NOUVELLE LXXX.
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D’un gentilhomme qui mit sa langue dans la bouche d’une demoiselle en la baisant.
En la ville de Montpellier, y eut un gentilhomme, lequel, nouvellement venu audit lieu, se trouva en une compagnie où on dansoit. Entre les dames qui étoient en cette tant honnête assemblée, étoit une damoiselle de bien bonne grâce, laquelle étoit veuve et encore jeune. Je crois qu’ils dansèrent la piémontoise702, et fut question de s’entre-baiser. Il advint que ce gentilhomme se print à cette jeune veuve. Quand ce vint à baiser, il en voulut user à la mode d’Italie, où il avoit été; car, en la baisant, il lui mit sa langue en la bouche. Laquelle façon étoit pour lors bien nouvelle en France, et est encore de présent, mais non pas tant qu’alors; car les François commencent fort à ne trouver rien mauvais, principalement en telle matière. La damoiselle se trouva un peu surprinse d’une telle pigeonnerie703; et, combien qu’elle ne sût pas prendre les choses en mal, si est-ce qu’elle regarda ce gentilhomme de fort mauvais œil; et si ne s’en put taire; car, bien peu après, elle en fit le conte en une compagnie où elle se trouva, à laquelle un personnage qui étoit là, et qui peut-être lui appartenoit en quelque chose, lui dit ainsi: «Comment avez-vous souffert cela, madamoiselle? C’est une chose qui se fait à Rome et à Venise, en baisant les courtisanes.» La damoiselle fut fort fâchée, entendant, par cela, que le gentilhomme la prenoit pour autre qu’elle n’étoit; tant, qu’avec l’instance que lui en faisoit ledit personnage, elle se mit en opinion que, s’elle laissoit cela ainsi, elle feroit grand tort à son honneur. Sur quoi, après avoir songé des moyens uns et autres d’en rechercher704 le gentilhomme, il ne fut point trouvé de meilleur expédient que de le traiter par voie de justice, pour mieux en avoir la raison et à son honneur. Pour abréger, elle obtint incontinent un ajournement personnel contre son homme, pour les moyens705 qu’elle avoit en la ville; lequel ne s’en doutoit point autrement, jusque à tant que le jour lui fut donné. Et parce qu’il n’étoit pas de la ville, combien qu’il ne fût de loin de là, ses amis lui conseillèrent de s’absenter pour quelque temps, lui remontrant qu’il n’auroit pas du meilleur, et qu’elle, qui étoit apparentée des juges et des avocats, lui pourroit faire telle poursuite qu’il en seroit fâché; car de nier le fait, il n’y avoit point d’ordre; d’autant que lui-même l’auroit confessé en quelques compagnies, où il s’étoit depuis trouvé. Mais lui, qui étoit assez assuré, n’en fit pas grand cas, et répondit qu’il ne s’enfuiroit point pour cela, et qu’il savoit bien ce qu’il avoit à faire. Le jour de l’assignation venu, il se présenta en jugement, où y avoit assez bonne assemblée pour ouïr débattre ce différend, qui étoit tout divulgué par la ville. Il lui fut demandé d’unes choses et autres: «Si un tel jour il n’étoit pas en une telle danse?» Il répondit que oui. «S’il ne connoissoit pas bien la dame complaignante?» Il répondit qu’il ne la connoissoit que de vue, et qu’il voudrait bien la connoître mieux. «S’il vouloit dire ou maintenir qu’elle fût autre que femme de bien?» Répondit que non. «S’il étoit pas vrai qu’un tel soir il l’eût baisée?» Répondit que oui. «Voire-mais, vous lui avez fait un déshonneur grand, ainsi qu’elle se plaint?» Et lui, de le nier. «Vous lui avez mis votre langue en sa bouche.—Eh bien, quand ainsi seroit? dit-il.—Cela ne se fait, dit le juge, qu’aux femmes mal notées: ce n’étoit pas là où vous deviez adresser.» Quand il se vit ainsi pressé, alors il répondit: «Elle dit que je lui ai mis la langue en la bouche; quant à moi, il ne m’en souvient point. Mais pourquoi ouvroit-elle le bec, la folle qu’elle est?» Comme à dire: S’elle ne l’eût ouvert, je ne lui eusse rien mis dedans. Mais à ceux qui entendent le langage du pays, il est un peu de meilleure grâce: Et per che badava, la bestia? C’est-à-dire: Pourquoi bâilloit-elle, la bête? Voire-mais, qu’en fut-il dit? Il en fut ri, et les parties hors de cour et de procès; à la charge pourtant qu’une autre fois elle serreroit le bec quand elle se laisseroit baiser.