NOUVELLE LXXIII.
Reading edition
D’un autre Poitevin, et de son fils Micha.
C’étoit un homme de labeur, assez aisé, qui avoit mené deux siens fils à Poitiers pour étudier en grimauderie646, lesquels se mirent avec d’autres patrias647 caméristes près du Bœuf couronné: l’aîné avoit nom Michel, et l’autre Guillaume. Leur père les ayant logés, retint l’endroit où ils demeuroient et les laisse là, où ils furent assez longtemps sans lui écrire, et même il se contentoit d’en savoir des nouvelles par les paysans, qui alloient quelquefois à Poitiers; par lesquels il envoyoit quelquefois à ses enfants des formages, des jambons et des souliers bien bobelinés648. Advint que tous deux tombèrent malades, dont le petit mourut, et l’aîné, qui n’étoit encore guéri, n’avoit la commodité d’écrire à son père la mort de son frère. Au bout de quelque temps, ce père fut averti qu’il étoit mort un de ses enfants, mais on ne lui sut pas dire lequel c’étoit. De quoi étant bien fâché, fit faire une lettre au vicaire de sa paroisse, laquelle portoit en suscription: A mon fils Micha, demeurant au Roay do beu, ou iqui près649. Et au dedans de cette lettre y avoit entre autres bons propos: «Micha, mande moay lo quau ol est qui est mort, de ton frère Glaume ou de toay; car j’en seu en un gran emoay. Au par su, i te veu ben adverti quo disant que noustre avesque est à Dissay650. Va t’y-en per prendre couronne, et la pren bonne et grande, afin qu’o n’y faille point torné à deu foay.» Maître Micha fut si aise d’avoir reçu cette lettre de son père, qu’il en guérit incontinent tout sain, et se lève pour faire la réponse, qui étoit pleine de rhétorique qu’il avoit apprise à Poyté651, laquelle je ne dirai ici à cause de brièveté; mais, entre autres, y avoit: «Mon père, i vous averti quo n’est pas moay qui suis mort, mais ol est mon frère Glaume: ol est bien vrai qu’i estai pu malade que li; car la pea me tomboit comme à in gorret652.» N’étoit-ce pas vertueusement écrit, et vertueusement répondu? Vraiment! qui voudroit dire le contraire, il auroit grande envie de tancer653.