NOUVELLE LXXV.
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Du prêtre qui mangea à déjeuner toute la pitance des religieux de Beaulieu.
En la ville du Mans, y avoit un prêtre qu’on appeloit messire Jean Melaine659, lequel étoit un mangeur excessif; car il dévoroit la vie de neuf ou dix personnes pour le moins à un repas. Et lui fut sa jeunesse assez heureuse; car, jusqu’à l’âge de trente ou trente-cinq ans, il trouva toujours gens qui prenoient plaisir à le nourrir; principalement ces chanoines qui se battoient à qui auroit messire Jean Melaine, pour avoir le passe-temps de le soûler660. De sorte qu’il étoit aucunes fois retenu pour une semaine à dîner et à souper, par ordre, chez les uns, et puis chez les autres. Mais depuis que le temps commença à s’empirer, ils commencèrent aussi à se retirer, et laissèrent jeûner le pauvre messire Jean Melaine; lequel devint sec comme une bûche, et son ventre creux comme une lanterne. Et véquit trop longuement, le pauvre homme; car ses six blancs n’étoient pas pour lui donner le pain qu’il mangeoit. Or, du temps qu’il faisoit encore bon pour lui, il y avoit un abbé de Beaulieu, qui le traitoit assez souvent; et une fois entre autres, il entreprint de le faire mettre si bien à son aise qu’il en eût assez. Il se faisoit un anniversaire en l’abbaye, là où se trouvèrent force prêtres, desquels messire Jean Melaine étoit l’un. L’abbé dit à son pitancier661: «Savez-vous que c’est? qu’on donne à déjeuner à messire Jean, et qu’on le fasse tant manger, qu’il en demeure devant lui.» Et, la-dessus, il dit lui-même au prêtre: «Messire Jean, incontinent que vous aurez chanté messe, allez-vous-en à la dépense662 demander à déjeuner, et faites bonne chère, entendez-vous? J’ai dit qu’on vous traitât à votre plaisir.—Grand merci, monsieur,» dit le prêtre. Il dépêcha sa messe, laquelle il dit en chasseur663, ayant le cœur à la mangerie. Il s’en va à la dépense, là où il lui fut atteint664 d’entrée une grande pièce de bœuf, de celles des religieux, et un gros pain de lévriers665, et une bonne quarte666 de vin mesure de ce pays-là. Il eut dépêché cela en moins qu’une horloge auroit sonné dix heures667; car il ne faisoit qu’étourdir ses morceaux. On lui en apporte encore autant, qu’il dépêche aussitôt. Le pitancier, voyant le bon appétit de l’homme, et se souvenant du commandement de l’abbé, lui fait apporter deux autres pièces de bœuf tout à la fois; lesquelles il eut incontinent mises en un même sac avec les autres. Somme, il mangea tout ce qui avoit été mis pour le dîner des religieux; car il fut tiré, comme le fit le roi devant Arras668 jusqu’à la dernière pièce669; tant, qu’il fut force d’en mettre cuire d’autres à grand’ hâte. L’abbé, cependant, se pourmenoit par les jardins en attendant que messire Jean eût déjeuné, lequel, ayant bien repu, sortit pour s’en aller. L’abbé, qui le vit en s’en allant, lui demanda: «Eh! puis, messire Jean, avez-vous déjeuné?—Oui, monsieur, Dieu merci et vous, dit le prêtre: j’ai mangé un morceau et bu une fois en attendant le dîner.» A votre avis, ne pouvoit-il pas bien attendre un bon dîner, pourvu qu’il ne demeurât guère?
Une autre fois, qu’il étoit vendredi, on lui donna à déjeuner d’une saugrenée de pois670, pleine une grande jatte, avec de la soupe assez pour six ou sept vignerons. Mais celui qui la lui apprêta, connoissant le patient, mit parmi ces pois deux grandes poignées de ces osselets ronds de moulue671 qu’on appelle patenôtres, avec force beurre et verjus, et la présente à messire Jean, qui la vous dépêcha en forme commune672 et mangea patenôtres et tout. Et crois bien qu’il eût mangé l’Ave Maria et le Credo673, s’il y eût été. Vrai est que ces os lui croquoient parfois sous les dents; mais ils passoient nonobstant. Quand il eut fait, on lui demanda: «Eh bien! messire Jean, ces pois étoient-ils bons?—Oui, monsieur, Dieu merci et vous! mais ils n’étoient pas encore bien cuits.» N’étoit-ce pas bien vécu pour un prêtre? Dieu fit beaucoup pour ce bas monde, de le faire d’Église; car s’il eût été marchand, il eût affamé tout le chemin de Paris, de Lyon, de Flandres, d’Allemagne et d’Italie; s’il eût été boucher, il eût mangé tous ses bœufs et ses moutons, cornes et tout; s’il eût été avocat, il eût mangé papiers et parchemins: dont ce n’eût pas été grand dommage; mais il eût mangé ses clients, combien que les autres les mangent aussi bien. S’il eût été soudard, il eût mangé brigandines674, morions675, hacquebutes676, et toutes les caques677 de poudre. Et s’il eût été marié avec tout cela, pensez que sa pauvre femme n’eût pas eu meilleur marché de lui qu’eut celle de Cambles678, roi des Lydes, qui mangea la sienne une nuit toute mangée. Dieu nous aide, quel roi! il en devoit bien manger d’autres.