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Les Contes

NOUVELLE LVII.

Reading edition

Du Vaudrey497, et des tours qu’il faisoit.

Il n’y a pas long-temps qu’étoit vivant le seigneur de Vaudrey, lequel s’est bien fait connoître aux princes, et quasi à tout le monde, par les actes qu’il a faits, en son vivant, d’une terrible bigearre498, accompagnés d’une telle fortune, que nul, fors lui, ne les eût osé entreprendre; et, comme l’on dit, un sage homme en fût mort plus de cent fois: comme quand il print une pie, en la Beauce, à course de cheval, laquelle il lassa tant, qu’enfin elle se rendit; et quand il étrangla un chat à belles dents, ayant les deux mains liées derrière; et quand une fois, voulant éprouver un collet de buffle qu’il avoit vêtu, ou un jaque de maille499, ne sais lequel, il fit planter une épée toute nue contre la muraille, la pointe devers lui; et se print à courir contre l’épée, de telle roideur, qu’il se perça d’outre en outre, et toutefois il n’en mourut point. Il faut bien dire qu’il avoit bien l’âme de travers500. En outre toutes ses folies, il y en eut encore une qui mérite bien d’être racontée. Il passoit à cheval sur les ponts de Sey501, près d’Angers, lesquels sont bien hauts de l’eau pour ponts de bois502; il portoit en croupe un gentilhomme, qui lui dit en riant: «Viens çà, Vaudrey; toi qui as tant de belles inventions, et qui sais faire de si bons tours, si tu voyois maintenant les ennemis aux deux bouts de ce pont qui t’attendissent à passer, que ferois-tu?—Lors, dit Vaudrey, que je ferois! Mort bieu! voilà, dit-il, que je ferois.» Et ce disant, il donna de l’éperon à son cheval, et le fit sauter par-dessus les accoudières503 dedans Loire; et se tint si bien, qu’il échappa avec le cheval. Si son compagnon échappa comme lui, il fut aussi heureux que sage pour le moins; car c’étoit grand’folie à lui de se mettre en croupe derrière un fol; vu que, quand on en est à une lieue, encore n’en est-on pas assez loin.

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