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Les Contes

NOUVELLE XLVII.

Reading edition

Du sieur de Raschaut, qui alloit tirer du vin, et comment le fausset lui échappa dedans la pinte.

En la ville de Poitiers, y avoit un gentilhomme, de bien riche maison et de bon cœur: mais il avoit un grandissime défaut naturel, qui étoit de la langue; car il n’eût su dire trois mots sans bégayer, et encore demeuroit-il une heure à les dire, et à la fin il ne se pouvoit faire entendre. Mais il troussoit bien gentiment la parole première qu’il disoit, comme un sang Dieu, et une mort Dieu, quand il étoit en sa colère: qui est signe qu’un tel vice ne provient que d’une humeur colérique, abondante extrêmement en l’homme, laquelle l’empêche de modérer sa parole. (Je devrois payer l’amende pour m’apprendre à philosopher.) Dont son père, le voyant ainsi vicié424, le recommanda, dès sa petitesse425, au vicaire de Saint-Didier, qui le faisoit psalmodier à l’église, chanter des leçons de matines et de vigiles, et des Benedicamus, pour lui façonner sa langue: là où pourtant il ne proufita d’autre chose, sinon que quand il chantoit, il prononçoit assez distinctement; car, quant à son langage quotidien, en parlant il retint toujours cette imperfection. Il fut marié à une damoiselle de bonne maison, vertueuse et sage, qui le savoit bien gouverner. Un jour qu’il étoit l’une des quatre bonnes fêtes426, ainsi que tout le monde étoit empêché aux dévotions, ce bon gentilhomme, ayant fait les siennes, s’en vint à la maison avec un sien valet, pour déjeuner de quelque pâté de venaison que madamoiselle avoit fait. Mais quand ce fut à bien faire427, il se trouva qu’elle emportoit la clef: qui lui fâcha fort; car il n’y avoit ordre d’empêcher les dévotions de la damoiselle, et de la faire venir de l’église pour un pâté. Mais, ayant appétit, il envoya son homme deçà, delà, quérir quelque chose pour déjeuner. Toutefois, quand il avoit de l’un, il lui failloit428 de l’autre: beurre pour fricasser; un œuf pour faire la sauce; ognons, vinaigre, moutarde. Ils étoient tous deux bien empêchés en l’absence des femmes, qui entendent cela, principalement ès maisons ménagères: lesquelles (non pas les maisons, mais les femmes) n’étoient pas pour venir de l’église, que la grand’messe ne fût achevée. Mon gentilhomme étant impatient de faire un métier qu’il n’entendoit pas, et voyant que son valet ne faisoit pas bien à son appétit429, le vous chasse de la maison, et l’envoie au diable. Quand il se vit ainsi destitué d’aide, il se trouva bien ébahi; toutefois si ne voulut-il perdre son déjeuner, lequel étoit prêt, que de bond, que de volée430; excepté que le mot de l’Évangile étoit en pays: Vinum non habent431. Que fit-il? Il n’avoit pas la clef de la cave, mais il se prend à belle serrure de Dieu432, et la rompt très-bien à grands coups de marteau et de ce qu’il trouva; et prend un pot, et s’en va tirer du vin; mais il s’y entendoit moins qu’à fricasser; car premièrement il oublia à porter de la chandelle; secondement il ne savoit de quel tonneau il devoit tirer. Toutefois il tâtonna tant par cette cave, environ ces tonneaux, qu’il en trouva un qui avoit un fausset. Et mon homme environ433; mais il ne se print garde qu’en tirant le vin le fausset lui échappa dedans le pot: le voila puni à toutes rigueurs; car le vaisseau étoit si étroit, qu’il ne pouvoit mettre la main dedans, et peut-être encore que le fausset étoit tombé en terre. O pauvre homme, que feras-tu? Il n’eut rien plus prêt que de mettre le doigt au devant du pertuis du tonneau; car il ne vouloit pas laisser gâter434 son vin; et demeura là tout un temps. Mais, cependant, o tapet bien do pé435, il grinçoit les dents, il ronfloit, il pétilloit, il juroit à toutes restes: il maugréoit Colin Brenot436 et ses quittances. A la fin, tandis qu’il prenoit si bonne patience en enrageant, voici venir madamoiselle, de l’église, qui trouva les huis ouverts, entre autres celui de la cave, et la serrure et les crampons par terre: elle se douta bien, incontinent, que M. de Raschaut avoit fait ce terrible ménage. Tantôt elle l’entendit par le soupirail de la cave qui disoit ses kyrielles; auquel elle se print à dire: «Eh mon Dieu! que faites-vous là-bas, monsieur de Raschaut?» Il lui répondit en un langage jurois, tantôt en béguois437, tantôt en tous deux; et s’il étoit en peine, si étoit-elle aussi; car elle n’osoit pas descendre en la cave, à cause qu’elle étoit en ses beaux drapeaux438; et puis, n’entendant point ce qu’il disoit, ne songeoit jamais qu’il fût ainsi engagé. A la parfin, voyant qu’il ne venoit point, elle pensa qu’il y devoit avoir quelque chose; et s’avisa, pour le faire parler, de lui dire: «Chantez, monsieur de Raschaut, chantez?» Mon homme, encore qu’il n’eût pas envie, aima mieux pourtant le faire que de demourer toujours là. Si se print à chanter le grand Maledicamus439 en haute note. «Et çà, de par le diable! çà, dit-il, le douzil440 est en la pinte.» Quand madamoiselle l’eut entendu, elle l’envoya dégager par sa chambrière. Mais pensez qu’en chaude cole441 monsieur de Raschaut lui donna des ados442 pour son déjeuner, encore qu’il ne fût pas jour de poisson, et qu’elle n’en pût mais443.

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