← Table of contents
Les Contes

NOUVELLE L.

Reading edition

De celui qui renvoya ledit abbé avec une réponse de nez.

Ce même personnage, dont nous parlions, étoit de ceux qu’on dit qui ont été allaités d’une nourrice ayant les tettins durs461; contre lesquels le nez rebouche462 et devient mousse463; mais cela ne lui advenoit point mal, car il étoit homme trape464, bien amassé, et même qui savoit bien jouer des couteaux465; au moyen de quoi, se connoissoit en lui, ce que disait une excellente dame, en comparant les hommes contre les femmes: «Nous autres femmes, disoit-elle, ne nous faisons pas beaucoup estimer, sinon par l’aide de la beauté; et pour ce, il nous la faut soigneusement entretenir et nous faire valoir ce pendant que nous en avons la commodité; car quand notre beauté est passée, on ne tient plus de compte de nous. Quant est des hommes, je n’en vois point de laids, je les trouve tous beaux.» Suivant propos, Saint-Ambroise, un jour, étant accoudé sur une galerie à Fontainebleau, devisant avec quelques siens familiers, avisa en la cour basse un homme qu’il pensa bien connoître, lequel étoit seul de compagnie466 et avoit la contenance d’un nouveau venu. Saint-Ambroise ne se trompoit point, car il l’avoit assez vu de fois et même fréquenté du temps qu’il faisoit la rustrerie467. «Par Dieu! dit-il à ceux qui étoient avec lui, c’est un tel, c’est mon homme, je le vais un peu accoûtrer.» Il descend et s’en vint faire connoissance à son homme, toutefois d’une autre façon qu’il n’avoit fait jadis; car il y alloit à la réputation468, laquelle les courtisans ne peuvent pas bonnement déguiser, quand bien ils le voudroient. Cet homme, voyant la mine de Saint-Ambroise, lui tint assez bonne469 de son côté; car, encore qu’il ne hantât guère la cour, si en savoit-il assez bien les façons. Après quelques salutations, Saint-Ambroise lui va dire: «Or çà, que faites-vous en cette cour? vous n’y êtes pas sans cause.—Par ma foi! dit l’autre, je n’y fais pas grand’chose pour cette heure; je regarde qui a le plus beau nez.» Maître Jacques Colin lui va montrer le roi, lequel, d’aventure, étoit à une fenêtre à deviser. «Voici donc, ce dit-il, celui-là que vous cherchez.» Car, de fait, le roi François, avec ce qu’il étoit royal de toute façon470, avoit le nez beau et long471, autant que maître Jacques l’avoit court et retroussé. Par ce, il entendit bien que ces lettres ne s’adressoient point à autre qu’à lui-même; et lui tarda qu’il ne fût hors de là pour en aller faire le conte à ceux qu’il avoit laissés, auxquels il dit: «Par le corps bieu! mon homme m’a payé tout comptant. Je lui demandois qu’il faisoit ici; il m’a répondu qu’il regardoit qui avoit le plus beau nez.» On dit que le même personnage (qu’on dit avoir été le receveur Éloin, de Lyon) en donna d’une semblable à un cardinal qui lui demandoit: «Or çà, dit-il, que faites-vous maintenant de bon? vous n’êtes pas sans avoir quelque bonne entreprise?—Ma foi, monsieur, répondit-il, sauve votre grâce, je ne fais rien, non plus qu’un prêtre.»

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings