NOUVELLE CXXII.
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De celui qui paya son hôte en chansons877.
Un voyageant par pays, sentant la faim qui le pressoit, se mit en un cabaret, où il se rassasia si bien pour un dîner, qu’il eût bien attendu le souper, pourvu qu’il eût été bientôt prêt. Or, comme le tavernier son hôte, visitant ses tables, l’eut prié de payer ce qu’il avoit dépendu878, et faire place à d’autres, il lui fit entendre qu’il n’avoit point d’argent, mais que, s’il lui plaisoit, il le paieroit si bien en chansons, qu’il se tiendroit content de lui. Le tavernier, bien étonné de cette réponse, lui dit qu’il n’avoit besoin d’aucunes chansons; mais qu’il vouloit être payé en argent comptant, et qu’il avisât à le contenter et s’en aller. «Quoi! dit le passant au tavernier, si je vous chante une chanson qui vous plaise, ne serez-vous pas content?—Oui, vraiment,» dit le tavernier. A l’instant, le passant se print à chanter toutes sortes de chansons, excepté une, qu’il gardoit pour faire bonne bouche; et, reprenant son haleine, demanda à son hôte s’il étoit content: «Non, dit-il, car le chant d’aucune de celles que vous avez chantées ne me peut contenter.—Or bien, dit le passant, je vous en vais dire une autre, que je m’assure qui vous plaira.» Et, pour mieux le rendre attentif au son d’icelle, il tira de son aisselle un sac plein d’argent, et se print à chanter une chanson assez bonne et plus qu’usitée à l’endroit de ceux qui vont par pays: «Metti la man a la borsa, et paga l’hoste,» qui est à dire: «Mets la main à la bourse, et paie l’hôte.» Et, ayant icelle finie, demanda à son hôte si elle lui plaisoit et s’il étoit content: «Oui, dit-il, celle-là me plaît bien.—Or donc, dit le passant, puisque vous êtes content et que je me suis acquitté de ma promesse, je m’en vais.» Et à l’instant se départit sans payer et sans que son hôte l’en requît.