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Les Contes

NOUVELLE XLV.

Reading edition

De la jeune fille qui ne vouloit point d’un mari parce qu’il avoit mangé le dos de sa première femme.

A propos de l’ambiguité des mots qui gît en la prolation416, les François ont une façon de prononcer assez douce; tellement que de la plupart de leurs paroles, on n’entend point la dernière lettre: dont bien souvent les mots se prendroient les uns pour les autres, si ce n’étoit qu’ils s’entendent par la signification des autres qui sont parmi. Il y avoit en la ville de Lyon une jeune fille, qu’on vouloit marier à un homme qui avoit eu une autre femme, laquelle lui étoit morte, à l’aide de Dieu, depuis un an ou deux. Cet homme avoit le bruit de n’être guère bon ménager; car il avoit vendu et dépendu417 le bien de sa première femme. Quand il fut question de parler de ce mariage, la jeune fille s’y trouva en cachette derrière quelque porte pour ouïr ce qu’on en diroit. Ils parlèrent de cet homme en diverses sortes; et y en eut un, entre autres, qui vint dire: «Je ne serois pas d’avis qu’on la lui baillât, c’est un homme de mauvais gouvernement: il a mangé le dot418 de sa première femme.» Cette jeune fille ouït cette parole, qu’elle n’entendoit point telle que l’autre l’entendoit; car elle étoit jeune et n’avoit point encore ouï dire ce mot de dot; lequel ils disent en certains endroits de ce royaume, et principalement en Lyonnois, pour douaire; et pensoit qu’on eût dit que cet homme eût mangé le dos ou l’échine de sa femme. Et la fille, bien marrie, qui va faire une mauvaise chère419 devant sa mère, lui dit franchement qu’elle ne vouloit point du mari qu’on lui vouloit donner. Sa mère lui demande: «Eh! pourquoi ne le voulez-vous, ma mie?» Elle répond: «Ma mère, c’est le plus mauvais homme: il avoit une femme qu’il a fait mourir; il lui a mangé le dos.» Dont il fut bien ri, quand on sut là où elle le prenoit. Mais elle n’avoit pas du tout tort de n’en vouloir; car combien qu’un homme ne soit pas si affamé de manger le dot d’une femme, comme s’il lui mangeoit le dos, si est-ce qu’ils ne valent guère ne l’un ne l’autre pour elles.

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