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Les Contes

NOUVELLE XLI

Reading edition

De l’Écossois et sa femme qui étoit en peu trop habile au maniement.

Un Écossois, ayant suivi la cour quelque temps, aspiroit à une place d’archer393 de la garde, qui est le plus haut qu’ils désirent être quand ils se mettent à servir en France; car lors ils se disent tous cousins du roi d’Écosse.

L’Écossois, pour parvenir à ce haut état, avoit fait tout plein de services, pour lesquels, entre autres, il eut cette faveur d’épouser une fille, qui étoit damoiselle d’une bien grand’ dame; laquelle fille étoit d’assez bon âge. Elle n’eut guère été en mariage, qu’elle ne se souvînt des commandements qu’on donne aux jeunes épousées; premièrement: que la nuit elles tiennent leur couvre-chef à deux mains, de peur que leur mari les décoiffe; qu’elles serrent les jambes comme un homme qui descend en un puits sans corde; qu’elles soient un peu rebelles, et que, pour un coup qu’on leur baille, elles en rendent deux. Cette jeune damoiselle commença à observer de bonne heure ces beaux et saints enseignements, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’elle en fit une leçon, et les pratiqua tous à la fois, dont l’Écossois ne fut pas trop content, spécialement du dernier point. Et voyant qu’elle s’en savoit aider de si bonne heure, il sembla à ce pauvre homme qu’elle avoit apprins ces tordions394 d’un autre maître que de lui; de mode qu’il lui fongna395 bien gros, en lui disant: «Ah! vous culi396!» Et oncques puis ne dormit de bonne somme. Et même, à toutes heures qu’il étoit avec elle, il lui disoit: «Ah! vous culi! ah! vous culi! c’est un putain qui culi!» Et s’y fonda bien si fort, qu’il ne pouvoit regarder sa femme de bon œil, ne la nuit même ne la baisoit point de bon cœur. Elle, de son côté, se retira petit à petit, et se garda, de là en avant, d’être trop frétillante. Et voyant que cet Écossois avoit toujours froid aux pieds et mal à la tête, et qu’il fongnoit toujours, elle devint toute mélancolique et pensive: dont Madame, sa maîtresse397, s’aperçut, et lui demandoit souvent: «Qu’avez-vous, m’amie? Vous êtes enceinte?—Sa’ votre grâce398, madame, disoit-elle.—Qu’avez-vous donc? Il y a quelque chose.» Elle la pressa tant, qu’il fallut qu’elle sût ce qu’il y avoit, ainsi que les femmes veulent tout savoir. Je peux bien dire cela ici, car je sais bien qu’elles ne liront pas ce passage. Elle lui conta le cas. Quand Madame l’eut entendue: «Hé! n’y a-t-il que cela? dit-elle. Taisez-vous; vraiment, je parlerai bien à lui.» Ce qu’elle fit de bonne heure; et appela cet Écossois à part; et lui commença à demander comment il se trouvoit avec sa femme. «Madame, dit-il, je trouvi bien, grand merci vous.—Voire—mais votre femme est toute fâchée: que lui avez-vous fait?—J’aurai pas rien fait, madame. Je savois pas pourquoi fait-il mauvaise chère.—Je le sais bien, moi, dit-elle; car elle m’a tout dit. Savez-vous qu’il y a, mon ami? Je veux que vous la traitiez bien, et ne faites pas le fantastique399; êtes-vous bien si neuf de penser que les femmes ne doivent avoir leur plaisir comme les hommes? pensez-vous qu’il faille aller à l’école pour l’apprendre? Nature l’enseigne assez. Et que pensez-vous? que votre femme ne se doive remuer non plus qu’une souche de bois? Or çà, dit-elle, que je n’en oie plus parler: et lui faites bonne chère.» Mon Écossois se contenta, moitié par force, moitié par amour. Et incontinent, Madame fit savoir à la damoiselle ce qu’elle avoit dit à l’Écossois. Et peut bien être que la damoiselle étoit en la garde-robe à l’écouter sans que l’Écossois en sût rien. Mais elle ne fit pas semblant à son mari d’en rien savoir; et faisoit toujours de la fâchée le jour et la nuit, et ne se revengeoit plus des coups qu’elle recevoit, jusqu’à ce qu’une des nuits, il lui dit, la réconfortant: «Culi, culi! Madame le vouli bien.» De quoi elle se fit un peu prier; mais, à la fin, elle se rapprivoisa; et l’Écossois ne fut plus si fâcheux.

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