← Table of contents
Les Contes

NOUVELLE XXIV.

Reading edition

D’un prêtre qui ne disoit autre mot que Jésus en son Évangile.

En une paroisse du diocèse du Mans, laquelle se demande245 Saint-Georges, y avoit un prêtre qui autrefois avoit été marié; et depuis que sa femme fut morte, pour mieux faire son devoir de prier Dieu pour elle, et aussi pour gagner une messe qu’elle avoit ordonné par son testament être dite en l’église parrochiale246, se voulut faire d’église. Et combien qu’il ne sût du latin que pour sa provision, encore pas, toutefois il faisoit comme les autres et venoit à bout de ses messes au moins mal qu’il lui étoit possible. Un jour de bonne fête, vint à Saint-Georges un gentilhomme, pour quelque affaire qu’il y avoit, et arriva entre les deux messes; et pource qu’il n’avoit bonnement loisir d’attendre la grand’messe, voulut en faire dire une basse, et commanda à son homme de lui trouver un prêtre pour la lui dire; lequel s’adressa à cettui-ci duquel nous parlons, qui étoit prêt comme un chandelier247. Et combien qu’il ne sût que ses messes de Requiem, de Notre-Dame et du Saint-Esprit, toutefois il n’en faisoit jamais semblant de rien, de peur de perdre ses six blancs248. Il se vêt, il commence sa messe, il se dépêche de l’Introït, combien qu’il lui coûtât assez; l’Epitre encore plus. Mais le gentilhomme n’y prenoit bonnement garde, étant empêché à dire ses Heures; jusqu’à ce que vint l’Évangile, lequel n’étoit pas bien à l’usage du prêtre; car il ne l’avoit jamais dit que trois ou quatre fois; au moyen de quoi il étoit fort empêché, sachant bien qu’on l’écoutoit; qui étoit cause que la crainte lui faisoit encore plus fourcher sa langue. Il disoit cet Évangile si pesamment, et trouvoit tant de mots nouveaux et longs à épeler, qu’il étoit contraint d’en laisser la moitié; et vous disoit à tous coups Jesus, encore qu’il n’y fût point. A la fin il s’en tira à bien grand’peine, et acheva sa messe comme il put. Le gentilhomme, ayant noté la souffisance249 de ce bon capelan250, le fit payer de sa messe, et dit à son homme qu’il le fît venir chez le curé pour dîner avec lui, quand la grand’messe seroit dite. Ce qu’il fit voulentiers; car qui baille six blancs à un homme et lui donne bien à dîner, il lui donne la valeur de cinq bons sols à proufit de ménage. En dînant, le gentilhomme vint en propos de la messe et du service du jour, et se print à dire: «Messire Jean, l’Évangile du jour d’hui étoit fort dévotieux: il y avoit beaucoup de Jésus!» Lors, messire Jean, qui étoit un peu regaillardi, tant pour la familiarité du gentilhomme que pour la bonne chère qu’il avoit faite, lui dit: «J’entends déjà bien là où vous voulez venir, monsieur; mais je vous dirai, monsieur, il n’y a encore que trois ans que je suis prêtre, monsieur; je ne suis pas encore si bien stylé, monsieur, comme ceux qui l’ont été vingt ou trente ans, monsieur. L’Évangile du jour d’hui, monsieur, pour dire vérité, je ne l’avois point encore vu, monsieur, que trois ou quatre fois, comme il y en a beaucoup d’autres au messel251, monsieur, qui sont un peu mal aisés, monsieur. Mais quand je dis la messe, monsieur, devant les gens, monsieur, de bien, et qu’en l’Évangile il y a de ces mots difficiles à lire, monsieur, je les saute, monsieur, de peur de faire la messe trop longue, monsieur; mais je dis Jesus au lieu, qui vaut mieux, monsieur.—Vraiment, dit le gentilhomme, messire Jean, vous avez bien cause d’avoir raison. Quand je viendrai ici, je veux toujours ouïr votre messe: j’en vais boire à vous.—Grand merci, dit messire Jean: et ego cum vos. Prou252 vous fasse, monsieur, quand vous aurez affaire de moi, monsieur! je vous servirai aussi bien que prêtre, monsieur, de cette paroisse.» Et ainsi print congé, gai comme Pérot253.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings