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Les Contes

NOUVELLE LXII.

Reading edition

De messire Jean qui monta sur le maréchal pensant monter sur sa femme535.

Un maréchal, demourant en un village qui étoit un lieu de passage, avoit une femme passablement belle, au moins au gré d’un prêtre qui demouroit tout auprès de lui, appelé messire Jean: lequel fit tant, qu’il accorda ses flûtes536 avec cette jeune femme: et s’entendoit tellement avec elle, que, quand le maréchal s’étoit levé pour forger ses fers (que le prêtre connoissoit bien, quand il entendoit battre à deux, car c’étoit signe que le maréchal y étoit avec le varlet), lors messire Jean ne failloit point à entrer par un huis de derrière, dont elle lui avoit baillé la clef, et se venoit mettre au lit en la place du maréchal, qu’il trouvoit toute chaude; là où il forgeoit de son côté sus une autre enclume; mais on ne l’oyoit pas de si loin faire sa besogne; et quand il avoit fait, il se retiroit gentiment par l’huis où il étoit entré. Mais ils ne surent faire leur cas si secrètement, que le maréchal ne s’en aperçût, au moins qu’il n’en eût une véhémente présomption, ayant ouï ouvrir et fermer cet huis; tant qu’il s’en print un jour à sa femme, et la menaça, et la pressa tant et avec une colère telle qu’ont voulentiers ces gens de feu, qu’elle lui demanda pardon, et lui confessa le cas, et lui dit comme messire Jean se venoit coucher auprès d’elle, quand il oyoit battre à deux. Le maréchal ayant ouï ces nouvelles, après que sa femme lui eut bien crié merci, ce lui fut force de demourer là. Mais pensez que ce ne fut pas sans lui donner dronos et chaperon de même537. De là à quelques jours après, le maréchal trouva le prêtre, auquel il dit: «Messire Jean, vous venez voir ma femme quand vous avez le loisir?» Le prêtre le nia fort et ferme, lui disant qu’il ne lui voudroit pas faire ce tour-là, et qu’il aimeroit mieux être mort. «Vous êtes mon compère, disoit le prêtre.—Et bien, bien, dit le maréchal, je m’en rapporte à vous: chevauchez-la à votre aise quand vous y serez; mais gardez-vous bien de me chevaucher: car s’il vous advient, le diable vous aura bien chanté matines538.» Le prêtre, connoissant que le maréchal étoit un mauvais fol, se tint dès lors sur ses gardes, et ne voulut plus venir à la forge; mais le maréchal dit à sa femme: «Savez-vous qu’il faut que vous fassiez? mais gardez-vous bien de faire la borgne ni la boiteuse; car vous savez bien que votre marché n’en seroit pas meilleur: refaites connoissance à messire Jean, et l’entretenez de paroles; et puis, un matin, je vous dirai ce que vous aurez à faire.» Elle fut fort contente de lui promettre tout ce qu’il voulut, de peur de la male aventure. Et faut entendre qu’elle savoit bien battre539, et de bonne mesure: car elle avoit apprins à battre avec le varlet, pour faire la besogne quand le maréchal n’y étoit pas. A donc elle se mit à faire bon semblant à messire Jean, ainsi que son mari l’avoit instruite; lui donnant à entendre que le maréchal n’y pensoit point, et que ce n’étoit qu’une opinion, qui lui avoit passé par l’entendement; et le vous assura par belles paroles, lui disant: «Venez, venez demain au matin, à l’heure accoutumée, quand vous orrez qu’ils battront à deux.» Messire Jean la crut, le pauvre homme! Quand le matin fut venu, le maréchal dit à sa femme, en la présence du varlet: «Levez-vous, et allez battre en ma place; car je me trouve un peu mal.» Ce qu’elle fit, et se mit à la forge, et bat avec ce varlet. Incontinent que messire Jean entendit battre à deux à la forge, il ne fut pas endormi. Il se leva avec sa grosse robe de nuit, entre par l’huis accoutumé, et se vient coucher auprès de ce maréchal, pensant être auprès de sa femme. Et, pource qu’il y avoit long-temps qu’il n’avoit donné ès gauffriers540, il étoit lors tout prêt à le bien faire; et ne fut pas sitôt au lit, que, de plein saut, il ne se rua dessus ce maréchal: lequel le vous commença à serrer à deux belles mains, en lui disant: «Eh! vertubieu (pensez que c’étoit par un D541), messire Jean, qui vous a ici fait venir? Je vous avois tant dit que vous ne me chevauchissiez point, et que j’étois mauvaise bête, et vous n’en avez rien voulu croire!» Le prêtre se vouloit défaire542, mais le maréchal le vous tenoit à deux bons bras, et se print à crier à son varlet, qui étoit en bas, lequel monta incontinent, et apporta du feu: et Dieu sait comment monsieur le prêtre fut étrillé à beaux nerfs de bœuf, que le maréchal tenoit tout prêts, et expressément pour battre à deux sur le dos de messire Jean, à la recrue543 du maître et du varlet. Et cependant il n’osoit pas crier au secours; car le maréchal le menaçoit de le mettre en la fournaise; pource il aimoit mieux endurer les coups que le feu. Encore en eut-il bon marché au prix de celui qui eut les deux témoins544 enfermés au coffre, et le feu allumé derrière: tellement qu’il fut contraint de les couper lui-même avec le rasoir qui lui avoit été baillé en la main545.

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