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Les Contes

NOUVELLE CII.

Reading edition

De l’écolier qui devint amoureux de son hôtesse, et comment ils finirent leurs amours807.

Du temps qu’on portoit souliers à poulaine808, qu’on mettoit pots sus table, et que pour prêter argent on se cachoit, la foi des femmes vers les hommes et des hommes vers leurs femmes étoit inviolable; fors, de jour ou de nuit, aucunefois celui des hommes vers leurs prudes femmes l’enfreindre809. Ainsi étoit une coutume réciproquement observée, dont n’étoient moins à louer, qu’en merveilleuse admiration; au moyen de quoi jalousie n’étoit en vigueur, fors celle qui provient de mal aimer, et de laquelle les janins810 meurent. A l’occasion de cette merveilleuse confidence, couchoient indifféremment tous les mariés ou à marier en un grand lit fait tout à propos, sans peur ou crainte de quelque démesuré pensement; et n’aimoient les hommes et femmes l’un l’autre que pour conter leurs pensées. Toutefois le monde étant venu mauvais garçon, chacun a voulu avoir son lit à part pour cause, et ce, pour obvier à tous et un chacun des dangers qui en eussent pu sourdre. Pour exemple de ceci, sera mis en lieu ce jeune écolier, lequel, n’ayant atteint le dix-huitième an de son âge, commença à pratiquer les bonnes grâces de son hôtesse, et, passant plus outre, à hanter les compagnies joyeuses, non sans pratiquer quelque cas avec les garces. De quoi aucunement échaudé, se rangea du tout à son hôtesse, et se fourra si avant en son amour, qu’il jeta au loin toutes dialectiques, logiques, physiques, et toutes autres telles rêveries à tous les diables; après, partie de son argent, pour mieux obtempérer à ses passions et entretenir ses fantaisies. Si bien que, de sophiste et fol logicien, il devint l’un des plus forts amants du monde: comme il se fit connoître à l’endroit de son hôtesse; car, voulant lui manifester ses passions, disoit: «Hélas! principale et seule régente de mes entrailles, que n’ai-je le moyen de vous en faire anatomie sans mort! vous verriez comme mon cœur s’échauffe, le foie fenit811, mon poulmon rôtit, et l’épine me brûle si ardemment, que j’en ai la vie gâtée: dont je suis perdu, s’il ne vous plaît me consoler.» Puis, se souvenant de la sentence du poète, soupirant, disoit: «Hélas! mon Dieu! que de peines à celui qui commence à aimer! il n’en peut manger sa soupe sans en graisser sa jaquette. Ah! ah! amour, quand je pense en votre assiette, je conclus qu’il y faut entrer de nature, en B dur, car le mol n’y vaut rien.» Puis, se recordant du moyen que feu son oncle lui avoit délaissé pour tromper ses ennuis, se mit à contrepointer une chanson: dont avertie son amie, doutant qu’il ne publiât ses angoisses douloureuses, et passions nocturnes, où il étoit par elle détenu, lui pria de chanter, disant: «Ami, refermez votre bouche; j’ai avisé le coin du mémorial, où vous l’avez enfermée en votre cerveau pour la garder sûrement;» pensant par ces allusions le divertir de son propos. Toutefois, par trop longuement passionné, commença:

CHANSON.

Ce refus tout outre me passe, Et peu s’en faut que n’en trépasse; Las! il faut endurer beaucoup Pour aimer un seul petit coup. Ah! vous avez grand tort, voisine; Je tous pensois douce et bénigne: Mais j’ai bien connu, en effet, Que vous vous moquez de mon fait. Je tous ai déclaré ma peine, Et que c’est qui vers vous m’amène; J’en souffre trop de la moitié, Et n’en avez point de pitié. Or, faut-il bien faire autre chose: Car l’amour qui est dans moi close Ne me lairroit point en repos, Si vous n’avez autre propos. Toutes les fois que vous vois rire, Je vous voudrois voulentiers dire: «Dites-moi, belles, si m’aimez?» Je vous aime, ne m’en blâmez. Visage avez de bonne grâce; Comme moi, êtes grosse et grasse. Aimez-moi donc, dame, aimez-moi; Et mon cœur jetez hors d’émoi. Si mon malaise vous peut plaire, Mon heur vous pourra-t-il déplaire? Qui dit mal d’autrui s’éjouit, Le sien fait qu’on s’en réjouit. Tous les jours, en la patenôtre, Pardonnons à l’ennemi nôtre: Point ne suis-je votre ennemi, Mais votre langoureux ami. Si de m’aimer n’avez envie, Pardonnez au moins à ma vie, Et en ayez quelque remord, Ou serez cause de ma mort. Je ne saurois me plaire au vivre, Languissant toujours à poursuivre: Il me vaut trop mieux n’aimer point Qu’attendre, sans venir au point. Aimez donc, puisque êtes aimée; Vous en serez mieux estimée; Votre grâce, votre maintien, Me gluent en votre entretien. Mon las cœur commença dimanche: N’est-il pas temps que vous emmanche? J’ai déjà trois jours attendu, C’est trop pour un homme entendu. Je ne puis bonnement comprendre Quel plaisir c’est de tant attendre: Du temps perdu je suis marri, N’en déplaise à votre mari.

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