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Les Contes

NOUVELLE LIX.

Reading edition

De la damoiselle de Toulouse qui ne soupoit plus, et de celui qui faisoit la diète.

Une damoiselle de Toulouse, au temps de vendanges, étoit à une borde505 sienne, et avoit pour voisine une autre damoiselle de la ville même: lesquelles entendoient à faire leur vin, et s’entrevoyoient souvent, et quelquefois mangeoient ensemble. Mais il y en avoit une qui avoit prins coutume de ne souper point, et disoit à sa voisine: «Madamoiselle, j’ai vu le temps que je me trouvois quasi toujours malade, jusques à tant que j’ai prins coutume de ne souper plus, et de faire seulement un petit506 de collation au soir.—Et de quoi collationnez-vous, madamoiselle? disoit l’autre.—Savez-vous, dit-elle, comment j’en use? Je fais rôtir deux cailles entre belles feuilles de vigne (comme ils les accoûtrent en ce pays-là pour les faire cuire avec leur graisse; car elles sont fort grasses), et fais mettre une poire de râteau507 entre deux braises. (Ces poires sont grosses comme le poing, et mieux.) Je fais collation de cela, dit-elle: et quand j’ai mangé cela, et bu une jatte de vin (qui vaut loyalement la pinte de Paris) avec un pain d’un hardi508, je me trouve aussi bien de cela, comme si j’avois mangé toutes les viandes du monde.—Sec509! se dit l’autre: le diable vous en feroit bien mal trouver.» Et quand le temps des cailles étoit passé, à belles peringues510, à belles palombes511, à belles pellixes512, pensez que la pauvre damoiselle étoit bien à plaindre. J’aimerois autant celui qui disoit à son varlet: «Recommande-moi bien à monsieur le maître513, et lui dis que je le prie qu’il m’envoie seulement un potage, un morceau de veau, une aile de chapon et de perdrix et quelque autre petite chose; car je ne veux guère manger à cause de ma diète.» Et l’autre, cuidant être estimé sobre en demandant à boire, après qu’il eut été interrogé, duquel514 il vouloit: «Donnez-moi, dit-il, du blanc, cinq ou six coups; et puis, du clairet, tant qu’il vous plaira.» Mais il ne sembloit pas à celle qui plaignoit l’estomac: «J’ai, dit-elle, mangé la cuisse d’une alouette, qui m’a tant chargé l’estomac, que je n’en puis durer.» Il n’y eût pas entré la pointe d’un jonc.

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