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Les Contes

NOUVELLE CIV.

Reading edition

D’un tour de villon816 joué dextrement par un Italien à un François étant à Venise817.

Il advint à Venise, en l’hôtellerie de l’Esturgeon, qu’un François nouvellement arrivé fut averti par un Italien, lequel y étoit aussi logé, qu’en leur pays il n’étoit sûr à ceux qui avoient de l’argent de montrer qu’ils en avoient; et pourtant l’avisa que, quand il auroit des écus à peser, ou quelque somme à compter, il ne fît comme il avoit accoutumé, mais qu’il fermât la chambre sur soi. Le François, prenant cet avertissement comme étant procédé d’un cœur débonnaire, le remercia bien fort, et dès lors fit connoissance avec lui. L’Italien, incontinent qu’il eut senti qu’il y faisoit bon, lui vint dire que, s’il lui plaisoit de changer des écus au soleil contre des écus-pistolets818, il feroit cet échange avec lui; et: «Au lieu, disoit-il, que vos écus au soleil ne vous vaudroient ici non plus que des pistolets, je vous les ferai valoir quelque chose davantage.» Le François lui ayant fait réponse que c’étoit le moindre plaisir qu’il lui voudroit faire, il lui pria de se souvenir de ce qu’il lui avoit dit, deux des jours auparavant, quant à tenir secret l’argent qu’on a: «Pourtant, dit-il, je serois d’opinion que nous nous missions en une gondole, portant avec nous un trébuchet, et en nous promenant par le grand canal, nous pésissions nos écus, et fissions notre échange.» Le François répond d’être prêt à faire tout ce que bon lui sembleroit. Le lendemain donc, ils entrent en une gondole; et là le François déploie ses écus, lesquels l’Italien serra, les ayant toutefois préalablement pesés pour faire meilleure mine. Après les avoir serrés, ce pendant qu’il fait semblant de chercher sa bourse, où étoient ceux qu’il devoit bailler en échange, se fait mettre à bord par le barquerole819, auquel il avoit donné le mot du guet; et d’autant qu’il aborda en un lieu de la ville où il y a plusieurs petites ruelles d’une part et d’autre, il fut si bien perdu pour ledit François, qu’il est encore pour le jourd’hui (comme il est à présupposer) à ouïr des nouvelles de lui et de ses cent écus. Et crois fermement que le proverbe des Italiens, pratiqué en plusieurs nations, lui devoit servir d’avertissement à l’avenir: de ne s’adjoindre à tels changeurs ayant (pour autoriser leur renommée, signant leur front) cette sentence en usage: «Zara a chi tocca,» donnant facilement à entendre que malheureux est celui qui s’y fie.

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