trouvoit, et si la médecine avoit fait opération. Mais le gisant rioit si fort, qu’à grand’peine pouvoit-il parler; dont le médecin print fort mauvaise opinion, pensant qu’il fût en rêverie et que ce fût fait de lui. Toutefois, à la fin, il répondit au médecin: «Demandez, dit-il, au singe quelle opération elle a faite?» Le médecin n’entendoit point ce langage, jusques à tant que, lui ayant demouré quelque espace de temps, voici ce singe qui commença à aller du derrière tout le long de la chambre et sus les tapisseries: il sautoit, il couroit, il faisoit un terrible ménage. A quoi le médecin connut bien qu’il avoit été lieutenant du malade769, lequel à peine leur conta le cas comme il étoit advenu, tant il rioit fort, dont ils furent tous réjouis; mais le malade encore plus, car il se leva gentiment du lit et fit bonne chère, Dieu merci, et le singe!

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