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Les Contes

NOUVELLE LXV.

Reading edition

Du régent qui combattit une harengère du Petit-Pont559 à belles injures.

Un martinet560 s’en alla, un jour de carême, sus le Petit-Pont, et s’adressa à une harengère pour marchander de la moulue561; mais de ce qu’elle lui fit deux liards, il n’en offrit qu’un: dont cette harengère se fâcha, et l’appela injure562, en lui disant: «Va, va, Joannes563, porte ton liard aux tripes!» Ce martinet, se voyant ainsi outragé en sa présence, la menace de le dire à son régent. «Et va, marmiton, dit-elle, va le lui dire, et que je te revoie ici, toi et lui.» Ce martinet ne faillit pas à s’en aller tout droit à son régent, qui étoit bon fripon564, et lui dit: «Per diem, domine565, il y a la plus fausse566 vieille sur le Petit-Pont: je voulois acheter de la moulue, elle m’a appelé Joannes.—Et qui est-elle? dit le régent. La me montreras-tu bien?—Ita, domine, dit l’écolier. Et encore m’a-t-elle dit que si y alliez, qu’elle vous renvoiroit bien.—Laisse faire, dit le régent. Per dies567! elle en aura.» Ce régent se pensa bien que pour aller vers une telle dame, qu’il ne falloit pas être dépourvu; et que la meilleure provision qu’il pouvoit faire, c’étoit de belles et gentilles injures; mais qu’il lui en diroit tant, qu’il la mettroit ad metam non loqui568. Et, en peu de temps, il donna ordre d’amasser toutes les injures dont il se put aviser, y employant encore ses compagnons, lesquels en composèrent tant, en chopinant, qu’il leur sembla qu’il en avoit assez. Ce régent en fit deux rôlets569, et en étudia un par cœur: l’autre, il le mit en sa manche, pour le secourir au besoin, si le premier lui failloit. Quand il eut bien étudié ses injures, il appela ce martinet, pour le venir conduire jusques au Petit-Pont, et lui montrer cette harengère; et print encore quelques autres galochers570 avec lui; lesquels, in primis et ante omnia, il mena boire à la Mule571; et quand ils eurent bien chopiné, ils s’en vont. Ils ne furent pas si tôt sur le Petit-Pont, que la harengère ne reconnût bien ce martinet; et quand elle les vit ainsi en troupe, elle connut à qui ils en vouloient. «Ah! vois-les là, dit-elle, vois-les là, les gourmands: l’école est effondrée.» Le régent s’approche d’elle, et lui vient heurter le baquet où elle tenoit ses harengs, en disant: «Hé! que faut-il à cette vieille damnée?—Oh! le clerice, dit la vieille, es-tu venu assez tôt pour te prendre à moi?—Qui m’a baillé cette vieille maquerelle? dit le régent. Par la lumière! c’est à toi, voirement, à qui j’en veux.» En disant cela, il se plante devant elle, comme voulant escrimer à beaux coups de langue. La harengère, se voyant défiée: «Merci Dieu! dit-elle, tu en veux donc avoir, magister crotté? Allons, allons par ordre, gros baudet, et tu verras comment je t’accoutrerai. Parle, c’est à toi.—Allez, vieille sempiterneuse, dit le régent.—Va, ruffien.—Allez, vilaine.—Va, maraud.» Incontinent qu’ils furent en train, je m’en vins, car j’avois affaire ailleurs. Mais j’ai ouï dire à ceux qui en savent quelque chose, que les deux personnages combattirent vaillamment, et s’entredirent chacun une centaine de bonnes et fortes injures d’arrache-pied; mais il advint au régent d’en dire une deux fois, car on dit qu’il l’appela vilaine pour la seconde fois. Mais la harengère lui en fit bien souvenir. «Merci Dieu! dit-elle, tu l’as déjà dit, fils de putain que tu es!—Eh bien, bien! dit le régent: n’es-tu pas bien vilaine deux fois, voire trois?—Tu as menti, crapaud infect!» Il faut croire que le champion et la championne furent tout un temps à se battre si vertueusement, que ceux qui les regardoient ne savoient qui devoit avoir du meilleur. Mais, à la fin, le régent étant au bout de son premier rôlet, va tirer l’autre de sa manche, lequel il ne savoit pas par cœur, comme l’autre; et, pour ce, il se troubla un petit, voyant que la harengère ne faisoit que se mettre en train; et se va mettre à lire ce qui étoit dedans, qui étoient injures collégiales, et le vouloit dépêcher tout d’une traite, pour penser étonner la vieille, en lui disant: «Alecto, Megera, Tisiphone, détestable, exécrable, infande572, abominable.» Mais la harengère le va interrompre, disant: «Ha! merci, Dieu! tu ne sais plus où tu en es. Parle bon françois, je te répondrai bien, grand niais, parle bon françois. Ah! tu apportes un rôlet! Va étudier, maître Jean, va, tu ne sais pas ta leçon.» Et la déesse573, comme à un chien, abboie, et toutes ces harengères se mettent à crier sur lui, et le pressent tellement, qu’il n’eut rien meilleur que se sauver de vitesse; car il eût été accablé, le pauvre homme. Et, pour certain, il a été trouvé que, quand il eût eu un Calepin574, un vocabulaire, un dictionnaire, un promptuaire, un trésor d’injures, il n’eût pas eu la dernière de cette diablesse. Par ainsi, il s’en alla mettre en franchise575 au collége de Montaigu576, courant tout d’une halenée, sans regarder derrière soi.

Notes in this chapter

Note 1 · Le Petit-Pont à Paris n’a pas changé de nom depuis la démolition du petit Châtelet, qui le séparait de la rue Saint-Jacques.Note 2 · On appelait ainsi autrefois dans l’université de Paris les écoliers qui changeaient souvent de collége, à cause de leur ressemblance avec ceNote 3 · Pour morue.Note 4 · C’est-à-dire lui chanta pouille, lui dit des injures.Note 5 · C’est le nom qu’on donnait aux valets des régents de collége. Le nom de Jean était ridicule ou méprisable, à force de devenir commun.Note 6 · Dans le sens de badin, facétieux.Note 7 · Au lieu de per Deum, jurement déguisé. On dit encore pardienne, qui vient de per diem. Un bon curé disait que c’était le jurement de David, Note 8 · Méchante.Note 9 · L’écolier n’avait juré que per diem; le régent, croyant, comme Laroche-Thomas, que le pluriel avait plus de force, jure per dies.Note 10 · C’est une phrase des prédicateurs burlesques Olivier Maillard ou Michel Menot: Ponere aliquem ad metam non loqui, mettre quelqu’un en termesNote 11 · Pour rôles, rouleaux de papier, catalogues.Note 12 · Ecoliers externes, ou qui ne demeuraient pas dans la collége, nommés alors galochers et depuis galoches, parce qu’ils portaient des galochesNote 13 · C’était sans doute l’enseigne d’un cabaret renommé dans le quartier de l’université.Note 14 · C’est le latin infanda, dont on ne peut parler sans horreur. Il paraît que les mots détestable, exécrable et abominable n’étaient pas encoreNote 15 · La Monnoye croit devoir mettre ici là-dessus, au lieu de la déesse.Note 16 · Le grand dictionnaire polyglotte de Calepin avait fait donner le nom de calepin à toute espèce de vocabulaires.Note 17 · C’est-à-dire en sûreté, comme un criminel poursuivi se retirant dans certains lieux d’asile.Note 18 · Ancien collége de Paris, fameux par la pédanterie de ses régents et par sa malpropreté. Il fut supprimé à la révolution, et ses bâtiments se
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