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Les Contes

NOUVELLE CXI.

Reading edition

Des tourdions841 joués par deux compagnons larrons qui depuis furent pendus et étranglés842.

Un bon fripon, natif de la ville d’Issoudun en Berri, ayant commis un infini nombre de larcins, et ayant été souvent menacé, en la fin fut condamné à être pendu et étranglé. Mais ainsi qu’on le menoit pendre, advint qu’un seigneur843 passa par là, par le moyen duquel il obtint sa grâce du roi, pour avoir craché quelques mots de latin rôti844; lesquels, encore qu’ils ne fussent entendus, firent penser que c’étoit quelque homme de service. Et de fait, comme tel, après avoir eu sa grâce, fut envoyé par le roi aux Terres-Neuves, avec Roberval845, lequel voyage servit de ce qui est allégué d’Horace:

Cœlum, non animum mutant, qui trans mare currunt.

C’est-à-dire:

Ceux qui vont delà la mer Changent le ciel, non leur amer846.

Car étant de retour, il poursuivit plus fort que paravant son métier de dérober; tellement qu’étant surpris pour la seconde fois, il passa le pas qu’il avoit autrefois failli. Et, à dire la vérité, je crois que cettui-ci n’en fut pas échappé à meilleur marché, d’autant qu’il est vraisemblable qu’il avoit été maintes autres fois surpris; n’étant possible qu’en faisant les larcins par douzaines, il procédât par art en un chacun d’iceux; car si on vit jamais homme auquel on peut considérer que c’est que d’une nature incline à dérober, cettui-ci en étoit un très-beau miroir; lequel, pour récompense de la peine qu’auroit prins un sien ami, de lui sauver la vie par plusieurs fois, il lui emporta une robe longue toute neuve, et plusieurs autres hardes, avec laquelle il fut surpris, l’ayant vêtue; et encore une autre par-dessus, qu’il avoit pareillement dérobée ailleurs. Aussi, lui furent trouvées trois chemises, vêtues l’une sur l’autre; et, bien peu auparavant, il en avoit fait autant d’un saye de velours de quelqu’un qui lui avoit fait ce bien de le loger. Mais le plus insigne larcin de lui, en matière d’habillements, ce fut quand il déroba tous ceux qui avoient été faits pour un certain époux et épouse, lesquels lui semblèrent bien valoir les prendre pource que la plupart étoient de soie. Et ce qui faisoit s’ébahir davantage de ce larcin, étoit que, pour tout emporter (comme il avoit fait), il lui avoit convenu faire si ou sept voyages. Or, les avoit-il emportés en un logis qu’on lui prêtoit au monastère des dames de Sainte-Croix de Poitiers; auquel logis il étoit, pour lors qu’on vint pour lui faire rendre compte desdits habillements, d’autant qu’on n’avoit soupçon que sur lui. Mais ayant vu par la fenêtre ceux qui le venoient trouver, ne les attendit pas, ains s’enfuit, ayant très-bien fermé la porte. Néanmoins, on trouva moyen d’entrer en ce logis, auquel, outre ces habillements qu’on cherchoit, on trouva ce qu’on ne cherchoit pas, à savoir environ quarante paires de souliers de toutes sortes et façons, et plusieurs paires de chausses; aussi, plusieurs pièces de drap taillé, avec plusieurs livres qu’il avoit emportés aux écoliers. Mais ce galant accoûtra bien mieux sesdites hôtesses qu’il n’avoit fait ses hôtes; car, au lieu qu’il ne leur avoit emporté que quelques habits, il emporta à ces dames leurs plus belles reliques pour reconnoissance du plaisir. Toutefois, le plus notable tour que joua ce subtil larron fut celui qu’il commit en la prison où il étoit détenu pour ses forfaits: en laquelle étant logé par fourrier847, ne put toutefois attendre qu’il en fût sorti pour retourner à son métier; mais léans même empoigna très-bien le manteau du geôlier, et là même le vendit, l’ayant passé à travers des treillis de ladite prison, qui étoient sur la rue. Toutefois, quelque subtilité qu’il exerçât, il ne put éviter qu’il ne fût mors848 d’une mule849, et puis pendu et étranglé.

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