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Les Contes

NOUVELLE CXXVIII.

Reading edition

De deux jouvenceaux siennois, amoureux de deux damoiselles espagnoles: l’un desquels se présenta au danger pour faire planchette904 à la jouissance de son ami; ce qui lui tourna à grand contentement et plaisir905.

A Sienne, y avoit deux jeunes hommes de fort bonne maison, voisins, et nourris ensemble et de même marchandise: ce qui engendra une très-grande et intrinsèque amitié entre eux. Ils se délibérèrent un jour de faire un voyage en Espagne, pour le trafique de leurs marchandises. Après qu’ils eurent quelque temps séjourné à Valence en Espagne, ils devinrent extrêmement amoureux de deux gentifemmes espagnoles, mariées à deux nobles chevaliers du pays. Les deux Siennois se nommoient, l’un Lucio, et l’autre Alessio. Lucio étoit plus avisé en l’amour de sa dame Isabeau que son compagnon n’étoit en la poursuite de sa choisie; et lesquelles ne cédoient en mutuelle amitié à la fraternité des deux Italiens. Or, dura ce pourchas d’amour entre eux l’espace de deux ans, qu’ils furent à négocier en Valence, sans qu’ils pussent parvenir plus avant qu’aux simples caresses de la vue et œillades, plus pour le respect qu’ils avoient aux chevaliers qu’au danger où ils se fussent mis eu pays étrange, s’ils eussent attenté de plus près par ambassades, missives, réveils906 et aubades. Il advint, un jour, que la damoiselle Isabeau entra en une église, où le passionné Lucio s’étoit mis à couvert de le pluie. De bon heur, en se pourmenant par l’entour de l’église, il aperçut sa dame assise en un coin, et accompagnée d’une seule servante, qui fut aussi à propos comme s’il eût été mandé. Cette rencontre lui donna hardiesse de s’approcher d’elle, et la salua gracieusement. Elle lui rendit salut, avec une modestie assaisonnée d’une sourde gaieté. La servante, qui, par aventure, étoit du conseil secret, et bien apprise, se leva d’auprès sa maîtresse, comme pour aller regarder quelque image. Lucio, bien joyeux de cette commodité, de pouvoir manifester ses passions à sa dame, commença sa harangue ainsi que s’ensuit: «Madame, je crois que ne soyez ignorante de l’amour démesuré qui depuis deux ans entiers me tient prisonnier de votre beauté, à laquelle il ne s’est pu découvrir, pour la révérence de votre honneur. Aussi, suis-je assuré qu’avez assez ouï dire combien ce feu d’amour, si longuement clos et couvert en ma poitrine, l’a embrasée, ne trouvant en moi issue pour s’évaporer. Je ne fais doute que le dieu Cupido ne soit apaisé et contenté à la fin, par le sacrifice continuel de mes longs soupirs, larmes et travaux, et que, pour en recouvrer allégeance, il ne m’ait préparé cette opportunité, en laquelle je vous requiers, madame, en brièves paroles que le lieu et le temps peuvent souffrir, pitié, merci et miséricorde.» La dame Isabeau, non moins passionnée d’ardeur amoureuse que Lucio, lui répondit: «Mon ami, puisque votre courtoisie, honnêteté et constance, ont mérité ce nom, je vous prie de vous assurer d’amour réciproque en mon endroit, et que la commodité seule en a jusques aujourd’hui retardé le mutuel contentement. Toutefois, je suis délibérée d’employer tous mes sens à nous moyenner bientôt une heureuse rencontre, qui puisse assouvir nos longs désirs; de laquelle je ne faillirai à vous donner bon et sûr avertissement.» Lucio, l’en remerciant, un genou en terre, n’oublia de lui ramentevoir son compagnon Alessio, pour lequel elle lui promit pareillement qu’elle feroit office de bonne amie envers sa compagne, pour le mérite de son amour constante. La survenue du peuple, à l’heure du service, les fit départir fort envis907. Bref, Lucio vole, pour porter ces nouvelles à son ami Allessio; et ne passèrent deux jours, qu’ils reçurent un message de eux trouver environ les deux heures de nuit au logis de madame Isabeau; à quoi ils ne faillirent d’une seule minute d’horloge. Là les attendoit madame Isabeau; laquelle, après la porte ouverte aux poursuivants, s’arrêta à deviser avec Lucio, et lui dit que son mari ayant depuis quelque temps renoncé à la suite de la cour et au plaisir de la chasse, l’avoit par si long-temps frustrée de l’occasion de leur entrevue, non moins désirée de son côté que du sien; mais qu’à la fin, vaincue d’extrême affection, elle avoit voulu hasarder ce larcin de Vénus, si lui et son compagnon avoient en eux la hardiesse d’en accomplir le dessein; c’est à savoir que Alessio se dépouilleroit à nu et iroit en son lit, près de son mari, tenir sa place, tandis que Lucio demeureroit pour deviser avec elle. Alessio, quelque grande amitié quasi fraternelle qu’il portât à Lucio, trouva cela de dure et difficile entreprise; si la damoiselle Isabeau ne l’eût renforcé par promesse du guerdon908 qu’elle lui avoit moyenné envers sa compagne, outre le profond sommeil de son mari, qui ne se fût réveillé jusques au jour. Or, tout ce qu’elle persuadoit à Alessio étoit afin que, se remuant dedans le lit, son mari sentit sa jambe, ou quelque autre partie humaine qu’il penseroit être elle. Quoi! le vous ferai-je long? Alessio, persuadé par l’un et par l’autre, se dépouille, non sans grande frayeur, et s’en va, tenant Isabeau par la robe, et se couche doucement en sa place, se gardant de tousser et cracher si près de son hôte. Cependant Lucio et Isabeau jouent leurs jeux paisiblement en une autre chambre du logis. Le pauvre Alessio, se voyant près la personne du chevalier, sans qu’il osât se remuer, trembloit, tombant en diverses pensées: maintenant il disoit que la damoiselle les trahissoit tous deux, le livrant le premier à la gueule du loup; maintenant estimoit, si elle les traitoit de bonne volonté, qu’elle s’oublioit entre les bras de son ami, le laissant en ce grand et éminent danger jusques à la pointe du jour: à laquelle heure il est tout ébahi, qu’il les vit entrer en la chambre après qu’ils eurent fait un grand tintamarre d’huis; et, approchant de la courtine, lui demandèrent comme il avoit reposé celle nuit. A l’instant, la damoiselle Isabeau leva la couverture du lit, qui fit apparoir à Alessio s’amie couchée auprès de lui, en lieu de l’ennemi; et n’avoit, la tendrette, non plus remué ni cligné l’œil que lui. De cela furent fort loués les deux amants, c’est à savoir, Alessio, pour le danger où il se mit afin d’avancer l’intreprise de son ami, et son amie, à raison de ce qu’elle s’étoit si honnêtement contenue, étant couchée auprès de lui; qui fut occasion de les laisser prendre quelque demi-once de plaisir au combat amoureux. On dit que cette couple d’amants entretint son crédit pendant le temps que les maris servoient leur roi pour un même quartier.

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