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Les Contes

NOUVELLE XXVI.

Reading edition

De maître Arnaud, qui emmena la haquenée d’un Italien en Lorraine, et la rendit au bout de neuf mois.

Il y avoit en Avignon un tel averlan269. Je ne sais s’ils avoient été ensemble à même école, maître Pierre Fai-feu et lui; mais tant il y a qu’ils faisoient d’aussi bons tours l’un comme l’autre; et si n’étoient pas loin d’un même temps. Cettui-ci s’appeloit maître Arnaud, lequel même usa en Avignon de la propre pratique d’avoir des bottes, que nous avons dit; et si n’étoit point si pressé de partir comme maître Pierre; mais un jour, voulant faire un voyage en Lorraine, le disoit à tout le monde. Et, pource qu’il ne se tenoit jamais garni de rien, s’assurant en ses inventions, on pensoit qu’il se moquât. Quand il avoit un manteau, on lui demandoit où il prendroit des bottes; s’il avoit des bottes, on lui demandoit où il prendroit un chapeau; et puis de l’argent, qui étoit la clef du métier. Mais cependant il trouvoit de tout; tellement que, pour son voyage de Lorraine, il se trouva prêt petit à petit de tout ce qu’il lui falloit; fors qu’il n’avoit point de cheval. Mais, se fiant bien que Dieu ne l’oublieroit au besoin, il se tenoit toujours botté comme un messager, se promenant par ci, par là, faisant semblant de dire adieu à ses amis. Mais il épioit sa proie, qui étoit à avoir un cheval par quelque bonne fortune. Ceux qui le connoissoient lui disoient en riant: «Or çà, maître Arnaud, vous irez en Lorraine quand vous aurez un cheval; vous êtes botté pour coucher en cette ville.—Eh bien, bien! disoit-il, laissez faire; je partirai quand il sera temps.» Mon homme pensoit tout au contraire des gens; car ce qu’on cuidoit qui lui fût le plus mal aisé à recouvrer, il l’estimoit le plus facile: ce qu’il montra bien; car, quand il vit son appoint270, il s’en vint, environ les neuf heures du matin, devant le Palais, là où quelques missères271 étaient entrés le matin pour les affaires de la légation272, lesquels sont quasi tous Italiens, qui sur une haquenée, et qui sur une mule; principalement les vieilles personnes, car les jeunes s’en peuvent bien passer. Or, il y en a toujours quelqu’une de mal gardée; car les laquais les attachent à quelque boucle contre la muraille, et s’en vont jouer ou ivrogner, en attendant qu’il soit heure de venir quérir leur maître. A l’heure susdite, maître Arnaud vit là quelques montures, parmi lesquelles y avoit une haquenée bien jolie, qui lui plut sur toutes les autres; laquelle étoit à un Italien qu’il connoissoit être bonne personne. Et voyant que le valet n’y étoit pas, il s’approche de cette haquenée, et, en la détachant, lui demanda si elle vouloit venir en Lorraine. Cette haquenée ne dit mot et se laisse détacher. Et mon homme, qui étoit légiste, prit à son proufit le brocard de droit273: Qui tacet, consentire videtur; et commença à mener cette haquenée par la bride, hors de la place du Palais, en tirant sur le pont274 où j’ouïs chanter la belle. Quand il se vit hors des yeux de ceux qui la lui avoient vu prendre, il monte habilement dessus, et devant275, à Villeneuve, qui est hors de la juridiction du pape; et de là pique le plus droit qu’il peut le chemin de Lorraine, là où il arriva, par ses journées, à joie et santé; et y demeura huit ou neuf mois sans envoyer de ses nouvelles à misser Juliano, qui fut bien ébahi, à l’issue du Palais, quand il ne trouva point sa haquenée, et encore plus quand il n’en oyoit point de nouvelles, un jour, deux jours, un mois, deux mois, trois mois; tellement qu’à la fin il fut contraint d’accepter une mule; car il étoit vieux et mal aisé de sa personne. Et cependant, maître Arnaud lui entretenoit sa haquenée, et lui faisoit gagner son avoine. Au bout du terme des femmes grosses276, maître Arnaud, ayant dépêché ses affaires en Lorraine, s’en retourna en Avignon sus ladite haquenée; et pour faire son entrée en la ville, il épia justement l’heure qu’il étoit quand il la print, en séjournant quelque peu à Villeneuve pour boire un doigt. Sus le point de neuf heures, il se trouva devant le Palais, et vint attacher gentiment sa haquenée à la propre boucle, là où il l’avoit prinse, et s’en va par ville. Et, de fortune277, il magnifico misser278 étoit cette matinée au Palais, qui descendit tantôt après; et quand ce fut à monter dessus sa mule, il jeta l’œil sus cette haquenée, qui étoit assez bonne à reconnoître; si se pensa en lui-même qu’elle ressembloit fort à celle qu’il avoit perdue l’année passée, de poil, de taille et encore de harnois; lequel quidam harnois maître Arnaud n’avoit point changé: vrai est qu’il n’étoit pas si neuf comme il l’avoit prins; car il l’avoit fait servir ses trois quartiers. Mais l’Italien ne s’en osoit assurer du premier coup, vu le long temps qu’il l’avoit adiré279. Il appelle son garçon, qui avoit nom Torneto: «Ven qua; vedi che questo mi par esser il cavallo, ch’io perdi l’an passato.» Le varlet regarde cette haquenée; qui la trouvoit toute telle, excepté qu’elle n’étoit en si bon point; mais il ne savoit bonnement que répondre; car ils songèrent tous deux qu’elle dût appartenir à quelque autre monsieur. Toutefois, tant plus ils la regardoient, et plus ils trouvoient que c’étoit elle. Et demeurèrent là tous deux, jusqu’à onze heures et plus; là où en raisonnant toujours ensemble sus cette haquenée, et voyant que personne ne la prenoit, ils s’assurèrent pour vrai que c’étoit elle. Misser Juliano commanda à Torneto de la prendre et de la mener chez lui en l’étable; là où elle se rangea aussi proprement comme si elle n’en eût jamais bougé. Il la fit ramener le lendemain en la même place, pour voir si quelqu’un la revendiqueroit; mais il ne venoit personne; donc il fut fort ébahi, et pensoit que ce fût quelque esprit qu’il l’eût ramenée. De là à quelque temps, maître Arnaud s’adresse à misser Juliano, lequel il trouva monté sur sa haquenée, et lui dit: «Monsieur, je suis fort aise de savoir que cette haquenée soit à vous; car assurez-vous qu’elle est bonne, je l’ai essayée. Il y a environ un an, que je la trouvai près du pont du Rhône, qu’elle s’en alloit toute seule, et qu’un garçon la vouloit prendre. Mais, connoissant à sa façon qu’elle n’étoit pas sienne, je la lui ôtai, et la gardai un jour ou deux, sans pouvoir savoir à qui elle étoit. Le troisième jour, je la menai jusqu’à Villeneuve, où j’ouïs dire qu’un gentilhomme françois la cherchoit, et qu’il lui avoit été dit qu’on l’avoit vu emmener par un garçon sur le chemin de Paris. Le gentilhomme alloit après; et moi, sachant cela, je pique après lui, pour la lui rendre; mais je ne le pus jamais atteindre, car il alloit grand train pour atteindre son larron, et allai tant, en cherchant, que je me trouvai en Lorraine: là où voyant que je n’oyois point de nouvelles de ce gentilhomme, je la gardai long-temps. Et, à la fin, m’en suis revenu en cette ville, où je l’avois prinse, et y ai trouvé par quelqu’un de mes amis, qu’il se souvenoit l’avoir vue en cette ville, mais ne savoit à qui, sinon que ce fût à quelqu’un de messieurs de la légation. Sachant cela, je l’ai fait mener en place du Palais, afin que celui à qui elle étoit la pût apercevoir. Et cependant, je m’en étois allé d’ici à Nîmes, d’où je suis retourné depuis deux jours. Mais Dieu soit loué qu’elle a retourné son maître280; car j’en étois en grand’peine.» L’Italien écouta toute la belle harangue de maître Arnaud; et enfin le remercia, en lui disant: «O valente huomo, io vi ringratio; io faceva conto de l’aver persa, ma Iddio hà voluto che sia casca in buona mano. Se voi havete bisogno di cosa che sia ne la possanza mia, io son tutto vostro.» Messire Arnaud le remercia de son côté, et depuis alla souvent voir l’Italien. Et pensez que ce ne fut pas sans lui jouer toujours quelques tours de son métier, lesquels je vous raconterois voulentiers si je les savois, pour vous faire plaisir; mais je vous en dirai d’autres en récompense.

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