NOUVELLE XCVI.
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D’un bon compagnon hollandois qui fit courir après lui un cordonnier qui lui avoit chaussé des bottines790.
Ce ne sera chose hors de propos de réciter ici l’habileté d’un bon compagnon, se promenant parmi une assez bonne ville de Hollande; lequel entré en la boutique d’un cordonnier, le maître lui demande s’il y a quelque chose qui lui plaise; et l’ayant aperçu jeter la vue sur des bottines qui étoient là perdues, lui demande s’il avoit envie d’en avoir une paire. Quand il eut répondu qu’oui, il lui choisit celles qui lui sembloient le mieux venir à ses jambes, et les lui chaussa. Quand il les eut, il se fit aussi essayer des souliers, lesquels lui semblèrent venir bien à ses pieds, comme les bottines à ses jambes. Après ceci, au lieu de faire marché et de payer, il vint à demander au cordonnier par manière de jaserie: «Dites-moi par votre foi, ne vous advint-il jamais que quelqu’un que vous auriez ainsi bien équipé pour courir s’en soit fui sans payer?—Jamais, dit-il.—Et si d’aventure il advenoit, que feriez-vous?—Je courrois après, dit le cordonnier.—Dites-vous ceci en bon escient?—Je le dis en bon escient, et ne ferois point autrement, répondit le cordonnier.—Il en faut voir l’expérience, dit l’autre. Or sus, je mettrai à courir le premier, courez après moi.» Et sur ceci commença à fuir tant qu’il put. Alors le cordonnier de courir après, et de crier: «Arrêtez le larron! arrêtez le larron!» Mais l’autre, voyant qu’on sortoit des maisons, et de peur qu’il avoit qu’on ne mît la main sur lui, faisant bonne mine comme celui qui ne faisoit ceci que pour son passe-temps: «Que personne, dit-il, ne m’arrête, car il y a grosse gageure.» Ainsi s’en revint en la maison le pauvre cordonnier, bien fâché d’avoir perdu et son argent et encore sa peine; car l’autre avoit gagné le prix quant à courir. Or, combien qu’en ce joyeux devis il soit usé de ce mot bottines, toutefois il ne faut pas entendre des bottines faites à la façon des nôtres, puisqu’elles se mettent en des souliers791.