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Les Contes

NOUVELLE LXXVI.

Reading edition

De Jean Doingé, qui tourna son nom par le commandement de son père.

A Paris la grand’ville679, y avoit un personnage de nom et de qualité, homme de grand savoir et de jugement, qu’on appeloit monsieur Doingé680; mais comme il advient que les hommes savants ne font pas voulentiers des enfants des plus spirituels du monde (je crois que c’est parce qu’ils laissent leur esprit en leur étude quand ils vont coucher avec leurs femmes), celui dont nous parlons avoit un fils, déjà grand d’âge, nommé Jean Doingé: lequel en la chose qu’il ressembloit le moins à son père, étoit l’esprit. Un jour que son père étoit empêché à écrire ou à étudier, ce vertueux fils étoit planté devant lui, comme une image, à regarder son père sans rien faire, sinon une contenance d’un homme qui a sa journée payée. De quoi, à la fin, son père, ennuyé, lui va dire: «Eh! mon ami, de quoi sers-tu ici le roi? que ne vas-tu faire quelque chose?—Monsieur, dit-il à son père, que voudriez-vous que je fisse? je n’ai pas rien à faire.» Le père, voyant cet homme de si bon cœur, lui dit: «Tu ne sais que faire, pauvre homme? eh! va tourner ton nom.» Maître Jean print cette parole à son avantage et bon escient; laquelle son père lui avoit dite comme on a de coutume dire à un homme qui aime besogne faite. Et, de cette empeinte681, s’en va enfermer dans son étude, pour mettre son nom à l’envers: tantôt il trouvoit Doingé Jean, tantôt Jean Gédoin, tantôt Gédoin Jean. Et puis, il va montrer toutes ces pièces de nom à quelque jeune homme de ses familiers, lui demandant s’il étoit bien tourné ainsi; mais l’autre dit que, pour tourner son nom, ce n’étoit pas assez de le mettre par les syllabes sens devant derrière, mais qu’il falloit mêler les lettres les unes parmi les autres, et en faire quelque bonne devise. Mon homme se retourne incontinent enfermer, et vous recommence à découper son nom tout de plus belle: là où il fut bien deux ou trois jours, qu’il en perdoit le boire et le manger, ne s’osant trouver devant son père que ce nom ne fût tourné. A la fin, il tourna et vira tant qu’il en trouva de deux sortes, les plus propres du monde. Dont il fut si aise, qu’il en rioit tout seul en allant et venant, et lui duroit mille ans qu’il ne trouvoit l’heure de le dire à son père: laquelle ayant bien épiée, lui vint dire tout à hâte, comme s’il l’eût voulu prendre sans vert682: «Monsieur, dit-il à son père, je l’ai tourné.» Son père, qui pensoit en tout, fors qu’en ce tournement de nom, fut tout ébahi, tant pource qu’il ne l’avoit vu de tous ces deux jours, qu’aussi pour l’ouïr ainsi parler sans propos: «Tu l’as tourné! dit-il. Et qui est-ce que tu as tourné?—Monsieur, vous me dites lundi que j’allasse tourner mon nom. Je n’ai cessé d’y travailler depuis; mais, à la fin, j’en suis venu à bout.—Vraiment, je t’en sais bon gré, dit le père. Tu l’as donc tourné? et qu’as-tu trouvé, pauvre homme?—Monsieur, dit-il, je l’ai tourné en beaucoup de sortes; mais je n’en ai trouvé que deux qui soient bonnes: j’ai trouvé Janin Godé683, et Angin d’oie.—Vraiment, dit son père, je t’en crois; tu n’as pas perdu ton temps.» N’étoit-ce pas là un gentil fils? Bohémiennes lui pourroient bien dire: «Vous êtes d’un bon père et d’une bonne mère, mais l’enfant ne vaut guère.» Quelqu’un me dira: «Voire-mais nous n’écrivons pas engin par a.» Non; mais que voulez-vous? qu’on homme perde une si belle devise comme celle-là pour le changement d’une seule lettre!

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